commencer le siège dans de détestables conditions. On s'en souvient, les négociants des îles Ioniennes épouvantés de cet état de choses commun à toutes les Échelles du Levant, s'étaient associés pour armer une corvette, destinée à donner la chasse aux pirates. Aussi, depuis cinq semaines, la -Syphanta- avait-elle quitté Corfou, afin de rallier les mers de l'Archipel. Deux ou trois affaires, dont elle s'était heureusement tirée, la capture de plusieurs navires, à bon droit suspects, ne pouvaient que l'encourager à poursuivre résolument son oeuvre. Signalé à maintes reprises dans les eaux de Psara, de Scyros, de Zéa, de Lemnos, de Paros, de Santorin, son commandant Stradena remplissait sa tâche avec non moins de hardiesse que de bonheur. Seulement, il ne semblait pas qu'il eût encore pu rencontrer cet insaisissable Sacratif, dont l'apparition était toujours marquée par les plus sanglantes catastrophes. On entendait souvent parler de lui, on ne le voyait jamais. Or, il y avait quinze jours au plus, vers le 13 novembre, la -Syphanta- venait d'être aperçue aux environs de Scio. À cette date, le port de l'île reçut même une de ses prises, et Fabvier fit prompte justice de son équipage de pirates. Mais, depuis cette époque, plus de nouvelles de la corvette. Personne ne pouvait dire dans quels parages elle traquait actuellement les écumeurs de l'Archipel. On avait même lieu d'être inquiet sur son compte. Jusqu'alors, en effet, dans ces mers resserrées, toutes semées d'îles, et par conséquent de points de relâche, il était rare que plusieurs jours s'écoulassent sans que sa présence n'eût été signalée. C'est dans ces circonstances, que, le 27 novembre, Henry d'Albaret arriva à Scio, huit jours après avoir quitté Corfou. Il y venait rejoindre son ancien commandant, afin de continuer sa campagne contre les Turcs. La disparition d'Hadjine Elizundo l'avait frappé d'un coup terrible. Ainsi, la jeune fille repoussait Nicolas Starkos comme un misérable indigne d'elle, et elle se refusait à celui qu'elle avait accepté, comme étant indigne de lui! Quel mystère y avait-il dans tout cela? Où fallait-il le chercher? Dans sa vie, à elle, si calme, si pure? Non, évidemment! Était-ce dans la vie de son père? Mais qu'y avait-il donc de commun entre le banquier Elizundo et le capitaine Nicolas Starkos? À ces questions, qui eût pu répondre? La maison de banque était abandonnée. Xaris lui-même avait dû la quitter en même temps que la jeune fille. Henry d'Albaret ne pouvait compter que sur lui seul pour découvrir ces secrets de la famille Elizundo. Il eut alors la pensée de fouiller la ville de Corfou, puis l'île entière. Peut-être Hadjine y avait-elle cherché refuge en quelque endroit ignoré? On compte, en effet, un certain nombre de villages, disséminés à la surface de l'île, où il est facile de trouver un abri sûr. Pour qui veut se dérober au monde et se faire oublier, Benizze, Santa Decca, Leucimne, vingt autres, offrent de tranquilles retraites. Henry d'Albaret se jeta sur toutes les routes, il chercha jusque dans les moindres hameaux quelque trace de la jeune fille: il ne trouva rien. Un indice, alors, lui donna à supposer qu'Hadjine Elizundo avait dû quitter l'île de Corfou. En effet, au petit port d'Alipa, dans l'ouest-nord-ouest de l'île, on lui apprit qu'un léger speronare venait récemment de prendre la mer, après avoir attendu deux passagers pour le compte desquels il avait été secrètement frété. Mais ce n'était là qu'un indice bien vague. D'ailleurs, certaines concordances de faits et de dates vinrent bientôt donner au jeune officier un nouveau sujet de craintes. En effet, lorsqu'il fut de retour à Corfou, il apprit que la sacolève, elle aussi, avait quitté le port. Et, ce qui ressortait de plus grave, c'est que ce départ s'était effectué le jour même où Hadjine Elizundo avait disparu. Devait-on voir un lien entre ces deux événements? La jeune fille, attirée dans quelque piège en même temps que Xaris, avait-elle été enlevée par force? N'était- elle pas maintenant au pouvoir du capitaine de la -Karysta-? Cette pensée brisa le coeur d'Henry d'Albaret. Mais que faire? En quel point du monde rechercher Nicolas Starkos? Au vrai, qu'était- il, cet aventurier? La -Karysta-, venue on ne sait d'où, partie pour on ne sait où, pouvait à bon droit passer à l'état de bâtiment suspect! Toutefois, dès qu'il fut redevenu maître de lui- même, le jeune officier repoussa bien loin cette pensée. Puisque Hadjine Elizundo se déclarait indigne de lui, puisqu'elle ne voulait pas le revoir, quoi de plus naturel d'admettre qu'elle s'était volontairement éloignée sous la protection de Xaris. Eh bien, s'il en était ainsi, Henry d'Albaret saurait la retrouver. Peut-être son patriotisme l'avait-il poussée à prendre part à cette lutte où s'agitait le sort de son pays? Peut-être, cette énorme fortune, dont elle était libre de disposer, avait- elle voulu la mettre au service de la guerre de l'Indépendance? Pourquoi n'aurait-elle pas suivi, sur le même théâtre, les Bobolina, les Modena, les Andronika et tant d'autres, pour lesquelles son admiration était sans bornes? Aussi, Henry d'Albaret, bien certain qu'Hadjine Elizundo ne se trouvait plus à Corfou, se décida-t-il à reprendre sa place dans le corps des Philhellènes. Le colonel Fabvier était à Scio avec ses réguliers. Il résolut d'aller le rejoindre. Il quitta les îles Ioniennes, traversa la Grèce du Nord, passa les golfes de Patras et de Lépante, s'embarqua au golfe d'Égine, échappa, non sans peine, à quelques pirates qui écumaient la mer des Cyclades, et arriva à Scio, après une rapide traversée. Fabvier fit au jeune officier un cordial accueil, qui prouvait combien il le tenait en haute estime. Ce hardi soldat voyait en lui, non seulement un dévoué compagnon d'armes, mais un ami sûr, auquel il pouvait confier ses ennuis, et ils étaient grands. L'indiscipline des irréguliers, qui formaient un chiffre important dans le corps