Dix ou douze républicains s'élancèrent hors des rangs contre
autant de Chouans.
Ce fut une lutte terrible, corps à corps, dans laquelle les
Chouans, avec leurs couteaux, devaient avoir l'avantage.
Tout à coup, Cadoudal se retrouva debout, un pistolet de chaque
main; c'était la mort de deux hommes: deux hommes tombèrent.
Puis, par la brèche de ces dix ou douze hommes, il se précipita
avec trente.
Il avait ramassé un fusil de munition, il s'en servait comme d'une
massue et à chaque coup abattait un homme.
Il troua le bataillon et reparut de l'autre côté.
Puis, comme un sanglier qui revient sur un chasseur culbuté et qui
lui fouille les entrailles, il rentra dans la blessure béante en
l'élargissant.
Dès lors, tout fut fini.
Le général Hatry rallia à lui une vingtaine d'hommes, et, la
baïonnette en avant, fonça sur le cercle qui l'enveloppait; il
marchait à pied à la tête de ses vingt soldats; son cheval avait
été éventré.
Dix hommes tombèrent avant d'avoir rompu ce cercle.
Le général se trouva de l'autre côté du cercle.
Les Chouans voulurent le poursuivre.
Mais Cadoudal, d'une voix de tonnerre:
-- Il ne fallait pas le laisser passer, cria-t-il: mais, du moment
où il a passé, qu'il se retire librement.
Les Chouans obéirent avec la religion qu'ils avaient pour les
paroles de leur chef.
-- Et maintenant, cria Cadoudal, que le feu cesse; plus de morts:
des prisonniers.
Les Chouans se resserrèrent, enveloppant le monceau de morts et
les quelques vivants plus ou moins blessés qui s'agitaient au
milieu des cadavres.
Se rendre, c'était encore combattre dans cette guerre, où, de part
et d'autre, on fusillait les prisonniers: d'un côté, parce qu'on
regardait Chouans et Vendéens comme des brigands; de l'autre côté,
parce qu'on ne savait où les mettre.
Les républicains jetèrent loin d'eux leurs fusils pour ne pas les
rendre.
Lorsqu'on s'approcha d'eux, tous avaient la giberne ouverte.
Ils avaient brûlé jusquà leur dernière cartouche.
Cadoudal s'achemina vers Roland.
Pendant toute cette lutte suprême, le jeune homme était resté
assis, et, les yeux fixés sur le combat, les cheveux mouillés de
sueur, la poitrine haletante, il avait attendu.
Puis, quand il avait vu venir la fortune contraire, il avait
laissé tomber sa tête dans ses mains, et était demeuré le front
courbé vers la terre.
Cadoudal arriva jusqu'à lui sans quil parut entendre le bruit de
ses pas; il lui toucha l'épaule: le jeune homme releva lentement
la tête sans essayer de cacher deux larmes qui roulaient sur ses
joues.
-- Général! dit Roland, disposez de moi, je suis votre prisonnier.
-- On ne fait pas prisonnier un ambassadeur du premier consul,
répondit Cadoudal en riant, mais on le prie de rendre un service.
-- Ordonnez, général!
-- Je manque dambulance pour les blessés, je manque de prison
pour les prisonniers; chargez-vous de ramener à Vannes les soldats
républicains prisonniers ou blessés.
-- Comment, général? s'écria Roland.
-- C'est à vous que je les donne, ou plutôt à vous que je les
confie; je regrette que votre cheval soit mort, je regrette que le
mien ait été tué; mais il vous reste celui de Branche-d'or,
acceptez-le.
Le jeune homme fit un mouvement.
-- Jusqu'à ce que vous ayez pu vous en procurer un autre, bien
entendu, fit Cadoudal en s'inclinant.
Roland comprit qu'il fallait être, par la simplicité du moins, à
la hauteur de celui auquel il avait affaire.
-- Vous reverrai-je, général? demanda-t-il en se levant.
-- J'en doute, monsieur; mes opérations m'appellent sur la côte de
Port-Louis, votre devoir vous appelle au Luxembourg.
-- Que dirai-je au premier consul, général?
-- Ce que vous avec vu, monsieur; il jugera entre la diplomatie de
labbé Bernier et celle de Georges Cadoudal.
-- Daprès ce que j'ai vu, monsieur, je doute que vous ayez jamais
besoin de moi, dit Roland, mais, en tout cas, souvenez-vous que
vous avez un ami près du premier consul.
Et il tendit la main à Cadoudal.
Le chef royaliste la lui prit avec la même franchise et le même
abandon quil l'avait fait avant le combat.
-- Adieu, monsieur de Montrevel, lui dit-il, je n'ai point à vous
recommander, n'est-ce pas, de justifier le général Hatry? Une
semblable défaite est aussi glorieuse qu'une victoire.
Pendant ce temps, on avait amené au colonel républicain le cheval
de Branche-d'or.
Il sauta en selle.
-- À propos, lui dit Cadoudal, informez-vous un peu, en passant à
la Roche-Bernard, de ce qu'est devenu le citoyen Thomas Millière.
-- Il est mort, répondit une voix.
Coeur-de-Roi et ses quatre hommes, couverts de sueur et de boue,
venaient d'arriver, mais trop tard pour prendre part à la
bataille.
