--Pourquoi?
--Pour bien des choses.
Et elle reprit brusquement, sans me donner les raisons de ses craintes:
--Veux-tu partir? Je vendrai tout ce que j'ai, nous nous en irons vivre
là-bas, il ne me restera rien de ce que j'étais, personne ne saura qui
je suis. Le veux-tu?
--Partons, si cela te fait plaisir, Marguerite; allons faire un voyage,
lui disais-je; mais où est la nécessité de vendre des choses que tu
seras heureuse de trouver au retour? Je n'ai pas une assez grande
fortune pour accepter un pareil sacrifice, mais j'en ai assez pour que
nous puissions voyager grandement pendant cinq ou six mois, si cela
t'amuse le moins du monde.
--Au fait, non, continua-t-elle en quittant la fenêtre et en allant
s'asseoir sur le canapé dans l'ombre de la chambre; à quoi bon aller
dépenser de l'argent là-bas? Je t'en coûte déjà bien assez ici.
--Tu me le reproches, Marguerite, ce n'est pas généreux.
--Pardon, ami, fit-elle en me tendant la main, ce temps d'orage me fait
mal aux nerfs; je ne dis pas ce que je veux dire.
Et, après m'avoir embrassé, elle tomba dans une longue rêverie.
Plusieurs fois des scènes semblables eurent lieu, et si j'ignorais ce
qui les faisait naître, je ne surprenais pas moins chez Marguerite un
sentiment d'inquiétude pour l'avenir. Elle ne pouvait douter de mon
amour, car chaque jour il augmentait, et cependant je la voyais souvent
triste sans qu'elle m'expliquât jamais le sujet de ses tristesses,
autrement que par une cause physique.
Craignant qu'elle ne se fatiguât d'une vie trop monotone, je lui
proposais de retourner à Paris, mais elle rejetait toujours cette
proposition, et m'assurait ne pouvoir être heureuse nulle part comme
elle l'était à la campagne.
Prudence ne venait plus que rarement, mais en revanche, elle écrivait
des lettres que je n'avais jamais demandé à voir, quoique, chaque fois,
elles jetassent Marguerite dans une préoccupation profonde. Je ne savais
qu'imaginer.
Un jour Marguerite resta dans sa chambre.
J'entrai. Elle écrivait.
--À qui écris-tu? lui demandai-je.
--À Prudence: veux-tu que je te lise ce que j'écris?
J'avais horreur de tout ce qui pouvait paraître soupçon, je répondis
donc à Marguerite que je n'avais pas besoin de savoir ce qu'elle
écrivait, et cependant, j'en avais la certitude, cette lettre m'eût
appris la véritable cause de ses tristesses.
Le lendemain, il faisait un temps superbe. Marguerite me proposa d'aller
faire une promenade en bateau, et de visiter l'île de Croissy. Elle
semblait fort gaie; il était cinq heures quand nous rentrâmes.
--Madame Duvernoy est venue, dit Nanine en nous voyant entrer.
--Elle est repartie? demanda Marguerite.
--Oui, dans la voiture de madame; elle a dit que c'était convenu.
--Très bien, dit vivement Marguerite; qu'on nous serve.
Deux jours après arriva une lettre de Prudence, et pendant quinze jours
Marguerite parut avoir rompu avec ses mystérieuses mélancolies, dont
elle ne cessait de me demander pardon depuis qu'elles n'existaient plus.
Cependant la voiture ne revenait pas.
--D'où vient que Prudence ne te renvoie pas ton coupé? demandai-je un
jour.
--Un des deux chevaux est malade, et il y a des réparations à la
voiture. Il vaut mieux que tout cela se fasse pendant que nous sommes
encore ici, où nous n'avons pas besoin de voiture, que d'attendre notre
retour à Paris.
Prudence vint nous voir quelques jours après, et me confirma ce que
Marguerite m'avait dit.
Les deux femmes se promenèrent seules dans le jardin, et quand je vins
les rejoindre, elles changèrent de conversation.
Le soir, en s'en allant, Prudence se plaignit du froid et pria
Marguerite de lui prêter un cachemire.
Un mois se passa ainsi, pendant lequel Marguerite fut plus joyeuse et
plus aimante qu'elle ne l'avait jamais été.
Cependant la voiture n'était pas revenue, le cachemire n'avait pas été
renvoyé, tout cela m'intriguait malgré moi, et comme je savais dans quel
tiroir Marguerite mettait les lettres de Prudence, je profitai d'un
moment où elle était au fond du jardin, je courus à ce tiroir et
j'essayai de l'ouvrir; mais ce fut en vain, il était fermé au double
tour.
Alors je fouillai ceux où se trouvaient d'ordinaire les bijoux et les
diamants. Ceux-là s'ouvrirent sans résistance, mais les écrins avaient
disparu, avec ce qu'ils contenaient, bien entendu.
Une crainte poignante me serra le cœur.
J'allais réclamer de Marguerite la vérité sur ces disparitions, mais
certainement elle ne me l'avouerait pas.
--Ma bonne Marguerite, lui dis-je alors, je viens te demander la
permission d'aller à Paris. On ne sait pas chez moi où je suis, et l'on
doit avoir reçu des lettres de mon père; il est inquiet, sans doute, il
faut que je lui réponde.
--Va, mon ami, me dit-elle, mais sois ici de bonne heure.
Je partis. Je courus tout de suite chez Prudence.
