Sir John lui rendit son salut; et, tandis que le jeune homme
s'éloignait, il rentra au balcon et alla reprendre sa place.
Toutes les paroles échangées lavaient été, de part et d'autre,
d'une voix si contenue et avec un visage si impassible, que les
personnes les plus proches ne pouvaient pas même se douter qu'il y
eût eu la moindre discussion entre deux interlocuteurs qui
venaient de se saluer si courtoisement.
C'était le jour de réception du ministre de la guerre; Roland
rentra à son hôtel, fit disparaître jusqu'à la dernière trace du
voyage qu'il venait de faire, monta en voiture, et, à dix heures
moins quelques minutes, put encore se faire annoncer chez le
citoyen Carnot.
Deux motifs l'y conduisaient: le premier était une communication
verbale qu'il avait à faire au ministre de la guerre de la part du
premier consul; le second, l'espoir de trouver dans son salon les
deux témoins dont il avait besoin pour régler sa rencontre avec
sir John.
Tout se passa comme Roland l'avait espéré; le ministre de la
guerre eut par lui les détails les plus précis sur le passage du
Saint-Bernard et la situation de l'armée, et il trouva dans les
salons ministériels les deux amis qu'il y venait chercher.
Quelques mots suffirent pour les mettre au courant; les
militaires, d'ailleurs, sont coulants sur ces sortes de
confidences.
Roland parla d'une insulte grave qui demeurerait secrète, même
pour ceux qui devaient assister à son expiation. Il déclara être
l'offensé et réclama pour lui, dans le choix des armes et le mode
de combat, tous les avantages réservés aux offensés.
Les deux jeunes gens avaient mission de se présenter le lendemain,
à neuf heures du matin, à l'hôtel Mirabeau, rue de Richelieu, et
de s'entendre avec les deux témoins de lord Tanlay; après quoi,
ils viendraient rejoindre Roland, hôtel de Paris, même rue.
Roland rentra chez lui à onze heures, écrivit pendant une heure à
peu près, se coucha et s'endormit.
À neuf heures et demie, ses deux amis se présentèrent chez lui.
Ils quittaient sir John.
Sir John avait reconnu tous les droits de Roland, leur avait
déclaré qu'il ne discuterait aucune des conditions du combat, et
que, du moment où Roland se prétendait l'offensé, c'était à lui de
dicter les conditions.
Sur l'observation faite par eux, qu'ils avaient cru avoir affaire
à deux de ses amis et non à lui-même, lord Tanlay avait répondu
qu'il ne connaissait aucune personne assez intimement à Paris pour
la mettre dans la confidence d'une pareille affaire, qu'il
espérait donc qu'arrivé sur le terrain un des deux amis de Roland
passerait de son côté et l'assisterait. Enfin, sur tous les
points, ils avaient trouvé lord Tanlay un parfait gentleman.
Roland déclara que la demande de son adversaire, à l'endroit d'un
de ses témoins, était non seulement juste, mais convenable, et
autorisa l'un des deux jeunes gens à assister sir John et à
prendre ses intérêts.
Restait, de la part de Roland, à dicter les conditions du combat.
On se battrait au pistolet.
Les deux pistolets chargés, les adversaires se placeraient à cinq
pas. Au troisième coup frappé dans les mains des témoins, ils
feraient feu.
C'était, comme on le voit, un duel à mort, où celui qui ne tuerait
pas ferait évidemment grâce à son adversaire.
Aussi, les deux jeunes gens multiplièrent-ils les observations;
mais Roland insista, déclarant que, seul juge de la gravité de
l'offense qui lui avait été faite, il la jugeait assez grave pour
que la réparation eût lieu ainsi et pas autrement.
Il fallut céder devant cette obstination.
Celui des deux amis de Roland qui devait assister sir John fit
toutes ses réserves, déclarant qu'il ne s'engageait nullement pour
son client, et qu'à moins d'ordre absolu de sa part, il ne
permettrait jamais un pareil égorgement.
-- Ne vous échauffez pas, cher ami, lui dit Roland; je connais sir
John, et je crois qu'il sera plus coulant que vous.
Les deux jeunes gens sortirent et se présentèrent de nouveau chez
sir John.
Ils le trouvèrent déjeunant à langlaise, c'est-à-dire avec un
bifteck, des pommes de terre et du thé.
Celui-ci, à leur aspect, se leva, leur offrit de partager son
repas, et, sur leur refus, se mit à leur disposition.
Les deux amis de Roland commencèrent par annoncer à lord Tanlay
qu'il pouvait compter sur l'un d'eux pour l'assister.
Puis celui qui restait dans les intérêts de Roland établit les
conditions de la rencontre.
À chaque exigence de Roland, sir John inclinait la tête en signe
d'assentiment, et se contentait de répondre:
-- Très bien.
Celui des deux jeunes gens qui était chargé de prendre ses
intérêts voulut faire quelques observations sur un mode de combat
qui devait, à moins d'un hasard impossible, amener à la fois la
mort des deux combattants; mais lord Tanlay le pria de ne pas
insister.
