Et après ces mots péniblement prononcés, Rosa fléchit sur ses genoux et faillit s'évanouir de douleur. Cornélius, effrayé de la voir si pâle et si mourante, allait la prendre dans ses bras, lorsqu'un pas pesant, suivi d'autres bruits sinistres, retentit dans les escaliers accompagnés des aboiements du chien. --On vient vous chercher! s'écria Rosa en se tordant les mains. Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, n'avez-vous pas encore quelque chose à me dire? Et elle tomba à genoux, la tête enfoncée dans ses bras, et toute suffoquée de sanglots et de larmes. --J'ai à vous dire de cacher précieusement vos trois caïeux et de les soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, et pour l'amour de moi. Adieu, Rosa. --Oh! oui, dit-elle, sans lever la tête, oh! oui, ce que vous avez dit, je le ferai. Excepté de me marier, ajouta-t-elle tout bas, car cela, oh! cela, je le jure, c'est pour moi une chose impossible. Et elle enfonça dans son sein palpitant le cher trésor de Cornélius. Ce bruit qu'avaient entendu Cornélius et Rosa, c'était celui que faisait le greffier qui revenait chercher le condamné, suivi de l'exécuteur, des soldats destinés à fournir la garde de l'échafaud, et des curieux familiers de la prison. Cornélius, sans faiblesse comme sans fanfaronnade, les reçut en amis plutôt qu'en persécuteurs, et se laissa imposer telles conditions qu'il plut à ces hommes pour l'exécution de leur office. Puis, d'un coup d'œil jeté sur la place par sa petite fenêtre grillée, il aperçut l'échafaud, et à vingt pas de l'échafaud, le gibet, du bas duquel avaient été détachées, par ordre du stathouder, les reliques outragées des deux frères de Witt. Quand il lui fallut descendre pour suivre les gardes, Cornélius chercha des yeux le regard angélique de Rosa; mais il ne vit derrière les épées et les hallebardes qu'un corps étendu près d'un banc de bois et un visage livide à demi voilé par de longs cheveux. Mais, en tombant inanimée, Rosa, pour obéir encore à son ami, avait appuyé sa main sur son corset de velours, et même dans l'oubli de toute vie, continuait instinctivement à recueillir le dépôt précieux que lui avait confié Cornélius. Et en quittant le cachot, le jeune homme put entrevoir dans les doigts crispés de Rosa la feuille jaunâtre de cette Bible sur laquelle Cornélius de Witt avait si péniblement et si douloureusement écrit les quelques lignes qui eussent infailliblement, si Cornélius les avait lues, sauvé un homme et une tulipe. XII L'exécution Cornélius n'avait pas trois cents pas à faire hors de la prison pour arriver au pied de son échafaud. Au bas de l'escalier, le chien le regarda passer tranquillement; Cornélius crut même remarquer dans les yeux du molosse une certaine expression de douceur qui touchait à la compassion. Peut-être le chien connaissait-il les condamnés et ne mordait-il que ceux qui sortaient libres. On comprend que plus le trajet était court de la porte de la prison au pied de l'échafaud, plus il était encombré de curieux. C'étaient ces mêmes curieux qui, mal désaltérés par le sang qu'ils avaient déjà bu trois jours auparavant, attendaient une nouvelle victime. Aussi, à peine Cornélius apparut-il qu'un hurlement immense se prolongea dans la rue, s'étendit sur toute la surface de la place, s'éloignant dans les directions différentes des rues qui aboutissaient à l'échafaud, et qu'encombrait la foule. Aussi l'échafaud ressemblait à une île que serait venu battre le flot de quatre ou cinq rivières. Au milieu de ces menaces, de ces hurlements et de ces vociférations, pour ne pas les entendre, sans doute, Cornélius s'était absorbé en lui-même. À quoi pensait ce juste qui allait mourir? Ce n'était ni à ses ennemis, ni à ses juges, ni à ses bourreaux. C'était aux belles tulipes qu'il verrait du haut du ciel, soit à Ceylan, soit au Bengale, soit ailleurs, alors qu'assis avec tous les innocents à la droite de Dieu, il pourrait regarder en pitié cette terre où on avait égorgé MM. Jean et Corneille de Witt pour avoir trop pensé à la politique, et où on allait égorger M. Cornélius van Baërle pour avoir trop pensé aux tulipes. --L'affaire d'un coup d'épée, disait le philosophe, et mon beau rêve commencera. Seulement restait à savoir si, comme à M. de Chalais, comme à M. de Thou et autres gens mal tués, le bourreau ne réservait pas plus d'un coup, c'est-à-dire plus d'un martyre, au pauvre tulipier. Van Baërle n'en monta pas moins résolument les degrés de son échafaud. Il y monta orgueilleux, quoiqu'il en eût, d'être l'ami de cet illustre Jean et le filleul de ce noble Corneille que les marauds amassés pour le voir avaient déchiquetés et brûlés trois jours auparavant. Il s'agenouilla, fit sa prière, et remarqua non sans éprouver une vive joie qu'en posant sa tête sur le billot et en gardant ses yeux ouverts, il verrait jusqu'au dernier moment la fenêtre grillée du Buitenhof. Enfin l'heure de faire ce terrible mouvement arriva: Cornélius posa son menton sur le bloc humide et froid. Mais à ce moment malgré lui ses yeux se fermèrent pour soutenir plus résolument l'horrible avalanche qui allait tomber sur sa tête et engloutir sa vie. Un éclair vint luire sur