LES COMPAGNONS DE JÉHU
Par
Alexandre Dumas
(1857)
PROLOGUE
LA VILLE D'AVIGNON
Nous ne savons si le prologue que nous allons mettre sous les yeux
du lecteur est bien utile, et cependant nous ne pouvons résister
au désir d'en faire, non pas le premier chapitre, mais la préface
de ce livre.
Plus nous avançons dans la vie, plus nous avançons dans l'art,
plus nous demeurons convaincu que rien n'est abrupt et isolé, que
la nature et la société marchent par déductions et non par
accidents, et que l'événement, fleur joyeuse ou triste, parfumée
ou fétide, souriante ou fatale, qui s'ouvre aujourd'hui sous nos
yeux, avait son bouton dans le passé et ses racines parfois dans
les jours antérieurs à nos jours comme elle aura son fruit dans
l'avenir.
Jeune, l'homme prend le temps comme il vient, amoureux de la
veille, insoucieux du jour, s'inquiétant peu du lendemain. La
jeunesse, c'est le printemps avec ses fraîches aurores et ses
beaux soirs; si parfois un orage passe au ciel, il éclate, gronde
et s'évanouit, laissant le ciel plus azuré, l'atmosphère plus
pure, la nature plus souriante qu'auparavant.
À quoi bon réfléchir aux causes de cet orage qui passe, rapide
comme un caprice, éphémère comme une fantaisie? Avant que nous
ayons le mot de l'énigme météorologique, l'orage aura disparu.
Mais il n'en est point ainsi de ces phénomènes terribles qui, vers
la fin de l'été, menacent nos moissons; qui, au milieu de
l'automne, assiègent nos vendanges: on se demande où ils vont, on
s'inquiète d'où ils viennent, on cherche le moyen de les prévenir.
Or, pour le penseur, pour l'historien, pour le poète, il y a un
bien autre sujet de rêverie dans les révolutions, ces tempêtes de
l'atmosphère sociale qui couvrent la terre de sang et brisent
toute une génération d'hommes, que dans les orages du ciel qui
noient une moisson ou grêlent une vendange, c'est-à-dire l'espoir
d'une année seulement, et qui font un tort que peut, à tout
prendre, largement réparer l'année suivante, à moins que le
Seigneur ne soit dans ses jours de colère.
Ainsi, autrefois, soit oubli, soit insouciance, ignorance peut-
être -- heureux qui ignore! malheureux qui sait! -- autrefois,
j'eusse eu à raconter l'histoire que je vais vous dire
aujourd'hui, que, sans m'arrêter au lieu où se passe la première
scène de mon livre, j'eusse insoucieusement écrit cette scène,
j'eusse traversé le Midi comme une autre province, j'eusse nommé
Avignon comme une autre ville.
Mais aujourd'hui, il n'en est pas de même; j'en suis non plus aux
bourrasques du printemps, mais aux orages de l'été, mais aux
tempêtes de l'automne. Aujourd'hui, quand je nomme Avignon,
jévoque un spectre, et, de même qu'Antoine, déployant le linceul
de César, disait: «Voici le trou qu'a fait le poignard de Casca,
voici celui qu'a fait le glaive de Cassius, voici celui qu'a fait
l'épée de Brutus», je dis, moi, en voyant le suaire sanglant de la
ville papale: «Voilà le sang des Albigeois; voilà le sang des
Cévennois; voilà le sang des républicains; voilà le sang des
royalistes; voilà le sang de Lescuyer; voilà le sang du maréchal
Brune.»
Et je me sens alors pris d'une profonde tristesse, et je me mets à
écrire; mais, dès les premières lignes, je m'aperçois que, sans
que je m'en doutasse, le bureau de l'historien a pris, entre mes
doigts, la place de la plume du romancier.
Eh bien, soyons l'un et l'autre: lecteur, accordez les dix, les
quinze, les vingt premières pages à l'historien; le romancier aura
le reste.
Disons donc quelques mots d'Avignon, lieu où va s'ouvrir la
première scène du nouveau livre que nous offrons au public.
Peut-être avant de lire ce que nous en dirons, est-il bon de jeter
les yeux sur ce qu'en dit son historien national, François
Nouguier.
«Avignon, dit-il, ville noble pour son antiquité, agréable pour
son assiette, superbe pour ses murailles, riante pour la fertilité
du sol, charmante pour la douceur de ses habitants, magnifique
pour son palais, belle pour ses grandes rues, merveilleuse pour la
structure de son pont, riche par son commerce, et connue par toute
la terre.»
Que l'ombre de François Nouguier nous pardonne si nous ne voyons
pas tout à fait sa ville avec les mêmes yeux que lui.
Ceux qui connaissent Avignon diront qui l'a mieux vue de
l'historien ou du romancier.
Il est juste d'établir avant tout qu'Avignon est une ville à part,
c'est-à-dire la ville des passions extrêmes; l'époque des
dissensions religieuses qui ont amené pour elle les haines
politiques, remonte au douzième siècle; les vallées du mont
Ventoux abritèrent, après sa fuite de Lyon, Pierre de Valdo et ses
Vaudois, les ancêtres de ces protestants qui, sous le nom
d'Albigeois, coûtèrent aux comtes de Toulouse et valurent à la
papauté les sept châteaux que Raymond VI possédait dans le
Languedoc.
Puissante république gouvernée par des podestats, Avignon refusa
de se soumettre au roi de France. Un matin, Louis VIII -- qui
trouvait plus simple de se croiser contre Avignon, comme avait
fait Simon de Montfort, que pour Jérusalem, comme avait fait
Philippe-Auguste -- un matin, disons-nous, Louis VIII se présenta
aux portes d'Avignon, demandant à y entrer, la lance en arrêt, le
casque en tête, les bannières déployées et les trompettes de
guerre sonnant.