--Voyons, lui dis-je sans autre préliminaire, répondez-moi franchement,
où sont les chevaux de Marguerite?
--Vendus.
--Le cachemire?
--Vendu.
--Les diamants?
--Engagés.
--Et qui a vendu et engagé?
--Moi.
--Pourquoi ne m'en avez-vous pas averti?
--Parce que Marguerite me l'avait défendu.
--Et pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'argent?
--Parce qu'elle ne voulait pas.
--Et à quoi a passé cet argent?
--À payer.
--Elle doit donc beaucoup?
--Trente mille francs encore ou à peu près. Ah! mon cher, je vous
l'avais bien dit? Vous n'avez pas voulu me croire; eh bien, maintenant,
vous voilà convaincu. Le tapissier vis-à-vis duquel le duc avait répondu
a été mis à la porte quand il s'est présenté chez le duc, qui lui a
écrit le lendemain qu'il ne ferait rien pour mademoiselle Gautier. Cet
homme a voulu de l'argent, on lui a donné des acomptes, qui sont les
quelques mille francs que je vous ai demandés; puis, des âmes
charitables l'ont averti que sa débitrice, abandonnée par le duc, vivait
avec un garçon sans fortune; les autres créanciers ont été prévenus de
même, ils ont demandé de l'argent et ont fait des saisies. Marguerite a
voulu tout vendre, mais il n'était plus temps, et d'ailleurs je m'y
serais opposée. Il fallait bien payer, et pour ne pas vous demander
d'argent, elle a vendu ses chevaux, ses cachemires et engagé ses bijoux.
Voulez-vous les reçus des acheteurs et les reconnaissances du
Mont-de-Piété? Et Prudence, ouvrant un tiroir, me montrait ces papiers.
--Ah! vous croyez, continua-t-elle avec cette persistance de la femme
qui a le droit de dire: «J'avais raison!» ah! vous croyez qu'il suffit
de s'aimer et d'aller vivre à la campagne d'une vie pastorale et
vaporeuse? Non, mon ami, non. À côté de la vie idéale, il y a la vie
matérielle, et les résolutions les plus chastes sont retenues à terre
par des fils ridicules, mais de fer, et que l'on ne brise pas
facilement. Si Marguerite ne vous a pas trompé vingt fois, c'est qu'elle
est d'une nature exceptionnelle. Ce n'est pas faute que je le lui aie
conseillé, car cela me faisait peine de voir la pauvre fille se
dépouiller de tout. Elle n'a pas voulu! Elle m'a répondu qu'elle vous
aimait et ne vous tromperait pour rien au monde. Tout cela est fort
joli, fort poétique, mais ce n'est pas avec cette monnaie qu'on paye les
créanciers, et aujourd'hui elle ne peut plus s'en tirer, à moins d'une
trentaine de mille francs, je vous le répète.
--C'est bien, je donnerai cette somme.
--Vous allez l'emprunter?
--Mon Dieu, oui.
--Vous allez faire là une belle chose; vous brouiller avec votre père,
entraver vos ressources, et l'on ne trouve pas ainsi trente mille francs
du jour au lendemain. Croyez-moi, mon cher Armand, je connais mieux les
femmes que vous; ne faites pas cette folie, dont vous vous repentiriez
un jour. Soyez raisonnable. Je ne vous dis pas de quitter Marguerite,
mais vivez avec elle comme vous viviez au commencement de l'été.
Laissez-lui trouver les moyens de sortir d'embarras. Le duc reviendra
peu à peu à elle. Le comte de N..., si elle le prend, il me le disait
encore hier, lui payera toutes ses dettes, et lui donnera quatre ou cinq
mille francs par mois. Il a deux cent mille livres de rente. Ce sera une
position pour elle, tandis que vous, il faudra toujours que vous la
quittiez; n'attendez pas pour cela que vous soyez ruiné, d'autant plus
que ce comte de N... est un imbécile, et que rien ne vous empêchera
d'être l'amant de Marguerite. Elle pleurera un peu au commencement, mais
elle finira par s'y habituer, et vous remerciera un jour de ce que vous
aurez fait. Supposez que Marguerite est mariée, et trompez le mari,
voilà tout.
«Je vous ai déjà dit tout cela une fois; seulement à cette époque, ce
n'était encore qu'un conseil, et aujourd'hui, c'est presque une
nécessité.
Prudence avait cruellement raison.
--Voilà ce que c'est, continua-t-elle en renfermant les papiers qu'elle
venait de montrer, les femmes entretenues prévoient toujours qu'on les
aimera, jamais qu'elles aimeront, sans quoi elles mettraient de l'argent
de côté, et à trente ans elles pourraient se payer le luxe d'avoir un
amant pour rien. Si j'avais su ce que je sais, moi! Enfin, ne dites rien
à Marguerite et ramenez-la à Paris. Vous avez vécu quatre ou cinq mois
seul avec elle, c'est bien raisonnable; fermez les yeux, c'est tout ce
qu'on vous demande. Au bout de quinze jours elle prendra le comte de
N..., elle fera des économies cet hiver, et l'été prochain vous
recommencerez. Voilà comme on fait, mon cher!
Et Prudence paraissait enchantée de son conseil, que je rejetai avec
indignation.
Non seulement mon amour et ma dignité ne me permettaient pas d'agir
ainsi, mais encore j'étais bien convaincu qu'au point où elle en était
arrivée, Marguerite mourrait plutôt que d'accepter ce partage.
