Dix ou douze républicains s'élancèrent hors des rangs contre autant de Chouans. Ce fut une lutte terrible, corps à corps, dans laquelle les Chouans, avec leurs couteaux, devaient avoir l'avantage. Tout à coup, Cadoudal se retrouva debout, un pistolet de chaque main; c'était la mort de deux hommes: deux hommes tombèrent. Puis, par la brèche de ces dix ou douze hommes, il se précipita avec trente. Il avait ramassé un fusil de munition, il s'en servait comme d'une massue et à chaque coup abattait un homme. Il troua le bataillon et reparut de l'autre côté. Puis, comme un sanglier qui revient sur un chasseur culbuté et qui lui fouille les entrailles, il rentra dans la blessure béante en l'élargissant. Dès lors, tout fut fini. Le général Hatry rallia à lui une vingtaine d'hommes, et, la baïonnette en avant, fonça sur le cercle qui l'enveloppait; il marchait à pied à la tête de ses vingt soldats; son cheval avait été éventré. Dix hommes tombèrent avant d'avoir rompu ce cercle. Le général se trouva de l'autre côté du cercle. Les Chouans voulurent le poursuivre. Mais Cadoudal, d'une voix de tonnerre: -- Il ne fallait pas le laisser passer, cria-t-il: mais, du moment où il a passé, qu'il se retire librement. Les Chouans obéirent avec la religion qu'ils avaient pour les paroles de leur chef. -- Et maintenant, cria Cadoudal, que le feu cesse; plus de morts: des prisonniers. Les Chouans se resserrèrent, enveloppant le monceau de morts et les quelques vivants plus ou moins blessés qui s'agitaient au milieu des cadavres. Se rendre, c'était encore combattre dans cette guerre, où, de part et d'autre, on fusillait les prisonniers: d'un côté, parce qu'on regardait Chouans et Vendéens comme des brigands; de l'autre côté, parce qu'on ne savait où les mettre. Les républicains jetèrent loin d'eux leurs fusils pour ne pas les rendre. Lorsqu'on s'approcha d'eux, tous avaient la giberne ouverte. Ils avaient brûlé jusqu’à leur dernière cartouche. Cadoudal s'achemina vers Roland. Pendant toute cette lutte suprême, le jeune homme était resté assis, et, les yeux fixés sur le combat, les cheveux mouillés de sueur, la poitrine haletante, il avait attendu. Puis, quand il avait vu venir la fortune contraire, il avait laissé tomber sa tête dans ses mains, et était demeuré le front courbé vers la terre. Cadoudal arriva jusqu'à lui sans qu’il parut entendre le bruit de ses pas; il lui toucha l'épaule: le jeune homme releva lentement la tête sans essayer de cacher deux larmes qui roulaient sur ses joues. -- Général! dit Roland, disposez de moi, je suis votre prisonnier. -- On ne fait pas prisonnier un ambassadeur du premier consul, répondit Cadoudal en riant, mais on le prie de rendre un service. -- Ordonnez, général! -- Je manque d‘ambulance pour les blessés, je manque de prison pour les prisonniers; chargez-vous de ramener à Vannes les soldats républicains prisonniers ou blessés. -- Comment, général? s'écria Roland. -- C'est à vous que je les donne, ou plutôt à vous que je les confie; je regrette que votre cheval soit mort, je regrette que le mien ait été tué; mais il vous reste celui de Branche-d'or, acceptez-le. Le jeune homme fit un mouvement. -- Jusqu'à ce que vous ayez pu vous en procurer un autre, bien entendu, fit Cadoudal en s'inclinant. Roland comprit qu'il fallait être, par la simplicité du moins, à la hauteur de celui auquel il avait affaire. -- Vous reverrai-je, général? demanda-t-il en se levant. -- J'en doute, monsieur; mes opérations m'appellent sur la côte de Port-Louis, votre devoir vous appelle au Luxembourg. -- Que dirai-je au premier consul, général? -- Ce que vous avec vu, monsieur; il jugera entre la diplomatie de l’abbé Bernier et celle de Georges Cadoudal. -- D’après ce que j'ai vu, monsieur, je doute que vous ayez jamais besoin de moi, dit Roland, mais, en tout cas, souvenez-vous que vous avez un ami près du premier consul. Et il tendit la main à Cadoudal. Le chef royaliste la lui prit avec la même franchise et le même abandon qu’il l'avait fait avant le combat. -- Adieu, monsieur de Montrevel, lui dit-il, je n'ai point à vous recommander, n'est-ce pas, de justifier le général Hatry? Une semblable défaite est aussi glorieuse qu'une victoire. Pendant ce temps, on avait amené au colonel républicain le cheval de Branche-d'or. Il sauta en selle. -- À propos, lui dit Cadoudal, informez-vous un peu, en passant à la Roche-Bernard, de ce qu'est devenu le citoyen Thomas Millière. -- Il est mort, répondit une voix. Coeur-de-Roi et ses quatre hommes, couverts de sueur et de boue, venaient d'arriver, mais trop tard pour prendre part à la bataille. Roland promena un dernier regard sur le champ de bataille, poussa un soupir, et, jetant un adieu à Cadoudal, partit au galop, et à travers champs, pour aller attendre sur la route de Vannes la charrette de blessés et de prisonniers qu'il était chargé