expéditionnaire, la solde mal et même non payée, les embarras suscités par les Sciotes eux-mêmes, tout cela gênait et retardait ses opérations. Cependant le siège de la citadelle de Scio était commencé. Toutefois, Henry d'Albaret arriva assez à temps pour prendre part aux travaux d'approche. À deux reprises, les puissances alliées enjoignirent au colonel Fabvier de cesser ses préparatifs; le colonel, ouvertement soutenu par le gouvernement hellénique, ne tint aucun compte de ces injonctions et continua imperturbablement son oeuvre. Bientôt, ce siège fut converti en une sorte de blocus, mais si insuffisamment fermé que les provisions et les munitions purent toujours être reçues par les assiégés. Quoi qu'il en soit, peut- être Fabvier serait-il parvenu à s'emparer de la citadelle, si son armée, que la famine affaiblissait de jour en jour, ne se fût répandue dans l'île pour piller et se nourrir. Or, ce fut dans ces conditions qu'une flotte ottomane, composée de cinq vaisseaux, put forcer le port de Scio et apporter aux Turcs un renfort de deux mille cinq cents hommes. Il est vrai que, peu de temps après, Miaoulis apparut avec son escadre pour venir en aide au colonel Fabvier, mais trop tard, et il dut se retirer. Avec l'amiral grec étaient arrivés quelques bâtiments sur lesquels s'étaient embarqués un certain nombre de volontaires, destinés à renforcer le corps expéditionnaire de Scio. Une femme s'était jointe à eux. Après avoir lutté jusqu'à la dernière heure contre les soldats d'Ibrahim dans le Péloponnèse, Andronika, qui avait été du début, voulait aussi être de la fin de la guerre. C'est pourquoi elle était venue à Scio, résolue, s'il le fallait, à se faire tuer dans cette île, que les Grecs prétendaient rattacher à leur nouveau royaume. C'eût été, pour elle, comme une compensation du mal que son indigne fils avait fait en ces lieux mêmes, lors des épouvantables massacres de 1822. À cette époque, le sultan avait lancé contre Scio cet arrêt terrible: feu, fer, esclavage. Le capitan-pacha, Kara-Ali, fut chargé de l'exécuter. Il l'accomplit. Ses hordes sanguinaires prirent pied dans l'île. Hommes au-dessus de douze ans, femmes au- dessus de quarante, furent impitoyablement massacrés. Le reste, réduit en esclavage, devait être emporté sur les marchés de Smyrne et de la Barbarie. L'île entière fut ainsi mise à feu et à sang par la main de trente mille Turcs. Vingt-trois mille Sciotes avaient été tués. Quarante-sept mille furent destinés à être vendus. C'est alors qu'intervint Nicolas Starkos. Ses compagnons et lui, après avoir pris leur part des tueries et du pillage, se firent les principaux courtiers de ce trafic, qui allait livrer tout un troupeau humain à l'avidité ottomane. Ce furent les navires de ce renégat, qui servirent à transporter des milliers de malheureux sur les côtes de l'Asie-Mineure et de l'Afrique. C'est par suite de ces odieuses opérations que Nicolas Starkos avait été mis en rapport avec le banquier Elizundo. De là, d'énormes bénéfices, dont la plus grande somme revint au père d'Hadjine. Or, Andronika ne savait que trop quelle part Nicolas Starkos avait prise aux massacres de Scio, quel rôle il avait joué dans ces épouvantables circonstances. C'est pourquoi elle avait voulu venir là où elle eût été cent fois maudite, si on eût su qu'elle était la mère de ce misérable. Il lui semblait que de combattre dans cette île, que de verser son sang pour la cause des Sciotes, ce serait comme une réparation, comme une expiation suprême des crimes de son fils. Mais, du moment qu'Andronika avait débarqué à Scio, il était difficile qu'Henry d'Albaret et elle ne se rencontrassent pas un jour ou l'autre. En effet, quelque temps après son arrivée, le 15 janvier, Andronika se trouva inopinément en présence du jeune officier qui l'avait sauvée sur le champ de bataille de Chaidari. Ce fut elle qui alla à lui, ouvrant ses bras et s'écriant: «Henry d'Albaret! -- Vous!... Andronika!... Vous! dit le jeune officier. Vous... que je retrouve ici? -- Oui! répondit-elle. Ma place n'est-elle pas là où il y a encore à lutter contre les oppresseurs? -- Andronika, répondit Henry d'Albaret, soyez fière de votre pays! Soyez fière de ses enfants qui l'ont défendu avec vous! Avant peu, il n'y aura plus un seul soldat turc sur le sol de la Grèce! -- Je le sais, Henry d'Albaret, et que Dieu me conserve la vie jusqu'à ce jour!» Et alors Andronika fut amenée à dire ce qu'avait été son existence depuis que tous les deux s'étaient séparés après la bataille de Chaidari. Elle raconta son voyage au Magne, son pays natal, qu'elle avait voulu revoir une dernière fois, puis sa réapparition à l'armée du Péloponnèse, enfin son arrivée à Scio. De son côté, Henry d'Albaret lui apprit dans quelles conditions il était revenu à Corfou, quels avaient été ses rapports avec le banquier Elizundo, son mariage décidé et rompu, la disparition d'Hadjine qu'il ne désespérait pas de retrouver un jour. «Oui, Henry d'Albaret, répondit Andronika, si vous ignorez encore quel mystère pèse sur la vie de cette jeune fille, cependant, elle ne peut être que digne de vous! Oui! Vous la reverrez, et vous serez heureux comme tous deux vous méritez de l'être! -- Mais dites-moi, Andronika, demanda Henry d'Albaret, est-ce que vous ne connaissiez pas le banquier Elizundo? -- Non, répondit Andronika. Comment le connaîtrais-je et pourquoi me faites-vous cette question? -- C'est que j'ai eu plusieurs fois l'occasion de prononcer votre nom devant lui, répondit le jeune officier, et ce nom attirait son attention d'une façon assez singulière. Un jour, il m'a demandé si je savais ce que vous étiez devenue depuis notre séparation. -- Je ne le connais pas, Henry d'Albaret, et le nom du banquier Elizundo n'a même jamais été prononcé devant moi! -- Alors il y a là un mystère que je ne puis m'expliquer et qui ne me sera jamais dévoilé, sans doute, puisque Elizundo n'est plus!» Henry d'Albaret était resté silencieux. Ses