--Eh! fit-il en se levant sur ses étriers et en touchant son lieutenant
du pommeau de son épée, je crois que les misérables ont leur ordre.
--Lâches coquins! cria le lieutenant.
C'était en effet l'ordre, que la compagnie des bourgeois reçut avec des
rugissements joyeux. Elle s'ébranla aussitôt et marcha les armes basses
et en poussant de grands cris à l'encontre des cavaliers du comte de
Tilly.
Mais le comte n'était pas homme à les laisser approcher plus que de
mesure.
--Halte! cria-t-il, halte! et que l'on dégage le poitrail de mes
chevaux, ou je commande: En avant!
--Voici l'ordre! répondirent cent voix insolentes.
Il le prit avec stupeur, jeta dessus un regard rapide, et tout haut:
--Ceux qui ont signé cet ordre, dit-il, sont les véritables bourreaux de
M. Corneille de Witt. Quant à moi, je ne voudrais pas pour mes deux
mains avoir écrit une seule lettre de cet ordre infâme.
En repoussant du pommeau de son épée l'homme qui voulait le lui
reprendre:
--Un moment, dit-il. Un écrit comme celui-là est d'importance et se
garde.
Il plia le papier et le mit avec soin dans la poche de son justaucorps.
Puis se retournant vers sa troupe:--Cavaliers de Tilly, cria-t-il, file
à droite!
Puis à demi-voix, et cependant de façon à ce que ses paroles ne fussent
pas perdues pour tout le monde:--Et maintenant, égorgeurs, dit-il,
faites votre œuvre.
Un cri furieux, composé de toutes les haines avides et de toutes les
joies féroces qui râlaient sur le Buitenhof, accueillit ce départ.
Les cavaliers défilaient lentement.
Le comte resta derrière, faisant face jusqu'au dernier moment à la
populace ivre qui gagnait au fur et à mesure le terrain que perdait le
cheval du capitaine.
Comme on voit, Jean de Witt ne s'était pas exagéré le danger quand,
aidant son frère à se lever, il le pressait de partir.
Corneille descendit donc, appuyé au bras de l'ex-grand pensionnaire,
l'escalier qui conduisait dans la cour. Au bas de l'escalier, il trouva
la belle Rosa toute tremblante.
--Oh! M. Jean, dit celle-ci, quel malheur!
--Qu'y a-t-il donc, mon enfant? demanda de Witt.
--Il y a que l'on dit qu'ils sont allés chercher au Hoogstraat l'ordre
qui doit éloigner les cavaliers du comte de Tilly.
--Oh! oh! fit Jean. En effet, ma fille, si les cavaliers s'en vont, la
position est mauvaise pour nous.
--Aussi, si j'avais un conseil à vous donner... dit la jeune fille toute
tremblante.
--Donne, mon enfant. Qu'y aurait-il d'étonnant que Dieu me parlât par ta
bouche?
--Eh bien! monsieur Jean, je ne sortirais point par la grande rue.
--Et pourquoi cela, puisque les cavaliers de Tilly sont toujours à leur
poste?
--Oui, mais tant qu'il ne sera pas révoqué, cet ordre est de rester
devant la prison.
--Sans doute.
--En avez-vous un pour qu'ils vous accompagnent jusque hors la ville?
--Non.
--Eh bien! du moment où vous allez avoir dépassé les premiers cavaliers,
vous tomberez aux mains du peuple.
--Mais la garde bourgeoise?
--Oh! la garde bourgeoise, c'est la plus enragée.
--Que faire, alors?
--À votre place, monsieur Jean, continua timidement la jeune fille, je
sortirais par la poterne. L'ouverture donne sur une rue déserte, car
tout le monde est dans la grande rue, attendant à l'entrée principale,
et je gagnerais celle des portes de la ville par laquelle vous voulez
sortir.
--Mais mon frère ne pourra marcher, dit Jean.
--J'essaierai, répondit Corneille avec une expression de fermeté
sublime.
--Mais n'avez-vous pas votre voiture? demande la jeune fille.
--La voiture est là, au seuil de la grande porte.
--Non, répondit la jeune fille. J'ai pensé que votre cocher était un
homme dévoué, et je lui ai dit d'aller vous attendre à la poterne.
Les deux frères se regardèrent avec attendrissement, et leur double
regard, lui apportant toute l'expression de leur reconnaissance, se
concentra sur la jeune fille.
--Maintenant, dit le grand pensionnaire, reste à savoir si Gryphus
voudra bien nous ouvrir cette porte.
--Oh! non, dit Rosa, il ne voudra pas.
--Eh bien! alors?
--Alors, j'ai prévu son refus et, tout à l'heure, tandis qu'il causait
par la fenêtre de la geôle avec un pistolier, j'ai pris la clef au
trousseau.
--Et tu l'as, cette clé?
--La voici, monsieur Jean.
--Mon enfant, dit Corneille, je n'ai rien à te donner en échange du
service que tu me rends, excepté la Bible que tu trouveras dans ma
chambre: c'est le dernier présent d'un honnête homme; j'espère qu'il te
portera bonheur.
--Merci, monsieur Corneille, elle ne me quittera jamais, répondit la
jeune fille. Puis à elle-même et en soupirant:--Quel malheur que je ne
sache pas lire! dit-elle.
--Voici les clameurs qui redoublent, ma fille, dit Jean; je crois qu'il
n'y a pas un instant à perdre.
--Venez donc, dit la belle Frisonne, et par un couloir intérieur, elle
conduisit les deux frères au côté opposé de la prison.
