grenadiers autrichiens qui composent cette masse sont enfoncés,
culbutés, dispersés, foudroyés, anéantis, ils disparaissent comme
une fumée; le général Zach et son état-major sont faits
prisonniers; c'est tout ce qu'il en reste.
Alors, à son tour, l'ennemi veut faire donner son immense
cavalerie; mais le feu continuel de la mousqueterie, la mitraille
dévorante et la terrible baïonnette l'arrêtent court.
Murat manoeuvre sur les flancs avec deux pièces d'artillerie
légère et un obusier qui envoient la mort en courant.
Un instant il s'arrête pour dégager Roland et ses neuf cents
hommes; un de ses obus tombe dans les rangs des Autrichiens et
éclate; une ouverture se fait pareille à un gouffre de flammes:
Roland s'y élance, un pistolet d'une main, son sabre de l'autre;
toute la garde consulaire le suit, ouvrant les rangs autrichiens
comme un coin de fer ouvre un tronc de chêne; il pénètre jusqu'à
un caisson brisé qu'entoure la masse ennemie; il introduit son
bras armé du pistolet dans l'ouverture du caisson et fait feu.
Une détonation effroyable se fait entendre, un volcan s'est ouvert
et a dévoré tout ce qui l'entourait.
Le corps d'armée du général Elsnitz est en pleine déroute.
Alors tout plie, tout recule, tout se débande; les généraux
autrichiens, veulent en vain soutenir la retraite, l'armée
française franchit en une demi-heure la plaine qu'elle a défendue
pied à pied pendant huit heures.
L'ennemi ne s'arrête qu'à Marengo, où il tente en vain de se
reformer sous le feu des artilleurs de Carra-Saint-Cyr, oubliés à
Castel-Ceriolo, et qu'on retrouve au dénouement de la journée;
mais arrivent au pas de course les divisions Desaix, Gardanne et
Chamberlhac, qui poursuivent les Autrichiens de rue en rue.
Marengo est emporté; l'ennemi se retire sur la position de Petra-
Bana, qui est emportée comme Marengo.
Les Autrichiens se précipitent vers les ponts de la Bormida, mais
Carra-Saint-Cyr y est arrivé avant eux: alors la multitude des
fuyards cherche les gués, et s'élance dans la Bormida sous le feu
de toute notre ligne, qui ne s'éteint qu'à dix heures du soir...
Les débris de l'armée autrichienne regagnèrent leur camp
d'Alexandrie; l'armée française bivouaqua devant les têtes de
pont.
La journée avait coûté aux Autrichiens quatre mille cinq cents
morts, six mille blessés, cinq mille prisonniers, douze drapeaux,
trente pièces de canon.
Jamais la fortune ne s'était montrée sous deux faces si opposées.
À deux heures de l'après-midi, c'était pour Bonaparte une défaite
et ses désastreuses conséquences; à cinq heures, c'était l'Italie
reconquise d'un seul coup et le trône de France en perspective.
Le soir même, le premier consul écrivait cette lettre à madame de
Montrevel:
«Madame,
«J'ai remporté aujourd'hui ma plus belle victoire; mais cette
victoire me coûte les deux moitiés de mon coeur, Desaix et Roland.
«Ne pleurez point, madame: depuis longtemps, votre fils voulait
mourir et il ne pouvait mourir plus glorieusement.
«BONAPARTE.»
On fit des recherches inutiles pour retrouver le cadavre du jeune
aide de camp: comme Romulus, il avait disparu dans une tempête.
Nul ne sut jamais quelle cause lui avait fait poursuivre, avec
tant d'acharnement, une mort qu'il avait eu tant de peine à
rencontrer.
UN MOT AU LECTEUR
Il y a à peu près un an que mon vieil ami Jules Simon, l'auteur du
-Devoir, -vint me demander de lui faire un roman pour le -Journal
pour Tous.-
Je lui racontai un sujet de roman que j'avais dans la tête. Le
sujet lui convenait. Nous signâmes le traité séance tenante.
L'action se passait de 1791 à 1793, et le premier chapitre
s'ouvrait à Varennes, le soir de l'arrestation du roi.
Seulement, si pressé que fût le -Journal pour Tous-, je demandai à
Jules Simon une quinzaine de jours avant de me mettre à son roman.
Je voulais aller à Varennes; je ne connaissais pas Varennes.
Il y a une chose que je ne sais pas faire: c'est un livre ou un
drame sur des localités que je n'ai pas vues.
Pour faire -Christine, -j'ai été à Fontainebleau; pour faire
-Henri III-, j'ai été à Blois; pour faire les -Mousquetaires-,
j'ai été à Boulogne et à Béthune; pour faire -Monte-Cristo, -je
suis retourné aux Catalans et au château d'If; pour faire -Isaac
Laquedem-, je suis retourné à Rome; et j'ai, certes, perdu plus de
temps à étudier Jérusalem et Corinthe à distance que si j'y fusse
allé.
Cela donne un tel caractère de vérité à ce que je fais, que les
personnages que je plante poussent parfois aux endroits où je les
ai plantés, de telle façon que quelques-uns finissent par croire
qu'ils ont existé.
Il y a même des gens qui les ont connus.