souvenirs de Corfou lui étaient revenus. Il se reprenait à songer à tout ce qu'il avait souffert, à tout ce qu'il devait souffrir encore loin d'Hadjine! Puis, s'adressant à Andronika: «Et lorsque cette guerre sera finie, que comptez vous devenir? lui demanda-t-il. -- Dieu me fera, alors, la grâce de me retirer de ce monde, répondit-elle, de ce monde où j'ai le remords d'avoir vécu! -- Le remords, Andronika? -- Oui!» Et ce que cette mère voulait dire, c'est que sa vie seule avait été un mal, puisqu'un pareil fils était né d'elle! Mais, chassant cette idée, elle reprit: «Quant à vous, Henry d'Albaret, vous êtes jeune et Dieu vous réserve de longs jours! Employez-les donc à retrouver celle que vous avez perdue... et qui vous aime! -- Oui, Andronika, et je la chercherai partout, comme, partout aussi, je chercherai l'odieux rival qui est venu se jeter entre elle et moi! -- Quel était cet homme? demanda Andronika. -- Un capitaine, commandant je ne sais quel navire suspect, répondit Henry d'Albaret, et qui a quitté Corfou aussitôt après la disparition d'Hadjine! -- Et il se nomme?... -- Nicolas Starkos! -- Lui!...» Un mot de plus, son secret lui échappait, et Andronika se disait la mère de Nicolas Starkos! Ce nom, prononcé si inopinément par Henry d'Albaret, avait été pour elle comme un épouvantement. Si énergique qu'elle fût, elle venait de pâlir affreusement au nom de son fils. Ainsi donc, tout le mal fait au jeune officier, à celui qui l'avait sauvée au risque de sa vie, tout ce mal venait de Nicolas Starkos! Mais Henry d'Albaret n'avait pas été sans se rendre compte de l'effet que ce nom de Starkos venait de produire sur Andronika. On comprend qu'il voulut la presser sur ce point. «Qu'avez-vous?... Qu'avez-vous? s'écria-t-il. Pourquoi ce trouble au nom du capitaine de la -Karysta?...- Parlez!... parlez!... Connaissez-vous donc celui qui le porte? -- Non... Henry d'Albaret, non! répondit Andronika, qui balbutiait malgré elle. -- Si!... Vous le connaissez!... Andronika, je vous supplie de m'apprendre quel est cet homme... ce qu'il fait... où il est en ce moment... où je pourrais le rencontrer! -- Je l'ignore! -- Non... Vous ne l'ignorez pas!... Vous le savez, Andronika, et vous refusez de me le dire... à moi... à moi!... Peut-être, d'un seul mot vous pouvez me lancer sur sa trace... peut-être sur celle d'Hadjine... et vous refusez de parler! -- Henry d'Albaret, répondit Andronika d'une voix dont la fermeté ne devait plus se démentir, je ne sais rien!... J'ignore où est ce capitaine!... Je ne connais pas Nicolas Starkos!» Cela dit, elle quitta le jeune officier, qui resta sous le coup d'une profonde émotion. Mais, depuis ce moment, quelque effort qu'il fit pour rencontrer Andronika, ce fut inutile. Sans doute, elle avait abandonné Scio pour retourner sur la terre de Grèce. Henry d'Albaret dut renoncer à tout espoir de la retrouver. D'ailleurs, la campagne du colonel Fabvier devait bientôt prendre fin, sans avoir amené aucun résultat. En effet, la désertion n'avait pas tardé à se mettre dans le corps expéditionnaire. Les soldats, malgré les supplications de leurs officiers, désertaient et s'embarquaient pour quitter l'île. Les artilleurs, sur lesquels Fabvier croyait pouvoir plus spécialement compter, abandonnaient leurs pièces. Il n'y avait plus rien à faire en face d'un tel découragement, qui atteignait jusqu'aux meilleurs! Il fallut donc lever le siège et revenir à Syra, où s'était organisée cette malheureuse expédition. Là, pour prix de son héroïque résistance, le colonel Fabvier ne devait recueillir que des reproches, que des témoignages de la plus noire ingratitude. Quant à Henry d'Albaret, il avait formé le dessein de quitter Scio en même temps que son chef. Mais vers quel point de l'Archipel porterait-il ses recherches? Il ne le savait pas encore, lorsqu'un fait inattendu vint faire cesser ses hésitations. La veille du jour où il allait s'embarquer pour la Grèce, une lettre lui arriva par la poste de l'île. Cette lettre, timbrée de Corinthe, adressée au capitaine Henry d'Albaret, ne contenait que cet avis: «Il y a une place à prendre dans l'état-major de la corvette -Syphanta-, de Corfou. Conviendrait-il au capitaine d'Albaret d'embarquer à son bord et de continuer la campagne commencée contre Sacratif et les pirates de l'Archipel? «La -Syphanta-, pendant les premiers jours de mars, se tiendra dans les eaux du cap Anapomera, au nord de l'île, et son canot restera en permanence dans l'anse d'Ora, au pied du cap. «Que le capitaine Henry d'Albaret fasse ce que lui commandera son patriotisme!» Nulle signature. Écriture inconnue. Rien qui pût indiquer au jeune officier de quelle part venait cette lettre. En tout cas, c'étaient là des nouvelles de la corvette, dont on n'entendait plus parler depuis quelque temps. C'était aussi, pour Henry d'Albaret, l'occasion de reprendre son métier de marin. C'était enfin la possibilité de poursuivre Sacratif, peut-être d'en débarrasser l'Archipel, peut-être aussi -- et cela ne fut pas sans influencer sa résolution -- une chance de rencontrer dans ces mers Nicolas Starkos et la sacolève. Le parti d'Henry d'Albaret fut donc immédiatement arrêté: accepter la proposition que lui faisait ce billet anonyme. Il prit congé du colonel Fabvier, au moment où celui-ci s'embarquait pour Syra; puis, il fréta une légère embarcation et se dirigea vers le nord de l'île. La traversée ne pouvait être longue, surtout avec un vent de terre qui soufflait du sud-ouest. L'embarcation passa devant le port de Coloquinta, entre les îles Anossai et le cap Pampaca. À partir de ce cap, elle se dirigea vers celui d'Ora et prolongea la côte, de manière à gagner l'anse du même nom. Ce fut là qu'Henry d'Albaret débarqua dans l'après-midi du 1er mars. Un canot l'attendait, amarré au pied des roches. Au large, une corvette était en panne. «Je suis le capitaine d'Albaret, dit le jeune officier au quartier-maître, qui commandait