--C'est assez plaisanté, dis-je à Prudence; combien faut-il
définitivement à Marguerite?
--Je vous l'ai dit, une trentaine de mille francs.
--Et quand faut-il cette somme?
--Avant deux mois.
--Elle l'aura.
Prudence haussa les épaules.
--Je vous la remettrai, continuai-je, mais vous me jurez que vous ne
direz pas à Marguerite que je vous l'ai remise.
--Soyez tranquille.
--Et si elle vous envoie autre chose à vendre ou à engager,
prévenez-moi.
--Il n'y a pas de danger, elle n'a plus rien.
Je passai d'abord chez moi pour voir s'il y avait des lettres de mon
père.
Il y en avait quatre.
Chapitre XIX
Dans les trois premières lettres, mon père s'inquiétait de mon silence
et m'en demandait la cause; dans la dernière, il me laissait voir qu'on
l'avait informé de mon changement de vie, et m'annonçait son arrivée
prochaine.
J'ai toujours eu un grand respect et une sincère affection pour mon
père. Je lui répondis donc qu'un petit voyage avait été la cause de mon
silence, et je le priai de me prévenir du jour de son arrivée, afin que
je pusse aller au-devant de lui.
Je donnai à mon domestique mon adresse à la campagne, en lui
recommandant de m'apporter la première lettre qui serait timbrée de la
ville de C..., puis je repartis aussitôt pour Bougival.
Marguerite m'attendait à la porte du jardin.
Son regard exprimait l'inquiétude. Elle me sauta au cou, et ne put
s'empêcher de me dire:
--As-tu vu Prudence?
--Non.
--Tu as été bien longtemps à Paris?
--J'ai trouvé des lettres de mon père auquel il m'a fallu répondre.
Quelques instants après, Nanine entra tout essoufflée. Marguerite se
leva et alla lui parler bas.
Quand Nanine fut sortie, Marguerite me dit, en se rasseyant près de moi
et en me prenant la main:
--Pourquoi m'as-tu trompée? Tu es allé chez Prudence.
--Qui te l'a dit?
--Nanine.
--Et d'où le sait-elle?
--Elle t'a suivi.
--Tu lui avais donc dit de me suivre?
--Oui. J'ai pensé qu'il fallait un motif puissant pour te faire aller
ainsi à Paris, toi qui ne m'as pas quittée depuis quatre mois. Je
craignais qu'il ne te fût arrivé un malheur, ou que peut-être tu
n'allasses voir une autre femme.
--Enfant!
--Je suis rassurée maintenant, je sais ce que tu as fait, mais je ne
sais pas encore ce que l'on t'a dit.
Je montrai à Marguerite les lettres de mon père.
--Ce n'est pas cela que je te demande: ce que je voudrais savoir, c'est
pourquoi tu es allé chez Prudence.
--Pour la voir.
--Tu mens, mon ami.
--Eh bien, je suis allé lui demander si le cheval allait mieux, et si
elle n'avait plus besoin de ton cachemire, ni de tes bijoux.
Marguerite rougit mais elle ne répondit pas.
--Et, continuai-je, j'ai appris l'usage que tu avais fait des chevaux,
des cachemires et des diamants.
--Et tu m'en veux?
--Je t'en veux de ne pas avoir eu l'idée de me demander ce dont tu avais
besoin.
--Dans une liaison comme la nôtre, si la femme a encore un peu de
dignité, elle doit s'imposer tous les sacrifices possibles plutôt que de
demander de l'argent à son amant et de donner un côté vénal à son amour.
Tu m'aimes, j'en suis sûre, mais tu ne sais pas combien est léger le fil
qui retient dans le cœur l'amour que l'on a pour des filles comme moi.
Qui sait? Peut-être dans un jour de gêne ou d'ennui, te serais-tu figuré
voir dans notre liaison un calcul habilement combiné! Prudence est une
bavarde. Qu'avais-je besoin de ces chevaux! J'ai fait une économie en
les vendant; je puis bien m'en passer, et je ne dépense plus rien pour
eux; pourvu que tu m'aimes, c'est tout ce que je demande, et tu
m'aimeras autant sans chevaux, sans cachemires et sans diamants.
Tout cela était dit d'un ton si naturel, que j'avais les larmes dans les
yeux en l'écoutant.
--Mais, ma bonne Marguerite, répondis-je en pressant avec amour les
mains de ma maîtresse, tu savais bien qu'un jour j'apprendrais ce
sacrifice, et que, le jour où je l'apprendrais, je ne le souffrirais
pas.
--Pourquoi cela?
--Parce que, chère enfant, je n'entends pas que l'affection que tu veux
bien avoir pour moi te prive même d'un bijou. Je ne veux pas, moi non
plus, que dans un moment de gêne ou d'ennui, tu puisses réfléchir que si
tu vivais avec un autre homme ces moments n'existeraient pas, et que tu
te repentes, ne fût-ce qu'une minute, de vivre avec moi. Dans quelques
jours, tes chevaux, tes diamants et tes cachemires te seront rendus. Ils
te sont aussi nécessaires que l'air à la vie, et c'est peut-être
ridicule, mais je t'aime mieux somptueuse que simple.
--Alors c'est que tu ne m'aimes plus.
--Folle!