Roland promena un dernier regard sur le champ de bataille, poussa
un soupir, et, jetant un adieu à Cadoudal, partit au galop, et à
travers champs, pour aller attendre sur la route de Vannes la
charrette de blessés et de prisonniers qu'il était chargé de
reconduire au général Hatry. Cadoudal avait fait donner un écu de
six livres à chaque homme.
Roland ne put s'empêcher de penser que c'était avec l'argent du
Directoire, acheminé vers l'ouest par Morgan et ses compagnons,
que le chef royaliste faisait ses libéralités.
XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE
La première visite de Roland, en arrivant à Paris, fut pour le
premier consul; il lui apportait la double nouvelle de la
pacification de la Vendée, mais de l'insurrection plus ardente que
jamais de la Bretagne.
Bonaparte connaissait Roland: le triple récit de l'assassinat de
Thomas Millière, du jugement de l'évêque Audrein et du combat de
Grandchamp, produisit donc sur lui une profonde impression; il y
avait, d'ailleurs, dans la narration du jeune homme, une espèce de
désespoir sombre auquel il ne pouvait se tromper.
Roland était désespéré d'avoir manqué cette nouvelle occasion de
se faire tuer.
Puis il lui paraissait qu'un pouvoir inconnu veillait sur lui,
qu'il sortait sain et sauf de dangers où d'autres laissaient leur
vie; où sir John avait trouvé douze juges et un jugement à mort,
lui n'avait trouvé qu'un fantôme, invulnérable, c'est vrai, mais
inoffensif.
Il s'accusa avec amertume d'avoir cherché un combat singulier avec
Georges Cadoudal, combat prévu par celui-ci, au lieu de s'être
jeté dans la mêlée générale, où, du moins, il eût pu tuer ou être
tué.
Le premier consul le regardait avec inquiétude tandis qu'il
parlait; il trouvait persistant dans son coeur ce désir de mort
qu'il avait cru voir guérir par le contact de la terre natale, par
les embrassements de la famille.
Il s'accusa pour innocenter, pour exalter le général Hatry; mais,
juste et impartial comme un soldat, il fit à Cadoudal la part de
courage et de générosité que méritait le général royaliste.
Bonaparte l'écouta gravement, presque tristement; autant il était
ardent à la guerre étrangère, pleine de rayonnements glorieux,
autant il répugnait à cette guerre intestine où le pays verse son
propre sang, déchire ses propres entrailles.
C'était dans ce cas qu'il lui paraissait que la négociation devait
être substituée à la guerre.
Mais comment négocier avec un homme comme Cadoudal?
Bonaparte n'ignorait point tout ce qu'il y avait en lui de
séductions personnelles lorsqu'il voulait y mettre un peu de bonne
volonté; il prit la résolution de voir Cadoudal, et, sans en rien
dire à Roland, compta sur lui pour cette entrevue lorsque l'heure
en serait arrivée.
En attendant, il voulait savoir si Brune, dans les talents
militaires duquel il avait une grande confiance, serait plus
heureux que ses prédécesseurs.
Il congédia Roland après lui avoir annoncé l'arrivée de sa mère,
et son installation dans la petite maison de la rue de la
Victoire.
Roland sauta dans une voiture et se fit conduire à l'hôtel.
Il y trouva madame de Montrevel, heureuse et fière autant que
puisse l'être une femme et une mère.
Édouard était installé de la veille au Prytanée français.
Madame de Montrevel s'apprêtait à quitter Paris pour retourner
auprès d'Amélie, dont la santé continuait de lui donner des
inquiétudes.
Quant à sir John, il était non seulement hors de danger, mais à
peu près guéri; il était à Paris, était venu pour faire une visite
à madame de Montrevel, l'avait trouvée sortie pour conduire
Édouard au Prytanée, et avait laissé sa carte.
Sur cette carte était son adresse. Sir John logeait rue de
Richelieu, hôtel Mirabeau.
Il était onze heures du matin: c'était l'heure du déjeuner de sir
John; Roland avait toute chance de le rencontrer à cette heure. Il
remonta en voiture et ordonna au cocher de toucher à l'hôtel
Mirabeau.
Il trouva sir John, en effet, devant une table servie à
l'anglaise, chose rare à cette époque, et buvant de grandes tasses
de thé, et mangeant des côtelettes saignantes.
En apercevant Roland, sir John jeta un cri de joie, se leva et
courut au-devant de lui.
Roland avait pris, pour cette nature exceptionnelle où les
qualités du coeur semblaient prendre à tâche de se cacher sous les
excentricités nationales, un sentiment de profonde affection.
Sir John était pâle et amaigri; mais, du reste, il se portait à
merveille.
Sa blessure était complètement cicatrisée, et, à part une
oppression qui allait chaque jour diminuant et qui bientôt devait
disparaître tout à fait, il était tout prêt à recouvrer sa
première santé.
Lui, de son côté, fit à Roland des tendresses que l'on eût été
bien loin d'attendre de cette nature concentrée, et prétendit que
la joie qu'il éprouvait de le revoir allait lui rendre ce
complément de santé qui lui manquait.
Et d'abord, il offrit à Roland de partager son repas, en
s'engageant à le faire servir à la française.
Roland accepta; mais, comme tous les soldats qui avaient fait ces
rudes guerres de la Révolution où le pain manquait souvent, Roland
était peu gastronome, et il avait pris l'habitude de manger de
toutes les cuisines, dans la prévoyance des jours où il n'aurait
pas de cuisine du tout.
