Amélie n'opposa aux désirs de son frère et de sa mère, aux ordres
du premier consul, que létat de sa santé; c'était demander du
temps. Lord Tanlay s'inclina; il obtenait autant qu'il avait
espéré obtenir, il était agréé.
Cependant il comprit que sa présence trop prolongée à Bourg serait
inconvenante, Amélie se trouvant éloignée, toujours par ce
prétexte de santé, de sa mère et de son frère.
En conséquence, il annonça à Amélie une seconde visite pour le
lendemain et son départ pour la même soirée.
Il attendrait, pour la revoir, ou qu'Amélie vînt à Paris, ou que
madame de Montrevel revînt à Bourg. Cette seconde circonstance
était la plus probable, Amélie disant qu'elle avait besoin du
printemps et de l'air natal pour aider au retour de sa santé.
Grâce à la délicatesse parfaite de sir John, les désirs d'Amélie
et de Morgan étaient accomplis, les deux amants avaient devant eux
du temps et de la solitude.
Michel sut ces détails de Charlotte, et Roland les sut de Michel.
Roland résolut de laisser partir sir John avant de rien tenter.
Mais cela ne lempêcha point de lever un dernier doute.
La nuit venue, il prit un costume de chasseur, jeta sur ce costume
la blouse de Michel, abrita son visage sous un large chapeau,
passa une paire de pistolets dans le ceinturon de son couteau de
chasse, caché comme ses pistolets sous sa blouse, et se hasarda
sur la route des Noires-Fontaines à Bourg.
Il s'arrêta à la caserne de gendarmerie et demanda à parler au
capitaine.
Le capitaine était dans sa chambre; Roland monta et se fit
reconnaître; puis, comme il n'était que huit heures du soir et
qu'il pouvait être reconnu par quelque passant, il éteignit la
lampe.
Les deux hommes restèrent dans l'obscurité.
Le capitaine savait déjà ce qui s'était passé, trois jours
auparavant, sur la route de Lyon, et, certain que Roland n'avait
pas été tué, il s'attendait à sa visite.
À son grand étonnement, Roland ne venait lui demander qu'une seule
chose, ou plutôt que deux choses: la clef de l'église de Bourg et
une pince.
Le capitaine lui remit les deux objets demandés et offrit à Roland
de laccompagner dans son excursion; mais Roland refusa: il était
évident qu'il avait été trahi par quelqu'un lors de son expédition
de la Maison-Blanche; il ne voulait pas s'exposer à un second
échec.
Aussi recommanda-t-il au capitaine de ne parler à personne de sa
présence et d'attendre son retour, quand même ce retour tarderait
d'une heure ou deux.
Le capitaine s'y engagea.
Roland, sa clef à la main droite, sa pince à la main gauche, gagna
sans bruit la porte latérale de l'église, l'ouvrit, la referma et
se trouva en face de la muraille de fourrage.
Il écouta: le plus profond silence régnait dans léglise
solitaire.
Il rappela ses souvenirs de jeunesse, s'orienta, mit la clef dans
sa poche, et escalada la muraille de foin, qui avait une quinzaine
de pieds de haut, et formait une espèce de plate-forme; puis,
comme on descend d'un rempart au moyen d'un talus, par une espèce
de talus il se laissa glisser jusqu'au sol, tout pavé de dalles
mortuaires.
Le choeur était vide, grâce au jubé qui le protégeait d'un côté,
et grâce aux murailles qui l'enceignaient à droite et à gauche.
La porte du jubé était ouverte: Roland pénétra donc sans
difficulté dans le choeur.
Il se trouva en face du monument de Philibert le Beau.
À la tête du prince se trouvait une grande dalle carrée: c'était
celle par laquelle on descendait dans les caveaux souterrains.
Roland connaissait ce passage; car, arrivé près de la dalle, il
s'agenouilla, cherchant avec sa main la jointure de la pierre.
Il la trouva, se releva, introduisit la pince dans la rainure et
souleva la dalle.
D'une main, il la soutint au-dessus de sa tête, tandis qu'il
descendait dans le caveau.
Puis lentement il la laissa retomber.
On eût dit que, volontairement, le visiteur nocturne se séparait
du monde des vivants et descendait dans le monde des morts.
Et ce qui devait paraître étrange à celui qui voit dans le jour et
dans les ténèbres, sur la terre comme dessous, c'était
limpassibilité de cet homme qui côtoyait les morts pour découvrir
les vivants, et qui, malgré lobscurité, la solitude, le silence,
ne frissonnait même pas au contact des marbres funèbres.
Il alla, tâtonnant au milieu des tombes, jusqu'à ce qu'il eût
reconnu la grille qui donnait dans le souterrain.
Il explora la serrure; elle était fermée au pêne seulement. Il
introduisit lextrémité de sa pince entre le pêne et la gâche, et
poussa légèrement.
La grille s'ouvrit.
Il tira la porte, mais sans la fermer, afin de pouvoir revenir sur
ses pas, et dressa la pince dans son angle.
Puis, loreille tendue, la pupille dilatée, tous les sens
surexcités par le désir d'entendre, le besoin de respirer,
l'impossibilité de voir, il s'avança lentement, un pistolet tout
armé d'une main, et s'appuyant, de lautre, à la paroi de la
muraille.