l'embarcation. -- Le capitaine Henry d'Albaret veut-il rallier le bord? demanda le quartier-maître. -- À l'instant.»Le canot déborda. Enlevé par ses six avirons, il eut rapidement franchi la distance qui le séparait de la corvette -- un mille au plus. Dès qu'Henry d'Albaret fut arrivé à la coupée de la -Syphanta- par la hanche de tribord, un long sifflet se fit entendre, puis, un coup de canon retentit, qui fut bientôt suivi de deux autres. Au moment où le jeune officier mettait pied sur le pont, tout l'équipage, rangé comme à une revue d'honneur, lui présenta les armes, et les couleurs corfiotes furent hissées à l'extrémité de la corne de brigantine. Le second de la corvette s'avança alors, et, d'une voix forte, afin d'être entendu de tous: «Les officiers et l'équipage de la -Syphanta-, dit-il, sont heureux de recevoir à son bord le commandant Henry d'Albaret!» X Campagne dans l'archipel La -Syphanta-, corvette de deuxième rang, portait en batterie vingt-deux canons de 24, et, sur le pont -- bien que ce fût rare alors pour les navires de cette classe -- six caronades de 12. Élancée de l'étrave, fine de l'arrière, les façons bien relevées, elle pouvait rivaliser avec les meilleurs bâtiments de l'époque. Ne fatiguant pas, sous n'importe quelle allure, douce au roulis, marchant admirablement au plus près comme tous les bons voiliers, elle n'eût pas été gênée de tenir, par des brises à un ris, jusqu'à ses cacatois. Son commandant, si c'était un hardi marin, pouvait faire de la toile sans rien craindre. La -Syphanta- n'eût pas plus chaviré qu'une frégate. Elle eût cassé sa mâture plutôt que de sombrer sous voiles. De là, cette possibilité de lui imprimer, même avec forte mer, une excessive vitesse. De là, aussi, bien des chances pour qu'elle réussît dans l'aventureuse croisière, à laquelle l'avaient destinée ses armateurs, ligués contre les pirates de l'Archipel. Bien que ce ne fût point un navire de guerre, en ce sens qu'elle était la propriété, non d'un État, mais de simples particuliers, la -Syphanta- était militairement commandée. Ses officiers, son équipage, eussent fait honneur à la plus belle corvette de la France ou du Royaume-Uni. Même régularité de manoeuvres, même discipline à bord, même tenue en navigation comme en relâche. Rien du laisser-aller d'un bâtiment armé en course, où la bravoure des matelots n'est pas toujours réglementée comme l'exigerait le commandant d'un bâtiment de la marine militaire. La -Syphanta- avait deux cent cinquante hommes portés à son rôle d'équipage, pour une bonne moitié Français, Ponantais ou Provençaux, pour le reste, partie Anglais, Grecs et Corfiotes. C'étaient des gens habiles à la manoeuvre, solides au combat, marins dans l'âme, sur lesquels on pouvait absolument compter: ils avaient fait leurs preuves. Quartiers-maîtres, seconds et premiers maîtres dignes de leurs fonctions étaient d'intermédiaires entre l'équipage et les officiers. Pour état-major, quatre lieutenants, huit enseignes, également d'origine corfiote, anglaise ou française, et un second. Celui-ci, le capitaine Todros, c'était un vieux routier de l'Archipel, très pratique de ces mers, dont la corvette devait parcourir les parages les plus reculés. Pas une île qui ne lui fût connue en toutes ses baies, golfes, anses et criques. Pas un îlot, dont la situation n'eût déjà été relevée par lui dans ses précédentes campagnes. Pas un brassiage, dont la valeur ne fût cotée dans sa tête, avec autant de précision que sur ses cartes. Cet officier, âgé d'une cinquantaine d'années, Grec originaire d'Hydra, ayant déjà servi sous les ordres des Canaris et des Tomasis, devait être un précieux auxiliaire pour le commandant de la -Syphanta-. Tout ce début de la croisière dans l'Archipel, la corvette l'avait fait sous les ordres du capitaine Stradena. Les premières semaines de navigation furent assez heureuses, ainsi qu'il a été dit. Bâtiments détruits, prises importantes, c'était là bien commencer. Mais la campagne ne se fit pas sans des pertes très sensibles au détriment de l'équipage et du corps des officiers. Si, pendant assez longtemps, on fut sans nouvelles de la -Syphanta-, c'est que, le 27 février, elle avait eu un combat à soutenir contre une flottille de pirates, au large de Lemnos. Ce combat avait non seulement coûté une quarantaine d'hommes, tués ou blessés, mais le commandant Stradena, frappé mortellement par un boulet, était tombé sur son banc de quart. Le capitaine Todros prit alors le commandement de la corvette; puis, après s'être assuré la victoire, il rallia le port d'Égine, afin de faire d'urgentes réparations à sa coque et à sa mâture. Là, quelques jours après l'arrivée de la -Syphanta-, on apprit, non sans surprise, qu'elle venait d'être achetée, à un très haut prix, pour le compte d'un banquier de Raguse, dont le fondé de pouvoirs vint à Égine régulariser les papiers du bord. Tout cela se fit sans qu'aucune contestation pût être soulevée, et il fut bien et dûment établi que la corvette n'appartenait plus à ses anciens propriétaires, les armateurs corfiotes, dont le bénéfice de vente avait été très considérable. Mais, si la -Syphanta- avait changé de mains, sa destination devait demeurer la même. Purger l'Archipel des bandits qui l'infestaient, rapatrier, au besoin, les prisonniers qu'elle pourrait délivrer sur sa route, ne point abandonner la partie qu'elle n'eût débarrassé ces mers du plus terrible des forbans, le pirate Sacratif, telle fut la mission qui lui resta imposée. Les réparations faites, le second reçut ordre d'aller croiser sur la côte nord de Scio, où devait se trouver le nouveau capitaine, qui allait devenir «maître après Dieu» à son bord. C'est à ce moment qu'Henry d'Albaret reçut le billet laconique, par lequel on lui faisait savoir qu'une place était à prendre dans l'état-major de la corvette -Syphanta-. On sait qu'il accepta, ne se doutant guère que cette place, libre alors, fût celle de commandant. Voilà