XI
Signaux sans réponse
Huit jours après le combat de Thasos, la -Syphanta-, ayant fouillé
toutes les criques du rivage ottoman depuis la Cavale jusqu'à
Orphana, traversait le golfe de Contessa, puis allait du cap
Deprano jusqu'au cap Paliuri, à l'ouvert des golfes de Monte-Santo
et de Cassandra; enfin, dans la journée du 15 avril, elle
commençait à perdre de vue les cimes du mont Athos, dont l'extrême
pointe atteint une hauteur de près de deux mille mètres au-dessus
du niveau de la mer.
Aucun bâtiment suspect ne fut aperçu pendant le cours de cette
navigation. Plusieurs fois, des escadres turques apparurent; mais
la -Syphanta-, naviguant sous pavillon corfiote, ne crut point
devoir se mettre en communication avec ces navires, que son
commandant aurait plutôt reçus à coups de canon qu'à coups de
chapeau. Il en fut autrement de quelques caboteurs grecs, desquels
on obtint plusieurs renseignements, qui ne pouvaient qu'être
utiles à la mission de la corvette.
Ce fut dans ces circonstances, à la date du 26 avril, qu'Henry
d'Albaret eut connaissance d'un fait de grande importance. Les
puissances alliées venaient de décider que tout renfort, qui
arriverait par mer aux troupes d'Ibrahim, serait intercepté. De
plus, la Russie déclarait officiellement la guerre au sultan. La
situation de la Grèce continuait donc à s'améliorer, et, quelques
retards qu'elle eût encore à subir, elle marchait sûrement à la
conquête de son indépendance.
Au 30 avril, la corvette s'était enfoncée jusqu'aux dernières
limites du golfe de Salonique, point extrême qu'elle devait
atteindre dans le nord-ouest de l'Archipel pendant cette
croisière. Elle eut encore là l'occasion de donner la chasse à
quelques chébecs, senaux ou polacres, qui ne lui échappèrent qu'en
se jetant à la côte. Si les équipages ne périrent pas jusqu'au
dernier homme, du moins, la plupart de ces bâtiments furent-ils
mis hors d'usage.
La -Syphanta- reprit alors la direction du sud-est, de manière à
pouvoir observer soigneusement les côtes méridionales du golfe de
Salonique. Mais l'alarme avait été donnée, sans doute, car pas un
seul pirate ne se montra, dont elle aurait eu à faire justice.
Ce fut alors qu'un fait singulier, inexplicable même, se produisit
à bord de la corvette.
Le 10 mai, vers sept heures du soir, en rentrant dans le carré qui
occupait tout l'arrière de la -Syphanta-, Henry d'Albaret trouva
une lettre déposée sur la table. Il la prit, il l'approcha de la
lampe de roulis qui se balançait au plafond, et en lut l'adresse.
Cette adresse était ainsi libellée:
«Au capitaine Henry d'Albaret, commandant la corvette -Syphanta-,
en mer.»
Henry d'Albaret crut bien reconnaître cette écriture. Elle
ressemblait, en effet, à celle de la lettre qu'il avait reçue à
Scio, et par laquelle on l'informait qu'une place était à prendre
à bord de la corvette.
Voici ce que contenait cette lettre, si singulièrement arrivée,
cette fois, et en dehors de toutes conditions postales:
«Si le commandant d'Albaret veut disposer son plan de campagne à
travers l'Archipel, de façon à se trouver sur les parages de l'île
Scarpanto dans la première semaine de septembre, il aura agi pour
le bien de tous et au mieux des intérêts qui lui sont confiés.»
Aucune date et pas plus de signature qu'à la lettre arrivée à
Scio. Et, lorsque Henry d'Albaret les eut comparées, il put
s'assurer que toutes deux étaient de la même main.
Comment expliquer cela? La première lettre, c'était la poste qui
la lui avait remise. Mais celle-ci, ce ne pouvait être qu'une
personne du bord qui l'eût placée sur la table. Il fallait donc,
ou que cette personne l'eût en sa possession depuis le
commencement de la campagne, ou qu'elle lui fût parvenue pendant
une des dernières relâches de la -Syphanta. -De plus, cette lettre
n'était point là lorsque le commandant avait quitté le carré, une
heure auparavant, pour aller sur le pont prendre ses dispositions
de nuit. Donc, nécessairement, elle avait été déposée depuis moins
d'une heure sur la table du carré.
Henry d'Albaret sonna.
Un timonier parut.
«Qui est venu ici pendant que j'étais sur le pont? demanda Henry
d'Albaret.
-- Personne, mon commandant, répondit le matelot.
-- Personne?... Mais quelqu'un n'a-t-il pas pu entrer ici, sans
que tu l'aies vu?
-- Non, mon commandant, puisque je n'ai pas quitté cette porte un
seul instant.
-- C'est bien!»
Le timonier se retira, après avoir porté la main à son béret.
«Il me paraît impossible, en effet, se dit Henry d'Albaret, qu'un
homme du bord ait pu s'introduire par la porte, sans avoir été vu!
Mais, à la chute du jour, n'a-t-on pu se glisser jusqu'à la
galerie extérieure et entrer par une des fenêtres du carré?»
Henry d'Albaret alla vérifier l'état des fenêtres-sabords qui
s'ouvraient dans le tableau de la corvette. Mais ces fenêtres,
aussi bien que celles de sa chambre, étaient fermées
intérieurement. Il était donc manifestement impossible qu'une
personne, venue du dehors, eût pu passer par l'une de ces
ouvertures. Cela, en somme, n'était pas de nature à causer la
moindre inquiétude à Henry d'Albaret; de la surprise tout au plus,
et peut-être ce sentiment de curiosité non satisfaite qu'on
éprouve devant un fait difficilement explicable. Ce qui était
certain, c'est que, d'une façon quelconque, la lettre anonyme
était arrivée à son adresse, et que le destinataire n'était autre
que le commandant de la -Syphanta. -Henry d'Albaret, après y avoir
réfléchi, résolut de ne rien dire de cette affaire, pas même au
second de la corvette. À quoi lui eût servi d'en parler? Son
mystérieux correspondant, quel qu'il fût, ne se ferait
certainement pas connaître.
Et maintenant, le commandant tiendrait-il compte de l'avis contenu
dans cette lettre?