L'attention de sir John de le faire servir à la française fut donc
une attention à peu près perdue.
Mais ce qui ne fut point perdu, ce que remarqua Roland, ce fut la
préoccupation de sir John.
Il était évident que son ami avait sur les lèvres un secret qui
hésitait à en sortir.
Roland pensa qu'il fallait l'y aider.
Aussi, le déjeuner arrivé à sa dernière période, Roland, avec
cette franchise qui allait chez lui presque jusqu'à la brutalité,
appuyant ses coudes sur la table et son menton entre ses deux
mains:
-- Eh bien! fit-il, mon cher lord, vous avez donc à dire à votre
ami Roland quelque chose que vous n'osez pas lui dire?
Sir John tressaillit, et, de pâle qu'il était, devint pourpre.
-- Peste! continua Roland, il faut que cela vous paraisse bien
difficile; mais, si vous avez beaucoup de choses à me demander,
sir John, j'en sais peu, moi, que j'aie le droit de vous refuser.
Parlez donc, je vous écoute.
Et Roland ferma les yeux, comme pour concentrer toute son
attention sur ce qu'allait lui dire sir John.
Mais, en effet, c'était, au point de vue de lord Tanlay, quelque
chose sans doute de bien difficile à dire, car, au bout d'une
dizaine de secondes, voyant que sir John restait muet, Roland
rouvrit les yeux.
Sir John était redevenu pâle; seulement, il était redevenu plus
pâle qu'il n'était avant de devenir rouge.
Roland lui tendit la main.
-- Allons, dit-il, je vois que vous voulez vous plaindre à moi de
la façon dont vous avez été traité au château des Noires-
Fontaines.
-- Justement, mon ami; attendu que de mon séjour dans ce château
datera le bonheur ou le malheur de ma vie.
Roland regarda fixement sir John.
-- Ah! pardieu! dit-il, serais-je assez heureux?...
Et il s'arrêta, comprenant qu'au point de vue ordinaire de la
société, il allait commettre une faute d'inconvenance.
-- Oh! dit sir John, achevez mon cher Roland.
-- Vous le voulez?
-- Je vous en supplie.
-- Et si je me trompe? si je dis une niaiserie?
-- Mon ami, mon ami, achevez.
-- Eh bien! je disais, milord, serais-je assez heureux pour que
Votre Seigneurie fit à ma soeur l'honneur d'être amoureuse d'elle?
Sir John jeta un cri de joie, et, d'un mouvement si rapide qu'on
l'en eût cru, lui, l'homme flegmatique, complètement incapable, il
se précipita dans les bras de Roland.
-- Votre soeur est un ange, mon cher Roland, s'écria-t-il, et je
l'aime de toute mon âme!
-- Vous êtes complètement libre, Milord?
-- Complètement; depuis douze ans, je vous l'ai dit, je jouis de
ma fortune, et cette fortune est de vingt-cinq mille livres
sterling par an.
-- C'est beaucoup trop, mon cher, pour une femme qui n'a à vous
apporter qu'une cinquantaine de mille francs.
-- Oh! fit l'Anglais avec cet accent national qu'il retrouvait
parfois dans les grandes émotions, s'il faut se défaire de la
fortune, on s'en défera.
-- Non, dit en riant Roland, c'est inutile; vous êtes riche, c'est
un malheur; mais qu'y faire?... Non, là n'est point la question.
Vous aimez ma soeur?
-- Oh! j'adore elle.
-- Mais elle, reprit Roland parodiant l'anglicisme de son ami,
aime-t-elle vous, ma soeur?
--Vous comprenez bien, reprit sir John, que je ne le lui ai pas
demandé; je devais, avant toute chose, mon cher Roland, m'adresser
à vous, et, si la chose vous agréait, vous prier de plaider ma
cause près de votre mère; puis, votre aveu à tous deux obtenu,
alors je me déclarais, ou plutôt, mon cher Roland, vous me
déclariez, car, moi, je n'oserais jamais.
-- Alors, c'est moi qui reçois votre première confidence?
-- Vous êtes mon meilleur ami, c'est trop juste.
-- Eh bien! mon cher, vis-à-vis de moi, votre procès est gagné
naturellement.
-- Restent votre mère et votre soeur.
-- C'est tout un. Vous comprenez: ma mère laissera Amélie
entièrement libre de son choix, et je n'ai pas besoin de vous dire
que, si ce choix se porte sur vous, elle en sera parfaitement
heureuse; mais il reste quelqu'un que vous oubliez.
-- Qui cela? demanda sir John en homme qui a longtemps pesé dans
sa tête les chances contraires et favorables à un projet, qui
croit les avoir toutes passées en revue, et auquel on présente un
nouvel obstacle qu'il n'attendait pas.
-- Le premier consul, fit Roland.
-- -God...!- laissa échapper l'Anglais avalant la moitié du juron
national.
-- Il m'a justement, avant mon départ pour la Vendée, continua
Roland, parlé du mariage de ma soeur, me disant que cela ne nous
regardait plus, ma mère ni moi, mais bien lui-même.
-- Alors, dit sir John, je suis perdu.
-- Pourquoi cela?
-- Le premier consul, il n'aime pas les Anglais.
-- Dites que les Anglais n'aiment pas le premier consul.