Les bourgeois refusèrent; ils offrirent au roi de France, comme
dernière concession, l'entrée pacifique, tête nue, lance haute, et
bannière royale seule déployée. Le roi commença le blocus; ce
blocus dura trois mois, pendant lesquels, dit le chroniqueur, les
bourgeois d'Avignon rendirent aux soldats français flèches pour
flèches, blessures pour blessures, mort pour mort.
La ville capitula enfin. Louis VIII conduisait dans son armée le
cardinal-légat romain de Saint-Ange; ce fut lui qui dicta les
conditions, véritables conditions de prêtre, dures et absolues.
Les Avignonnais furent condamnés à démolir leurs remparts, à
combler leurs fossés, à abattre trois cents tours, à livrer leurs
navires, à brûler leurs engins et leurs machines de guerre. Ils
durent, en outre, payer une contribution énorme, abjurer l'hérésie
vaudoise, entretenir en Palestine trente hommes d'armes
parfaitement armés et équipés pour y concourir à la délivrance du
tombeau du Christ. Enfin, pour veiller à l'accomplissement de ces
conditions, dont la bulle existe encore dans les archives de la
ville, il fut fondé une confrérie de pénitents qui, traversant
plus des six siècles, s'est perpétuée jusqu'à nos jours.
En opposition avec ces pénitents, qu'on appelait les pénitents
blancs, se fonda l'ordre des pénitents noirs, tout imprégnés de
l'esprit d'opposition de Raymond de Toulouse.
À partir de ce jour, les haines religieuses devinrent des haines
politiques.
Ce n'était point assez pour Avignon d'être la terre de l'hérésie,
il fallait qu'elle devînt le théâtre du schisme.
Qu'on nous permette, à propos de la Rome française, une courte
digression historique; à la rigueur, elle ne serait point
nécessaire au sujet que nous traitons, et peut-être ferions-nous
mieux d'entrer de plein bond dans le drame; mais nous espérons
qu'on nous la pardonnera. Nous écrivons surtout pour ceux qui,
dans un roman, aiment à rencontrer parfois autre chose que du
roman.
En 1285, Philippe le Bel monta sur le trône.
C'est une grande date historique que cette date de 1285. La
papauté, qui, dans la personne de Grégoire VII, a tenu tête à
l'empereur d'Allemagne; la papauté, qui, vaincue matériellement
par Henri IV, l'a vaincu moralement; la papauté est souffletée par
un simple gentilhomme sabin, et le gantelet de fer de Colonna
rougit la face de Boniface VIII.
Mais le roi de France, par la main duquel le soufflet avait été
réellement donné, qu'allait-il advenir de lui sous le successeur
de Boniface VIII?
Ce successeur, c'était Benoît XI, homme de bas lieu, mais qui eût
été un homme de génie peut-être, si on lui en eût donné le temps.
Trop faible pour heurter en face Philippe le Bel, il trouva un
moyen que lui eût envié, deux cents ans plus tard, le fondateur
d'un ordre célèbre: il pardonna hautement, publiquement à Colonna.
Pardonner à Colonna, c'était déclarer Colonna coupable; les
coupables seuls ont besoin de pardon.
Si Colonna était coupable, le roi de France était au moins son
complice.
Il y avait quelque danger à soutenir un pareil argument; aussi
Benoît XI ne fut-il pape que huit mois.
Un jour, une femme voilée, qui se donnait pour converse de Sainte-
Pétronille à Pérouse, vint, comme il était, à table, lui présenter
une corbeille de figues.
Un aspic y était-il caché, comme dans celle de Cléopâtre? Le fait
est que, le lendemain, le saint-siège était vacant.
Alors Philippe le Bel eut une idée étrange, si étrange, qu'elle
dut lui paraître d'abord une hallucination.
C'était de tirer la papauté de Rome, de l'amener en France, de la
mettre en geôle et de lui faire battre monnaie à son profit.
Le règne de Philippe le Bel est l'avènement de l'or.
L'or, c'était le seul et unique dieu de ce roi qui avait souffleté
un pape. Saint Louis avait eu pour ministre un prêtre, le digne
abbé Suger; Philippe le Bel eut pour ministres deux banquiers, les
deux Florentins Biscio et Musiato.
Vous attendez-vous, cher lecteur, à ce que nous allons tomber dans
ce lieu commun philosophique qui consiste à anathématiser l'or?
Vous vous tromperiez.
Au treizième siècle, l'or est un progrès.
Jusque-là on ne connaissait que la terre.
L'or, c'était la terre monnayée, la terre mobile, échangeable,
transportable, divisible, subtilisée, spiritualisée, pour ainsi
dire.
Tant que la terre n'avait pas eu sa représentation dans l'or,
l'homme, comme le dieu Terme, cette borne des champs, avait eu les
pieds pris dans la terre. Autrefois, la terre emportait l'homme;
aujourdhui, c'est l'homme qui emporte la terre.
Mais l'or, il fallait le tirer d'où il était; et où il était, il
était bien autrement enfoui que dans les mines du Chili ou de
Mexico.
L'or était chez les juifs et dans les églises.
Pour le tirer de cette double mine, il fallait plus qu'un roi, il
fallait un pape.
C'est pourquoi Philippe le Bel, le grand tireur d'or, résolut
d'avoir un pape à lui.
Benoît XI mort, il y avait conclave à Pérouse; les cardinaux
français étaient en majorité au conclave.
Philippe le Bel jeta les yeux sur l'archevêque de Bordeaux,
Bertrand de Got. Il lui donna rendez-vous dans une forêt, près de
Saint-Jean d'Angély.