-- M. de Montrevel est galant homme, dit-il; je désire ne le
contrarier en rien; ce qu'il fera sera bien fait.
Restait lheure à laquelle on se rencontrerait.
Sur ce point comme sur les autres, lord Tanlay se mettait
entièrement à la disposition de Roland.
Les deux témoins quittèrent sir John encore plus enchantés de lui
à cette seconde entrevue qu'à la première.
Roland les attendait; ils lui racontèrent tout.
-- Que vous avais-je dit? fit Roland.
Ils lui demandèrent l'heure et le lieu: Roland fixa sept heures du
soir et lallée de la Muette; c'était lheure où le bois était à
peu près désert et le jour serait encore assez clair -- on se
rappelle que l'on était au mois de juin -- pour que deux
adversaires pussent se battre à quelque arme que ce fût.
Personne n'avait parlé des pistolets: les deux jeunes gens
offrirent à Roland d'en prendre chez un armurier.
-- Non, dit Roland; lord Tanlay a une paire d'excellents pistolets
dont je me suis déjà servi; s'il n'a pas de répugnance à se battre
avec ses pistolets, je les préfère à tous les autres.
Celui des deux jeunes gens qui devait servir de témoin à sir John
alla retrouver son client et lui posa les trois dernières
questions, à savoir: si l'heure et le lieu de la rencontre lui
convenaient, et s'il voulait que ses pistolets servissent au
combat.
Lord Tanlay répondit en réglant sa montre sur celle de son témoin
et en lui remettant la boîte de pistolets.
-- Viendrai-je vous prendre, milord? demanda le jeune homme.
Sir John sourit avec mélancolie.
-- Inutile, dit-il; vous êtes l'ami de M. de Montrevel, la route
vous sera plus agréable avec lui qu'avec moi, allez donc avec lui;
j'irai à cheval avec mon domestique, et vous me trouverez au
rendez-vous.
Le jeune officier rapporta cette réponse à Roland.
-- Que vous avais-je dit? fit celui-ci.
Il était midi; on avait sept heures devant soi; Roland donna à ses
deux amis congé d'aller à leurs plaisirs ou à leurs affaires.
À six heures et demie précises, ils devaient être à la porte de
Roland avec trois chevaux et deux domestiques.
Il importait, pour ne point être dérangé, de donner à tous les
apprêts du duel les apparences d'une promenade.
À six heures et demie sonnantes, le garçon de l'hôtel prévenait
Roland qu'il était attendu à la porte de la rue.
C'étaient les deux témoins et les deux domestiques; un de ces
derniers tenait en bride un cheval de main.
Roland fit un signe affectueux aux deux officiers et sauta en
selle.
Puis, par les boulevards, on gagna la place Louis XV et les
Champs-Élysées.
Pendant la route, cet étrange phénomène qui avait tant étonné sir
John lors du duel de Roland avec M. de Barjols se reproduisit.
Roland fut d'une gaieté que l'on eût pu croire exagérée, si,
évidemment, elle n'eût été si franche.
Les deux jeunes gens qui se connaissaient en courage, restaient
étourdis devant une pareille insouciance. Ils leussent comprise
dans un duel ordinaire, où le sang-froid et l'adresse donnent
lespoir, à l'homme qui les possède, de l'emporter sur son
adversaire; mais, dans un combat comme celui au-devant duquel on
allait, il n'y avait ni adresse ni sang-froid qui pussent sauver
les combattants, sinon de la mort, du moins de quelque effroyable
blessure.
En outre, Roland poussait son cheval en homme qui a hâte
d'arriver, de sorte que, cinq minutes avant l'heure fixée, il
était à lune des extrémités de lallée de la Muette.
Un homme se promenait dans cette allée.
Roland reconnut sir John.
Les deux jeunes gens examinèrent d'un même mouvement la
physionomie de Roland à la vue de son adversaire.
À leur grand étonnement, la seule expression qui se manifesta sur
le visage du jeune homme fut celle d'une bienveillance presque
tendre.
Un temps de galop suffit pour que les quatre principaux acteurs de
la scène qui allait se passer se joignissent et se saluassent.
Sir John était parfaitement calme, mais son visage avait une
teinte profonde de mélancolie.
Il était évident que cette rencontre lui était aussi douloureuse
qu'elle paraissait agréable à Roland.
On mit pied à terre; un des deux témoins prit la boîte aux
pistolets des mains d'un des domestiques, auxquels il ordonna de
continuer de suivre l'allée comme s'ils promenaient les chevaux de
leurs maîtres. Ils ne devaient se rapprocher qu'au bruit des coups
de pistolet. Le groom de sir John devait se joindre à eux et faire
ainsi qu'eux.
Les deux adversaires et les deux témoins entrèrent dans le bois,
s'enfonçant au plus épais du taillis, pour trouver une place
convenable.
Au reste, comme l'avait prévu Roland, le bois était désert;
l'heure du dîner avait ramené chez eux les promeneurs.
On trouva une espèce de clairière qui semblait faite exprès pour
la circonstance.
Les témoins regardèrent Roland et sir John.
Ceux-ci firent de la tête un signe d'assentiment.