de reconduire au général Hatry. Cadoudal avait fait donner un écu de six livres à chaque homme. Roland ne put s'empêcher de penser que c'était avec l'argent du Directoire, acheminé vers l'ouest par Morgan et ses compagnons, que le chef royaliste faisait ses libéralités. XXXV -- PROPOSITION DE MARIAGE La première visite de Roland, en arrivant à Paris, fut pour le premier consul; il lui apportait la double nouvelle de la pacification de la Vendée, mais de l'insurrection plus ardente que jamais de la Bretagne. Bonaparte connaissait Roland: le triple récit de l'assassinat de Thomas Millière, du jugement de l'évêque Audrein et du combat de Grandchamp, produisit donc sur lui une profonde impression; il y avait, d'ailleurs, dans la narration du jeune homme, une espèce de désespoir sombre auquel il ne pouvait se tromper. Roland était désespéré d'avoir manqué cette nouvelle occasion de se faire tuer. Puis il lui paraissait qu'un pouvoir inconnu veillait sur lui, qu'il sortait sain et sauf de dangers où d'autres laissaient leur vie; où sir John avait trouvé douze juges et un jugement à mort, lui n'avait trouvé qu'un fantôme, invulnérable, c'est vrai, mais inoffensif. Il s'accusa avec amertume d'avoir cherché un combat singulier avec Georges Cadoudal, combat prévu par celui-ci, au lieu de s'être jeté dans la mêlée générale, où, du moins, il eût pu tuer ou être tué. Le premier consul le regardait avec inquiétude tandis qu'il parlait; il trouvait persistant dans son coeur ce désir de mort qu'il avait cru voir guérir par le contact de la terre natale, par les embrassements de la famille. Il s'accusa pour innocenter, pour exalter le général Hatry; mais, juste et impartial comme un soldat, il fit à Cadoudal la part de courage et de générosité que méritait le général royaliste. Bonaparte l'écouta gravement, presque tristement; autant il était ardent à la guerre étrangère, pleine de rayonnements glorieux, autant il répugnait à cette guerre intestine où le pays verse son propre sang, déchire ses propres entrailles. C'était dans ce cas qu'il lui paraissait que la négociation devait être substituée à la guerre. Mais comment négocier avec un homme comme Cadoudal? Bonaparte n'ignorait point tout ce qu'il y avait en lui de séductions personnelles lorsqu'il voulait y mettre un peu de bonne volonté; il prit la résolution de voir Cadoudal, et, sans en rien dire à Roland, compta sur lui pour cette entrevue lorsque l'heure en serait arrivée. En attendant, il voulait savoir si Brune, dans les talents militaires duquel il avait une grande confiance, serait plus heureux que ses prédécesseurs. Il congédia Roland après lui avoir annoncé l'arrivée de sa mère, et son installation dans la petite maison de la rue de la Victoire. Roland sauta dans une voiture et se fit conduire à l'hôtel. Il y trouva madame de Montrevel, heureuse et fière autant que puisse l'être une femme et une mère. Édouard était installé de la veille au Prytanée français. Madame de Montrevel s'apprêtait à quitter Paris pour retourner auprès d'Amélie, dont la santé continuait de lui donner des inquiétudes. Quant à sir John, il était non seulement hors de danger, mais à peu près guéri; il était à Paris, était venu pour faire une visite à madame de Montrevel, l'avait trouvée sortie pour conduire Édouard au Prytanée, et avait laissé sa carte. Sur cette carte était son adresse. Sir John logeait rue de Richelieu, hôtel Mirabeau. Il était onze heures du matin: c'était l'heure du déjeuner de sir John; Roland avait toute chance de le rencontrer à cette heure. Il remonta en voiture et ordonna au cocher de toucher à l'hôtel Mirabeau. Il trouva sir John, en effet, devant une table servie à l'anglaise, chose rare à cette époque, et buvant de grandes tasses de thé, et mangeant des côtelettes saignantes. En apercevant Roland, sir John jeta un cri de joie, se leva et courut au-devant de lui. Roland avait pris, pour cette nature exceptionnelle où les qualités du coeur semblaient prendre à tâche de se cacher sous les excentricités nationales, un sentiment de profonde affection. Sir John était pâle et amaigri; mais, du reste, il se portait à merveille. Sa blessure était complètement cicatrisée, et, à part une oppression qui allait chaque jour diminuant et qui bientôt devait disparaître tout à fait, il était tout prêt à recouvrer sa première santé. Lui, de son côté, fit à Roland des tendresses que l'on eût été bien loin d'attendre de cette nature concentrée, et prétendit que la joie qu'il éprouvait de le revoir allait lui rendre ce complément de santé qui lui manquait. Et d'abord, il offrit à Roland de partager son repas, en s'engageant à le faire servir à la française. Roland accepta; mais, comme tous les soldats qui avaient fait ces rudes guerres de la Révolution où le pain manquait souvent, Roland était peu gastronome, et il avait pris l'habitude de