le plancher de l'échafaud: le bourreau levait son épée. Van Baërle dit adieu à la grande tulipe noire, certain de se réveiller en disant bonjour à Dieu dans un monde fait d'une autre lumière et d'une autre couleur. Trois fois il sentit le vent froid de l'épée passer sur son col frissonnant. Mais, ô surprise! il ne sentit ni douleur ni secousse. Il ne vit aucun changement de nuances. Puis tout à coup, sans qu'il sût par qui, van Baërle se sentit relevé par des mains assez douces et se retrouva bientôt sur ses pieds, quelque peu chancelant. Il rouvrit les yeux. Quelqu'un lisait quelque chose près de lui sur un grand parchemin scellé d'un grand sceau de cire rouge. Et le même soleil, jaune et pâle comme il convient à un soleil hollandais, luisait au ciel; et la même fenêtre grillée le regardait du haut du Buitenhof, et les mêmes marauds, non plus hurlants mais ébahis, le regardaient du bas de la place. À force d'ouvrir les yeux, de regarder, d'écouter, van Baërle commença de comprendre ceci. C'est que monseigneur Guillaume prince d'Orange craignant sans doute que les dix-sept livres de sang que van Baërle, à quelques onces près, avait dans le corps ne fissent déborder la coupe de la justice céleste, avait pris en pitié son caractère et les semblants de son innocence. En conséquence, Son Altesse lui avait fait grâce de la vie. Voilà pourquoi l'épée, qui s'était levée avec ce reflet sinistre, avait voltigé trois fois autour de sa tête comme l'oiseau funèbre autour de celle de Turnus, mais ne s'était point abattue sur sa tête et avait laissé intactes les vertèbres. Voilà pourquoi il n'y avait eu ni douleur ni secousse. Voilà pourquoi encore le soleil continuait à rire dans l'azur médiocre, il est vrai, mais très supportable des voûtes célestes. Cornélius, qui avait espéré Dieu et le panorama tulipique de l'univers, fut bien un peu désappointé; mais il se consola en faisant jouer avec un certain bien-être les ressorts intelligents de cette partie du corps que les Grecs appelaient -trachelos-, et que nous autres Français nous nommons modestement le cou. Et puis Cornélius espéra bien que la grâce était complète, et qu'on allait le rendre à la liberté et à ses plates-bandes de Dordrecht. Mais Cornélius se trompait, comme le disait vers le même temps madame de Sévigné; il y avait un -post-scriptum- à la lettre, et le plus important de cette lettre était renfermé dans le -post-scriptum-. Par ce -post-scriptum-, Guillaume, stathouder de Hollande, condamnait Cornélius van Baërle à une prison perpétuelle. Il était trop peu coupable pour la mort, mais il était trop coupable pour la liberté. Cornélius écouta donc le -post-scriptum-, puis, après la première contrariété soulevée par la déception que le -post-scriptum- apportait: --Bah! pensa-t-il, tout n'est pas perdu. La réclusion perpétuelle a du bon. Il y a Rosa dans la réclusion perpétuelle. Il y a encore aussi mes trois caïeux de la tulipe noire. Mais Cornélius oubliait que les sept provinces peuvent avoir sept prisons, une par province, et que le pain du prisonnier est moins cher ailleurs qu'à la Haye, qui est une capitale. Son Altesse Guillaume, qui n'avait point, à ce qu'il paraît, les moyens de nourrir van Baërle à la Haye, l'envoyait faire sa prison perpétuelle dans la forteresse de Loewestein, bien près de Dordrecht, hélas! mais pourtant bien loin. Car Loewestein, disent les géographes, est situé à la pointe de l'île que forment, en face de Gorcum, le Wahal et la Meuse. Van Baërle savait assez l'histoire de son pays pour ne pas ignorer que le célèbre Grotius avait été renfermé dans ce château après la mort de Barneveldt, et que les États, dans leur générosité envers le célèbre publiciste, jurisconsulte, historien, poète, théologien, lui avaient accordé une somme de vingt-quatre sous de Hollande par jour pour sa nourriture. --Moi qui suis bien loin de valoir Grotius, se dit van Baërle, on me donnera douze sous à grand'peine, et je vivrai fort mal, mais enfin je vivrai. Puis tout à coup frappé d'un souvenir terrible: --Ah! s'écria Cornélius, que ce pays est humide et nuageux! et que le terrain est mauvais pour les tulipes! Et puis Rosa, Rosa qui ne sera pas à Loewestein, murmura-t-il, en laissant tomber sur la poitrine sa tête qu'il avait bien manqué de laisser tomber plus bas. XIII Ce qui se passait pendant ce temps-là dans l'âme d'un spectateur Tandis que Cornélius réfléchissait de la sorte, un carrosse s'était approché de l'échafaud. Ce carrosse était pour le prisonnier. On l'invita à y monter; il obéit. Son dernier regard fut pour le Buitenhof. Il espérait voir à la fenêtre le visage consolé de Rosa, mais le carrosse était attelé de bons chevaux qui emportèrent bientôt van Baërle du sein des acclamations que vociférait cette multitude en l'honneur du très magnanime stathouder avec un certain mélange d'invectives à l'adresse des de Witt et de leur filleul sauvé de la mort. Ce qui faisait dire aux spectateurs: --Il est bien heureux que nous nous soyons pressés de faire justice de ce grand scélérat de Jean et de ce petit coquin de Corneille, sans quoi la clémence de Son Altesse nous les eût bien certainement enlevés comme elle