-- Rien n'est changé? demanda un des témoins s'adressant à lord
Tanlay.
-- Demandez à M. de Montrevel, dit lord Tanlay; je suis ici sous
son entière dépendance.
-- Rien, fit Roland.
On tira les pistolets de la boîte, et on commença à les charger.
Sir John se tenait à l'écart, fouillant les hautes herbes du bout
de sa cravache.
Roland le regarda, sembla hésiter un instant; puis, prenant sa
résolution, marcha à lui. Sir John releva la tête et attendit avec
une espérance visible.
-- Milord, lui dit Roland, je puis avoir à me plaindre de vous
sous certains rapports, mais je ne vous en crois pas moins homme
de parole.
-- Et vous avez raison, monsieur, répondit sir John.
-- Êtes-vous homme, si vous me survivez, à me tenir ici la
promesse que vous m'aviez faite à Avignon?
-- Il n'y a pas de probabilité que je vous survive, monsieur,
répondit lord Tanlay; mais vous pouvez disposer de moi tant qu'il
me restera un souffle de vie.
-- Il s'agit des dernières dispositions à prendre à l'endroit de
mon corps.
-- Seraient-elles les mêmes ici qu'à Avignon?
-- Elles seraient les mêmes, milord.
-- Bien... Vous pouvez être parfaitement tranquille.
Roland salua sir John et revint à ses deux amis.
-- Avez-vous, en cas de malheur, quelque recommandation
particulière à nous faire? demanda l'un d'eux.
-- Une seule.
-- Faites.
-- Vous ne vous opposerez en rien à ce que milord Tanlay décidera
de mon corps et de mes funérailles. Au reste, voici dans ma main
gauche un billet qui lui est destiné au cas où je serais tué sans
avoir le temps de prononcer quelques paroles; vous ouvririez ma
main et lui remettriez le billet.
-- Est-ce tout?
-- C'est tout.
-- Les pistolets sont chargés.
-- Eh bien, prévenez-en lord Tanlay.
Un des jeunes gens se détacha et marcha vers sir John.
L'autre mesura cinq pas.
Roland vit que la distance était plus grande qu'il ne croyait.
-- Pardon, fit-il, j'ai dit trois pas.
-- Cinq, répondit l'officier qui mesurait la distance.
-- Du tout, cher ami, vous êtes dans lerreur.
Il se retourna vers sir John et son témoin en les interrogeant du
regard.
-- Trois pas vont très bien, répondit sir John en s'inclinant.
Il n'y avait rien à dire puisque les deux adversaires étaient du
même avis.
On réduisit les cinq pas à trois.
Puis on coucha à terre deux sabres pour servir de limite.
Sir John et Roland s'approchèrent chacun de son côté, jusqu'à ce
qu'ils eussent la pointe de leur botte sur la lame du sabre.
Alors, on leur mit à chacun un pistolet tout chargé dans la main.
Ils se saluèrent pour dire qu'ils étaient prêts.
Les témoins s'éloignèrent; ils devaient frapper trois coups dans
les mains.
Au premier coup, les adversaires armaient leurs pistolets; au
second, ils ajustaient; au troisième, ils lâchaient le coup.
Les trois battements de mains retentirent à une distance égale au
milieu du plus profond silence; on eût dit que le vent lui-même se
taisait, que les feuilles elles-mêmes étaient muettes.
Les adversaires étaient calmes; mais une angoisse visible se
peignait sur le visage des deux témoins.
Au troisième coup, les deux détonations retentirent avec une telle
simultanéité, qu'elles n'en firent qu'une.
Mais, au grand étonnement des témoins, les deux combattants
restèrent debout.
Au moment de tirer, Roland avait détourné son pistolet en
l'abaissant vers la terre.
Lord Tanlay avait levé le sien et coupé une branche derrière
Roland, à trois pieds au-dessus de sa tête.
Chacun des combattants était évidemment étonné d'une chose:
c'était d'être encore vivant, ayant épargné son adversaire.
Roland fut le premier qui reprit la parole:
-- Milord! s'écria-t-il, ma soeur me l'avait bien dit que vous
étiez l'homme le plus généreux de la terre.
Et, jetant son pistolet loin de lui, il tendit les bras à sir
John.
Sir John s'y précipita.
-- Ah! je comprends, dit-il: cette fois encore, vous vouliez
mourir; mais, par bonheur, Dieu n'a pas permis que je fusse votre
meurtrier!
Les deux témoins s'approchèrent.
-- Qu'y a-t-il donc? demandèrent-ils.
-- Rien, fit Roland, sinon que, décidé à mourir, je voulais du
moins mourir de la main de l'homme que j'aime le mieux au monde;
par malheur, vous l'avez vu, il préférait mourir lui-même plutôt
que de me tuer. Allons, ajouta Roland d'une voix sourde, je vois
bien que c'est une besogne qu'il faut réserver aux Autrichiens.
Puis, se jetant encore une fois dans les bras de lord Tanlay, et
serrant la main de ses deux amis:
-- Excusez-moi, messieurs, dit-il; mais le premier consul va
livrer une grande bataille en Italie, et je n'ai pas de temps à
perdre si je veux en être.
