«Soldats! ce ne sont plus vos frontières qu'il faut défendre, ce
sont les États ennemis qu'il faut envahir.
«Soldats! lorsqu'il en sera temps, je serai au milieu de vous, et
l'Europe étonnée se souviendra que vous êtes de la race des
braves!»
Bourrienne leva la tête, attendant, après ces derniers mots
écrits.
-- Eh bien, c'est tout, dit Bonaparte.
-- Ajouterai-je, les mots sacramentels: «Vive la République?»
-- Pourquoi demandez-vous cela?
-- C'est que nous n'avons pas fait de proclamation depuis quatre
mois, et que quelque chose pourrait être changé aux formules
ordinaires.
-- La proclamation est bien telle qu'elle est, dit Bonaparte; n'y
ajoutez rien.
Et, prenant une plume, il écrasa plutôt qu'il n'écrivit sa
signature au bas de la proclamation.
Puis, la rendant à Bourrienne:
-- Que cela paraisse demain dans le Mo-niteur, -dit-il.
Bourrienne sortit, emportant la proclamation.
Bonaparte, resté avec lord Tanlay, se promena un instant de long
en large, comme s'il eût oublié sa présence; mais, tout à coup,
s'arrêtant devant lui:
-- Milord, dit-il, croyez-vous avoir obtenu de votre oncle tout ce
qu'un autre à votre place eût pu obtenir?
-- Davantage, citoyen premier consul.
-- Davantage! davantage!... qu'avez-vous donc obtenu?
-- Je crois que le citoyen premier consul n'a pas lu la note
royale avec toute l'attention qu'elle mérite.
-- Bon! fit Bonaparte, je la sais par coeur.
-- Alors le citoyen premier consul n'a pas pesé l'esprit de
certain paragraphe, n'en a pas pesé les mots.
-- Vous croyez?
-- J'en suis sûr... et, si le citoyen premier consul me permettait
de lui lire le paragraphe auquel je fais allusion...
Bonaparte desserra la main dans laquelle était la note froissée,
la déplia et la remit à lord Tanlay, en lui disant:
-- Lisez.
Sir John jeta les yeux sur la note, qui lui paraissait familière,
s'arrêta au dixième paragraphe et lut:
-- «Le meilleur et le plus sûr gage de la réalité de la paix,
ainsi que de sa durée, serait la restauration de cette lignée de
princes qui, pendant tant de siècles, ont conservé à la nation
française la prospérité au dedans, la considération et le respect
au dehors. Un tel événement aurait écarté, et dans tous les temps
écartera les obstacles qui se trouvent sur la voie des
négociations et de la paix; il confirmerait à la France la
jouissance tranquille de son ancien territoire, et procurerait à
toutes les autres nations de l'Europe, par la tranquillité et la
paix, cette sécurité qu'elles sont obligées maintenant de chercher
par d'autres moyens.»
-- Eh bien, fit Bonaparte impatient, j'avais très bien lu, et
parfaitement compris. Soyez Monk, ayez travaillé pour un autre, et
l'on vous pardonnera vos victoires, votre renommée, votre génie;
abaissez-vous, et l'on vous permettra de rester grand!
-- Citoyen premier consul, dit lord Tanlay, personne ne sait mieux
que moi la différence qu'il y a de vous à Monk, et combien vous le
dépassez en génie et en renommée.
-- Alors, que me lisez-vous donc?
-- Je ne vous lis ce paragraphe, répliqua sir John, que pour vous
prier de donner à celui qui suit sa véritable valeur.
-- Voyons celui qui suit, dit Bonaparte avec une impatience
contenue.
Sir John continua:
-- «Mais, quelque désirable que puisse être un pareil événement
pour la France et pour le monde, ce n'est point à ce mode
exclusivement que Sa Majesté limite la possibilité d'une
pacification solide et sûre...
Sir John appuya sur ces derniers mots.
-- Ah! ah! fit Bonaparte.
Et il se rapprocha vivement de sir John.
L'Anglais continua:
-- «Sa Majesté n'a pas la prétention de prescrire à la France
quelle sera la forme de son gouvernement ni dans quelles mains
sera placée l'autorité nécessaire pour conduire les affaires d'une
grande et puissante nation.»
-- Relisez, monsieur, dit vivement Bonaparte.
-- Relisez vous-même, répondit sir John.
Et il lui tendit la note.
Bonaparte relut.
-- C'est vous, monsieur, dit-il, qui avez fait ajouter ce
paragraphe?
-- J'ai du moins insisté pour qu'il fût mis.
Bonaparte réfléchit.
-- Vous avez raison, dit-il, il y a un grand pas de fait; le
retour des Bourbons n'est plus une condition -sine qua non. -Je
suis accepté non seulement comme puissance militaire, mais aussi
comme pouvoir politique.
Puis, tendant la main à sir John:
-- Avez-vous quelque chose à me demander, monsieur?
-- La seule chose que j'ambitionne vous a été demandée par mon ami
Roland.
-- Et je lui ai déjà répondu, monsieur, que je vous verrais avec
plaisir devenir l'époux de sa soeur... Si j'étais plus riche, ou
si vous létiez moins, je vous offrirais de la doter...