manger de toutes les cuisines, dans la prévoyance des jours où il n'aurait pas de cuisine du tout. L'attention de sir John de le faire servir à la française fut donc une attention à peu près perdue. Mais ce qui ne fut point perdu, ce que remarqua Roland, ce fut la préoccupation de sir John. Il était évident que son ami avait sur les lèvres un secret qui hésitait à en sortir. Roland pensa qu'il fallait l'y aider. Aussi, le déjeuner arrivé à sa dernière période, Roland, avec cette franchise qui allait chez lui presque jusqu'à la brutalité, appuyant ses coudes sur la table et son menton entre ses deux mains: -- Eh bien! fit-il, mon cher lord, vous avez donc à dire à votre ami Roland quelque chose que vous n'osez pas lui dire? Sir John tressaillit, et, de pâle qu'il était, devint pourpre. -- Peste! continua Roland, il faut que cela vous paraisse bien difficile; mais, si vous avez beaucoup de choses à me demander, sir John, j'en sais peu, moi, que j'aie le droit de vous refuser. Parlez donc, je vous écoute. Et Roland ferma les yeux, comme pour concentrer toute son attention sur ce qu'allait lui dire sir John. Mais, en effet, c'était, au point de vue de lord Tanlay, quelque chose sans doute de bien difficile à dire, car, au bout d'une dizaine de secondes, voyant que sir John restait muet, Roland rouvrit les yeux. Sir John était redevenu pâle; seulement, il était redevenu plus pâle qu'il n'était avant de devenir rouge. Roland lui tendit la main. -- Allons, dit-il, je vois que vous voulez vous plaindre à moi de la façon dont vous avez été traité au château des Noires- Fontaines. -- Justement, mon ami; attendu que de mon séjour dans ce château datera le bonheur ou le malheur de ma vie. Roland regarda fixement sir John. -- Ah! pardieu! dit-il, serais-je assez heureux?... Et il s'arrêta, comprenant qu'au point de vue ordinaire de la société, il allait commettre une faute d'inconvenance. -- Oh! dit sir John, achevez mon cher Roland. -- Vous le voulez? -- Je vous en supplie. -- Et si je me trompe? si je dis une niaiserie? -- Mon ami, mon ami, achevez. -- Eh bien! je disais, milord, serais-je assez heureux pour que Votre Seigneurie fit à ma soeur l'honneur d'être amoureuse d'elle? Sir John jeta un cri de joie, et, d'un mouvement si rapide qu'on l'en eût cru, lui, l'homme flegmatique, complètement incapable, il se précipita dans les bras de Roland. -- Votre soeur est un ange, mon cher Roland, s'écria-t-il, et je l'aime de toute mon âme! -- Vous êtes complètement libre, Milord? -- Complètement; depuis douze ans, je vous l'ai dit, je jouis de ma fortune, et cette fortune est de vingt-cinq mille livres sterling par an. -- C'est beaucoup trop, mon cher, pour une femme qui n'a à vous apporter qu'une cinquantaine de mille francs. -- Oh! fit l'Anglais avec cet accent national qu'il retrouvait parfois dans les grandes émotions, s'il faut se défaire de la fortune, on s'en défera. -- Non, dit en riant Roland, c'est inutile; vous êtes riche, c'est un malheur; mais qu'y faire?... Non, là n'est point la question. Vous aimez ma soeur? -- Oh! j'adore elle. -- Mais elle, reprit Roland parodiant l'anglicisme de son ami, aime-t-elle vous, ma soeur? --Vous comprenez bien, reprit sir John, que je ne le lui ai pas demandé; je devais, avant toute chose, mon cher Roland, m'adresser à vous, et, si la chose vous agréait, vous prier de plaider ma cause près de votre mère; puis, votre aveu à tous deux obtenu, alors je me déclarais, ou plutôt, mon cher Roland, vous me déclariez, car, moi, je n'oserais jamais. -- Alors, c'est moi qui reçois votre première confidence? -- Vous êtes mon meilleur ami, c'est trop juste. -- Eh bien! mon cher, vis-à-vis de moi, votre procès est gagné naturellement. -- Restent votre mère et votre soeur. -- C'est tout un. Vous comprenez: ma mère laissera Amélie entièrement libre de son choix, et je n'ai pas besoin de vous dire que, si ce choix se porte sur vous, elle en sera parfaitement heureuse; mais il reste quelqu'un que vous oubliez. -- Qui cela? demanda sir John en homme qui a longtemps pesé dans sa tête les chances contraires et favorables à un projet, qui croit les avoir toutes passées en revue, et auquel on présente un nouvel obstacle qu'il n'attendait pas. -- Le premier consul, fit Roland. -- -God...!