Bertrand de Got n'avait garde de manquer au rendez-vous.
Le roi et l'archevêque y entendirent la messe, et, au moment de
l'élévation, sur ce Dieu que l'on glorifiait, ils se jurèrent un
secret absolu.
Bertrand de Got ignorait encore ce dont il était question.
La messe entendue:
-- Archevêque, lui dit Philippe le Bel, il est en mon pouvoir de
te faire pape.
Bertrand de Got n'en écouta pas davantage et se jeta aux pieds du
roi.
-- Que faut-il faire pour cela? demanda-t-il.
-- Me faire six grâces que je te demanderai, répondit Philippe le
Bel.
-- C'est à toi de commander et à moi d'obéir, dit le futur pape.
Le serment de servage était fait.
Le roi releva Bertrand de Got, le baisa sur la bouche et lui dit:
-- Les six grâces que je te demande sont les suivantes:
«La première, que tu me réconcilies parfaitement avec l'Église, et
que tu me fasses pardonner le méfait que j'ai commis à l'égard de
Boniface VIII.
«La seconde, que tu me rendes à moi et aux miens la communion que
la cour de Rome m'a enlevée.
«La troisième, que tu m'accordes les décimes du clergé, dans mon
royaume, pour cinq ans, afin d'aider aux dépenses faites en la
guerre de Flandre.
«La quatrième, que tu détruises et annules la mémoire du pape
Boniface VIII.
«La cinquième, que tu rendes la dignité de cardinal à messires
Jacopo et Pietro de Colonna.
«Pour la sixième grâce et promesse, je me réserve de t'en parler
en temps et lieu.»
Bertrand de Got jura pour les promesses et grâces connues, et pour
la promesse et grâce inconnue.
Cette dernière, que le roi n'avait osé dire à la suite des autres,
c'était la destruction des Templiers.
Outre la promesse et le serment faits sur le -Corpus Dominici,
-Bertrand de Got donna pour otages son frère et deux de ses
neveux.
Le roi jura, de son côté, qu'il le ferait élire pape.
Cette scène, se passant dans le carrefour d'une forêt, au milieu
des ténèbres, ressemblait bien plus à une évocation entre un
magicien et un démon, qu'à un engagement pris entre un roi et un
pape.
Aussi, le couronnement du roi, qui eut lieu quelque temps après à
Lyon, et qui commençait la captivité de l'Église, parut-il peu
agréable à Dieu.
Au moment où le cortège royal passait, un mur chargé de
spectateurs s'écroula, blessa le roi et tua le duc de Bretagne.
Le pape fut renversé, la tiare roula dans la boue.
Bertrand de Got fut élu pape sous le nom de Clément V.
Clément V paya tout ce qu'avait promis Bertrand de Got.
Philippe fut innocenté, la communion fut rendue à lui et aux
siens, la pourpre remonta aux épaules des Colonna, l'Église fut
obligée de payer les guerres de Flandre et la croisade de Philippe
de Valois contre l'empire grec. La mémoire du pape Boniface VIII
fut, sinon détruite et annulée, du moins flétrie; les murailles du
Temple furent rasées et les Templiers brûlés sur le terre-plein du
pont Neuf.
Tous ces édits -- cela ne s'appelait plus des bulles, du moment où
c'était le pouvoir temporel qui dictait -- tous ces édits étaient
datés d'Avignon.
Philippe le Bel fut le plus riche des rois de la monarchie
française; il avait un trésor inépuisable: c'était son pape. Il
lavait acheté, il s'en servait, il le mettait au pressoir, et,
comme d'un pressoir coulent le cidre et le vin, de ce pape écrasé,
coulait l'or.
Le pontificat, souffleté par Colonna dans la personne de Boniface
VIII, abdiquait lempire du monde dans celle de Clément V.
Nous avons dit comment le roi du sang et le pape de l'or étaient
venus.
On sait comment ils s'en allèrent.
Jacques de Molay, du haut de son bûcher, les avait ajournés tous
deux à un an pour comparaître devant Dieu. H twn gerwn oibullia-,
-dit Aristophane: -Les moribonds chenus ont l'esprit de la
sibylle.-
Clément V partit le premier; il avait vu en songe son palais
incendié.
«À partir de ce moment, dit Baluze, il devint triste et ne dura
guère.»
Sept mois après, ce fut le tour de Philippe; les uns le font
mourir à la chasse, renversé par un sanglier, Dante est du nombre
de ceux-là. «Celui, dit-il, qui a été vu près de la Seine
falsifiant les monnaies, mourra d'un coup de dent de sanglier.»
Mais Guillaume de Nangis fait au roi faux-monnayeur une mort bien
autrement providentielle.
«Miné par une maladie inconnue aux médecins, Philippe s'éteignit,
dit-il, au grand étonnement de tout le monde, sans que son pouls
ni son urine révélassent ni la cause de la maladie ni l'imminence
du péril.»
Le roi désordre, le roi vacarme, Louis X, dit -le Hutin, -succède
à son père Philippe le Bel; Jean XXII, à Clément V.
Avignon devint alors bien véritablement une seconde Rome, Jean
XXII et Clément VI la sacrèrent reine du luxe. Les moeurs du temps
en firent la reine de la débauche et de la mollesse. À la place de
ses tours, abattues par Romain de Saint-Ange, Hernandez de Héredi,
grand maître de Saint-Jean de Jérusalem, lui noua autour de la
taille une ceinture de murailles. Elle eut des moines dissolus,
qui transformèrent lenceinte bénie des couvents en lieux de
débauche et de luxure; elle eut de belles courtisanes qui
arrachèrent les diamants de la tiare pour s'en faire des bracelets
et des colliers; enfin, elle eut les échos de Vaucluse, qui lui
renvoyèrent les molles et mélodieuses chansons de Pétrarque.