«Certainement! se dit-il. Celui qui m'a écrit la première fois, à
Scio, ne m'a pas trompé en m'affirmant qu'il y avait une place à
prendre dans l'état-major de la -Syphanta. -Pourquoi me
tromperait-il la seconde, en m'invitant à rallier l'île de
Scarpanto dans la première semaine de septembre? S'il le fait, ce
ne peut être que dans l'intérêt même de la mission qui m'est
confiée! Oui! Je modifierai mon plan de campagne, et je serai, à
la date fixée, là où l'on me dit d'être!»
Henry d'Albaret serra précieusement la lettre qui lui donnait ces
nouvelles instructions; puis, après avoir pris ses cartes, il se
mit à étudier un nouveau plan de croisière, afin d'occuper les
quatre mois qui restaient à courir jusqu'à la fin d'août.
L'île de Scarpanto est située dans le sud-est, à l'autre extrémité
de l'Archipel, c'est-à-dire à quelque centaine de lieues en droite
ligne. Le temps ne manquerait donc pas à la corvette pour visiter
les diverses côtes de la Morée, où les pirates trouvaient à se
réfugier si facilement, ainsi que tout ce groupe des Cyclades,
semées depuis l'ouvert du golfe Égine jusqu'à l'île de Crète.
En somme, cette obligation de se trouver en vue de Scarpanto, à
l'époque indiquée, n'allait que fort peu modifier l'itinéraire
établi déjà par le commandant d'Albaret. Ce qu'il avait résolu de
faire, il le ferait, sans avoir rien à retrancher de son
programme. Aussi la -Syphanta-, à la date du 20 mai, après avoir
observé les petites îles de Pélerisse, de Pépéri, de Sarakino et
de Skantxoura, dans le nord de Nègrepont, alla-t-elle prendre
connaissance de Scyros.
Scyros est l'une des plus importantes des neuf îles qui forment ce
groupe, dont l'antiquité aurait peut-être dû faire le domaine des
neuf Muses. Dans son port de Saint-Georges, sûr, vaste, de bon
mouillage, l'équipage de la corvette put facilement se ravitailler
en vivres frais, moutons, perdrix, blé, orge, et s'approvisionner
de cet excellent vin qui est une des grandes richesses du pays.
Cette île, très mêlée aux événements semi-mythologiques de la
guerre de Troie, qui fut illustrée par les noms de Lycomède,
d'Achille et d'Ulysse, allait bientôt revenir au nouveau royaume
de Grèce dans l'éparchie de l'Eubée.
Comme les rivages de Scyros sont extrêmement découpés en anses et
criques, dans lesquelles des pirates peuvent aisément trouver un
abri, Henry d'Albaret les fit minutieusement fouiller. Tandis que
la corvette mettait en panne à quelques encablures, ses
embarcations n'en laissèrent pas un point inexploré.
De cette sévère exploration il ne résulta rien. Ces refuges
étaient déserts. Le seul renseignement que le commandant d'Albaret
recueillit auprès des autorités de l'île, fut celui-ci: c'est
qu'un mois auparavant, dans ces mêmes parages, plusieurs navires
de commerce avaient été attaqués, pillés, détruits par un
bâtiment, naviguant sous pavillon de pirate, et que cet acte de
piraterie, on l'attribuait au fameux Sacratif. Mais, sur quoi
reposait cette assertion, nul n'eût pu le dire, tant il régnait
d'incertitude touchant l'existence même de ce personnage.
La corvette quitta Scyros, après cinq ou six jours de relâche.
Vers la fin de mai, elle se rapprocha des côtes de la grande île
d'Eubée, aussi appelée Nègrepont, dont elle observa soigneusement
les abords sur plus de quarante lieues de longueur.
On sait que cette île fut une des premières à se soulever dès le
début de la guerre, en 1821; mais les Turcs, après s'être enfermés
dans la citadelle de Nègrepont, s'y maintinrent avec une
résistance opiniâtre, en même temps qu'ils se retranchaient dans
celle de Carystos. Puis, renforcés des troupes du pacha Joussouf,
ils se répandirent à travers l'île et se livrèrent à leurs
massacres habituels, jusqu'au moment où un chef grec, Diamantis,
parvint à les arrêter en septembre 1823. Ayant attaqué les soldats
ottomans par surprise, il en tua le plus grand nombre et obligea
les fuyards à repasser le détroit pour se réfugier en Thessalie.
Mais en fin de compte, l'avantage resta aux Turcs, qui avaient le
nombre pour eux. Après une vaine tentative du colonel Fabvier et
du chef d'escadron Regnaud de Saint-Jean d'Angély, en 1826, ils
demeurèrent définitivement maîtres de l'île entière.
Ils y étaient encore, au moment où la -Syphanta- passa en vue des
côtes de Nègrepont. De son bord, Henry d'Albaret put revoir ce
théâtre d'une sanglante lutte, à laquelle il avait pris
personnellement part. On ne s'y battait plus alors, et, après la
reconnaissance du nouveau royaume, l'île d'Eubée, avec ses
soixante mille habitants, allait former une des nômachies de la
Grèce.
Quelque danger qu'il y eût à faire la police de cette mer, presque
sous les canons turcs, la corvette n'en continua pas moins sa
croisière, et elle détruisit encore une vingtaine de navires
pirates qui s'aventuraient jusque dans le groupe des Cyclades.
Cette expédition lui prit la plus grande partie de juin. Puis,
elle descendit vers le sud-est. Dans les derniers jours du mois,
elle se trouvait à la hauteur d'Andros, la première des Cyclades,
située à l'extrémité de l'Eubée -- île patriote, dont les
habitants se soulevèrent, en même temps que ceux de Psara, contre
la domination ottomane.
De là, le commandant d'Albaret, jugeant à propos de modifier sa
direction, afin de se rapprocher des côtes du Péloponnèse, porta
franchement dans le sud-ouest. Le 2 juillet, il avait connaissance
de l'île de Zéa, l'ancienne Céos ou Cos, dominée par la haute cime
du mont Élie.
La -Syphanta- relâcha, pendant quelques jours, dans le port de
Zéa, un des meilleurs de ces parages. Là, Henry d'Albaret et ses
officiers retrouvèrent plusieurs de ces courageux Zéotes, qui
avaient été leurs compagnons d'armes, pendant les premières années
de la guerre. Aussi l'accueil fait à la corvette fut-il des plus
sympathiques. Mais, comme aucun pirate ne pouvait avoir eu la
pensée de se réfugier dans les criques de l'île, la -Syphanta- ne
tarda pas à reprendre le cours de sa croisière, en doublant, dès
le 5 juillet, le cap Colonne, à la pointe sud-est de l'Attique.