- laissa échapper l'Anglais avalant la moitié du juron national. -- Il m'a justement, avant mon départ pour la Vendée, continua Roland, parlé du mariage de ma soeur, me disant que cela ne nous regardait plus, ma mère ni moi, mais bien lui-même. -- Alors, dit sir John, je suis perdu. -- Pourquoi cela? -- Le premier consul, il n'aime pas les Anglais. -- Dites que les Anglais n'aiment pas le premier consul. -- Mais qui parlera de mon désir au premier consul? -- Moi. -- Et vous parlerez de ce désir comme d'une chose qui vous est agréable, à vous? -- Je ferai de vous une colombe de paix entre les deux nations, dit Roland en se levant. -- Oh! merci, s'écria sir John en saisissant la main du jeune homme. Puis, avec regret: -- Et vous me quittez? -- Cher ami, j'ai un congé de quelques heures: j'en ai donné une à ma mère, deux à vous, j'en dois une à votre ami Édouard... Je vais l'embrasser et recommander à ses maîtres de le laisser se cogner tout à son aise avec ses camarades; puis je rentre au Luxembourg. -- Eh bien, portez-lui mes compliments, et dites-lui que je lui ai commandé une paire de pistolets, afin qu'il n'ait plus besoin, quand il sera attaqué par des brigands, de se servir des pistolets du conducteur. Roland regarda sir John. -- Qu'est-ce encore? demanda-t-il. -- Comment! vous ne savez pas? -- Non; qu'est-ce que je ne sais pas? -- Une chose qui a failli faire mourir de terreur notre pauvre Amélie! -- Quelle chose? -- L'attaque de la diligence. -- Mais quelle diligence? -- Celle où était votre mère. -- La diligence où était ma mère? -- Oui. -- La diligence où était ma mère a été arrêtée? -- Vous avez vu madame de Montrevel, et elle ne vous a rien dit? -- Pas un mot de cela, du moins. -- Eh bien, mon cher Édouard a été un héros; comme personne ne se défendait, lui s'est défendu. Il a pris les pistolets du conducteur et a fait feu. -- Brave enfant! s'écria Roland. -- Oui; mais par malheur, ou par bonheur, le conducteur avait eu la précaution d'enlever les balles; Édouard a été caressé par MM. les Compagnons de Jéhu, comme étant le brave des braves, mais il n'a tué ni blessé personne. -- Et vous êtes sûr de ce que vous me dites là? -- Je vous répète que votre soeur a pensé en mourir d'effroi. -- C'est bien, dit Roland. -- Quoi, c'est bien? fit sir John. -- Oui... raison de plus pour que je voie Édouard. -- Qu'avez-vous encore? -- Un projet. -- Vous m'en ferez part. -- Ma foi, non; mes projets, à moi, ne tournent pas assez bien pour vous. -- Cependant vous comprenez, cher Roland, s'il y avait une revanche à prendre? -- Eh bien, je la prendrai pour nous deux; vous êtes amoureux, mon cher lord, vivez dans votre amour. -- Vous me promettez toujours votre appui? -- C'est convenu; j'ai le plus grand désir de vous appeler mon frère. -- Êtes-vous las de m'appeler votre ami? -- Ma foi, oui: c'est trop peu. -- Merci. Et tous deux se serrèrent la main et se séparèrent. Un quart d'heure après, Roland était au Prytanée français, situé où est situé aujourd'hui le lycée Louis-le-Grand, c'est-à-dire vers le haut de la rue Saint-Jacques, derrière la Sorbonne. Au premier mot que lui dit le directeur de l'établissement, Roland vit que son jeune frère avait été recommandé tout particulièrement. On fit venir l'enfant. Édouard se jeta dans les bras de son grand frère avec cet élan d'adoration qu'il avait pour lui. Roland, après les premiers embrassements, mit la conversation sur l'arrestation de la diligence. Si madame de Montrevel n'avait rien dit, si lord Tanlay avait été sobre de détails, il n'en fut pas de même d'Édouard. Cette arrestation de diligence, c'était son Iliade à lui. Il raconta la chose à Roland dans ses moindres détails, la connivence de Jérôme avec les bandits, les pistolets chargés, mais à poudre seulement, l'évanouissement de sa mère, les secours prodigués pendant cet évanouissement par ceux-là mêmes qui l'avaient causé, son nom de baptême connu des agresseurs, enfin le masque un instant tombé du visage de celui qui portait secours à madame de Montrevel, ce qui faisait que madame de Montrevel avait dû voir le visage de celui qui la secourait. Roland s'arrêta surtout à ce dernier détail. Puis vint, racontée par l'enfant, la relation de l'audience du premier consul, comment celui-ci l'avait embrassé, caressé, choyé, et enfin recommandé au directeur du Prytanée français. Roland apprit de l'enfant tout ce qu'il en voulait savoir, et, comme il n'y a que cinq minutes de chemin de la rue Saint-Jacques au Luxembourg, il était au Luxembourg cinq minutes après. XXXVI -- SCULPTURE ET PEINTURE Lorsque Roland rentra au Luxembourg, la pendule du palais marquait une heure et un quart de l'après-midi. Le premier consul travaillait avec Bourrienne. Si nous ne faisions qu'un simple roman, nous nous hâterions vers le dénouement, et, pour y arriver plus vite, nous négligerions certains détails dont, assure-t-on, les grandes figures historiques peuvent se passer. Ce n'est point notre avis. Du jour où nous avons mis la main à la plume -- et il y aura de cela bientôt trente ans -- soit que notre pensée se concentrât dans un drame, soit qu'elle s'étendît dans un roman, nous avons eu un double but: instruire et amuser. Et nous disons instruire d'abord; car l’amusement, chez nous, n'a été qu'un masque à l'instruction. Avons-nous réussi? Nous le croyons. Nous allons tantôt avoir parcouru avec nos récits, à quelque date qu'ils se soient rattachés, une période immense: entre la -Comtesse de Salisbury- et le -Comte de Monte-Cristo-, cinq siècles et demi se trouvent enfermés. Eh bien, nous avons la prétention d’avoir, sur ces cinq siècles et demi, appris à la France autant d’histoire qu’aucun historien. Il y a plus: quoique notre opinion soit bien connue, quoique, sous les Bourbons de la branche cadette, sous la république comme sous le gouvernement actuel, nous l'ayons toujours proclamée hautement, nous ne croyons pas que cette opinion se soit jamais manifestée intempestivement, ni dans nos drames ni dans nos livres. Nous admirons le marquis de Posa dans le -Don Carlos -de Schiller; mais, à la place de Schiller, nous n'eussions pas anticipé sur l'esprit des temps, au point de placer un philosophe du XVIIIe siècle au milieu de héros du XVIe, un encyclopédiste à la cour de Philippe II. Ainsi, de même que nous avons été -- littérairement parlant -- monarchiste sous la monarchie, républicain sous la république, nous sommes aujourd'hui reconstructeurs sous le consulat. Cela n'empêche point notre pensée de planer au-dessus des hommes et au-dessus de l'époque, et de faire à chacun sa part dans le bien comme dans le mal. Or, cette part, nul n'a le droit, excepté Dieu, de la faire à lui tout seul. Ces rois d'Égypte qui, au moment d'être livrés à l'inconnu, étaient jugés au seuil de leur tombeau, n'étaient point jugés par un homme, mais par un peuple. C'est pour cela qu'on a dit: «Le jugement du peuple est le jugement de Dieu.» Historien, romancier, poète, auteur dramatique, nous ne sommes rien autre chose qu'un de ces présidents de jury qui, impartialement, résument les débats et laissent les jurés prononcer le jugement. Le livre, c'est le résumé. Les lecteurs, c'est le jury. C'est pourquoi, ayant à peindre une des figures les plus gigantesques, non seulement du monde moderne, mais encore de tous les temps, ayant à la peindre à l’époque de sa transition, c'est- à-dire au moment où Bonaparte se fait Napoléon, où le général se fait empereur; c'est pourquoi, disons-nous, dans la crainte d'être injuste, nous abandonnons les appréciations pour y substituer des faits. Nous ne sommes pas de l’avis de ceux qui disent, c'était Voltaire qui disait cela: «Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre.» C'est possible, quand le valet de chambre est myope ou envieux, deux infirmités qui se ressemblent plus qu'on ne le pense. Nous soutenons, nous, qu'un héros peut devenir un bon homme, mais qu'un bon homme, pour être bon homme, n'en est pas moins un héros. Qu'est-ce qu'un héros en face du public? Un homme dont le génie l'emporte momentanément sur le coeur. Qu'est-ce qu'un héros dans l'intimité? Un homme dont le coeur l'emporte momentanément sur le génie. Historiens, jugez le génie. Peuple, juge le coeur. Qui a jugé Charlemagne? Les historiens. Qui a jugé Henri IV? Le peuple. Lequel à votre avis est le mieux jugé? Eh bien, pour qu'un jugement soit juste, pour que le tribunal d'appel, qui n'est autre chose que la postérité, confirme l'arrêt des contemporains, il ne faut point éclairer un seul côté de la figure que l'on a à peindre: il faut en faire le tour, et, là où ne peut arriver le soleil, porter le flambeau et même la bougie. Revenons à Bonaparte. Il travaillait, nous l'avons dit, avec Bourrienne. Quelle était la division du temps pour le premier consul au Luxembourg? Il se levait de sept à huit heures du matin, appelait aussitôt un de ses secrétaires, Bourrienne de préférence, travaillait avec lui jusqu'à dix heures. À dix heures, on venait annoncer que le déjeuner était servi; Joséphine, Hortense et Eugène attendaient ou se mettaient à table en famille, c'est-à-dire avec les aides de camp de service et Bourrienne. Après le déjeuner, on causait avec les commensaux et les invités, s'il y en avait; une heure était consacrée à cette causerie, à laquelle venaient prendre part, d'habitude, les deux frères du premier consul, Lucien et Joseph, Regnault de Saint-Jean d'Angély, Boulay (de la Meurthe), Monge, Berthollet, Laplace, Arnault. Vers midi arrivait Cambacérès. En général, Bonaparte consacrait une demi-heure à son chancelier; puis, tout à coup, sans transition, il se levait, disant: -- Au revoir, Joséphine! au revoir, Hortense!... Bourrienne, allons travailler. Ces paroles, qui revenaient à peu près régulièrement et dans les mêmes termes tous les jours à la même heure, une fois prononcées, Bonaparte sortait du salon et rentrait dans son cabinet. Là, aucune méthode de travail n’était adoptée; c'était une affaire d'urgence ou de caprice: ou Bonaparte dictait, ou Bourrienne faisait une lecture; après quoi, le premier consul se rendait au conseil. Dans les premiers mois, il était obligé, pour s'y rendre, de traverser la cour du petit Luxembourg; ce qui, par les temps pluvieux, le mettait de mauvaise humeur; mais, vers la fin de décembre, il avait pris le parti