Sir John fit un mouvement.
-- Mais je sais que votre fortune peut suffire à deux, et même,
ajouta Bonaparte en souriant, peut suffire à davantage. Je vous
laisse donc la joie de donner non seulement le bonheur mais encore
la richesse à la femme que vous aimez.
Puis, appelant:
-- Bourrienne!
Bourrienne parut.
-- C'est parti, général, dit-il.
-- Bien, fit le premier consul; mais ce n'est pas pour cela que je
vous appelle.
-- J'attends vos ordres.
-- À quelque heure du jour ou de la nuit que se présente lord
Tanlay, je serai heureux de le recevoir, et de le recevoir sans
qu'il attende; vous entendez, mon cher Bourrienne? Vous entendez,
milord?
Lord Tanlay s'inclina en signe de remerciement.
-- Et maintenant, dit Bonaparte, je présume que vous êtes pressé
de partir pour le château des Noires-Fontaines; je ne vous retiens
pas, je n'y mets qu'une condition.
-- Laquelle, général?
-- C'est que, si j'ai besoin de vous pour une nouvelle
ambassade...
-- Ce n'est point une condition, citoyen premier consul, c'est une
faveur.
Lord Tanlay s'inclina et sortit.
Bourrienne s'apprêtait à le suivre.
Mais Bonaparte, rappelant son secrétaire:
-- Avons-nous une voiture attelée? demanda-t-il.
Bourrienne regarda dans la cour.
-- Oui, général.
-- Eh bien, apprêtez-vous; nous sortons ensemble.
-- Je suis prêt, général; je n'ai que mon chapeau et ma redingote
à prendre, et ils sont dans mon cabinet.
-- Alors, partons, dit Bonaparte.
Et lui-même prit son chapeau et son pardessus, et, marchant le
premier, descendit par le petit escalier, et fit signe à la
voiture d'approcher.
Quelque hâte que Bourrienne eût mise à le suivre, il n'arriva que
derrière lui.
Le laquais ouvrit la portière; Bonaparte, sauta dans la voiture.
-- Où allons-nous, général? dit Bourrienne.
-- Aux Tuileries, répondit Bonaparte.
Bourrienne, tout étonné, répéta l'ordre et se retourna vers le
premier consul comme pour lui en demander l'explication; mais
celui-ci paraissait plongé dans des réflexions, dont le
secrétaire, qui à cette époque était encore lami, ne jugea pas à
propos de le tirer.
La voiture partit au galop des chevaux -- c'était toujours ainsi
que marchait Bonaparte -- et se dirigea vers les Tuileries.
Les Tuileries, habitées par Louis XVI après les journées des 5 et
6 octobre, occupées successivement par la Convention et le conseil
des Cinq-Cents, étaient vides et dévastées depuis le 18 brumaire.
Depuis le 18 brumaire, Bonaparte avait plus d'une fois jeté les
yeux sur cet ancien palais de la royauté, mais il était important
de ne pas laisser soupçonner qu'un roi futur pût habiter le palais
des rois abolis.
Bonaparte avait rapporté d'Italie un magnifique buste de Junius
Brutus; il n'avait point sa place au Luxembourg, et, vers la fin
de novembre, le premier consul avait fait venir le républicain
David et lavait chargé de placer ce buste dans la galerie des
Tuileries.
Comment croire que David, lami de Marat, préparait la demeure
d'un empereur futur, en plaçant dans la galerie des Tuileries le
buste du meurtrier de César?
Aussi, personne non seulement ne l'avait cru, mais même ne s'en
était douté.
En allant voir si le buste faisait bien dans la galerie, Bonaparte
s'aperçut des dévastations commises dans le palais de Catherine de
Médicis; les Tuileries n'étaient plus la demeure des rois, c'est
vrai, mais elles étaient un palais national, et la nation ne
pouvait laisser un de ses palais dans le délabrement.
Bonaparte fit venir le citoyen Lecomte, architecte du palais, et
lui ordonna de -nettoyer -les Tuileries.
Le mot pouvait se prendre à la fois dans son acception physique et
dans son acception morale.
Un devis fut demandé à l'architecte pour savoir ce que coûterait
le -nettoyage.-
Le devis montait à cinq cent mille francs.
Bonaparte demanda si, moyennant ce nettoyage, les Tuileries
pouvaient devenir le palais -du gouvernement.-
L'architecte répondit que cette somme suffirait, non seulement
pour les remettre dans leur ancien état, mais encore pour les
rendre habitables.
C'était tout ce que voulait Bonaparte, un palais habitable. Avait-
il besoin, lui, républicain, du luxe de la royauté... Pour le
palais -du gouvernement, il -fallait des ornements graves et
sévères, des marbres, des statues; seulement, quelles seraient ces
statues? C'était au premier consul de les désigner.
Bonaparte les choisit dans trois grands siècles et dans trois
grandes nations: chez les Grecs, chez les Romains, chez nous et
chez nos rivaux.
Chez les Grecs, il choisit Alexandre et Démosthène, le génie des
conquêtes et le génie de léloquence.