Pendant la fin de la semaine, la navigation fut ralentie, faute de
vent, à l'ouvert de ce golfe Égine, qui entaille si profondément
la terre de -Grèce -jusqu'à l'isthme de Corinthe. Il fallut
veiller avec une extrême attention. La -Syphanta-, presque
toujours encalminée, ne pouvait gagner ni sur un bord ni sur
l'autre. Or, dans ces mers mal fréquentées, si quelques centaines
d'embarcations l'eussent accostée à l'aviron, elle aurait eu bien
de la peine à se défendre. Aussi l'équipage se tint-il prêt à
repousser toute attaque, et il eut raison.
On vit, en effet, s'approcher plusieurs canots dont les intentions
ne pouvaient être douteuses; mais ils n'osèrent point braver de
trop près les canons et les mousquets de la corvette.
Le 10 juillet, le vent recommença à souffler du nord --
circonstance favorable pour la -Syphanta-, qui, après avoir passé
presque en vue de la petite ville de Damala, eut rapidement doublé
le cap Skyli, à la pointe extrême du golfe de Nauplie.
Le 11, elle paraissait devant Hydra, et, le surlendemain, devant
Spetzia. Inutile d'insister sur la part que les habitants de ces
deux îles prirent à la guerre de l'Indépendance. Au début,
Hydriotes, Spetziotes et leurs voisins, les Ipsariotes,
possédaient plus de trois cents navires de commerce. Après les
avoir transformés en bâtiments de guerre, ils les lancèrent, non
sans avantage, contre les flottes ottomanes. Là fut le berceau de
ces familles Condouriotis, Tombasis, Miaoulis, Orlandos et tant
d'autres de haute origine, qui payèrent de leur fortune d'abord,
de leur sang ensuite, cette dette à la patrie. De là partirent ces
redoutables brûlotiers qui devinrent bientôt la terreur des Turcs.
Aussi, malgré des révoltes à l'intérieur, jamais ces deux îles ne
furent-elles souillées par le pied des oppresseurs.
Au moment où Henry d'Albaret les visita, elles commençaient à se
retirer d'une lutte, déjà bien amoindrie de part et d'autre.
L'heure n'était plus loin, à laquelle elles allaient se réunir au
nouveau royaume, en formant deux éparchies du département de la
Corinthie et de l'Argolide.
Le 20 juillet, la corvette relâcha au port d'Hermopolis, dans
l'île de Syra, cette patrie du fidèle Eumée, si poétiquement
chantée par Homère. À l'époque actuelle, elle servait encore de
refuge à tous ceux que les Turcs avaient chassés du continent.
Syra, dont l'évêque catholique est toujours sous la protection de
la France, mit toutes ses ressources à la disposition d'Henry
d'Albaret. En aucun port de son pays, le jeune commandant n'eût
trouvé meilleur ni plus cordial accueil.
Un seul regret se mêla à cette joie qu'il ressentit de se voir si
bien reçu: ce fut de ne pas être arrivé trois jours plus tôt.
En effet, dans une conversation qu'il eut avec le consul de
France, celui-ci lui apprit qu'une sacolève, portant le nom de
-Karysta-, et naviguant sous pavillon grec, venait, soixante
heures auparavant, de quitter le port. De là, cette conclusion que
la -Karysta-, en fuyant l'île de Thasos, pendant le combat de la
corvette avec les pirates, s'était dirigée vers les parages
méridionaux de l'Archipel.
«Mais peut-être sait-on où elle est allée? demanda vivement Henry
d'Albaret.
-- D'après ce que j'ai entendu dire, répondit le consul, elle a dû
faire route pour les îles du sud-est, si ce n'est même à
destination de l'un des ports de la Crète.
-- Vous n'avez point eu de rapport avec son capitaine? demanda
Henry d'Albaret.
-- Aucun, commandant.
-- Et vous ne savez pas si ce capitaine se nommait Nicolas
Starkos?
-- Je l'ignore.
-- Et rien n'a pu faire soupçonner que cette sacolève fît partie
de la flottille des pirates qui infestent cette partie de
l'Archipel?
-- Rien; mais s'il en était ainsi, répondit le consul, il ne
serait pas étonnant qu'elle eût fait voile pour la Crète, dont
certains ports sont toujours ouverts à ces forbans!»
Cette nouvelle ne laissa pas de causer au commandant de la
-Syphanta- une véritable émotion, comme tout ce qui pouvait se
rapporter directement ou indirectement à la disparition d'Hadjine
Elizundo. En vérité, c'était une mauvaise chance d'être arrivé si
peu de temps après le départ de la sacolève. Mais, puisqu'elle
avait fait route pour le sud, peut-être la corvette, qui devait
suivre cette direction, parviendrait-elle à la rejoindre? Aussi
Henry d'Albaret, qui désirait si ardemment se trouver en face de
Nicolas Starkos, quittait-il Syra dans la soirée même du 21
juillet, après avoir appareillé sous une petite brise qui ne
pouvait que fraîchir, à s'en rapporter aux indications du
baromètre.
Pendant quinze jours, il faut bien l'avouer, le commandant
d'Albaret chercha au moins autant la sacolève que les pirates.
Décidément, dans sa pensée, la -Karysta- méritait d'être traitée
comme eux et pour les mêmes raisons. Le cas échéant, il verrait ce
qu'il aurait à faire.
Cependant, malgré ses recherches, la corvette ne parvint pas à
retrouver les traces de la sacolève. À Naxos, dont on visita tous
les ports, la -Karysta- n'avait point fait relâche. Au milieu des
îlots et des écueils qui entourent cette île, on ne fut pas plus
heureux. D'ailleurs, absence complète de forbans, et cela dans des
parages qu'ils fréquentaient volontiers.
Pourtant, le commerce est considérable entre ces riches Cyclades,
et les chances de pillage auraient dû tout particulièrement les y
attirer.
Il en fut de même à Paros, qu'un simple canal, large de sept
milles, sépare de Naxos. Ni les ports de Parkia, de Naussa, de
Sainte-Marie, d'Agoula, de Dico, n'avaient reçu la visite de
Nicolas Starkos. Sans doute, ainsi que l'avait dit le consul de
Syra, la sacolève avait dû se diriger vers un des points du
littoral de la Crète.