de faire couvrir la cour. Aussi, depuis cette époque, rentrait-il presque toujours en chantant dans son cabinet. Bonaparte chantait presque aussi faux que Louis XV. Une fois rentré chez lui, il examinait le travail qu'il avait commandé, signait quelques lettres, s'allongeait dans son fauteuil, dont, tout en causant, il taillait un des bras avec son canif; s'il n'était point en train de causer, il relisait les lettres de la veille ou les brochures du jour, riait dans les intervalles avec l'air bonhomme d'un grand enfant; puis, tout à coup, comme se réveillant d'un songe, il se dressait tout debout, disant: -- Écrivez, Bourrienne. Et alors, il indiquait le plan d'un monument à ériger, ou dictait quelqu'un de ces projets immenses qui ont étonné -- disons mieux - - qui ont parfois épouvanté le monde. À cinq heures, on dînait; après le dîner, le premier consul remontait chez Joséphine, où il recevait habituellement la visite des ministres, et particulièrement celle du ministre des affaires extérieures, M. de Talleyrand. À minuit, quelquefois plus tôt, jamais plus tard, il donnait le signal de la retraite, en disant brusquement: -- Allons nous coucher. Le lendemain, à sept heures du matin, la même vie recommençait, troublée seulement par les incidents imprévus. Après les détails sur les habitudes particulières au génie puissant, que nous tentons de montrer sous son premier aspect, il nous semble que doit venir le portrait. Bonaparte, premier consul, a laissé moins de monuments de sa propre personne que Napoléon empereur; or, comme rien ne ressemble moins à l'empereur de 1812 que le premier consul de 1800, indiquons, s'il est possible, avec notre plume, ces traits que le pinceau ne peut traduire, la physionomie que le bronze ni le marbre ne peuvent fixer. La plupart des peintres et des sculpteurs dont s'honorait cette illustre période de l'art, qui a vu fleurir les Gros, les David, les Prud'hon, les Girodet et les Bosio, ont essayé de conserver à la postérité les traits de l'homme du destin, aux différentes époques où se sont révélées les grandes vues providentielles auxquelles il était appelé: ainsi, nous avons des portraits de Bonaparte général en chef, de Bonaparte premier consul et de Napoléon empereur, et, quoique peintres ou statuaires aient saisi, plus ou moins heureusement, le type de son visage, on peut dire qu'il n'existe pas, ni du général, ni du premier consul, ni de l'empereur, un seul portrait ou buste parfaitement ressemblant. C'est qu'il n'était pas donné, même au génie, de triompher d'une impossibilité; c'est que, dans la première période de la vie de Bonaparte, on pouvait peindre ou sculpter son crâne proéminent, son front sillonné par la ride sublime de la pensée, sa figure pâle, allongée, son teint granitique et l'habitude méditative de sa physionomie; c'est que, dans la seconde, on pouvait peindre ou sculpter son front élargi, son sourcil admirablement dessiné, son nez droit, ses lèvres serrées, son menton modelé avec une rare perfection, tout son visage enfin devenu la médaille d'Auguste; mais que ni buste ni portrait ne pouvaient rendre ce qui était hors du domaine de l'imitation, c'est-à-dire la mobilité de son regard: le regard, qui est à l'homme ce que l'éclair est à Dieu, c'est-à-dire la preuve de sa divinité. Ce regard, dans Bonaparte, obéissait à sa volonté avec la rapidité de l'éclair; dans la même minute, il jaillissait de ses paupières tantôt vif et perçant comme la lame d'un poignard tiré violemment du fourreau, tantôt doux comme un rayon ou une caresse, tantôt sévère comme une interrogation ou terrible comme une menace. Bonaparte avait un regard pour chacune des pensées qui agitaient son âme. Chez Napoléon, ce regard, excepté dans les grandes circonstances de sa vie, cesse d'être mobile pour devenir fixe; mais, fixe, il n'en est que plus impossible à rendre: c'est une vrille qui creuse le coeur de celui qu'il regarde et qui semble vouloir en sonder jusqu'à la plus profonde, jusqu'à la plus secrète pensée. Or, le marbre et la peinture ont bien pu rendre cette fixité; mais ni l'un ni l'autre n'ont pu rendre la vie, c'est-à-dire l’action pénétrante et magnétique de ce regard. Les coeurs troubles ont les yeux voilés. Bonaparte, même au temps de sa maigreur, avait de belles mains; il mettait à les montrer une certaine coquetterie. Lorsqu'il engraissa, ses mains devinrent superbes; il en avait un soin tout particulier, et, en causant, les regardait avec complaisance. Il avait la même prétention pour les dents; les dents, en effet, étaient belles, mais elles n'avaient point la splendeur des mains. Lorsqu'il se promenait, soit seul, soit avec quelqu'un, que la promenade eût lieu dans ses appartements ou dans un jardin, il marchait presque toujours un peu courbé, comme si sa tête eût été lourde à porter; et, les mains croisées derrière le dos, il