Il marcha ainsi un quart d'heure.
Quelques gouttes d'eau glacée, en filtrant à travers la voûte du
souterrain et en tombant sur ses mains et sur ses épaules, lui
avaient appris qu'il passait au-dessous de la Reyssouse.
Au bout de ce quart d'heure de marche, il trouva la porte qui
communiquait du souterrain dans la carrière. Il fit halte un
instant; il respirait plus librement, en outre, il lui semblait
entendre des bruits lointains, et voir voltiger sur les piliers de
pierre qui soutenaient la voûte comme des lueurs de feux follets.
On eût pu croire, en ne distinguant que la forme de ce sombre
écouteur, que c'était de lhésitation, mais, si l'on eût pu voir
sa physionomie, on eût compris que c'était de l'espérance.
Il se remit en chemin, se dirigeant vers les lueurs qu'il avait
cru apercevoir, vers ce bruit qu'il avait cru entendre.
À mesure qu'il approchait, le bruit arrivait à lui plus distinct,
la lumière lui apparaissait plus vive.
Il était évident que la carrière était habitée; par qui? Il n'en
savait rien encore; mais il allait le savoir.
Il n'était plus qu'à dix pas du carrefour de granit que nous avons
signalé à notre première descente dans la grotte de Ceyzeriat. Il
se colla contre la muraille, s'avançant imperceptiblement; on eût
dit, au milieu de lobscurité, un bas-relief mobile.
Enfin, sa tête arriva à dépasser un angle, et son regard plongea
sur ce que l'on pouvait appeler le camp des compagnons de Jéhu.
Ils étaient douze ou quinze occupés à souper.
Il prit à Roland une folle envie: c'était de se précipiter au
milieu de tous ces hommes, de les attaquer seul, et de combattre
jusqu'à la mort.
Mais il comprima ce désir insensé, releva sa tête avec la même
lenteur qu'il lavait avancée, et, les yeux pleins de lumière, le
coeur plein de joie, sans avoir été entendu, sans avoir été
soupçonné, il revint sur ses pas, reprenant le chemin qu'il venait
de faire.
Ainsi, tout lui était expliqué: l'abandon de la chartreuse de
Seillon, la disparition de M. de Valensolle, les faux braconniers
placés aux environs de louverture de la grotte de Ceyzeriat.
Cette fois, il allait donc prendre sa vengeance, et la prendre
terrible, la prendre mortelle.
Mortelle, car, de même qu'il soupçonnait qu'on l'avait épargné, il
allait ordonner d'épargner les autres; seulement, lui, on l'avait
épargné pour la vie; les autres, on allait les épargner pour la
mort.
À la moitié du retour à peu près, il lui sembla entendre du bruit
derrière lui; il se retourna et crut voir le rayonnement d'une
lumière.
Il doubla le pas; une fois la porte dépassée, il n'y avait plus à
s'égarer: ce n'était plus une carrière aux mille détours, c'était
une voûte étroite, rigide, aboutissant à une grille funéraire.
Au bout de dix minutes, il passait de nouveau sous la rivière; une
ou deux minutes après, il touchait la grille du bout de sa main
étendue.
Il prit sa pince où il lavait laissée, entra dans le caveau, tira
la grille après lui, la referma doucement et sans bruit, guidé par
les tombeaux retrouva lescalier, poussa la dalle avec sa tête et
se retrouva sur le sol des vivants.
Là, relativement, il faisait jour.
Il sortit du choeur, repoussa la porte du jubé afin de la remettre
dans le même état où il l'avait trouvée, escalada le talus,
traversa la plate-forme et redescendit de lautre côté.
Il avait conservé la clef; il ouvrit la porte et se trouva dehors.
Le capitaine de gendarmerie lattendait; il conféra quelques
instants avec lui, puis tous deux sortirent ensemble.
Tous deux rentrèrent à Bourg par le chemin de ronde pour ne pas
être vus, prirent la porte des halles, la rue de la Révolution, la
rue de la Liberté, la rue d'Espagne, devenue la rue Simonneau.
Puis Roland s'enfonça dans un des angles de la rue du Greffe et
attendit.
Le capitaine de gendarmerie continua seul son chemin.
Il allait rue des Ursules, devenue depuis sept ans la rue des
Casernes; c'était là que le chef de brigade des dragons avait son
logement, et il venait de se mettre au lit au moment où le
capitaine entra dans sa chambre; celui-ci lui dit deux mots tout
bas, et en hâte le chef de brigade s'habilla et sortit.
Au moment où le chef de brigade des dragons et le capitaine de
gendarmerie apparaissaient sur la place, une ombre se détachait de
la muraille et s'approchait d'eux.
Cette ombre, c'était Roland.
Les trois hommes restèrent en conférence dix minutes, Roland
donnant des ordres, les deux autres lécoutant et lapprouvant.
Puis ils se séparèrent.
Le chef de brigade rentra chez lui; Roland et le capitaine de
gendarmerie, par la rue de l'Étoile, les degrés des Jacobins et la
rue du Bourgneuf, regagnèrent le chemin de ronde, puis, en
diagonale, ils allèrent rejoindre la route de Pont-d'Ain.
