Un domestique attendait et sauta au mors du cheval. Le cavalier mit rapidement pied à terre. -- Ton maître est-il ici? demanda-t-il au domestique. -- Non, monsieur le baron, répondit celui-ci; cette nuit, il a été forcé de partir, et il a dit que, si monsieur venait et le demandait, on répondît à monsieur qu'il voyageait pour les affaires de la compagnie. -- Bien, Baptiste. Je lui ramène son cheval en bon état quoique un peu fatigué. Il faudrait le laver avec du vin, en même temps que tu lui donnerais, pendant deux ou trois jours, de l'orge au lieu d'avoine; il a fait quelque chose comme quarante lieues depuis hier matin. -- Monsieur le- -baron en a été content? -- Très content. La voiture est-elle prête? -- Oui, monsieur le baron, tout attelée sous la remise; le postillon boit avec Julien: monsieur avait recommandé qu'on l’occupât hors de la maison pour qu'il ne le vît pas venir. -- Il croit que c'est ton maître qu'il conduit? -- Oui, monsieur le baron; voici le passeport de mon maître, avec lequel on a été prendre les chevaux à la poste, et, comme mon maître est allé du côté de Bordeaux avec le passeport de M. le baron, et que M. le baron va du côté de Genève avec le passeport de mon maître, il est probable que l'écheveau de fil sera assez embrouillé pour que dame police, si subtils que soient ses doigts, ne le dévide pas facilement. -- Détache la valise qui est à la croupe du cheval, Baptiste, et donne-la-moi. Baptiste se mit en devoir d'obéir; seulement, la valise faillit lui échapper des mains. -- Ah! dit-il en riant, M. le baron ne m'avait pas prévenu! Diable! M. le baron n'a pas perdu son temps, à ce qu'il paraît. -- C'est ce qui te trompe, Baptiste: si je n'ai pas perdu tout mon temps, j'en ai au moins perdu beaucoup; aussi je voudrais bien repartir le plus tôt possible. -- M. le baron ne déjeunera-t-il pas? -- Je mangerai un morceau, mais très rapidement. -- Monsieur ne sera pas retardé; il est deux heures de l’après- midi, et le déjeuner l'attend depuis dix heures du matin; heureusement que c'est un déjeuner froid. Et Baptiste se mit en devoir de faire, en l'absence de son maître, les honneurs de la maison à l'étranger en lui montrant la route de la salle à manger. -- Inutile, dit celui-ci, je connais le chemin. Occupe-toi de la voiture; qu'elle soit sous l'allée, la portière tout ouverte au moment où je sortirai, afin que le postillon ne puisse me voir. Voilà de quoi lui payer sa première poste. Et l'étranger, désigné sous le titre de baron, remit à Baptiste une poignée d'assignats. -- Ah! monsieur, dit celui-ci, mais il y a là de quoi payer le voyage jusqu'à Lyon! -- Contente-toi de le payer jusqu'à Valence, sous prétexte que je veux dormir; le reste sera pour la peine que tu vas prendre à faire les comptes. -- Dois-je mettre la valise dans le coffre? -- Je l'y mettrai moi-même. Et, prenant la valise des mains du domestique, sans laisser voir qu'elle pesât à sa main, il s'achemina vers la salle à manger, tandis que Baptiste s'acheminait vers le cabaret voisin, en mettant de l’ordre dans ses assignats. Comme l'avait dit l'étranger, le chemin lui était familier; car il s'enfonça dans un corridor, ouvrit sans hésiter une première porte, puis une seconde, et, cette seconde porte ouverte, se trouva en face d'une table élégamment servie. Une volaille, deux perdreaux, un jambon froid, des fromages de plusieurs espèces, un dessert composé de fruits magnifiques, et deux carafes contenant, l'une du vin couleur de rubis, et l'autre du vin couleur de topaze, constituaient un déjeuner, qui, quoique évidemment servi pour une seule personne puisqu'un seul couvert était mis, pouvait, en cas de besoin, suffire à trois ou quatre convives. Le premier soin du jeune homme, en entrant dans la salle à manger, fut d'aller droit à une glace, d'ôter son chapeau, de rajuster ses cheveux avec un petit peigne qu'il tira de sa poche; après quoi, il s'avança vers un bassin de faïence surmonté de sa fontaine, prit une serviette qui paraissait préparée à cet effet, et se lava le visage et les mains. Ce ne fut qu'après ces soins -- qui indiquaient l'homme élégant par habitude -- ce ne fut, disons-nous, qu'après ces soins minutieusement accomplis que l’étranger se mit à table. Quelques minutes lui suffirent pour satisfaire un appétit auquel la fatigue et la jeunesse avaient cependant donné de majestueuses proportions; et, quand Baptiste reparut pour annoncer au convive solitaire que la voiture était prête, il le vit aussitôt debout que prévenu. L'étranger enfonça son chapeau sur ses yeux, s'enveloppa de son manteau, mit sa valise sous son bras, et, comme Baptiste avait eu le soin de faire approcher le marchepied aussi près que possible de la porte, il s'élança dans la chaise de poste sans avoir été vu du