pourquoi, dès qu'il eut pris pied sur le pont, le second, les officiers, l'équipage, vinrent se mettre à ses ordres, pendant que le canon saluait les couleurs corfiotes. Tout cela, Henry d'Albaret l'apprit dans une conversation qu'il eut avec le capitaine Todros. L'acte, par lequel on lui confiait le commandement de la corvette, était en règle. L'autorité du jeune officier ne pouvait donc être contestée: elle ne le fut pas. D'ailleurs, plusieurs des officiers du bord le connaissaient. On savait qu'il était lieutenant de vaisseau, un des plus jeunes mais aussi des plus distingués de la marine française. La part qu'il avait prise à la guerre de l'Indépendance lui avait fait une réputation méritée. Aussi, dès la première revue qu'il passa à bord de la -Syphanta-, son nom fut-il acclamé de tout l'équipage. «Officiers et matelots, dit simplement Henry d'Albaret, je sais quelle est la mission qui a été confiée à la -Syphanta. -Nous la remplirons tout entière, s'il plaît à Dieu! Honneur à votre ancien commandant Stradena, qui est mort glorieusement sur ce banc de quart! Je compte sur vous! Comptez sur moi! -- Rompez!» Le lendemain, 2 mars, la corvette, tout dessus, perdait de vue les côtes de Scio, puis la cime du mont Elias qui les domine, et faisait voile pour le nord de l'Archipel. À un marin, il ne faut qu'un coup d'oeil et une demi-journée de navigation pour reconnaître la valeur de son navire. Le vent soufflait du nord-ouest, bon frais, et il ne fut point nécessaire de diminuer de toile. Le commandant d'Albaret put donc apprécier, dès ce jour-là, les excellentes qualités nautiques de la corvette. «Elle rendrait ses perroquets à n'importe quel bâtiment des flottes combinées, lui dit le capitaine Todros, et elle les tiendrait même avec une brise à deux ris!» Ce qui, dans la pensée du brave marin, signifiait deux choses: d'abord qu'aucun autre voilier n'était capable de gagner la -Syphanta- de vitesse; ensuite, que sa solide mâture et sa stabilité à la mer lui permettaient de conserver sa voilure par des temps qui eussent obligé tout autre navire à la réduire, sous peine de sombrer. La -Syphanta-, au plus près, ses armures à tribord, piqua donc vers le nord, de manière à laisser dans l'est l'île de Métélin ou Lesbos, l'une des plus grandes de l'Archipel. Le lendemain, la corvette passait au large de cette île, où, dès le début de la guerre, en 1821, les Grecs remportèrent un grand avantage sur la flotte ottomane. «J'y étais, dit le capitaine Todros au commandant d'Albaret. C'était en mai. Nous étions soixante-dix bricks à poursuivre cinq vaisseaux turcs, quatre frégates, quatre corvettes, qui se réfugièrent dans le port de Métélin. Un vaisseau de 74 en partit pour aller chercher du secours à Constantinople. Mais nous l'avons rudement chassé, et il a sauté avec ses neuf cent cinquante matelots! Oui! j'y étais, et c'est moi qui ai mis le feu aux chemises de soufre et de goudron, dont nous avions revêtu sa carène! Bonnes chemises, qui tiennent chaud, mon commandant, et que je vous recommande à l'occasion... pour messieurs les pirates!» Il fallait entendre le capitaine Todros raconter ainsi ses exploits avec la bonne humeur d'un matelot du gaillard d'avant. Mais ce que racontait le second de la -Syphanta-, il l'avait fait et bien fait. Ce n'était pas sans raison qu'Henry d'Albaret, après avoir pris le commandement de la corvette, avait fait voile vers le nord. Peu de jours avant son départ de Scio, des navires suspects venaient d'être signalés dans le voisinage de Lemnos et de Samothrace. Quelques caboteurs levantins avaient été pillés et détruits presque sur le littoral de la Turquie d'Europe. Peut-être ces pirates, depuis que la -Syphanta- leur donnait si obstinément la chasse, jugeaient-ils à propos de se réfugier jusqu'aux parages septentrionaux de l'Archipel. De leur part, ce n'était que prudence. Dans les eaux de Métélin, on ne vit rien. Quelques navires de commerce seulement, qui communiquèrent avec la corvette, dont la présence ne laissait pas de les rassurer. Durant une quinzaine de jours, la -Syphanta-, bien qu'elle fût durement éprouvée par les mauvais temps d'équinoxe, remplit consciencieusement sa mission. Pendant deux ou trois coups de vent successifs, qui l'obligèrent à se mettre en cape courante, Henry d'Albaret put juger de ses qualités non moins que de l'habileté de son équipage. Mais on le jugea aussi, et il ne démentit pas la réputation, déjà faite aux officiers de la marine française, d'être d'excellents manoeuvriers. Pour ses talents de tacticien au milieu d'un combat naval, on s'en rendrait compte plus tard. Quant à son courage au feu, on n'en doutait pas. Dans ces circonstances difficiles, le jeune commandant se montra aussi remarquable en théorie qu'en pratique. Il possédait un caractère audacieux, une grande force d'âme, un inébranlable sang- froid, toujours prêt à prévoir comme à maîtriser les événements. En un mot, c'était un marin, et ce mot dit tout. Pendant la seconde quinzaine de mars, ce furent les terres de Lemnos, dont la corvette alla prendre connaissance. Cette île, la plus importante de ce fond de la mer Égée, longue de quinze lieues, large de cinq à six, n'avait pas été éprouvée, non plus que sa voisine Imbro, par la guerre de l'Indépendance; mais, à maintes reprises, les pirates étaient venus, et jusqu'à l'entrée de la rade, enlever des navires de commerce. La corvette, afin de se ravitailler, relâcha dans le port, alors très encombré. À cette époque, en effet, on construisait beaucoup de bâtiments à Lemnos, et, si, par crainte des forbans, on n'achevait point ceux qui étaient sur chantier, ceux qui était achevés n'osaient sortir. De là, l'encombrement. Les renseignements que le commandant d'Albaret obtint dans cette île ne pouvaient que l'engager à poursuivre sa campagne vers le nord de l'Archipel. Plusieurs fois même, le nom de Sacratif fut prononcé devant ses officiers et lui. «Ah! s'écria le capitaine