Toujours guidés par Rosa, ils descendirent un escalier d'une douzaine de
marches, traversèrent une petite cour aux remparts crénelés, et la porte
cintrée s'étant ouverte, ils se retrouvèrent de l'autre côté de la
prison dans la rue déserte, en face de la voiture qui les attendait, le
marchepied abaissé.
--Eh! vite, vite, vite, mes maîtres, les entendez-vous? cria le cocher
tout effaré.
Mais après avoir fait monter Corneille le premier, le grand pensionnaire
se retourna vers la jeune fille.
--Adieu, mon enfant, dit-il; tout ce que nous pourrions te dire ne
t'exprimerait que faiblement notre reconnaissance. Nous te recommandons
à Dieu, qui se souviendra, j'espère que tu viens de sauver la vie de
deux hommes.
Rosa prit la main que lui tendait le grand pensionnaire et la baisa
respectueusement.
--Allez, dit-elle, allez, on dirait qu'ils enfoncent la porte.
Jean de Witt monta précipitamment, prit place près de son frère, et
ferma le mantelet de la voiture en criant:--Au Tol-Hek!
Le Tol-Hek était la grille qui fermait la porte conduisant au petit port
de Scheveningen, dans lequel un petit bâtiment attendait les deux
frères.
La voiture partit au galop de deux vigoureux chevaux flamands et emporta
les fugitifs.
Rosa les suivit jusqu'à ce qu'ils eussent tourné l'angle de la rue.
Alors elle rentra fermer la porte derrière elle et jeta la clef dans un
puits.
Ce bruit qui avait fait pressentir à Rosa que le peuple enfonçait la
porte, était en effet celui du peuple, qui, après avoir fait évacuer la
place de la prison, se ruait contre cette porte.
Si solide qu'elle fût, et quoique le geôlier Gryphus--il faut lui rendre
cette justice--se refusât obstinément d'ouvrir cette porte, on sentait
qu'elle ne résisterait pas longtemps; et Gryphus, fort pâle, se
demandait si mieux ne valait pas ouvrir que briser cette porte,
lorsqu'il sentit qu'on le tirait doucement par l'habit.
Il se retourna et vit Rosa.
--Tu entends les enragés? dit-il.
--Je les entends si bien, mon père, qu'à votre place...
--Tu ouvrirais, n'est-ce pas?
--Non, je laisserais enfoncer la porte.
--Mais ils vont me tuer.
--Oui, s'ils vous voient.
--Comment veux-tu qu'ils ne me voient pas?
--Cachez-vous.
--Où cela?
--Dans le cachot secret.
--Mais toi, mon enfant?
--Moi, mon père, j'y descendrai avec vous. Nous fermerons la porte sur
nous et, quand ils auront quitté la prison, eh bien! nous sortirons de
notre cachette.
--Tu as pardieu raison, s'écria Gryphus; c'est étonnant, ajouta-t-il, ce
qu'il y a de jugement dans cette petite tête.
Puis, comme la porte s'ébranlait à la grande joie de la populace:
--Venez, venez, mon père, dit Rosa en ouvrant une petite trappe.
--Mais cependant, nos prisonniers? fit Gryphus.
--Dieu veillera sur eux, mon père, dit la jeune fille; permettez-moi de
veiller sur vous.
Gryphus suivit sa fille, et la trappe retomba sur leur tête, juste au
moment où la porte brisée donnait passage à la populace.
Au reste, ce cachot où Rosa faisait descendre son père, et qu'on
appelait le cachot secret, offrait aux deux personnages, que nous allons
être forcés d'abandonner pour un instant, un sûr asile, n'étant connu
que des autorités, qui parfois y enfermaient quelqu'un de ces grands
coupables pour lesquels on craint quelque révolte ou quelque enlèvement.
Le peuple se rua dans la prison en criant:
--Mort aux traîtres! À la potence Corneille de Witt! À mort! à mort!
IV
Les massacreurs
Le jeune homme, toujours abrité par son grand chapeau, toujours
s'appuyant au bras de l'officier, toujours essuyant son front et ses
lèvres avec son mouchoir, le jeune homme immobile regardait seul, en un
coin du Buitenhof, perdu dans l'ombre d'un auvent surplombant une
boutique fermée, le spectacle que lui donnait cette populace furieuse,
et qui paraissait approcher de son dénouement.
--Oh! dit-il à l'officier, je crois que vous aviez raison, van Deken, et
que l'ordre que messieurs les députés ont signé est le véritable ordre
de mort de monsieur Corneille. Entendez-vous ce peuple? Il en veut
décidément beaucoup aux MM. de Witt!
--En vérité, dit l'officier, je n'ai jamais entendu de clameurs
pareilles.
--Il faut croire qu'ils ont trouvé la prison de notre homme. Ah! tenez,
cette fenêtre n'était-elle pas celle de la chambre où a été enfermé M.
Corneille?
En effet, un homme saisissait à pleines mains et secouait violemment le
treillage de fer qui fermait la fenêtre du cachot de Corneille, et que
celui-ci venait de quitter il n'y avait pas plus de dix minutes.
--Hourra! hourra! criait cet homme, il n'y est plus!
--Comment, il n'y est plus? demandèrent de la rue ceux qui, arrivés les
derniers, ne pouvaient entrer tant la prison était pleine.
--Non! non! répétait l'homme furieux, il n'y est plus, il faut qu'il se
soit sauvé.
--Que dit donc cet homme? demanda en pâlissant l'Altesse.
--Oh! monseigneur, il dit une nouvelle qui serait bien heureuse si elle
était vraie.
--Oui, sans doute, ce serait une bienheureuse nouvelle si elle était
vraie, dit le jeune homme; malheureusement elle ne peut pas l'être.
--Cependant, voyez... dit l'officier.