postillon. Baptiste referma la portière sur lui; puis, s'adressant à l'homme aux grosses bottes: -- Tout est payé jusqu'à Valence, n'est-ce pas, postes et guides? demanda-t-il. -- Tout; vous faut-il un reçu? répondit en goguenardant le postillon. -- Non; mais M. le marquis de Ribier, mon maître, ne désire pas être dérangé jusqu'à Valence. -- C'est bien, répondit le postillon avec le même accent gouailleur, on ne dérangera pas le citoyen marquis. Allons houp! Et il enleva ses chevaux en faisant résonner son fouet avec cette bruyante éloquence qui dit à la fois aux voisins et aux passants: «Gare ici, gare là-bas, ou sinon tant pis pour vous! je mène un homme qui paye bien et qui a le droit d'écraser les autres.» Une fois dans la voiture, le faux marquis de Ribier ouvrit les glaces, baissa les stores, leva la banquette, mit sa valise dans le coffre, s'assit dessus, s'enveloppa dans son manteau, et, sûr de n'être réveillé qu'à Valence, s'endormit comme il avait déjeuné, c'est-à-dire avec tout l'appétit de la jeunesse. On fit le trajet d'Orange à Valence en huit heures; un peu avant d'entrer dans la ville, notre voyageur se réveilla. Il souleva un store avec précaution et reconnut qu'il traversait le petit bourg de la Paillasse: il faisait nuit; il fit sonner sa montre: elle sonna onze heures du soir. Il jugea inutile de se rendormir, fit le compte des postes à payer jusqu’à Lyon, et prépara son argent. Au moment où le postillon de Valence s'approchait de son camarade qu'il allait remplacer, le voyageur entendit celui-ci qui disait à l'autre: -- Il paraît que c'est un ci-devant; mais, depuis Orange, il est recommandé, et, vu qu'il paye vingt sous de guides, faut le mener comme un patriote. -- C'est bon, répondit le Valentinois, on le mènera en conséquence. Le voyageur crut que c'était le moment d'intervenir, il souleva son store. -- Et tu ne feras que me rendre justice, dit-il, un patriote, corbleu! je me vante d'en être un, et du premier calibre encore; et la preuve, tiens, voilà pour boire à la santé de la République! Et il donna un assignat de cent francs au postillon qui l'avait recommandé à son camarade. Et comme l'autre regardait d'un oeil avide le chiffon de papier: -- Et voilà le pareil pour toi, dit-il, si tu veux faire aux autres la même recommandation que tu viens de recevoir. -- Oh! soyez tranquille, citoyen, dit le postillon, il n'y aura qu'un mot d'ordre d'ici à Lyon: ventre à terre! -- Et voici d'avance le prix des seize postes, y compris la double poste d'entrée; je paye vingt sous de guides; arrangez cela entre vous. Le postillon enfourcha son cheval et partit au galop. La voiture relayait à Lyon vers les quatre heures de l'après-midi. Pendant que la voiture relayait, un homme habillé en commissionnaire, et qui, son crochet sur le dos, se tenait assis sur une borne, se leva, s'approcha de la voiture et dit tout bas au jeune compagnon de Jéhu quelques paroles qui parurent jeter celui-ci dans le plus profond étonnement. -- En es-tu bien sûr? demanda-t-il au commissionnaire. -- Quand je te dis que je l'ai vu, de mes yeux vu! répondit ce dernier. -- Je puis donc annoncer à nos amis la nouvelle comme certaine? -- Tu le peux; seulement, hâte-toi. -- Est-on prévenu à Serval? -- Oui; tu trouveras un cheval prêt, entre Serval et Sue. Le postillon s'approcha; le jeune homme échangea un dernier regard avec le commissionnaire qui s'éloigna comme s'il était chargé d'une lettre très pressée. -- Quelle route, citoyen? demanda le postillon. -- La route de Bourg; il faut que je sois à Serval à neuf heures du soir; je paye trente sous de guides. -- Quatorze lieues en cinq heures, c'est dur; mais, enfin, cela peut se faire. -- Cela se fera-t-il? -- On tâchera. Et le postillon enleva ses chevaux au grand galop. À neuf heures sonnantes, on entrait dans Serval. -- Un écu de six livres pour ne pas relayer et me conduire à moitié chemin de Sue! cria par la portière le jeune homme au postillon. -- Ça va! répondit celui-ci. Et la voiture passa sans s'arrêter devant la poste. À un demi-quart de lieue de Serval, Morgan fit arrêter la voiture, passa sa tête par la portière, rapprocha ses mains, et imita le cri du chat-huant. L'imitation était si fidèle, que, des bois voisins, un chat-huant lui répondit. -- C'est ici, cria Morgan. Le postillon arrêta ses chevaux. -- Si c'est ici, dit-il, inutile d'aller plus loin. Le jeune homme prit la valise, ouvrit la portière, descendit, et, s'approchant du postillon -- Voici l'écu de six livres promis. Le postillon prit l’écu, le mit dans l’orbite de son oeil, et l’y maintint comme un élégant de nos jours y maintient son lorgnon. Morgan devina que cette pantomime avait une signification. -- Eh bien, demanda-t-il que veut dire cela? -- Cela veut dire, fit le postillon, que, j'ai