Chez les Romains, il choisit Scipion, Cicéron, Caton, Brutus et
César, plaçant la grande victime près du meurtrier, presque aussi
grand qu'elle.
Dans le monde moderne, il choisit Gustave-Adolphe, Turenne, le
grand Condé, Dugay-Trouin, Marlborough, le prince Eugène et le
maréchal de Saxe; enfin, le grand Frédéric et Washington, c'est-à-
dire la fausse philosophie sur le trône et la vraie sagesse
fondant un État libre.
Puis il ajouta à ces illustrations guerrières, Dampierre,
Dugommier et Joubert, pour prouver que, de même que le souvenir
d'un Bourbon ne l'effrayait pas dans la personne du grand Condé,
il n'était point envieux de la gloire de trois frères d'armes
victimes d'une cause qui, d'ailleurs, n'était déjà plus la sienne.
Les choses en étaient là à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-
à-dire à la fin de février 1800; les Tuileries était nettoyées,
les bustes étaient sur leurs socles, les statues sur leurs
piédestaux; on n'attendait qu'une occasion favorable.
Cette occasion était arrivée: on venait de recevoir la nouvelle de
la mort de Washington.
Le fondateur de la liberté des États-Unis avait cessé de vivre le
14 décembre 1799.
C'était à quoi songeait Bonaparte, lorsque Bourrienne avait
reconnu à sa physionomie qu'il fallait le laisser tout entier aux
réflexions qui l'absorbaient.
La voiture s'arrêta devant les Tuileries; Bonaparte en sortit avec
la même vivacité qu'il y était entré, monta rapidement les
escaliers, parcourut les appartements, examina plus particuliè-
rement ceux qu'avaient habités Louis XVI et Marie-Antoinette.
Puis, s'arrêtant au cabinet de Louis XVI:
-- Nous logerons ici, Bourrienne, dit-il tout à coup comme si
celui-ci avait pu le suivre dans le labyrinthe où il s'égarait
avec ce fil d'Ariane qu'on appelle la pensée; oui, nous logerons
ici; le troisième consul logera au pavillon de Flore; Cambacérès
restera à la Chancellerie.
-- Cela fait, dit Bourrienne, que, le jour venu, vous n'en aurez
qu'un à renvoyer.
Bonaparte prit Bourrienne par l'oreille.
-- Allons, dit-il, pas mal!
-- Et quand emménageons-nous, général? demanda Bourrienne.
-- Oh! pas demain encore; car il nous faut au moins huit jours
pour préparer les Parisiens à me voir quitter le Luxembourg et
venir aux Tuileries.
-- Huit jours, fit Bourrienne; on peut attendre.
-- Surtout en s'y prenant tout de suite. Allons, Bourrienne, au
Luxembourg.
Et, avec la rapidité qui présidait à tous ses mouvements, quand il
s'agissait d'intérêts graves, il repassa par la file
d'appartements qu'il avait déjà visités, descendit l'escalier et
sauta dans la voiture en criant:
-- Au Luxembourg!
-- Eh bien, eh bien, dit Bourrienne encore sous le vestibule, vous
ne m'attendez pas, général?
-- Traînard! fit Bonaparte.
Et la voiture partit comme elle était venue, c'est-à-dire au
galop.
En rentrant dans son cabinet, Bonaparte trouva le ministre de la
police qui l'attendait.
-- Bon! dit-il, qu'y a-t-il donc, citoyen Fouché? vous avez le
visage tout bouleversé! M'aurait-on assassiné par hasard?
-- Citoyen premier consul, dit le ministre, vous avez paru
attacher une grande importance à la destruction des bandes qui
s'intitulent les compagnies de Jéhu.
-- Oui, puisque j'ai envoyé Roland lui-même à leur poursuite. A-t-
on de leurs nouvelles?
-- On en a.
-- Par qui?
-- Par leur chef lui-même.
-- Comment, par leur chef?
-- Il a eu l'audace de me rendre compte de sa dernière expédition.
-- Contre qui?
-- Contre les cinquante mille francs que vous avez envoyés aux
pères du Saint-Bernard.
-- Et que sont-ils devenus?
-- Les cinquante mille francs!
-- Oui.
--Ils sont entre les mains des bandits, et leur chef m'annonce
qu'ils seront bientôt entre celles de Cadoudal.
-- Alors, Roland est tué?
-- Non.
-- Comment, non?
--Mon agent est tué, le chef de brigade Saint-Maurice est tué,
mais votre aide de camp est sain et sauf.
-- Alors, il se pendra, dit Bonaparte.
-- Pour quoi faire? la corde casserait; vous connaissez son
bonheur.
-- Ou son malheur, oui... Où est ce rapport?
-- Vous voulez dire cette lettre?
-- Cette lettre, ce rapport, la chose, enfin, quelle qu'elle soit,
qui vous donne les nouvelles que vous m'apportez.
Le ministre de la police présenta au premier consul un petit
papier plié élégamment dans une enveloppe parfumée.
-- Qu'est cela?
-- La chose que vous demandez.
Bonaparte lut:
«Au citoyen Fouché, ministre de la police, en son hôtel, à Paris.»
