sir John; pourquoi cette mansuétude envers l'un, et pourquoi cette
rigueur envers l'autre, nous leur répondrons:
«Souvenez-vous que Morgan avait sauvegardé le frère d'Amélie, et
que, sauvegardé ainsi, Roland, dans aucun cas, ne pouvait mourir
de la main d'un compagnon de Jéhu.»
XIX: LA PETITE MAISON DE LA RUE DE LA VICTOIRE
Tandis que l'on transporte au château des Noires-Fontaines le
corps de sir John Tanlay; tandis que Roland s'élance dans la
direction qui lui a été indiquée; tandis que le paysan dépêché par
lui court à Bourg prévenir le docteur Milliet de la catastrophe
qui rend sa présence nécessaire chez madame de Montrevel,
franchissons l'espace qui sépare Bourg de Paris et le temps qui
s'est écoulé entre le 16 octobre et le 7 novembre, c'est-à-dire
entre le 24 vendémiaire et le 7 brumaire, et pénétrons, vers les
quatre heures de l'après-midi, dans cette petite maison de la rue
de la Victoire rendue historique par la fameuse conspiration du 18
brumaire, qui en sortit tout armée.
Cest la même qui semble étonnée de présenter encore aujourd'hui,
après tant de changements successifs de gouvernements, les
faisceaux consulaires sur chaque battant de sa double porte de
chêne et qui s'offre -- située au côté droit de la rue, sous le
numéro 60 -- à la curiosité des passants.
Suivons la longue et étroite allée de tilleuls qui conduit de la
porte de la rue à la porte de la maison; entrons dans
l'antichambre; prenons le couloir à droite, et montons les vingt
marches qui conduisent à un cabinet de travail tendu de papier
vert et meublé de rideaux, de chaises, de fauteuils et de canapés
de la même couleur.
Ses murailles sont couvertes de cartes géographiques et de plans
des villes; une double bibliothèque en bois d'érable s'étend aux
deux côtés de la cheminée, qu'elle emboîte; les chaises, les
fauteuils, les canapés, les tables et les bureaux sont surchargés
de livres; à peine y a-t-il place sur les sièges pour s'asseoir,
et sur les tables et les bureaux pour écrire.
Au milieu d'un encombrement de rapports, de lettres, de brochures
et de livres où il s'est ménagé une place, un homme est assis et
essaye, en s'arrachant de temps en temps les cheveux d'impatience,
de déchiffrer une page de notes près desquelles les hiéroglyphes
de lobélisque de Louqsor sont intelligibles jusqu'à la
transparence.
Au moment où limpatience du secrétaire approchait du désespoir,
la porte s'ouvrit, et un jeune officier entra en costume d'aide de
camp.
Le secrétaire leva la tête et une vive expression de joie se
réfléchit sur son visage.
-- Oh! mon cher Roland, dit-il, c'est vous, enfin! Je suis
enchanté de vous voir pour trois raisons: la première, parce que
je m'ennuyais de vous à en mourir; la seconde, parce que le
général vous attend avec impatience et vous demande à cor et à
cri; la troisième parce que vous allez m'aider à lire ce mot-là,
sur lequel je pâlis depuis dix minutes... Mais, d'abord, et avant
tout, embrassez-moi.
Le secrétaire et l'aide de camp s'embrassèrent.
-- Eh bien, voyons, dit ce dernier, quel est ce mot qui vous
embarrasse tant, mon cher Bourrienne?
-- Ah! mon cher, quelle écriture! il m'en vient un cheveu blanc
par page que je déchiffre, et j'en suis à ma troisième page
d'aujourd'hui! Tenez, lisez si vous pouvez.
Roland prit la page des mains du secrétaire et, fixant son regard
à l'endroit indiqué, il lut assez couramment:
-- «-Paragraphe XI-. Le Nil, depuis Assouan jusqu'à trois lieues
au nord du Caire, coule dans une seule branche...» Eh bien, mais,
fit-il en s'interrompant, cela va tout seul. Que disiez-vous donc?
Le général s'est appliqué au contraire.
-- Continuez, continuez, dit Bourrienne.
Le jeune homme reprit:
-- «De ce point que l'on appelle...» Ah! ah!
-- Nous y sommes, qu'en dites-vous?
Roland répéta:
-- «Que l'on appelle...» Diable! «Que l'on appelle...»
-- Oui, que l'on appelle, après?
-- Que me donnerez-vous, Bourrienne, s'écria Roland, si je le
tiens?
-- Je vous donnerai le premier brevet de colonel que je trouverai
signé en blanc.
-- Par ma foi, non, je ne veux pas quitter le général, j'aime
mieux avoir un bon père que cinq cents mauvais enfants. Je vais
vous donner vos trois mots pour rien.