--Si tu m'aimais, tu me laisserais t'aimer à ma façon; au contraire, tu
ne continues à voir en moi qu'une fille à qui ce luxe est indispensable,
et que tu te crois toujours forcé de payer. Tu as honte d'accepter des
preuves de mon amour. Malgré toi, tu penses à me quitter un jour, et tu
tiens à mettre ta délicatesse à l'abri de tout soupçon. Tu as raison,
mon ami, mais j'avais espéré mieux.
Et Marguerite fit un mouvement pour se lever; je la retins en lui
disant:
--Je veux que tu sois heureuse, et que tu n'aies rien à me reprocher,
voilà tout.
--Et nous allons nous séparer!
--Pourquoi, Marguerite? Qui peut nous séparer? m'écriai-je.
--Toi, qui ne veux pas me permettre de comprendre ta position, et qui as
la vanité de me garder la mienne; toi, qui en me conservant le luxe au
milieu duquel j'ai vécu, veux conserver la distance morale qui nous
sépare; toi, enfin, qui ne crois pas mon affection assez désintéressée
pour partager avec moi la fortune que tu as, avec laquelle nous
pourrions vivre heureux ensemble, et qui préfères te ruiner, esclave que
tu es d'un préjugé ridicule. Crois-tu donc que je compare une voiture et
des bijoux à ton amour? Crois-tu que le bonheur consiste pour moi dans
les vanités dont on se contente quand on n'aime rien, mais qui
deviennent bien mesquines quand on aime? Tu payeras mes dettes, tu
escompteras ta fortune et tu m'entretiendras enfin! Combien de temps
tout cela durera-t-il? Deux ou trois mois, et alors il sera trop tard
pour prendre la vie que je te propose, car alors tu accepterais tout de
moi, et c'est ce qu'un homme d'honneur ne peut faire. Tandis que
maintenant tu as huit ou dix mille francs de rente avec lesquelles nous
pouvons vivre. Je vendrai le superflu de ce que j'ai, et avec cette
vente seule, je me ferai deux mille livres par an. Nous louerons un joli
petit appartement dans lequel nous resterons tous les deux. L'été, nous
viendrons à la campagne, non pas dans une maison comme celle-ci, mais
dans une petite maison suffisante pour deux personnes. Tu es
indépendant, je suis libre, nous sommes jeunes, au nom du ciel, Armand,
ne me rejette pas dans la vie que j'étais forcée de mener autrefois.
Je ne pouvais répondre, des larmes de reconnaissance et d'amour
inondaient mes yeux, et je me précipitai dans les bras de Marguerite.
--Je voulais, reprit-elle, tout arranger sans t'en rien dire, payer
toutes mes dettes et faire préparer mon nouvel appartement. Au mois
d'octobre, nous serions retournés à Paris, et tout aurait été dit; mais
puisque Prudence t'a tout raconté, il faut que tu consentes avant, au
lieu de consentir après.
--M'aimes-tu assez pour cela? Il était impossible de résister à tant de
dévouement. Je baisai les mains de Marguerite avec effusion, et je lui
dis:
--Je ferai tout ce que tu voudras.
Ce qu'elle avait décidé fut donc convenu.
Alors elle devint d'une gaieté folle: elle dansait, elle chantait, elle
se faisait une fête de la simplicité de son nouvel appartement, sur le
quartier et la disposition duquel elle me consultait déjà.
Je la voyais heureuse et fière de cette résolution qui semblait devoir
nous rapprocher définitivement l'un de l'autre.
Aussi, je ne voulus pas être en reste avec elle.
En un instant je décidai de ma vie. J'établis la position de ma fortune,
et je fis à Marguerite l'abandon de la rente qui me venait de ma mère,
et qui me parut bien insuffisante pour récompenser le sacrifice que
j'acceptais.
Il me restait les cinq mille francs de pension que me faisait mon père,
et, quoi qu'il arrivât, j'avais toujours assez de cette pension annuelle
pour vivre.
Je ne dis pas à Marguerite ce que j'avais résolu, convaincu que j'étais
qu'elle refuserait cette donation.
Cette rente provenait d'une hypothèque de soixante mille francs sur une
maison que je n'avais même jamais vue. Tout ce que je savais, c'est qu'à
chaque trimestre le notaire de mon père, vieil ami de notre famille, me
remettait sept cent cinquante francs sur mon simple reçu.
Le jour où Marguerite et moi nous vînmes à Paris pour chercher des
appartements, j'allai chez ce notaire, et je lui demandai de quelle
façon je devais m'y prendre pour faire à une autre personne le transfert
de cette rente.
Le brave homme me crut ruiné et me questionna sur la cause de cette
décision. Or, comme il fallait bien tôt ou tard que je lui disse en
faveur de qui je faisais cette donation, je préférai lui raconter tout
de suite la vérité.
Il ne me fit aucune des objections que sa position de notaire et d'ami
l'autorisait à me faire, et m'assura qu'il se chargeait d'arranger tout
pour le mieux.
Je lui recommandai naturellement la plus grande discrétion vis-à-vis de
mon père, et j'allai rejoindre Marguerite qui m'attendait chez Julie
Duprat, où elle avait préféré descendre plutôt que d'aller écouter la
morale de Prudence.
Nous nous mîmes en quête d'appartements. Tous ceux que nous voyions,
Marguerite les trouvait trop chers, et moi je les trouvais trop simples.
Cependant nous finîmes par tomber d'accord, et nous arrêtâmes dans un
des quartiers les plus tranquilles de Paris un petit pavillon, isolé de
la maison principale.