Il ouvrit la lettre; elle contenait ce qui suit:
«Citoyen ministre, j'ai l'honneur de vous annoncer que les
cinquante mille francs destinés aux pères du Saint-Bernard sont
passés entre nos mains pendant la soirée du 25 février 1800 (vieux
style), et que, d'ici à huit jours, ils seront entre celles du
citoyen Cadoudal.
«La chose s'est opérée à merveille, sauf la mort de votre agent et
celle du chef de brigade de Saint-Maurice; quant à M. Roland de
Montrevel, j'ai la satisfaction de vous apprendre qu'il ne lui est
rien arrivé de fâcheux. Je n'avais point oublié que c'était lui
qui m'avait introduit au Luxembourg.
«Je vous écris, citoyen ministre, parce que je présume qu'à cette
heure M. Roland de Montrevel est trop occupé de notre poursuite
pour vous écrire lui-même.
«Mais, au premier instant de repos qu'il prendra, je suis sûr que
vous recevrez de lui un rapport où il consignera tous les détails
dans lesquels je ne puis entrer, faute de temps et de facilité
pour vous écrire.
«En échange du service que je vous rends, citoyen ministre, je
vous prierai de m'en rendre un autre: c'est de rassurer sans
retard madame de Montrevel sur la vie de son fils.
«MORGAN.
«De la Maison-Blanche, route de Mâcon à Lyon, le samedi, à neuf
heures du soir.»
-- Ah! pardieu, dit Bonaparte, voilà un hardi drôle!
Puis, avec un soupir:
-- Quels capitaines et quels colonels tous ces hommes-là me
feraient! ajouta-t-il.
-- Qu'ordonne le premier consul? demanda le ministre de la police.
-- Rien; cela regarde Roland: son honneur y est engagé; et,
puisqu'il n'est pas mort, il prendra sa revanche.
-- Alors, le premier consul ne s'occupe plus de cette affaire.
-- Pas dans ce moment, du moins.
Puis, se retournant du côté de son secrétaire:
-- Nous avons bien d'autres chats à fouetter, dit-il; n'est-ce
pas, Bourrienne?
Bourrienne fit de la tête un signe affirmatif.
-- Quand le premier consul désire-t-il me revoir? demanda le
ministre.
-- Ce soir, à dix heures, soyez ici. Nous déménagerons dans huit
jours.
-- Où allez-vous?
-- Aux Tuileries.
Fouché fit un mouvement de stupéfaction.
-- C'est contre vos opinions, je le sais, dit le premier consul;
mais je vous mâcherai la besogne et vous n'aurez qu'à obéir.
Fouché salua et s'apprêta à sortir.
-- À propos! fit Bonaparte.
Fouché se retourna.
-- N'oubliez pas de prévenir madame de Montrevel que son fils est
sain et sauf; c'est le moins que vous fassiez pour le citoyen
Morgan, après le service qu'il vous a rendu.
Et il tourna le dos au ministre de la police, qui se retira en se
mordant les lèvres jusqu'au sang.
XLIV -- DÉMÉNAGEMENT
Le même jour, le premier consul, resté avec Bourrienne, lui avait
dicté lordre suivant, adressé à la garde des consuls et à
l'armée:
«Washington est mort! Ce grand homme s'est battu contre la
tyrannie; il a consolidé la liberté de l'Amérique; sa mémoire sera
toujours chère au peuple français comme à tous les hommes libres
des deux mondes, et spécialement aux soldats français qui, comme
lui et les soldats américains, se battirent pour la liberté et
l'égalité; en conséquence, le premier consul ordonne que, pendant
dix jours, des crêpes noirs seront suspendus à tous les drapeaux
et à tous les guidons de la République.»
Mais le premier consul ne comptait point se borner à cet ordre du
jour.
Parmi les moyens destinés à faciliter son passage du Luxembourg
aux Tuileries, figurait une de ces fêtes par lesquelles il savait
si bien, non seulement amuser les yeux, mais encore pénétrer les
esprits; cette fête devait avoir lieu aux Invalides, ou plutôt,
comme on disait alors, au -temple de Mars -: il s'agissait tout à
la fois d'inaugurer le buste de Washington, et de recevoir des
mains du général Lannes les drapeaux d'Aboukir.
C'était là une de ces combinaisons comme Bonaparte les comprenait,
un éclair tiré du choc de deux contrastes.
Ainsi il prenait un grand homme au monde nouveau, une victoire au
vieux monde, et il ombrageait la jeune Amérique avec les palmes de
Thèbes et de Memphis!
Au jour fixé pour la cérémonie, six mille hommes de cavalerie
étaient échelonnés du Luxembourg aux Invalides.
À huit heures, Bonaparte monta à cheval dans la grande cour du
palais consulaire, et, par la rue de Tournon, se dirigea vers les
quais, accompagné d'un état-major de généraux dont le plus vieux
n'avait pas trente-cinq ans.
Lannes marchait en tête; derrière lui, soixante guides portaient
les soixante drapeaux conquis; puis venait Bonaparte, de deux
longueurs de cheval en avant de son état-major.
