--Vous avez bien dans cette forteresse un petit jardin, à défaut de
jardin une cour quelconque, à défaut de cour une terrasse.
--Nous avons un très beau jardin, dit Rosa; il s'étend le long du Wahal
et est plein de beaux vieux arbres.
--Pouvez-vous, chère Rosa, m'apporter un peu de la terre de ce jardin
afin que j'en juge.
--Dès demain.
--Vous en prendrez à l'ombre et au soleil afin que je juge de ses deux
qualités sous les deux conditions de sécheresse et d'humidité.
--Soyez tranquille.
--La terre choisie par moi et modifiée s'il est besoin, nous ferons
trois parts de nos trois caïeux, vous en prendrez un que vous planterez
le jour que je vous dirai dans la terre choisie par moi; il fleurira
certainement si vous le soignez selon mes indications.
--Je ne m'en éloignerai pas une seconde.
--Vous m'en donnerez un autre que j'essaierai d'élever ici dans ma
chambre, ce qui m'aidera à passer ces longues journées pendant
lesquelles je ne vous vois pas. J'ai peu d'espoir, je vous l'avoue pour
celui-là, et d'avance, je regarde ce malheureux comme sacrifié à mon
égoïsme. Cependant, le soleil me visite quelquefois. Je tirerai
artificieusement parti de tout, même de la chaleur et de la cendre de ma
pipe. Enfin, nous tiendrons, ou plutôt vous tiendrez en réserve le
troisième caïeu, notre dernière ressource pour le cas où nos deux
premières expériences auraient manqué. De cette manière, ma chère Rosa,
il est impossible que nous n'arrivions pas à gagner les cent mille
florins de notre dot et à nous procurer le suprême bonheur de voir
réussir notre œuvre.
--J'ai compris, dit Rosa. Je vous apporterai demain de la terre, vous
choisirez la mienne et la vôtre. Quant à la vôtre, il me faudra
plusieurs voyages, car je ne pourrai vous en apporter que peu à la fois.
--Oh! nous ne sommes pas pressés, chère Rosa; nos tulipes ne doivent pas
être enterrées avant un grand mois. Ainsi, vous voyez que nous avons
tout le temps; seulement pour planter votre caïeu, vous suivrez toutes
mes instructions, n'est-ce pas?
--Je vous le promets.
--Et une fois planté, vous me ferez part de toutes les circonstances qui
pourront intéresser notre élève, tels que changements atmosphériques,
traces dans les allées, traces sur les plates-bandes. Vous écouterez la
nuit si notre jardin n'est pas fréquenté par des chats. Deux de ces
malheureux animaux m'ont à Dordrecht ravagé deux plates-bandes.
--J'écouterai.
--Les jours de lune... Avez-vous vue sur le jardin, chère enfant?
--La fenêtre de ma chambre à coucher y donne.
--Bon. Les jours de lune, vous regarderez si des trous du mur ne sortent
point des rats. Les rats sont des rongeurs fort à craindre, et j'ai vu
de malheureux tulipiers reprocher bien amèrement à Noé d'avoir mis une
paire de rats dans l'arche.
--Je regarderai, et s'il y a des chats ou des rats...
--Eh bien! il faudra aviser. Ensuite, continua van Baërle, devenu
soupçonneux depuis qu'il était en prison; ensuite, il y a un animal bien
plus à craindre encore que le chat et le rat!
--Et quel est cet animal?
--C'est l'homme! vous comprenez, chère Rosa, on vole un florin, et l'on
risque le bagne pour une pareille misère; et à plus forte raison peut-on
voler un caïeu de tulipe qui vaut cent mille florins.
--Personne que moi n'entrera dans le jardin.
--Vous me le promettez?
--Je vous le jure!
--Bien, Rosa! merci, chère Rosa! Oh! toute joie va donc me venir de
vous!
Et, comme les lèvres de van Baërle se rapprochaient du grillage avec la
même ardeur que la veille, et que d'ailleurs, l'heure de la retraite
était arrivée, Rosa éloigna la tête et allongea la main.
Dans cette jolie main, dont la coquette jeune fille avait un soin tout
particulier, était le caïeu.
Cornélius baisa passionnément le bout des doigts de cette main. Était-ce
parce que cette main tenait un des caïeux de la grande tulipe noire?
Était-ce parce que cette main était la main de Rosa?
C'est ce que nous laissons deviner à de plus savants que nous. Rosa se
retira donc avec les deux autres caïeux, les serrant contre sa poitrine.
Les serrait-elle contre sa poitrine parce que c'étaient les caïeux de la
grande tulipe noire, ou parce que les caïeux lui venaient de Cornélius
van Baërle?
Ce point, nous le croyons, serait plus facile à préciser que l'autre.
Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, la vie devint douce et
remplie pour le prisonnier.
Rosa, on l'a vu, lui avait remis un des caïeux.
Chaque soir, elle lui apportait poignée à poignée la terre de la portion
du jardin qu'il avait trouvée la meilleure et qui en effet était
excellente.
Une large cruche que Cornélius avait cassée habilement lui donna un fond
propice, il l'emplit à moitié et mélangea la terre apportée par Rosa
d'un peu de boue de rivière qu'il fit sécher et qui lui fournit un
excellent terreau.
Puis, vers le commencement d'avril, il y déposa le premier caïeu.