La -Syphanta-, le 9 août, mouillait dans le port de Milo. Cette
île, que les commotions volcaniques ont faite pauvre, de riche
qu'elle fut jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, est maintenant
empoisonnée par les vapeurs malignes du sol, et sa population tend
de plus en plus à s'amoindrir.
Là, les recherches furent également vaines. Non seulement la
-Karysta- n'y avait point paru, mais on ne trouva même pas à
donner la chasse à un seul de ces pirates, qui écumaient
habituellement la mer des Cyclades. C'était à se demander,
vraiment, si l'arrivée de la -Syphanta-, très à propos signalée,
ne leur donnait pas le temps de prendre la fuite. La corvette
avait fait assez de mal à ceux du nord de l'Archipel, pour que
ceux du sud voulussent éviter de se rencontrer avec elle. Enfin,
pour une raison ou pour une autre, jamais ces parages n'avaient
été si sûrs. Il semblait que les navires de commerce pussent y
naviguer désormais en toute sécurité. Quelques-uns de ces grands
caboteurs, chébecs, senaux, polacres, tartanes, felouques ou
caravelles, rencontrés en route, furent interrogés; mais, des
réponses de leurs patrons ou capitaines, le commandant d'Albaret
ne put rien tirer qui fût de nature à l'éclairer.
Cependant, on était au 14 août. Il ne restait plus que deux
semaines pour atteindre l'île de Scarpanto, avant les premiers
jours de septembre. Sortie du groupe des Cyclades, la -Syphanta-
n'avait plus qu'à piquer droit au sud pendant soixante-dix à
quatre-vingts lieues. Cette mer, c'est la longue terre de Crète
qui la ferme, et déjà les plus hautes cimes de l'île, enveloppées
d'éternelles neiges, se montraient au-dessus de l'horizon.
Ce fut dans cette direction que le commandant d'Albaret résolut de
faire route. Après être arrivé en vue de la Crète, il n'aurait
plus qu'à revenir vers l'est pour gagner Scarpanto.
Cependant, la -Syphanta-, en quittant Milo, poussa encore dans le
sud-est jusqu'à l'île de Santorin, et fouilla les moindres replis
de ses falaises noirâtres. Dangereux parages, desquels il peut à
chaque instant surgir un nouvel écueil sous la poussée des feux
volcaniques. Puis, prenant pour amers l'ancien mont Ida, le
moderne Psilanti, qui domine la Crète de plus de sept mille pieds,
la corvette courut droit dessus sous une jolie brise d'ouest-nord-
ouest, qui lui permit d'établir toute sa voilure.
Le surlendemain, 15 août, les hauteurs de cette île, la plus
grande de tout l'Archipel, détachaient sur un horizon clair leurs
pittoresques découpures, depuis le cap Spada jusqu'au cap Stavros.
Un brusque retour de la côte cachait encore l'échancrure au fond
de laquelle se trouve Candie, la capitale.
«Votre intention, mon commandant, demanda le capitaine Todros,
est-elle de relâcher dans un des ports de l'île?
-- La Crète est toujours aux mains des Turcs, répondit Henry
d'Albaret, et je crois que nous n'avons rien à y faire.
À s'en rapporter aux nouvelles qui m'ont été communiquées à Syra,
les soldats de Mustapha, après s'être emparés de Retimo, sont
devenus maîtres du pays tout entier, malgré la valeur des
Sphakiotes.
-- De hardis montagnards, ces Sphakiotes, dit le capitaine Todros,
et qui, depuis le début de la guerre, se sont justement fait une
grande réputation de courage...
-- Oui, de courage... et d'avidité, Todros, répondit Henry
d'Albaret. Il y a deux mois à peine, ils tenaient le sort de la
Crète dans leurs mains. Mustapha et les siens, surpris par eux,
allaient être exterminés; mais, sur son ordre, ses soldats
jetèrent bijoux, parures, armes de prix, tout ce qu'ils portaient
de plus précieux, et, tandis que les Sphakiotes se débandaient
pour ramasser ces objets, les Turcs ont pu s'échapper à travers le
défilé dans lequel ils devaient trouver la mort!
-- Cela est fort triste, mais, après tout, mon commandant, les
Crétois ne sont pas absolument des Grecs!»
Qu'on ne s'étonne pas d'entendre le second de la -Syphanta-, qui
était d'origine hellénique, tenir ce langage. Non seulement à ses
yeux, et quel qu'eût été leur patriotisme, les Crétois n'étaient
pas des Grecs, mais ils ne devaient pas même le devenir à la
formation définitive du nouveau royaume. Ainsi que Samos, la Crète
allait rester sous la domination ottomane, ou tout au moins
jusqu'en 1832, époque à laquelle le sultan devait céder à Méhemet-
Ali tous ses droits sur l'île.
Or, dans l'état actuel des choses, le commandant d'Albaret n'avait
aucun intérêt à entrer en communication avec les divers ports de
la Crète. Candie était devenue le principal arsenal des Égyptiens,
et c'est de là que le pacha avait lancé ses sauvages soldats sur
la Grèce. Quant à la Canée, à l'instigation des autorités
ottomanes, sa population aurait pu faire un mauvais accueil au
pavillon corfiote qui battait à la corne de la -Syphanta. -Enfin,
ni à Gira-Petra, ni à Suda, ni à Cisamos, Henry d'Albaret n'eût
obtenu de renseignements, qui eussent pu lui permettre de
couronner sa croisière par quelque importante capture.
«Non, dit-il au capitaine Todros, il me paraît inutile d'observer
la côte septentrionale, mais nous pourrions tourner l'île par le
nord-ouest, doubler le cap Spada et croiser un jour ou deux au
large de Grabouse.»
C'était évidemment le meilleur parti à prendre. Dans les eaux mal
famées de Grabouse, la -Syphanta- trouverait peut-être l'occasion,
qui lui était refusée depuis plus d'un mois, d'envoyer quelques
bordées aux pirates de l'Archipel.
En outre, si la sacolève, comme on pouvait le croire, avait fait
voile pour la Crète, il n'était pas impossible qu'elle fût en
relâche à Grabouse. Raison de plus pour que le commandant
d'Albaret voulût observer les approches de ce port.
À cette époque, en effet, Grabouse était encore un nid à forbans.