-- Comment! il y a trois mots là?
-- Qui n'ont pas lair d'en faire tout à fait deux, j'en conviens.
Écoutez et inclinez-vous: «De ce point que l'on appelle -Ventre
della Vacca.»-
-- Ah! «-Ventre de la Vache!...» -Pardieu! c'est déjà illisible en
français: s'il va se mettre dans limagination d'écrire en
italien, et en patois d'Ajaccio encore! je croyais ne courir que
le risque de devenir fou, je deviendrai stupide! ... C'est cela.
Et il répéta la phrase tout entière:
-- «Le Nil, depuis Assouan jusqu'à trois lieues au nord du Caire,
coule dans une seule branche; de ce point, que l'on appelle
-Ventre de la Vache-, il forme les branches de Rosette et de
Damiette.» Merci, Roland.
Et il se mit en devoir d'écrire la fin du paragraphe dont le
commencement était déjà jeté sur le papier.
-- Ah çà! demanda Roland, il a donc toujours son dada, notre
général: coloniser l'Égypte?
-- Oui, oui, et puis, par contrecoup, un petit peu gouverner la
France; nous coloniserons... à distance.
-- Eh bien, voyons, mon cher Bourrienne, mettez-moi au courant de
l'air du pays, que je n'aie point l'air d'arriver du Monomotapa.
-- D'abord, revenez-vous de vous-même, ou êtes-vous rappelé?
-- Rappelé, tout ce qu'il y a de plus rappelé!
-- Par qui?
-- Mais par le général lui-même.
-- Dépêche particulière?
-- De sa main; voyez!
Le jeune homme tira de sa poche un papier contenant deux lignes
non signées, de cette même écriture dont Bourrienne avait tout un
cahier sous les yeux.
Ces deux lignes disaient:
«Pars, et sois à Paris le 16 brumaire; j'ai besoin de toi.»
-- Oui, fit Bourrienne, je crois que ce sera pour le 18.
-- Pour le 18, quoi?
-- Ah! par ma foi, vous m'en demandez plus que je n'en sais,
Roland. L'homme, vous ne l'ignorez pas, n'est point communicatif.
Qu'y aura-t-il le 18 brumaire? Je n'en sais rien encore;
cependant, je répondrais qu'il y aura quelque chose.
-- Oh! vous avez bien un léger doute?
-- Je crois qu'il veut se faire directeur à la place de Sieyès,
peut-être président à la place de Gohier.
-- Bon! et la constitution de lan III?
-- Comment! la constitution de lan III?
-- Eh bien, oui, il faut quarante ans pour être directeur, et il
s'en faut juste de dix ans que le général n'en ait quarante.
-- Dame, tant pis pour la constitution on la violera.
-- Elle est bien jeune encore, Bourrienne; on ne viole guère les
enfants de sept ans.
-- Entre les mains du citoyen Barras, mon cher, on grandit bien
vite: la petite fille de sept ans est déjà une vieille courtisane.
Roland secoua la tête.
-- Eh bien, quoi? demanda Bourrienne.
-- Eh bien, je ne crois pas que notre général se fasse simple
directeur avec quatre collègues; juge donc, mon cher, cinq rois de
France, ce n'est plus un dictatoriat, c'est un attelage.
-- En tout cas, jusqu'à présent, il n'a laissé apercevoir que
cela; mais, vous savez, mon cher ami, avec notre général, quand on
veut savoir, il faut deviner.
-- Ah! ma foi, je suis trop paresseux pour prendre cette peine,
Bourrienne; moi, je suis un véritable janissaire: ce qu'il fera
sera bien fait. Pourquoi diable me donnerais-je la peine d'avoir
une opinion, de la débattre, de la défendre? C'est déjà bien assez
ennuyeux de vivre.
Et le jeune homme appuya cet aphorisme d'un long bâillement; puis
il ajouta, avec l'accent d'une profonde insouciance:
-- Croyez-vous que l'on se donnera des coups de sabre, Bourrienne?
-- C'est probable.
-- Eh bien, il y aura une chance de se faire tuer; c'est tout ce
qu'il me faut. Où est le général?
-- Chez madame Bonaparte; il est descendu il y a un quart d'heure.
Lui avez-vous fait dire que vous étiez arrivé?
-- Non, je n'étais point fâché de vous voir d'abord. Mais, tenez,
j'entends son pas: le voici.
Au même moment, la porte s'ouvrit brusquement, et le même
personnage historique que nous avons vu remplir incognito à
Avignon un rôle silencieux, apparut sur le seuil de la porte dans
son costume pittoresque de général en chef de larmée d'Égypte.
Seulement, comme il était chez lui, la tête était nue.
Roland lui trouva les yeux plus caves et le teint plus plombé
encore que d'habitude.