Dire ce que Cornélius déploya de soins, d'habileté et de ruse pour
dérober à la surveillance de Gryphus la joie de ses travaux, nous n'y
parviendrons pas. Une demi-heure, c'est un siècle de sensations et de
pensées pour un prisonnier philosophe.
Il ne se passait point de jour que Rosa ne vînt causer avec Cornélius.
Les tulipes, dont Rosa faisait un cours complet, fournissaient le fond
de la conversation; mais si intéressant que soit ce sujet, on ne peut
pas toujours parler tulipes.
Alors on parlait d'autre chose, et à son grand étonnement le tulipier
s'apercevait de l'extension immense que pouvait prendre le cercle de la
conversation.
Seulement Rosa avait pris une habitude, elle tenait son beau visage
invariablement à six pouces du guichet, car la belle Frisonne était sans
doute défiante d'elle-même, depuis qu'elle avait senti à travers le
grillage combien le souffle d'un prisonnier peut brûler le cœur d'une
jeune fille.
Il y a une chose surtout qui inquiétait à cette heure le tulipier
presque autant que ses caïeux et sur laquelle il revenait sans cesse:
c'était la dépendance où était Rosa de son père.
Ainsi la vie de van Baërle, le docteur savant, le peintre pittoresque,
l'homme supérieur, de van Baërle qui le premier avait, selon toute
probabilité, découvert ce chef-d'œuvre de la création que l'on
appellerait, comme la chose était arrêtée d'avance, -Rosa Baërlensis-,
la vie, bien mieux que la vie, le bonheur de cet homme dépendait du plus
simple caprice d'un autre homme, et cet homme c'était un être d'un
esprit inférieur, d'une caste infime; c'était un geôlier, quelque chose
de moins intelligent que la serrure qu'il fermait, de plus dur que le
verrou qu'il tirait. C'était quelque chose du Caliban de -la Tempête-,
un passage entre l'homme et la brute.
Eh bien, le bonheur de Cornélius dépendait de cet homme; cet homme
pouvait un beau matin s'ennuyer à Loewestein, trouver que l'air y était
mauvais, que le genièvre n'y était pas bon, et quitter la forteresse, et
emmener sa fille, et encore une fois Cornélius et Rosa étaient séparés.
Dieu, qui se lasse de faire trop pour ses créatures, finirait peut-être
alors par ne plus les réunir.
--Et alors à quoi bon les pigeons voyageurs, disait Cornélius à la jeune
fille, puisque, chère Rosa, vous ne saurez ni lire ce que je vous
écrirai, ni m'écrire ce que vous aurez pensé?
--Eh bien! répondait Rosa, qui au fond du cœur craignait la séparation
autant que Cornélius, nous avons une heure tous les soirs, employons-la
bien.
--Mais il me semble, reprit Cornélius, que nous ne l'employons pas mal.
--Employons-la mieux encore, dit Rosa en souriant. Montrez-moi à lire et
à écrire; je profiterai de vos leçons, croyez-moi, et de cette façon
nous ne serons plus jamais séparés que par notre volonté à nous-mêmes.
--Oh! alors, s'écria Cornélius, nous avons l'éternité devant nous.
Rosa sourit et haussa doucement les épaules.
--Est-ce que vous resterez toujours en prison? répondit-elle. Est-ce
qu'après vous avoir donné la vie, Son Altesse ne vous donnera pas la
liberté? Est-ce qu'alors vous ne rentrerez pas dans vos biens? Est-ce
que vous ne serez point riche? Est-ce qu'une fois libre et riche, vous
daignerez-vous regarder, quand vous passerez à cheval ou en carrosse, la
petite Rosa, une fille de geôlier, presque une fille de bourreau?
Cornélius voulut protester, et certes il l'eût fait de tout son cœur et
dans la sincérité d'une âme remplie d'amour. La jeune fille
l'interrompit.
--Comment va votre tulipe? demanda-t-elle en souriant.
Parler à Cornélius de sa tulipe, c'était un moyen pour Rosa de tout
faire oublier à Cornélius, même Rosa.
--Mais assez bien, dit-il; la pellicule noircit, le travail de
fermentation a commencé, les veines du caïeu s'échauffent et
grossissent; d'ici à huit jours, avant peut-être, on pourra distinguer
les premières protubérances de la germinaison... Et la vôtre, Rosa?
--Oh! moi, j'ai fait les choses en grand et d'après vos indications.
--Voyons, Rosa, qu'avez-vous fait? dit Cornélius, les yeux presque aussi
ardents, l'haleine presque aussi haletante que le soir où ces yeux
avaient brûlé le visage, et cette haleine le cœur de Rosa.
--J'ai, dit en souriant la jeune fille (car au fond du cœur elle ne
pouvait s'empêcher d'étudier ce double amour du prisonnier pour elle et
pour la tulipe noire), j'ai fait les choses en grand: je me suis préparé
dans un carré nu, loin des arbres et des murs, dans une terre légèrement
sablonneuse, plutôt humide que sèche, sans un grain de pierre, sans un
caillou, je me suis disposé une plate-bande comme vous me l'avez
décrite.
--Bien, bien, Rosa.
--Le terrain préparé de la sorte n'attend plus que votre avertissement.
Au premier beau jour, vous me direz de planter mon caïeu, et je le
planterai; vous savez que je dois tarder sur vous, moi qui ai toutes les
chances du bon air, du soleil et de l'abondance des sucs terrestres.