Roland laissa, en passant, le capitaine de gendarmerie à la
caserne et continua son chemin.
Vingt minutes après, pour ne pas réveiller Amélie, au lieu de
sonner à la grille, il frappait au volet de Michel; Michel ouvrit
le volet, et, d'un seul bond, Roland -- dévoré de cette fièvre qui
s'emparait de lui lorsqu'il courait ou même rêvait tout simplement
quelque danger -- sautait dans le pavillon.
Il n'eût point réveillé Amélie, eût-il sonné à la porte, car
Amélie ne dormait point.
Charlotte, qui, elle aussi, de son côté, arrivait de la ville sous
prétexte d'aller voir son père, mais, en réalité pour faire
parvenir une lettre à Morgan, avait trouvé Morgan et rapportait la
réponse à sa maîtresse.
Amélie lisait cette réponse; elle était conçue en ces termes:
«Amour à moi!
«Oui, tout va bien de ton côté, car tu es l'ange, mais j'ai bien
peur que tout n'aille mal du mien, moi qui suis le démon.
«Il faut absolument que je te voie, que je te presse dans mes
bras, que je te serre contre mon coeur; je ne sais quel
pressentiment plane au-dessus de moi, je suis triste à mourir.
«Envoie demain Charlotte s'assurer que sir John est bien parti;
puis, lorsque tu auras acquis la certitude de ce départ, fais le
signal accoutumé.
«Ne t'effraye point, ne me parle point de la neige, ne me dis pas
que l'on verra mes pas.
«Ce n'est pas moi, cette fois, qui irai à toi, c'est toi qui
viendras à moi; comprends-tu bien? tu peux te promener dans le
parc, personne n'ira suivre la trace de tes pas.
«Tu te couvriras de ton châle le plus chaud, de tes fourrures les
plus épaisses; puis, dans la barque amarrée sous les saules, nous
passerons une heure en changeant de rôle. D'habitude, je te dis
mes espérances et tu me dis tes craintes; demain, mon adorée
Amélie, c'est toi qui me diras tes espérances et moi qui te dirai
mes craintes.
«Seulement, aussitôt le signal fait, descends; je t'attendrai à
Montagnac, et, de Montagnac à la Reyssouse, il n'y a pas, pour moi
qui t'aime, cinq minutes de chemin.
«Au revoir, ma pauvre Amélie! si tu ne m'eusses pas rencontré, tu
eusses été heureuse entre les heureuses.
«La fatalité m'a mis sur ton chemin, et j'ai, j'en ai bien peur,
fait de toi une martyre.
«Ton CHARLES.
«À demain, n'est-ce pas? à moins d'obstacle surhumain.»
XLVIII -- OÙ LES PRESSENTIMENTS DE MORGAN SE RÉALISENT
Rien de plus calme et de plus serein souvent que les heures qui
précèdent une grande tempête.
La journée fut belle et sereine, une de ces belles journées de
février où, malgré le froid piquant de l'atmosphère, où, malgré le
blanc linceul qui couvre la terre, le soleil sourit aux hommes et
leur promet le printemps.
Sir John vint sur le midi faire à Amélie sa visite d'adieu. Sir
John avait ou croyait avoir la parole d'Amélie; cette parole lui
suffisait. Son impatience était personnelle; mais Amélie, en
accueillant sa recherche, quoiqu'elle eût laissé l'époque de leur
union dans le vague de l'avenir, avait comblé toutes ses
espérances.
Il s'en rapportait pour le reste au désir du premier consul et à
l'amitié de Roland.
Il retournait donc à Paris pour faire sa cour à madame de
Montrevel, ne pouvant rester pour la faire à Amélie.
Un quart d'heure après la sortie de sir John du château des
Noires-Fontaines, Charlotte à son tour prenait le chemin de Bourg.
Vers les quatre heures, elle venait rapporter à Amélie qu'elle
avait vu de ses yeux sir John monter en voiture à la porte de
l'hôtel de France et partir par la route de Mâcon.
Amélie pouvait donc être parfaitement tranquille de ce côté. Elle
respira.
Amélie avait tenté d'inspirer à Morgan une tranquillité qu'elle
n'avait point elle même; depuis le jour où Charlotte lui avait
révélé la présence de Roland à Bourg, elle avait pressenti, comme
Morgan, que l'on approchait d'un dénouement terrible. Elle
connaissait tous les détails des événements arrivés à la
chartreuse de Seillon; elle voyait la lutte engagée entre son
frère et son amant, et, rassurée sur le sort de son frère, grâce à
la recommandation faite par le chef des compagnons de Jéhu, elle
tremblait pour la vie de son amant.
De plus, elle avait appris l'arrestation de la malle de Chambéry
et la mort du chef de brigade des chasseurs de Mâcon; elle avait
su que son frère était sauvé, mais qu'il avait disparu.
Elle n'avait reçu aucune lettre de lui.
Cette disparition et ce silence, pour elle qui connaissait Roland,
c'était quelque chose de pis qu'une guerre ouverte et déclarée.
Quant à Morgan, elle ne l'avait pas revu depuis la scène que nous
avons racontée, et dans laquelle elle avait pris l'engagement de
lui faire parvenir des armes partout où il serait, si jamais il
était condamné à mort.