Et, laissant sir John donner aux officiers les explications que
ceux-ci jugeaient convenable de lui demander, Roland regagna
l'allée, sauta sur son cheval et retourna vers Paris au galop.
Toujours possédé de cette fatale manie de la mort, nous avons dit
quel était son dernier espoir.
CONCLUSION
Cependant l'armée française avait continué sa marche, et, le 2
juin, elle était entrée à Milan.
Il y avait eu peu de résistance: le fort de Milan avait été
bloqué. Murat, envoyé à Plaisance, s'en était emparé sans coup
férir. Enfin, Lannes avait battu le général Ott à Montebello.
Ainsi placé, on se trouvait sur les derrières de l'armée
autrichienne, sans que celle-ci s'en doutât.
Dans la nuit du 8 juin était arrivé un courrier de Murat, qui,
ainsi que nous venons de le dire, occupait Plaisance; Murat avait
intercepté une dépêche du général Mélas et l'envoyait au premier
consul.
Cette dépêche annonçait la capitulation de Gênes: Masséna, après
avoir mangé les chevaux, les chiens, les chats, les rats, avait
été forcé de se rendre.
Mélas, au reste, traitait l'armée de réserve avec le plus profond
dédain; il parlait de la présence de Bonaparte en Italie comme
dune fable, et savait de source certaine que le premier consul
était toujours à Paris.
C'étaient là des nouvelles qu'il fallait communiquer sans retard à
Bonaparte, la reddition de Gênes les rangeant dans la catégorie
des mauvaises.
En conséquence, Bourrienne réveilla le général à trois heures du
matin et lui traduisit la dépêche.
Le premier mot de Bonaparte fut:
-- Bourrienne, vous ne savez pas lallemand!
Mais Bourrienne recommença la traduction mot à mot.
Après cette seconde lecture, le général se leva, fit réveiller
tout le monde, donna ses ordres, puis se recoucha et se rendormit.
Le même jour, il quitta Milan, établit son quartier général à la
Stradella, y resta jusqu'au 12 juin, en partit le 13, et marchant
sur la Scrivia, traversa Montebello, où il vit le champ de
bataille tout saignant et tout déchiré encore de la victoire de
Lannes. La trace de la mort était partout; l'église regorgeait de
morts et de blessés.
-- Diable! fit le premier consul en s'adressant au vainqueur, il
paraît qu'il a fait chaud, ici!
-- Si chaud, général, que les os craquaient dans ma division comme
la grêle qui tombe sur les vitrages.
Le 11 juin, pendant que le général était à la Stradella, Desaix
l'y avait rejoint.
Libre en vertu de la capitulation d'El-Arich, il était arrivé à
Toulon le 6 mai, c'est-à-dire le jour même où Bonaparte était
parti de Paris.
Au pied du Saint-Bernard, le premier consul avait reçu une lettre
de Desaix, lui demandant s'il devait partir pour Paris ou
rejoindre l'armée.
-- Ah bien oui, partir pour Paris! avait répondu Bonaparte;
écrivez-lui de nous rejoindre en Italie partout où nous serons, au
quartier général.
Bourrienne avait écrit, et, comme nous lavons dit, Desaix était
arrivé le 12 juin à la Stradella.
Le premier consul lavait reçu avec une double joie: d'abord, il
retrouvait un homme sans ambition, un officier intelligent, un ami
dévoué; ensuite, Desaix arrivait juste pour remplacer dans le
commandement de sa division, Boudet, qui venait d'être tué.
Sur un faux rapport du général Gardanne, le premier consul avait
cru que l'ennemi refusait la bataille et se retirait sur Gênes; il
envoya Desaix et sa division sur la route de Novi pour lui couper
la retraite.
La nuit du 13 au 14 s'était passée le plus tranquillement du
monde. Il y avait eu, la veille, malgré un orage terrible, un
engagement dans lequel les Autrichiens avaient été battus. On eût
dit que la nature et les hommes étaient fatigués et se reposaient.
Bonaparte était tranquille; un seul pont existait sur la Bormida,
et on lui avait affirmé que ce pont était coupé.
Des avant-postes avaient été placés aussi loin que possible du
côté de la Bormida, et ils étaient éclairés eux-mêmes par des
groupes de quatre hommes.
Toute la nuit fut occupée par lennemi à passer la rivière.
À deux heures du matin, deux des groupes de quatre hommes furent
surpris; sept hommes furent égorgés; le huitième s'échappa et
vint, en criant: «Aux armes!» donner dans l'un des avant-postes.
À l'instant même un courrier fut expédié au premier consul, qui
avait couché à Torre-di-Garofolo.
Mais, en attendant les ordres qui allaient arriver, la générale
battit sur toute la ligne.
Il faut avoir assisté à une pareille scène pour se faire une idée
de leffet que produit sur une armée endormie, le tambour appelant
le soldat aux armes, à trois heures du matin.
C'est le frisson pour les plus braves.
Les soldats s'étaient couchés tout habillés; chacun se leva,
courut aux faisceaux, sauta sur son arme.