En effet, d'autres visages furieux, grinçant de colère, se montraient
aux fenêtres en criant:
--Sauvé! évadé! ils l'ont fait fuir.
Et le peuple resté dans la rue, répétait avec d'effroyables
imprécations:
--Sauvés! évadés! courons après eux, poursuivons-les!
--Monseigneur, il paraît que M. Corneille de Witt est bien réellement
sauvé, dit l'officier.
--Oui, de la prison, peut-être, répondit celui-ci, mais pas de la ville;
vous verrez, van Deken, que le pauvre homme trouvera fermée la porte
qu'il croyait trouver ouverte.
--L'ordre de fermer les portes de la ville a-t-il donc été donné,
monseigneur?
--Non, je ne crois pas, qui aurait donné cet ordre?
--Eh bien! qui vous fait supposer?
--Il y a des fatalités, répondit négligemment l'Altesse, et les plus
grands hommes sont parfois tombés victimes de ces fatalités-là.
L'officier sentit à ces mots courir un frisson dans ses veines, car il
comprit que, d'une façon ou de l'autre, le prisonnier était perdu.
En ce moment, les rugissements de la foule éclataient comme un tonnerre,
car il était bien démontré que Cornélius de Witt n'était plus dans la
prison.
En effet, Corneille et Jean, après avoir longé le vivier, avaient pris
la grande rue qui conduit au Tol-Hek, tout en recommandant au cocher de
ralentir le pas de ses chevaux pour que le passage de leur carrosse
n'éveillât aucun soupçon.
Mais arrivé au milieu de cette rue, quand il vit de loin la grille,
quand il sentit qu'il laissait derrière lui la prison et la mort et
qu'il avait devant lui la vie et la liberté, le cocher négligea toute
précaution et mit le carrosse au galop.
Tout à coup, il s'arrêta.
--Qu'y a-t-il? demanda Jean en passant la tête par la portière.
--Oh! mes maîtres, s'écria le cocher, il y a...
La terreur étouffait la voix du brave homme.
--Voyons, achève, dit le grand pensionnaire.
--Il y a que la grille est fermée.
--Comment, la grille est fermée? Ce n'est pas l'habitude de fermer la
grille pendant le jour.
--Voyez plutôt.
Jean de Witt se pencha en dehors de la voiture et vit en effet la grille
fermée.
--Va toujours, dit Jean, j'ai sur moi l'ordre de commutation, le portier
ouvrira. La voiture reprit sa course, mais on sentait que le cocher ne
poussait plus ses chevaux avec la même confiance.
Puis en sortant sa tête par la portière, Jean de Witt avait été vu et
reconnu par un brasseur qui, en retard sur ses compagnons, fermait sa
porte à toute hâte pour aller les rejoindre sur le Buitenhof.
Il poussa un cri de surprise, et courut après deux autres hommes qui
couraient devant lui.
Au bout de cent pas, il les rejoignit et leur parla; les trois hommes
s'arrêtèrent, regardant s'éloigner la voiture, mais encore peu sûrs de
ceux qu'elle renfermait.
La voiture, pendant ce temps, arrivait au Tol-Hek.
--Ouvrez! cria le cocher.
--Ouvrir, dit le portier paraissant sur le seuil de sa maison, ouvrir et
avec quoi?
--Avec la clef, parbleu! dit le cocher.
--Avec la clef, oui; mais il faudrait l'avoir pour cela.
--Comment! vous n'avez pas la clef de la porte? demanda le cocher.
--Non.
--Qu'en avez-vous donc fait?
--Dame! on me l'a prise.
--Qui cela?
--Quelqu'un qui probablement tenait à ce que personne ne sortît de la
ville.
--Mon ami, dit le grand pensionnaire, sortant la tête de la voiture et
risquant le tout pour le tout, mon ami, c'est pour moi Jean de Witt et
pour mon frère Corneille, que j'emmène en exil.
--Oh! M. de Witt, je suis au désespoir, dit le portier se précipitant
vers la voiture, mais sur l'honneur, la clef m'a été prise.
--Quand cela?
--Ce matin.
--Par qui?
--Par un jeune homme de vingt-deux ans, pâle et maigre.
--Et pourquoi la lui avez-vous remise?
--Parce qu'il avait un ordre signé et scellé.
--De qui?
--Mais des messieurs de l'Hôtel de Ville.
--Allons, dit tranquillement Corneille, il paraît que bien décidément
nous sommes perdus.
--Sais-tu si la même précaution a été prise partout?
--Je ne sais.
--Allons, dit Jean au cocher, Dieu ordonne à l'homme de faire tout ce
qu'il peut pour conserver sa vie; gagne une autre porte.
Puis, tandis que le cocher faisait tourner la voiture:
--Merci de ta bonne volonté, mon ami, dit Jean, au portier; l'intention
est réputée pour le fait; tu avais l'intention de nous sauver, et, aux
yeux du Seigneur, c'est comme si tu avais réussi.
--Ah! dit le portier, voyez-vous là-bas?
--Passe au galop à travers ce groupe, cria Jean au cocher, et prends la
rue à gauche; c'est notre seul espoir.
Le groupe dont parlait Jean avait eu pour noyau les trois hommes que
nous avons vus suivre des yeux la voiture, et qui depuis ce temps et
pendant que Jean parlementait avec le portier, s'était grossi de sept ou
huit nouveaux individus.
Ces nouveaux arrivants avaient évidemment des intentions hostiles à
l'endroit du carrosse.
Aussi, voyant les chevaux venir sur eux au grand galop, se mirent-ils en
travers de la rue en agitant leurs bras armés de bâtons et
criant:--Arrête! arrête!
De son côté, le cocher se pencha sur eux et les sillonna de coups de
fouet.