Cela dura jusqu'à ce que le roi Charles V, qui était un prince
sage et religieux, ayant résolu de faire cesser ce scandale,
envoya le maréchal de Boucicaut pour chasser d'Avignon l'antipape
Benoît XIII; mais, à la vue des soldats du roi de France, celui-ci
se souvint qu'avant d'être pape sous le nom de Benoît XIII, il
avait été capitaine sous le nom de Pierre de Luna. Pendant cinq
mois, il se défendit, pointant lui-même, du haut des murailles du
château, ses machines de guerre, bien autrement meurtrières que
ses foudres pontificales. Enfin, forcé de fuir, il sortit de la
ville par une poterne, après avoir ruiné cent maisons et tué
quatre mille Avignonnais, et se réfugia en Espagne, où le roi
d'Aragon lui offrit un asile. Là, tous les matins, du haut d'une
tour, assisté de deux prêtres, dont il avait fait son sacré
collège, il bénissait le monde, qui n'en allait pas mieux, et
excommuniait ses ennemis, qui ne s'en portaient pas plus mal.
Enfin, se sentant près de mourir, et craignant que le schisme ne
mourût avec lui, il nomma ses deux vicaires cardinaux, à la
condition que, lui trépassé, l'un des deux élirait l'autre pape.
L'élection se fit. Le nouveau pape poursuivit un instant le
schisme, soutenu par le cardinal qui l'avait proclamé. Enfin, tous
deux entrèrent en négociation avec Rome, firent amende honorable
et rentrèrent dans le giron de la sainte Église, l'un avec le
titre d'archevêque de Séville, l'autre avec celui d'archevêque de
Tolède.
À partir de ce moment jusqu'en 1790, Avignon, veuve de ses papes,
avait été gouvernée par des légats et des vice-légats; elle avait
eu sept souverains pontifes qui avaient résidé dans ses murs
pendant sept dizaines d'années; elle avait sept hôpitaux, sept
confréries de pénitents, sept couvents d'hommes, sept couvents de
femmes, sept paroisses et sept cimetières. Pour ceux qui
connaissent Avignon, il y avait à cette époque, il y a encore,
deux villes dans la ville: la ville des prêtres, c'est-à-dire la
ville romaine; la ville des commerçants, c'est-à-dire la ville
française.
La ville des prêtres, avec son palais des papes, ses cent églises,
ses cloches innombrables, toujours prêtes à sonner le tocsin de
l'incendie, le glas du meurtre.
La ville des commerçants, avec son Rhône, ses ouvriers en soierie
et son transit croisé qui va du nord au sud, de l'ouest à l'est,
de Lyon à Marseille, de Nîmes à Turin.
La ville française, la ville damnée, envieuse d'avoir un roi,
jalouse d'obtenir des libertés et qui frémissait de se sentir
terre esclave, terre des prêtres, ayant le clergé pour seigneur.
Le clergé -- non pas le clergé pieux, tolérant, austère au devoir
et à la charité, vivant dans le monde pour le consoler et
l'édifier, sans se mêler à ses joies ni à ses passions -- mais le
clergé tel que l'avaient fait l'intrigue, l'ambition et la
cupidité, c'est-à-dire des abbés de cour, rivaux des abbés
romains, oisifs, libertins, élégants, hardis, rois de la mode,
autocrates des salons, baisant la main des dames dont ils
s'honoraient d'être les sigisbées, donnant leurs mains à baiser
aux femmes du peuple, à qui ils faisaient l'honneur de les prendre
pour maîtresses.
Voulez-vous un type de ces abbés-là? Prenez l'abbé Maury.
Orgueilleux comme un duc, insolent comme un laquais, fils de
cordonnier, plus aristocrate qu'un fils de grand seigneur.
On comprend que ces deux catégories d'habitants, représentant,
l'une l'hérésie, l'autre l'orthodoxie; l'une le parti français,
l'autre le parti romain; l'une le parti monarchiste absolu,
l'autre le parti constitutionnel progressif, n'étaient pas des
éléments de paix et de sécurité pour l'ancienne ville pontificale;
on comprend, disons-nous, qu'au moment où éclata la révolution à
Paris et où cette révolution se manifesta par la prise de la
Bastille, les deux partis, encore tout chauds des guerres de
religion de Louis XIV, ne restèrent pas inertes en face l'un de
l'autre.
Nous avons dit: Avignon ville de prêtres, ajoutons ville de
haines. Nulle part mieux que dans les couvents on n'apprend à
haïr. Le coeur de l'enfant, partout ailleurs pur de mauvaises
passions, naissait là plein de haines paternelles, léguées de père
en fils, depuis huit cents ans, et, après une vie haineuse,
léguait à son tour l'héritage diabolique à ses enfants.
Aussi, au premier cri de liberté que poussa la France, la ville
française se leva-t-elle pleine de joie et d'espérance; le moment
était enfin venu pour elle de contester tout haut la concession
faite par une jeune reine mineure, pour racheter ses péchés, d'une
ville, d'une province et avec elle d'un demi-million d'âmes. De
quel droit ces âmes avaient-elles été vendues -in oeternum -au
plus dur et au plus exigeant de tous les maîtres, au pontife
romain?
La France allait se réunir au Champ-de-Mars dans l'embrassement
fraternel de la Fédération. N'était-elle pas la France? On nomma
des députés; ces députés se rendirent chez le légat et le prièrent
respectueusement de partir.
On lui donnait vingt-quatre heures pour quitter la ville.
Pendant la nuit, les papistes s'amusèrent à pendre à une potence
un mannequin portant la cocarde tricolore.