Le ministre de la guerre, Berthier, attendait le cortège sous le
dôme du temple; il était appuyé à une statue de Mars au repos;
tous les ministres et conseillers d'État se groupaient autour de
lui. Aux colonnes soutenant la voûte étaient suspendus déjà les
drapeaux de Denain et de Fontenoy et ceux de la première campagne
d'Italie; deux invalides centenaires, qui avaient combattu aux
côtés du maréchal de Saxe, se tenaient, l'un à la gauche, lautre
à la droite de Berthier, comme ces cariatides des anciens jours
regardant pardessus la cime des siècles; enfin, à droite, sur une
estrade, était posé le buste de Washington que l'on devait
ombrager avec les drapeaux d'Aboukir. Sur une autre estrade, en
face de celle-là, était le fauteuil de Bonaparte.
Le long des bas-côtés du temple s'élevaient des amphithéâtres où
toute la société élégante de Paris -- celle du moins qui se
ralliait à lordre d'idées que l'on fêtait dans ce grand jour --
était venue prendre place.
À lapparition des drapeaux, des fanfares militaires firent
éclater leurs notes cuivrées sous les voûtes du temple.
Lannes entra le premier, et fit un signe aux guides, qui, montant
deux à deux les degrés de lestrade, passèrent les hampes des
drapeaux dans les tenons préparés d'avance.
Pendant ce temps, Bonaparte avait, au milieu des applaudissements,
pris place dans son fauteuil.
Alors, Lannes s'avança vers le ministre de la guerre, et, de cette
voix puissante qui savait si bien crier: «En avant!» sur les
champs de bataille:
-- Citoyen ministre, dit-il, voici tous les drapeaux de larmée
ottomane, détruite sous vos yeux à Aboukir. L'armée d'Égypte,
après avoir traversé des déserts brûlants, triomphé de la faim et
de la soif, se trouve devant un ennemi fier de son nombre et de
ses succès, et qui croit voir une proie facile dans nos troupes
exténuées par la fatigue et par des combats sans cesse
renaissants; il ignore que le soldat français est plus grand parce
qu'il sait souffrir, parce qu'il sait vaincre, et que son courage
s'irrite et s'accroît avec le danger. Trois mille Français, vous
le savez, fondent alors sur dix-huit mille barbares, les
enfoncent, les renversent, les serrent entre leurs rangs et la
mer, et la terreur que nos baïonnettes inspirent est telle, que
les musulmans, forcés à choisir leur mort, se précipitent dans les
abîmes de la Méditerranée.
«Dans cette journée mémorable furent pesés les destins de
lÉgypte, de la France et de l'Europe, sauvés par votre courage.
«Puissances coalisées, si vous osiez violer le territoire de la
France et que le général qui nous fut rendu par la victoire
d'Aboukir fît un appel à la nation, puissances coalisées, vos
succès vous seraient plus funestes que vos revers! Quel Français
ne voudrait encore vaincre sous les drapeaux du premier consul, ou
faire sous lui lapprentissage de la gloire?»
Puis, s'adressant aux invalides, auxquels la tribune du fond avait
été réservée tout entière:
«Et vous, continua-t-il d'une voix plus forte, vous braves
vétérans, honorables victimes du sort des combats, vous ne seriez
pas les derniers à voler sous les ordres de celui qui console vos
malheurs et votre gloire, et qui place au milieu de vous et sous
votre garde ces trophées conquis par votre valeur! Ah! je le sais,
braves vétérans, vous brûlez de sacrifier la moitié de la vie qui
vous reste pour votre patrie et votre liberté!»
Cet échantillon de l'éloquence militaire du vainqueur de
Montebello fut criblé d'applaudissements; trois fois le ministre
de la guerre essaya de lui répondre, trois fois les bravos
reconnaissants lui coupèrent la parole: enfin le silence se fit et
Berthier s'exprima en ces termes:
«Élever aux bords de la Seine des trophées conquis sur les rives
du Nil; suspendre aux voûtes de nos temples, à côté des drapeaux
de Vienne, de Pétersbourg et de Londres, les drapeaux bénis dans
les mosquées de Byzance et du Caire; les voir ici présentés à la
patrie par les mêmes guerriers; jeunes d'années, vieux de gloire,
que la victoire a si souvent couronnés, c'est ce qui n'appartient
qu'à la France républicaine.
«Ce n'est là, d'ailleurs, quune partie de ce qu'a fait, à la
fleur de son âge, ce héros qui, couvert des lauriers d'Europe, se
montra vainqueur devant ces pyramides du haut desquelles quarante
siècles le contemplaient, affranchissant par la victoire la terre
natale des arts, et venant y reporter, entouré de savants et de
guerriers, les lumières de la civilisation.
«Soldats, déposez dans ce temple des vertus guerrières ces
enseignes du croissant, enlevées sur les rochers de Canope par
trois mille Français à dix-huit mille guerriers aussi braves que
barbares; qu'elles y conservent le souvenir de cette expédition
célèbre dont le but et le succès semblent absoudre la guerre des
maux qu'elle cause; qu'elles y attestent, non la bravoure du
soldat français, l'univers entier en retentit, mais son
inaltérable constance, mais son dévouement sublime; que la vue de
ces drapeaux vous réjouisse et vous console, vous, guerriers, dont
les corps, glorieusement mutilés dans les champs de lhonneur, ne
permettent plus à votre courage que des voeux et des souvenirs;
que, du haut de ces voûtes, ces enseignes proclament aux ennemis
du peuple français linfluence du génie, la valeur des héros qui
les conquirent, et leur présagent aussi tous les malheurs de la
guerre s'ils restent sourds à la voix qui leur offre la paix; oui,
s'ils veulent la guerre, nous la ferons, et nous la ferons
terrible!