--C'est vrai, c'est vrai! s'écria Cornélius en frappant avec joie ses
mains, et vous êtes une bonne écolière, Rosa, et vous gagnerez
certainement vos cent mille florins.
--N'oubliez pas, dit en riant Rosa, que votre écolière, puisque vous
m'appelez ainsi, a encore autre chose à apprendre que la culture des
tulipes.
--Oui, oui, et je suis aussi intéressé que vous, belle Rosa, à ce que
vous sachiez lire.
--Quand commencerons-nous?
--Tout de suite.
--Non, demain.
--Pourquoi demain?
--Parce qu'aujourd'hui notre heure est écoulée, et qu'il faut que je
vous quitte.
--Déjà! mais dans quoi lirons-nous?
--Oh! dit Rosa, j'ai un livre, un livre qui, je l'espère, nous portera
bonheur.
--À demain donc?
--À demain.
Le lendemain, Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt.
XVII
Premier caïeu
Le lendemain, avons-nous dit, Rosa revint avec la Bible de Corneille de
Witt.
Alors commença entre le maître et l'écolière une de ces scènes
charmantes qui font la joie du romancier quand il a le bonheur de les
rencontrer sous la plume.
Le guichet, seule ouverture qui servît de communication aux deux amants,
était trop élevé pour que des gens qui s'étaient jusque-là contentés de
lire sur le visage l'un de l'autre tout ce qu'ils avaient à se dire
pussent lire commodément sur le livre que Rosa avait apporté.
En conséquence, la jeune fille dut s'appuyer au guichet, la tête
penchée, le livre à la hauteur de la lumière qu'elle tenait de la main
droite, et que, pour la reposer un peu, Cornélius imagina de fixer par
un mouchoir au treillis de fer. Dès lors Rosa put suivre avec ses doigts
sur le livre les lettres et les syllabes que lui faisait épeler
Cornélius, lequel, muni d'un fétu de paille en guise d'indicateur,
désignait ces lettres par le trou du grillage à son écolière attentive.
Le feu de cette lampe éclairait les riches couleurs de Rosa, son œil
bleu et profond, ses tresses blondes sous le casque d'or bruni qui,
ainsi que nous l'avons dit, sert de coiffure aux Frisonnes; ses doigts
levés en l'air et dont le sang descendait, prenaient ce ton pâle et rose
qui resplendit aux lumières et qui indique la vie mystérieuse que l'on
voit circuler sous la chair.
L'intelligence de Rosa se développait rapidement sous le contact
vivifiant de l'esprit de Cornélius, et, quand la difficulté paraissait
trop ardue, ces yeux qui plongeaient l'un dans l'autre, ces cils qui
s'effleuraient, ces cheveux qui se mariaient, détachaient des étincelles
électriques capables d'éclairer les ténèbres mêmes de l'idiotisme.
Et Rosa, descendue chez elle, repassait seule dans son esprit les leçons
de lecture, et en même temps dans son âme les leçons non avouées de
l'amour.
Un soir elle arriva une demi-heure plus tard que de coutume.
C'était un trop grave événement qu'une demi-heure de retard pour que
Cornélius ne s'informât pas avant toute chose de ce qui l'avait causé.
--Oh! ne me grondez pas, dit la jeune fille, ce n'est point ma faute.
Mon père a renoué connaissance à Loewestein avec un bonhomme qui était
venu fréquemment le solliciter à la Haye pour voir la prison. C'était un
bon diable, ami de la bouteille, et qui racontait de joyeuses histoires,
en outre un large payeur qui ne reculait pas devant un écot.
--Vous ne le connaissez pas autrement? demanda Cornélius étonné.
--Non, répondit la jeune fille, c'est depuis quinze jours environ que
mon père s'est affolé de ce nouveau venu si assidu à le visiter.
--Oh! fit Cornélius en secouant la tête avec inquiétude, car tout nouvel
événement présageait pour lui une catastrophe, quelque espion du genre
de ceux que l'on envoie dans les forteresses pour surveiller ensemble
prisonniers et gardiens.
--Je ne crois pas, dit Rosa en souriant, si ce brave homme épie
quelqu'un, ce n'est pas mon père.
--Qui est-ce alors?
--Moi, par exemple.
--Vous?
--Pourquoi pas? dit en riant Rosa.
--Ah! c'est vrai, fit Cornélius en soupirant, vous n'aurez pas toujours
en vain des prétendants, Rosa, cet homme peut devenir votre mari.
--Je ne dis pas non.
--Et sur quoi fondez-vous cette joie?
--Dites cette crainte, M. Cornélius.
--Merci, Rosa, car vous avez raison; cette crainte...
--Je la fonde sur ceci...
--J'écoute, dites.
--Cet homme était déjà venu plusieurs fois au Buitenhof, à la Haye;
tenez, juste au moment où vous y fûtes enfermé. Moi sortie, il en sortit
à son tour; moi venue ici, il y vint. À la Haye il prenait pour prétexte
qu'il voulait vous voir.
--Me voir, moi?
--Oh! prétexte, assurément, car aujourd'hui qu'il pourrait encore faire
valoir la même raison, puisque vous êtes redevenu le prisonnier de mon
père, ou plutôt que mon père est redevenu votre geôlier, il ne se
recommande plus de vous, bien au contraire. Je l'entendais hier dire à
mon père qu'il ne vous connaissait pas.