Ainsi je vais vous dire une chose en confidence, chers lecteurs;
seulement, ne la répétez point. Je ne veux pas faire tort à
d'honnêtes pères de famille qui vivent de cette petite industrie,
mais, si vous allez à Marseille, on vous montrera la maison de
Morel sur le Cours, la maison de Mercédès aux Catalans, et les
cachots de Dantès et de Faria au château d'If.
Lorsque je mis en scène -Monte-Cristo -au Théâtre-Historique,
j'écrivis à Marseille pour que lon me fît un dessin du château
d'If, et qu'on me l'envoyât. Ce dessin était destiné au
décorateur.
Le peintre auquel je m'étais adressé m'envoya le dessin demandé.
Seulement il fit mieux que je n'eusse osé exiger de lui; il
écrivit sous le dessin: «Vue du château d'If, à l'endroit où
Dantès fut précipité.»
J'ai appris, depuis, qu'un brave homme de cicérone, attaché au
château d'If, vendait des plumes en cartilages de poisson, faites
par l'abbé Faria lui-même.
Il n'y a qu'un malheur, c'est que Dantès et l'abbé Faria n'ont
jamais existé que dans mon imagination, et que, par conséquent,
Dantès n'a pu être précipité du haut en bas du château d'If, ni
l'abbé Faria faire des plumes.
Mais voilà ce que c'est de visiter les localités.
Je voulais donc visiter Varennes avant de commencer mon roman,
dont le premier chapitre s'ouvrait à Varennes.
Puis, historiquement, Varennes me tracassait fort: plus je lisais
de relations historiques sur Varennes, moins je comprenais
topographiquement l'arrestation du roi.
Je proposai donc à mon jeune ami Paul Bocage de venir avec moi à
Varennes.
J'étais sûr d'avance qu'il accepterait. Proposer un pareil voyage
à cet esprit pittoresque et charmant, c'était le faire bondir de
sa chaise au chemin de fer.
Nous prîmes le chemin de fer de Châlons.
À Châlons, nous fîmes prix avec un loueur de voitures qui, à
raison de dix francs par jour, nous prêta un cheval et une
carriole.
Nous fûmes sept jours en chemin: trois jours pour aller de Châlons
à Varennes, trois jours de Varennes à Châlons, et un jour pour
faire toutes nos recherches locales dans la ville.
Je reconnus, avec une satisfaction que vous comprendrez
facilement, que pas un historien n'avait été historique, et, avec
une satisfaction plus grande encore, que c'était M. Thiers qui
avait été le moins historique de tous les historiens.
Je m'en doutais bien déjà, mais je n'en avais pas la certitude.
Le seul qui eût été exact, mais d'une exactitude absolue, c'était
Victor Hugo, dans son livre intitulé -Le Rhin.-
- -
Il est vrai que Victor Hugo est un poète, et non pas un historien.
Quels historiens cela ferait, que les poètes, s'ils consentaient à
se faire historiens
Un jour, Lamartine me demandait à quoi j'attribuais l'immense
succès de son -Histoire des Girondins-.
-- À ce que vous vous êtes élevé à la hauteur du roman, lui
répondis-je.
Il réfléchit longtemps, et finit, je crois, par être de mon avis.
Je restai donc un jour à Varennes, et visitai toutes les localités
nécessaires à mon roman, qui devait être intitulé -René
d'Argonne-.
Puis je revins.
Mon fils était à la campagne à Sainte-Assise, près Melun; ma
chambre m'attendait; je résolus d'y aller faire mon roman.
Je ne sais pas deux caractères plus opposés que celui dAlexandre
et le mien, et qui cependant aillent mieux ensemble.
Nous avons certes de bonnes heures parmi celles que nous passons
loin l'un de l'autre; mais je crois que nous n'en avons pas de
meilleures que celles que nous passons l'un près de l'autre.
Au reste, depuis trois ou quatre jours, j'étais installé, essayant
de me mettre à mon -René dArgonne, -prenant la plume, et la
déposant presque aussitôt.
Cela n'allait pas.
Je m'en consolais en racontant des histoires.
Le hasard fit que j'en racontai une qui m'avait été racontée à
moi-même par Nodier: c'était celle de quatre jeunes gens affiliés
a la compagnie de Jéhu, et qui avaient été exécutés à Bourg en
Bresse, avec des circonstances du plus haut dramatique.
L'un de ces quatre jeunes gens, celui qui eut le plus de peine à
mourir, ou plutôt celui que l'on eut le plus de peine à tuer,
avait dix-neuf ans et demi.
Alexandre écouta mon histoire avec beaucoup d'attention.
Puis, quand j'eus fini:
-- Sais-tu, me dit-il, ce que je ferais à ta place?
-- Je laisserais là -René d'Argonne, qui -ne rend pas, et je
ferais tes -Compagnons de Jéhu-, à la place.
-- Mais pense donc que j'ai lautre roman dans ma tête depuis un
an ou deux, et qu'il est presque fini.
-- Il ne le sera jamais, puisqu'il ne l'est pas maintenant.
-- Tu pourrais bien avoir raison; mais je vais perdre six mois à
me retrouver où j'en suis.
-- Bon! dans trois jours, tu auras fait un demi-volume.
-- Alors, tu m'aideras.
-- Oui, je vais te donner deux personnages.
-- Voilà tout?
-- Tu es trop exigeant! le reste te regarde; moi, je fais ma
-Question d'argent-.