Cependant, en apercevant le jeune homme, l'oeil sombre ou plutôt
méditatif de Bonaparte lança un éclair de joie.
-- Ah! c'est toi, Roland! dit-il; fidèle comme lacier; on
t'appelle, tu accours. Sois le bienvenu.
Et il tendit la main au jeune homme.
Puis, avec un imperceptible sourire:
-- Que fais-tu chez Bourrienne?
-- Je vous attends, général.
-- Et, en attendant, vous bavardez comme deux vieilles femmes.
-- Je vous lavoue, général; je lui montrais mon ordre d'être ici
le 16 brumaire.
-- J'ai je écrit le 16 ou le 17?
-- Oh! le 16 général; le 17, c'eût été trop tard.
-- Pourquoi trop tard le 17?
-- Dame, s'il y a, comme la dit Bourrienne, de grands projets
pour le 18.
-- Bon! murmura Bourrienne, voilà mon écervelé qui va me faire
laver la tête.
-- Ah! il t'a dit que j'avais de grands projets pour le 18?
Il alla à Bourrienne, et, le prenant par l'oreille:
-- Portière! lui dit-il.
Puis à Roland:
-- Eh bien, oui, mon cher, nous avons de grands projets pour le
18: nous dînons, ma femme et moi, chez le président Gohier, un
excellent homme, qui a parfaitement reçu Joséphine en mon absence.
Tu dîneras avec nous, Roland.
Roland regarda Bonaparte.
-- Cest pour cela que vous m'avez fait revenir, général? dit-il
en riant.
-- Pour cela, oui, et peut-être encore pour autre chose. Écris,
Bourrienne.
Bourrienne reprit vivement la plume.
-- Y es-tu?
-- Oui, général.
«Mon cher président, je vous préviens que ma femme, moi et un de
mes aides de camp, irons vous demander à dîner après-demain 18.
«C'est vous dire que nous nous contenterons du dîner de famille
....»
-- Après? fit Bourrienne.
-- Comment, après?
-- Faut-il mettre: «Liberté, égalité, fraternité?»
-- «Ou la mort!» ajouta Roland.
-- Non, dit Bonaparte. Donne-moi la plume.
Il prit la plume des mains de Bourrienne et ajouta de la sienne:
«Tout à vous, BONAPARTE.»
Puis, repoussant le papier:
-- Tiens, mets ladresse, Bourrienne, et envoie cela par
ordonnance.
Bourrienne mit ladresse, cacheta, sonna. Un officier de service
entra.
-- Faites porter cela par ordonnance, dit Bourrienne.
-- Il y a réponse, ajouta Bonaparte.
L'officier referma la porte.
-- Bourrienne, dit le général en montrant Roland, regarde ton ami.
-- Eh bien, général, je le regarde.
-- Sais-tu ce qu'il a fait à Avignon?
-- J'espère qu'il n'a pas fait un pape.
-- Non; il a jeté une assiette à la tête d'un homme.
-- Oh! c'est vif.
-- Ce n'est pas le tout
-- Je le présume bien.
-- Il s'est battu en duel avec cet homme.
-- Et tout naturellement il l'a tué, dit Bourrienne.
-- Justement; et sais-tu pourquoi?
-- Non.
Le général haussa les épaules.
-- Parce que cet homme avait dit que j'étais un voleur.
Puis, regardant Roland avec une indéfinissable expression de
raillerie et d'amitié:
-- Niais! dit-il.
Puis, tout à coup:
-- À propos, et lAnglais?
-- Justement, lAnglais, mon général, j'allais vous en parler.
-- Il est toujours en France?
-- Oui, et j'ai même cru un instant qu'il y resterait jusqu'au
jour où la trompette du jugement dernier sonnera la diane dans la
vallée de Josaphat.
-- As-tu manqué de tuer celui-là aussi?
-- Oh! non, pas moi; nous sommes les meilleurs amis du monde; et,
mon général, c'est un si excellent homme, et si original en même
temps, que je vous demanderai un tout petit brin de bienveillance
pour lui.
-- Diable! pour un Anglais?
Bonaparte secoua la tête.
-- Je n'aime pas les Anglais.
-- Bon! comme peuple; mais les individus...
-- Eh bien, que lui est-il arrivé, à ton ami?
-- Il a été jugé, condamné et exécuté.
-- Que diable me comptes-tu là?
-- La vérité du bon Dieu, mon général.
-- Comment! il a été jugé, condamné et guillotiné?
-- Oh! pas tout à fait; jugé, condamné, oui; guillotiné, non; sil
avait été guillotiné, il serait encore plus malade qu'il n'est.
-- Voyons, que me rabâches-tu? par quel tribunal a-t-il été jugé
et condamné?