La voiture et les hommes se heurtèrent enfin.
Les frères de Witt ne pouvaient rien voir, enfermés qu'ils étaient dans
la voiture. Mais ils sentirent les chevaux se cabrer, puis éprouvèrent
une violente secousse. Il y eut un moment d'hésitation et de tremblement
dans toute la machine roulante, qui s'emporta de nouveau, passant sur
quelque chose de rond et de flexible, qui semblait être le corps d'un
homme renversé, et s'éloigna au milieu des blasphèmes.
--Oh! dit Corneille, je crains bien que nous n'ayons fait un malheur.
--Au galop! au galop! cria Jean.
Mais, malgré cet ordre, tout à coup le cocher s'arrêta.
--Eh bien! demanda Jean.
--Voyez-vous? dit le cocher.
Jean regarda.
Toute la populace du Buitenhof apparaissait à l'extrémité de la rue que
devait suivre la voiture, et s'avançait hurlante et rapide comme un
ouragan.
--Arrête et sauve-toi, dit Jean au cocher; il est inutile d'aller plus
loin; nous sommes perdus.
--Les voilà! les voilà! crièrent ensemble cinq cents voix.
--Oui, les voilà, les traîtres! les meurtriers! les assassins!
répondirent à ceux qui venaient au-devant de la voiture, ceux qui
couraient après elle, portant dans leurs bras le corps meurtri d'un de
leurs compagnons, qui, ayant voulu sauter à la bride des chevaux, avait
été renversé par eux.
C'était sur lui que les deux frères avaient senti passer la voiture.
Le cocher s'arrêta; mais quelques instances que lui fît son maître, il
ne voulut point se sauver.
En un instant, le carrosse se trouva pris entre ceux qui couraient après
lui et ceux qui venaient au-devant de lui.
En un instant, il domina toute cette foule agitée comme une île
flottante.
Tout à coup, l'île flottante s'arrêta. Un maréchal venait, d'un coup de
masse, d'assommer un des deux chevaux, qui tomba dans les traits.
En ce moment le volet d'une fenêtre s'entr'ouvrit et l'on put voir le
visage livide et les yeux sombres du jeune homme se fixant sur le
spectacle qui se préparait.
Derrière lui apparaissait la tête de l'officier presque aussi pâle que
la sienne.
--Oh! mon Dieu! mon Dieu! monseigneur, que va-t-il se passer? murmura
l'officier.
--Quelque chose de terrible bien certainement, répondit celui-ci.
--Oh! voyez-vous, monseigneur, ils tirent le grand pensionnaire de la
voiture, ils le battent, ils le déchirent.
--En vérité, il faut que ces gens-là soient animés d'une bien violente
indignation, fit le jeune homme du même ton impassible qu'il avait
conservé jusqu'alors.
--Et voici Corneille qu'ils tirent à son tour du carrosse, Corneille
déjà tout brisé, tout mutilé par la torture. Oh! voyez, donc, voyez
donc.
--Oui, en effet, c'est bien Corneille.
L'officier poussa un faible cri et détourna la tête.
C'est que, sur le dernier degré du marchepied, avant même qu'il eût
touché terre, le ruward venait de recevoir un coup de barre de fer qui
lui avait brisé la tête.
Il se releva cependant, mais pour retomber aussitôt.
Puis des hommes le prenant par les pieds, le tirèrent dans la foule, au
milieu de laquelle on put suivre le sillage sanglant qu'il y traçait et
qui se refermait derrière lui avec de grandes huées pleines de joies.
Le jeune homme devint plus pâle encore, ce qu'on eût cru impossible, et
son œil se voila un instant sous sa paupière.
L'officier vit ce mouvement de pitié, le premier que son sévère
compagnon eût laissé échapper, et voulant profiter de cet amollissement
de son âme:
--Venez, venez, monseigneur, dit-il, car voilà qu'on va assassiner aussi
le grand pensionnaire. Mais le jeune homme avait déjà ouvert les yeux.
--En vérité! dit-il. Ce peuple est implacable. Il ne fait pas bon le
trahir.
--Monseigneur, dit l'officier, est-ce qu'on ne pourrait pas sauver ce
pauvre homme, qui a élevé Votre Altesse? S'il y a un moyen, dites-le, et
dussé-je y perdre la vie...
Guillaume d'Orange, car c'était lui, plissa son front d'une façon
sinistre, éteignit l'éclair de sombre fureur qui étincelait sous sa
paupière et répondit:
--Colonel van Deken, allez, je vous prie, trouver mes troupes, afin
qu'elles prennent les armes à tout événement.
--Mais laisserai-je donc monseigneur seul ici, en face de ces assassins?
--Ne vous inquiétez pas de moi plus que je ne m'en inquiète, dit
brusquement le prince. Allez.
L'officier partit avec une rapidité qui témoignait bien moins de son
obéissance que de la joie de n'assister point au hideux assassinat du
second des frères.
Il n'avait point fermé la porte de la chambre que Jean, qui par un
effort suprême avait gagné le perron d'une maison située en face de
celle où était caché son élève, chancela sous les secousses qu'on lui
imprimait de dix côtés à la fois en disant:--Mon frère, où est mon
frère?
Un de ces furieux lui jeta bas son chapeau d'un coup de poing.
Un autre lui montra le sang qui teignait ses mains, celui-là venait
d'éventrer Corneille, et il accourait pour ne point perdre l'occasion
d'en faire autant au grand pensionnaire, tandis que l'on traînait au
gibet le cadavre de celui qui était déjà mort.
Jean poussa un gémissement lamentable et mit une de ses mains sur ses
yeux.
--Ah! tu fermes les yeux, dit un des soldats de la garde bourgeoise, eh
bien! je vais te les crever, moi!