On dirige le Rhône, on canalise la Durance, on met des digues aux
âpres torrents qui, au moment de la fonte des neiges, se
précipitent en avalanches liquides des sommets du mont Ventoux.
Mais ce flot terrible, ce flot vivant, ce torrent humain qui
bondit sur la pente rapide des rues d'Avignon, une fois lâché, une
fois bondissant, Dieu lui-même n'a point encore essayé de
l'arrêter.
À la vue du mannequin aux couleurs nationales, se balançant au
bout d'une corde, la ville française se souleva de ses fondements
en poussant des cris de rage. Quatre papistes soupçonnés de ce
sacrilège, deux marquis, un bourgeois, un ouvrier, furent arrachés
de leur maison et pendus à la place du mannequin.
C'était le 11 juin 1790.
La ville française tout entière écrivit à l'Assemblée nationale
qu'elle se donnait à la France, et avec elle son Rhône, son
commerce, le Midi, la moitié de la Provence.
L'Assemblée nationale était dans un de ses jours de réaction, elle
ne voulait pas se brouiller avec le pape, elle ménageait le roi:
elle ajourna l'affaire.
Dès lors, le mouvement d'Avignon était une révolte, et le pape
pouvait faire d'Avignon ce que la cour eût fait de Paris, après la
prise de la Bastille, si l'Assemblée eût ajourné la proclamation
des droits de l'homme.
Le pape ordonna d'annuler tout ce qui s'était fait dans le Comtat
Venaissin, de rétablir les privilèges des nobles et du clergé, et
de relever l'inquisition dans toute sa rigueur.
Les décrets pontificaux furent affichés.
Un homme, seul, en plein jour, à la face de tous, osa aller droit
à la muraille où était affiché le décret et l'en arracher.
Il se nommait Lescuyer.
Ce n'était point un jeune homme; il n'était donc point emporté par
la fougue de l'âge. Non, c'était presque un vieillard qui n'était
même pas du pays; il était Français, Picard, ardent et réfléchi à
la fois; ancien notaire, établi depuis longtemps à Avignon.
Ce fut un crime dont Avignon romaine se souvint; un crime si
grand, que la Vierge en pleura!
Vous le voyez, Avignon, c'est déjà l'Italie. Il lui faut à tout
prix des miracles; et, si Dieu n'en fait pas, il se trouve à coup
sûr quelqu'un pour en inventer. Encore faut-il que le miracle soit
un miracle de la Vierge. La Vierge est tout pour l'Italie, cette
terre poétique. La -Madonna, -tout l'esprit, tout le coeur, toute
la langue des Italiens est pleine de ces deux mots.
Ce fut dans l'église des Cordeliers que ce miracle se fit.
La foule y accourut.
C'était beaucoup que la Vierge pleurât; mais un bruit se répandit
en même temps qui mit le comble à lémotion. Un grand coffre bien
fermé avait été transporté par la ville: ce coffre avait excité la
curiosité des Avignonnais. Que pouvait-il contenir?
Deux heures après, ce n'était plus un coffre dont il était
question, c'étaient dix-huit malles que l'on avait vues se rendant
au Rhône.
Quant aux objets qu'elles contenaient, un portefaix l'avait
révélé: c'étaient les effets du mont-de-piété, que le parti
français emportait avec lui en s'exilant d'Avignon.
Les effets du mont-de-piété, c'est-à-dire la dépouille des
pauvres.
Plus une ville est misérable, plus le mont-de-piété est riche. Peu
de monts-de-piété pouvaient se vanter d'être aussi riches que
celui d'Avignon.
Ce n'était plus une affaire d'opinion, c'était un vol et un vol
infâme. Blancs et rouges coururent à l'église des Cordeliers,
criant qu'il fallait que la municipalité leur rendît compte.
Lescuyer était le secrétaire de la municipalité.
Son nom fut jeté à la foule, non pas comme ayant arraché les deux
décrets pontificaux -- dès lors il y eût eu des défenseurs -- mais
comme ayant signé l'ordre au gardien du mont-de-piété de laisser
enlever les effets.
On envoya quatre hommes pour prendre Lescuyer et lamener à
l'église. On le trouva dans la rue, se rendant à la municipalité.
Les quatre hommes se ruèrent sur lui et le traînèrent dans
l'église avec des cris féroces.
Arrivé là, au lieu d'être dans la maison du Seigneur, Lescuyer
comprit, aux yeux flamboyants qui se fixaient sur lui, aux poings
étendus qui le menaçaient, aux cris qui demandaient sa mort,
Lescuyer comprit qu'il était dans un de ces cercles de lenfer
oubliés par Dante.
La seule idée qui lui vint fut que cette haine soulevée contre lui
avait pour cause la mutilation des affiches pontificales; il monta
dans la chaire, comptant s'en faire une tribune, et, de la voix
d'un homme qui, non seulement ne se reproche rien, mais qui encore
est prêt à recommencer:
-- Mes frères, dit-il, j'ai cru la révolution nécessaire; j'ai, en
conséquence, agi de tout mon pouvoir...
Les fanatiques comprirent que si Lescuyer s'expliquait, Lescuyer
était sauvé.
Ce n'était point cela qu'il leur fallait. Ils se jetèrent sur lui,
l'arrachèrent de la tribune, le poussèrent au milieu de la meute
aboyante, qui lentraîna vers lautel en poussant cette espèce de
cri terrible qui tient du sifflement du serpent et du rugissement
du tigre, ce meurtrier -zou zou!- particulier à la population
avignonnaise.
Lescuyer connaissait ce cri fatal; il essaya de se réfugier au
pied de l'autel.
Il ne s'y réfugia pas, il y tomba.