-- Mais qui parlera de mon désir au premier consul?
-- Moi.
-- Et vous parlerez de ce désir comme d'une chose qui vous est
agréable, à vous?
-- Je ferai de vous une colombe de paix entre les deux nations,
dit Roland en se levant.
-- Oh! merci, s'écria sir John en saisissant la main du jeune
homme.
Puis, avec regret:
-- Et vous me quittez?
-- Cher ami, j'ai un congé de quelques heures: j'en ai donné une à
ma mère, deux à vous, j'en dois une à votre ami Édouard... Je vais
l'embrasser et recommander à ses maîtres de le laisser se cogner
tout à son aise avec ses camarades; puis je rentre au Luxembourg.
-- Eh bien, portez-lui mes compliments, et dites-lui que je lui ai
commandé une paire de pistolets, afin qu'il n'ait plus besoin,
quand il sera attaqué par des brigands, de se servir des pistolets
du conducteur.
Roland regarda sir John.
-- Qu'est-ce encore? demanda-t-il.
-- Comment! vous ne savez pas?
-- Non; qu'est-ce que je ne sais pas?
-- Une chose qui a failli faire mourir de terreur notre pauvre
Amélie!
-- Quelle chose?
-- L'attaque de la diligence.
-- Mais quelle diligence?
-- Celle où était votre mère.
-- La diligence où était ma mère?
-- Oui.
-- La diligence où était ma mère a été arrêtée?
-- Vous avez vu madame de Montrevel, et elle ne vous a rien dit?
-- Pas un mot de cela, du moins.
-- Eh bien, mon cher Édouard a été un héros; comme personne ne se
défendait, lui s'est défendu. Il a pris les pistolets du
conducteur et a fait feu.
-- Brave enfant! s'écria Roland.
-- Oui; mais par malheur, ou par bonheur, le conducteur avait eu
la précaution d'enlever les balles; Édouard a été caressé par
MM. les Compagnons de Jéhu, comme étant le brave des braves, mais
il n'a tué ni blessé personne.
-- Et vous êtes sûr de ce que vous me dites là?
-- Je vous répète que votre soeur a pensé en mourir d'effroi.
-- C'est bien, dit Roland.
-- Quoi, c'est bien? fit sir John.
-- Oui... raison de plus pour que je voie Édouard.
-- Qu'avez-vous encore?
-- Un projet.
-- Vous m'en ferez part.
-- Ma foi, non; mes projets, à moi, ne tournent pas assez bien
pour vous.
-- Cependant vous comprenez, cher Roland, s'il y avait une
revanche à prendre?
-- Eh bien, je la prendrai pour nous deux; vous êtes amoureux, mon
cher lord, vivez dans votre amour.
-- Vous me promettez toujours votre appui?
-- C'est convenu; j'ai le plus grand désir de vous appeler mon
frère.
-- Êtes-vous las de m'appeler votre ami?
-- Ma foi, oui: c'est trop peu.
-- Merci.
Et tous deux se serrèrent la main et se séparèrent.
Un quart d'heure après, Roland était au Prytanée français, situé
où est situé aujourd'hui le lycée Louis-le-Grand, c'est-à-dire
vers le haut de la rue Saint-Jacques, derrière la Sorbonne.
Au premier mot que lui dit le directeur de l'établissement, Roland
vit que son jeune frère avait été recommandé tout
particulièrement.
On fit venir l'enfant.
Édouard se jeta dans les bras de son grand frère avec cet élan
d'adoration qu'il avait pour lui.
Roland, après les premiers embrassements, mit la conversation sur
l'arrestation de la diligence.
Si madame de Montrevel n'avait rien dit, si lord Tanlay avait été
sobre de détails, il n'en fut pas de même d'Édouard.
Cette arrestation de diligence, c'était son Iliade à lui.
Il raconta la chose à Roland dans ses moindres détails, la
connivence de Jérôme avec les bandits, les pistolets chargés, mais
à poudre seulement, l'évanouissement de sa mère, les secours
prodigués pendant cet évanouissement par ceux-là mêmes qui
l'avaient causé, son nom de baptême connu des agresseurs, enfin le
masque un instant tombé du visage de celui qui portait secours à
madame de Montrevel, ce qui faisait que madame de Montrevel avait
dû voir le visage de celui qui la secourait.
Roland s'arrêta surtout à ce dernier détail.
Puis vint, racontée par l'enfant, la relation de l'audience du
premier consul, comment celui-ci l'avait embrassé, caressé, choyé,
et enfin recommandé au directeur du Prytanée français.
Roland apprit de l'enfant tout ce qu'il en voulait savoir, et,
comme il n'y a que cinq minutes de chemin de la rue Saint-Jacques
au Luxembourg, il était au Luxembourg cinq minutes après.
XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE
Lorsque Roland rentra au Luxembourg, la pendule du palais marquait
une heure et un quart de l'après-midi.
Le premier consul travaillait avec Bourrienne.
Si nous ne faisions qu'un simple roman, nous nous hâterions vers
le dénouement, et, pour y arriver plus vite, nous négligerions
certains détails dont, assure-t-on, les grandes figures
historiques peuvent se passer.
Ce n'est point notre avis.