Derrière ce petit pavillon s'étendait un jardin charmant, jardin qui en
dépendait, entouré de murailles assez élevées pour nous séparer de nos
voisins, et assez basses pour ne pas borner la vue.
C'était mieux que nous n'avions espéré.
Pendant que je me rendais chez moi pour donner congé de mon appartement,
Marguerite allait chez un homme d'affaires qui, disait-elle, avait déjà
fait pour une de ses amies ce qu'elle allait lui demander de faire pour
elle.
Elle vint me retrouver rue de Provence, enchantée.
Cet homme lui avait promis de payer toutes ses dettes, de lui en donner
quittance, et de lui remettre une vingtaine de mille francs moyennant
l'abandon de tous ses meubles.
Vous avez vu par le prix auquel est montée la vente que cet honnête
homme eût gagné plus de trente mille francs sur sa cliente.
Nous repartîmes tout joyeux pour Bougival, et en continuant de nous
communiquer nos projets d'avenir, que, grâce à notre insouciance et
surtout à notre amour, nous voyions sous les teintes les plus dorées.
Huit jours après nous étions à déjeuner, quand Nanine vint m'avertir que
mon domestique me demandait.
Je le fis entrer.
--Monsieur, me dit-il, votre père est arrivé à Paris, et vous prie de
vous rendre tout de suite chez vous, où il vous attend.
Cette nouvelle était la chose du monde la plus simple, et cependant, en
l'apprenant, Marguerite et moi nous nous regardâmes.
Nous devinions un malheur dans cet incident.
Aussi, sans qu'elle m'eût fait part de cette impression que je
partageais, j'y répondis en lui tendant la main:
--Ne crains rien.
--Reviens le plus tôt que tu pourras, murmura Marguerite en
m'embrassant, je t'attendrai à la fenêtre.
J'envoyai Joseph dire à mon père que j'allais arriver.
En effet, deux heures après, j'étais rue de Provence.
Chapitre XX
Mon père, en robe de chambre, était assis dans mon salon et il écrivait.
Je compris tout de suite, à la façon dont il leva les yeux sur moi quand
j'entrai, qu'il allait être question de choses graves.
Je l'abordai cependant comme si je n'eusse rien deviné dans son visage,
et je l'embrassai:
--Quand êtes-vous arrivé, mon père?
--Hier au soir.
--Vous êtes descendu chez moi, comme de coutume?
--Oui.
--Je regrette bien de ne pas m'être trouvé là pour vous recevoir.
Je m'attendais à voir surgir dès ce mot la morale que me promettait le
visage froid de mon père; mais il ne me répondit rien, cacheta la lettre
qu'il venait d'écrire, et la remit à Joseph pour qu'il la jetât à la
poste.
Quand nous fûmes seuls, mon père se leva et me dit, en s'appuyant contre
la cheminée:
--Nous avons, mon cher Armand, à causer de choses sérieuses.
--Je vous écoute, mon père.
--Tu me promets d'être franc?
--C'est mon habitude.
--Est-il vrai que tu vives avec une femme nommée Marguerite Gautier?
--Oui.
--Sais-tu ce qu'était cette femme?
--Une fille entretenue.
--C'est pour elle que tu as oublié de venir nous voir cette année, ta
sœur et moi?
--Oui, mon père, je l'avoue.
--Tu aimes donc beaucoup cette femme?
--Vous le voyez bien, mon père, puisqu'elle m'a fait manquer à un devoir
sacré, ce dont je vous demande humblement pardon aujourd'hui.
Mon père ne s'attendait sans doute pas à des réponses aussi
catégoriques, car il parut réfléchir un instant, après quoi il me dit:
--Tu as évidemment compris que tu ne pourrais pas vivre toujours ainsi?
--Je l'ai craint, mon père, mais je ne l'ai pas compris.
--Mais vous avez dû comprendre, continua mon père d'un ton un peu plus
sec, que je ne le souffrirais pas, moi.
--Je me suis dit que tant que je ne ferais rien qui fût contraire au
respect que je dois à votre nom et à la probité traditionnelle de la
famille, je pourrais vivre comme je vis, ce qui m'a rassuré un peu sur
les craintes que j'avais.
Les passions rendent fort contre les sentiments. J'étais prêt à toutes
les luttes, même contre mon père, pour conserver Marguerite.
--Alors, le moment de vivre autrement est venu.
--Eh! pourquoi, mon père?
--Parce que vous êtes au moment de faire des choses qui blessent le
respect que vous croyez avoir pour votre famille.
--Je ne m'explique pas ces paroles.
--Je vais vous les expliquer. Que vous ayez une maîtresse, c'est fort
bien; que vous la payiez comme un galant homme doit payer l'amour d'une
fille entretenue, c'est on ne peut mieux; mais que vous oubliiez les
choses les plus saintes pour elle, que vous permettiez que le bruit de
votre vie scandaleuse arrive jusqu'au fond de ma province et jette
l'ombre d'une tache sur le nom honorable que je vous ai donné, voilà ce
qui ne peut être, voilà ce qui ne sera pas.
--Permettez-moi de vous dire, mon père, que ceux qui vous ont ainsi
renseigné sur mon compte étaient mal informés. Je suis l'amant de
mademoiselle Gautier, je vis avec elle, c'est la chose du monde la plus
simple. Je ne donne pas à mademoiselle Gautier le nom que j'ai reçu de
vous, je dépense pour elle ce que mes moyens me permettent de dépenser,
je n'ai pas fait une dette, et je ne me suis trouvé enfin dans aucune de
ces positions qui autorisent un père à dire à son fils ce que vous venez
de me dire.