faisait fréquemment un mouvement involontaire de l'épaule droite, comme si un frissonnement nerveux passait à travers cette épaule, et, en même temps, sa bouche faisait, de gauche à droite, un mouvement qui semblait se rattacher au premier. Ces mouvements, au reste, n'avaient, quoi qu'on en ait dit, rien de convulsif: c'était un simple tic d'habitude, indiquant chez lui une grande préoccupation, une sorte de congestion d'esprit; aussi ce tic se produisait-il plus fréquemment aux époques où le général, le premier consul ou l’empereur mûrissait de vastes projets. C'était après de telles promenades, accompagnées de ce double mouvement de l'épaule et de la bouche, qu'il dictait ses notes les plus importantes; en campagne, à l’armée, à cheval, il était infatigable, et presque aussi infatigable dans la vie ordinaire, où parfois il marchait pendant cinq ou six heures de suite sans s'en apercevoir. Quand il se promenait ainsi avec quelqu'un de sa familiarité, il passait habituellement son bras sous celui de son interlocuteur et s'appuyait dessus. Tout mince, tout maigre qu'il était à l’époque où nous le mettons sous les yeux de nos lecteurs, il se préoccupait de sa future obésité, c'était d'ordinaire à Bourrienne qu'il faisait cette singulière confidence. -- Vous voyez, Bourrienne, combien je suis sobre et mince; eh bien, on ne m'ôterait pas de l’idée qu'à quarante ans je serai gros mangeur et que je prendrai beaucoup d'embonpoint. Je prévois que ma constitution changera, et, cependant, je fais assez d'exercice; mais que voulez-vous! c'est un pressentiment, cela ne peut manquer d’arriver. On sait à quel degré d'obésité était parvenu le prisonnier de Sainte-Hélène. Il avait pour les bains une véritable passion qui, sans doute, ne contribua point médiocrement à développer son obésité; cette passion lui faisait du bain un besoin irrésistible. Il en prenait un tous les deux jours, y restait deux heures, se faisant, pendant ce temps, lire les journaux ou les pamphlets; pendant cette lecture, il ouvrait à toute minute le robinet d'eau chaude, de sorte qu'il élevait la température de son bain à un degré que ne pouvait supporter le lecteur, qui d'ailleurs n'y voyait plus pour lire. Seulement alors, il permettait que l'on ouvrît la porte. On a parlé des attaques d'épilepsie auxquelles, dès la première campagne d'Italie, il aurait été sujet; Bourrienne est resté onze ans près de lui et ne l’a jamais vu atteint de ce mal. D'un autre côté, infatigable le jour, il avait la nuit un impérieux besoin de sommeil, surtout dans la période où nous le prenons; Bonaparte, général ou premier consul, faisait veiller les autres, mais dormait, lui, et dormait bien. Il se couchait à minuit, quelquefois même plus tôt, nous l’avons dit, et, lorsque, à sept heures du matin, on entrait dans sa chambre pour l'éveiller, on le trouvait toujours endormi; le plus souvent, au premier appel, il se levait; mais parfois, tout sommeillant encore, il disait en balbutiant: -- Bourrienne, je t’en prie, laisse-moi dormir encore un moment. Et, quand rien ne pressait, Bourrienne rentrait à huit heures; sinon il insistait, et, tout en grognant, Bonaparte finissait par se lever. Il dormait sept heures sur vingt-quatre, parfois huit heures, faisant alors une courte sieste dans l’après-midi. Aussi avait-il des instructions particulières pour la nuit. -- La nuit, disait-il, vous entrerez, en général, le moins possible dans ma chambre; ne m'éveillez jamais quand vous aurez une bonne nouvelle à m'annoncer: une bonne nouvelle peut attendre; mais, s'il s'agit d'une mauvaise nouvelle, réveillez-moi à l’instant même; car, alors, il n'y a pas un instant à perdre pour y faire face. Dès que Bonaparte était levé et avait fait sa toilette du matin, toujours très complète, son valet de chambre entrait, lui faisait la barbe et peignait ses cheveux; pendant qu'on le rasait, un secrétaire ou un aide de camp lui lisait les journaux en commençant toujours par le -Moniteur. -Il ne donnait d'attention réelle qu'aux journaux anglais et allemands. -- Passez, passez, disait-il à la lecture des journaux français; -je sais ce qu'ils disent, parce qu'ils ne disent que ce que je veux.- La toilette de Bonaparte faite dans sa chambre à coucher, il descendait dans son cabinet. Nous avons vu plus haut ce qu'il y faisait. À dix heures, on annonçait, avons-nous dit, le déjeuner. C'était le maître d'hôtel qui faisait cette annonce et il la faisait en ces termes: -- Le général est servi. Aucun titre, comme on voit, pas même celui de premier consul. Le repas était frugal; tous les matins, on servait à Bonaparte un plat de prédilection dont il mangeait presque tous les jours: c'était un poulet frit à l'huile et à l'ail, le même qui a pris depuis, sur la carte des restaurateurs, le nom de poulet -à la Marengo.