Et il lui poussa dans le visage un coup de pique sous lequel le sang
jailli.
--Mon frère! cria de Witt essayant de voir ce qu'était devenu Corneille,
à travers le flot de sang qui l'aveuglait: mon frère!
--Va le rejoindre! hurla un autre assassin en lui appliquant son
mousquet sur la tempe et en lâchant la détente. Mais le coup ne partit
point.
Alors le meurtrier retourna son arme, et la prenant à deux mains par le
canon, il assomma Jean de Witt d'un coup de crosse.
Jean de Witt chancela et tomba à ses pieds.
Mais aussitôt, se relevant par un suprême effort:--Mon frère! cria-t-il
d'une voix tellement lamentable que le jeune homme tira le contrevent
sur lui.
D'ailleurs il restait peu de chose à voir, car un troisième assassin lui
lâcha à bout portant un coup de pistolet qui partit cette fois et lui
fit sauter le crâne.
Jean de Witt tomba pour ne plus se relever.
Alors chacun des misérables, enhardi par cette chute, voulut décharger
son arme sur le cadavre. Chacun voulut donner un coup de masse, d'épée
ou de couteau, chacun voulut tirer sa goutte de sang, arracher son
lambeau d'habits.
Puis quand ils furent tous deux bien meurtris, bien déchirés, bien
dépouillés, la populace les traîna nus et sanglants à un gibet
improvisé, où des bourreaux amateurs les suspendirent par les pieds.
Alors arrivèrent les plus lâches, qui n'ayant pas osé frapper la chair
vivante, taillèrent en lambeaux la chair morte, puis s'en allèrent
vendre par la ville des petits morceaux de Jean et de Corneille à dix
sous la pièce.
Nous ne pourrions dire si à travers l'ouverture presque imperceptible du
volet le jeune homme vit la fin de cette terrible scène, mais au moment
même où l'on pendait les deux martyrs au gibet, il traversait la foule
qui était trop occupée de la joyeuse besogne qu'elle accomplissait pour
s'inquiéter de lui, et gagnait le Tol-Hek toujours fermé.
--Ah! monsieur, s'écria le portier, me rapportez-vous la clé?
--Oui, mon ami, la voilà, répondit le jeune homme.
--Oh! c'est un bien grand malheur que vous ne m'ayez pas rapporté cette
clef seulement une demi-heure plus tôt, dit le portier en soupirant.
--Et pourquoi cela? demanda le jeune homme.
--Parce que j'eusse pu ouvrir aux MM. de Witt. Tandis que, ayant trouvé
la porte fermée, ils ont été obligés de rebrousser chemin. Ils sont
tombés au milieu de ceux qui les poursuivaient.
--La porte! la porte! s'écria une voix qui semblait être celle d'un
homme pressé. Le prince se retourna et reconnut le colonel van Deken.
--C'est vous, colonel? dit-il. Vous n'êtes pas encore sorti de la Haye?
C'est accomplir tardivement mon ordre.
--Monseigneur, répondit le colonel, voilà la troisième porte à laquelle
je me présente, j'ai trouvé les deux autres fermées.
--Eh bien! ce brave homme va nous ouvrir celle-ci. Ouvre, mon ami, dit
le prince au portier qui était resté tout ébahi à ce titre de
monseigneur que venait de donner le colonel van Deken à ce jeune homme
pâle auquel il venait de parler si familièrement.
Aussi, pour réparer sa faute, se hâta-t-il d'ouvrir le Tol-Hek, qui
roula en criant sur ses gonds.
--Monseigneur veut-il mon cheval? demanda le colonel à Guillaume.
--Merci, colonel, je dois avoir une monture qui m'attend à quelques pas
d'ici.
Et, prenant un sifflet d'or dans sa poche, il tira de cet instrument,
qui à cette époque servait à appeler les domestiques, un son aigu et
prolongé, au retentissement duquel accourut un écuyer à cheval et tenant
un second cheval en main.
Guillaume sauta sur le cheval sans se servir de l'étrier, et piquant des
deux, il gagna la route de Leyde. Quand il fut là, il se retourna. Le
colonel le suivait à une longueur de cheval. Le prince lui fit signe de
prendre rang à côté de lui.
--Savez-vous, dit-il sans s'arrêter, que ces coquins-là ont tué aussi M.
Jean de Witt comme ils venaient de tuer Corneille?
--Ah! monseigneur, dit tristement le colonel, j'aimerais mieux pour vous
que restassent encore ces deux difficultés à franchir pour être de fait
le stathouder de Hollande.
--Certes, il eût mieux valu, dit le jeune homme, que ce qui vient
d'arriver n'arrivât pas. Mais enfin ce qui est fait est fait, nous n'en
sommes pas la cause. Piquons vite, colonel, pour arriver à Alphen avant
le message que certainement les États vont m'envoyer au camp.
Le colonel s'inclina, laissa passer son prince devant, et prit à sa
suite la place qu'il tenait avant qu'il lui adressât la parole.
--Ah! je voudrais bien, murmura méchamment Guillaume d'Orange en
fronçant le sourcil, serrant ses lèvres en enfonçant ses éperons dans le
ventre de son cheval, je voudrais bien voir la figure que fera Louis le
Soleil, quand il apprendra de quelle façon on vient de traiter ses bons
amis MM. de Witt! Oh! soleil, soleil, comme je me nomme Guillaume le
Taciturne; soleil, gare à tes rayons!
Et il courut vite sur son bon cheval, ce jeune prince, l'acharné rival
du grand roi, ce stathouder si peu solide la veille encore dans sa
puissance nouvelle, mais auquel les bourgeois de la Haye venaient de
faire un marchepied avec les cadavres de Jean et de Corneille, deux
nobles princes aussi devant les hommes et devant Dieu.
