-- Un château de cartes, parbleu! J'ai une famille à loger, une
mère modèle, une jeune fille mélancolique; un frère espiègle, un
jardinier braconnier.
-- Nous avons un endroit appelé les Noires-Fontaines.
-- Voilà d'abord un nom charmant.
-- Mais il n'y a pas de château.
-- Tant mieux, car j'aurais été obligé de labattre.
-- Allons aux Noires-Fontaines.
Nous partîmes; un quart d'heure après, nous descendions à la
maison des gardes.
-- Prenons ce petit sentier, me dit M. Leduc, il nous conduira où
vous voulez aller.
Il nous conduisit, en effet, à un endroit planté de grands arbres,
lesquels ombrageaient trois ou quatre sources.
-- Voilà ce qu'on appelle les Noires-Fontaines, me dit M. Leduc.
-- C'est ici que demeureront madame de Montrevel, Amélie et le
petit Édouard. Maintenant quels sont les villages que je vois en
face de moi?
-- Ici, tout près, Montagnac; là-bas, dans la montagne, Ceyzeriat.
-- Est-ce qu'il y a une grotte?
-- Oui. Comment savez-vous qu'il y a une grotte à Ceyzeriat?
-- Allez toujours. Le nom de ces autres villages, s'il vous plaît.
-- Saint-Just, Tréconnasse, Ramasse, Villereversure.
-- Très bien.
-- Vous en avez assez!
-- Oui.
Je pris mon calepin, je fis le plan de la localité et j'inscrivis
à peu près à leur place le nom des villages que M. Leduc venait de
me faire passer en revue.
-- C'est fait, lui dis-je.
-- Où allons-nous?
-- L'église de Brou doit être sur notre chemin?
-- Justement.
-- Visitons l'église de Brou.
-- En avez-vous aussi besoin dans votre roman?
-- Sans doute; vous vous imaginez bien que je ne vais pas faire
passer mon action dans un pays qui possède le chef-d'oeuvre de
l'architecture du XVIe siècle sans utiliser ce chef-d'oeuvre.
-- Allons à l'église de Brou.
Un quart d'heure après, le sacristain nous introduisait dans cet
écrin de granit où sont renfermés les trois joyaux de marbre que
l'on appelle les tombeaux de Marguerite d'Autriche, de Marguerite
de Bourbon et de Philibert le Beau.
-- Comment, demandai-je au sacristain, tous ces chefs-d'oeuvre
n'ont-ils pas été mis en poussière à l'époque de la Révolution?
-- Ah! monsieur, la municipalité avait eu une idée.
-- Laquelle?
-- C'était de faire de l'église un magasin à fourrage.
-- Oui, et le foin a sauvé le marbre; vous avez raison, mon ami,
c'est une idée.
-- L'idée de la municipalité vous en donne-t-elle une? me demanda
M. Leduc.
-- Ma foi, oui, et j'aurai bien du malheur si je n'en fais pas
quelque chose.
Je tirai ma montre.
-- Trois heures! allons à la prison; j'ai rendez-vous à quatre
heures place du Bastion, avec M. Milliet.
-- Attendez... une dernière chose.
-- Laquelle?
-- Avez-vous vu la devise de Marguerite d'Autriche?
-- Non; où cela?
-- Tenez, partout; d'abord au-dessus de son tombeau.
-- -Fortune, infortune, fortune.-
-- Justement.
-- Eh bien, que veut dire ce jeu de mots?
-- Les savants l'expliquent ainsi: -Le sort persécute beaucoup une
femme-.
-- Voyons un peu.
-- Il faut d'abord supposer la devise latine à sa source.
-- Supposons, c'est probable.
-- Eh bien: F-ortuna infortunat-...
-- Oh! oh! -infortunat-.
-- Dame...
-- Cela ressemble fort à un barbarisme.
-- Que voulez-vous!
-- Je veux une explication.
-- Donnez-la!
-- La voici: -Fortuna, infortuna forti una- -- -Fortune et
infortune sont égales pour le fort-.
-- Savez-vous que cela pourrait bien être la vraie traduction?
-- Parbleu! voilà ce que c'est que de ne pas être savant, mon cher
monsieur; on est sensé, et, avec du sens, on voit plus juste
qu'avec de la science. Vous n'avez pas autre chose à me dire?
-- Non.
-- Allons à la prison, alors.
Nous remontâmes en voiture, rentrâmes dans la ville et ne nous
arrêtâmes que devant la porte de la prison.
Je passai la tête par la portière.
-- Oh! fis je, on me l'a gâtée.
-- Comment! on vous la gâtée?
-- Certainement, elle n'était pas comme cela du temps de mes
prisonniers, à moi. Pouvons-nous parler au geôlier?
-- Sans doute.
-- Parlons-lui.
Nous frappâmes à la porte. Un homme d'une quarantaine d'années
vint nous ouvrir.
Il reconnut M. Leduc.
-- Mon cher, lui dit M. Leduc, voici un savant de mes amis.
-- Eh! là-bas, fis-je en linterrompant, pas de mauvaises
plaisanteries.
-- Qui prétend, continua M. Leduc, que la prison n'est plus telle
qu'au dernier siècle?
-- C'est vrai, monsieur Leduc, elle a été abattue et rebâtie en
1816.
-- Alors, la disposition intérieure n'est plus la même?