Cette entrevue demandée par Morgan, Amélie l'attendait donc avec
autant d'impatience que celui qui la demandait.
Aussi, dès qu'elle put croire que Michel et son fils étaient
couchés, alluma-t-elle aux quatre fenêtres les bougies qui
devaient servir de signal à Morgan.
Puis, comme le lui avait recommandé son amant, elle s'enveloppa
d'un cachemire rapporté par son frère du champ de bataille des
Pyramides, et qu'il avait lui-même déroulé de la tête d'un bey tué
par lui: elle jeta par-dessus son cachemire une mante de
fourrures, laissa Charlotte pour lui donner avis de ce qui pouvait
arriver, et espérant qu'il n'arriverait rien, elle ouvrit la porte
du parc et s'achemina vers la rivière.
Dans la journée, elle avait été deux ou trois fois jusqu'à la
Reyssouse, et en était revenue, afin de tracer un réseau de pas
dans lesquels les pas nocturnes ne fussent point reconnus.
Elle descendit donc, sinon tranquillement, du moins hardiment, la
pente qui conduisait jusqu'à la Reyssouse; arrivée au bord de la
rivière, elle chercha des yeux la barque amarrée sous les saules.
Un homme l'y attendait. C'était Morgan.
En deux coups de rame, il arriva jusqu'à un endroit praticable à
la descente; Amélie s'élança, il la reçut dans ses bras.
La première chose que vit la jeune fille, ce fut le rayonnement
joyeux qui illuminait, pour ainsi dire, le visage de son amant.
-- Oh! s'écria-t-elle, tu as quelque chose d'heureux à m'annoncer.
-- Pourquoi cela, chère amie? demanda Morgan avec son plus doux
sourire.
-- Il y a sur ton visage, ô mon bien aimé Charles, quelque chose
de plus que le bonheur de me revoir.
-- Tu as raison, dit Morgan enroulant la chaîne de la barque au
tronc d'un saule, et laissant les avirons battre les flancs du
canot.
Puis, prenant Amélie dans ses bras:
-- Tu as raison, mon Amélie, lui dit-il, et mes pressentiments me
trompaient. Oh! faibles et aveugles que nous sommes, c'est au
moment où il va toucher le bonheur de la main que l'homme
désespère et doute.
-- Oh! parle, parle! dit Amélie; qu'est-il donc arrivé?
-- Te rappelles-tu, mon Amélie, ce que, dans notre dernière
entrevue, tu me répondis quand je te parlais de fuir et que je
craignais tes répugnances?
-- Oh! oui, je m'en souviens: Charles, je te répondis que j'étais
à toi, et que, si j'avais des répugnances, je les surmonterais.
-- Et moi, je te répondis que j'avais des engagements qui
m'empêchaient de fuir; que, de même qu'ils étaient liés à moi,
j'étais lié à eux; qu'il y avait un homme dont nous relevions, et
à qui nous devions obéissance absolue, et que cet homme, c'était
le futur roi de France, Louis XVIII.
-- Oui, tu m'as dit tout cela.
-- Eh bien, nous sommes relevés de notre voeu d'obéissance,
Amélie, non seulement par le roi Louis XVIII, mais encore par
notre général Georges Cadoudal.
-- Oh! mon ami, tu vas donc redevenir un homme comme tous les
autres, au-dessus de tous les autres!
-- Je vais redevenir un simple proscrit, Amélie. Il n'y a pas à
espérer pour nous l'amnistie vendéenne ou bretonne.
-- Et pourquoi cela?
-- Nous ne sommes pas des soldats, nous, mon enfant bien-aimée;
nous ne sommes pas même des rebelles: nous sommes des -compagnons
de Jéhu.-
- -
Amélie poussa un soupir.
-- Nous sommes des bandits, des brigands, des dévaliseurs de
malles-poste, appuya Morgan avec une intention visible.
-- Silence! fit Amélie en appuyant sa main sur la bouche de son
amant; silence! ne parlons point de cela, dis-moi comment votre
roi vous relève de vos engagements, comment votre général vous
donne congé.
-- Le premier consul a voulu voir Cadoudal. D'abord, il lui a
envoyé ton frère pour lui faire des propositions; Cadoudal a
refusé d'entrer en arrangements; mais, comme nous, Cadoudal a reçu
de Louis XVIII l'ordre de cesser les hostilités. Coïncidant avec
cet ordre, est arrivé un nouveau message du premier consul; ce
messager, c'était un sauf-conduit pour le général vendéen, une
invitation de venir à Paris; un traité enfin de puissance à
puissance. Cadoudal a accepté, et doit être à cette heure sur la
route de Paris: Il y a donc sinon paix, du moins trêve.
-- Oh! quelle joie, mon Charles!
-- Ne te réjouis pas trop, mon amour.
-- Et pourquoi cela?
-- Parce que cet ordre de cesser les hostilités est venu, sais-tu
pourquoi?
-- Non.