-- Eh bien, quels sont tes deux personnages?
-- Un gentleman anglais et un capitaine français.
-- Voyons lAnglais d'abord.
-- Soit!
Et Alexandre me fit le portrait de lord Tanlay.
-- Ton gentleman anglais me va, lui dis-je; maintenant, voyons ton
capitaine français.
-- Mon capitaine français est un personnage mystérieux, qui veut
se faire tuer à toute force et qui ne peut pas en venir à bout; de
sorte que, chaque fois qu'il veut se faire tuer, comme il
accomplit une action d'éclat, il monte d'un grade.
-- Mais pourquoi veut-il se faire tuer?
-- Parce qu'il est dégoûté de la vie.
-- Et pourquoi est-il dégoûté de la vie?
-- Ah! voilà le secret du livre.
-- Il faudra toujours finir par le dire.
-- Moi, à ta place, je ne le dirais pas.
-- Les lecteurs le demanderont.
-- Tu leur répondras qu'ils n'ont qu'à chercher; il faut bien leur
laisser quelque chose à faire, aux lecteurs.
-- Cher ami, je vais être écrasé de lettres.
-- Tu n'y répondras pas.
-- Oui, mais, pour ma satisfaction personnelle, faut-il au moins
que je sache pourquoi mon héros veut se faire tuer.
-- Oh! à toi je ne refuse pas de le dire.
-- Voyons.
-- Eh bien, je suppose qu'au lieu d'être professeur de
dialectique, Abeilard ait été soldat.
-- Après?
-- Eh bien, suppose qu'une balle...
-- Très bien.
-- Tu comprends! au lieu de se retirer au Paraclet, il aurait fait
tout ce qu'il aurait pu pour se faire tuer.
-- Hum!
-- Quoi?
-- C'est rude!
-- Rude, comment?
-- À faire avaler au public.
-- Puisque tu ne le lui diras pas, au public.
-- Cest juste. Par ma foi, je crois que tu as raison... Attends.
-- Jattends.
-- As-tu les -Souvenirs de la Révolution-, de Nodier?
-- Jai tout Nodier.
-- Va me chercher ses -Souvenirs de la révolution-. Je crois quil
a écrit une ou deux pages sur Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert.
-- Alors, on va dire que tu as volé Nodier.
-- Oh! il m'aimait assez de son vivant pour me donner ce que je
vais lui prendre après sa mort. Va me chercher les -Souvenirs de
la Révolution-.
Alexandre alla me chercher les -Souvenirs de la Révolution-.
J'ouvris le livre, je feuilletai trois ou quatre pages, et enfin
je tombai sur ce que je cherchais.
Un peu de Nodier, chers lecteurs, vous n'y perdrez rien. C'est lui
qui parle:
«Les voleurs de diligences dont il est question dans larticle
Amiet, que j'ai cité tout à lheure, s'appelaient Leprêtre,
Hyvert, Guyon et Amiet.
«Leprêtre avait quarante-huit ans; c'était un ancien capitaine de
dragons, chevalier de Saint-Louis, doué d'une physionomie noble,
d'une tournure avantageuse et d'une grande élégance de manières.
Guyon et Amiet n'ont jamais été connus sous leur véritable nom.
Ils devaient ceux-là à l'obligeance si commune des marchands de
passeports. Qu'on se figure deux étourdis d'entre vingt et trente
ans, liés par quelque responsabilité commune qui était peut-être
celle d'une mauvaise action, ou par un intérêt plus délicat et
plus généreux, la crainte de compromettre leur nom de famille, on
connaîtra de Guyon et d'Amiet tout ce que je m'en rappelle. Ce
dernier avait la figure sinistre, et c'est peut-être à sa mauvaise
apparence qu'il doit la mauvaise réputation dont les biographes
lont doté. Hyvert était le fils d'un riche négociant de Lyon, qui
avait offert, au sous-officier chargé de son transfèrement,
soixante mille francs pour le laisser sévader. C'était à la fois
lAchille de Pâris et de la bande. Sa taille était moyenne, mais
bien prise, sa tournure gracieuse, vive et svelte. On n'avait
jamais vu son oeil sans un regard animé, ni sa bouche sans un
sourire. Il avait une de ces physionomies qu'on ne peut oublier,
et qui se composent d'un mélange inexprimable de douceur et de
force, de tendresse et d'énergie. Quand il se livrait à
l'éloquente pétulance de ses inspirations, il s'élevait jusqu'à
l'enthousiasme. Sa conversation annonçait un commencement
d'instruction bien faite et beaucoup d'esprit naturel. Ce qu'il y
avait d'effrayant en lui, c'était lexpression étourdissante de sa
gaieté, qui contrastait d'une manière horrible avec sa position.
D'ailleurs, on s'accordait à le trouver bon, généreux, humain,
facile à manier pour les faibles; car il aimait à faire parade
contre les autres d'une vigueur réellement athlétique, que ses
traits efféminés étaient loin d'indiquer. Il se flattait de
n'avoir jamais manqué d'argent et de n'avoir jamais eu d'ennemis.
Ce fut sa seule réponse à limputation de vol et d'assassinat. Il
avait vingt-deux ans.