--Continuez, Rosa, je vous prie, que je tâche de deviner quel est cet
homme et ce qu'il veut.
--Vous êtes sûr, M. Cornélius, que nul de vos amis ne se peut intéresser
à vous?
--Je n'ai pas d'amis, Rosa, je n'avais que ma nourrice: vous la
connaissez et elle vous connaît. Hélas! cette pauvre Zug, elle viendrait
elle-même et ne ruserait pas, et dirait en pleurant à votre père ou à
vous: «Cher monsieur ou chère demoiselle, mon enfant est ici, voyez
comme je suis désespérée, laissez-moi le voir une heure seulement et je
prierai Dieu toute ma vie pour vous.» Oh! non, continua Cornélius, oh!
non, à part ma bonne Zug, non, je n'ai pas d'amis.
--J'en reviens donc à ce que je pensais, d'autant mieux qu'hier, au
coucher du soleil, comme j'arrangeais la plate-bande où je dois planter
votre caïeu, je vis une ombre qui, par la porte entr'ouverte, se
glissait derrière les sureaux et les trembles. Je n'eus pas l'air de
regarder, c'était notre homme. Il se cacha, me vit remuer la terre, et,
certes, c'était bien moi qu'il avait suivie, c'était bien moi qu'il
épiait. Je ne donnai pas un coup de râteau, je ne touchai pas un atome
de terre qu'il ne s'en rendît compte.
--Oh! oui, oui, c'est un amoureux, dit Cornélius. Est-il jeune, est-il
beau?
Et il regarda avidement Rosa, attendant impatiemment sa réponse.
--Jeune, beau! s'écria Rosa éclatant de rire. Il est hideux de visage,
il a le corps voûté, il approche de cinquante ans, et n'ose me regarder
en face ni parler haut.
--Et il s'appelle?
--Jacob Gisels.
--Je ne le connais pas.
--Vous voyez bien, alors, que ce n'est pas pour vous qu'il vient.
--En tout cas, s'il vous aime, Rosa, ce qui est bien probable, car vous
voir c'est vous aimer, vous ne l'aimez pas, vous?
--Oh! non certes!
--Vous voulez que je me tranquillise, alors?
--Je vous y engage.
--Eh bien! maintenant que vous commencez à savoir lire, Rosa, vous lirez
tout ce que je vous écrirai, n'est-ce pas, sur les tourments de la
jalousie et sur ceux de l'absence?
--Je lirai si vous écrivez bien gros.
Puis, comme la tournure que prenait la conversation commençait à
inquiéter Rosa:
--À propos, dit-elle, comment se porte votre tulipe, à vous?
--Rosa, jugez de ma joie: ce matin je la regardais au soleil, après
avoir écarté doucement la couche de terre qui couvre le caïeu, j'ai vu
poindre l'aiguillon de la première pousse; ah! Rosa, mon cœur s'est
fondu de joie, cet imperceptible bourgeon blanchâtre, qu'une aile de
mouche écorcherait en l'effleurant, ce soupçon d'existence qui se révèle
par un insaisissable témoignage, m'a plus ému que la lecture de cet
ordre de Son Altesse, qui me rendait la vie en arrêtant la hache du
bourreau, sur l'échafaud du Buitenhof.
--Vous espérez, alors? dit Rosa en souriant.
--Oh! oui, j'espère!
--Et moi, à mon tour, quand planterai-je mon caïeu?
--Au premier jour favorable, je vous le dirai; mais surtout, n'allez
point vous faire aider par personne, surtout ne confiez votre secret à
qui que ce soit au monde; un amateur, voyez-vous, serait capable, rien
qu'à l'inspection de ce caïeu, de reconnaître sa valeur; et surtout,
surtout, ma bien chère Rosa, serrez précieusement le troisième oignon
qui vous reste.
--Il est encore dans le même papier où vous l'avez mis et tel que vous
me l'avez donné, M. Cornélius, enfoui tout au fond de mon armoire et
sous mes dentelles, qui le tiennent au sec sans le charger. Mais, adieu,
pauvre prisonnier.
--Comment, déjà?
--Il le faut.
--Venir si tard et partir si tôt!
--Mon père pourrait s'impatienter en ne me voyant pas revenir;
l'amoureux pourrait se douter qu'il a un rival.
Et elle écouta inquiète.
--Qu'avez-vous donc? demanda van Baërle.
--Il m'a semblé entendre.
--Quoi donc?
--Quelque chose comme un pas qui craquait dans l'escalier.
--En effet, dit le prisonnier, ce ne peut être Gryphus, on l'entend de
loin, lui.
--Non, ce n'est pas mon père, j'en suis sûre, mais...
--Mais...
--Mais ce pourrait être M. Jacob.