-- Eh bien, c'est un homme très fort que M. Fouché; il a compris
que, ne pouvant nous vaincre, il fallait nous déshonorer. Il a
organisé de faux compagnons de Jéhu qu'il a lâchés dans le Maine
et dans lAnjou, et qui ne contentent pas, eux, de prendre
l'argent du gouvernement, mais qui pillent et détroussent les
voyageurs, qui entrent la nuit dans les châteaux et dans les
fermes, qui mettent les propriétaires de ces fermes et de ces
châteaux les pieds sur des charbons ardents, et qui leur arrachent
par des tortures le secret de l'endroit où est caché leur argent.
Eh bien, ces hommes, ces misérables, ces bandits, ces chauffeurs,
ils prennent le même nom que nous, et sont censés combattre pour
le même principe; si bien que la police de M. Fouché nous met non
seulement hors la loi, mais aussi hors l'honneur.
-- Oh!
-- Voilà, ce que j'avais à te dire, mon Amélie, avant de te
proposer une seconde fois de fuir ensemble. Aux yeux de la France,
aux yeux de létranger, aux yeux du prince même que nous avons
servi et pour qui nous avons risqué l'échafaud, nous serons dans
l'avenir, nous sommes probablement déjà des misérables dignes de
l'échafaud.
-- Oui... mais, pour moi, mon bien-aimé Charles, tu es l'homme
dévoué, l'homme de conviction, le royaliste obstiné qui a continué
de combattre quand tout le monde avait mis bas les armes; pour
moi, tu es le loyal baron de Sainte-Hermine; pour moi, si tu
l'aimes mieux, tu es le noble, le courageux et l'invincible
Morgan.
-- Ah! voilà tout ce que je voulais savoir, ma bien-aimée; tu
n'hésiteras donc pas un instant, malgré le nuage infâme que l'on
essaye d'élever entre nous et l'honneur, tu n'hésiteras donc pas,
je ne dirai point à te donner à moi, tu t'es déjà donnée, mais à
être ma femme?
-- Que dis-tu là? Pas un instant, pas une seconde; mais ce serait
la joie de mon être, le bonheur de ma vie! Ta femme, je suis ta
femme devant Dieu; Dieu comblera tous mes désirs les jours où il
permettra que je sois ta femme devant les hommes.
Morgan tomba à genoux.
-- Eh bien, dit-il, à tes pieds, Amélie, les mains jointes, avec
la voix la plus suppliante de mon coeur, je viens te dire:
«Amélie, veux-tu fuir? Amélie, veux-tu quitter la France? Amélie,
veux-tu être ma femme?»
Amélie se dressa tout debout, prit son front entre ses deux mains,
comme si la violence du sang qui affluait à son cerveau allait le
faire éclater.
Morgan lui saisit les deux mains, et, la regardant avec
inquiétude:
-- Hésites-tu? lui demanda-t-il d'une voix sourde, tremblante,
presque brisée.
-- Non! oh! non! pas une seconde, s'écria résolument Amélie; je
suis à toi, dans le passé et dans l'avenir, en tout et partout.
Seulement, le coup est d'autant plus violent qu'il était
inattendu.
-- Réfléchis bien, Amélie; ce que je te propose, c'est l'abandon
de la patrie et de la famille, c'est-à-dire de tout ce qui est
cher, de tout ce qui est sacré: en me suivant, tu quittes le
château où tu es née, la mère qui t'y a enfantée et nourrie, le
frère qui t'aime, et qui, lorsqu'il saura que tu es la femme d'un
brigand, te haïra peut-être, te méprisera certainement.
Et, en parlant ainsi, Morgan interrogeait avec anxiété le visage
d'Amélie.
Ce visage s'éclaira graduellement d'un doux sourire, et, comme il
s'abaissait du ciel sur la terre, s'inclinant sur le jeune homme
toujours à genoux.
-- Oh! Charles! dit la jeune fille d'une voix douce comme le
murmure de la rivière qui s'écoulait claire et limpide sous ses
pieds, il faut que ce soit une chose bien puissante que l'amour
qui émane directement de Dieu puisque, malgré les paroles
terribles que tu viens de prononcer, sans crainte, sans
hésitation, presque sans regrets, je te dis: Charles, me voilà;
Charles, je suis à toi; Charles, quand partons-nous?
-- Amélie, nos destinées ne sont point de celles avec lesquelles
on transige et on discute; si nous partons, si tu me suis, c'est à
l'instant même; demain, il faut que nous soyons de l'autre côté de
la frontière.
-- Et nos moyens de fuite?
-- J'ai, à Montagnac, deux chevaux tout sellés: un pour toi,
Amélie, un pour moi; j'ai pour deux cent mille francs de lettres
de crédit sur Londres ou sur Vienne. Là où tu voudras aller, nous
irons.
-- Où tu seras, Charles, je serai; que m'importe le pays! que
m'importe la ville!
-- Alors, viens!
-- Cinq minutes, Charles, est-ce trop?
-- Où vas-tu?
-- J'ai à dire adieu à bien des choses, j'ai à emporter tes
lettres chéries, j'ai à prendre le chapelet d'ivoire de ma
première communion, j'ai quelques souvenirs chéris, pieux, sacrés,
des souvenirs d'enfance qui seront là-bas tout ce qui me restera
de ma mère, de ma famille, de la France; je vais les prendre et je
reviens.
-- Amélie!
-- Quoi?
-- Je voudrais bien ne pas te quitter; il me semble qu'au moment
d'être réunis, te quitter un instant, c'est te perdre pour
toujours; Amélie, veux-tu que je te suive?