--Un père est toujours autorisé à écarter son fils de la mauvaise voie
dans laquelle il le voit s'engager. Vous n'avez encore rien fait de mal,
mais vous le ferez.
--Mon père!
--Monsieur, je connais la vie mieux que vous. Il n'y a de sentiments
entièrement purs que chez les femmes entièrement chastes. Toute Manon
peut faire un Des Grieux, et le temps et les mœurs sont changés. Il
serait inutile que le monde vieillît, s'il ne se corrigeait pas. Vous
quitterez votre maîtresse.
--Je suis fâché de vous désobéir, mon père, mais c'est impossible.
--Je vous y contraindrai.
--Malheureusement, mon père, il n'y a plus d'îles Sainte-Marguerite où
l'on envoie les courtisanes, et, y en eût-il encore, j'y suivrais
mademoiselle Gautier, si vous obteniez qu'on l'y envoyât. Que
voulez-vous? j'ai peut-être tort, mais je ne puis être heureux qu'à la
condition que je resterai l'amant de cette femme.
--Voyons, Armand, ouvrez les yeux, reconnaissez votre père qui vous a
toujours aimé, et qui ne veut que votre bonheur. Est-il honorable pour
vous d'aller vivre maritalement avec une fille que tout le monde a eue?
--Qu'importe, mon père, si personne ne doit plus l'avoir! Qu'importe, si
cette fille m'aime, si elle se régénère par l'amour qu'elle a pour moi
et par l'amour que j'ai pour elle! Qu'importe, enfin, s'il y a
conversion!
--Eh! croyez-vous donc, monsieur, que la mission d'un homme d'honneur
soit de convertir des courtisanes? Croyez-vous donc que Dieu ait donné
ce but grotesque à la vie, et que le cœur ne doive pas avoir un autre
enthousiasme que celui-là? Quelle sera la conclusion de cette cure
merveilleuse, et que penserez-vous de ce que vous dites aujourd'hui,
quand vous aurez quarante ans? Vous rirez de votre amour, s'il vous est
permis d'en rire encore, s'il n'a pas laissé de traces trop profondes
dans votre passé. Que seriez-vous à cette heure, si votre père avait eu
vos idées, et avait abandonné sa vie à tous ces souffles d'amour, au
lieu de l'établir inébranlablement sur une pensée d'honneur et de
loyauté? Réfléchissez, Armand, et ne dites plus de pareilles sottises.
Voyons, vous quitterez cette femme, votre père vous en supplie.
Je ne répondis rien.
--Armand, continua mon père, au nom de votre sainte mère, croyez-moi,
renoncez à cette vie que vous oublierez plus vite que vous ne pensez, et
à laquelle vous enchaîne une théorie impossible. Vous avez vingt-quatre
ans, songez à l'avenir. Vous ne pouvez pas aimer toujours cette femme
qui ne vous aimera pas toujours non plus. Vous vous exagérez tous deux
votre amour. Vous vous fermez toute carrière. Un pas de plus et vous ne
pourrez plus quitter la route où vous êtes, et vous aurez, toute votre
vie, le remords de votre jeunesse. Partez, venez passer un mois ou deux
auprès de votre sœur. Le repos et l'amour pieux de la famille vous
guériront vite de cette fièvre, car ce n'est pas autre chose.
«Pendant ce temps, votre maîtresse se consolera; elle prendra un autre
amant, et quand vous verrez pour qui vous avez failli vous brouiller
avec votre père et perdre son affection, vous me direz que j'ai bien
fait de venir vous chercher, et vous me bénirez.
«Allons, tu partiras, n'est-ce pas, Armand?
Je sentais que mon père avait raison pour toutes les femmes, mais
j'étais convaincu qu'il n'avait pas raison pour Marguerite. Cependant le
ton dont il m'avait dit ses dernières paroles était si doux, si
suppliant que je n'osais lui répondre.
--Eh bien? fit-il d'une voix émue.
--Eh bien, mon père, je ne puis rien vous promettre, dis-je enfin; ce
que vous me demandez est au-dessus de mes forces. Croyez-moi,
continuai-je en le voyant faire un mouvement d'impatience, vous vous
exagérez les résultats de cette liaison. Marguerite n'est pas la fille
que vous croyez. Cet amour, loin de me jeter dans une mauvaise voie, est
capable, au contraire, de développer en moi les plus honorables
sentiments. L'amour vrai rend toujours meilleur, quelle que soit la
femme qui l'inspire. Si vous connaissiez Marguerite, vous comprendriez
que je ne m'expose à rien. Elle est noble comme les plus nobles femmes.
Autant il y a de cupidité chez les autres, autant il y a de
désintéressement chez elle.
--Ce qui ne l'empêche pas d'accepter toute votre fortune, car les
soixante mille francs qui vous viennent de votre mère, et que vous lui
donnez, sont, rappelez-vous bien ce que je vous dis, votre unique
fortune.
Mon père avait probablement gardé cette péroraison et cette menace pour
me porter le dernier coup.
J'étais plus fort devant ses menaces que devant ses prières.
--Qui vous a dit que je dusse lui abandonner cette somme? Repris-je.