beau faire, j'y vois d'un oeil. -- Je comprends, reprit le jeune homme en riant, et si je bouche l'autre oeil... -- Dame! je n'y verrai plus. -- En voilà un drôle, qui aime mieux être aveugle que borgne! Enfin, il ne faut pas disputer des goûts; tiens! Et il lui donna un second écu. Le postillon le mit sur son autre oeil, fit tourner la voiture, et reprit le chemin de Serval. Le compagnon de Jéhu attendit qu'il se fût perdu dans l'obscurité, et, approchant de sa bouche une clef forée, il en tira un son prolongé et tremblotant, comme celui d'un sifflet de contremaître. Un son pareil lui répondit. Et, en même temps, on vit un cavalier sortir du bois et s'approcher au galop. À la vue de ce cavalier, Morgan se couvrit de nouveau le visage de son masque. -- Au nom de qui venez-vous? demanda le cavalier, dont on ne pouvait point voir la figure, cachée qu'elle était sous les bords d'un énorme chapeau. -- Au nom du prophète Élisée, répondit le jeune homme masqué. -- Alors c'est vous que j'attends. Et il descendit de cheval. -- Es-tu prophète ou disciple? demanda Morgan. -- Je suis disciple, répondit le nouveau venu. -- Et ton maître, où est-il? -- Vous le trouverez à la chartreuse de Seillon. -- Sais-tu le nombre des compagnons qui y sont réunis ce soir? -- Douze. -- C'est bien; si tu en rencontres quelques autres, envoie-les au rendez-vous. Celui qui s'était donné le titre de disciple s'inclina en signe d'obéissance, aida Morgan à attacher la valise sur la croupe de son cheval, et le tint respectueusement par le mors, tandis que celui-ci montait. Sans même attendre que son second pied eût atteint l'étrier, Morgan piqua son cheval, qui arracha le mors des mains du domestique et partit au galop. On voyait à la droite de la route s'étendre la forêt de Seillon, comme une mer de ténèbres dont le vent de la nuit faisait onduler et gémir les vagues sombres. À un quart de lieue au delà de Sue, le cavalier poussa son cheval à travers terres, et alla au-devant de la forêt, qui, de son coté, semblait venir au-devant de lui. Le cheval, guidé par une main expérimentée, s'y enfonça sans hésitation. Au bout de dix minutes, il reparut de l'autre côté. À cent pas de la forêt s'élevait une masse sombre, isolée au milieu de la plaine. C'était un bâtiment d'une architecture massive, ombragé par cinq ou six arbres séculaires. Le cavalier s'arrêta devant une grande porte au-dessus de laquelle étaient placées, en triangle, trois statues: celle de la Vierge, celle de Notre-Seigneur Jésus, et celle de saint Jean-Baptiste. La statue de la Vierge marquait le point le plus élevé du triangle. Le voyageur mystérieux était arrivé au but de son voyage, c'est-à- dire à la chartreuse de Seillon. La chartreuse de Seillon, la vingt-deuxième de l'ordre, avait été fondée en 1178. En 1672, un bâtiment moderne avait été substitué au vieux monastère; c'est de cette dernière construction que l'on voit encore aujourd'hui les vestiges. Ces vestiges sont, à l'extérieur, la façade que, nous avons dite, façade ornée de trois statues, et devant laquelle nous avons vu s'arrêter le cavalier mystérieux; à l'intérieur, une petite chapelle ayant son entrée à droite sous la grande porte. Un paysan, sa femme, deux enfants l'habitent à cette heure, et, de l'ancien monastère, ils ont fait une ferme. En 1791, les chartreux avaient été expulsés de leur couvent; en 1792, la chartreuse et ses dépendances avaient été mises en vente comme propriété ecclésiastique. Les dépendances étaient d'abord le parc, attenant aux bâtiments, et ensuite la belle forêt qui porte encore aujourd'hui le nom de Seillon. Mais, à Bourg, ville royaliste et surtout religieuse, personne ne risqua de compromettre son âme, en achetant un bien qui avait appartenu à de dignes moines que chacun vénérait. Il en résultait que le couvent, le parc et la forêt étaient devenus, sous le titre de -biens de l'État-, la propriété de la République, c'est-à-dire n'appartenaient à personne -- ou, du moins, restaient délaissés -- car la République, depuis sept ans, avait eu bien autre chose à penser que de faire recrépir des murs, entretenir un verger, et mettre en coupe réglée une forêt. Depuis sept ans donc, la chartreuse était complètement abandonnée, et quand, par hasard, un regard curieux pénétrait par le trou de la serrure, il voyait l'herbe poussant dans les cours comme les ronces dans le verger, comme les broussailles dans la forêt, laquelle, percée à cette époque d'une route et de deux ou trois sentiers seulement, était partout ailleurs, en apparence du moins, devenue impraticable. Une espèce de pavillon, nommé la Correrie, dépendant de la chartreuse et distant du monastère d'un demi-quart de lieue, verdissait de son côté dans la forêt, laquelle, profitant de la liberté qui lui était laissée