Un ouvrier matelassier, armé d'un bâton, venait de lui en asséner
un si rude coup sur la tête, que le bâton s'était brisé en deux
morceaux.
Alors on se précipita sur ce pauvre, corps, et, avec ce mélange de
férocité et de gaieté particulier aux peuples du Midi, les hommes,
en chantant, se mirent à lui danser sur le ventre, tandis que les
femmes, afin qu'il expiât les blasphèmes qu'il avait prononcés
contre le pape, lui découpaient, disons mieux, lui festonnaient
les lèvres avec leurs ciseaux.
Et de tout ce groupe effroyable sortait un cri ou plutôt un râle;
ce râle disait:
-- Au nom du ciel! au nom de la Vierge! au nom de l'humanité!
tuez-moi tout de suite.
Ce râle fut entendu: d'un commun accord, les assassins
s'éloignèrent. On laissa le malheureux, sanglant, défiguré, broyé,
savourer son agonie.
Elle dura cinq heures pendant lesquelles, au milieu des éclats de
rire, des insultes et des railleries de la foule, ce pauvre corps
palpita sur les marches de lautel.
Voilà comment on tue à Avignon.
Attendez; il y a une autre façon encore.
Un homme du parti français eut l'idée d'aller au mont-de-piété et
de s'informer.
Tout y était en bon état, il n'en était pas sorti un couvert
d'argent.
Ce n'était donc pas comme complice d'un vol que Lescuyer venait
d'être si cruellement assassiné: c'était comme patriote.
Il y avait en ce moment à Avignon un homme qui disposait de la
populace.
Tous ces terribles meneurs du Midi ont conquis une si fatale
célébrité, qu'il suffit de les nommer pour que chacun, même les
moins lettrés, les connaisse.
Cet homme, c'était Jourdan.
Vantard et menteur, il avait fait croire aux gens du peuple que
c'était lui qui avait coupé le cou au gouverneur de la Bastille.
Aussi l'appelait-on Jourdan Coupe-Tête. Ce n'était pas son nom: il
s'appelait Mathieu Jouve. Il n'était pas Provençal, il était du
Puy-en-Velay. Il avait d'abord été muletier sur ces âpres hauteurs
qui entourent sa ville natale, puis soldat sans guerre, la guerre
l'eût peut-être rendu plus humain; puis cabaretier à Paris.
À Avignon, il était marchand de garance.
Il réunit trois cents hommes, s'empara des portes de la ville, y
laissa la moitié de sa troupe, et, avec le reste, marcha sur
l'église des Cordeliers, précédé de deux pièces de canon.
Il les mit en batterie devant l'église et tira tout au hasard.
Les assassins se dispersèrent comme une nuée d'oiseaux
effarouchés, laissant quelques morts sur les degrés de l'église.
Jourdan et ses hommes enjambèrent par-dessus les cadavres et
entrèrent dans le saint lieu.
Il n'y restait plus que la Vierge et le malheureux Lescuyer
respirant encore.
Jourdan et ses camarades se gardèrent bien d'achever Lescuyer: son
agonie était un suprême moyen d'excitation. Ils prirent ce reste
de vivant, ces trois quarts de cadavre, et l'emportèrent saignant,
pantelant, râlant.
Chacun fuyait à cette vue, fermant portes et fenêtres.
Au bout d'une heure, Jourdan et ses trois cents hommes étaient
maîtres de la ville.
Lescuyer était mort, mais peu importait; on n'avait plus besoin de
son agonie.
Jourdan profita de la terreur qu'il inspirait, et arrêta ou fit
arrêter quatre-vingts personnes à peu près, assassins ou prétendus
assassins de Lescuyer.
Trente peut-être n'avaient pas même mis le pied dans l'église;
mais, quand on trouve une bonne occasion de se défaire de ses
ennemis, il faut en profiter; les bonnes occasions sont rares.
Ces quatre-vingts personnes furent entassées dans la tour
Trouillas.
On l'a appelée historiquement la tour de la Glacière.
Pourquoi donc changer ce nom de la tour Trouillas? Le nom est
immonde et va bien à l'immonde action qui devait s'y passer.
C'était le théâtre de la torture inquisitionnelle.
Aujourd'hui encore on y voit, le long des murailles, la grasse
suie qui montait avec la fumée du bûcher où se consumaient les
chairs humaines; aujourd'hui encore, on vous montre le mobilier de
la torture précieusement conservé: la chaudière, le four, les
chevalets, les chaînes, les oubliettes et jusqu'à des vieux
ossements, rien n'y manque.
Ce fut dans cette tour, bâtie par Clément V, que l'on enferma les
quatre-vingts prisonniers.
Ces quatre-vingts prisonniers faits et enfermés dans la tour
Trouillas, on en fut bien embarrassé.
Par qui les faire juger?
Il n'y avait de tribunaux légalement constitués que les tribunaux
du pape.
Faire tuer ces malheureux comme ils avaient tué Lescuyer?
Nous avons dit qu'il y en avait un tiers, une moitié peut-être,
qui non seulement n'avaient point pris part à l'assassinat, mais
qui même n'avaient pas mis le pied dans l'église.
Les faire tuer! La tuerie passerait sur le compte des
représailles.
Mais pour tuer ces quatre-vingts personnes, il fallait un certain
nombre de bourreaux.
Une espèce de tribunal, improvisé par Jourdan, siégeait dans une
des salles du palais: il avait un greffier nommé Raphel, un
président moitié Italien, moitié Français, orateur en patois
populaire, nommé Barbe Savournin de la Roua; puis trois ou quatre
pauvres diables; un boulanger, un charcutier; les noms se perdent
dans l'infimité des conditions.