Près de sept mois avant, il n'avait pas fallu moins d'une flotte
anglo-française et d'un détachement de réguliers grecs sous le
commandement de Maurocordato, pour avoir raison de ce repaire de
mécréants. Et, ce qu'il y eut de particulier, c'est que ce furent
les autorités crétoises elles-mêmes qui refusèrent de livrer une
douzaine de pirates, réclamés par le commandant de l'escadre
anglaise. Aussi, celui-ci fut-il obligé d'ouvrir le feu contre la
citadelle, de brûler plusieurs vaisseaux et d'opérer un
débarquement pour obtenir satisfaction.
Il était donc naturel de supposer que, depuis le départ de
l'escadre alliée, les pirates avaient dû préférablement se
réfugier à Grabouse, puisqu'ils y trouvaient des auxiliaires si
inattendus. Aussi Henry d'Albaret se décida-t-il à gagner
Scarpanto en suivant la côte méridionale de la Crète, de manière à
passer devant Grabouse. Il donna donc ses ordres, et le capitaine
Todros s'empressa de les faire exécuter.
Le temps était à souhait. D'ailleurs, sous cet agréable climat,
décembre est le commencement de l'hiver et janvier en est la fin.
Île fortunée, que cette Crète, patrie du roi Minos et de
l'ingénieur Dédale! N'était-ce pas là qu'Hippocrate envoyait sa
riche clientèle de la Grèce qu'il parcourait en enseignant l'art
de guérir?
La -Syphanta-, orientée au plus près, lofa de façon à doubler le
cap Spade, qui se projette au bout de cette langue de terre,
allongée entre la baie de la Canée et la baie de Kisamo. Le cap
fut dépassé dans la soirée. Pendant la nuit -- une de ces nuits si
transparentes de l'Orient -- la corvette contourna l'extrême
pointe de l'île. Un virement vent devant lui suffit pour reprendre
sa direction au sud, et, le matin, sous petite voilure, elle
courait de petits bords devant l'entrée de Grabouse.
Pendant six jours, le commandant d'Albaret ne cessa d'observer
toute cette côte occidentale de l'île, comprise entre Grabouse et
Kisamo. Plusieurs navires sortirent du port, felouques ou chébecs
de commerce. La -Syphanta- en «raisonna» quelques-uns, et n'eut
point lieu de suspecter leurs réponses. Sur les questions qui leur
furent faites au sujet des pirates auxquels Grabouse pouvait avoir
donné refuge, ils se montrèrent d'ailleurs extrêmement réservés.
On sentait qu'ils craignaient de se compromettre. Henry d'Albaret
ne put même savoir, au juste, si la sacolève -Karysta- se trouvait
en ce moment dans le port.
La corvette agrandit alors son champ d'observation. Elle visita
les parages compris entre Grabouse et le cap Crio. Puis, le 22,
sous une jolie brise qui fraîchissait avec le jour et mollissait
avec la nuit, elle doubla ce cap et commença à prolonger d'aussi
près que possible le littoral de la mer Lybienne, moins tourmenté,
moins découpé, moins hérissé de promontoires et de pointes que
celui de la mer de Crète, sur la côte opposée. Vers l'horizon du
nord se déroulait la chaîne des montagnes d'Asprovouna, que
dominait à l'est ce poétique mont Ida, dont les neiges résistent
éternellement au soleil de l'Archipel.
Plusieurs fois, sans relâcher dans aucun de ces petits ports de la
côte, la corvette stationna à un demi-mille de Rouméli, d'Anopoli,
de Sphakia; mais les vigies du bord ne purent signaler un seul
bâtiment de pirates sur les parages de l'île.
Le 27 août, la -Syphanta-, après avoir suivi les contours de la
grande baie de Messara, doublait le cap Matala, la pointe la plus
méridionale de la Crète, dont la largeur, en cet endroit, ne
mesure pas plus de dix à onze lieues. Il ne semblait pas que cette
exploration dût amener le moindre résultat utile à la croisière.
Peu de navires, en effet, cherchent à traverser la mer Lybienne
par cette latitude. Ils prennent, ou plus au nord, à travers
l'Archipel, ou plus au sud, en se rapprochant des côtes d'Égypte.
On ne voyait guère, alors, que des embarcations de pêche,
mouillées près des roches, et, de temps à autre, quelques-unes de
ces longues barques, chargées de limaçons de mer, sorte de
mollusques assez recherchés dont il s'expédie d'énormes cargaisons
dans toutes les îles.
Or, si la corvette n'avait rien rencontré sur cette partie du
littoral que termine le cap Matala, là où les nombreux îlots
peuvent cacher tant de petits bâtiments, il n'était pas probable
qu'elle fût plus favorisée sur la seconde moitié de la côte
méridionale. Henry d'Albaret allait donc se décider à faire
directement route pour Scarpanto, quitte à s'y trouver un peu plus
tôt que ne le marquait la mystérieuse lettre, lorsque ses projets
furent modifiés dans la soirée du 29 août.
Il était six heures. Le commandant, le second, quelques officiers,
étaient réunis sur la dunette, observant le cap Matala. En ce
moment, la voix de l'un des gabiers, en vigie sur les barres du
petit perroquet, se fit entendre:
«Navire par bâbord devant!»
Les longues-vues furent aussitôt dirigées vers le point indiqué, à
quelques milles sur l'avant de la corvette.
«En effet, dit le commandant d'Albaret, voilà un bâtiment qui
navigue sous la terre...
-- Et qui doit bien la connaître puisqu'il la range de si près!
ajouta le capitaine Todros.
-- A-t-il hissé son pavillon?
-- Non, mon commandant, répondit un des officiers.
-- Demandez aux vigies s'il est possible de savoir quelle est la
nationalité de ce navire!»
Ces ordres furent exécutés. Quelques instants plus tard, réponse
était donnée qu'aucun pavillon ne battait à la corne de ce
bâtiment, ni même en tête de sa mâture.
Cependant, il faisait assez jour encore pour que l'on pût, à
défaut de sa nationalité, estimer au moins quelle était sa force.
C'était un brick, dont le grand mât s'inclinait sensiblement sur
l'arrière. Extrêmement long, très fin de formes, démesurément
mâté, avec une large croisure, il pouvait, autant qu'on pouvait
s'en rendre compte à cette distance, jauger de sept à huit cents
tonneaux et devait avoir une marche exceptionnelle sous toutes les
allures. Mais était-il armé en guerre? Avait-il ou non de
l'artillerie sur son pont? Ses pavois étaient-ils percés de
sabords dont les mantelets eussent été baissés? C'est ce que les
meilleures longues-vues du bord ne purent reconnaître.