-- Par le tribunal des compagnons de Jéhu.
-- Qu'est-ce que c'est que cela, les compagnons de Jéhu?
-- Allons! voilà que vous avez déjà oublié notre ami Morgan,
lhomme masqué qui a rapporté au marchand de vin ses deux cents
louis.
-- Non, fit Bonaparte, je ne l'ai pas oublié. Bourrienne, je t'ai
raconté laudace de ce drôle, n'est-ce pas?
-- Oui, général, fit Bourrienne, et je vous ai répondu qu'à votre
place j'aurais voulu savoir qui il était.
-- Oh! le général le saurait déjà s'il m'avait laissé faire:
j'allais lui sauter à la gorge et lui arracher son masque, quand
le général m'a dit de ce ton que vous lui connaissez: -Ami
Roland-!
-- Voyons, reviens à ton Anglais, bavard! fit le général. Ce
Morgan la-t-il assassiné?
-- Non, pas lui... ce sont ses compagnons.
-- Mais tu parlais tout à lheure de tribunal, de jugement.
-- Mon général, vous êtes toujours le même, dit Roland avec ce
reste de familiarité prise à l'École militaire: vous voulez
savoir, et vous ne donnez pas le temps de parler.
-- Entre aux Cinq-Cents, et tu parleras tant que tu voudras.
-- Bon! aux Cinq-Cents, j'aurai quatre cent quatre-vingt-dix-neuf
collègues qui auront tout autant envie de parler que moi, et qui
me couperont la parole: j'aime encore mieux être interrompu par
vous que par un avocat.
-- Parleras-tu?
-- Je ne demande pas mieux. Imaginez-vous, général, qu'il y a près
de Bourg une chartreuse...
-- La chartreuse de Seillon: je connais cela.
-- Comment! vous connaissez la chartreuse de Seillon? demanda
Roland.
-- Est-ce que le général ne connaît pas tout? fit Bourrienne.
-- Voyons, ta chartreuse, est-ce qu'il y a encore des chartreux?
-- Non; il n'y a plus que des fantômes.
-- Aurais-tu, par hasard, une histoire de revenant à me raconter?
-- Et des plus belles.
-- Diable! Bourrienne sait que je les adore. Va.
-- Eh bien, on est venu nous dire chez ma mère qu'il revenait des
fantômes à la chartreuse; vous comprenez que nous avons voulu en
avoir le coeur net, sir John et moi, ou plutôt moi et sir John;
nous y avons donc passé chacun une nuit.
-- Où cela?
-- À la chartreuse, donc.
Bonaparte pratiqua avec le pouce un imperceptible signe de croix,
habitude corse qu'il ne perdit jamais.
-- Ah! ah! fit-il; et en as-tu vu des fantômes?
-- J'en ai vu un.
-- Et qu'en as-tu fait?
-- J'ai tiré dessus.
-- Alors?
-- Alors, il a continué son chemin.
-- Et tu t'es tenu pour battu!
-- Ah! bon! voilà comme vous me connaissez! Je lai poursuivi, et
j'ai retiré dessus; mais, comme il connaissait mieux son chemin
que moi à travers les ruines, il m'a échappé.
-- Diable!
-- Le lendemain, c'était le tour de sir John, de notre Anglais.
-- Et a-t-il vu ton revenant?
-- Il a vu mieux que cela: il a vu douze moines qui sont entrés
dans léglise, qui l'ont jugé comme ayant voulu pénétrer leurs
secrets, qui l'ont condamné à mort, et qui l'ont, ma foi!
poignardé.
-- Et il ne s'est pas défendu?
-- Comme un lion. Il en a tué deux.
-- Et il est mort?
-- Il n'en vaut guère mieux; mais j'espère cependant qu'il s'en
tirera. Imaginez-vous, général, qu'on l'a retrouvé au bord du
chemin et qu'on l'a rapporté chez ma mère avec un poignard planté
au milieu de la poitrine, comme un échalas dans une vigne.
-- Ah çà! mais c'est une scène de la Sainte-Vehme que tu me
racontes là, ni plus ni moins.
-- Et sur la lame du poignard, afin qu'on ne doutât point d'où
venait, le coup, il y avait gravé en creux: -Compagnons de Jéhu.-
-- Voyons, il n'est pas possible qu'il se passe de pareilles
choses en France, pendant la dernière année du dix-huitième
siècle! C'était bon en Allemagne, au moyen âge, du temps des Henri
et des Othon.
-- Pas possible, général? Eh bien, voilà le poignard; que dites
vous de la forme? Elle est avenante, n'est-ce pas?
Et le jeune homme tira de dessous son habit un poignard tout en
fer, lame et garde.