vient de nous enlever celui-ci! Parmi tous ces spectateurs que l'exécution de van Baërle avait attirés sur le Buitenhof, et que la façon dont la chose avait tourné désappointait quelque peu, le plus désappointé certainement était certain bourgeois vêtu proprement et qui, depuis le matin, avait si bien joué des pieds et des mains, qu'il en était arrivé à n'être séparé de l'échafaud que par la rangée de soldats qui entouraient l'instrument du supplice. Beaucoup s'était montrés avides de voir couler le sang -perfide- du coupable Cornélius; mais nul n'avait mis dans l'expression de ce funeste désir l'acharnement qu'y avait mis le bourgeois en question. Les plus enragés étaient venus au point du jour sur le Buitenhof pour se garder une meilleure place; mais lui, devançant les plus enragés, avait passé la nuit au seuil de la prison, et de la prison il était arrivé au premier rang, comme nous avons dit, -unguibus et rostro-, caressant les uns et frappant les autres. Et quand le bourreau avait amené son condamné sur l'échafaud, le bourgeois, monté sur une borne de la fontaine pour mieux voir et être mieux vu, avait fait au bourreau un geste qui signifiait: --C'est convenu, n'est-ce pas? Geste auquel le bourreau avait répondu par un autre geste qui voulait dire: --Soyez donc tranquille. Qu'était donc ce bourgeois qui paraissait si bien avec le bourreau, et que voulait dire cet échange de gestes? Rien de plus naturel; ce bourgeois était mynheer Isaac Boxtel, qui depuis l'arrestation de Cornélius était, comme nous l'avons vu, venu à la Haye pour essayer de s'approprier les trois caïeux de la tulipe noire. Boxtel avait d'abord essayé de mettre Gryphus dans ses intérêts, mais celui-ci tenait du bouledogue pour la fidélité, la défiance et les coups de crocs. Il avait en conséquence pris à rebrousse-poil la haine de Boxtel, qu'il avait évincé comme un fervent ami s'enquérant de choses indifférentes pour ménager certainement quelque moyen d'évasion au prisonnier. Aussi, aux premières propositions que Boxtel avait faites à Gryphus, de soustraire les caïeux que devait cacher, sinon dans sa poitrine, du moins dans quelque coin de son cachot, Cornélius van Baërle, Gryphus n'avait répondu que par une expulsion accompagnée des caresses du chien de l'escalier. Boxtel ne s'était pas découragé pour un fond de culotte resté aux dents du molosse. Il était revenu à la charge; mais cette fois, Gryphus était dans son lit, fiévreux et bras cassé. Il n'avait donc pas admis le pétitionnaire, qui s'était retourné vers Rosa, offrant à la jeune fille, en échange des trois caïeux, une coiffure d'or pur. Ce à quoi la noble jeune fille, quoique ignorant encore la valeur du vol qu'on lui proposait de faire et qu'on lui offrait de si bien payer, avait renvoyé le tentateur au bourreau, non seulement le dernier juge, mais encore le dernier héritier du condamné. Ce renvoi fit naître une idée dans l'esprit de Boxtel. Sur ces entrefaites, le jugement avait été prononcé; jugement expéditif, comme on voit. Isaac n'avait donc le temps de corrompre personne. Il s'arrêta en conséquence à l'idée que lui avait suggérée Rosa; il alla trouver le bourreau. Isaac ne doutait pas que Cornélius ne mourût avec ses tulipes sur le cœur. En effet, Boxtel ne pouvait deviner deux choses: Rosa, c'est-à-dire l'amour; Guillaume, c'est-à-dire la clémence. Moins Rosa et moins Guillaume, les calculs de l'envieux étaient exacts. Moins Guillaume, Cornélius mourait. Moins Rosa, Cornélius mourait, ses caïeux sur son cœur. Mynheer Boxtel alla donc trouver le bourreau, se donna à cet homme comme un grand ami du condamné, et moins les bijoux d'or et d'argent qu'il laissait à l'exécuteur, il acheta toute la défroque du futur mort pour la somme un peu exorbitante de cent florins. Mais qu'était-ce qu'une somme de cent florins pour un homme à peu près sûr d'acheter pour cette somme le prix de la société de Harlem? C'était de l'argent prêté à mille pour un, ce qui est, on en conviendra, un assez joli placement. Le bourreau, de son côté, n'avait rien ou presque rien à faire pour gagner ses cent florins. Il devait seulement, l'exécution finie, laisser mynheer Boxtel monter sur l'échafaud avec ses valets pour recueillir les restes inanimés de son ami. La chose au reste était en usage parmi les fidèles quand un de leurs maîtres mourait publiquement sur le Buitenhof. Un fanatique comme l'était Cornélius pouvait bien avoir un autre fanatique qui donnât cent florins de ses reliques. Aussi le bourreau acquiesça-t-il à la proposition. Il n'y avait mis qu'une condition, c'est qu'il serait payé d'avance. Boxtel, comme les gens qui entrent dans les baraques de foire, pouvait n'être pas content et par conséquent ne pas vouloir payer en sortant. Boxtel paya d'avance, et attendit. Qu'on juge après cela si Boxtel était ému, s'il surveillait gardes, greffier, exécuteur, si les mouvements de van Baërle l'inquiétaient. Comment se placerait-il sur le billot? Comment tomberait-il? En tombant n'écraserait-il pas dans sa chute les inestimables caïeux? Avait-il eu soin au moins de les enfermer dans une boîte d'or, par exemple, l'or étant le plus dur de tous les métaux? Nous