Les lignes se formèrent dans la vaste plaine de Marengo; le bruit
du tambour s'étendait comme une longue traînée de poudre, et, dans
la demi-obscurité, on voyait courir et s'agiter l'avant-garde.
Quand le jour se leva, nos troupes occupaient les positions
suivantes:
La division Gardanne et la division Chamberlhac, formant l'extrême
avant-garde, étaient campées à la cassine de Petra-Bona, c'est-à-
dire dans l'angle que fait, avec la route de Marengo à Tortone, la
Bormida traversant cette route pour aller se jeter dans le Tanaro.
Le corps du général Lannes était en avant du village de San-
Giuliano, le même que le premier consul avait montré, trois mois
auparavant, sur la carte, à Roland, en lui disant que là se
déciderait le sort de la prochaine campagne.
La garde des consuls était placée en arrière des troupes du
général Lannes, à une distance de cinq cents toises environ.
La brigade de cavalerie aux ordres du général Kellermann et
quelques escadrons de hussards et de chasseurs formaient la gauche
et remplissaient sur la première ligne les intervalles des
divisions Gardanne et Chamberlhac.
Une seconde brigade de cavalerie, commandée par le général
Champeaux, formait la droite et remplissait, sur la seconde ligne,
les intervalles de la cavalerie du général Lannes.
Enfin, le 12e régiment de hussards et le 21e régiment de
chasseurs, détachés par Murat sous les ordres du général Rivaud,
occupaient le débouché de Salo situé à l'extrême droite de la
position générale.
Tout cela pouvait former vingt-cinq ou vingt-six mille hommes sans
compter les divisions Monnier et Boudet, dix mille hommes à peu
près, commandées par Desaix et détachées de l'armée pour aller
couper la retraite à l'ennemi sur la route de Gênes.
Seulement, au lieu de battre en retraite, l'ennemi attaquait.
En effet, le 13, dans la journée, le général Mélas, général en
chef de l'armée autrichienne, avait achevé de réunir les troupes
des généraux Haddick, Kaim et Ott, avait passé le Tanaro, et était
venu camper en avant d'Alexandrie avec trente-six mille hommes
d'infanterie, sept mille de cavalerie et une artillerie nombreuse,
bien servie et bien attelée.
À quatre heures du matin, la fusillade s'engageait sur la droite,
et le général Victor assignait à chacun sa ligne de bataille.
À cinq heures, Bonaparte fut réveillé par le bruit du canon.
Au moment où il s'habillait à la hâte, un aide de camp de Victor
accourut lui annoncer que l'ennemi avait passé la Bormida et que
l'on se battait sur toute la ligne.
Le premier consul se fit amener son cheval, sauta dessus, s'élança
au galop vers l'endroit où la bataille était engagée.
Du sommet d'un monticule, il vit la position des deux armées.
L'ennemi était formé sur trois colonnes; celle de gauche, composée
de toute la cavalerie et de l'infanterie légère, se dirigeait vers
Castel-Ceriolo par le chemin de Salo, en même temps que les
colonnes du centre et de la droite, appuyées l'une à l'autre, et
comprenant les corps d'infanterie des généraux Haddick, Kaim et
O'Reilly et la réserve des grenadiers aux ordres du général Ott,
s'avançaient par la route de Tortone en remontant la Bormida.
À leurs premiers pas au-delà de la rivière, ces deux dernières
colonnes étaient venues se heurter aux troupes du général
Gardanne, postées, comme nous l'avons dit, à la ferme et sur le
ravin de Petra-Bona; c'était le bruit de l'artillerie marchant
devant elles qui attirait Bonaparte sur le champ de bataille.
Il arriva juste au moment où la division Gardanne, écrasée par le
feu de cette artillerie, commençait à se replier, et où le général
Victor faisait avancer à son secours la division Chamberlhac.
Soutenues par ce mouvement, les troupes de Gardanne opéraient leur
retraite en bon ordre et couvraient le village de Marengo.
La situation était grave; toutes les combinaisons du général en
chef étaient renversées. Au lieu d'attaquer, selon son habitude,
avec des forces savamment massées, il se voyait attaqué lui-même
avant d'avoir pu concentrer ses troupes.
Profitant du terrain qui s'élargissait devant eux, les Autrichiens
cessaient de marcher en colonnes et se déployaient en lignes
parallèles à celles des généraux Gardanne et Chamberlhac;
seulement, ils étaient deux contre un.
La première des lignes ennemies était commandée par le général
Haddick; la seconde, par le général Mélas; la troisième, par le
général Ott.
À une très petite distance en avant de la Bormida, il existe un
ruisseau appelé le Fontanone; ce ruisseau coule dans un ravin
profond, qui forme un demi-cercle autour du village de Marengo et
le défend.
Le général Victor avait déjà vu le parti que l'on pouvait tirer de
ce retranchement naturel, et s'en était servi pour rallier les
divisions Gardanne et Chamberlhac.
Bonaparte approuvant les dispositions de Victor, lui envoya
l'ordre de défendre Marengo jusqu'à la dernière extrémité: il lui
fallait à lui le temps de reconnaître son jeu sur ce grand
échiquier enfermé entre la Bormida, le Fontanone et Marengo.