«Ces quatre hommes avaient été chargés de lattaque d'une
diligence qui portait quarante mille francs pour le compte du
gouvernement. Cette opération s'exécutait en plein jour, presque à
l'amiable, et les voyageurs, désintéressés dans laffaire, s'en
souciaient fort peu. Ce jour-là, un enfant de dix ans, bravement
extravagant, s'élança sur le pistolet du conducteur et tira sur
les assaillants. Comme larme pacifique n'était chargée qu'à
poudre, suivant lusage, personne ne fut blessé; mais il y eut
dans la voiture une grande et juste appréhension de représailles.
La mère du petit garçon fut saisie d'une crise de nerfs si
affreuse, que cette nouvelle inquiétude fit diversion à toutes les
autres, et qu'elle occupa tout particulièrement lattention des
brigands. L'un d'eux s'élança près d'elle en la rassurant de la
manière la plus affectueuse, en la félicitant sur le courage
prématuré de son fils, en lui prodiguant les sels et les parfums
dont ces messieurs étaient ordinairement munis pour leur propre
usage. Elle revint à elle, et ses compagnons de voyage
remarquèrent que, dans ce moment d'émotion, le masque du voleur
était tombé, mais ils ne le virent point.
«La police de ce temps-là, retranchée sur une observation
impuissante, ne pouvait s'opposer aux opérations des bandits; mais
elle ne manquait pas de moyens pour se mettre à leur trace. Le mot
d'ordre se donnait au café, et on se rendait compte d'un fait qui
emportait la peine de mort d'un bout du billard à l'autre. Telle
était limportance qu'y attachaient les coupables et qu'y
attachait l'opinion. Ces hommes de terreur et de sang se
retrouvaient le soir dans le monde et parlaient de leurs
expéditions nocturnes comme d'une veillée de plaisir. Leprêtre,
Hyvert, Guyon et Amiet furent traduits devant le tribunal d'un
département voisin. Personne n'avait souffert de leur attentat,
que le Trésor, qui n'intéressait qui que ce fût, car on ne savait
plus à qui il appartenait. Personne n'en pouvait reconnaître un,
si ce n'est la belle dame, qui n'eut garde de le faire. Ils furent
acquittés à l'unanimité.
«Cependant la conviction de lopinion était si manifeste et si
prononcée, que le ministère public fut obligé d'en appeler. Le
jugement fut cassé; mais telle était alors l'incertitude du
pouvoir, qu'il redoutait presque de punir des excès qui pouvaient,
le lendemain, être cités comme des titres. Les accusés furent
renvoyés devant le tribunal de lAin, dans cette ville de Bourg où
étaient une partie de leurs amis, de leurs parents, de leurs
fauteurs, de leurs complices. On croyait avoir satisfait aux
réclamations d'un parti en lui ramenant ses victimes. On croyait
être assuré de ne pas déplaire à lautre en les plaçant sous des
garanties presque infaillibles. Leur entrée dans les prisons fut,
en effet, une espèce de triomphe.
«L'instruction recommença; elle produisit d'abord les mêmes
résultats que la précédente. Les quatre accusés étaient placés
sous la faveur d'un alibi très faux, mais revêtu de cent
signatures, et pour lequel on en aurait trouvé dix mille. Toutes
les convictions morales devaient tomber en présence d'une pareille
autorité. L'absolution paraissait infaillible, quand une question
du président, peut-être involontairement insidieuse, changea
l'aspect du procès.
«-- Madame, dit-il à celle qui avait été si aimablement assistée
par un des voleurs, quel est celui des accusés qui vous a accordé
tant de soins?
«Cette forme inattendue d'interrogation intervertit l'ordre de ses
idées. Il est probable que sa pensée admit le fait comme reconnu;
et qu'elle ne vit plus dans la manière de lenvisager qu'un moyen
de modifier le sort de l'homme qui lintéressait.
«-- C'est monsieur, dit-elle en montrant Leprêtre.
«Les quatre accusés, compris dans un alibi indivisible, tombaient
de ce seul fait sous le fer du bourreau. Ils se levèrent et la
saluèrent en souriant.
«-- Pardieu! dit Hyvert en retombant sur sa banquette avec de
grands éclats de rire, voilà, capitaine, qui vous apprendra à être
galant.
«J'ai entendu dire que, peu de temps après, cette malheureuse dame
était morte de chagrin.
«Il y eut le pourvoi accoutumé; mais, cette fois, il donnait peu
d'espérances. Le parti de la révolution, que Napoléon allait
écraser un mois plus tard, avait repris lascendant. Celui de la
contre-révolution s'était compromis par des excès odieux. On
voulait des exemples, et on s'était arrangé pour cela, comme on le
pratique ordinairement dans les temps difficiles, car il en est
des gouvernements comme des hommes; les plus faibles sont les plus
cruels. Les compagnies de Jéhu n'avaient d'ailleurs plus
d'existence compacte. Les héros de ces bandes farouches, Debeauce,
Hastier, Bary, Le Coq, Dabri, Delboulbe, Storkenfeld, étaient
tombés sur l'échafaud ou à côté. Il n'y avait plus de ressources
pour les condamnés dans le courage entreprenant de ces fous
fatigués, qui n'étaient pas même capables, dès lors, de défendre
leur propre vie, et qui se l'ôtaient froidement, comme Piard, à la
fin d'un joyeux repas, pour en épargner la peine à la justice ou à
la vengeance. Nos brigands devaient mourir.