Todros, je serais vraiment curieux de me rencontrer face à face avec ce coquin-là, qui me semble quelque peu légendaire! Cela me prouverait du moins qu'il existe! -- Mettez-vous donc son existence en doute? demanda vivement Henry d'Albaret. -- Sur ma parole, mon commandant, répondit Todros, si vous voulez avoir mon opinion, je ne crois guère à ce Sacratif, et je ne sache pas que personne puisse se vanter de l'avoir jamais vu! Peut-être est-ce un nom de guerre que prennent tour à tour ces chefs de pirates! Voyez-vous, j'estime que plus d'un s'est déjà balancé, sous ce nom, au bout d'une vergue de misaine! Peu importe, d'ailleurs! Le principal était que ces gueux fussent pendus, et ils l'ont été! -- Après tout, ce que vous dites là est possible, capitaine Todros, répondit Henry d'Albaret, et cela expliquerait le don d'ubiquité dont ce Sacratif semble jouir! -- Vous avez raison, mon commandant, ajouta un des officiers français. Si Sacratif a été vu, comme on le prétend, sur divers points à la fois et au même jour, c'est que ce nom est pris simultanément par plusieurs des chefs de ces écumeurs! -- Et s'ils le prennent, c'est pour mieux dépister les honnêtes gens qui leur donnent la chasse! répliqua le capitaine Todros. Mais, je le répète, il y a un moyen assuré de faire disparaître ce nom: c'est de prendre et de pendre tous ceux qui le portent... et même tous ceux qui ne le portent pas! De cette façon, le vrai Sacratif, s'il existe, n'échappera pas à la corde qu'il mérite à bon droit!» Le capitaine Todros avait raison, mais la question était toujours de les rencontrer, ces insaisissables malfaiteurs! «Capitaine Todros, demanda alors Henry d'Albaret, pendant la première campagne de la -Syphanta-, et même pendant vos campagnes précédentes, n'avez-vous jamais eu connaissance d'une sacolève d'une centaine de tonneaux, qui porte le nom de -Karysta-? -- Jamais, répondit le second. -- Et vous, messieurs?» ajouta le commandant, en s'adressant à ses officiers. Pas un d'eux n'avait entendu parler de la sacolève. Pour la plupart, cependant, ils couraient ces mers de l'Archipel depuis le début de la guerre de l'Indépendance. «Le nom de Nicolas Starkos, le capitaine de cette -Karysta-, n'est point arrivé jusqu'à vous?» demanda Henry d'Albaret en insistant. Ce nom était absolument inconnu aux officiers de la corvette. Rien d'étonnant à cela, d'ailleurs, puisqu'il ne s'agissait que du patron d'un simple navire de commerce, comme il s'en rencontre par centaines dans les échelles du Levant. Cependant, Todros crut se rappeler très vaguement que, ce nom de Starkos, il l'avait entendu prononcer pendant une de ses relâches au port d'Arkadia, en Messénie. Ce devait être celui du capitaine de l'un de ces bâtiments interlopes, qui transportaient aux côtes barbaresques les prisonniers vendus par les autorités ottomanes. «Bon! ce ne peut être le Starkos en question, ajouta-t-il. Celui- là, dites-vous, était le patron d'une sacolève, et une sacolève n'eût pu suffire aux besoins de ce trafic. -- En effet», répondit Henry d'Albaret, et il s'en tint là de cette conversation. Mais, s'il songeait à Nicolas Starkos, c'est que sa pensée le ramenait toujours à cet impénétrable mystère de la double disparition d'Hadjine Elizundo et d'Andronika. Maintenant, ces deux noms ne se séparaient plus dans son souvenir. Vers le 25 mars, la -Syphanta- se trouvait à la hauteur de l'île de Samothrace, à soixante lieues dans le nord de Scio. On voit, en considérant le temps employé par rapport au chemin parcouru, que tous les refuges de ces parages avaient dû être minutieusement fouillés. En effet, ce que la corvette ne pouvait faire dans les hauts-fonds, où l'eau lui eût manqué, ses embarcations le faisaient pour elle. Mais, jusqu'alors, il n'était rien résulté de ces recherches. L'île de Samothrace avait été cruellement dévastée pendant la guerre, et les Turcs la tenaient encore sous leur dépendance. On pouvait donc supposer que les écumeurs de mer trouvaient un asile sûr dans ses nombreuses criques, à défaut d'un véritable port. Le mont Saoce la domine de cinq à six mille pieds, et, de cette hauteur, il est facile aux vigies d'apercevoir et de signaler à temps tout navire dont l'arrivée paraîtrait suspecte. Les pirates, prévenus d'avance, ont donc toute possibilité de fuir avant d'être bloqués. Il en avait été ainsi, probablement, car la -Syphanta- ne fit aucune rencontre sur ces eaux presque désertes. Henry d'Albaret donna alors la route au nord-ouest, de manière à relever l'île de Thasos, située à une vingtaine de lieues de Samothrace. Le vent étant debout, la corvette eut à louvoyer contre une très forte brise; mais elle trouva bientôt l'abri de la terre, et par conséquent, une mer plus calme qui rendit la navigation plus facile. Singulière destinée que celle de ces diverses îles de l'Archipel! Tandis que Scio et Samothrace avaient eu tant à souffrir de la part des Turcs, Thasos, pas plus que Lemnos ou Imbro, ne s'était ressentie du contre-coup de la guerre. Or, toute la population est grecque, à Thasos; les moeurs y sont primitives; hommes et femmes ont encore conservé dans leurs ajustements, habits ou coiffures, toute la grâce de l'art antique. Les autorités ottomanes, auxquelles cette île est soumise depuis le commencement du quinzième siècle, auraient donc pu la piller à leur aise, sans rencontrer la moindre résistance. Cependant, par un privilège inexplicable, et bien que la richesse de ses habitants fût de nature à exciter la convoitise de ces barbares peu scrupuleux, elle avait été épargnée jusqu'alors. Cependant, sans l'arrivée de la -Syphanta-, il est probable que Thasos eût connu les horreurs du pillage. En effet, à la date du 2 avril, le port, situé au nord de l'île, qui s'appelle aujourd'hui port Pyrgo, était sérieusement menacé d'une descente de pirates. Cinq à six de leurs bâtiments, mistiques et djermes, de conserve avec un brigantin, armé d'une douzaine de canons, se