V
L'amateur de tulipes et son voisin
Cependant, tandis que les bourgeois de la Haye mettaient en pièces les
cadavres de Jean et de Corneille, tandis que Guillaume d'Orange, après
s'être assuré que ses deux antagonistes étaient bien morts, galopait sur
la route de Leyde suivi du colonel van Deken, qu'il trouvait un peu trop
compatissant pour lui continuer la confiance dont il l'avait honoré
jusque-là, Craeke, le fidèle serviteur, monté de son côté sur un bon
cheval et bien loin de se douter des terribles événements qui s'étaient
accomplis depuis son départ, courait sur les chaussées bordées d'arbres
jusqu'à ce qu'il fût hors de la ville et des villages voisins.
Une fois en sûreté, pour ne pas éveiller les soupçons, il laissa son
cheval dans une écurie et continua tranquillement son voyage sur des
bateaux qui par relais le menèrent à Dordrecht en passant avec adresse
par les plus courts chemins de ces bras sinueux du fleuve, lesquels
étreignent sous leurs caresses humides ces îles charmantes bordées de
saules, de joncs et d'herbes fleuries, dans lesquelles broutent
nonchalamment les gras troupeaux reluisant au soleil.
Craeke reconnut de loin Dordrecht, la ville riante, au bas de sa colline
semée de moulins. Il vit les belles maisons rouges aux lignes blanches,
baignant dans l'eau leur pied de briques, et faisant flotter par les
balcons ouverts sur le fleuve leurs tapis de soie diaprés de fleurs
d'or, merveilles de l'Inde et de la Chine, et près de ces tapis, ces
grandes lignes, pièges permanents pour prendre les anguilles voraces
qu'attire autour des habitations la sportule quotidienne que les
cuisines jettent dans l'eau par leurs fenêtres.
Craeke, du pont de la barque, à travers tous ces moulins aux ailes
tournantes, apercevait au déclin du coteau la maison blanche et rose,
but de sa mission. Elle perdait les crêtes de son toit dans le feuillage
jaunâtre d'un rideau de peupliers et se détachait sur le fond sombre que
lui faisait un bois d'ormes gigantesques. Elle était située de telle
façon que le soleil, tombant sur elle comme dans un entonnoir, y venait
sécher, tiédir et féconder même les derniers brouillards que la barrière
de verdure ne pouvait empêcher le vent du fleuve d'y porter chaque matin
et chaque soir.
Débarqué au milieu du tumulte ordinaire de la ville, Craeke se dirigea
aussitôt vers la maison dont nous allons offrir à nos lecteurs une
indispensable description.
Blanche, nette, reluisante, plus proprement lavée, plus soigneusement
cirée aux endroits cachés qu'elle ne l'était aux endroits aperçus, cette
maison renfermait un mortel heureux.
Ce mortel heureux, -rara avis-, comme dit Juvénal, était le docteur van
Baërle, filleul de Corneille. Il habitait la maison que nous venons de
décrire, depuis son enfance; car c'était la maison natale de son père et
de son grand-père, anciens marchands nobles de la noble ville de
Dordrecht.
M. van Baërle, le père, avait amassé dans le commerce des Indes trois à
quatre cent mille florins que M. van Baërle, le fils, avait trouvés tout
neufs, en 1668, à la mort de ses bons et chers parents, bien que ces
florins fussent frappés au millésime, les uns de 1640, les autres de
1610; ce qui prouvait qu'il y avait florins du père van Baërle et
florins du grand-père van Baërle; ces quatre cent mille florins,
hâtons-nous de le dire, n'étaient que la bourse, l'argent de poche de
Cornélius van Baërle, le héros de cette histoire, ses propriétés dans la
province donnant un revenu de dix mille florins environ.
Lorsque le digne citoyen, père de Cornélius, avait passé de vie à
trépas, trois mois après les funérailles de sa femme, qui semblait être
partie la première pour lui rendre facile le chemin de la mort, comme
elle lui avait rendu facile le chemin de la vie, il avait dit à son fils
en l'embrassant pour la dernière fois:
--Bois, mange et dépense si tu veux vivre en réalité, car ce n'est pas
vivre que de travailler tout le jour sur une chaise de bois ou sur un
fauteuil de cuir, dans un laboratoire ou dans un magasin. Tu mourras à
ton tour et, si tu n'as pas le bonheur d'avoir un fils, tu laisseras
éteindre notre nom, et mes florins étonnés se trouveront avoir un maître
inconnu, ces florins neufs que nul n'a jamais pesés que mon père, moi et
le fondeur. N'imite pas surtout ton parrain, Corneille de Witt, qui
s'est jeté dans la politique, la plus ingrate des carrières, et qui bien
certainement finira mal.
Puis il était mort, ce digne M. van Baërle, laissant tout désolé son
fils Cornélius, lequel aimait fort peu les florins et beaucoup son père.