de pousser à sa fantaisie, l'avait enveloppé de tout côté d'une ceinture de feuillages, et avait fini par le dérober à la vue. Au reste, les bruits les plus étranges couraient sur ces deux bâtiments: on les disait hantés par des hôtes invisibles le jour, effrayants la nuit; des bûcherons ou des paysans attardés, qui parfois allaient encore exercer dans la forêt de la République les droits d'usage dont la ville de Bourg jouissait du temps des chartreux, prétendaient avoir vu, à travers les fentes des volets fermés, courir des flammes dans les corridors et dans les escaliers, et avoir distinctement entendu des bruits de chaînes traînant sur les dalles des cloîtres et les pavés des cours. Les esprits forts niaient la chose; mais, en opposition avec les incrédules, deux sortes de gens l’affirmaient et donnaient, selon leurs opinions et leurs croyances, à ces bruits effrayants et à ces lueurs nocturnes, deux causes différentes: les patriotes prétendaient que c'étaient les âmes des pauvres moines que la tyrannie des cloîtres avait ensevelis vivants dans les -in-pace-, qui revenaient en appelant la vengeance du ciel sur leurs persécuteurs, et qui traînaient après leur mort les fers dont ils avaient été chargés pendant leur vie; les royalistes disaient que c'était le diable en personne qui, trouvant un couvent vide et n'ayant plus à craindre le goupillon des dignes religieux, venait tranquillement prendre ses ébats là où autrefois il n'eût pas osé hasarder le bout de sa griffe; mais il y avait un fait qui laissait toute chose en suspens: c'est que pas un de ceux qui niaient ou qui affirmaient -- soit qu'il eût pris parti pour les âmes des moines martyrs ou pour le sabbat tenu par Belzébuth -- n'avait eu le courage de se hasarder dans les ténèbres et de venir, aux heures solennelles de la nuit, s'assurer de la vérité, afin de pouvoir dire le lendemain si la chartreuse était solitaire ou hantée, et, si elle était hantée, quelle espèce d'hôtes y revenaient. Mais sans doute tous ces bruits, fondés on non, n'avaient aucune influence sur le cavalier mystérieux; car, ainsi que nous l'avons dit, quoique neuf heures sonnassent à Bourg, et que, par conséquent, il fît nuit close, il arrêta son cheval à la porte du monastère abandonné, et, sans mettre pied à terre, tirant un pistolet de ses fontes, il frappa du pommeau contre la porte trois coups espacés à la manière des francs-maçons. Puis il écouta. Un instant il avait douté qu'il y eût réunion à la chartreuse, car, si fixement qu'il eût regardé, si attentivement qu'il eût prêté l'oreille; il n'avait vu aucune lumière, n'avait entendu aucun bruit. Cependant, il lui sembla qu'un pas circonspect s'approchait intérieurement de la porte. Il frappa une seconde fois avec la même arme et de la même façon. -- Qui frappe? demanda une voix. -- Celui qui vient de la part d'Élisée, répondit le voyageur. -- Quel est le roi auquel les fils d'Isaac doivent obéir? -- Jéhu. -- Quelle est la maison qu'ils doivent exterminer? -- Celle d'Achab. -- Êtes-vous prophète ou disciple? -- Je suis prophète. -- Alors, soyez le bienvenu dans la maison du Seigneur, dit la voix. Aussitôt les barres de fer qui assuraient la massive clôture basculèrent sur elles-mêmes, les verrous grincèrent dans les tenons, un des battants de la porte s'ouvrit silencieusement, et le cheval et le cavalier s'enfoncèrent sous la sombre voûte qui se referma derrière eux. Celui qui avait ouvert cette porte, si lente à s'ouvrir, si prompte à se refermer, était vêtu de la longue robe blanche des chartreux, dont le capuchon, retombant sur son visage, voilait entièrement ses traits. VII -- LA CHARTREUSE DE SEILLON Sans doute, de même que le premier affilié rencontré sur la route de Sue par celui qui venait de se donner le titre de prophète, le moine qui avait ouvert la porte n'occupait qu'un rang secondaire dans la confrérie car, saisissant la bride du cheval, il le maintint tandis que le cavalier mettait pied à terre, rendant ainsi au jeune homme le même service que lui eût rendu un palefrenier. Morgan descendit, détacha la valise, tira les pistolets de leurs fontes, les passa à sa ceinture, près de ceux qui y étaient déjà, et, s'adressant au moine d'un ton de commandement -- Je croyais, dit-il, trouver les frères réunis en conseil. -- Ils sont réunis, en effet, répondit le moine. -- Où cela? -- Dans la Correrie; on a vu, depuis quelques jours, rôder autour de la chartreuse des figures suspectes, et des ordres supérieurs ont ordonné les plus grandes précautions. Le jeune homme haussa les épaules en signe qu'il regardait ces précautions comme inutiles, et, toujours du même ton de commandement: -- Faites mener ce cheval à l’écurie et conduisez-moi au conseil, dit-il. Le moine appela un autre frère aux mains duquel