«La patrie, satisfaite, contemple larmée d'Orient avec un
sentiment d'orgueil.
«Cette invincible armée apprendra avec joie que les braves qui
vainquirent avec elle aient été son organe; elle est certaine que
le premier consul veille sur les enfants de la gloire; elle saura
qu'elle est lobjet des plus vives sollicitudes de la République;
elle saura que nous l'avons honorée dans nos temples, en attendant
que nous imitions, s'il le faut, dans les champs de l'Europe, tant
de vertus guerrières que nous avons vu déployer dans les déserts
brûlants de l'Afrique et de lAsie.
«Venez en son nom, intrépide général! venez, au nom de tous ces
héros au milieu desquels vous vous montrez, recevoir dans cet
embrassement le gage de la reconnaissance nationale.
«Mais, au moment de ressaisir les armes protectrices de notre
indépendance, si l'aveugle fureur des rois refuse au monde la paix
que nous lui offrons, jetons, mes camarades, un rameau de laurier
sur les cendres de Washington, de ce héros qui affranchit
l'Amérique du joug des ennemis les plus implacables de notre
liberté, et que son ombre illustre nous montre au-delà du tombeau
la gloire qui accompagne la mémoire des libérateurs de la patrie!»
Bonaparte descendit de son estrade, et, au nom de la France, fut
embrassé par Berthier.
M. de Fontanes, chargé de prononcer léloge de Washington, laissa
courtoisement s'écouler jusqu'à la dernière goutte le torrent
d'applaudissements qui semblait tomber par cascades de l'immense
amphithéâtre.
Au milieu de ces glorieuses individualités, M. de Fontanes était
une curiosité, moitié politique, moitié littéraire.
Après le 18 fructidor, il avait été proscrit avec Suard et
Laharpe; mais, parfaitement caché chez un de ses amis, ne sortant
que le soir, il avait trouvé moyen de ne pas quitter Paris.
Un accident impossible à prévoir lavait dénoncé.
Renversé sur la place du Carrousel par un cabriolet dont le cheval
s'était emporté, il fut reconnu par un agent de police qui était
accouru à son aide. Cependant Fouché, prévenu non seulement de sa
présence à Paris, mais encore de la retraite qu'il habitait, fit
semblant de ne rien savoir.
Quelques jours après le 18 brumaire, Maret, qui fut depuis duc de
Bassano, Laplace, qui resta tout simplement un homme de science,
et Regnault de Saint-Jean d'Angély, qui mourut fou, parlèrent au
premier consul de M. de Fontanes et de sa présence à Paris.
-- Présentez-le-moi, répondit simplement le premier consul.
M. de Fontanes fut présenté à Bonaparte, qui, connaissant ce
caractère souple et cette éloquence adroitement louangeuse,
l'avait choisi pour faire l'éloge de Washington et peut-être bien
un peu le sien en même temps.
Le discours de M. de Fontanes fut trop long pour que nous le
rapportions ici; mais ce que nous pouvons dire, c'est qu'il fut
tel que le désirait Bonaparte.
Le soir, il y eut grande réception au Luxembourg. Pendant la
cérémonie, le bruit avait couru d'une installation probable du
premier consul aux Tuileries; les plus hardis ou les plus curieux
en hasardèrent quelques mots à Joséphine; mais la pauvre femme,
qui avait encore sous les yeux la charrette et l'échafaud de
Marie-Antoinette, répugnait instinctivement à tout ce qui la
pouvait rapprocher de la royauté; elle hésitait donc à répondre,
renvoyant les questionneurs à son mari.
Puis, il y avait une autre nouvelle qui commençait à circuler et
qui faisait contrepoids à la première.
Murat avait demandé en mariage mademoiselle Caroline Bonaparte.
Or, ce mariage, s'il devait se faire, ne se faisait pas tout seul.
Bonaparte avait eu un moment de brouille, nous devrions dire une
année de brouille, avec celui qui aspirait à l'honneur de devenir
son beau-frère.
Le motif de cette brouille va paraître un peu bien étrange à nos
lecteurs.
Murat, le lion de l'armée, Murat, dont le courage est devenu
proverbial, Murat, que l'on donnerait à un sculpteur comme le
modèle à prendre pour la statue du dieu de la guerre, Murat, un
jour qu'il avait mal dormi ou mal déjeuné, avait eu une
défaillance.
C'était devant Mantoue, dans laquelle Wurmser, après la bataille
de Rivoli, avait été forcé de s'enfermer avec vingt-huit mille
hommes. Le général Miollis, avec quatre mille seulement, devait
maintenir le blocus de la place; or, pendant une sortie que
tentaient les Autrichiens, Murat, à la tête de cinq cents hommes,
reçut l'ordre d'en charger trois mille.