--Mon notaire. Un honnête homme eût-il fait un acte semblable sans me
prévenir? Eh bien, c'est pour empêcher votre ruine en faveur d'une fille
que je suis venu à Paris. Votre mère vous a laissé en mourant de quoi
vivre honorablement et non pas de quoi faire des générosités à vos
maîtresses.
--Je vous le jure, mon père, Marguerite ignorait cette donation.
--Et pourquoi la faisiez-vous alors?
--Parce que Marguerite, cette femme que vous calomniez et que vous
voulez que j'abandonne, fait le sacrifice de tout ce qu'elle possède
pour vivre avec moi.
--Et vous acceptez ce sacrifice? Quel homme êtes-vous donc, monsieur,
pour permettre à une mademoiselle Marguerite de vous sacrifier quelque
chose? Allons, en voilà assez. Vous quitterez cette femme. Tout à
l'heure je vous en priais, maintenant je vous l'ordonne; je ne veux pas
de pareilles saletés dans ma famille. Faites vos malles, et
apprêtez-vous à me suivre.
--Pardonnez-moi, mon père, dis-je alors, mais je ne partirai pas.
--Parce que?...
--Parce que j'ai déjà l'âge où l'on n'obéit plus à un ordre.
Mon père pâlit à cette réponse.
--C'est bien, monsieur, reprit-il; je sais ce qu'il me reste à faire.
Il sonna.
Joseph parut.
--Faites transporter mes malles à l'hôtel de Paris, dit-il à mon
domestique. Et en même temps il passa dans sa chambre, où il acheva de
s'habiller.
Quand il reparut, j'allai au-devant de lui.
--Vous me promettez, mon père, lui dis-je, de ne rien faire qui puisse
causer de la peine à Marguerite?
Mon père s'arrêta, me regarda avec dédain, et se contenta de me
répondre:
--Vous êtes fou, je crois.
Après quoi, il sortit en fermant violemment la porte derrière lui.
Je descendis à mon tour, je pris un cabriolet et je partis pour
Bougival.
Marguerite m'attendait à la fenêtre.
Chapitre XXI
--Enfin! s'écria-t-elle en me sautant au cou. Te voilà! Comme tu es
pâle!
Alors je lui racontai ma scène avec mon père.
--Ah! mon dieu! je m'en doutais, dit-elle. Quand Joseph est venu nous
annoncer l'arrivée de ton père, j'ai tressailli comme à la nouvelle d'un
malheur. Pauvre ami! et c'est moi qui te cause tous ces chagrins. Tu
ferais peut-être mieux de me quitter que de te brouiller avec ton père.
Cependant je ne lui ai rien fait. Nous vivons bien tranquilles, nous
allons vivre plus tranquilles encore. Il sait bien qu'il faut que tu
aies une maîtresse, et il devrait être heureux que ce fût moi, puisque
je t'aime et n'ambitionne pas plus que ta position ne le permet. Lui
as-tu dit comment nous avons arrangé l'avenir?
--Oui, et c'est ce qui l'a le plus irrité, car il a vu dans cette
détermination la preuve de notre amour mutuel.
--Que faire alors?
--Rester ensemble, ma bonne Marguerite, et laisser passer cet orage.
--Passera-t-il?
--Il le faudra bien.
--Mais ton père ne s'en tiendra pas là.
--Que veux-tu qu'il fasse?
--Que sais-je, moi? tout ce qu'un père peut faire pour que son fils lui
obéisse. Il te rappellera ma vie passée et me fera peut-être l'honneur
d'inventer quelques nouvelles histoires pour que tu m'abandonnes.
--Tu sais bien que je t'aime.
--Oui, mais ce que je sais aussi, c'est qu'il faut tôt ou tard obéir à
son père, et tu finiras peut-être par te laisser convaincre.
--Non, Marguerite, c'est moi qui le convaincrai. Ce sont les cancans de
quelques-uns de ses amis qui causent cette grande colère; mais il est
bon, il est juste, et il reviendra sur sa première impression. Puis,
après tout, que m'importe!
--Ne dis pas cela, Armand; j'aimerais mieux tout que de laisser croire
que je te brouille avec ta famille; laisse passer cette journée, et
demain retourne à Paris. Ton père aura réfléchi de son côté comme toi du
tien, et peut-être vous entendrez-vous mieux. Ne heurte pas ses
principes, aie l'air de faire quelques concessions à ses désirs; parais
ne pas tenir autant à moi, et il laissera les choses comme elles sont.
Espère, mon ami, et sois bien certain d'une chose, c'est que, quoi qu'il
arrive, ta Marguerite te restera.
--Tu me le jures?
--Ai-je besoin de te le jurer?
Qu'il est doux de se laisser persuader par une voix que l'on aime!
Marguerite et moi, nous passâmes toute la journée à nous redire nos
projets comme si nous avions compris le besoin de les réaliser plus
vite. Nous nous attendions à chaque minute à quelque événement, mais
heureusement le jour se passa sans amener rien de nouveau.
Le lendemain, je partis à dix heures, et j'arrivai vers midi à l'hôtel.
Mon père était déjà sorti.
Je me rendis chez moi, où j'espérais que peut-être il était allé.
Personne n'était venu. J'allai chez mon notaire. Personne!
Je retournai à l'hôtel, et j'attendis jusqu'à six heures. M. Duval ne
rentra pas.
Je repris la route de Bougival.
Je trouvai Marguerite, non plus m'attendant comme la veille, mais assise
au coin du feu qu'exigeait déjà la saison.