- Bonaparte buvait peu, ne buvait que du vin de Bordeaux ou de Bourgogne, et préférablement ce dernier. Après son déjeuner comme après son dîner, il prenait une tasse de café noir; jamais entre ses repas. Quand il lui arrivait de travailler jusqu'à une heure avancée de la nuit, c'était, non point du café, mais du chocolat qu'on lui apportait, et le secrétaire qui travaillait avec lui en avait une tasse pareille à la sienne. La plupart des historiens, des chroniqueurs, des biographes, après avoir dit que Bonaparte prenait beaucoup de café, ajoutent qu'il prenait immodérément de tabac. C'est une double erreur. Dès l'âge de vingt-quatre ans, Bonaparte avait contracté l'habitude de priser, mais juste ce qu'il fallait pour tenir son cerveau éveillé: il prisait habituellement non pas dans la poche de son gilet, comme on l'a prétendu, mais dans une tabatière qu'il échangeait presque chaque jour contre une nouvelle, ayant, sur ce point de collectionneur de tabatières, une certaine ressemblance avec le grand Frédéric; s'il prisait, par hasard, dans la poche de son gilet, c'était les jours de bataille, où il lui eût été difficile de tenir à la fois, en traversant le feu au galop, la bride de son cheval et une tabatière; il avait pour ces jours-là des gilets avec la poche droite doublée en peau parfumée, et, comme l'échancrure de son habit lui permettait d'insérer le pouce et l'index dans sa poche sans ouvrir son habit, il pouvait, en quelque circonstance et à quelque allure que ce fût, priser tout à son aise. Général ou premier consul, il ne mettait pas de gants, se contentant de les tenir et de les froisser dans sa main gauche; empereur, il y eut un progrès, il en mit un, et, comme il changeait de gants non seulement tous les jours, mais encore deux ou trois fois par jour, son valet de chambre eut l'idée de ne faire refaire qu'un seul gant, complétant la paire avec celui qui ne servait pas. Bonaparte avait deux grandes passions dont Napoléon hérita: la guerre et les monuments. Gai et presque rieur dans les camps, il devenait rêveur et sombre dans le repos; c'était alors que, pour sortir de cette tristesse, il avait recours à l'électricité de l'art et rêvait ces monuments gigantesques comme il en a entrepris beaucoup et achevé quelques- uns. Il savait que les monuments font partie de la vie des peuples; qu'ils sont son histoire écrite en lettres majuscules; que, longtemps après que les générations ont disparu de la terre, ces jalons des âges restent debout; que Rome vit dans ses ruines, que la Grèce parle dans ses monuments, que, par les siens, l'Égypte apparaît, spectre splendide et mystérieux, au seuil des civilisations. Mais ce qu'il aimait par-dessus tout, ce qu'il caressait préférablement à tout, c'était la renommée, c'était le bruit; de là ce besoin de guerre, cette soif de gloire. Souvent il disait: -- Une grande réputation, c'est un grand bruit; plus on en fait, plus il s'entend au loin; les lois, les institutions, les monuments, les nations, tout cela tombe; mais le bruit reste et retentit dans d'autres générations. Babylone et Alexandrie sont tombées; Sémiramis et Alexandre sont restés debout, plus grands peut-être par l'écho de leur renommée, répété et accru d'âge en âge, qu'ils ne l'étaient dans la réalité même. Puis, rattachant ces grandes idées à lui-même: -- Mon pouvoir, disait-il, tient à ma gloire, et ma gloire aux batailles que j'ai gagnées; la conquête m'a fait ce que je suis, la conquête seule peut me maintenir. Un gouvernement nouveau-né a besoin d'étonner et d'éblouir: dès qu'il ne flamboie plus, il s'éteint; du moment où il cesse de grandir, il tombe. Longtemps il avait été Corse, supportant avec impatience la conquête de sa patrie; mais, le 13 vendémiaire passé, il s'était fait véritablement Français, et en était arrivé à aimer la France avec passion; son rêve c'était de la voir grande, heureuse, puissante, à la tête des nations comme gloire et comme art; il est vrai que, faisant la France grande, il grandissait avec elle, et qu'indestructiblement il attachait son nom à sa grandeur. Pour lui, vivant éternellement dans cette pensée, le moment actuel disparaissait dans l'avenir; partout où l'emportait l'ouragan de la guerre, il avait, avant toute chose, avant tout autre pays, la France présente à sa pensée. «Que penseront les Athéniens?» disait Alexandre après Issus et Arbelles. «J'espère que les Français seront contents de moi», disait Bonaparte après Rivoli et les Pyramides. Avant la bataille, le moderne Alexandre s'occupait peu de ce qu'il ferait en cas de succès, mais beaucoup en cas de revers; il était, plus que tout autre, convaincu qu'un rien décide parfois des plus grands événements; aussi était-il plus occupé de prévoir ces événements que de les provoquer; il les regardait naître, il les voyait mûrir; puis, le moment venu, il apparaissait, mettait la 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000