En effet, une distance de quatre milles, au moins, séparait alors
le brick de la corvette. En outre, avec le soleil qui venait de
disparaître derrière les hauteurs des Asprovouna, le soir
commençait à se faire, et l'obscurité, au pied de la terre, était
déjà profonde.
«Singulier bâtiment! dit le capitaine Todros.
-- On dirait qu'il cherche à passer entre l'île Platana et la
côte! ajouta un des officiers.
-- Oui! comme un navire qui regretterait d'avoir été vu, répondit
le second, et qui voudrait se cacher!»
Henry d'Albaret ne répondit pas; mais, évidemment, il partageait
l'opinion de ses officiers. La manoeuvre du brick, en ce moment,
ne laissait pas de lui paraître suspecte.
«Capitaine Todros, dit-il enfin, il importe de ne pas perdre la
piste de ce navire pendant la nuit. Nous allons manoeuvrer de
manière à rester dans ses eaux jusqu'au jour.
Mais, comme il ne faut pas qu'il nous voie, vous ferez éteindre
tous les feux à bord.»
Le second donna des ordres en conséquence. On continua d'observer
le brick, tant qu'il fut visible sous la haute terre qui
l'abritait. Lorsque la nuit fut faite, il disparut complètement,
et aucun feu ne permit de déterminer sa position.
Le lendemain, dès les premières lueurs de l'aube, Henry d'Albaret
était à l'avant de la -Syphanta-, attendant que les brumes se
fussent dégagées de la surface de la mer.
Vers sept heures, le brouillard se dissipa, et toutes les lunettes
se dirigèrent vers l'est.
Le brick était toujours le long de terre, à la hauteur du cap
Alikaporitha, à six milles environ en avant de la corvette. Il
avait donc sensiblement gagné sur elle pendant la nuit, et cela,
sans qu'il eût rien ajouté à sa voilure de la veille, misaine,
grand et petit hunier, petit perroquet, ayant laissé sa
grand'voile et sa brigantine sur leurs cargues.
«Ce n'est point l'allure d'un bâtiment qui chercherait à fuir, fit
observer le second.
-- Peu importe! répondit le commandant. Tâchons de le voir de plus
près! Capitaine Todros, faites porter sur ce brick.»
Les voiles hautes furent aussitôt larguées au sifflet du maître
d'équipage, et la vitesse de la corvette s'accrut notablement.
Mais, sans doute, le brick tenait à garder sa distance, car il
largua sa brigantine et son grand perroquet -- rien de plus. S'il
ne voulait pas se laisser approcher par la -Syphanta-, très
probablement aussi, il ne voulait pas la laisser en arrière.
Toutefois, il se tint sous la côte, en la serrant d'aussi près que
possible.
Vers dix heures du matin, soit qu'elle eût été plus favorisée par
le vent, soit que le navire inconnu eût consenti à lui laisser
prendre un peu d'avance, la corvette avait gagné quatre milles sur
lui.
On put l'observer alors dans de meilleures conditions. Il était
armé d'une vingtaine de caronades et devait avoir un entrepont,
bien qu'il fût très ras sur l'eau.
«Hissez le pavillon», dit Henry d'Albaret.
Le pavillon fut hissé à la corne de brigantine, et il fut appuyé
d'un coup de canon. Cela signifiait que la corvette voulait
connaître la nationalité du navire en vue. Mais, à ce signal, il
ne fut fait aucune réponse. Le brick ne modifia ni sa direction ni
sa vitesse, et s'éleva d'un quart afin de doubler la baie de
Kératon.
«Pas poli, ce gaillard-là! dirent les matelots.
-- Mais prudent, peut-être! répondit un vieux gabier de misaine.
Avec son grand mât incliné, il vous a un air de porter son chapeau
sur l'oreille et de ne pas vouloir l'user à saluer les gens!»
Un second coup de canon partit du sabord de chasse de la corvette
-- inutilement. Le brick ne mit point en panne, et il continua
tranquillement sa route, sans plus se préoccuper des injonctions
de la corvette que si elle eût été par le fond.
Ce fut alors une véritable lutte de vitesse qui s'établit entre
les deux bâtiments. Toute la voilure avait été mise dessus à bord
de la -Syphanta-, bonnettes, ailes de pigeons, contre-cacatois,
tout, jusqu'à la voile de civadière. Mais, de son côté, le brick
força de toile et maintint imperturbablement sa distance.
«Il a donc une mécanique du diable dans le ventre!» s'écria le
vieux gabier.
La vérité est que l'on commençait à enrager à bord de la corvette,
non seulement l'équipage, mais aussi les officiers, et plus qu'eux
tous, l'impatient Todros. Vrai Dieu! il eût donné sa part de
prises pour pouvoir amariner ce brick, quelle que fût sa
nationalité!
La -Syphanta- était armée, à l'avant, d'une pièce à très longue
portée, qui pouvait envoyer un boulet plein de trente livres à une
distance de près de deux milles.
Le commandant d'Albaret -- calme, au moins en apparence -- donna
ordre de tirer.
Le coup partit, mais le boulet, après avoir ricoché, alla tomber à
une vingtaine de brasses du brick.
Celui-ci, pour toute réponse, se contenta de gréer ses bonnettes
hautes, et il eut bientôt accru la distance qui le séparait de la
corvette.
Fallait-il donc renoncer à l'atteindre, aussi bien en forçant de
toile qu'en lui envoyant des projectiles? C'était humiliant pour
une aussi bonne marcheuse que la -Syphanta-!
La nuit se fit sur les entrefaites. La corvette se trouvait alors
à peu près à la hauteur du cap Péristéra. La brise vint à
fraîchir, assez sensiblement même pour qu'il fût nécessaire de
rentrer les bonnettes et d'établir une voilure de nuit plus
convenable.
La pensée du commandant était bien que, le jour venu, il
n'apercevrait plus rien de ce navire, pas même l'extrémité de ses
mâts que lui masquerait soit l'horizon dans l'est, soit un retour
de la côte.
Il se trompait.
Au soleil levant, le brick était toujours là, sous la même allure,
ayant conservé sa distance. On eût dit qu'il réglait sa vitesse
sur celle de la corvette.
«Il nous aurait à la remorque, disait-on sur le gaillard d'avant,
que ce serait tout comme!»
Rien de plus vrai.
En ce moment, le brick, après avoir donné dans le canal Kouphonisi
entre l'île de ce nom et la terre, contournait la pointe de
Kakialithi, afin de remonter la partie orientale de la Crète.