La garde, ou plutôt la poignée, avait la forme d'une croix, et sur
la lame étaient, en effet, gravés ces trois mots: -Compagnons de
Jéhu.-
Bonaparte examina l'arme avec soin.
-- Et tu dis qu'ils lui ont planté ce joujou-là dans la poitrine,
à ton Anglais?
-- Jusqu'au manche.
-- Et il n'est pas mort!
-- Pas encore, du moins.
-- Tu as entendu, Bourrienne?
-- Avec le plus grand intérêt.
-- Il faudra me rappeler cela, Roland.
-- Quand, général?
-- Quand... quand je serai maître. Viens dire bonjour à Joséphine;
viens, Bourrienne, tu dîneras avec nous; faites attention à ce que
vous direz l'un et l'autre: nous avons Moreau à dîner. Ah! je
garde le poignard comme curiosité.
Et il sortit le premier, suivi de Roland, qui bientôt fut suivi
lui-même de Bourrienne.
Sur l'escalier, il rencontra l'ordonnance qu'il avait envoyée à
Gohier.
-- Eh bien, demanda-t-il?
-- Voici la réponse du président.
-- Donnez.
Il décacheta la lettre et lut:
«Le président Gohier est enchanté de la bonne fortune que lui
promet le général Bonaparte; il l'attendra après-demain, 18
brumaire, à dîner avec sa charmante femme et l'aide de camp
annoncé, quel qu'il soit.
«On se mettra à table à cinq heures.
«Si cette heure ne convenait pas au général Bonaparte, il est prié
de faire connaître celle contre laquelle il désirerait qu'elle fût
changée.
«Le président,
«16 brumaire an VII.
«GOHIER.»
Bonaparte mit, avec un indescriptible sourire, la lettre dans sa
poche.
Puis, se retournant vers Roland:
-- Connais-tu le président Gohier? lui demanda-t-il.
-- Non, mon général.
-- Ah! tu verras, c'est un bien brave homme.
Et ces paroles furent prononcées avec un accent non moins
indescriptible que le sourire.
XX -- LES CONVIVES DU GÉNÉRAL BONAPARTE
Joséphine, malgré ses trente-quatre ans, et peut-être même à cause
de ses trente-quatre ans -- cet âge délicieux de la femme, du
sommet duquel elle plane à la fois sur sa jeunesse passée et sur
sa vieillesse future -- Joséphine, toujours belle, plus que jamais
gracieuse, était la femme charmante que vous savez.
Une confidence imprudente de Junot avait, au moment du retour de
son mari, jeté un peu de froid entre celui-ci et elle; mais trois
jours avaient suffi pour rendre à lenchanteresse tout son pouvoir
sur le vainqueur de Rivoli et des Pyramides.
Elle faisait les honneurs du salon quand Roland y entra.
Toujours incapable, en véritable créole qu'elle était, de
maîtriser ses sensations, elle jeta un cri de joie et lui tendit
la main en l'apercevant; elle savait Roland profondément dévoué à
son mari; elle connaissait sa folle bravoure; elle n'ignorait pas
que, si le jeune homme avait eu vingt existences, il les eût
données toutes pour le général Bonaparte.
Roland prit avec empressement la main qu'elle lui tendait, et la
baisa avec respect.
Joséphine avait connu la mère de Roland à la Martinique; jamais,
lorsqu'elle voyait Roland, elle ne manquait de lui parler de son
grand-père maternel M. de la Clémencière, dans le magnifique
jardin duquel, étant enfant, elle allait cueillir ces fruits
splendides inconnus à nos froides régions.
Le texte de la conversation était donc tout trouvé; elle s'informa
tendrement de la santé de madame de Montrevel, de celle de sa
fille et de celle du petit Édouard.
Puis, ces informations prises:
-- Mon cher Roland, lui dit-elle, je me dois à tout le monde; mais
tachez donc, ce soir, de rester après les autres ou de vous
trouver demain seul avec moi: j'ai à vous parler de -lui- (elle
désignait Bonaparte de loeil), et jai des millions de choses à
raconter.
Puis, avec un soupir et en serrant la main du jeune homme:
-- Quoi qu'il arrive, dit-elle, vous ne le quitterez point, n'est-
ce pas?
-- Comment! quoi qu'il arrive? demanda Roland étonné.
-- Je me comprends, dit Joséphine, et je suis sûre que, quand vous
aurez causé dix minutes avec Bonaparte, vous me comprendrez aussi.
En attendant, regardez, écoutez et taisez-vous.
Roland salua et se retira à lécart, résolu, ainsi que le conseil
venait de lui en être donné par Joséphine, de se borner au rôle
d'observateur.
Il y avait de quoi observer.
Trois groupes principaux occupaient le salon.