Du jour où nous avons mis la main à la plume -- et il y aura de
cela bientôt trente ans -- soit que notre pensée se concentrât
dans un drame, soit qu'elle s'étendît dans un roman, nous avons eu
un double but: instruire et amuser.
Et nous disons instruire d'abord; car lamusement, chez nous, n'a
été qu'un masque à l'instruction.
Avons-nous réussi? Nous le croyons.
Nous allons tantôt avoir parcouru avec nos récits, à quelque date
qu'ils se soient rattachés, une période immense: entre la
-Comtesse de Salisbury- et le -Comte de Monte-Cristo-, cinq
siècles et demi se trouvent enfermés.
Eh bien, nous avons la prétention davoir, sur ces cinq siècles et
demi, appris à la France autant dhistoire quaucun historien.
Il y a plus: quoique notre opinion soit bien connue, quoique, sous
les Bourbons de la branche cadette, sous la république comme sous
le gouvernement actuel, nous l'ayons toujours proclamée hautement,
nous ne croyons pas que cette opinion se soit jamais manifestée
intempestivement, ni dans nos drames ni dans nos livres.
Nous admirons le marquis de Posa dans le -Don Carlos -de
Schiller; mais, à la place de Schiller, nous n'eussions pas
anticipé sur l'esprit des temps, au point de placer un philosophe
du XVIIIe siècle au milieu de héros du XVIe, un encyclopédiste à
la cour de Philippe II.
Ainsi, de même que nous avons été -- littérairement parlant --
monarchiste sous la monarchie, républicain sous la république,
nous sommes aujourd'hui reconstructeurs sous le consulat.
Cela n'empêche point notre pensée de planer au-dessus des hommes
et au-dessus de l'époque, et de faire à chacun sa part dans le
bien comme dans le mal.
Or, cette part, nul n'a le droit, excepté Dieu, de la faire à lui
tout seul. Ces rois d'Égypte qui, au moment d'être livrés à
l'inconnu, étaient jugés au seuil de leur tombeau, n'étaient point
jugés par un homme, mais par un peuple.
C'est pour cela qu'on a dit: «Le jugement du peuple est le
jugement de Dieu.»
Historien, romancier, poète, auteur dramatique, nous ne sommes
rien autre chose qu'un de ces présidents de jury qui,
impartialement, résument les débats et laissent les jurés
prononcer le jugement.
Le livre, c'est le résumé.
Les lecteurs, c'est le jury.
C'est pourquoi, ayant à peindre une des figures les plus
gigantesques, non seulement du monde moderne, mais encore de tous
les temps, ayant à la peindre à lépoque de sa transition, c'est-
à-dire au moment où Bonaparte se fait Napoléon, où le général se
fait empereur; c'est pourquoi, disons-nous, dans la crainte d'être
injuste, nous abandonnons les appréciations pour y substituer des
faits.
Nous ne sommes pas de lavis de ceux qui disent, c'était Voltaire
qui disait cela: «Il n'y a pas de héros pour son valet de
chambre.»
C'est possible, quand le valet de chambre est myope ou envieux,
deux infirmités qui se ressemblent plus qu'on ne le pense.
Nous soutenons, nous, qu'un héros peut devenir un bon homme, mais
qu'un bon homme, pour être bon homme, n'en est pas moins un héros.
Qu'est-ce qu'un héros en face du public? Un homme dont le génie
l'emporte momentanément sur le coeur.
Qu'est-ce qu'un héros dans l'intimité?
Un homme dont le coeur l'emporte momentanément sur le génie.
Historiens, jugez le génie.
Peuple, juge le coeur.
Qui a jugé Charlemagne? Les historiens.
Qui a jugé Henri IV? Le peuple.
Lequel à votre avis est le mieux jugé?
Eh bien, pour qu'un jugement soit juste, pour que le tribunal
d'appel, qui n'est autre chose que la postérité, confirme l'arrêt
des contemporains, il ne faut point éclairer un seul côté de la
figure que l'on a à peindre: il faut en faire le tour, et, là où
ne peut arriver le soleil, porter le flambeau et même la bougie.
Revenons à Bonaparte.
Il travaillait, nous l'avons dit, avec Bourrienne.
Quelle était la division du temps pour le premier consul au
Luxembourg?
Il se levait de sept à huit heures du matin, appelait aussitôt un
de ses secrétaires, Bourrienne de préférence, travaillait avec lui
jusqu'à dix heures. À dix heures, on venait annoncer que le
déjeuner était servi; Joséphine, Hortense et Eugène attendaient ou
se mettaient à table en famille, c'est-à-dire avec les aides de
camp de service et Bourrienne. Après le déjeuner, on causait avec
les commensaux et les invités, s'il y en avait; une heure était
consacrée à cette causerie, à laquelle venaient prendre part,
d'habitude, les deux frères du premier consul, Lucien et Joseph,
Regnault de Saint-Jean d'Angély, Boulay (de la Meurthe), Monge,
Berthollet, Laplace, Arnault. Vers midi arrivait Cambacérès. En
général, Bonaparte consacrait une demi-heure à son chancelier;
puis, tout à coup, sans transition, il se levait, disant:
-- Au revoir, Joséphine! au revoir, Hortense!... Bourrienne,
allons travailler.
Ces paroles, qui revenaient à peu près régulièrement et dans les
mêmes termes tous les jours à la même heure, une fois prononcées,
Bonaparte sortait du salon et rentrait dans son cabinet.