il jeta la bride du cheval, prit une torche qu'il alluma à une lampe brûlant dans la petite chapelle que l'on peut, aujourd'hui encore, voir à droite sous la grande porte, et marcha devant le nouvel arrivé. Il traversa le cloître, fit quelques pas dans le jardin, ouvrit une porte conduisant à une espèce de citerne, fit entrer Morgan, referma aussi soigneusement la porte de la citerne qu'il avait refermé celle de la rue, poussa du pied une pierre qui semblait se trouver là par hasard, démasqua un anneau et souleva une dalle fermant l'entrée d'un souterrain dans lequel on descendait par plusieurs marches. Ces marches conduisaient à un couloir arrondi en voûte et pouvant donner passage à deux hommes s'avançant de front. Nos deux personnages marchèrent ainsi pendant cinq à six minutes, après lesquelles ils se trouvèrent en face d'une grille. Le moine tira une clef de dessous sa robe et l'ouvrit. Puis, quand tous deux eurent franchi la grille et que la grille se fut refermée: -- Sous quel nom vous annoncerai-je? demanda le moine. -- Sous le nom de frère Morgan. -- Attendez ici; dans cinq minutes je serai de retour. Le jeune homme fit de la tête un signe qui annonçait qu'il était familiarisé avec toutes ces défiances et toutes ces précautions. Puis il s'assit sur une tombe -- on était dans les caveaux mortuaires du couvent --, et il attendit. En effet, cinq minutes ne s'étaient point écoulées, que le moine reparut. -- Suivez-moi, dit-il: les frères sont heureux de votre présence; ils craignaient qu'il ne vous fût arrivé malheur. Quelques secondes plus tard, frère Morgan était introduit dans la salle du conseil. Douze moines l'attendaient, le capuchon rabattu sur les yeux; mais, dès que la porte se fut refermée derrière lui et que le frère servant eut disparu, en même temps que Morgan lui-même ôtait son masque, tous les capuchons se rabattirent et chaque moine laissa voir son visage. Jamais communauté n'avait brillé par une semblable réunion de beaux et joyeux jeunes gens. Deux ou trois seulement, parmi ces étranges moines, avaient atteint l'âge de quarante ans. Toutes les mains se tendirent vers Morgan; deux ou trois accolades furent données au nouvel arrivant. -- Ah! par ma foi, dit l'un de ceux qui l'avaient embrassé le plus tendrement, tu nous tires une fameuse épine hors du pied: nous te croyions mort ou tout au moins prisonnier. -- Mort, je te le passe, Amiet; mais prisonnier, non, citoyen, comme on dit encore quelquefois -- et comme on ne dira bientôt plus, j'espère -- il faut même dire que les choses se sont passées de part et d'autre avec une aménité touchante: dès qu'il nous ont aperçus, le conducteur a crié au postillon d'arrêter; je crois même qu'il a ajouté: «Je sais ce que c'est». -- Alors, lui ai-je dit, si vous savez ce que c'est, mon cher ami, les explications ne seront pas longues. -- L'argent du gouvernement? a-t-il demandé. - - Justement, ai-je répondu. Puis, comme il se faisait un grand remue-ménage dans la voiture: «Attendez, mon ami, ai-je ajouté; avant tout, descendez, et dites à ces messieurs, et surtout à ces dames, que nous sommes des gens comme il faut, qu'on ne les touchera pas -- ces dames, bien entendu -- et que l'on ne regardera que celles qui passeront la tête par la portière.» Une s'est hasardée, ma foi! il est vrai qu'elle était charmante... Je lui ai envoyé un baiser; elle a poussé un petit cri et s'est réfugiée dans la voiture, ni plus ni moins que Galatée; mais comme il n'y avait pas de saules, je ne l'y ai pas poursuivie. Pendant ce temps, le conducteur fouillait dans sa caisse en toute hâte, et il se hâtait si bien, qu'avec l'argent du gouvernement, il m'a remis, dans sa précipitation, deux cents louis appartenant à un pauvre marchand de vin de Bordeaux. -- Ah! diable! fit celui des frères auquel le narrateur avait donné le nom d'Amiet, qui probablement, comme celui de Morgan, n'était qu'un nom de guerre, voilà qui est fâcheux! Tu sais que le Directoire, qui est plein d'imagination, organise des compagnies de chauffeurs qui opèrent en notre nom, et qui ont pour but de faire croire que nous en voulons aux pieds et aux bourses dès particuliers, c'est-à-dire que nous sommes de simples voleurs. -- Attendez donc, reprit Morgan, voilà justement ce qui m'a retardé; j'avais entendu dire quelque chose de pareil à Lyon, de sorte que j'étais déjà à moitié chemin de Valence quand je me suis aperçu de l'erreur par l'étiquette. Ce n'était pas bien difficile, il y avait sur le sac, comme si le bonhomme eût prévu le cas: -Jean Picot, marchand de vin à Fronsac, près Bordeaux.