«Leur pourvoi fut rejeté; mais l'autorité judiciaire n'en fut pas
prévenue la première. Trois coups de fusil tirés sous les
murailles, du cachot avertirent les condamnés. Le commissaire du
Directoire exécutif, qui exerçait le ministère public près des
tribunaux, épouvanté par ce symptôme de connivence, requit une
partie de la force armée, dont mon oncle était alors le chef: À
six heures du matin, soixante cavaliers étaient rangés devant la
grille du préau.
«Quoique les guichetiers eussent pris toutes les précautions
possibles pour pénétrer dans le cachot de ces quatre malheureux,
qu'ils avaient laissés la veille si étroitement garrottés et
chargés de fers si lourds, ils ne purent pas leur opposer une
longue résistance. Les prisonniers étaient libres et armés
jusqu'aux dents. Ils sortirent sans difficulté, après avoir
enfermé leurs gardiens sous les gonds et sous les verrous; et,
munis de toutes les clefs, ils traversèrent aussi aisément
lespace qui les séparait du préau. Leur aspect dut être terrible
pour la populace qui les attendait devant les grilles. Pour
conserver toute la liberté de leurs mouvements, pour affecter
peut-être une sécurité plus menaçante encore que la renommée de
force et d'intrépidité qui s'attachait à leur nom, peut-être même
pour dissimuler l'épanchement du sang qui se manifeste si vite
sous une toile blanche, et qui trahit les derniers efforts d'un
homme blessé à mort, ils avaient le buste nu. Leurs bretelles
croisées sur la poitrine, leurs larges ceintures rouges hérissées
d'armes, leur cri d'attaque et de rage, tout cela devait avoir
quelque chose de fantastique. Arrivés au préau ils virent la
gendarmerie déployée, immobile, impossible à rompre et à
traverser. Ils s'arrêtèrent un moment et parurent conférer entre
eux. Leprêtre, qui était, comme je lai dit, leur aîné et leur
chef, salua de la main le piquet, en disant avec cette noble grâce
qui lui était particulière:
«-- Très bien, messieurs de la gendarmerie!
«Ensuite il passa devant ses camarades, en leur adressant un vif
et dernier adieu, et se brûla la cervelle. Guyon, Amiet et Hyvert
se mirent en état de défense, le canon de leurs doubles pistolets
tourné sur la force armée. Ils ne tirèrent point; mais elle
regarda cette démonstration comme une hostilité déclarée: elle
tira. Guyon tomba roide mort sur le corps de Leprêtre, qui n'avait
pas bougé. Amiet eut la cuisse cassée près de l'aine. La
-Biographie des Contemporains- dit qu'il fut exécuté. J'ai entendu
raconter bien des fois qu'il avait rendu le dernier soupir au pied
de l'échafaud. Hyvert restait seul: sa contenance assurée, son
oeil terrible, ses pistolets agités par deux mains vives et
exercées qui promenaient la mort sur tous les spectateurs, je ne
sais quelle admiration peut-être qui s'attache au désespoir d'un
beau jeune homme aux cheveux flottants, connu pour n'avoir jamais
versé le sang, et auquel la justice demande une expiation de sang,
l'aspect de ces trois cadavres sur lesquels il bondissait comme un
loup excédé par des chasseurs, l'effroyable nouveauté de ce
spectacle, suspendirent un moment la fureur de la troupe. Il s'en
aperçut et transigea.
«-- Messieurs, dit-il, à la mort! J'y vais! j'y vais de tout mon
coeur! mais que personne ne m'approche, ou celui qui m'approche,
je le -brûle-, si ce n'est monsieur, continua-t-il en montrant le
bourreau. Cela, c'est une affaire que nous avons ensemble, et qui
ne demande de part et d'autre que des procédés.
«La concession était facile, car il n'y avait là personne qui ne
souffrît de la durée de cette horrible tragédie, et qui ne fût
pressé de la voir finir. Quand il vit que cette concession était
faite, il prit un de ses pistolets aux dents, tira de sa ceinture
un poignard, et se le plongea dans la poitrine jusqu'au manche. Il
resta debout et en parût étonné. On voulut se précipiter sur lui.
«-- Tout beau, messieurs! cria-t-il en dirigeant de nouveau sur
les hommes qui se disposaient à l'envelopper les pistolets dont il
s'était ressaisi pendant que le sang jaillissait à grands flots de
la blessure où le poignard était resté. Vous savez nos
conventions: je mourrai seul, ou nous mourrons trois. Marchons!
«On le laissa marcher. Il alla droit à la guillotine en tournant
le couteau dans son sein.
«-- Il faut, ma foi, dit-il, que j'aie l'âme chevillée dans le
ventre! je ne peux pas mourir. Tâchez de vous tirer de là.
«Il adressait ceci aux exécuteurs.
«Un instant après, sa tête tomba. Soit par hasard, soit quelque
phénomène particulier de la vitalité, elle bondit, elle roula hors
de tout l'appareil du supplice, et on vous dirait encore à Bourg
que la tête d'Hyvert a parlé.»
La lecture n'était pas achevée, que j'étais décidé à laisser de
côté -René dArgonne- pour -les Compagnons de Jéhu.-
Le lendemain, je descendais, mon sac de nuit sous le bras.
-- Tu pars? me dit Alexandre.