tenaient en vue de la ville. Le débarquement de ces bandits au milieu d'une population inhabituée aux luttes, eût fini par un désastre, car l'île n'avait point de forces suffisantes à leur opposer. Mais la corvette apparut sur la rade, et dès qu'elle eut été signalée par un pavillon hissé au grand mât du brigantin, tous ces bâtiments se rangèrent en ligne de bataille -- ce qui indiquait une singulière audace de leur part. «Vont-ils donc attaquer? s'écria le capitaine Todros, qui s'était placé sur le banc de quart près du commandant. -- Attaquer... ou se défendre? répliqua Henry d'Albaret, assez surpris de cette attitude des pirates. -- Par le diable, je me serais plutôt attendu à voir ces coquins s'enfuir à toutes voiles! -- Qu'ils résistent, au contraire, capitaine Todros! Qu'ils attaquent même! S'ils prenaient la fuite, quelques-uns parviendraient sans doute à nous échapper! Faites faire le branle- bas de combat!» Les ordres du commandant s'exécutèrent aussitôt. Dans la batterie, les canons furent chargés et amorcés, les projectiles placés à la portée des servants. Sur le pont, on mit les caronades en état de servir, et l'on distribua les armes, mousquets, pistolets, sabres et haches d'abordage. Les gabiers étaient parés pour la manoeuvre, aussi bien en prévision d'un combat sur place que d'une chasse à donner aux fuyards. Tout cela se fit avec autant de régularité et de promptitude que si la -Syphanta- eût été un bâtiment de guerre. Cependant, la corvette s'approchait de la flottille, prête à attaquer comme à repousser toute attaque. Le dessein du commandant était de porter sur le brigantin, de le saluer d'une bordée qui pouvait le mettre hors de combat, puis de l'accoster et de lancer ses hommes à l'abordage. Mais il était probable que les pirates, tout en se préparant à la lutte, ne devaient songer qu'à s'échapper. S'ils ne l'avaient pas fait plus tôt, c'est qu'ils avaient été surpris par l'arrivée de la corvette, qui maintenant leur fermait la rade. Il ne leur restait donc qu'à combiner leurs mouvements pour essayer de forcer le passage. Ce fut le brigantin qui commença le feu. Il pointa ses canons de manière à pouvoir démâter la corvette au moins de l'un de ses mâts. S'il y réussissait, il serait dans des conditions plus favorables pour se dérober à la poursuite de son adversaire. La bordée passa à sept ou huit pieds au-dessus du pont de la -Syphanta-, coupa quelques drisses, rompit quelques écoutes et bras de vergues, fit voler en éclats une partie de la drôme entre le grand mât et le mât de misaine, et blessa trois ou quatre matelots, mais peu grièvement. En somme, elle n'atteignit aucun organe essentiel. Henry d'Albaret ne répondit pas immédiatement. Il fit porter droit sur le brigantin, et sa bordée de tribord ne fut envoyée qu'après que la fumée des premiers coups eut été dissipée. Fort heureusement pour le brigantin, son capitaine avait pu évoluer en profitant de la brise, et il ne reçut que deux ou trois boulets dans sa coque, au-dessus de la flottaison. S'il eut quelques hommes tués, du moins ne fut-il pas mis hors de combat. Mais les projectiles de la corvette, qui l'avaient manqué, ne furent pas perdus. Le mistique, que le brigantin avait découvert par son évolution, en reçut une bonne part dans sa muraille de babord, et si malheureusement pour lui, qu'il commença à remplir. «Si ce n'est pas le brigantin, c'est son compagnon qui en a dans sa vieille carcasse! s'écrièrent quelques-uns des matelots, postés sur le gaillard d'avant de la -Syphanta-. -- Ma part de vin qu'il coule en cinq minutes! -- En trois! -- Tenu, et que ton vin m'entre dans le gosier aussi facilement que l'eau lui entre par les trous de sa coque! -- Il coule!... Il coule! -- En voilà déjà jusqu'à sa ceinture... en attendant qu'il en ait par-dessus la tête! -- Et tous ces fils de diable qui décampent, la tête la première, et se sauvent à la nage! -- Eh bien! s'ils préfèrent la corde au cou à la noyade en pleine eau, faut pas les contrarier!» Et, en effet, le mistique s'enfonçait peu à peu. Aussi, avant que l'eau eût atteint ses lisses, l'équipage s'était-il jeté à la mer, afin de gagner quelque autre bâtiment de la flottille. Mais ceux-ci avaient bien d'autres soucis que de s'occuper à recueillir les survivants du mistique! Ils ne cherchaient maintenant qu'à s'enfuir. Aussi tous ces misérables furent-ils noyés, sans qu'un seul bout de corde eût été lancé pour les hisser à bord. D'ailleurs, la seconde bordée de la -Syphanta- fut envoyée, cette fois, à l'une des djermes qui se présentait par le travers, et elle la désempara complètement. Il n'en fallut pas davantage pour l'anéantir. Bientôt, la djerme eut disparu dans un rideau de flammes qu'une demi-douzaine de boulets rouges venaient d'allumer sous son pont. En voyant ce résultat, les deux autres petits bâtiments comprirent qu'ils ne réussiraient point à se défendre contre les canons de la corvette. Il était même évident qu'en prenant la fuite, ils n'auraient aucune chance d'échapper à un navire de grande marche. Aussi le capitaine du brigantin prit-il la seule mesure qu'il y eût à prendre, s'il voulait sauver ses équipages. Il leur fit le signal de rallier. En quelques minutes, les pirates se furent réfugiés à son bord, après avoir abandonné un mistique et une djerme, auxquels ils avaient mis le feu et qui ne tardèrent pas à sauter. L'équipage du brigantin, ainsi renforcé d'une centaine d'hommes, se trouvait dans de meilleures conditions pour accepter le combat à l'abordage, dans le cas où il ne parviendrait pas à s'échapper. Mais, si son équipage égalait maintenant en nombre l'équipage de la corvette, ce qu'il avait de mieux à faire, c'était encore de chercher son salut dans la fuite. Aussi n'hésita-t-il pas à mettre à profit les qualités de vitesse qu'il possédait, afin d'aller chercher refuge à la côte ottomane. Là, son capitaine saurait si bien se blottir entre les écueils du littoral, que la