La première mesure à prendre était de rappeler le corps de Desaix,
en marche, comme nous l'avons dit, pour couper la route de Gènes.
Bonaparte expédia deux ou trois aides de camp en leur ordonnant de
ne s'arrêter que lorsqu'ils auraient rejoint ce corps.
Puis il attendit, comprenant qu'il n'y avait rien à faire qu'à
battre en retraite le plus régulièrement possible, jusqu'au moment
où une masse compacte lui permettrait non seulement d'arrêter le
mouvement rétrograde, mais encore de marcher en avant.
Seulement, l'attente était terrible.
Au bout d'un instant, l'action s'était réengagée sur toute la
ligne. Les Autrichiens étaient parvenus au bord du Fontanone, dont
les Français tenaient l'autre rive; on se fusillait de chaque côté
du ravin; on s'envoyait et se renvoyait la mitraille à portée de
pistolet.
Protégé par une artillerie terrible, l'ennemi, supérieur en
nombre, n'a qu'à s'étendre pour nous déborder.
Le général Rivaud, de la division Gardanne, le voit qui s'apprête
à opérer ce mouvement.
Il se porte hors du village de Marengo, place un bataillon en rase
campagne, lui ordonne de se faire tuer sans reculer d'un pas;
puis, tandis que ce bataillon sert de point de mire à l'artillerie
ennemie, il forme sa cavalerie en colonne, tourne le bataillon,
tombe sur trois mille Autrichiens qui s'avancent au pas de charge,
les repousse, les met en désordre, et tout blessé qu'il est, par
un biscaïen, les force à aller se reformer derrière leur ligne.
Après quoi, il vient se replacer à la droite du bataillon qui n'a
pas bougé d'un pas.
Mais, pendant ce temps, la division Gardanne, qui depuis le matin
lutte contre l'ennemi, est rejetée dans Marengo, où la suit la
première ligne des Autrichiens, dont la première ligne force
bientôt la division Chamberlhac à se replier en arrière du
village.
Là, un aide de camp du général en chef ordonne aux deux divisions
de se rallier, et coûte que coûte, de reprendre Marengo.
Le général Victor les reforme, se met à leur tête, pénètre dans
les rues que les Autrichiens n'ont pas eu le temps de barricader,
reprend le village, le reperd, le reprend encore; puis, enfin,
écrasé par le nombre, le reperd une dernière fois.
Il est vrai qu'il est onze heures du matin, et qu'à cette heure,
Desaix, rejoint par les aides de camp de Bonaparte, doit marcher
au canon.
Cependant, les deux divisions de Lannes sont arrivées au secours
des divisions engagées; ce renfort aide Gardanne, et Chamberlhac à
reformer leurs lignes parallèlement à l'ennemi, qui débouche à la
fois par Marengo et par la droite et la gauche du village.
Les Autrichiens vont nous déborder.
Lannes, formant son centre des divisions ralliées de Victor,
s'étend avec ses deux divisions moins fatiguées, afin de les
opposer aux deux ailes autrichiennes; les deux corps, l'un exalté
par un commencement de victoire, l'autre tout frais de son repos,
se heurtent avec rage, et le combat, un instant interrompu par la
double manoeuvre de l'armée, recommence sur toute la ligne.
Après une lutte d'une heure, pied à pied, baïonnette à baïonnette,
le corps d'armée du général Kaim plie et recule; le général
Champeaux, à la tête du 1er et du 8e régiments de dragons, charge
sur lui et augmente son désordre. Le général Watrin, avec le 6e
léger, les 22e et 44e de ligne, se met à leur poursuite et les
rejette à près de mille toises derrière le ruisseau. Mais le
mouvement qu'il vient de faire l'a séparé de son corps d'armée;
les divisions du centre vont se trouver compromises par la
victoire de l'aile droite, et les généraux Champeaux et Watrin
sont obligés de revenir prendre le poste qu'ils ont laissé à
découvert.
En ce moment, Kellerman faisait à l'aile gauche ce que Watrin et
Champeaux venaient de faire à l'aile droite. Deux charges de
cavalerie ont percé l'ennemi à jour; mais, derrière la première
ligne, il en a trouvé une seconde, et, n'osant s'engager plus
avant à cause de la supériorité du nombre, il a perdu le fruit de
sa victoire momentanée.
Il est midi.
La ligne française, qui ondulait comme un serpent de flamme sur
une longueur de près d'une lieue, est brisée vers son centre. Ce
centre, en reculant, abandonnait les ailes: les ailes ont donc été
forcées de suivre le mouvement rétrograde. Kellermann à gauche,
Watrin à droite, ont donné à leurs hommes l'ordre de reculer.
La retraite s'opéra par échiquier, sous le feu de quatre-vingts
pièces d'artillerie qui précédaient la marche des bataillons
autrichiens; les rangs se dégarnissaient à vue d'oeil: on ne
voyait que blessés apportés à l'ambulance par leurs camarades,
qui, pour la plupart, ne revenaient plus.