Rosa s'élança dans l'escalier, et l'on entendit en effet une porte qui
se fermait rapidement avant que la jeune fille eût descendu les dix
premières marches. Cornélius demeura fort inquiet, mais ce n'était pour
lui qu'un prélude. Quand la fatalité commence d'accomplir une œuvre
mauvaise, il est rare qu'elle ne prévienne pas charitablement sa victime
comme un spadassin fait à son adversaire pour lui donner le loisir de se
mettre en garde. Presque toujours, ces avis émanent de l'instinct de
l'homme ou de la complicité des objets inanimés, souvent moins inanimés
qu'on ne le croit généralement; presque toujours, disons-nous, ces avis
sont négligés. Le coup a sifflé en l'air, et il retombe sur une tête que
ce sifflement eût dû avertir, et qui, avertie, a dû se prémunir. Le
lendemain se passa sans que rien de marquant eût lieu. Gryphus fit ses
trois visites. Il ne découvrit rien. Quand il entendait venir son
geôlier (et dans l'espérance de surprendre les secrets de son
prisonnier, Gryphus ne venait jamais aux mêmes heures), quand il
entendait venir son geôlier, van Baërle, à l'aide d'une mécanique qu'il
avait inventée, et qui ressemblait à celles à l'aide desquelles on monte
et descend les sacs de blé dans les fermes, van Baërle avait imaginé de
descendre sa cruche au-dessous de l'entablement de tuiles d'abord, et
ensuite de pierres, qui régnait au-dessous de sa fenêtre. Quant aux
ficelles à l'aide desquelles le mouvement s'opérait, notre mécanicien
avait trouvé un moyen de les cacher avec les mousses qui végètent sur
les tuiles et dans le creux des pierres.
Gryphus n'y devinait rien.
Ce manège réussit durant huit jours.
Mais un matin que Cornélius, absorbé dans la contemplation de son caïeu,
d'où s'élançait déjà un point de végétation, n'avait pas entendu monter
le vieux Gryphus (il faisait grand vent ce jour-là, et tout craquait
dans la tourelle), la porte s'ouvrit tout à coup, et Cornélius fut
surpris sa cruche entre ses genoux.
Gryphus, voyant un objet inconnu, et par conséquent défendu, aux mains
de son prisonnier, Gryphus fondit sur cet objet avec plus de rapidité
que ne fait le faucon sur sa proie.
Le hasard, ou cette adresse fatale que le mauvais esprit accorde parfois
aux êtres malfaisants, fit que sa grosse main calleuse se posa tout
d'abord au beau milieu de la cruche, sur la portion de terreau
dépositaire du précieux oignon, cette main brisée au-dessus du poignet
et que Cornélius van Baërle lui avait si bien remise.
--Qu'avez-vous là? s'écria-t-il. Ah! je vous y prends!
Et il enfonça sa main dans la terre.
--Moi? Rien, rien! s'écria Cornélius tout tremblant.
--Ah! je vous y prends! Une cruche, de la terre! Il y a quelque secret
coupable caché là-dessous!
--Cher M. Gryphus! supplia van Baërle, inquiet comme la perdrix à qui le
moissonneur vient de prendre sa couvée.
En effet, Gryphus commençait à creuser la terre avec ses doigts crochus.
--Monsieur, monsieur! prenez garde! dit Cornélius pâlissant.
--À quoi? mordieu! à quoi? hurla le geôlier.
--Prenez garde! vous dis-je; vous allez le meurtrir!
Et d'un mouvement rapide, presque désespéré, il arracha des mains du
geôlier la cruche, qu'il cacha comme un trésor sous le rempart de ses
deux bras. Mais Gryphus, entêté comme un vieillard, et de plus en plus
convaincu qu'il venait de découvrir une conspiration contre le prince
d'Orange, Gryphus courut sur son prisonnier le bâton levé, et voyant
l'impassible résolution du captif à protéger son pot de fleurs, il
sentit que Cornélius tremblait bien moins pour sa tête que pour sa
cruche. Il chercha donc à la lui arracher de vive force.
--Ah! disait le geôlier furieux, vous voyez bien que vous vous révoltez.
--Laissez-moi ma tulipe! criait van Baërle.
--Oui, oui, tulipe, répliquait le vieillard. On connaît les ruses de
messieurs les prisonniers.
--Mais je vous jure...
--Lâchez, répétait Gryphus en frappant du pied; lâchez, ou j'appelle la
garde.
--Appelez qui vous voudrez, mais vous n'aurez cette pauvre fleur qu'avec
ma vie.
Gryphus, exaspéré, enfonça ses doigts pour la seconde fois dans la
terre, et cette fois en tira le caïeu tout noir, et tandis que van
Baërle était heureux d'avoir sauvé le contenant, ne s'imaginant pas que
son adversaire possédât le contenu, Gryphus lança violemment le caïeu
amolli qui s'écrasa sous la dalle et disparut presque aussitôt broyé,
mis en bouillie, sous le large soulier du geôlier.
Van Baërle vit le meurtre, entrevit les débris humides, comprit cette
joie féroce de Gryphus et poussa un cri de désespoir qui attendrit ce
geôlier assassin, qui, quelques années plus tôt, avait tué l'araignée de
Pellisson.
L'idée d'assommer ce méchant homme passa comme un éclair dans le cerveau
du tulipier. Le feu et le sang tout ensemble lui montèrent au front,
l'aveuglèrent, et il leva de ses deux mains la cruche lourde de toute
l'inutile terre qui y restait. Un instant de plus, il la laissait
retomber sur le crâne chauve du vieux Gryphus.
Un cri l'arrêta, un cri plein de larmes et d'angoisses, le cri que
poussa derrière le grillage du guichet la pauvre Rosa, pâle, tremblante,
les bras levés au ciel, et placée entre son père et son ami.
Cornélius abandonna la cruche qui se brisa en mille pièces avec un
fracas épouvantable.