Là, aucune méthode de travail nétait adoptée; c'était une affaire
d'urgence ou de caprice: ou Bonaparte dictait, ou Bourrienne
faisait une lecture; après quoi, le premier consul se rendait au
conseil.
Dans les premiers mois, il était obligé, pour s'y rendre, de
traverser la cour du petit Luxembourg; ce qui, par les temps
pluvieux, le mettait de mauvaise humeur; mais, vers la fin de
décembre, il avait pris le parti de faire couvrir la cour. Aussi,
depuis cette époque, rentrait-il presque toujours en chantant dans
son cabinet.
Bonaparte chantait presque aussi faux que Louis XV.
Une fois rentré chez lui, il examinait le travail qu'il avait
commandé, signait quelques lettres, s'allongeait dans son
fauteuil, dont, tout en causant, il taillait un des bras avec son
canif; s'il n'était point en train de causer, il relisait les
lettres de la veille ou les brochures du jour, riait dans les
intervalles avec l'air bonhomme d'un grand enfant; puis, tout à
coup, comme se réveillant d'un songe, il se dressait tout debout,
disant:
-- Écrivez, Bourrienne.
Et alors, il indiquait le plan d'un monument à ériger, ou dictait
quelqu'un de ces projets immenses qui ont étonné -- disons mieux -
- qui ont parfois épouvanté le monde.
À cinq heures, on dînait; après le dîner, le premier consul
remontait chez Joséphine, où il recevait habituellement la visite
des ministres, et particulièrement celle du ministre des affaires
extérieures, M. de Talleyrand.
À minuit, quelquefois plus tôt, jamais plus tard, il donnait le
signal de la retraite, en disant brusquement:
-- Allons nous coucher.
Le lendemain, à sept heures du matin, la même vie recommençait,
troublée seulement par les incidents imprévus.
Après les détails sur les habitudes particulières au génie
puissant, que nous tentons de montrer sous son premier aspect, il
nous semble que doit venir le portrait.
Bonaparte, premier consul, a laissé moins de monuments de sa
propre personne que Napoléon empereur; or, comme rien ne ressemble
moins à l'empereur de 1812 que le premier consul de 1800,
indiquons, s'il est possible, avec notre plume, ces traits que le
pinceau ne peut traduire, la physionomie que le bronze ni le
marbre ne peuvent fixer.
La plupart des peintres et des sculpteurs dont s'honorait cette
illustre période de l'art, qui a vu fleurir les Gros, les David,
les Prud'hon, les Girodet et les Bosio, ont essayé de conserver à
la postérité les traits de l'homme du destin, aux différentes
époques où se sont révélées les grandes vues providentielles
auxquelles il était appelé: ainsi, nous avons des portraits de
Bonaparte général en chef, de Bonaparte premier consul et de
Napoléon empereur, et, quoique peintres ou statuaires aient saisi,
plus ou moins heureusement, le type de son visage, on peut dire
qu'il n'existe pas, ni du général, ni du premier consul, ni de
l'empereur, un seul portrait ou buste parfaitement ressemblant.
C'est qu'il n'était pas donné, même au génie, de triompher d'une
impossibilité; c'est que, dans la première période de la vie de
Bonaparte, on pouvait peindre ou sculpter son crâne proéminent,
son front sillonné par la ride sublime de la pensée, sa figure
pâle, allongée, son teint granitique et l'habitude méditative de
sa physionomie; c'est que, dans la seconde, on pouvait peindre ou
sculpter son front élargi, son sourcil admirablement dessiné, son
nez droit, ses lèvres serrées, son menton modelé avec une rare
perfection, tout son visage enfin devenu la médaille d'Auguste;
mais que ni buste ni portrait ne pouvaient rendre ce qui était
hors du domaine de l'imitation, c'est-à-dire la mobilité de son
regard: le regard, qui est à l'homme ce que l'éclair est à Dieu,
c'est-à-dire la preuve de sa divinité.
Ce regard, dans Bonaparte, obéissait à sa volonté avec la rapidité
de l'éclair; dans la même minute, il jaillissait de ses paupières
tantôt vif et perçant comme la lame d'un poignard tiré violemment
du fourreau, tantôt doux comme un rayon ou une caresse, tantôt
sévère comme une interrogation ou terrible comme une menace.
Bonaparte avait un regard pour chacune des pensées qui agitaient
son âme.
Chez Napoléon, ce regard, excepté dans les grandes circonstances
de sa vie, cesse d'être mobile pour devenir fixe; mais, fixe, il
n'en est que plus impossible à rendre: c'est une vrille qui creuse
le coeur de celui qu'il regarde et qui semble vouloir en sonder
jusqu'à la plus profonde, jusqu'à la plus secrète pensée.
Or, le marbre et la peinture ont bien pu rendre cette fixité; mais
ni l'un ni l'autre n'ont pu rendre la vie, c'est-à-dire laction
pénétrante et magnétique de ce regard.
Les coeurs troubles ont les yeux voilés.
Bonaparte, même au temps de sa maigreur, avait de belles mains; il
mettait à les montrer une certaine coquetterie. Lorsqu'il
engraissa, ses mains devinrent superbes; il en avait un soin tout
particulier, et, en causant, les regardait avec complaisance.
Il avait la même prétention pour les dents; les dents, en effet,
étaient belles, mais elles n'avaient point la splendeur des mains.