C'étaient ces gens-là qui criaient:
-- Il faut les tuer tous; s'il s'en sauvait un seul, il servirait
de témoin.
Mais, nous l'avons dit, les tueurs manquaient.
À peine avait-on sous la main une vingtaine d'hommes dans la cour,
tous appartenant au petit peuple d'Avignon: un perruquier, un
cordonnier pour femmes, un savetier, un maçon, un menuisier; tout
cela armé à peine, au hasard, l'un d'un sabre, l'autre d'une
baïonnette, celui-ci d'une barre de fer, celui-là d'un morceau de
bois durci au feu.
Tous ces gens-là refroidis par une fine pluie d'octobre.
Il était difficile d'en faire des assassins.
Bon! rien est-il difficile au diable?
Il y a, dans ces sortes d'événements, une heure où il semble que
Dieu abandonne la partie.
Alors, c'est le tour du démon.
Le démon entra en personne dans cette cour froide et boueuse.
Il avait revêtu l'apparence, la forme, la figure d'un apothicaire
du pays, nommé Mendes: il dressa une table éclairée par deux
lanternes; sur cette table, il déposa des verres, des brocs, des
cruches, des bouteilles.
Quel était l'infernal breuvage renfermé dans ces mystérieux
récipients, aux formes bizarres? On lignore, mais l'effet en est
bien connu.
Tous ceux qui burent de la liqueur diabolique se sentirent pris
soudain d'une rage fiévreuse, d'un besoin de meurtre et de sang.
Dès lors, on n'eut plus qu'à leur montrer la porte, ils se ruèrent
dans le cachot.
Le massacre dura toute la nuit: toute la nuit, des cris, des
plaintes, des râles de mort furent entendus dans les ténèbres.
On tua tout, on égorgea tout, hommes et femmes; ce fut long: les
tueurs, nous l'avons dit, étaient ivres et mal armés.
Cependant ils y arrivèrent.
Au milieu des tueurs, un enfant se faisait remarquer par sa
cruauté bestiale, par sa soif immodérée de sang.
C'était le fils de Lescuyer.
Il tuait, et puis tuait encore; il se vanta d'avoir à lui seul, de
sa main enfantine, tué dix hommes et quatre femmes.
-- Bon! je puis tuer à mon aise, disait-il: je n'ai pas quinze
ans, on ne me fera rien.
À mesure qu'on tuait, on jetait morts et blessés, cadavres et
vivants, dans la tour Trouillas; ils tombaient de soixante pieds
de haut; les hommes y furent jetés d'abord, les femmes ensuite. Il
avait fallu aux assassins le temps de violer les cadavres de
celles qui étaient jeunes et jolies.
À neuf heures du matin, après douze heures de massacres, une voix
criait encore du fond de ce sépulcre:
-- Par grâce! venez m'achever, je ne puis mourir.
Un homme, l'armurier Bouffier se pencha dans le trou et regarda;
les autres n'osaient.
-- Qui crie donc? demandèrent-ils.
-- C'est Lami, répondit Bouffier.
Puis, quand il fut au milieu des autres:
-- Eh bien, firent-ils, qu'as-tu vu au fond?
-- Une drôle de marmelade, dit-il: tout pêle-mêle, des hommes et
des femmes, des prêtres et des jolies filles, c'est à crever de
rire.
«Décidément c'est une vilaine chenille que l'homme!...» disait le
comte de Monte-Cristo à M. de Villefort.
Eh bien, c'est dans la ville encore sanglante, encore chaude,
encore émue de ces derniers massacres, que nous allons introduire
les deux personnages principaux de notre histoire.
I -- UNE TABLE D'HÔTE
Le 9 octobre de l'année 1799, par une belle journée de cet automne
méridional qui fait, aux deux extrémités de la Provence, mûrir les
oranges d'Hyères et les raisins de Saint-Péray, une calèche
attelée de trois chevaux de poste traversait à fond de train le
pont jeté sur la Durance, entre Cavaillon et Château-Renard, se
dirigeant sur Avignon, l'ancienne ville papale, qu'un décret du 25
mai 1791 avait, huit ans auparavant, réunie à la France, réunion
confirmée par le traité signé, en 1797, à Tolentino, entre le
général Bonaparte et le pape Pie VI.
La voiture entra par la porte d'Aix, traversa dans toute sa
longueur, et sans ralentir sa course, la ville aux rues étroites
et tortueuses, bâtie tout à la fois contre le vent et contre le
soleil, et alla s'arrêter à cinquante pas de la porte d'Oulle, à
l'hôtel du Palais-Égalité, que l'on commençait tout doucement à
rappeler l'hôtel du Palais-Royal, nom qu'il avait porté autrefois
et qu'il porte encore aujourd'hui.
Ces quelques mots, presque insignifiants, à propos du titre de
lhôtel devant lequel s'arrêtait la chaise de poste sur laquelle
nous avons les yeux fixés, indiquent assez bien l'état où était la
France sous ce gouvernement de réaction thermidorienne que l'on
appelait le Directoire.
Après la lutte révolutionnaire qui s'était accomplie du 14 juillet
1789 au 9 thermidor 1794; après les journées des 5 et 6 octobre,
du 21 juin, du 10 août, des 2 et 3 septembre, du 21 mai, du 29
thermidor, et du 1er prairial; après avoir vu tomber la tête du
roi et de ses juges, de la reine et de son accusateur, des
Girondins et des Cordeliers, des modérés et des Jacobins, la
France avait éprouvé la plus effroyable et la plus nauséabonde de
toutes les lassitudes, la lassitude du sang!