Un premier, qui était réuni autour de madame Bonaparte, seule
femme qu'il y eût dans lappartement: c'était, au reste, plutôt un
flux et un reflux qu'un groupe.
Un second, qui était réuni autour de Talma et qui se composait
d'Arnault, de Parseval-Grandmaison, de Monge, de Berthollet et de
deux ou trois autres membres de l'Institut.
Un troisième, auquel Bonaparte venait de se mêler et dans lequel
on remarquait Talleyrand, Barras, Lucien, lamiral Bruig,
Roederer, Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Fouché, Réal et deux ou
trois généraux au milieu desquels on remarquait Lefebvre.
Dans le premier groupe, on parlait modes, musique, spectacle; dans
le second, on parlait littérature, sciences, art dramatique; dans
le troisième, on parlait de tout, excepté de la chose dont chacun
avait envie de parler.
Sans doute, cette retenue ne correspondait point à la pensée qui
animait en ce moment Bonaparte; car, après quelques secondes de
cette banale conversation, il prit par le bras l'ancien évêque
d'Autun et lemmena dans lembrasure d'une fenêtre.
-- Eh bien?, lui demanda-t-il.
Talleyrand regarda Bonaparte avec cet oeil qui n'appartenait qu'à
lui.
-- Eh bien, que vous avais-je dit de Sieyès, général?
-- Vous m'avez dit: «Cherchez un appui dans les gens qui traitent
de jacobins les amis de la République, et soyez convaincu que
Sieyès est à la tête de ces gens-là.»
-- Je ne m'étais pas trompé.
-- Il se rend donc?
-- Il fait mieux, il est rendu...
-- L'homme qui voulait me faire fusiller pour avoir débarqué à
Fréjus sans faire quarantaine!
-- Oh! non, ce n'était point pour cela.
-- Pourquoi donc?
-- Pour ne lavoir point regardé et pour ne lui avoir point
adressé la parole à un dîner chez Gohier.
-- Je vous avoue que je lai fait exprès; je ne puis pas souffrir
ce moine défroqué.
Bonaparte s'aperçut, mais un peu tard, que la parole qu'il venait
de lâcher était, comme le glaive de larchange, à double
tranchant: si Sieyès était défroqué, Talleyrand était démitré.
Il jeta un coup d'oeil rapide sur le visage de son interlocuteur;
l'ex-évêque d'Autun souriait de son plus doux sourire.
-- Ainsi je puis compter sur lui?
-- J'en répondrais.
-- Et Cambacérès, et Lebrun, les avez-vous vus?
-- Je m'étais chargé de Sieyès, c'est-à-dire du plus récalcitrant;
c'est Bruix qui a vu les deux autres.
L'amiral, du milieu du groupe où il était resté, ne quittait pas
des yeux le général et le diplomate; il se doutait que leur
conversation avait une certaine importance.
Bonaparte lui fit signe de venir le rejoindre.
Un homme moins habile eût obéi à linstant même; Bruix s'en garda
bien.
Il fit, avec une indifférence affectée, deux ou trois tours dans
le salon; puis, comme s'il apercevait tout à coup Talleyrand et
Bonaparte causant ensemble, il alla à eux.
-- C'est un homme très fort que Bruix, dit Bonaparte, qui jugeait
les hommes aussi bien d'après les petites choses que d'après les
grandes.
-- Et très prudent surtout, général! dit Talleyrand.
-- Eh bien, mais il va falloir un tire-bouchon pour lui tirer les
paroles du ventre.
-- Oh! non; maintenant qu'il nous a rejoints, il va, au contraire,
aborder franchement la question.
En effet, à peine Bruix était-il réuni à Bonaparte et à
Talleyrand, qu'il entra en matière par ces mots aussi clairs que
concis:
-- Je les ai vus, ils hésitent!
-- Ils hésitent! Cambacérès et Lebrun hésitent? Lebrun, je le
comprends encore: une espèce d'homme de lettres, un modéré, un
puritain; mais Cambacérès...
-- C'est comme cela.
-- Ne leur avez-vous pas dit que je comptais faire de chacun d'eux
un consul?
-- Je ne me suis pas avancé jusque-là, répondit Bruix en riant.
-- Et pourquoi cela? demanda Bonaparte.
-- Mais parce que voilà le premier mot que vous me dites de vos
intentions, citoyen général.
-- C'est juste, dit Bonaparte en se mordant les lèvres.
-- Faut-il réparer cette omission? demanda Bruix.
-- Non, non, fit vivement Bonaparte; ils croiraient que j'ai
besoin d'eux; je ne veux pas de tergiversations. Qu'ils se
décident aujourd'hui sans autres conditions que celles que vous
leur avez offertes, sinon, demain, il sera trop tard; je me sens
assez fort pour être seul, et j'ai maintenant Sieyès et Barras.