Allait-il donc se réfugier dans quelque port, ou disparaître au
fond de l'un de ces étroits canaux du littoral?
Il n'en fut rien.
À sept heures du matin, le brick laissait porter franchement dans
le nord-est et se lançait vers la pleine mer.
«Est-ce qu'il se dirigerait sur Scarpanto?» se demanda Henry
d'Albaret, non sans étonnement.
Et, sous une brise qui fraîchissait de plus en plus, au risque
d'envoyer en bas une partie de sa mâture, il continua cette
interminable poursuite, que l'intérêt de sa mission, non moins que
l'honneur de son bâtiment, lui commandait de ne point abandonner.
Là, dans cette partie de l'Archipel, largement ouverte à tous les
points du compas, au milieu de cette vaste mer que ne couvraient
plus les hauteurs de la Crète, la -Syphanta- parut reprendre
d'abord quelque avantage sur le brick. Vers une heure de l'après-
midi, la distance d'un navire à l'autre était réduite à moins de
trois milles. Quelques boulets furent encore envoyés; mais ils ne
purent atteindre leur but et ne provoquèrent aucune modification
dans la marche du brick.
Déjà les cimes de Scarpanto apparaissaient à l'horizon, en arrière
de la petite île de Caso, qui pend à la pointe de l'île, comme la
Sicile pend à la pointe de l'Italie.
Le commandant d'Albaret, ses officiers, son équipage, purent alors
espérer qu'ils finiraient par faire connaissance avec ce
mystérieux navire, assez impoli pour ne répondre ni aux signaux ni
aux projectiles.
Mais vers cinq heures du soir, la brise ayant molli, le brick
retrouva toute son avance.
«Ah! le gueux!... Le diable est pour lui!... Il va nous échapper!»
s'écria le capitaine Todros.
Et, alors, tout ce que peut faire un marin expérimenté dans le but
d'augmenter la vitesse de son navire, voiles arrosées pour en
resserrer le tissu, hamacs suspendus, dont le branle peut imprimer
un balancement favorable à la marche, tout fut mis en oeuvre --
non sans quelque succès. Vers sept heures, en effet, un peu après
le coucher du soleil, deux milles au plus séparaient les deux
bâtiments.
Mais la nuit vient vite sous cette latitude. Le crépuscule y est
de courte durée. Il aurait fallu accroître encore la vitesse de la
corvette pour atteindre le brick avant la nuit.
En ce moment, il passait entre les îlots de Caso-Poulo et l'île de
Casos. Puis, au tournant de cette dernière, dans le fond de
l'étroite passe qui la sépare de Scarpanto, on cessa de
l'apercevoir.
Une demi-heure après lui, la -Syphanta- arrivait au même endroit,
serrant toujours la terre pour se maintenir au vent. Il faisait
encore assez jour pour qu'il fût possible de distinguer un navire
de cette grandeur dans un rayon de plusieurs milles.
Le brick avait disparu.
XII
Une enchère à Scarpanto
Si la Crète, ainsi que le raconte la fable, fut autrefois le
berceau des dieux, l'antique Carpathos, aujourd'hui Scarpanto, fut
celui des Titans, les plus audacieux de leurs adversaires. Pour ne
s'attaquer qu'aux simples mortels, les pirates modernes n'en sont
pas moins les dignes descendants de ces mythologiques malfaiteurs,
qui ne craignirent pas de monter à l'assaut de l'Olympe. Or, à
cette époque, il semblait que les forbans de toutes sortes eussent
fait leur quartier général de cette île, où naquirent les quatre
fils de Japet, petit-fils de Titan et de la Terre.
Et, en vérité, Scarpanto ne se prêtait que trop bien aux
manoeuvres qu'exigeaient le métier de pirate dans l'Archipel. Elle
est située, presque isolément, à l'extrémité sud-est de ces mers,
à plus de quarante milles de l'île de Rhodes. Ses hauts sommets la
signalent de loin. Sur les vingt lieues de son périmètre, elle se
découpe, s'échancre, se creuse en indentations multiples que
protègent une infinité d'écueils. Si elle a donné son nom aux eaux
qui la baignent, c'est qu'elle était déjà redoutée des anciens
autant qu'elle est redoutable aux modernes. À moins d'être
pratique, et vieux pratique de la mer Carpathienne, il était et il
est encore très dangereux de s'y aventurer.
Cependant elle ne manque point de bons mouillages, cette île qui
forme le dernier grain du long chapelet des Sporades. Depuis le
cap Sidro et le cap Pernisa jusqu'aux caps Bonandrea et Andemo de
sa côte septentrionale, on peut y trouver de nombreux abris.
Quatre ports, Agata, Porto di Tristano, Porto Grato, Porto Malo
Nato, étaient très fréquentés autrefois par les caboteurs du
Levant, avant que Rhodes leur eût enlevé leur importance
commerciale. Maintenant, c'est à peine si quelques rares navires
ont intérêt à y relâcher.
Scarpanto est une île grecque, ou, du moins, elle est habitée par
une population grecque, mais elle appartient à l'Empire ottoman.
Après la constitution définitive du royaume de Grèce, elle devait
même rester turque sous le gouvernement d'un simple cadi, lequel
habitait alors une sorte de maison fortifiée, située au-dessus du
bourg moderne d'Arkassa.
À cette époque, on eût rencontré dans cette île un grand nombre de
Turcs, auxquels, il faut bien le dire, sa population, n'ayant
point pris part à la guerre de l'Indépendance, ne faisait pas
mauvais accueil. Devenue même le centre d'opérations commerciales
des plus criminelles, Scarpanto recevait avec le même empressement
les navires ottomans et les bâtiments pirates, qui venaient lui
verser leurs cargaisons de prisonniers. Là, les courtiers de
l'Asie Mineure, aussi bien que ceux des côtes barbaresques, se
pressaient autour d'un important marché, sur lequel se débitait
cette marchandise humaine. Là s'ouvraient les enchères, là
s'établissaient les prix qui variaient en raison des demandes ou
offres d'esclaves. Et, il faut l'avouer, le cadi n'était point
sans s'intéresser à ces opérations qu'il présidait en personne,
car les courtiers auraient cru manquer à leur devoir en ne lui
abandonnant pas un tant pour cent de la vente.
Quant au transport de ces malheureux sur les bazars de Smyrne ou
de l'Afrique, il se faisait par des navires qui, le plus souvent,
venaient en prendre livraison au port d'Arkassa, situé sur la côte
occidentale de l'île. S'ils ne suffisaient pas, un exprès était
envoyé à la côte opposée, et les pirates ne répugnaient point à
cet odieux commerce.