Et alors, Gryphus comprit le danger qu'il venait de courir et s'emporta
à de terribles menaces.
--Oh! il faut, dit Cornélius, que vous soyez un homme bien lâche et bien
méchant, pour arracher à un pauvre prisonnier sa seule consolation, un
oignon de tulipe!
--Fi! mon père, ajouta Rosa, c'est un crime que vous venez de commettre.
--Ah! c'est vous, péronnelle! s'écria en se retournant vers sa fille le
vieillard bouillant de colère, mêlez-vous de ce qui vous regarde, et
surtout descendez au plus vite.
--Malheureux! malheureux! continuait Cornélius au désespoir.
--Après tout, ce n'est qu'une tulipe, ajouta Gryphus un peu honteux. On
vous en donnera tant que vous voudrez des tulipes, j'en ai trois cents
dans mon grenier.
--Au diable vos tulipes! s'écria Cornélius. Elles vous valent et vous
les valez. Oh! cent milliards de millions! Si je les avais, je les
donnerais pour celle que vous avez écrasée là.
--Ah! fit Gryphus triomphant. Vous voyez bien que ce n'est pas à la
tulipe que vous teniez. Vous voyez bien qu'il y avait dans ce faux
oignon quelques sorcelleries, un moyen de correspondance peut-être avec
les ennemis de Son Altesse, qui vous a fait grâce. Je le disais bien,
qu'on avait eu tort de ne pas vous couper le cou.
--Mon père! mon père! s'écria Rosa.
--Eh bien! tant mieux! tant mieux! répétait Gryphus en s'animant, je
l'ai détruit, je l'ai détruit. Il en sera de même chaque fois que vous
recommencerez! Ah! je vous avais prévenu, mon bel ami, que je vous
rendrais la vie dure.
--Maudit! maudit! hurla Cornélius tout à son désespoir en retournant
avec ses doigts tremblants les derniers vestiges de son caïeu, cadavre
de tant de joies et de tant d'espérances.
--Nous planterons l'autre demain, cher M. Cornélius, dit à voix basse
Rosa, qui comprenait l'immense douleur du tulipier et qui jeta, cœur
saint, cette douce parole comme une goutte de baume sur la blessure
saignante de Cornélius.
XVIII
L'amoureux de Rosa
Rosa avait à peine jeté ces paroles de consolation à Cornélius que l'on
entendait dans l'escalier une voix qui demandait à Gryphus des nouvelles
de ce qui se passait.
--Mon père, dit Rosa, entendez-vous?
--Quoi?
--M. Jacob vous appelle. Il est inquiet.
--On a fait tant de bruit, fit Gryphus. N'eût-on pas dit qu'il
m'assassinait, ce savant! Ah! que de mal on a toujours avec les savants!
Puis, indiquant du doigt l'escalier à Rosa:
--Marchez devant, mademoiselle! dit-il.
Et, fermant la porte:
--Je vous rejoins, ami Jacob, acheva-t-il.
Et Gryphus sortit, emmenant Rosa et laissant dans sa solitude et dans sa
douleur amère le pauvre Cornélius qui murmurait:
--Oh! c'est toi qui m'as assassiné, vieux bourreau. Je n'y survivrai
pas!
Et en effet le pauvre prisonnier fût tombé malade sans ce contrepoids
que la Providence avait mis à sa vie et que l'on appelait Rosa.
Le soir, la jeune fille revint.
Son premier mot fut pour annoncer à Cornélius que désormais son père ne
s'opposait plus à ce qu'il cultivât des fleurs.
--Et comment savez-vous cela? dit d'un air dolent le prisonnier à la
jeune fille.
--Je le sais parce qu'il l'a dit.
--Pour me tromper peut-être?
--Non, il se repent.
--Oh! oui, mais trop tard.
--Ce repentir ne lui est pas venu de lui-même.
--Et comment lui est-il donc venu?
--Si vous saviez combien son ami le gronde!
--Ah! M. Jacob, il ne vous quitte donc pas, M. Jacob?
--En tout cas il nous quitte le moins qu'il peut.
Et elle sourit de telle façon que ce petit nuage de jalousie qui avait
obscurci le front de Cornélius se dissipa.
--Comment cela s'est-il fait? demanda le prisonnier.
--Eh bien! interrogé par son ami, mon père à souper a raconté l'histoire
de la tulipe ou plutôt du caïeu, et le bel exploit qu'il avait fait en
l'écrasant.
Cornélius poussa un soupir qui pouvait passer pour un gémissement.
--Si vous eussiez vu en ce moment maître Jacob! continua Rosa. En
vérité, j'ai cru qu'il allait mettre le feu à la forteresse, ses yeux
étaient deux torches ardentes, ses cheveux se hérissaient, il crispait
ses poings, un instant j'ai cru qu'il voulait étrangler mon père.
«--Vous avez fait cela, s'écria-t-il, vous avez écrasé le caïeu?
«--Sans doute, fit mon père.
«--C'est infâme! continua-t-il, c'est odieux! c'est un crime que vous
avez commis là! hurla Jacob.
«Mon père resta stupéfait.
«--Est-ce que vous aussi vous êtes fou? demanda-t-il à son ami.
--Oh! digne homme que ce Jacob, murmura Cornélius; c'est un honnête
cœur, une âme d'élite.