Une division battait en retraite à travers un champ de blés mûrs;
un obus éclata et mit le feu à cette paille déjà sèche, deux ou
trois mille hommes se trouvèrent au milieu d'un incendie. Les
gibernes prirent feu et sautèrent. Un immense désordre se mit dans
les rangs.
Alors, Bonaparte lança la garde consulaire; elle arriva au pas de
course, se déploya en bataille et arrêta les progrès de l'ennemi.
De leur côté, les grenadiers à cheval se précipitèrent au galop et
culbutèrent la cavalerie autrichienne.
Pendant ce temps, la division échappée à l'incendie se reformait,
recevait de nouvelles cartouches et rentrait en ligne.
Mais ce mouvement n'avait eu d'autre résultat que d'empêcher la
retraite de se changer en déroute.
Il était deux heures.
Bonaparte regardait cette retraite, assis sur la levée du fossé de
la grande route d'Alexandrie; il était seul; il avait la bride de
son cheval passée au bras et faisait voltiger de petites pierres
en les fouettant du bout de sa cravache. Les boulets sillonnaient
la terre tout autour de lui.
Il semblait indifférent à ce grand drame, au dénouement duquel
cependant étaient suspendues toutes ses espérances.
Jamais il n'avait joué si terrible partie: six ans de victoire
contre la couronne de France!
Tout à coup, il parut sortir de sa rêverie; au milieu de
l'effroyable bruit de la fusillade et du canon, il lui semblait
entendre le bruit d'un galop de cheval. Il leva la tête. En effet,
du côté de Novi arrivait un cavalier à toute bride sur un cheval
blanc d'écume.
Lorsque le cavalier ne fut plus qu'à cinquante pas, Bonaparte jeta
un cri.
-- Roland! dit-il.
Celui-ci, de son côté, arrivait en criant:
-- Desaix! Desaix! Desaix!
Bonaparte ouvrit les bras; Roland sauta à bas de son cheval, et se
précipita au cou du premier consul.
Il y avait pour Bonaparte deux joies dans cette arrivée: celle de
revoir un homme qu'il savait lui être dévoué jusqu'à la mort,
celle de la nouvelle apportée par lui.
-- Ainsi, Desaix?... interrogea le premier consul.
-- Desaix est à une lieue à peine; l'un de vos aides de camp la
rencontré revenant sur ses pas et marchant au canon.
-- Allons, dit Bonaparte, peut-être arrivera-t-il encore à temps.
-- Comment, à temps?
-- Regarde!
Roland jeta un coup d'oeil sur le champ de bataille et comprit la
situation.
Pendant les quelques minutes où Bonaparte avait détourné ses yeux
de la mêlée, elle s'était encore aggravée.
La première colonne autrichienne, qui s'était dirigée sur Castel-
Ceriolo et qui n'avait pas encore donné, débordait notre droite.
Si elle entrait en ligne, c'était la déroute au lieu de la
retraite.
Desaix arriverait trop tard.
-- Prends mes deux derniers régiments de grenadiers, dit
Bonaparte; rallie la garde consulaire, et porte-toi avec eux à
lextrême droite... tu comprends? en carré, Roland! et arrête
cette colonne comme une redoute de granit.
Il n'y avait pas un instant à perdre; Roland sauta à cheval, prit
les deux régiments de grenadiers, rallia la garde consulaire et
s'élança à lextrême droite.
Arrivé à cinquante pas de la colonne du général Elsnitz:
-- En carré! cria Roland; le premier consul nous regarde.
Le carré se forma; chaque homme sembla prendre racine à sa place.
Au lieu de continuer son chemin pour venir en aide aux généraux
Mélas et Kaim, au lieu de mépriser ces neuf cents hommes qui
n'étaient point à craindre sur les derrières d'une armée
victorieuse, le général Elsnitz s'acharna contre eux.
Ce fut une faute; cette faute sauva larmée.
Ces neuf cents hommes furent véritablement la redoute de granit
qu'avait espérée Bonaparte: artillerie, fusillade, baïonnettes,
tout s'usa sur elle.
Elle ne recula point d'un pas.
Bonaparte la regardait avec admiration, quand, en détournant enfin
les yeux du côté de la route de Novi, il vit apparaître les
premières baïonnettes de Desaix.
Placé au point le plus élevé du plateau, il voyait ce que ne
pouvait voir lennemi.
Il fit signe à un groupe d'officiers qui se tenait à quelques pas
de lui, prêts à porter ses ordres.
Derrière ces officiers étaient deux ou trois domestiques tenant
des chevaux de main.
Officiers et domestiques s'avancèrent.
Bonaparte montra à l'un des officiers la forêt de baïonnettes qui
reluisaient au soleil.
-- Au galop vers ces baïonnettes, dit-il, et qu'elles se hâtent!
Quant à Desaix, vous lui direz que je suis ici et que je
lattends.
L'officier partit au galop.
Bonaparte reporta ses yeux sur le champ de bataille.
La retraite continuait; mais le général Elsnitz et sa colonne
étaient arrêtés par Roland et ses neuf cents hommes.
La redoute de granit s'était changée en volcan; elle jetait le feu
par ses quatre faces.