-- Oh! viens; qu'importe qu'on voie tes pas maintenant! nous
serons loin demain au jour; viens!
Le jeune homme sauta hors de la barque et donna la main à Amélie,
puis il l'enveloppa de son bras, et tous deux prirent le chemin de
la maison.
Sur le perron, Charles s'arrêta.
-- Va, lui dit-il, la religion des souvenirs a sa pudeur; quoique
je la comprenne, je te gênerais. Je t'attends ici, d'ici je te
garde; du moment où je n'ai qu'à étendre la main pour te prendre,
je suis bien sûr que tu ne m'échapperas point. Va, mon Amélie,
mais reviens vite.
Amélie répondit en tendant ses lèvres au jeune homme; puis elle
monta rapidement l'escalier, rentra dans sa chambre, prit un petit
coffret de chêne sculpté, cerclé de fer, où était son trésor, les
lettres de Charles, depuis la première jusqu'à la dernière,
détacha de la glace de la cheminée le blanc et virginal chapelet
d'ivoire qui y était suspendu, mit à sa ceinture une montre que
son père lui avait donnée; puis elle passa dans la chambre de sa
mère, s'inclina au chevet de son lit, baisa loreiller que la tête
de madame de Montrevel avait touché, s'agenouilla devant le Christ
veillant au pied de son lit, commença une action de grâces qu'elle
n'osa continuer, linterrompit par un acte de foi, puis tout à
coup s'arrêta. Il lui avait semblé que Charles l'appelait.
Elle prêta loreille, et entendit une seconde fois son nom
prononcé avec un accent d'angoisse dont elle ne pouvait se rendre
compte.
Elle tressaillit, se redressa et descendit rapidement lescalier.
Charles était toujours à la même place; mais, penché en avant,
loreille tendue, il semblait écouter avec anxiété un bruit
lointain.
-- Qu'y a-t-il? demanda Amélie en saisissant la main du jeune
homme.
-- Écoute, écoute, dit celui-ci.
Amélie prêta l'oreille à son tour.
Il lui sembla entendre des détonations successives comme un
pétillement de mousqueterie.
Cela venait du côté de Ceyzeriat.
-- Oh! s'écria Morgan, j'avais bien raison de douter de mon
bonheur jusqu'au dernier moment! Mes amis sont attaqués! Amélie,
adieu, adieu!
-- Comment! adieu? s'écria Amélie pâlissante; tu me quittes?
Le bruit de la fusillade devint plus distinct.
-- N'entends-tu pas? Ils se battent, et je ne suis pas là pour me
battre avec eux!
Fille et soeur de soldat, Amélie comprit tout, et n'essaya point
de résister.
-- Va, dit-elle en laissant tomber ses bras; tu avais raison, nous
sommes perdus.
Le jeune homme poussa un cri de rage, saisit une seconde fois la
jeune fille, la serra sur sa poitrine, comme s'il voulait
l'étouffer; puis, bondissant du haut en bas du perron, et
s'élançant dans la direction de la fusillade avec la rapidité du
daim poursuivi par les chasseurs:
-- Me voilà, amis! cria-t-il, me voilà!
Et il disparut comme une ombre sous les grands arbres du parc.
Amélie tomba à genoux, les bras étendus vers lui, mais sans avoir
la force de le rappeler; ou, si elle le rappela, ce fut d'une voix
si faible que Morgan ne lui répondit point, et ne ralentit point
sa course pour lui répondre.
XLIX -- LA REVANCHE DE ROLAND
On devine ce qui s'était passé.
Roland n'avait point perdu son temps avec le capitaine de
gendarmerie et le colonel de dragons.
Ceux-ci, de leur côté, n'avaient pas oublié qu'ils avaient une
revanche à prendre.
Roland avait découvert au capitaine de gendarmerie le passage
souterrain qui communiquait de l'église de Brou à la grotte de
Ceyzeriat.
À neuf heures du soir, le capitaine et les dix-huit hommes qu'il
avait sous ses ordres devaient entrer dans l'église, descendre
dans le caveau des ducs de Savoie, et fermer de leurs baïonnettes
la communication des carrières avec le souterrain.
Roland, à la tête de vingt dragons, devait envelopper le bois, le
battre en resserrant le demi-cercle, afin que les deux ailes de ce
demi-cercle vinssent aboutir à la grotte de Ceyzeriat.
À neuf heures, le premier mouvement devait être fait de ce côté,
se combinant avec celui du capitaine de gendarmerie.
On a vu, par les paroles échangées entre Amélie et Morgan, quelles
étaient pendant ce temps les dispositions des compagnons de Jéhu.
Les nouvelles arrivées à la fois de Mittau et de Bretagne avaient
mis tout le monde à l'aise; chacun se sentait libre et, comprenant
que l'on faisait une guerre désespérée, était joyeux de sa
liberté.
Il y avait donc réunion complète dans la grotte de Ceyzeriat,
presque une fête; à minuit, tous se séparaient, et chacun, selon
les facilités qu'il pouvait avoir de traverser la frontière, se
mettait en route pour quitter la France.
On a vu à quoi leur chef occupait ses derniers instants.