-- Oui.
-- Où vas-tu?
-- À Bourg en Bresse.
-- Quoi faire?
-- Visiter les localités et consulter les souvenirs des gens qui
ont vu exécuter Leprêtre, Amiet, Guyon et Hyvert.
***
Deux chemins conduisent à Bourg, quand on vient de Paris, bien
entendu: on peut quitter le chemin de fer à Mâcon, et prendre une
diligence qui conduit de Mâcon à Bourg; on peut continuer jusqu'à
Lyon, et prendre le chemin de fer de Bourg à Lyon.
J'hésitais entre ces deux voies, lorsque je fus déterminé par un
des voyageurs qui habitaient momentanément le même wagon que moi.
Il allait à Bourg, où il avait, me dit-il, de fréquentes
relations; il y allait par Lyon; donc, la route de Lyon était la
meilleure.
Je résolus d'aller par la même route que lui.
Je couchai à Lyon, et, le lendemain, à dix heures du matin,
j'étais à Bourg.
Un journal de la seconde capitale du royaume m'y rejoignit. Il
contenait un article aigre-doux sur moi.
Lyon n'a pas pu me pardonner depuis 1833, je crois, il y a de cela
vingt-quatre ans, d'avoir dit qu'il n'était pas littéraire.
Hélas! j'ai encore sur Lyon, en 1857, la même opinion que j'avais
sur lui en 1833. Je ne change pas facilement d'opinion.
Il y a en France une seconde ville qui m'en veut presque autant
que Lyon: c'est Rouen.
Rouen a sifflé toutes mes pièces, y compris -le Compte Hermann-.
Un jour, un Napolitain se vantait à moi d'avoir sifflé Rossini et
la Malibran, le -Barbier -et la Desdemona.
-- Cela doit être vrai, lui répondis-je, car Rossini et la
Malibran, de leur côté, se vantent d'avoir été sifflés par les
Napolitains.
Je me vante donc d'avoir été sifflé par les Rouennais.
Cependant, un jour que j'avais un Rouennais pur sang sous la main,
je résolus de savoir pourquoi on me sifflait à Rouen. Que voulez-
vous! j'aime à me rendre compte des plus petites choses.
Le Rouennais me répondit:
-- Nous vous sifflons, parce que nous vous en voulons.
Pourquoi pas? Rouen en avait bien voulu à Jeanne d'Arc.
Cependant, ce ne pouvait pas être pour le même motif.
Je demandai au Rouennais pourquoi lui et ses compatriotes m'en
voulaient: je n'avais jamais dit de mal du sucre de pomme; j'avais
respecté M. Barbet tout le temps qu'il avait été maire, et,
délégué par la Société des gens de lettres à l'inauguration de la
statue du grand Corneille, j'étais le seul qui eût pensé à saluer
avant de prononcer son discours.
Il n'y avait rien dans tout cela qui dût raisonnablement me
mériter la haine des Rouennais.
Aussi, à cette fière réponse: «Nous vous sifflons parce que nous
vous en voulons» fis-je humblement cette demande:
-- Et pourquoi m'en voulez-vous, mon Dieu?
-- Oh! vous le savez bien, répondit le Rouennais.
-- Moi? fis je.
-- Oui, vous.
-- N'importe, faites comme si je ne le savais pas.
-- Vous vous rappelez le dîner que vous a donné la ville, à propos
de la statue de Corneille?
-- Parfaitement. M'en voudrait-elle de ne pas le lui avoir rendu?
-- Non, ce n'est pas cela.
-- Qu'est-ce?
-- Eh bien, à ce dîner, on vous a dit «Monsieur Dumas, vous
devriez bien faire une pièce pour la ville de Rouen, sur un sujet
tiré de son histoire.»
-- Ce à quoi j'ai répondu: Rien de plus facile; je viendrai, à
votre première sommation, passer quinze jours à Rouen. On me
donnera un sujet, et, pendant ces quinze jours, je ferai la pièce,
dont les droits d'auteur seront pour les pauvres.
-- C'est vrai, vous avez dit cela.
-- Je ne vois rien de si blessant là dedans pour les Rouennais,
que j'aie encouru leur haine.
-- Oui; mais l'on a ajouté: «La ferez-vous en prose?» ce à quoi
vous avez répondu... Vous rappelez-vous ce que vous avez répondu?
-- Ma foi, non.
-- Vous avez répondu: «Je la ferai en vers, ce sera plus tôt
fait.»
-- J'en suis bien capable.
-- Eh bien!
-- Après?
-- Après, c'était une insulte pour Corneille, monsieur Dumas;
voilà pourquoi les Rouennais vous en veulent et vous en voudront
encore longtemps.
Textuel!
Ô dignes Rouennais! j'espère bien que vous ne me ferez jamais le
mauvais tour de me pardonner et de m'applaudir.
Le journal disait que M. Dumas n'était resté qu'une nuit à Lyon,
sans doute parce qu'une ville si peu littéraire n'était pas digne
de le garder plus longtemps.
M. Dumas n'avait pas songé le moins du monde à cela. Il n'était
resté qu'une nuit à Lyon, parce qu'il était pressé d'arriver à
Bourg; aussi, à peine arrivé à Bourg, M. Dumas se fit-il conduire
au journal du département.