Alors, s'adressant aux trois autres officiers:
-- Un de vous au centre; les deux autres aux ailes! dit Bonaparte;
annoncez partout l'arrivée de la réserve et la reprise de
l'offensive.
Les trois officiers partirent comme trois flèches lancées par le
même arc, s'écartant de leur point de départ au fur et à mesure
qu'ils approchaient de leur but respectif.
Au moment où, après les avoir suivis des yeux, Bonaparte se
retournait, un cavalier portant luniforme d'officier général
n'était plus qu'à cinquante pas de lui.
C'était Desaix.
Desaix, qu'il avait quitté sur la terre d'Égypte et qui, le matin
même, disait en riant:
-- Les boulets d'Europe ne me connaissent plus, il m'arrivera
malheur.
Une poignée de mains suffit aux deux amis pour échanger leur
coeur.
Puis Bonaparte étendit le bras vers le champ de bataille.
La simple vue en apprenait plus que toutes les paroles du monde.
Des vingt mille hommes qui avaient commencé le combat vers cinq
heures du matin, à peine, sur un rayon de deux lieues, restait-il
neuf mille hommes d'infanterie, mille chevaux et dix pièces de
canon en état de faire feu; un quart de l'armée était hors de
combat; l'autre quart, occupé à transporter les blessés que le
premier consul avait donné l'ordre de ne pas abandonner. Tout
reculait, à l'exception de Roland et de ses neuf cents hommes.
Le vaste espace compris entre la Bormida et le point de retraite
où l'on était arrivé, était couvert de cadavres d'hommes et de
chevaux, de canons démontés, de caissons brisés.
De place en place montaient des colonnes de flamme et de fumée;
c'étaient des champs de blé qui brûlaient.
Desaix embrassa tous ces détails d'un coup d'oeil.
-- Que pensez-vous de la bataille? demanda Bonaparte.
-- Je pense, dit Desaix, qu'elle est perdue; mais comme il n'est
encore que trois heures de laprès-midi, nous avons le temps d'en
gagner une autre.
-- Seulement, dit une voix, il vous faut du canon.
Cette voix, c'était celle de Marmont, qui commandait en chef
lartillerie.
-- Vous avez raison, Marmont; mais où allez vous en prendre, du
canon?
-- Cinq pièces que je puis retirer du champ de bataille encore
intactes, cinq autres que nous avions laissées sur la Scrivia et
qui viennent d'arriver.
-- Et huit pièces que j'amène, dit Desaix.
-- Dix-huit pièces, reprit Marmont, c'est tout ce qu'il me faut.
Un aide de camp partit pour hâter larrivée des pièces de Desaix.
La réserve approchait toujours et n'était plus qu'à un demi-quart
de lieue.
La position, du reste, semblait choisie à l'avance; à la gauche de
la route s'élevait une haie gigantesque, perpendiculaire au chemin
et protégée par un talus.
On y fit filer linfanterie au fur et à mesure qu'elle arrivait;
la cavalerie elle-même put se dissimuler derrière ce large rideau.
Pendant ce temps, Marmont avait réuni ses dix-huit pièces de canon
et les avait mises en batterie sur le front droit de larmée.
Tout à coup, elles éclatèrent et vomirent sur les étrangers un
déluge de mitraille.
Il y eut dans les rangs ennemis un moment d'hésitation.
Bonaparte en profita pour passer sur toute la ligne française.
-- Camarades, s'écria-t-il, c'est assez faire de pas en arrière,
souvenez-vous que c'est mon habitude de coucher sur le champ de
bataille.
En même temps, et comme pour répondre à la canonnade de Marmont,
des feux de peloton éclatent à gauche, prenant les Autrichiens en
flanc.
C'est Desaix et sa division qui les foudroient à bout portant et
en plein travers.
Toute larmée comprend que c'est la réserve qui donne et qu'il
faut laider d'un effort suprême.
Le mot «En avant!» retentit de l'extrême gauche à lextrême
droite.
Les tambours battent la charge.
Les Autrichiens, qui n'ont pas vu les renforts qui viennent
d'arriver et qui, croyant la journée à eux, marchaient le fusil
sur l'épaule comme à une promenade, sentent qu'il vient de se
passer dans nos rangs quelque chose d'étrange, et veulent retenir
la victoire qu'ils sentent glisser entre leurs mains.
Mais partout les Français ont repris l'offensive, partout le
terrible pas de charge et la victorieuse -Marseillaise -se font
entendre; la batterie de Marmont vomit le feu; Kellermann s'élance
avec ses cuirassiers et traverse les deux lignes ennemies.
Desaix saute les fossés, franchit les haies, arrive sur une petite
éminence et tombe au moment où il se retourne pour voir si sa
division le suit; mais sa mort, au lieu de diminuer l'ardeur de
ses soldats, la redouble: ils s'élancent à la baïonnette sur la
colonne du général Zach.
En ce moment, Kellermann, qui a traversé les deux lignes ennemies,
voit la division Desaix aux prises avec une masse compacte et
immobile, il charge en flanc, pénètre dans un intervalle, l'ouvre,
la brise, l'écartèle; en moins d'un quart d'heure, les cinq mille
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