Murat chargea, mais mollement.
Bonaparte, dont il était l'aide de camp, en fut tellement irrité,
qu'il l'éloigna de sa personne.
Ce fut pour Murat un désespoir d'autant plus grand, que, dès cette
époque, il avait le désir, sinon l'espoir, de devenir le beau-
frère de son général: il était amoureux de Caroline Bonaparte.
Comment cet amour lui était-il venu?
Nous le dirons en deux mots:
Peut-être ceux qui lisent chacun de nos livres isolément
s'étonnent-ils que nous appuyions parfois sur certains détails qui
semblent un peu étendus pour le livre même dans lequel ils se
trouvent.
C'est que nous ne faisons pas un livre isolé; mais, comme nous
l'avons dit déjà, nous remplissons ou nous essayons de remplir un
cadre immense.
Pour nous, la présence de nos personnages n'est point limitée à
lapparition qu'ils font dans un livre; celui que vous voyez aide
de camp dans cet ouvrage, vous le retrouverez roi dans un second,
proscrit et fusillé dans un troisième.
Balzac a fait une grande et belle oeuvre à cent faces, intitulée
la -Comédie humaine.-
Notre oeuvre, à nous, commencée en même temps que la sienne, mais
que nous ne qualifions pas, bien entendu, peut s'intituler -le
Drame de la France.-
Revenons à Murat.
Disons comment cet amour, qui influa d'une façon si glorieuse et
peut-être si fatale sur sa destinée, lui était venu.
Murat, en 1796, avait été envoyé à Paris et chargé de présenter au
Directoire les drapeaux pris par l'armée française aux combats de
Dego et de Mondovi; pendant ce voyage, il fit la connaissance de
madame Bonaparte et de madame Tallien.
Chez madame Bonaparte, il retrouva mademoiselle Caroline
Bonaparte.
Nous disons retrouva, car ce n'était point la première fois qu'il
rencontrait celle avec laquelle il devait partager la couronne de
Naples: il l'avait déjà vue à Rome chez son frère Joseph, et là,
malgré la rivalité d'un jeune et beau prince romain, il avait été
remarqué par elle.
Les trois femmes se réunirent et obtinrent du Directoire le grade
de général de brigade pour Murat.
Murat retourna à l'armée d'Italie, plus amoureux que jamais de
mademoiselle Bonaparte, et, malgré son grade de général de
brigade, sollicita et obtint la faveur immense pour lui de rester
aide de camp du général en chef.
Par malheur arriva cette fatale sortie de Mantoue, à la suite de
laquelle il tomba dans la disgrâce de Bonaparte.
Cette disgrâce eut un instant tous les caractères d'une véritable
inimitié.
Bonaparte le remercia de ses services comme aide de camp et le
plaça dans la division de Neille, puis dans celle de Baraguey-
d'Hilliers.
Il en résulta que, quand Bonaparte revint à Paris après le traité
de Tolentino, Murat ne fut pas du voyage.
Ce n'était point l'affaire du -triumféminat- qui avait pris sous
sa protection le jeune général de brigade.
Les trois belles solliciteuses se mirent en campagne, et, comme il
était question de l'expédition d'Égypte, elles obtinrent du
ministère de la guerre que Murat fît partie de l'expédition.
Il s'embarqua sur le même bâtiment que Bonaparte, c'est-à-dire à
bord de -l'Orient, -mais pas une seule fois pendant la traversée
Bonaparte ne lui adressa la parole.
Débarqué à Alexandrie, Murat ne put d'abord rompre la barrière de
glace qui le séparait de son général, lequel, pour l'éloigner de
lui plutôt encore que pour lui donner l'occasion de se signaler,
l'opposa à Mourad-Bey.
Mais, dans cette campagne, Murat fit de tels prodiges de valeur,
il effaça, par de telles témérités, le souvenir d'un moment de
mollesse, il chargea si intrépidement, si follement à Aboukir, que
Bonaparte n'eut pas le courage de lui garder plus longtemps
rancune.
En conséquence, Murat était revenu en France avec Bonaparte; Murat
avait puissamment coopéré au 18 et surtout au 19 brumaire; Murat
était donc rentré en pleine faveur, et, comme preuve de cette
faveur, avait reçu le commandement de la garde des consuls.
Il avait cru que c'était le moment de faire l'aveu de son amour
pour mademoiselle Bonaparte, amour parfaitement connu de
Joséphine, qui l'avait favorisé.
Joséphine avait eu deux raisons pour cela.
D'abord, elle était femme dans toute la charmante acception du
mot, c'est-à-dire que toutes les douces passions de la femme lui
étaient sympathiques; Joachim aimait Caroline, Caroline aimait
Murat, c'était déjà chose suffisante pour qu'elle protégeât cet
amour.
Puis Joséphine était détestée des frères de Bonaparte; elle avait
des ennemis acharnés dans Joseph et Lucien; elle n'était pas
fâchée de se faire deux amis dévoués dans Murat et Caroline.
Elle encouragea donc Murat à s'ouvrir à Bonaparte.