--Le fait est qu'il est impossible de traiter un homme plus durement
qu'il n'a traité mon père, ajouta Rosa; c'était de sa part un véritable
désespoir; il répétait sans cesse:
«--Écrasé, le caïeu écrasé; oh! mon Dieu, mon Dieu, écrasé!
«Puis, se tournant vers moi:
«--Mais ce n'était pas le seul qu'il eût? demanda-t-il.
--Il a demandé cela? fit Cornélius, dressant l'oreille.
--«Vous croyez que ce n'était pas le seul? dit mon père. Bon, l'on
cherchera les autres.
«--Vous chercherez les autres, s'écria Jacob en prenant mon père au
collet.
«Mais aussitôt il le lâcha.
«Puis, se tournant vers moi:
«--Et qu'a dit le pauvre jeune homme? demanda-t-il.
«Je ne savais que répondre, vous m'aviez bien recommandé de ne jamais
laisser soupçonner l'intérêt que vous portiez à ce caïeu. Heureusement
mon père me tira d'embarras.
«--Ce qu'il a dit? Il s'est mis à écumer.
«Je l'interrompis.
«--Comment n'aurait-il pas été furieux, lui dis-je, vous avez été si
injuste et si brutal.
«--Ah çà! mais êtes-vous fous? s'écria mon père à son tour; le beau
malheur d'écraser un oignon de tulipe! On en a des centaines pour un
florin au marché de Gorcum.
«--Mais peut-être moins précieux que celui-ci, eus-je le malheur de
répondre.
--Et à ces mots, lui, Jacob? demanda Cornélius.
--À ces mots, je dois le dire, il me sembla que son œil lançait un
éclair.
--Oui, fit Cornélius, mais ce ne fut pas tout; il dit quelque chose?
--«Ainsi, belle Rosa, dit-il d'une voix mielleuse, vous croyez cet
oignon précieux?
«Je vis que j'avais fait une faute.
«--Que sais-je, moi? répondis-je négligemment, est-ce que je me connais
en tulipes? Je sais seulement, hélas! puisque nous sommes condamnés à
vivre avec les prisonniers, je sais que pour ce prisonnier tout
passe-temps a son prix. Ce pauvre M. van Baërle s'amusait de cet oignon.
Eh bien! je dis qu'il y a de la cruauté à lui enlever cet amusement.
«--Mais d'abord, fit mon père, comment s'était-il procuré cet oignon?
Voilà ce qu'il serait bon de savoir, ce me semble.
«Je détournai les yeux pour éviter le regard de mon père. Mais je
rencontrai les yeux de Jacob.
«On eût dit qu'il voulait poursuivre ma pensée jusqu'au fond de mon
cœur.
«Un mouvement d'humeur dispense souvent d'une réponse. Je haussai les
épaules, tournai le dos et m'avançai vers la porte.
«Mais je fus arrêtée par un mot que j'entendis, si bas qu'il fût
prononcé.
«Jacob disait à mon père:
«--Ce n'est pas chose difficile que de s'en assurer, parbleu!
«--Comment cela?
«--C'est de le fouiller; et s'il a les autres caïeux, nous les
trouverons, car ordinairement, il y en a trois.
--Il y en a trois! s'écria Cornélius. Il a dit que j'avais trois caïeux!
--Vous comprenez, le mot m'a frappée comme vous. Je me retournai.
«Ils étaient si occupés tous deux qu'ils ne virent pas mon mouvement.
«--Mais, dit mon père, il ne les a peut-être pas sur lui, ses oignons.
«--Alors, faites-le descendre sous un prétexte quelconque; pendant ce
temps je fouillerai sa chambre.
--Oh! oh! fit Cornélius. Mais c'est un scélérat que votre M. Jacob.
--J'en ai peur.
--Dites-moi, Rosa, continua Cornélius tout pensif.
--Quoi?
--Ne m'avez-vous pas raconté que le jour où vous aviez préparé votre
plate-bande, cet homme vous avait suivie?
--Oui.
--Qu'il s'était glissé comme une ombre derrière les sureaux?
--Sans doute.
--Qu'il n'avait pas perdu un de vos coups de râteau?
--Pas un.
--Rosa, fit Cornélius pâlissant.
--Eh bien!
--Ce n'était pas vous qu'il suivait.
--Qui suivait-il donc?
--Ce n'est pas de vous qu'il est amoureux.
--De qui donc, alors?
--C'était mon caïeu qu'il suivait; c'était de ma tulipe qu'il était
amoureux.
--Ah! par exemple! cela pourrait bien être, s'écria Rosa.
--Voulez-vous vous en assurer?
--Et de quelle façon?
--Oh! c'est chose bien facile.
--Dites!
--Allez demain au jardin; tâchez, comme la première fois, que Jacob
sache que vous y allez! tâchez, comme la première fois, qu'il vous
suive; faites semblant d'enterrer le caïeu, sortez du jardin, mais
regardez à travers la porte, et vous verrez ce qu'il fera.
--Bien! mais après?
--Après? comme il agira, nous agirons.
--Ah! dit Rosa en poussant un soupir, vous aimez bien vos oignons, M.
Cornélius.
--Le fait est, dit le prisonnier avec un soupir, que depuis que votre
père a écrasé ce malheureux caïeu, il me semble qu'une portion de ma vie
s'est paralysée.
--Voyons! dit Rosa, voulez-vous essayer autre chose encore?
--Quoi?
--Voulez-vous accepter la proposition de mon père?