- -- Et tu lui as renvoyé son argent? -- J'ai mieux fait, je le lui ai reporté. -- À Fronsac? -- Oh! non, mais à Avignon. Je me suis douté qu'un homme si soigneux devait s'être arrêté à la première ville un peu importante pour prendre des informations sur ses deux cents louis. Je ne me trompais pas: je m'informe à l'hôtel si l'on connaît le citoyen Jean Picot; on me répond que non seulement on le connaît, mais qu'il dîne à table d'hôte. J'entre. Vous devinez de quoi l'on parlait: de l'arrestation de la diligence. Jugez de l'effet de l’apparition! le dieu antique descendant dans la machine ne faisait pas un dénouement plus inattendu. Je demande lequel de tous les convives s'appelle Jean Picot; celui qui porte ce nom distingué et harmonieux se montre. Je dépose devant lui les deux cents louis en lui faisant mes excuses, au nom de la société, de l'inquiétude que lui ont causée les compagnons de Jéhu. J'échange un signe d'amitié avec Barjols, un salut de politesse avec l'abbé de Rians, qui étaient là; je tire ma révérence à la compagnie et je sors. C'est peu de chose; mais cela m'a pris une quinzaine d'heures: de là le retard. J'ai pensé que mieux valait être en retard et ne pas laisser sur nos traces une fausse opinion de nous. Ai-je bien fait, mes maîtres? La société éclata en bravos. -- Seulement, dit un des assistants, je trouve assez imprudent, à vous, d'avoir tenu à remettre l'argent vous-même au citoyen Jean Picot. -- Mon cher colonel, répondit le jeune homme, il y a un proverbe d'origine italienne qui dit: «Qui veut va, qui ne veut pas envoie.» Je voulais, j'ai été. -- Et voilà un gaillard qui, pour vous remercier, si vous avez un jour la mauvaise chance de tomber entre les mains du Directoire, se hâterait de vous reconnaître; reconnaissance qui aurait pour résultat de vous faire couper le cou. -- Oh! Je l'en défie bien de me reconnaître. -- Qui l'en empêcherait? -- Ah çà! mais vous croyez donc que je fais mes équipées à visage découvert? En vérité, mon cher colonel, vous me prenez pour un autre. Quitter mon masque, c'est bon entre amis; mais avec les étrangers, allons donc. Ne sommes-nous pas en plein carnaval? Je ne vois pas pourquoi je ne me déguiserais pas en Abellino ou en Karl Moor, quand MM. Gohier, Sieyès, Roger Ducos, Moulin et Barras se déguisent en rois de France. -- Et vous êtes entré masqué dans la ville? -- Dans la ville, dans l'hôtel, dans la salle de la table d'hôte. Il est vrai que, si le visage était couvert, la ceinture était découverte, et, comme vous voyez, elle était bien garnie. Le jeune homme fit un mouvement qui écarta son manteau, et montra sa ceinture, à laquelle étaient passés quatre pistolets et suspendu un court couteau de chasse. Puis, avec cette gaieté qui semblait un des caractères dominants de cette insoucieuse organisation: -- Je devais avoir l'air féroce, n'est-ce pas? Ils m'auront pris pour feu Mandrin descendant des montagnes de la Savoie. À propos, voilà les soixante mille francs de Son Altesse le Directoire. Et le jeune homme poussa dédaigneusement du pied la valise qu'il avait déposée à terre et dont les entrailles froissées rendirent ce son métallique qui indique la présence de l'or. Puis il alla se confondre dans le groupe de ses amis, dont il avait été séparé par cette distance qui se fait naturellement entre le narrateur et ses auditeurs. Un des moines se baissa et ramassa la valise. -- Méprisez l'or tant que vous voudrez, mon cher Morgan, puisque cela ne vous empêche pas de le recueillir; mais je sais de braves gens qui attendent les soixante mille francs que vous crossez dédaigneusement du pied, avec autant d'impatience et d'anxiété que la caravane égarée au désert attend la goutte d'eau qui l’empêchera de mourir de soif. -- Nos amis de la Vendée, n'est-ce pas? répondit Morgan; grand bien leur fasse! Les égoïstes, ils se battent, eux. Ces messieurs ont choisi les roses et nous laissent les épines. Ah çà! mais ils ne reçoivent donc rien de l'Angleterre? -- Si fait, dit gaiement un des moines; à Quiberon, ils ont reçu des boulets et de la mitraille. -- Je ne dis pas des Anglais, reprit Morgan, je dis de l’Angleterre. -- Pas un sou. -- Il me semble, cependant, dit un des assistants, qui paraissait posséder une tête un peu plus réfléchie que celles de ses compagnons, il me semble que nos princes pourraient bien envoyer un peu d'or à ceux qui versent leur sang pour la cause de la monarchie! Ne craignent-ils pas que la Vendée finisse par se lasser, un jour ou l'autre, d'un dévouement qui, jusqu'au- jourd'hui, ne lui a pas encore valu, que je sache, même un remerciement? -- La Vendée, cher ami, reprit Morgan, est une terre généreuse et qui ne se lassera pas, soyez tranquille; d'ailleurs, quel serait le mérite de la fidélité, si elle n'avait point affaire à l’ingratitude? Du moment où le dévouement rencontre la reconnaissance, ce n'est plus du dévouement: c'est un échange, puisqu'il est récompensé. Soyons fidèles toujours, soyons dévoués tant que