Je savais qu'il était dirigé par un archéologue distingué, éditeur
de l'ouvrage de mon ami Baux sur l'église de Brou.
Je demandai M. Milliet. M. Milliet, accourut.
Nous échangeâmes une poignée de main, et je lui exposai le but de
mon voyage.
-- J'ai votre affaire, me dit-il; je vais vous conduire chez un
magistrat de notre pays qui écrit l'histoire de la province.
-- Mais où en est-il de votre histoire?
-- Il en est à 1822.
-- Tout va bien, alors. Comme les événements que j'ai à raconter
datent de 1799, et que mes héros ont été exécutés en 1800, il aura
passé l'époque et pourra me renseigner. Allons chez votre
magistrat.
En route, M. Milliet m'apprit que ce même magistrat était en même
temps un gourmet distingué.
Depuis Brillat-Savarin, c'est une mode que les magistrats soient
gourmets. Par malheur, beaucoup se contentent d'être gourmands; ce
qui n'est pas du tout la même chose.
On nous introduisit dans le cabinet du magistrat.
Je trouvai un homme à la figure luisante et au sourire goguenard.
Il m'accueillit avec cet air protecteur que les historiens
daignent avoir pour les poètes.
-- Eh bien, monsieur, me demanda-t-il, vous venez donc chercher
des sujets de roman dans notre pauvre pays?
Non, monsieur: mon sujet est tout trouvé; je viens seulement
consulter les pièces historiques.
-- Bon! je ne croyais pas que, pour faire des romans, il fût
besoin de se donner tant de peine.
-- Vous êtes dans l'erreur, monsieur, à mon endroit du moins. J'ai
l'habitude de faire des recherches très sérieuses sur les sujets
historiques que je traite.
-- Vous auriez pu tout au moins envoyer quelqu'un.
-- La personne que j'eusse envoyée, monsieur, n'étant point
pénétrée de mon sujet, eût pu passer près de faits très importants
sans les voir; puis je m'aide beaucoup des localités, je ne sais
pas décrire sans avoir vu.
-- Alors, c'est un roman que vous comptez faire vous-même?
-- Eh! oui, monsieur. J'avais fait faire le dernier par mon valet
de chambre mais, comme il a eu un grand succès, le drôle m'a
demandé des gages si exorbitants qu'à mon grand regret je n'ai pu
le garder.
Le magistrat se mordit les lèvres. Puis, après un instant de
silence:
-- Vous voudrez bien m'apprendre, monsieur, me dit-il, à quoi je
puis vous être bon dans cet important travail.
-- Vous pouvez me diriger dans mes recherches, monsieur. Ayant
fait une histoire du département, aucun des événements importants
qui se sont passés dans le chef-lieu ne doit vous être inconnu.
-- En effet, monsieur, je crois, sous ce rapport, être assez bien
renseigné.
-- Eh bien, monsieur, d'abord votre département a été le centre
des opérations des compagnons de Jéhu.
-- Monsieur, j'ai entendu parler des compagnons de Jésus, répondit
le magistrat en retrouvant son sourire gouailleur.
-- C'est-à-dire des jésuites, n'est-ce pas? Ce n'est pas cela que
je cherche, monsieur.
-- Ce n'est pas de cela que je parle non plus; je parle des
voleurs de diligences qui infestèrent les routes de 1797 à 1800.
-- Eh bien, monsieur, permettez-moi de vous dire que ceux-là
justement sur lesquels je viens chercher des renseignements à
Bourg s'appelaient les compagnons de Jéhu et non les compagnons de
Jésus.
-- Mais qu'aurait voulu dire ce titre de -Compagnons de Jéhu-?
J'aime à me rendre compte de tout.
-- Moi aussi, monsieur; voilà pourquoi je n'ai pas voulu confondre
des voleurs de grand chemin avec les apôtres.
-- En effet, ce ne serait pas très orthodoxe.
-- C'est ce que vous faisiez cependant, monsieur, si je ne fusse
pas venu tout exprès pour rectifier, moi, poète, votre jugement, à
vous, historien.
-- J'attends l'explication, monsieur, reprit le magistrat en se
pinçant les lèvres.
-- Elle sera courte et simple. Jéhu était un roi d'Israël sacré
par Élisée pour l'extermination de la maison d'Achab. -Élisée-,
c'était Louis XVIII; -Jéhu-, c'était Cadoudal; -la maison
d'Achab-, c'était la Révolution. Voilà pourquoi les détrousseurs
de diligences qui pillaient l'argent du gouvernement pour
entretenir la guerre de la Vendée s'appelaient les compagnons de
Jéhu.
-- Monsieur, je suis heureux d'apprendre quelque chose à mon âge.
-- Oh! monsieur, on apprend toujours, en tout temps, à tout âge:
pendant la vie, on apprend l'homme; pendant la mort, on apprend
Dieu.
-- Mais, enfin, me dit mon interlocuteur avec un mouvement
d'impatience, puis-je savoir à quoi je puis vous être bon?
-- Voici, monsieur. Quatre de ces jeunes gens, les principaux
parmi les compagnons de Jéhu, ont été exécutés à Bourg, sur la
place du Bastion.
-- D'abord, monsieur, à Bourg, on n'exécute pas sur la place du
Bastion; on exécute au champ de foire.