--Quelle proposition?
--Il vous a offert des oignons de tulipe par centaines.
--C'est vrai.
--Acceptez-en deux ou trois, et au milieu de ces deux ou trois oignons,
vous pourrez élever le troisième caïeu.
--Oui, ce serait bien, dit Cornélius le sourcil froncé, si votre père
était seul; mais cet autre, ce Jacob, qui nous épie...
--Ah! c'est vrai; cependant réfléchissez! vous vous privez là, je le
vois, d'une grande distraction. Et elle prononça ces paroles avec un
sourire qui n'était pas entièrement exempt d'ironie.
En effet, Cornélius réfléchit un instant, il était facile de voir qu'il
luttait contre un grand désir.
--Eh bien! non! s'écria-t-il avec un stoïcisme tout antique, non ce
serait une faiblesse, ce serait une folie, ce serait une lâcheté! Si je
livrais ainsi à toutes les mauvaises chances de la colère et de l'envie
la dernière ressource qui nous reste, je serais un homme indigne de
pardon. Non, Rosa, non! Demain nous prendrons une résolution à l'endroit
de votre tulipe; vous la cultiverez selon mes instructions; et quant au
troisième caïeu--Cornélius soupira profondément--quant au troisième,
gardez-le dans votre armoire! gardez-le comme l'avare garde sa première
ou sa dernière pièce d'or, comme la mère garde son fils, comme le blessé
garde la suprême goutte de sang de ses veines; gardez-le, Rosa! Quelque
chose me dit que là est notre salut, que là est notre richesse!
Gardez-le! et si le feu du ciel tombait sur Loewestein, jurez-moi, Rosa,
qu'au lieu de vos bagues, qu'au lieu de vos bijoux, qu'au lieu de ce
beau casque d'or qui encadre si bien votre visage, jurez-moi, Rosa que
vous emporteriez ce dernier caïeu, qui renferme ma tulipe noire.
--Soyez tranquille, M. Cornélius, dit Rosa avec un doux mélange de
tristesse et de solennité; soyez tranquille, vos désirs sont des ordres
pour moi.
--Et même, continua le jeune homme s'enfiévrant de plus en plus, si vous
vous aperceviez que vous êtes suivie, que vos démarches sont épiées, que
vos conversations éveillent les soupçons de votre père ou de cet affreux
Jacob que je déteste; eh bien! Rosa, sacrifiez-moi tout de suite, moi
qui ne vis plus que par vous, qui n'ai plus que vous au monde,
sacrifiez-moi, ne me voyez plus.
Rosa sentit son cœur se serrer dans sa poitrine; des larmes jaillirent
jusqu'à ses yeux.
--Hélas! dit-elle.
--Quoi? demanda Cornélius.
--Je vois, une chose.
--Que voyez-vous?
--Je vois, dit la jeune fille éclatant en sanglots, je vois que vous
aimez tant les tulipes, qu'il n'y a plus place dans votre cœur pour une
autre affection.
Et elle s'enfuit. Cornélius passa ce soir-là et après le départ de la
jeune fille une des plus mauvaises nuits qu'il eût jamais passées. Rosa
était courroucée contre lui, et elle avait raison. Elle ne reviendrait
plus voir le prisonnier peut-être, et il n'aurait plus de nouvelles, ni
de Rosa, ni de ses tulipes. Maintenant, comment allons-nous expliquer ce
bizarre caractère aux tulipiers parfaits tels qu'il en existe encore en
ce monde? Nous l'avouons, à la honte de notre héros et de
l'horticulture, de ses deux amours, celui que Cornélius se sentit le
plus enclin à regretter, ce fut l'amour de Rosa, et lorsque vers trois
heures du matin il s'endormit harassé de fatigue, harcelé de craintes,
bourrelé de remords, la grande tulipe noire céda le premier rang, dans
les rêves, aux yeux bleus si doux de la Frisonne blonde.
XIX
Femme et fleur
Mais la pauvre Rosa, enfermée dans sa chambre, ne pouvait savoir à qui
ou à quoi rêvait Cornélius.
Il en résultait que, d'après ce qu'il lui avait dit, Rosa était bien
encline à croire qu'il rêvait plus à sa tulipe qu'à elle, et cependant
Rosa se trompait.
Mais comme personne n'était là pour dire à Rosa qu'elle se trompait,
comme les paroles imprudentes de Cornélius étaient tombées sur son âme
comme des gouttes de poison, Rosa ne rêvait pas, elle pleurait.
En effet, comme Rosa était une créature d'esprit élevé, d'un sens droit
et profond, Rosa se rendait justice, non point quant à ses qualités
morales et physiques, mais quant à sa position sociale.
Cornélius était savant, Cornélius était riche, ou du moins l'avait été
avant la confiscation de ses biens; Cornélius était de cette bourgeoisie
de commerce, plus fière de ses enseignes de boutiques tracées, formées
en blason, que l'a jamais été la noblesse de race de ses armoiries
héréditaires. Cornélius pouvait donc trouver Rosa bonne pour une
distraction, mais à coup sûr quand il s'agirait d'engager son cœur, ce
serait plutôt à une tulipe, c'est-à-dire à la plus noble et à la plus
fière des fleurs qu'il l'engagerait, qu'à Rosa, humble fille d'un
geôlier.
Rosa comprenait donc cette préférence que Cornélius donnait à la tulipe
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