n'entreprendrons pas de décrire l'effet produit sur ce digne mortel par l'empêchement apporté à l'exécution de la sentence. À quoi perdait donc son temps le bourreau à faire flamboyer son épée ainsi au-dessus de la tête de Cornélius au lieu d'abattre cette tête? Mais quand il vit le greffier prendre la main du condamné, le relever tout en tirant de sa poche un parchemin, quand il entendit la lecture publique de la grâce accordée par le stathouder, Boxtel ne fut plus un homme. La rage du tigre, de l'hyène et du serpent éclata dans ses yeux, dans son cri, dans son geste; s'il eût été à portée de van Baërle, il se fût jeté sur lui et l'eût assassiné. Ainsi donc, Cornélius vivrait, Cornélius irait à Loewestein; là, dans sa prison, il emporterait les caïeux, et peut-être se trouverait-il un jardin où il arriverait à faire fleurir la tulipe noire. Il est certaines catastrophes que la plume d'un pauvre écrivain ne peut décrire, et qu'il est obligé de livrer à l'imagination de ses lecteurs dans toute la simplicité du fait. Boxtel, pâmé, tomba de sa borne sur quelques orangistes mécontents comme lui de la tournure que venait de prendre l'affaire. Lesquels, pensant que les cris poussés par mynheer Isaac étaient des cris de joie, le bourrèrent de coups de poing, qui certes n'eussent pas été mieux donnés de l'autre côté du détroit. Mais que pouvaient ajouter quelques coups de poing à la douleur que ressentait Boxtel? Il voulut alors courir après le carrosse qui emportait Cornélius avec ses caïeux. Mais dans son empressement, il ne vit pas un pavé, trébucha, perdit son centre de gravité, roula à dix pas et ne se releva que foulé, meurtri, et lorsque toute la fangeuse populace de la Haye lui eut passé sur le dos. Dans cette circonstance encore, Boxtel, qui était en veine de malheur, en fut donc pour ses habits déchirés, son dos meurtri et ses mains égratignées. On aurait pu croire que c'était assez comme cela pour Boxtel. On se serait trompé. Boxtel, remis sur ses pieds, s'arracha le plus de cheveux qu'il put, et les jeta en holocauste à cette divinité farouche et insensible qu'on appelle l'Envie. Ce fut une offrande sans doute agréable à cette déesse qui n'a, dit la mythologie, que des serpents en guise de coiffure. XIV Les pigeons de Dordrecht C'était déjà certes un grand honneur pour Cornélius van Baërle que d'être enfermé justement dans cette même prison qui avait reçu le savant M. Grotius. Mais une fois arrivé à la prison, un honneur bien plus grand l'attendait. Il se trouva que la chambre habitée par l'illustre ami de Barneveldt était vacante à Loewestein, quand la clémence du prince d'Orange y envoya le tulipier van Baërle. Cette chambre avait bien mauvaise réputation dans le château depuis que, grâce à l'imagination de sa femme, M. Grotius s'en était enfui dans le fameux coffre à livres qu'on avait oublié de visiter. D'un autre côté, cela parut de bien bon augure à van Baërle, que cette chambre lui fût donnée pour logement; car enfin, jamais, selon ses idées à lui, un geôlier n'eût dû faire habiter à un second pigeon la cage d'où un premier s'était si facilement envolé. La chambre est historique. Nous ne perdrons donc pas notre temps à en consigner ici les détails. Sauf une alcôve qui avait été pratiquée pour madame Grotius, c'était une chambre de prison comme les autres, plus élevée peut-être; aussi, par la fenêtre grillée, avait-on une charmante vue. L'intérêt de notre histoire d'ailleurs ne consiste pas dans un certain nombre de descriptions d'intérieur. Pour van Baërle, la vie était autre chose qu'un appareil respiratoire. Le pauvre prisonnier aimait au-delà de sa machine pneumatique deux choses dont la pensée seulement, cette libre voyageuse, pouvait désormais lui fournir la possession factice: Une fleur et une femme, l'une et l'autre à jamais perdues pour lui. Il se trompait par bonheur, le bon van Baërle! Dieu qui l'avait, au moment où il marchait à l'échafaud, regardé avec le sourire d'un père, Dieu lui réservait au sein même de sa prison, dans la chambre de M. Grotius, l'existence la plus aventureuse que jamais tulipier ait eue en partage. Un matin, à sa fenêtre, tandis qu'il humait l'air frais qui montait du Wahal, et qu'il admirait dans le lointain, derrière une forêt de cheminées, les moulins de Dordrecht, sa patrie, il vit des pigeons accourir en foule de ce point de l'horizon et se percher tout frissonnants au soleil sur les pignons aigus de Loewestein. --Ces pigeons, se dit van Baërle, viennent de Dordrecht et par conséquent ils y peuvent retourner. Quelqu'un qui attacherait un mot à l'aile de ces pigeons courrait la chance de faire passer de ses nouvelles à Dordrecht, où on le pleure. Puis, après un moment de rêverie: --Ce quelqu'un-là, ajouta van Baërle, ce sera moi. On est patient quand on a vingt-huit ans et qu'on est condamné à une prison perpétuelle, c'est-à-dire à quelque chose comme vingt-deux ou vingt-trois mille jours de prison. Van Baërle, tout en pensant à ses trois caïeux--car cette pensée battait toujours au fond de sa mémoire comme bat le cœur au fond de la poitrine--, van Baërle, disons-nous, tout en pensant à ses trois caïeux, se fit un piège à pigeons. Il