-- Maintenant, monsieur... depuis quinze ou vingt ans, c'est
vrai... depuis Peytel. Mais, auparavant, et du temps de la
Révolution surtout, on exécutait sur la place du Bastion.
-- C'est possible.
-- C'est ainsi... Ces quatre jeunes gens se nommaient Guyon,
Leprêtre, Amiet et Hyvert.
-- C'est la première fois que j'entends prononcer ces noms-là.
-- Ils ont pourtant eu un certain retentissement, à Bourg surtout.
-- Et vous êtes sûr, monsieur, que ces gens-là ont été exécutés
ici?
-- J'en suis sûr.
-- De qui tenez-vous le renseignement?
-- D'un homme dont l'oncle, commandant de gendarmerie, assistait à
l'exécution.
-- Vous nommez cet homme?
-- Charles Nodier.
-- Charles Nodier, le romancier, le poète?
-- Si c'était un historien, je n'hésiterais pas monsieur. J'ai
appris dernièrement, dans un voyage à Varennes, le cas qu'il faut
faire des historiens. Mais, justement parce que c'est un poète, un
romancier, j'insiste.
-- Libre à vous, mais je ne sais rien de ce que vous désirez
savoir, et j'ose même dire que, si vous n'êtes venu dire à Bourg
que pour avoir des renseignements sur l'exécution de MM... Comment
les appelez-vous?
-- Guyon, Leprêtre, Amiet et Hyvert.
-- Vous avez fait un voyage inutile. Il y a vingt ans, monsieur,
que je compulse les archives de la ville, et je n'ai rien vu de
pareil à ce que vous me dites là.
-- Les archives de la ville ne sont pas celles du greffe,
monsieur; peut-être, dans celles du greffe, trouverai-je ce que je
cherche.
-- Ah! monsieur, si vous trouvez quelque chose dans les archives
du greffe, vous serez bien malin! c'est un chaos, monsieur, que
les archives du greffe, un vrai chaos; il vous faudrait rester ici
un mois, et encore... encore...
-- Je compte n'y rester qu'un jour, monsieur; mais, si, dans ce
jour, je trouve ce que je cherche, me permettez-vous de vous en
faire part?...
-- Oui, monsieur, oui, monsieur, oui, et vous me rendrez un très
grand service.
-- Pas plus grand que celui que je venais vous demander; je vous
apprendrai une chose que vous ne saviez pas, voilà tout.
***
Vous devinez qu'en sortant de chez mon magistrat j'étais piqué
d'honneur, je voulais, coûte que coûte, avoir mes renseignements
sur les compagnons de Jéhu.
Je m'en pris à Milliet et le mis au pied du mur.
-- Écoutez, me dit-il, j'ai un beau-frère avocat.
-- Voilà mon homme! Allons chez le beau-frère.
-- C'est qu'à cette heure, il est au Palais.
-- Allons au Palais.
-- Votre apparition fera rumeur, je vous en préviens.
-- Alors, allez-y tout seul; dites-lui de quoi il est question;
qu'il fasse ses recherches. Moi, je vais aller voir les environs
de la ville pour établir mon travail sur les localités; nous nous
retrouverons à quatre heures sur la place du Bastion, si vous le
voulez bien.
-- Parfaitement.
-- Il me semble que j'ai vu une forêt en venant.
-- La forêt de Seillon.
-- Bravo!
-- Vous avez besoin d'une forêt?
-- Elle m'est indispensable.
-- Alors permettez...
-- Quoi?
-- Je vais vous conduire chez un de mes amis, M. Leduc, un poète,
qui, dans ses moments perdus, est inspecteur.
-- Inspecteur de quoi?
-- De la forêt.
-- Il n'y a pas quelques ruines dans la forêt?
-- Il y a la Chartreuse, qui n'est pas dans la forêt, mais qui en
est à cent pas.
-- Et dans la forêt?
-- Il y a une espèce de fabrique que l'on appelle la Correrie, qui
dépend de la Chartreuse, et qui communique avec elle par un
passage souterrain.
-- Bon! Maintenant, si vous pouvez m'offrir une grotte, vous
m'aurez comblé.
-- Nous avons la grotte de Ceyzeriat, mais de lautre côté de la
Reyssouse.
-- Peu m'importe. Si la grotte ne vient pas à moi, je ferai comme
Mahomet, j'irai à la grotte. En attendant, allons chez M. Leduc.
Cinq minutes après, nous étions chez M. Leduc, qui, sachant de
quoi il était question, se mettait, lui, son cheval et sa voiture,
à ma disposition.
J'acceptai le tout. Il y a des hommes qui s'offrent d'une certaine
façon qui vous met du premier coup tout à l'aise.
Nous visitâmes d'abord la Chartreuse. Je leusse fait bâtir
exprès, qu'elle n'eût pas été plus à ma convenance. Cloître
désert, jardin dévasté, habitants presque sauvages. Merci, hasard!
De là, nous passâmes à la Correrie; c'était le complément de la
Chartreuse. Je ne savais pas encore ce que j'en ferais; mais il
était évident que cela pouvait m'être utile.
-- Maintenant, monsieur, dis-je à mon obligeant conducteur, j'ai
besoin d'un joli site, un peu sombre, sous des grands arbres, près
d'une rivière. Tenez-vous cela dans le pays?
-- Pour quoi faire?
-- Pour y bâtir un château.
-- Quel château?
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