Les autres, qui n'avaient point les mêmes liens de coeur,
faisaient ensemble dans le carrefour, splendidement éclairé, un
repas de séparation et d'adieu: car, une fois hors de la France,
la Vendée et la Bretagne pacifiées, l'armée de Condé détruite, où
se retrouveraient-ils sur la terre étrangère? Dieu le savait!
Tout à coup, le retentissement d'un coup de fusil arriva jusqu'à
eux.
Comme par un choc électrique, chacun fut debout.
Un second coup de fusil se fit entendre.
Puis, dans les profondeurs de la carrière, ces deux mots
pénétrèrent, frissonnant comme les ailes d'un oiseau funèbre:
-- Aux armes!
Pour des compagnons de Jéhu, soumis à toutes les vicissitudes
d'une vie de bandits, le repos d'un instant n'était jamais la
paix.
Poignards, pistolets et carabines étaient toujours à la portée de
la main.
Au cri poussé, selon toute probabilité, par la sentinelle, chacun
sauta sur ses armes et resta le cou tendu, la poitrine haletante,
l'oreille ouverte.
Au milieu du silence, on entendit le bruit d'un pas aussi rapide
que pouvait le permettre l'obscurité dans laquelle le pas
s'enfonçait.
Puis, dans le rayon de lumière projeté par les torches et par les
bougies, un homme apparut.
-- Aux armes! cria-t-il une seconde, fois, nous sommes attaqués!
Les deux coups que l'on avait entendus étaient la double
détonation du fusil de chasse de la sentinelle.
C'était elle qui accourait, son fusil encore fumant à la main.
-- Où est Morgan? crièrent vingt voix.
-- Absent, répondit Montbar, et, par conséquent, à moi le
commandement! Éteignez tout, et en retraite sur l'église; un
combat est inutile maintenant, et le sang versé serait du sang
perdu.
On obéit avec cette promptitude qui indique que chacun apprécie le
danger.
Puis on se serra dans l'obscurité.
Montbar, à qui les détours du souterrain étaient aussi bien connus
qu'à Morgan, se chargea de diriger la troupe, et s'enfonça, suivi
de ses compagnons, dans les profondeurs de la carrière.
Tout à coup, il lui sembla entendre à cinquante pas devant lui un
commandement prononcé à voix basse, puis le claquement d'un
certain nombre de fusils que l'on arme.
Il étendit les deux bras en murmurant à son tour le mot: «Halte!»
Au même instant, on entendit distinctement le commandement: «Feu!»
Ce commandement n'était pas prononcé, que le souterrain s'éclaira
avec une détonation terrible.
Dix carabines venaient de faire feu à la fois.
À la lueur de cet éclair, Montbar et ses compagnons purent
apercevoir et reconnaître l'uniforme des gendarmes.
-- Feu! cria à son tour Montbar.
Sept ou huit coups de fusil retentirent à ce commandement.
La voûte obscure s'éclaira de nouveau.
Deux compagnons de Jéhu gisaient sur le sol, l'un tué raide,
l'autre blessé mortellement.
-- La retraite est coupée, dit Montbar; volte-face, mes amis; si
nous avons une chance, cest du côté de la forêt.
Le mouvement se fit avec la régularité d'une manoeuvre militaire.
Montbar se retrouva à la tête de ses compagnons, et revint sur ses
pas.
En ce moment, les gendarmes firent feu une seconde fois.
Personne ne riposta: ceux qui avaient déchargé leurs armes les
rechargèrent; ceux qui n'avaient pas tiré se tenaient prêts pour
la véritable lutte, qui allait avoir lieu à l'entrée de la grotte.
Un ou deux soupirs indiquèrent seuls que cette riposte de la
gendarmerie n'était point sans résultat.
Au bout de cinq minutes, Montbar s'arrêta.
On était revenu à la hauteur du carrefour, à peu près.
-- Tous les fusils et tous les pistolets sont-ils chargés?
demanda-t-il.
-- Tous, répondirent une douzaine de voix.
-- Vous vous rappelez le mot d'ordre pour ceux de nous qui
tomberont entre les mains de la justice: nous appartenons aux
bandes de M. Teyssonnet; nous sommes venus pour recruter des
hommes à la cause royaliste; nous ne savons pas ce que l'on veut
dire quand on nous parle des malles-poste et des diligences
arrêtées.
-- C'est convenu.
-- Dans l'un ou l'autre cas, c'est la mort, nous le savons bien;
mais c'est la mort du soldat au lieu de la mort des voleurs, la
fusillade au lieu de la guillotine.
-- Et la fusillade, dit une voix railleuse, nous savons ce que
c'est. Vive la fusillade!
-- En avant, mes amis, dit Montbar, et vendons-leur notre vie ce
qu'elle vaut, c'est-à-dire le plus cher possible.
-- En avant! répétèrent les compagnons.
Et aussi rapidement qu'il était possible de le faire dans les
ténèbres, la petite troupe se remit en marche, toujours conduite
par Montbar.
À mesure qu'ils avançaient, Montbar respirait une odeur de fumée
qui linquiétait.
En même temps, se reflétaient sur les parois des murailles et aux
angles des piliers, certaines lueurs qui indiquaient qu'il se
passait quelque chose d'insolite vers louverture de la grotte.