nous pourrons, messieurs, et prions le ciel qu'il fasse ingrats ceux auxquels nous nous dévouons, et nous aurons, croyez- moi, la belle part dans l’histoire de nos guerres civiles. À peine Morgan achevait-il de formuler cet axiome chevaleresque et exprimait-il un souhait qui avait toute chance d'être accompli, que trois coups maçonniques retentirent à la même porte par laquelle il avait été introduit lui-même. -- Messieurs, dit celui des moines qui paraissait remplir le rôle de président, vite les capuchons et les masques; nous ne savons pas qui nous arrive. VIII -- À QUOI SERVAIT L’ARGENT DU DIRECTOIRE Chacun s'empressa d'obéir, les moines rabattant les capuchons de leurs longues robes sur leurs visages, Morgan remettant son masque. -- Entrez! dit le supérieur. La porte s'ouvrit et l'on vit reparaître le frère servant. -- Un émissaire du général Georges Cadoudal demande à être introduit, dit-il. -- A-t-il répondu aux trois mots d'ordres? -- Parfaitement. -- Qu'il soit introduit. Le frère servant rentra dans le souterrain, et, deux secondes après, reparut, conduisant un homme qu'à son costume il était facile de reconnaître pour un paysan, et à sa tête carrée, coiffée de grands cheveux roux, pour un Breton. Il s'avança jusqu'au milieu du cercle sans paraître intimidé le moins du monde, fixant tour à tour ses yeux sur chacun des moines et attendant que l’une de ces douze statues de granit rompît le silence. Ce fut le président qui lui adressa la parole: -- De la part de qui viens-tu? lui demanda-t-il. -- Celui qui m'a envoyé, répondit le paysan, m'a commandé, si l'on me faisait une question, de dire que je venais de la part de Jéhu. -- Es-tu porteur d'un message verbal ou écrit? -- Je dois répondre aux questions qui me seront faites par vous et échanger un chiffon de papier contre de l’argent. -- C'est bien; commençons par les questions: où en sont nos frères de Vendée? -- Ils avaient déposé les armes et n'attendaient qu'un mot de vous pour les reprendre. -- Et pourquoi avaient-ils déposé les armes? -- Ils en avaient reçu l'ordre de S. M. Louis XVIII. -- On a parlé d'une proclamation écrite de la main même du roi. -- En voici la copie. Le paysan présenta le papier au personnage qui l’interrogeait. Celui-ci l’ouvrit et lut: «La guerre n'est absolument propre qu'à rendre la royauté odieuse et menaçante. Les monarques qui rentrent par son secours sanglant ne peuvent jamais être aimés: il faut donc abandonner les moyens sanglants et se confier à l'empire de l'opinion, qui revient d'elle-même aux principes sauveurs. Dieu et le roi seront bientôt le cri de ralliement des Français; il faut réunir en un formidable faisceau les éléments épars du royalisme, abandonner la Vendée militante à son malheureux sort, et marcher dans une voie plus pacifique et moins incohérente. Les royalistes de l'Ouest ont fait leur temps, et l'on doit s'appuyer enfin sur ceux de Paris, qui ont tout préparé pour une restauration prochaine...» Le président releva la tête, et, cherchant Morgan d'un oeil dont son capuchon ne pouvait voiler entièrement l’éclair: -- Eh bien, frère, lui dit-il, j'espère que voilà ton souhait de tout à l'heure accompli, et les royalistes de la Vendée et du Midi auront tout le mérite du dévouement. Puis, abaissant son regard sur la proclamation, dont restaient quelques lignes à lire, il continua: «Les Juifs avaient crucifié leur roi, depuis ce temps ils errent par tout le monde: les Français ont guillotiné le leur, ils seront dispersés par toute la terre. «Datée de Blankenbourg, le 25 août 1799, jour de notre fête, de notre règne le sixième. «Signé: Louis-.-» Les jeunes gens se regardèrent. -- Q-uos vultperdere Jupiter dementat-! dit Morgan. -- Oui, dit le président; mais, quand ceux que Jupiter veut perdre représentent un principe, il faut les soutenir, non seulement contre Jupiter, mais contre eux-mêmes. Ajax, au milieu de la foudre et des éclairs, se cramponnait à un rocher, et, dressant au ciel son poing fermé, disait: «j’échapperai malgré les dieux...» Puis, se retournant du côté de l'envoyé de Cadoudal: -- Et à cette proclamation qu'a répondu celui qui t'envoie? -- À peu près ce que vous venez de répondre vous-même. Il m'a dit de venir voir et de m'informer de vous si vous étiez décidés à tenir malgré tout, malgré le roi lui-même. -- Pardieu! dit Morgan. -- Nous sommes décidés, dit le président. -- En ce cas, dit le paysan, tout va bien. Voici les noms réels des nouveaux chefs et leurs noms de guerre; le général vous recommande de ne vous servir le plus possible dans vos correspondances que des noms de guerre: c'est le soin qu'il prend lorsque, de son côté, il parle de vous. -- Vous avez la liste? demanda le président. -- Non; je pouvais être arrêté, et la liste eût été prise. Écrivez, je