corvette ne pourrait l'y découvrir, ni l'y suivre, si elle le découvrait. La brise avait notablement fraîchi. Le brigantin n'hésita pas, cependant, à gréer jusqu'à ses dernières voiles de contre- cacatois, au risque de casser sa mâture, et il commença à s'éloigner de la -Syphanta-. «Bon! s'écria le capitaine Todros. Je serai bien surpris si ses jambes sont aussi longues que celles de notre corvette!» Et il se retourna vers le commandant, dont il attendait les ordres. Mais, en ce moment, l'attention d'Henry d'Albaret venait d'être attirée d'un autre côté. Il ne regardait plus le brigantin. Sa lunette tournée vers le port de Thasos, il observait un léger bâtiment qui forçait de toile pour s'en éloigner. C'était une sacolève. Enlevée par une belle brise de nord-ouest, qui permettait à toute sa voilure de porter, elle s'était engagée dans la passe sud du port, dont son peu de tirant d'eau lui permettait l'accès. Henry d'Albaret, après l'avoir attentivement regardée, rejeta vivement sa longue-vue. «La -Karysta! -s'écria-t-il. -- Quoi! ce serait cette sacolève dont vous nous avez parlé? répondit le capitaine Todros. -- Elle-même, et je donnerais, pour m'en emparer...» Henry d'Albaret n'acheva pas sa phrase. Entre le brigantin, monté par un nombreux équipage de pirates, et la -Karysta-, bien qu'elle fût sans doute commandée par Nicolas Starkos, son devoir ne lui permettait pas d'hésiter. À coup sûr, en abandonnant la poursuite du brigantin, en faisant servir pour gagner l'extrémité de la passe, il pouvait couper la route à la sacolève, il pouvait l'atteindre, il pouvait s'en emparer. Mais c'eût été sacrifier à son intérêt personnel l'intérêt général. Il ne le devait pas. Se lancer sur le brigantin, sans perdre un instant, tenter de le capturer pour le détruire, c'était ce qu'il devait faire, c'est ce qu'il fit. Il jeta un dernier regard à la -Karysta-, qui s'éloignait avec une merveilleuse vitesse par la passe restée libre, et il donna ses ordres pour appuyer la chasse au bâtiment pirate, qui commençait à s'éloigner dans une direction contraire. Aussitôt, la -Syphanta-, toutes voiles dehors, se lança vivement dans le sillage du brigantin. En même temps, ses canons de chasse furent mis en position, et, comme les deux navires n'étaient encore qu'à un demi-mille l'un de l'autre, la corvette commença à parler. Ce qu'elle dit ne fut sans doute pas du goût du brigantin. Aussi, en lofant de deux quarts, essaya-t-il de voir si, sous cette nouvelle allure, il ne parviendrait pas à distancer son adversaire. Il n'en fut rien. Le timonier de la -Syphanta- mit un peu la barre sous le vent, et la corvette lofa à son tour. Pendant une heure encore, la poursuite fut continuée dans ces conditions. Les pirates se laissaient visiblement gagner, et il n'était pas douteux qu'ils ne fussent rejoints avant la nuit. Mais la lutte entre les deux navires devait se terminer autrement. Par un coup heureux, l'un des boulets de la -Syphanta- vint à démâter le brigantin de son mât de misaine. Aussitôt ce navire tomba sous le vent, et la corvette n'eut plus qu'à laisser arriver pour se trouver par son travers, un quart d'heure après. Une effroyable détonation retentit alors. La -Syphanta- venait d'envoyer toute sa bordée de tribord, à moins d'une demi- encablure. Le brigantin fut comme soulevé par cette avalanche de fer; mais ses oeuvres mortes avaient été seules atteintes, et il ne coula pas. Toutefois, le capitaine, dont l'équipage avait été décimé par cette dernière décharge, comprit qu'il ne pouvait résister plus longtemps, et il amena son pavillon. En un instant, les embarcations de la corvette eurent accosté le brigantin, et elles en ramenèrent les quelques survivants. Puis, le bâtiment, livré aux flammes, brûla jusqu'au moment où l'incendie eut gagné sa ligne de flottaison. Alors il s'abîma dans les flots. La -Syphanta- avait fait là bonne et utile besogne. Ce qu'était le chef de cette flottille, son nom, son origine, ses antécédents, on ne devait jamais le savoir, car il refusa obstinément de répondre aux questions qui lui furent faites à ce sujet. Quant à ses compagnons, ils se turent également, et peut-être même, ainsi que cela arrivait quelquefois, ne savaient-ils rien de la vie passée de celui qui les commandait. Mais qu'ils fussent pirates, il n'y avait pas à s'y tromper, et il en fut fait prompte justice. Cependant, cette apparition et cette disparition de la sacolève avaient singulièrement donné à réfléchir à Henry d'Albaret. En effet, les circonstances dans lesquelles elle venait de quitter Thasos, ne pouvaient que la rendre absolument suspecte. Avait-elle voulu profiter du combat, livré par la corvette à la flottille, pour s'échapper plus sûrement? Redoutait-elle donc de se trouver en face de la -Syphanta- qu'elle avait peut-être reconnue? Un honnête bâtiment fût resté tranquillement dans le port, puisque les pirates ne cherchaient plus qu'à s'en éloigner! Au contraire, voilà que cette -Karysta-, au risque de tomber entre leurs mains, s'était hâtée d'appareiller et de prendre la mer! Rien de plus louche que cette façon d'agir, et on pouvait se demander si elle n'était pas de connivence avec eux! En vérité, cela n'eût pas surpris le commandant d'Albaret que Nicolas Starkos fût un des leurs. Malheureusement, il ne pouvait guère compter que sur le hasard pour retrouver sa trace. La nuit allait venir, et la -Syphanta-, en redescendant vers le sud, n'aurait eu aucune chance de rencontrer la sacolève. Donc, quelques regrets que dût éprouver Henry d'Albaret d'avoir perdu cette chance de capturer Nicolas Starkos, il lui fallut se résigner, mais il avait fait son devoir. Le résultat de ce combat de Thasos, c'étaient cinq navires détruits, sans qu'il en eût presque rien coûté à l'équipage de la corvette. De là, peut-être et pour quelque temps, la sécurité assurée dans les parages de l'Archipel septentrional. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000