Lorsqu'il se promenait, soit seul, soit avec quelqu'un, que la
promenade eût lieu dans ses appartements ou dans un jardin, il
marchait presque toujours un peu courbé, comme si sa tête eût été
lourde à porter; et, les mains croisées derrière le dos, il
faisait fréquemment un mouvement involontaire de l'épaule droite,
comme si un frissonnement nerveux passait à travers cette épaule,
et, en même temps, sa bouche faisait, de gauche à droite, un
mouvement qui semblait se rattacher au premier. Ces mouvements, au
reste, n'avaient, quoi qu'on en ait dit, rien de convulsif:
c'était un simple tic d'habitude, indiquant chez lui une grande
préoccupation, une sorte de congestion d'esprit; aussi ce tic se
produisait-il plus fréquemment aux époques où le général, le
premier consul ou lempereur mûrissait de vastes projets. C'était
après de telles promenades, accompagnées de ce double mouvement de
l'épaule et de la bouche, qu'il dictait ses notes les plus
importantes; en campagne, à larmée, à cheval, il était
infatigable, et presque aussi infatigable dans la vie ordinaire,
où parfois il marchait pendant cinq ou six heures de suite sans
s'en apercevoir.
Quand il se promenait ainsi avec quelqu'un de sa familiarité, il
passait habituellement son bras sous celui de son interlocuteur et
s'appuyait dessus.
Tout mince, tout maigre qu'il était à lépoque où nous le mettons
sous les yeux de nos lecteurs, il se préoccupait de sa future
obésité, c'était d'ordinaire à Bourrienne qu'il faisait cette
singulière confidence.
-- Vous voyez, Bourrienne, combien je suis sobre et mince; eh
bien, on ne m'ôterait pas de lidée qu'à quarante ans je serai
gros mangeur et que je prendrai beaucoup d'embonpoint. Je prévois
que ma constitution changera, et, cependant, je fais assez
d'exercice; mais que voulez-vous! c'est un pressentiment, cela ne
peut manquer darriver.
On sait à quel degré d'obésité était parvenu le prisonnier de
Sainte-Hélène.
Il avait pour les bains une véritable passion qui, sans doute, ne
contribua point médiocrement à développer son obésité; cette
passion lui faisait du bain un besoin irrésistible. Il en prenait
un tous les deux jours, y restait deux heures, se faisant, pendant
ce temps, lire les journaux ou les pamphlets; pendant cette
lecture, il ouvrait à toute minute le robinet d'eau chaude, de
sorte qu'il élevait la température de son bain à un degré que ne
pouvait supporter le lecteur, qui d'ailleurs n'y voyait plus pour
lire.
Seulement alors, il permettait que l'on ouvrît la porte.
On a parlé des attaques d'épilepsie auxquelles, dès la première
campagne d'Italie, il aurait été sujet; Bourrienne est resté onze
ans près de lui et ne la jamais vu atteint de ce mal.
D'un autre côté, infatigable le jour, il avait la nuit un
impérieux besoin de sommeil, surtout dans la période où nous le
prenons; Bonaparte, général ou premier consul, faisait veiller les
autres, mais dormait, lui, et dormait bien. Il se couchait à
minuit, quelquefois même plus tôt, nous lavons dit, et, lorsque,
à sept heures du matin, on entrait dans sa chambre pour
l'éveiller, on le trouvait toujours endormi; le plus souvent, au
premier appel, il se levait; mais parfois, tout sommeillant
encore, il disait en balbutiant:
-- Bourrienne, je ten prie, laisse-moi dormir encore un moment.
Et, quand rien ne pressait, Bourrienne rentrait à huit heures;
sinon il insistait, et, tout en grognant, Bonaparte finissait par
se lever.
Il dormait sept heures sur vingt-quatre, parfois huit heures,
faisant alors une courte sieste dans laprès-midi.
Aussi avait-il des instructions particulières pour la nuit.
-- La nuit, disait-il, vous entrerez, en général, le moins
possible dans ma chambre; ne m'éveillez jamais quand vous aurez
une bonne nouvelle à m'annoncer: une bonne nouvelle peut attendre;
mais, s'il s'agit d'une mauvaise nouvelle, réveillez-moi à
linstant même; car, alors, il n'y a pas un instant à perdre pour
y faire face.
Dès que Bonaparte était levé et avait fait sa toilette du matin,
toujours très complète, son valet de chambre entrait, lui faisait
la barbe et peignait ses cheveux; pendant qu'on le rasait, un
secrétaire ou un aide de camp lui lisait les journaux en
commençant toujours par le -Moniteur. -Il ne donnait d'attention
réelle qu'aux journaux anglais et allemands.
-- Passez, passez, disait-il à la lecture des journaux français;
-je sais ce qu'ils disent, parce qu'ils ne disent que ce que je
veux.-
La toilette de Bonaparte faite dans sa chambre à coucher, il
descendait dans son cabinet. Nous avons vu plus haut ce qu'il y
faisait.
À dix heures, on annonçait, avons-nous dit, le déjeuner.
C'était le maître d'hôtel qui faisait cette annonce et il la
faisait en ces termes:
-- Le général est servi.
Aucun titre, comme on voit, pas même celui de premier consul.