tenta ces volatiles par toutes les ressources de sa cuisine, huit sous de Hollande par jour (douze sous de France) et au bout d'un mois de tentations infructueuses, il prit une femelle. Il mit deux autres mois à prendre un mâle; puis il les enferma ensemble, et vers le commencement de l'année 1673, ayant obtenu des œufs, il lâcha la femelle, qui, confiante dans le mâle qui les couvait à sa place, s'en alla toute joyeuse à Dordrecht avec son billet sous son aile. Elle revint le soir. Elle avait conservé le billet. Elle le garda ainsi quinze jours, au grand désappointement d'abord, puis ensuite au grand désespoir de van Baërle. Le seizième jour enfin elle revint à vide. Or, van Baërle adressait ce billet à sa nourrice, la vieille Frisonne, et suppliait les âmes charitables qui le trouveraient de le lui remettre le plus sûrement et le plus promptement possible. Dans cette lettre, adressée à sa nourrice, il y avait un petit billet adressé à Rosa. Dieu qui porte avec son souffle les graines de ravenelle sur les murailles des vieux châteaux et qui les fait fleurir dans un peu de pluie, Dieu permit que la nourrice de van Baërle reçut cette lettre. Et voici comment: En quittant Dordrecht pour la Haye et la Haye pour Gorcum, mynheer Isaac Boxtel avait abandonné non seulement sa maison, non seulement son domestique, non seulement son observatoire, non seulement son télescope, mais encore ses pigeons. Le domestique, qu'on avait laissé sans gages, commença par manger le peu d'économies qu'il avait, puis ensuite se mit à manger les pigeons. Ce que voyant, les pigeons émigrèrent du toit d'Isaac Boxtel sur le toit de Cornélius van Baërle. La nourrice était un bon cœur qui avait besoin d'aimer quelque chose. Elle se prit de bonne amitié pour les pigeons qui étaient venus lui demander l'hospitalité, et quand le domestique d'Isaac réclama, pour les manger, les douze ou quinze derniers comme il avait mangé les douze ou quinze premiers, elle offrit de les lui racheter, moyennant six sous de Hollande la pièce. C'était le double de ce que valaient les pigeons; aussi le domestique accepta-t-il avec une grande joie. La nourrice se trouva donc légitime propriétaire des pigeons de l'envieux. C'étaient ces pigeons mêlés à d'autres qui dans leurs pérégrinations visitaient la Haye, Loewestein, Rotterdam, allant chercher sans doute du blé d'une autre nature, du chènevis d'un autre goût. Le hasard, ou plutôt Dieu, Dieu que nous voyons, nous, au fond de toute chose, Dieu avait fait que Cornélius van Baërle avait pris justement un de ces pigeons-là. Il en résulta que si l'envieux n'eût pas quitté Dordrecht pour suivre son rival à la Haye d'abord, puis ensuite à Gorcum ou à Loewestein, comme on voudra, les deux localités n'étant séparées que par la jonction du Wahal et de la Meuse, c'eût été entre ses mains et non entre celles de la nourrice que fût tombé le billet écrit par van Baërle; de sorte que le pauvre prisonnier, comme le corbeau du savetier romain, eût perdu son temps et ses peines, et qu'au lieu d'avoir à raconter les événements variés qui, pareils à un tapis aux mille couleurs, vont se dérouler sous notre plume, nous n'eussions eu à décrire qu'une longue série de jours pâles, tristes et sombres comme le manteau de la Nuit. Le billet tomba donc dans les mains de la nourrice de van Baërle. Aussi vers les premiers jours de février, comme les premières heures du soir descendaient du ciel laissant derrière elles les étoiles naissantes, Cornélius entendit dans l'escalier de la tourelle une voix qui le fit tressaillir. Il porta la main à son cœur et écouta. C'était la voix douce et harmonieuse de Rosa. Avouons-le, Cornélius ne fut pas si étourdi de surprise, si extravagant de joie qu'il l'eût été sans l'histoire du pigeon. Le pigeon lui avait, en échange de sa lettre, rapporté l'espoir sous son aile vide, et il s'attendait chaque jour, car il connaissait Rosa, à avoir, si le billet lui avait été remis, des nouvelles de son amour et de ses caïeux. Il se leva, prêtant l'oreille, inclinant le corps du côté de la porte. Oui, c'étaient bien les accents qui l'avaient ému si doucement à la Haye. Mais maintenant, Rosa qui avait fait le voyage de la Haye à Loewestein, Rosa qui avait réussi, Cornélius ne savait comment, à pénétrer dans la prison, Rosa parviendrait-elle aussi heureusement à pénétrer jusqu'au prisonnier? Tandis que Cornélius, à ce propos, échafaudait pensée sur pensée, désirs sur inquiétudes, le guichet placé à la porte de sa cellule s'ouvrit, et Rosa brillante de joie, de parure, belle surtout du chagrin qui avait pâli ses joues depuis cinq mois, Rosa colla sa figure au grillage de Cornélius en lui disant: --Oh! monsieur! monsieur, me voici. Cornélius étendit son bras, regarda le ciel et poussa un cri de joie. --Oh! Rosa, Rosa! cria-t-il. --Silence! parlons bas, mon père me suit, dit la jeune fille. --Votre père? --Oui, il est là dans la cour au bas de l'escalier, il reçoit les instructions du gouverneur, il va monter. --Les instructions du gouverneur?... --Écoutez, je vais tâcher de tout vous dire en deux mots. Le stathouder a une maison de campagne à une lieue de Leyde, une grande laiterie, pas