En ce moment, dans l'est de Scarpanto, au fond de criques presque
introuvables, on ne comptait pas moins d'une vingtaine de
bâtiments, grands ou petits, montés par plus de douze ou treize
cents hommes. Cette flottille n'attendait que l'arrivée de son
chef pour se lancer en quelque nouvelle et criminelle expédition.
Ce fut au port d'Arkassa, à une encablure du môle, par un
excellent fond de dix brasses, que la -Syphanta- vint mouiller
dans la soirée du 2 septembre. Henry d'Albaret, en mettant le pied
sur l'île, ne se doutait guère que les hasards de sa croisière
l'avaient précisément conduit au principal entrepôt du commerce
d'esclaves.
«Comptez-vous relâcher quelque temps à Arkassa, mon commandant?
demanda le capitaine Todros, lorsque les manoeuvres du mouillage
furent terminées.
-- Je ne sais, répondit Henry d'Albaret. Bien des circonstances
peuvent m'obliger à quitter promptement ce port, mais bien
d'autres aussi peuvent m'y retenir!
-- Les hommes iront-ils à terre?
-- Oui, mais par bordées seulement. Il faut que la moitié de
l'équipage soit toujours consignée sur la -Syphanta-.
-- C'est entendu, mon commandant, répondit le capitaine Todros.
Nous sommes ici plus en pays turc qu'en pays grec, et il n'est que
prudent de veiller au grain!»
On se rappelle qu'Henry d'Albaret n'avait rien dit à son second,
ni à ses officiers, des motifs pour lesquels il était venu à
Scarpanto, ni comment rendez-vous lui avait été donné en cette île
pour les premiers jours de septembre par une lettre anonyme,
arrivée à bord dans des conditions inexplicables. D'ailleurs, il
comptait bien recevoir ici quelque nouvelle communication qui lui
indiquerait ce que son mystérieux correspondant attendait de la
corvette dans les eaux de la mer Carpathienne.
Mais, ce qui n'était pas moins étrange, c'était cette disparition
subite du brick au delà du canal de Casos, lorsque la -Syphanta-
se croyait sur le point de l'atteindre.
Aussi, avant de venir relâcher à Arkassa, Henry d'Albaret n'avait-
il pas cru devoir abandonner la partie. Après s'être approché de
terre, autant que le permettait son tirant d'eau, il s'était
imposé la tâche d'observer toutes les anfractuosités de la côte.
Mais, au milieu de ce semis d'écueils qui la défendent, sous
l'abri des hautes falaises rocheuses qui la délimitent, un
bâtiment tel que le brick pouvait facilement se dissimuler.
Derrière cette barrière de brisants, que la -Syphanta- ne pouvait
ranger de plus près, sans courir le risque d'échouer, un
capitaine, connaissant ces canaux, avait pour lui toute chance de
dépister ceux qui le poursuivaient. Si donc le brick s'était
réfugié dans quelque secrète crique, il serait très difficile de
le retrouver, non plus que les autres bâtiments pirates, auxquels
l'île donnait asile sur des mouillages inconnus.
Les recherches de la corvette durèrent deux jours et furent
vaines. Le brick se serait soudainement abîmé sous les eaux, au
delà de Casos, qu'il n'eût pas été plus invisible. Quelque dépit
qu'il en ressentît, le commandant d'Albaret dut renoncer à tout
espoir de le découvrir. Il s'était donc décidé à venir mouiller
dans le port d'Arkassa. Là, il n'avait plus qu'à attendre.
Le lendemain, entre trois heures et cinq heures du soir, la petite
ville d'Arkassa allait être envahie par une grande partie de la
population de l'île, sans parler des étrangers, européens ou
asiatiques, dont le concours ne pouvait faire défaut à cette
occasion. C'était, en effet, jour de grand marché. De misérables
êtres, de tout âge et de toute condition, récemment faits
prisonniers par les Turcs, devaient y être mis en vente.
À cette époque, il y avait à Arkassa un bazar particulier, destiné
à ce genre d'opération, un «batistan», tel qu'il s'en trouve en
certaines villes des États barbaresques. Ce batistan contenait
alors une centaine de prisonniers, hommes, femmes, enfants, solde
des dernières razzias faites dans le Péloponnèse. Entassés pêle-
mêle au milieu d'une cour sans ombre, sous un soleil encore
ardent, leurs vêtements en lambeaux, leur attitude désolée, leur
physionomie de désespérés, disaient tout ce qu'ils avaient
souffert. À peine nourris et mal, à peine abreuvés et d'une eau
trouble, ces malheureux s'étaient réunis par familles jusqu'au
moment où le caprice des acheteurs allait séparer les femmes des
maris, les enfants de leurs père et mère. Ils eussent inspiré la
plus profonde pitié à tous autres qu'à ces cruels «bachis», leurs
gardiens, que nulle douleur ne savait plus émouvoir. Et ces
tortures, qu'étaient-elles auprès de celles qui les attendaient
dans les seize bagnes d'Alger, de Tunis, de Tripoli, où la mort
faisait si rapidement des vides qu'il fallait les combler sans
cesse?
Cependant, toute espérance de redevenir libres n'était pas enlevée
à ces captifs. Si les acheteurs faisaient une bonne affaire en les
achetant, ils n'en faisaient pas une moins bonne en les rendant à
la liberté -- pour un très haut prix -- surtout ceux dont la
valeur se basait sur une certaine situation sociale en leur pays
de naissance. Un grand nombre étaient ainsi arrachés à
l'esclavage, soit par rédemption publique, lorsque c'était l'État
qui les revendait avant leur départ, soit quand les propriétaires
traitaient directement avec les familles, soit enfin lorsque les
religieux de la Merci, riches des quêtes qu'ils avaient faites
dans toute l'Europe, venaient les délivrer jusque dans les
principaux centres de la Barbarie. Souvent aussi, des
particuliers, animés du même esprit de charité, consacraient une
partie de leur fortune à cette oeuvre de bienfaisance. En ces
derniers temps, même, des sommes considérables, dont la provenance
était inconnue, avaient été employées à ces rachats, mais plus
spécialement au profit des esclaves d'origine grecque, que les
chances de la guerre avaient livrés depuis six ans aux courtiers
de l'Afrique et de l'Asie Mineure.
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