Le repas était frugal; tous les matins, on servait à Bonaparte un
plat de prédilection dont il mangeait presque tous les jours:
c'était un poulet frit à l'huile et à l'ail, le même qui a pris
depuis, sur la carte des restaurateurs, le nom de poulet -à la
Marengo.-
Bonaparte buvait peu, ne buvait que du vin de Bordeaux ou de
Bourgogne, et préférablement ce dernier.
Après son déjeuner comme après son dîner, il prenait une tasse de
café noir; jamais entre ses repas.
Quand il lui arrivait de travailler jusqu'à une heure avancée de
la nuit, c'était, non point du café, mais du chocolat qu'on lui
apportait, et le secrétaire qui travaillait avec lui en avait une
tasse pareille à la sienne.
La plupart des historiens, des chroniqueurs, des biographes, après
avoir dit que Bonaparte prenait beaucoup de café, ajoutent qu'il
prenait immodérément de tabac.
C'est une double erreur.
Dès l'âge de vingt-quatre ans, Bonaparte avait contracté
l'habitude de priser, mais juste ce qu'il fallait pour tenir son
cerveau éveillé: il prisait habituellement non pas dans la poche
de son gilet, comme on l'a prétendu, mais dans une tabatière qu'il
échangeait presque chaque jour contre une nouvelle, ayant, sur ce
point de collectionneur de tabatières, une certaine ressemblance
avec le grand Frédéric; s'il prisait, par hasard, dans la poche de
son gilet, c'était les jours de bataille, où il lui eût été
difficile de tenir à la fois, en traversant le feu au galop, la
bride de son cheval et une tabatière; il avait pour ces jours-là
des gilets avec la poche droite doublée en peau parfumée, et,
comme l'échancrure de son habit lui permettait d'insérer le pouce
et l'index dans sa poche sans ouvrir son habit, il pouvait, en
quelque circonstance et à quelque allure que ce fût, priser tout à
son aise.
Général ou premier consul, il ne mettait pas de gants, se
contentant de les tenir et de les froisser dans sa main gauche;
empereur, il y eut un progrès, il en mit un, et, comme il
changeait de gants non seulement tous les jours, mais encore deux
ou trois fois par jour, son valet de chambre eut l'idée de ne
faire refaire qu'un seul gant, complétant la paire avec celui qui
ne servait pas.
Bonaparte avait deux grandes passions dont Napoléon hérita: la
guerre et les monuments.
Gai et presque rieur dans les camps, il devenait rêveur et sombre
dans le repos; c'était alors que, pour sortir de cette tristesse,
il avait recours à l'électricité de l'art et rêvait ces monuments
gigantesques comme il en a entrepris beaucoup et achevé quelques-
uns. Il savait que les monuments font partie de la vie des
peuples; qu'ils sont son histoire écrite en lettres majuscules;
que, longtemps après que les générations ont disparu de la terre,
ces jalons des âges restent debout; que Rome vit dans ses ruines,
que la Grèce parle dans ses monuments, que, par les siens,
l'Égypte apparaît, spectre splendide et mystérieux, au seuil des
civilisations.
Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, ce qu'il caressait
préférablement à tout, c'était la renommée, c'était le bruit; de
là ce besoin de guerre, cette soif de gloire.
Souvent il disait:
-- Une grande réputation, c'est un grand bruit; plus on en fait,
plus il s'entend au loin; les lois, les institutions, les
monuments, les nations, tout cela tombe; mais le bruit reste et
retentit dans d'autres générations. Babylone et Alexandrie sont
tombées; Sémiramis et Alexandre sont restés debout, plus grands
peut-être par l'écho de leur renommée, répété et accru d'âge en
âge, qu'ils ne l'étaient dans la réalité même.
Puis, rattachant ces grandes idées à lui-même:
-- Mon pouvoir, disait-il, tient à ma gloire, et ma gloire aux
batailles que j'ai gagnées; la conquête m'a fait ce que je suis,
la conquête seule peut me maintenir. Un gouvernement nouveau-né a
besoin d'étonner et d'éblouir: dès qu'il ne flamboie plus, il
s'éteint; du moment où il cesse de grandir, il tombe.
Longtemps il avait été Corse, supportant avec impatience la
conquête de sa patrie; mais, le 13 vendémiaire passé, il s'était
fait véritablement Français, et en était arrivé à aimer la France
avec passion; son rêve c'était de la voir grande, heureuse,
puissante, à la tête des nations comme gloire et comme art; il est
vrai que, faisant la France grande, il grandissait avec elle, et
qu'indestructiblement il attachait son nom à sa grandeur. Pour
lui, vivant éternellement dans cette pensée, le moment actuel
disparaissait dans l'avenir; partout où l'emportait l'ouragan de
la guerre, il avait, avant toute chose, avant tout autre pays, la
France présente à sa pensée. «Que penseront les Athéniens?» disait
Alexandre après Issus et Arbelles. «J'espère que les Français
seront contents de moi», disait Bonaparte après Rivoli et les
Pyramides.
Avant la bataille, le moderne Alexandre s'occupait peu de ce qu'il
ferait en cas de succès, mais beaucoup en cas de revers; il était,
plus que tout autre, convaincu qu'un rien décide parfois des plus
grands événements; aussi était-il plus occupé de prévoir ces
événements que de les provoquer; il les regardait naître, il les
voyait mûrir; puis, le moment venu, il apparaissait, mettait la
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