Cornélius resta donc seul dans la grande maison. En vain son parrain
Corneille lui offrit-il de l'emploi dans les services publics; en vain,
voulut-il lui faire goûter de la gloire, quand Cornélius, pour obéir à
son parrain, se fut embarqué avec de Ruyter sur le vaisseau -les Sept
Provinces-, qui commandait aux cent trente-neuf bâtiments avec lesquels
l'illustre amiral allait balancer seul la fortune de la France et de
l'Angleterre réunies. Lorsque, conduit par le pilote Léger, il fut
arrivé à une portée du mousquet du vaisseau -le Prince-, sur lequel se
trouvait le duc d'York, frère du roi d'Angleterre, lorsque l'attaque de
Ruyter, son patron, eut été faite si brusque et si habile que, sentant
son bâtiment près d'être emporté, le duc d'York n'eut que le temps de se
retirer à bord du -Saint-Michel-; lorsqu'il eut vu -le Saint-Michel-,
brisé, broyé sous les boulets hollandais, sortir de la ligne; lorsqu'il
eut vu sauter un vaisseau, -le Comte de Sandwick-, et périr dans les
flots ou dans le feu quatre cents matelots; lorsqu'il eut vu qu'à la fin
de tout cela, après vingt bâtiments mis en morceaux, après trois mille
tués, après cinq mille blessés, rien n'était décidé ni pour ni contre,
que chacun s'attribuait la victoire, que c'était à recommencer, et que
seulement un nom de plus, la bataille de Southwood-Bay, était ajouté au
catalogue des batailles; quand il eut calculé ce que perd de temps à se
boucher les yeux et les oreilles un homme qui veut réfléchir même
lorsque ses pareils se canonnent entre eux, Cornélius dit adieu à
Ruyter, au ruward de Pulten et à la gloire, baisa les genoux du grand
pensionnaire, qu'il avait en vénération profonde, et rentra dans sa
maison de Dordrecht, riche de son repos acquis, de ses vingt-huit ans,
d'une santé de fer, d'une vue perçante et plus que de ses quatre cent
mille florins de capital et de ses dix mille florins de revenus, de
cette conviction qu'un homme a toujours reçu du ciel trop pour être
heureux, assez pour ne l'être pas.
En conséquence et pour se faire un bonheur à sa façon, Cornélius se mit
à étudier les végétaux et les insectes, cueillit et classa toute la
flore des îles, piqua toute l'entomologie de sa province, sur laquelle
il composa un traité manuscrit avec planches dessinées de sa main, et
enfin, ne sachant plus que faire de son temps et de son argent surtout,
qui allait s'augmentant d'une façon effrayante, il se mit à choisir
parmi toutes les folies de son pays et de son époque une des plus
élégantes et des plus coûteuses.
Il aima les tulipes.
C'était le temps, comme on sait, où les Flamands et les Portugais
exploitant à l'envie ce genre d'horticulture, en étaient arrivés à
diviniser la tulipe et à faire de cette fleur venue de l'orient ce que
jamais naturaliste n'avait osé faire de la race humaine, de peur de
donner de la jalousie à Dieu.
Bientôt de Dordrecht à Mons il ne fut plus question que des tulipes de
-mynheer-[1] van Baërle; et ses planches, ses fosses, ses chambres de
séchage, ses cahiers de caïeux furent visités comme jadis les galeries
et les bibliothèques d'Alexandrie par les illustres voyageurs romains.
Van Baërle commença par dépenser son revenu de l'année à établir sa
collection, puis il ébrécha ses florins neufs à la perfectionner; aussi
son travail fut-il récompensé d'un magnifique résultat: il trouva cinq
espèces différentes qu'il nomma la -Jeanne-, du nom de sa mère, la
-Baërle-, du nom de son père, la -Corneille-, du nom de son parrain; les
autres noms nous échappent, mais les amateurs pourront bien certainement
les retrouver dans les catalogues du temps.
En 1672, au commencement de l'année, Corneille de Witt vint à Dordrecht
pour y habiter trois mois dans son ancienne maison de famille; car on
sait que non seulement Corneille était né à Dordrecht, mais que la
famille des de Witt était originaire de cette ville.
Corneille commençait dès lors, comme disait Guillaume d'Orange, à jouir
de la plus parfaite impopularité. Cependant, pour ses concitoyens, les
bons habitants de Dordrecht, il n'était pas encore un scélérat à pendre,
et ceux-ci, peu satisfaits de son républicanisme un peu trop pur, mais
fiers de sa valeur personnelle, voulurent bien lui offrir le vin de la
ville quand il entra.
Après avoir remercié ses concitoyens, Corneille alla voir sa vieille
maison paternelle, et ordonna quelques réparations avant que madame de
Witt, sa femme, vint s'installer avec ses enfants.
Puis le ruward se dirigea vers la maison de son filleul, qui seul
peut-être à Dordrecht ignorait encore la présence du ruward dans sa
ville natale.
Autant Corneille de Witt avait soulevé de haines en maniant ces graines
malfaisantes qu'on appelle les passions politiques, autant van Baërle
avait amassé de sympathies en négligeant complètement la culture de la
politique, absorbé qu'il était dans la culture de ses tulipes.
Aussi van Baërle était-il chéri de ses domestiques et de ses ouvriers,
aussi ne pouvait-il supposer qu'il existât au monde un homme qui voulût
du mal à un autre homme.
Et cependant, disons-le à la honte de l'humanité, Cornélius van Baërle
avait, sans le savoir, un ennemi bien autrement féroce, bien autrement
acharné, bien autrement irréconciliable, que jusque-là n'en avaient
compté le ruward et son frère parmi les orangistes les plus hostiles de
cette admirable fraternité qui, sans nuage pendant la vie, venait se
prolonger par le dévouement au-delà de la mort.
Au moment où Cornélius commença de s'adonner aux tulipes, et y jeta ses
revenus de l'année et les florins de son père, il y avait à Dordrecht et
demeurant porte à porte avec lui, un bourgeois nommé Isaac Boxtel, qui,
depuis le jour où il avait atteint l'âge de connaissance, suivait le
même penchant et se pâmait au seul énoncé du mot -tulban-, qui, ainsi
que l'assure le -floriste français-, c'est-à-dire l'historien le plus
savant de cette fleur, est le premier mot qui, dans la langue du
Chingulais, ait servi à désigner ce chef d'œuvre de la création qu'on
appelle la tulipe.