-- Oh! non, monsieur, tout a été changé.
-- Pourrait-on avoir un ancien plan?
-- Ah! M. Martin larchitecte pourrait peut-être vous en retrouver
un.
-- Est-ce un parent de M. Martin lavocat?
-- C'est son frère.
-- Très bien, mon ami; j'aurai mon plan.
-- Alors, nous n'avons plus besoin ici? demanda M. Leduc.
-- Aucunement.
-- Je puis rentrer chez moi?
-- Cela me fera de la peine de vous quitter, voilà tout.
-- Vous n'avez pas besoin de moi pour trouver le Bastion?
-- C'est à deux pas.
-- Que faites-vous de votre soirée?
-- Je la passe chez vous, si vous voulez.
-- Très bien! À neuf heures, une tasse de thé vous attendra.
-- Je lirai prendre.
Je remerciai M. Leduc. Nous échangeâmes une poignée de main, et
nous nous quittâmes.
Je descendis par la rue des Lisses (lisez Lices, à cause d'un
combat qui eut lieu sur la place où elle conduit), et, longeant le
jardin Montburon, je me trouvai sur la place du Bastion.
C'est un hémicycle où se tient aujourd'hui le marché de la ville.
Au milieu de cet hémicycle s'élève la statue de Bichat, par David
(d'Angers). Bichat, en redingote -- pourquoi cette exagération de
réalisme -- pose la main sur le coeur d'un enfant de neuf à dix
ans, parfaitement nu -- pourquoi cet excès d'idéalité? -- tandis
qu'aux pieds de Bichat est étendu un cadavre. C'est le livre de
Bichat traduit en bronze: -De la vie et de la mort-!...
J'étais occupé à regarder cette statue, qui résume les défauts et
les qualités de David (d'Angers), lorsque je sentis que l'on me
touchait lépaule. Je me retournai: c'était M. Milliet. Il tenait
un papier à la main.
-- Eh bien? lui demandai-je.
-- Eh bien, victoire.
-- Qu'est-ce que cela?
-- Le procès-verbal d'exécution.
-- ...?
-- De vos hommes.
-- De Guyon, de Leprêtre, d'Amiet?...
-- Et d'Hyvert.
-- Mais donnez-moi donc cela.
-- Le voici.
Je pris et je lus:
PROCÈS-VERBAL DE MORT ET EXÉCUTION DE
LAURENT GUYON, ÉTIENNE HYVERT, FRANÇOIS AMIET, ANTOINE LEPRÊTRE,
«Condamnés le 20 thermidor an VIII, et exécutés le 23 Vendémiaire
an IX
«Ce jourd'hui, 23 vendémiaire an IX, le commissaire du
gouvernement près le Tribunal, qui a reçu, dans la nuit et à onze
heures du soir, le paquet du ministre de la justice contenant la
procédure et le jugement qui condamne à mort Laurent Guyon,
Étienne Hyvert, François Amiet et Antoine Leprêtre; le jugement du
Tribunal de cassation du 6 du courant, qui rejette la requête en
cassation contre le jugement du 24 thermidor an VIII, a fait
avertir, par lettre, entre sept et huit heures du matin, les
quatre accusés que leur jugement à mort serait exécuté aujourd'hui
à onze heures. Dans l'intervalle qui s'est écoulé jusqu'à onze
heures, ces quatre accusés se sont tiré des coups de pistolet et
donné des coups de poignard en prison. Leprêtre et Guyon, selon le
bruit public, étaient morts; Hyvert blessé à mort et expirant;
Amiet blessé à mort, mais conservant sa connaissance. Tous quatre,
en cet état, ont été conduits à la guillotine, et, -morts ou
vivants, -ils ont été guillotinés; à onze heures et demie,
l'huissier Colin a remis le procès-verbal de leur supplice à la
Municipalité pour les inscrire sur le livre des morts.
«Le capitaine de gendarmerie a remis au juge de paix le procès-
verbal de ce qui s'est passé en prison, où il a été présent; pour
moi qui n'y ai point assisté, je certifie ce que la voix publique
m'a appris.
«Bourg, 23 vendémiaire au IX.
«Signé: DUBOST, greffier.»
Ah! c'était donc le poète qui avait raison contre l'historien! le
capitaine de gendarmerie qui avait remis au juge de paix le
procès-verbal de ce qui s'était passé dans la prison -- -où il
était présent- -- c'était l'oncle de Nodier. Ce procès-verbal
remis au juge de paix, c'était le récit gravé dans la tête du
jeune homme, récit qui, après quarante ans, s'était fait jour sans
altération dans ce chef-d'oeuvre intitulé -Souvenirs de la
Révolution.-
Toute la procédure était aux archives du greffe. M. Martin me
faisait offrir de la faire copier: interrogatoire, procès-verbaux,
jugement.
J'avais dans ma poche les -Souvenirs de la Révolution -de Nodier.
Je tenais à la main le procès-verbal d'exécution qui confirmait
les faits avancés par lui.
-- Allons chez notre magistrat, dis-je à M. Milliet.
-- Allons chez notre magistrat, répéta-t-il.
Le magistrat fut atterré, et je le laissai convaincu que les
poètes savent aussi bien l'histoire que les historiens, s'ils ne
la savent pas mieux.
Alex. Dumas.
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