Elle était assez plongée dans ses réflexions pour me laisser approcher
de son fauteuil sans m'entendre et sans se retourner. Quand je posai mes
lèvres sur son front, elle tressaillit comme si ce baiser l'eût
réveillée en sursaut.
--Tu m'as fait peur, me dit-elle. Et ton père?
--Je ne l'ai pas vu. Je ne sais ce que cela veut dire. Je ne l'ai trouvé
ni chez lui, ni dans aucun des endroits où il y avait possibilité qu'il
fût.
--Allons, ce sera à recommencer demain.
--J'ai bien envie d'attendre qu'il me fasse demander. J'ai fait, je
crois, tout ce que je devais faire.
--Non, mon ami, ce n'est point assez, il faut retourner chez ton père,
demain surtout.
--Pourquoi demain plutôt qu'un autre jour?
--Parce que, fit Marguerite, qui me parut rougir un peu à cette
question, parce que l'insistance de ta part en paraîtra plus vive et que
notre pardon en résultera plus promptement.
Tout le reste du jour, Marguerite fut préoccupée, distraite, triste.
J'étais forcé de lui répéter deux fois ce que je lui disais pour obtenir
une réponse. Elle rejeta cette préoccupation sur les craintes que lui
inspiraient pour l'avenir les événements survenus depuis deux jours.
Je passai ma nuit à la rassurer, et elle me fit partir le lendemain avec
une insistante inquiétude que je ne m'expliquais pas.
Comme la veille, mon père était absent; mais, en sortant, il m'avait
laissé cette lettre:
«Si vous revenez me voir aujourd'hui, attendez-moi jusqu'à quatre
heures; si à quatre heures je ne suis pas rentré, revenez dîner demain
avec moi: il faut que je vous parle.»
J'attendis jusqu'à l'heure dite. Mon père ne reparut pas. Je partis.
La veille j'avais trouvé Marguerite triste, ce jour-là je la trouvai
fiévreuse et agitée. En me voyant entrer, elle me sauta au cou, mais
elle pleura longtemps dans mes bras.
Je la questionnai sur cette douleur subite dont la gradation m'alarmait.
Elle ne me donna aucune raison positive, alléguant tout ce qu'une femme
peut alléguer quand elle ne veut pas répondre la vérité.
Quand elle fut un peu calmée, je lui racontai les résultats de mon
voyage; je lui montrai la lettre de mon père, en lui faisant observer
que nous en pouvions augurer du bien.
À la vue de cette lettre et à la réflexion que je fis, les larmes
redoublèrent à un tel point que j'appelai Nanine, et que, craignant une
atteinte nerveuse, nous couchâmes la pauvre fille qui pleurait sans dire
une syllabe, mais qui me tenait les mains, et les baisait à chaque
instant.
Je demandai à Nanine si, pendant mon absence, sa maîtresse avait reçu
une lettre ou une visite qui pût motiver l'état où je la trouvais, mais
Nanine me répondit qu'il n'était venu personne et que l'on n'avait rien
apporté.
Cependant il se passait depuis la veille quelque chose d'autant plus
inquiétant que Marguerite me le cachait.
Elle parut un peu plus calme dans la soirée; et, me faisant asseoir au
pied de son lit, elle me renouvela longuement l'assurance de son amour.
Puis, elle me souriait, mais avec effort, car, malgré elle, ses yeux se
voilaient de larmes.
J'employai tous les moyens pour lui faire avouer la véritable cause de
ce chagrin, mais elle s'obstina à me donner toujours les raisons vagues
que je vous ai déjà dites.
Elle finit par s'endormir dans mes bras, mais de ce sommeil qui brise le
corps au lieu de le reposer; de temps en temps elle poussait un cri, se
réveillait en sursaut, et après s'être assurée que j'étais bien auprès
d'elle, elle me faisait lui jurer de l'aimer toujours.
Je ne comprenais rien à ces intermittences de douleur qui se
prolongèrent jusqu'au matin. Alors Marguerite tomba dans une sorte
d'assoupissement. Depuis deux nuits elle ne dormait pas.
Ce repos ne fut pas de longue durée.
Vers onze heures, Marguerite se réveilla, et, me voyant levé, elle
regarda autour d'elle en s'écriant:
--T'en vas-tu donc déjà?
--Non, dis-je en lui prenant les mains, mais j'ai voulu te laisser
dormir. Il est de bonne heure encore.
--À quelle heure vas-tu à Paris?
--À quatre heures.
--Sitôt? Jusque-là tu resteras avec moi, n'est-ce pas?
--Sans doute, n'est-ce pas mon habitude?
--Quel bonheur!
--Nous allons déjeuner? reprit-elle d'un air distrait.
--Si tu le veux.
--Et puis tu m'embrasseras bien jusqu'au moment de partir?
--Oui, et je reviendrai le plus tôt possible.
--Tu reviendras? fit-elle en me regardant avec des yeux hagards.
--Naturellement.
--C'est juste, tu reviendras ce soir, et moi, je t'attendrai, comme
d'habitude, et tu m'aimeras, et nous serons heureux comme nous le sommes
depuis que nous nous connaissons.
Toutes ces paroles étaient dites d'un ton si saccadé, elles semblaient
cacher une pensée douloureuse si continue, que je tremblais à chaque
instant de voir Marguerite tomber en délire.
--Écoute, lui dis-je, tu es malade, je ne puis pas te laisser ainsi. Je
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