Elle en était donc revenue, sinon au besoin de la royauté, du
moins au désir d'un gouvernement fort, dans lequel elle pût mettre
sa confiance, sur lequel elle pût s'appuyer, qui agît pour elle et
qui lui permît de se reposer elle-même pendant qu'il agissait.
À la place de ce gouvernement vaguement désiré, elle avait le
faible et irrésolu Directoire, composé pour le moment du
voluptueux Barras, de l'intrigant Sieyès, du brave Moulins, de
l'insignifiant Roger Ducos et de l'honnête, mais un peu trop naïf,
Gohier.
Il en résultait une dignité médiocre au dehors et une tranquillité
fort contestable au dedans.
Il est vrai qu'au moment où nous en sommes arrivés, nos armées, si
glorieuses pendant les campagnes épiques de 1796 et 1797, un
instant refoulées vers la France par l'incapacité de Scherer à
Vérone et à Cassano, et par la défaite et la mort de Joubert à
Novi, commencent à reprendre l'offensive. Moreau a battu Souvaroff
à Bassignano; Brune a battu le duc d'York et le général Hermann à
Bergen; Masséna a anéanti les Austro-Russes à Zurich; Korsakov
s'est sauvé à grand-peine et l'Autrichien Hotz ainsi que trois
autres généraux ont été tués, et cinq faits prisonniers.
Masséna a sauvé la France à Zurich, comme, quatre-vingt-dix ans
auparavant, Villars l'avait sauvée à Denain.
Mais, à l'intérieur, les affaires n'étaient point en si bon état,
et le gouvernement directorial était, il faut le dire, fort
embarrassé entre la guerre de la Vendée et les brigandages du
Midi, auxquels, selon son habitude, la population avignonnaise
était loin de rester étrangère.
Sans doute, les deux voyageurs qui descendirent de la chaise de
poste, arrêtée à la porte de l'hôtel du Palais-Royal, avaient-ils
quelque raison de craindre la situation d'esprit dans laquelle se
trouvait la population, toujours agitée, de la ville papale, car,
un peu au-dessus d'Orgon, à l'endroit où trois chemins se
présentent aux voyageurs -- l'un conduisant à Nîmes, le second à
Carpentras, le troisième à Avignon -- le postillon avait arrêté
ses chevaux, et, se retournant, avait demandé:
-- Les citoyens passent-ils par Avignon ou par Carpentras?
-- Laquelle des deux routes est la plus courte? avait demandé,
d'une voix brève et stridente, l'aîné des deux voyageurs, qui,
quoique visiblement plus vieux de quelques mois, était à peine âgé
de trente ans.
-- Oh! la route d'Avignon, citoyen, d'une bonne lieue et demie au
moins.
-- Alors, avait-il répondu, suivons la route d'Avignon.
Et la voiture avait repris un galop qui annonçait que les
-citoyens- voyageurs, comme les appelait le postillon, quoique la
qualification de -monsieur- commençât à rentrer dans la
conversation, payaient au moins trente sous de guides.
Ce même désir de ne point perdre de temps se manifesta à l'entrée
de l'hôtel.
Ce fut toujours le plus âgé des deux voyageurs qui, là comme sur
la route, prit la parole. Il demanda si l'on pouvait dîner
promptement, et la forme dont était faite la demande indiquait
qu'il était prêt à passer sur bien des exigences gastronomiques,
pourvu que le repas demandé fût promptement servi.
-- Citoyen, répondit l'hôte qui, au bruit de la voiture, était
accouru, la serviette à la main, au-devant des voyageurs, vous
serez rapidement et convenablement servis dans votre chambre; mais
si je me permettais de vous donner un conseil...
Il hésita.
-- Oh! donnez! donnez! dit le plus jeune des deux voyageurs,
prenant la parole pour la première fois.
-- Eh bien, ce serait de dîner tout simplement à table d'hôte,
comme fait en ce moment le voyageur qui est attendu par cette
voiture tout attelée; le dîner y est excellent et tout servi.
L'hôte, en même temps, montrait une voiture organisée de la façon
la plus confortable, et attelée, en effet, de deux chevaux qui
frappaient du pied tandis que le postillon prenait patience, en
vidant, sur le bord de la fenêtre, une bouteille de vin de Cahors.
Le premier mouvement de celui à qui cette offre était faite fut
négatif; cependant, après une seconde de réflexion, le plus âgé
des deux voyageurs, comme s'il fut revenu sur sa détermination
première, fit un signe interrogateur à son compagnon.
Celui-ci répondit d'un regard qui signifiait: «Vous savez bien que
je suis à vos ordres.»
-- Eh bien, soit, dit celui qui paraissait chargé de prendre
l'initiative, nous dînerons à table d'hôte.
Puis, se retournant vers le postillon qui, chapeau bas, attendait
ses ordres:
-- Que dans une demi-heure au plus tard, dit-il, les chevaux
soient à la voiture.
Et, sur l'indication du maître d'hôtel, tous deux entrèrent dans
la salle à manger, le plus âgé des deux marchant le premier,
l'autre le suivant.
On sait l'impression que produisent, en général, de nouveaux venus
à une table d'hôte. Tous les regards se tournèrent vers les
arrivants; la conversation, qui paraissait assez animée, fut
interrompue.
Les convives se composaient des habitués de l'hôtel, du voyageur
dont la voiture attendait tout attelée à la porte, d'un marchand
de vin de Bordeaux en séjour momentané à Avignon pour les causes
que nous allons dire, et d'un certain nombre de voyageurs se
rendant de Marseille à Lyon par la diligence.
Les nouveaux arrivés saluèrent la société d'une légère inclination
de tête, et se placèrent à l'extrémité de la table, s'isolant des
autres convives par un intervalle de trois ou quatre couverts.
Cette espèce de réserve aristocratique redoubla la curiosité dont
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