autre chose; c'est ma tante, sa nourrice, qui a la direction de tous les animaux qui sont enfermés dans cette métairie. Dès que j'ai reçu votre lettre, que je n'ai pu lire, hélas! mais que votre nourrice m'a lue, j'ai couru chez ma tante; là je suis restée jusqu'à ce que le prince vînt à la laiterie, et quand il y vint, je lui demandai que mon père troquât ses fonctions de premier porte-clefs de la prison de la Haye contre les fonctions de geôlier à la forteresse de Loewestein. Il ne se doutait pas de mon but; s'il l'eût connu, peut-être eût-il refusé; au contraire, il accorda. --De sorte que vous voilà? --Comme vous voyez. --De sorte que je vous verrai tous les jours? --Le plus souvent que je pourrai. --Ô Rosa! ma belle madone Rosa! dit Cornélius, vous m'aimez donc un peu? --Un peu... dit-elle, oh! vous n'êtes pas assez exigeant, M. Cornélius. Cornélius lui tendit passionnément les mains, mais leurs doigts seuls purent se toucher à travers le grillage. --Voici mon père! dit la jeune fille. Et Rosa quitta vivement la porte et s'élança vers le vieux Gryphus qui apparaissait au haut de l'escalier. XV Le guichet Gryphus était suivi du molosse. Il lui faisait faire sa ronde pour qu'à l'occasion il reconnut les prisonniers. --Mon père, dit Rosa, c'est ici la fameuse chambre d'où M. Grotius s'est évadé; vous savez, M. Grotius? --Oui, oui, ce coquin de Grotius; un ami de ce scélérat de Barneveldt, que j'ai vu exécuter quand j'étais enfant. Grotius! ah! ah! c'est de cette chambre qu'il s'est évadé. Eh bien, je réponds que personne ne s'en évadera après lui. Et, en ouvrant la porte, il commença dans l'obscurité son discours au prisonnier. Quant au chien, il alla en grognant flairer les mollets du prisonnier, comme pour lui demander de quel droit il n'était pas mort, lui qu'il avait vu sortir entre le greffier et le bourreau. Mais la belle Rosa l'appela, et le molosse vint à elle. --Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tâcher de projeter un peu de lumière autour de lui, vous voyez en moi votre nouveau geôlier. Je suis chef des porte-clefs et j'ai les chambres sous ma surveillance. Je ne suis pas méchant, mais je suis inflexible pour tout ce qui concerne la discipline. --Mais je vous connais parfaitement, mon cher M. Gryphus, dit le prisonnier en entrant dans le cercle de lumière que projetait la lanterne. --Tiens, tiens, c'est vous, M. van Baërle, dit Gryphus; ah! c'est vous; tiens, tiens, tiens, comme on se rencontre! --Oui, et c'est avec un grand plaisir, mon cher M. Gryphus, que je vois que votre bras va à merveille, puisque c'est de ce bras que vous tenez la lanterne. Gryphus fronça le sourcil. --Voyez ce que c'est, dit-il, en politique on fait toujours des fautes. Son Altesse vous a laissé la vie, je ne l'aurais pas fait, moi. --Bah! demanda Cornélius; et pourquoi cela? --Parce que vous êtes homme à conspirer de nouveau; vous autres savants, vous avez commerce avec le diable. --Ah çà! maître Gryphus, êtes-vous mécontent de la façon dont je vous ai remis le bras, ou du prix que je vous ai demandé? fit en riant Cornélius. --Au contraire, morbleu! au contraire! maugréa le geôlier, vous me l'avez trop bien remis, le bras; il y a quelque sorcellerie là-dessous: au bout de six semaines je m'en servais comme s'il ne lui fût rien arrivé. À telles enseignes que le médecin du Buitenhof qui sait son affaire, voulait me le casser de nouveau, pour me le remettre dans les règles, promettant que, cette fois, je serais trois mois sans pouvoir m'en servir. --Et vous n'avez pas voulu? --J'ai dit: Non. Tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce bras-là (Gryphus était catholique), tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce bras-là, je me moque du diable. --Mais si vous vous moquez du diable, maître Gryphus, à plus forte raison devez-vous vous moquer des savants. --Oh! les savants, les savants! s'écria Gryphus sans répondre à l'interpellation; les savants! j'aimerais mieux avoir dix militaires à garder qu'un seul savant. Les militaires, ils fument, ils boivent, ils s'enivrent; ils sont doux comme des moutons quand on leur donne de l'eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un savant, boire, fumer, s'enivrer! ah bien oui! C'est sobre, ça ne dépense rien, ça garde sa tête fraîche pour conspirer. Mais je commence par vous dire que ça ne vous sera pas facile à vous de conspirer. D'abord pas de livres, pas de papiers, pas de grimoire. C'est avec les livres que M. Grotius s'est sauvé. --Je vous assure, maître Gryphus, reprit van Baërle, que peut-être j'ai eu un instant l'idée de me sauver, mais que bien certainement je ne l'ai plus. --C'est bien! c'est bien! dit Gryphus, veillez sur vous, j'en ferai autant. C'est égal, c'est égal, Son Altesse a fait une lourde faute. --En ne me faisant pas couper la tête?... Merci, merci, maître Gryphus. --Sans doute. Voyez si MM. de Witt ne se tiennent pas bien tranquilles maintenant. --C'est affreux ce que vous dites-là, M. Gryphus, dit van Baërle en se détournant pour cacher son dégoût. Vous oubliez que l'un était mon ami, et l'autre... l'autre mon second père. --Oui, mais je me souviens que l'un et l'autre sont des conspirateurs. Et puis c'est par philanthropie que je parle. --Ah! vraiment! Expliquez donc un peu cela, cher M. Gryphus, je ne comprends pas bien. --Oui. Si vous étiez resté sur le billot de maître Harbruck... --Eh bien? --Eh bien! vous ne souffririez plus. Tandis qu'ici je ne vous cache pas que je vais vous rendre la vie très dure. --Merci de la promesse, maître Gryphus. Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux geôlier, Rosa derrière la porte lui répondait par un sourire plein d'angélique consolation. Gryphus alla vers la fenêtre. Il faisait encore assez jour pour qu'on vît sans le distinguer un horizon immense qui se perdait dans une brume grisâtre. --Quelle vue a-t-on d'ici? demanda le geôlier. --Mais, fort belle, dit Cornélius en regardant Rosa. --Oui, oui, trop de vue, trop de vue. En ce moment les deux pigeons, effarouchés par la vue et surtout par la voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout effarés dans le brouillard. --Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda le geôlier. --Mes pigeons, répondit Cornélius. --Mes pigeons! s'écria le geôlier, mes pigeons! Est-ce qu'un prisonnier a quelque chose à lui? --Alors, dit Cornélius, les pigeons que le Bon Dieu m'a prêtés? --Voilà déjà une contravention, répliqua Gryphus, des pigeons! Ah! jeune homme, jeune homme, je vous préviens d'une chose, c'est que, pas plus tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite. --Il faudrait d'abord que vous les tinssiez, maître Gryphus, dit van Baërle. Vous ne voulez pas que ce soient mes pigeons; ils sont encore bien moins les vôtres, je vous jure, qu'ils ne sont les miens. --Ce qui est différé n'est pas perdu, maugréa le geôlier, et pas plus tard que demain, je leur tordrai le cou. Et, tout en faisant cette méchante promesse à Cornélius, Gryphus se pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le temps à van Baërle de courir à la porte et de serrer la main de Rosa, qui lui dit: --À neuf heures ce soir. Gryphus, tout occupé du désir de prendre dès le lendemain les pigeons comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n'entendit rien, et comme il avait fermé la fenêtre, il prit sa fille par le bras, sortit, donna un double tour à la serrure, poussa les verrous, et s'en alla faire les mêmes promesses à un autre prisonnier. À peine eut-il disparu, que Cornélius s'approcha de la porte pour écourter le bruit décroissant des pas; puis, lorsqu'il se fut éteint, il courut à la fenêtre et démolit de fond en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les chasser à tout jamais de sa présence que d'exposer à la mort les gentils messagers auxquels il devait le bonheur d'avoir revu Rosa. Cette visite du geôlier, ses menaces brutales, la sombre perspective de sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne put distraire Cornélius des douces pensées et surtout du doux espoir que la présence de Rosa venait de ressusciter dans son cœur. Il attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de Loewestein. Rosa avait dit: «À neuf heures, attendez-moi.» La dernière note de bronze vibrait encore dans l'air quand Cornélius entendit dans l'escalier le pas léger et la robe onduleuse de la belle Frisonne, et bientôt le grillage de la porte sur laquelle Cornélius fixait ardemment les yeux s'éclaira. Le guichet venait de s'ouvrir en dehors. --Me voici, dit Rosa encore tout essoufflée d'avoir gravi l'escalier, me voici! --Oh! bonne Rosa! --Vous êtes content de me voir? --Vous me le demandez! Mais comment avez-vous fait pour venir? Dites! --Écoutez, mon père s'endort chaque soir presque aussitôt qu'il a soupé; alors je le couche un peu étourdi par le genièvre; n'en dites rien à personne car, grâce à ce sommeil, je pourrai chaque soir venir causer une heure avec vous. --Oh! je vous remercie, Rosa, chère Rosa. Et Cornélius avança, en disant ces mots, son visage si près du guichet que Rosa retira le sien. --Je vous ai rapporté vos caïeux de tulipe, dit-elle. Le cœur de Cornélius bondit. Il n'avait point osé demander encore à Rosa ce qu'elle avait fait du précieux trésor qu'il lui avait confié. --Ah! vous les avez donc conservés? --Ne me les aviez-vous pas donnés comme une chose qui vous était chère? --Oui, mais seulement parce que je vous les avais donnés, il me semble qu'ils étaient à vous. --Ils étaient à moi après votre mort et vous êtes vivant, par bonheur. Ah! comme j'ai béni Son Altesse. Si Dieu accorde au prince Guillaume toutes les félicités que je lui ai souhaitées, certes le roi Guillaume sera non seulement l'homme le plus heureux de son royaume mais de toute la terre. Vous étiez vivant, dis-je, et tout en gardant la Bible de votre parrain Corneille, j'étais résolue de vous rapporter vos caïeux; seulement je ne savais comment faire. Or, je venais de prendre la résolution d'aller demander au stathouder la place de geôlier de Loewestein pour mon père, lorsque la nourrice m'apporta votre lettre. Ah! nous pleurâmes bien ensemble, je vous en réponds. Mais votre lettre ne fit que m'affermir dans ma résolution. C'est alors que je partis pour Leyde; vous savez le reste. --Comment, chère Rosa, reprit Cornélius, vous pensiez, avant ma lettre reçue, à venir me rejoindre? --Si j'y pensais! répondit Rosa laissant prendre à son amour le pas sur sa pudeur, mais je ne pensais qu'à cela! Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde fois, Cornélius précipita son front et ses lèvres sur le grillage, et cela sans doute pour remercier la belle jeune fille. Rosa se recula comme la première fois. --En vérité, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le cœur de toute jeune fille, en vérité, j'ai bien souvent regretté de ne pas savoir lire; mais jamais autant et de la même façon que lorsque votre nourrice m'apporta votre lettre; j'ai tenu dans ma main cette lettre qui parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j'étais, était muette pour moi. --Vous avez souvent regretté de ne pas savoir lire? dit Cornélius; et à quelle occasion? --Dame, fit la jeune fille en riant, pour lire toute les lettres que l'on m'écrivait. --Vous receviez des lettres, Rosa? --Par centaines. --Mais qui vous les écrivait donc?... --Qui m'écrivait? Mais d'abord tous les étudiants qui passaient par le Buitenhof, tous les officiers qui allaient à la place d'armes, tous les commis et même les marchands qui me voyaient à ma petite fenêtre. --Et tous ces billets, chère Rosa, qu'en faisiez-vous? --Autrefois, répondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie, et cela m'amusait beaucoup; mais depuis un certain temps, à quoi bon perdre son temps à écouter toutes ces sottises? depuis un certain temps je les brûle. --Depuis un certain temps! s'écria Cornélius avec un regard troublé tout à la fois par l'amour et la joie. Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu'elle ne vit pas s'approcher les lèvres de Cornélius qui ne rencontrèrent hélas! que le grillage, mais qui, malgré cet obstacle, envoyèrent jusqu'aux lèvres de la jeune fille le souffle ardent du plus tendre des baisers. À cette flamme qui brûla ses lèvres, Rosa devint aussi pâle, plus pâle peut-être qu'elle ne l'avait été au Buitenhof, le jour de l'exécution. Elle poussa un gémissement plaintif, ferma ses beaux yeux et s'enfuit le cœur palpitant, essayant en vain de comprimer avec sa main les palpitations de son cœur. Cornélius, demeuré seul, en fut réduit à aspirer le doux parfum des cheveux de Rosa, resté comme un captif entre le treillage. Rosa s'était enfuie si précipitamment qu'elle avait oublié de rendre à Cornélius les trois caïeux de la tulipe noire. XVI Maître et écolière Le bonhomme Gryphus, on a pu le voir, était loin de partager la bonne volonté de sa fille pour le filleul de Corneille de Witt. Il n'avait que cinq prisonniers à Loewestein; la tâche de gardien n'était donc pas difficile à remplir, et la geôle était une sorte de sinécure donnée à son âge. Mais, dans son zèle, le digne geôlier avait grandi de toute la puissance de son imagination la tâche qui lui était imposée. Pour lui, Cornélius avait pris la proportion gigantesque d'un criminel de premier ordre. Il était en conséquence devenu le plus dangereux de ses prisonniers. Il surveillait chacune de ses démarches, ne l'abordait qu'avec un visage courroucé, lui faisant porter la peine de ce qu'il appelait son effroyable rébellion contre le clément stathouder. Il entrait trois fois par jour dans la chambre de van Baërle, croyant le surprendre en faute, mais Cornélius avait renoncé aux correspondances depuis qu'il avait sa correspondante sous la main. Il était même probable que Cornélius, eût-il obtenu sa liberté entière et permission complète de se retirer partout où il eût voulu, le domicile de la prison avec Rosa et ses caïeux lui eût paru préférable à tout autre domicile sans ses caïeux et sans Rosa. C'est qu'en effet chaque soir à neuf heures, Rosa avait promis de venir causer avec le cher prisonnier, et dès le premier soir, Rosa, nous l'avons vu, avait tenu parole. Le lendemain, elle monta comme la veille, avec le même mystère et les mêmes précautions. Seulement elle s'était promis à elle-même de ne pas trop approcher sa figure du grillage. D'ailleurs, pour entrer du premier coup dans une conversation qui pût occuper sérieusement van Baërle, elle commença par lui tendre à travers le grillage ses trois caïeux toujours enveloppés dans le même papier. Mais, au grand étonnement de Rosa, van Baërle repoussa sa blanche main du bout de ses doigts. Le jeune homme avait réfléchi. --Écoutez-moi, dit-il, nous risquerions trop, je crois, de mettre toute notre fortune dans le même sac. Songez qu'il s'agit, ma chère Rosa, d'accomplir une entreprise que l'on regarde jusqu'aujourd'hui comme impossible. Il s'agit de faire fleurir la grande tulipe noire. Prenons donc toutes nos précautions, afin, si nous échouons, de n'avoir rien à nous reprocher. Voici comment j'ai calculé que nous parviendrions à notre but. Rosa prêta toute son attention à ce qu'allait lui dire le prisonnier, et cela plus pour l'importance qu'y attachait le malheureux tulipier que pour l'importance qu'elle y attachait elle-même. --Voilà, continua Cornélius, comment j'ai calculé notre commune coopération à cette grande affaire. --J'écoute, dit Rosa. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000