vais vous dicter. Le président s'assit à sa table, prit une plume et écrivit sous la dictée du paysan vendéen les noms suivants: «Georges Cadoudal, -Jéhu ou la Tête-ronde-; Joseph Cadoudal, -Judas Macchabée-; Lahaye Saint-Hilaire, -David-; Burban Malabry, -Brave-la-Mort-; Poulpiquez, -Royal-Carnage-; Bonfils, -Brise- Barrière-; Dampherné, -Piquevers-; Duchayla, -la Couronne-; Duparc, -le Terrible-; la Roche, -Mithridate-; Puisage, -Jean le Blond-.» -- Voilà les successeurs des Charrette, des Stofflet, des Cathelineau, des Bonchamp, des d'Elbée, des la Rochejacquelein et des Lescure! dit une voix. Le Breton se retourna vers celui qui venait de parler: -- S'ils se font tuer comme leurs prédécesseurs, dit-il, que leur demanderez-vous? -- Allons, bien répondu, dit Morgan; de sorte...? -- De sorte que, dès que notre général aura votre réponse, reprit le paysan, il reprendra les armes. -- Et si notre réponse eût été négative...? demanda une voix. -- Tant pis pour vous! répondit le paysan; dans tous les cas, l’insurrection était fixée au 20 octobre. -- Eh bien, dit le président, le général aura, grâce à nous, de quoi payer son premier mois de solde. Où est votre reçu? -- Le voici, dit le paysan tirant de sa poche un papier sur lequel étaient écrits ces mots: «Reçu de nos frères du Midi et de l'Est, pour être employée au bien de la cause, la somme de: «GEORGES CADOUDAL, «Général en chef de l'armée royaliste de Bretagne.» La somme, comme on voit, était restée en blanc. -- Savez-vous écrire? demanda le président. -- Assez pour remplir les trois ou quatre mots qui manquent. -- Eh bien, écrivez: «Cent mille francs.» Le Breton écrivit; puis, tendant le papier au président: -- Voici le reçu, dit-il; où est l'argent? -- Baissez-vous, et ramassez le sac qui est à vos pieds; il contient soixante mille francs. Puis, s'adressant à un des moines: -- Montbar, où sont les quarante autres mille? demanda-t-il. Le moine interpellé alla ouvrir une armoire et en tira un sac un peu moins volumineux que celui qu'avait rapporté Morgan, mais qui, cependant, contenait la somme assez ronde de quarante mille francs. -- Voici la somme complète, dit le moine. -- Maintenant, mon ami, dit le président, mangez et reposez-vous; demain, vous partirez. -- On m'attend là-bas, dit le Vendéen; je mangerai et je dormirai sur mon cheval. Adieu, messieurs, le ciel vous garde! Et il s'avança, pour sortir, vers la porte par laquelle il était entré. -- Attendez! dit Morgan. Le messager de Georges s'arrêta. -- Nouvelle pour nouvelle, fit Morgan; dites au général Cadoudal que le général Bonaparte a quitté l'armée d'Égypte, est débarqué avant-hier à Fréjus et sera dans trois jours à Paris. Ma nouvelle vaut bien les vôtres; qu'en dites-vous? -- Impossible! s'écrièrent tous les moines d'une voix. -- Rien n'est pourtant plus vrai, messieurs; je tiens la chose de notre ami le Prêtre, qui l'a vu relayer une heure avant moi à Lyon et qui l'a reconnu. -- Que vient-il faire en France? demandèrent deux ou trois voix. -- Ma foi, dit Morgan, nous le saurons bien un jour ou l'autre; il est probable qu'il ne revient pas à Paris pour y garder l’incognito. -- Ne perdez pas un instant pour annoncer cette nouvelle à nos frères de l'Ouest, dit le président au paysan vendéen: tout à l’heure je vous retenais; maintenant, c'est moi qui vous dis: «Allez!» Le paysan salua et sortit; le président attendit que la porte fût refermée: -- Messieurs, dit-il, la nouvelle que vient de nous annoncer frère Morgan est tellement grave, que je proposerai une mesure spéciale. -- Laquelle? demandèrent d'une seule voix les compagnons de Jéhu. -- C'est que l'un de nous, désigné par le sort, parte pour Paris, et, avec le chiffre convenu, nous tienne au courant de tout ce qui se passera. -- Adopté, répondirent-ils. -- En ce cas, reprit le président, écrivons nos treize noms, chacun le sien, sur un morceau de papier; mettons-les dans un chapeau, et celui dont le nom sortira partira à l'instant même. Les jeunes gens, d'un mouvement unanime, s'approchèrent de la table, écrivirent leurs noms sur des carrés de papier qu'ils roulèrent, et les mirent dans un chapeau. Le plus jeune fut appelé pour être le prête-nom du hasard. Il tira un des petits rouleaux de papier et le présenta au président, qui le déplia. -- Morgan, dit le président. -- Mes instructions, demanda le jeune homme. -- Rappelez-vous, répondit le président, avec une solennité à laquelle les voûtes de ce cloître prêtaient une suprême grandeur, que vous vous appelez le baron de Sainte-Hermine, que votre père a été guillotiné sur la place de la Révolution et votre frère tué à l'armée de Condé. Noblesse oblige! voilà vos instructions. -- Et pour le reste, demanda le jeune homme. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000