-- Barras? répétèrent les deux négociateurs étonnés.
-- Oui, Barras, qui me traite de petit caporal et qui ne me
renvoie pas en Italie parce que, dit-il, j'y ai fait ma fortune,
et qu'il est inutile que j'y retourne... eh bien, Barras...
-- Barras?
-- Rien...
Puis, se reprenant:
--Ah! ma foi, au reste, je puis bien vous le dire! Savez-vous ce
que Barras a avoué hier à dîner devant moi? qu'il était impossible
de marcher plus longtemps avec la constitution de l'an III; qu'il
reconnaissait la nécessité d'une dictature; qu'il était décidé à
se retirer, à abandonner les rênes du gouvernement, ajoutant qu'il
était usé dans l'opinion et que la République avait besoin
d'hommes nouveaux. Or, devinez sur qui il est disposé à déverser
son pouvoir -- je vous le donne, comme madame de Sévigné, en cent,
en mille, en dix mille! -- sur le général Hédouville, un brave
homme... mais je n'ai eu besoin que de le regarder en face pour
lui faire baisser les yeux; il est vrai que mon regard devait être
foudroyant! Il en est résulté que, ce matin, à huit heures, Barras
était auprès de mon lit, s'excusant comme il pouvait de sa bêtise
d'hier, reconnaissant que, seul, je pouvais sauver la République,
me déclarant qu'il venait se mettre à ma disposition, faire ce que
je voudrais, prendre le rôle que je lui donnerais, et me priant de
lui promettre que, si je méditais quelque chose, je compterais sur
lui... oui, sur lui, qu'il m'attende sous l'orme!
-- Cependant, général, dit M. de Talleyrand ne pouvant résister au
désir de faire un mot, du moment où l'orme n'est point un arbre de
la liberté.
Bonaparte jeta un regard de côté à l'ex-évêque.
-- Oui, je sais que Barras est votre ami, celui de Fouché et de
Réal; mais il n'est pas le mien et je le lui prouverai. Vous
retournerez chez Lebrun et chez Cambacérès, Bruix, et vous leur
mettrez le marché à la main.
Puis, regardant à sa montre et fronçant le sourcil:
-- Il me semble que Moreau se fait attendre.
Et il se dirigea vers le groupe où dominait Talma.
Les deux diplomates le regardèrent s'éloigner.
Puis, tout bas:
-- Que dites-vous, mon cher Maurice, demanda l'amiral Bruig, de
ces sentiments pour l'homme qui la distingué au siège de Toulon
n'étant que simple officier, qui lui a donné la défense de la
Convention au 13 vendémiaire, qui, enfin, l'a fait nommer, à
vingt-six ans, général en chef de l'armée d'Italie?
-- Je dis, mon cher amiral, répondit M. de Talleyrand avec son
sourire pâle et narquois tout ensemble, qu'il existe des services
si grands, qu'ils ne peuvent se payer que par l'ingratitude.
En ce moment la porte s'ouvrit et l'on annonça le général Moreau.
À cette annonce, qui était plus qu'une nouvelle, qui était un
étonnement pour la plupart des assistants, tous les regards se
tournèrent vers la porte.
Moreau parut.
Trois hommes occupaient, à cette époque, les regards de la France,
et Moreau était un de ces trois hommes.
Les deux autres étaient Bonaparte et Pichegru.
Chacun d'eux était devenu une espèce de symbole.
Pichegru, depuis le 18 fructidor, était le symbole de la
monarchie.
Moreau, depuis qu'on l'avait surnommé Fabius, était le symbole de
la république.
Bonaparte, symbole de la guerre, les dominait tous deux par le
côté aventureux de son génie.
Moreau était alors dans toute la force de l'âge, nous dirions dans
toute la force de son génie, si un des caractères du génie n'était
pas la décision. Or, nul n'était plus indécis que le fameux
-cunctateur.-
Il avait alors trente-six ans, était de haute taille, avait à la
fois la figure douce, calme et ferme; il devait ressembler à
Xénophon.
Bonaparte ne l'avait jamais vu: lui, de son côté, n'avait jamais
vu Bonaparte.
Tandis que l'un combattait sur l'Adige et le Mincio, l'autre
combattait sur le Danube et sur le Rhin.
Bonaparte, en l'apercevant, alla au-devant de lui.
-- Soyez le bienvenu, général! lui dit-il.
Moreau sourit avec une extrême courtoisie:
-- Général, répondit-il pendant que chacun faisait cercle autour
d'eux pour voir comment cet autre César aborderait cet autre
Pompée, vous arrivez d'Égypte victorieux, et moi, j'arrive
d'Italie après une grande défaite.