Trois jours avant la cérémonie que nous avons racontée plus haut,
Murat était donc entré dans le cabinet de Bonaparte, et, après de
longues hésitations et des détours sans fin, il en était arrivé à
lui exposer sa demande.
Selon toute probabilité, cet amour des deux jeunes gens l'un pour
l'autre n'était point une nouvelle pour le premier consul.
Celui-ci accueillit l'ouverture avec une gravité sévère et se
contenta de répondre qu'il y songerait.
La chose méritait que l'on y songeât, en effet: Bonaparte était
issu d'une famille noble, Murat était le fils d'un aubergiste.
Cette alliance, dans un pareil moment, avait une grande
signification.
Le premier consul, malgré la noblesse de sa famille, malgré le
rang élevé qu'il avait conquis, était-il, non seulement assez
républicain, mais encore assez démocrate pour mêler son sang à un
sang roturier?
Il ne réfléchit pas longtemps: son sens si profondément droit, son
esprit si parfaitement logique lui dirent qu'il avait tout intérêt
à le faire, et, le jour même, il donna son consentement au mariage
de Murat et de Caroline.
Les deux nouvelles de ce mariage et du déménagement pour les
Tuileries furent donc lancées en même temps dans le public; l'une
devait servir de contrepoids à l'autre.
Le premier consul allait occuper la résidence des anciens rois,
coucher dans le lit des Bourbons, comme on disait à cette époque;
mais il donnait sa soeur au fils d'un aubergiste.
Maintenant, quelle dot apportait au héros d'Aboukir la future
reine de Naples?
Trente mille francs en argent et un collier de diamants que le
premier consul prenait à sa femme, étant trop pauvre pour en
acheter un. Cela faisait un peu grimacer Joséphine, qui tenait
fort à son collier de diamants, mais cela répondait
victorieusement à ceux qui disaient que Bonaparte avait fait sa
fortune en Italie; et puis pourquoi Joséphine avait-elle pris si
fort à coeur les intérêts des futurs époux! Elle avait voulu le
mariage, elle devait contribuer à la dot.
Il résulta de cette habile combinaison que, le jour -où les
consuls -quittèrent le Luxembourg (30 pluviôse an VIII) pour se
rendre au palais du -gouvernement, -escortés par le -fils d'un
aubergiste -devenu beau-frère de Bonaparte, ceux qui virent passer
le cortège ne songèrent qu'à l'admirer et à l'applaudir.
Et, en effet, c'étaient des cortèges admirables et dignes
d'applaudissements que ceux qui avaient à leur tête un homme comme
Bonaparte et dans leurs rangs des hommes comme Murat, comme
Moreau, comme Brune, comme Lannes, comme Junot, comme Duroc, comme
Augereau, et comme Masséna.
Une grande revue était commandée pour ce jour-là, dans la cour du
Carrousel; madame Bonaparte devait y assister, non pas du balcon
de l'horloge, le balcon de l'horloge était trop royal, mais des
appartements occupés par Lebrun, c'est-à-dire du pavillon de
Flore.
Bonaparte partit à une heure précise du palais du Luxembourg,
escorté de trois mille hommes d'élite, au nombre desquels le
superbe régiment des guides, créé depuis trois ans, à propos d'un
danger couru par Bonaparte dans ses campagnes d'Italie: après le
passage du Mincio, il se reposait, harassé de fatigue, dans un
petit château, et se disposait à y prendre un bain, quand un
détachement autrichien, en fuite et se trompant de direction,
envahit le château, gardé par les sentinelles seulement; Bonaparte
n'avait eu que le temps de s'enfuir en chemise!
Un embarras qui mérite la peine d'être rapporté s'était présenté
le matin de cette journée du 30 pluviôse.
Les généraux avaient bien leurs chevaux, les ministres leurs
voitures; mais les autres fonctionnaires n'avaient point encore
jugé opportun de faire une pareille dépense.
Les voitures manquaient donc.
On y suppléa en louant des fiacres dont on couvrit les numéros
avec du papier de la même couleur que la caisse.
La voiture seule du premier consul était attelée de six chevaux
blancs; mais, comme les trois consuls étaient dans la même
voiture, Bonaparte et Cambacérès au fond, Lebrun sur le devant, ce
n'était, à tout prendre, que deux chevaux par consul.
D'ailleurs, ces six chevaux blancs, donnés par l'empereur François
au général en chef Bonaparte après le traité de Campo-Formio,
n'étaient-ils pas eux-mêmes un trophée?
La voiture traversa une partie de Paris en suivant la rue de
Thionville, le quai Voltaire et le pont Royal.
À partir du guichet du Carrousel jusqu'à la grande porte des
Tuileries, la garde des consuls formait la haie.
En passant sous la porte du guichet, Bonaparte leva la tête et lut
l'inscription qui s'y trouvait.
Cette inscription était conçue en ces termes:
10 AOÛT 1792
-LA ROYAUTÉ EST ABOLIE EN FRANCE-
-ET NE SE RELÈVERA JAMAIS-
Un imperceptible sourire contracta les lèvres du premier consul.
À la porte des Tuileries, Bonaparte descendit de voiture et sauta
en selle pour passer la troupe en revue.
Lorsqu'on le vit sur son cheval de bataille, les applaudissements
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