Boxtel n'avait pas le bonheur d'être riche comme van Baërle. Il s'était
donc à grand'peine, à force de soins et de patience, fait dans sa maison
de Dordrecht un jardin commode à la culture; il avait aménagé le terrain
selon les prescriptions voulues et donné à ses couches précisément
autant de chaleur et de fraîcheur que le codex des jardiniers en
autorise.
À la vingtième partie d'un degré près, Isaac savait la température de
ses châssis. Il savait le poids du vent et le tamisait de façon qu'il
l'accommodait au balancement des tiges de ses fleurs. Aussi ses produits
commençaient-ils à plaire. Ils étaient beaux, recherchés même. Plusieurs
amateurs étaient venus visiter les tulipes de Boxtel. Enfin, Boxtel
avait lancé dans le monde des Linné et des Tournefort une tulipe de son
nom. Cette tulipe avait fait son chemin, avait traversé la France, était
entrée en Espagne, avait pénétré jusqu'en Portugal, et le roi don
Alphonse VI, qui, chassé de Lisbonne, s'était retiré dans l'île de
Terceire, où il s'amusait, non pas comme le grand Condé, à arroser des
œillets, mais à cultiver des tulipes, avait dit: «PAS MAL» en regardant
la susdite -Boxtel-.
Tout à coup, à la suite de toutes les études auxquelles il s'était
livré, la passion de la tulipe ayant envahi Cornélius van Baërle,
celui-ci modifia sa maison de Dordrecht, qui, ainsi que nous l'avons
dit, était voisine de celle de Boxtel et fit élever d'un étage certain
bâtiment de sa cour, lequel, en s'élevant, ôta environ un demi-degré de
chaleur et, en échange, rendit un demi-degré de froid au jardin de
Boxtel, sans compter qu'il coupa le vent et dérangea tous les calculs et
toute l'économie horticole de son voisin.
Après tout, ce n'était rien que ce malheur aux yeux du voisin Boxtel.
Van Baërle n'était qu'un peintre, c'est-à-dire une espèce de fou qui
essaie de reproduire sur la toile en les défigurant les merveilles de la
nature. Le peintre faisant élever son atelier d'un étage pour avoir
meilleur jour, c'était son droit. M. van Baërle était peintre comme M.
Boxtel était fleuriste-tulipier; il voulait du soleil pour ses tableaux,
il en prenait un demi-degré aux tulipes de M. Boxtel.
La loi était pour M. van Baërle. -Bene sit.-
D'ailleurs, Boxtel avait découvert que trop de soleil nuit à la tulipe,
et que cette fleur poussait mieux et plus colorée avec le tiède soleil
du matin ou du soir qu'avec le brûlant soleil de midi.
Il sut donc presque gré à Cornélius van Baërle de lui avoir bâti gratis
un parasoleil.
Peut-être n'était-ce point tout à fait vrai, et ce que disait Boxtel à
l'endroit de son voisin van Baërle n'était-il pas l'expression entière
de sa pensée. Mais les grandes âmes trouvent dans la philosophie
d'étonnantes ressources au milieu des grandes catastrophes.
Mais hélas! que devint-il, cet infortuné Boxtel, quand il vit les vitres
de l'étage nouvellement bâti se garnir d'oignons, de caïeux, de tulipes
en pleine terre, de tulipes en pot, enfin de tout ce qui concerne la
profession d'un monomane tulipier!
Il y avait les paquets d'étiquettes, il y avait les casiers, il y avait
les boîtes à compartiments et les grillages de fer destinés à fermer ces
casiers pour y renouveler l'air sans donner accès aux souris, aux
charançons, aux loirs, aux mulots et aux rats, curieux amateurs de
tulipes à deux mille francs l'oignon.
Boxtel fut fort ébahi lorsqu'il vit tout ce matériel, mais il ne
comprenait pas encore l'étendue de son malheur. On savait van Baërle ami
de tout ce qui réjouit la vue. Il étudiait à fond la nature pour ses
tableaux, finis comme ceux de Gérard Dow, son maître, et de Miéris, son
ami. N'était-il pas possible qu'ayant à peindre l'intérieur d'un
tulipier, il eût amassé dans son nouvel atelier tous les accessoires de
la décoration?
Cependant, quoique bercé par cette décevante idée, Boxtel ne put
résister à l'ardente curiosité qui le dévorait. Le soir venu, il
appliqua une échelle contre le mur mitoyen et, regardant chez le voisin
Baërle, il se convainquit que la terre d'un énorme carré peuplé naguère
de plantes différentes, avait été remuée, disposée en plates-bandes de
terreau mêlé de boue de rivière, combinaison essentiellement sympathique
aux tulipes, le tout contre-forté de bordures de gazon pour empêcher les
éboulements. En outre, soleil levant, soleil couchant, ombre ménagée
pour tamiser le soleil de midi; de l'eau en abondance et à portée,
exposition au sud-sud-ouest, enfin conditions complètes, non seulement
de réussite, mais de progrès. Plus de doute, van Baërle était devenu
tulipier.
Boxtel se représenta sur-le-champ ce savant homme aux quatre cent mille
florins de capital, aux dix mille florins de rente, employant ses
ressources morales et physiques à la culture des tulipes en grand. Il
entrevit son succès dans un vague mais prochain avenir, et conçut, par
avance, une telle douleur de ce succès, que ses mains se relâchant, les
genoux s'affaissèrent, il roula désespéré en bas de son échelle.
Ainsi, ce n'était pas pour des tulipes en peinture, mais pour des
tulipes réelles que van Baërle lui prenait un demi-degré de chaleur.
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