-- Qui n'était pas vôtre et dont vous ne devez pas répondre,
général. Cette défaite, c'est la faute de Joubert; s'il s'était
rendu à l'armée d'Italie aussitôt qu'il en a été nommé général en
chef, il est plus que probable que les Russes et les Autrichiens,
avec les seules troupes qu'ils avaient alors, n'eussent pas pu lui
résister; mais la lune de miel la retenu à Paris, ce mois fatal,
que le pauvre Joubert a payé de sa vie, leur a donné le temps de
réunir toutes leurs forces; la reddition de Mantoue les a accrues
de quinze mille hommes arrivés la veille du combat; il était
impossible que notre brave armée ne fût pas accablée par tant de
forces réunies!
-- Hélas! oui, dit Moreau, c'est toujours le plus grand nombre qui
bat le plus petit.
-- Grande vérité, général! s'écria Bonaparte, vérité
incontestable!
-- Cependant, dit Arnault se mêlant à la conversation, avec de
petites armées, général, vous en avez battu de grandes.
-- Si vous étiez Marius, au lieu d'être lauteur de -Marius, -vous
ne diriez pas cela, monsieur le poète. Même quand j'ai battu de
grandes armées avec de petites -- écoutez bien cela, vous surtout,
jeunes gens qui obéissez aujourd'hui et qui commanderez plus tard
-- c'est toujours le plus petit nombre qui a été battu par le
grand.
-- Je ne comprends pas? dirent ensemble Arnault et Lefebvre.
Mais Moreau fit un signe de tête indiquant qu'il comprenait, lui.
Bonaparte continua:
-- Suivez bien ma théorie, c'est tout l'art de la guerre. Lorsque
avec de moindres forces j'étais en présence d'une grande armée,
groupant avec rapidité la mienne, je tombais comme la foudre sur
l'une de ses ailes et je la culbutais; je profitais ensuite du
désordre que cette manoeuvre ne manquait jamais de mettre dans
l'armée ennemie pour l'attaquer dans une autre partie, toujours
avec toutes mes forces; je la battais ainsi en détail, et la
victoire qui était le résultat était toujours, comme vous le
voyez, le triomphe du grand nombre sur le petit.
Au moment où l'habile général venait de donner cette définition de
son génie, la porte s'ouvrit et un domestique annonça qu'on était
servi.
-- Allons, général, dit Bonaparte conduisant Moreau à Joséphine,
donnez le bras à ma femme, et à table!
Et, sur cette invitation, chacun passa du salon dans la salle à
manger.
Après le dîner, sous le prétexte de lui montrer un sabre
magnifique qu'il avait rapporté d'Égypte, Bonaparte emmena Moreau
dans son cabinet.
Là, les deux rivaux restèrent plus d'une heure enfermés.
Que se passa-t-il entre eux? quel fut le pacte signé? quelles
furent les promesses faites? Nul ne le sut jamais.
Seulement, Bonaparte, en rentrant seul au salon, répondit à
Lucien, qui lui demandait: «Eh bien, Moreau?»
-- Comme je lavais prévu, il préfère le pouvoir militaire au
pouvoir politique; je lui ai promis le commandement dune armée...
En prononçant ces derniers mots, Bonaparte sourit.
-- Et, en attendant..., continua-t-il.
-- En attendant? demanda Lucien.
-- Il aura celui du Luxembourg; je ne suis pas fâché d'en faire le
geôlier des directeurs avant d'en faire le vainqueur des
Autrichiens.
Le lendemain on lisait dans le -Moniteur-:
-»Paris, 17 brumaire. -- -Bonaparte a fait présent à Moreau d'un
damas garni de pierres précieuses qu'il a rapporté d'Égypte, et
qui est estimé douze mille francs.»
XXI -- LE BILAN DU DIRECTOIRE
Nous avons dit que Moreau, muni sans doute de ses instructions,
était sorti de la petite maison de la rue de la Victoire, tandis
que Bonaparte était rentré seul au salon.
Tout était objet de contrôle dans une pareille soirée; aussi
remarqua-t-on l'absence de Moreau, la rentrée solitaire de
Bonaparte, et la visible bonne humeur qui animait la physionomie
de ce dernier.
Les regards qui s'étaient fixés le plus ardemment sur lui étaient
ceux de Joséphine et de Roland: Moreau pour Bonaparte ajoutait
vingt chances de succès au complot; Moreau contre Bonaparte lui en
enlevait cinquante.
L'oeil de Joséphine était si suppliant que, en quittant Lucien,
Bonaparte poussa son frère du côté de sa femme.
Lucien comprit; il s'approcha de Joséphine.
-- Tout va bien, dit-il.
-- Moreau?
-- Il est avec nous.
-- Je le croyais républicain.
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