-- Je crois que ces gredins-là nous enfument, dit Montbar.
-- J'en ai peur, répondit Adler.
-- Ils croient avoir affaire à des renards.
-- Oh! répondit la même voix, ils verront bien à nos griffes que
nous sommes des lions.
La fumée devenait de plus en plus épaisse, la lueur de plus en
plus vive.
On arriva au dernier angle.
Un amas de bois sec avait été allumé dans l'intérieur de la
carrière, à une cinquantaine de pas de son ouverture, non pas pour
enfumer, mais pour éclairer.
À la lumière répandue par le foyer incandescent, on voyait reluire
à l'entrée de la grotte les armes des dragons.
À dix pas en avant d'eux, un officier attendait, appuyé sur sa
carabine, non seulement exposé à tous les coups, mais semblant les
provoquer.
C'était Roland.
Il était facile à reconnaître: il avait jeté loin de lui son
chapeau, sa tête était nue, et la réverbération de la flamme se
jouait sur son visage.
Mais ce qui eût dû le perdre le sauvait.
Montbar le reconnut et fit un pas en arrière.
-- Roland de Montrevel! dit-il; rappelez-vous la recommandation de
Morgan.
-- C'est bien, répondirent les compagnons d'une voix sourde.
-- Et maintenant, cria Montbar, mourons, mais tuons!
Et il s'élança le premier dans l'espace éclairé par la flamme du
foyer, déchargea un des canons de son fusil à deux coups sur les
dragons qui répondirent par une décharge générale.
Il serait impossible de raconter ce qui se passa alors: la grotte
s'emplit d'une fumée au sein de laquelle chaque coup de feu
brillait comme un éclair; les deux troupes se joignirent et
s'attaquèrent corps à corps: ce fut le tour des pistolets et des
poignards. Au bruit de la lutte, la gendarmerie accourut; mais il
lui fut impossible de faire feu, tant étaient confondus amis et
ennemis.
Seulement, quelques démons de plus semblèrent se mêler à cette
lutte de démons.
On voyait des groupes confus luttant au milieu de cette atmosphère
rouge et fumeuse, s'abaissant, se relevant, s'affaissant encore;
on entendait un hurlement de rage ou un cri d'agonie: c'était le
dernier soupir d'un homme.
Le survivant cherchait un nouvel adversaire, commençait une
nouvelle lutte.
Cet égorgement dura un quart d'heure, vingt minutes peut-être.
Au bout de ces vingt minutes, on pouvait compter dans la grotte de
Ceyzeriat vingt-deux cadavres.
Treize appartenaient aux dragons et aux gendarmes, neuf aux
compagnons de Jéhu.
Cinq de ces derniers survivaient; écrasés par le nombre, criblés
de blessures, ils avaient été pris vivants.
Les gendarmes et les dragons, au nombre de vingt-cinq, les
entouraient.
Le capitaine de gendarmerie avait eu le bras gauche cassé, le chef
de brigade des dragons avait eu la cuisse traversée par une balle.
Seul, Roland, couvert de sang mais d'un sang qui n'était pas le
sien, n'avait pas reçu une égratignure.
Deux des prisonniers étaient si grièvement blessés, qu'on renonça
à les faire marcher; il fallut les transporter sur des brancards.
On alluma des torches préparées à cet effet, et on prit le chemin
de la ville.
Au moment où l'on passait de la forêt sur la grande route, on
entendit le galop d'un cheval.
Ce galop se rapprochait rapidement.
-- Continuez votre chemin, dit Roland; je reste en arrière pour
savoir ce que c'est.
C'était un cavalier qui, comme nous lavons dit, accourait à toute
bride.
-- Qui vive? cria Roland, lorsque le cavalier ne fut plus qu'à
vingt pas de lui.
Et il apprêta sa carabine.
-- Un prisonnier de plus, monsieur de Montrevel, répondit le
cavalier; je n'ai pas pu me trouver au combat, je veux du moins me
trouver à léchafaud. Où sont mes amis?
-- Là, monsieur, répondit Roland, qui avait reconnu, non pas la
figure, mais la voix du jeune homme, voix qu'il entendait pour la
troisième fois.
Et il indiqua de la main le groupe formant le centre de la petite
troupe qui suivait la route de Ceyzeriat à Bourg.
-- Je vois avec bonheur qu'il ne vous est rien arrivé, monsieur de
Montrevel, dit le jeune homme avec une courtoisie parfaite, et ce
m'est une grande joie, je vous le jure.
Et, piquant son cheval, il fut en quelques élans près des dragons
et des gendarmes.
-- Pardon, messieurs, dit-il en mettant pied à terre, mais je
réclame une place au milieu de mes trois amis, le vicomte de
Jahiat, le comte de Valensolle et le marquis de Ribier.
Les trois prisonniers jetèrent un cri d'admiration et tendirent
les mains à leur ami.
Les deux blessés se soulevèrent sur leur brancard et murmurèrent:
-- Bien, Sainte-Hermine.., bien!
-- Je crois, Dieu me pardonne! s'écria Roland, que le beau côté de
l'affaire restera jusqu'au bout à ces bandits!
L -- CADOUDAL AUX TUILERIES
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