Cochrane, lord Byron, le colonel Hastings, ont laissé un souvenir impérissable dans ce pays pour lequel ils venaient se battre et mourir. À ces noms, illustrés par tout ce que le dévouement à la cause des opprimés peut engendrer de plus héroïque, la Grèce allait répondre par des noms pris dans ses plus hautes familles, trois Hydriotes, Tombasis, Tsamados, Miaoulis, puis Colocotroni, Marco Botsaris, Maurocordato, Mauromichalis, Constantin Canaris, Negris, Constantin et Démétrius Hypsilantis, Ulysse et tant d'autres. Dès le début, le soulèvement se changea en une guerre à mort, dent pour dent, oeil pour oeil, qui provoqua les plus horribles représailles de part et d'autre. En 1821, les Souliotes et le Magne se soulevèrent. À Patras, l'évêque Germanos, la croix en main, pousse le premier cri. La Morée, la Moldavie, l'Archipel, se rangent sous l'étendard de l'indépendance. Les Hellènes, victorieux sur mer, parviennent à s'emparer de Tripolitza. À ces premiers succès des Grecs, les Turcs répondent par le massacre de leurs compatriotes qui se trouvaient à Constantinople. En 1822, Ali de Tébelen, assiégé dans sa forteresse de Janina, est lâchement assassiné au milieu d'une conférence que lui avait proposée le général turc Kourschid. Peu de temps après, Maurocordato et les Philhellènes sont écrasés à la bataille d'Arta; mais ils reprennent l'avantage au premier siège de Missolonghi, que l'armée d'Omer-Vrione est obligée de lever, non sans des pertes considérables. En 1823, les puissances étrangères commencent à intervenir plus efficacement. Elles proposent au sultan une médiation. Le sultan refuse, et, pour appuyer son refus, débarque dix mille soldats asiatiques dans l'Eubée. Puis, il donne le commandement en chef de l'armée turque à son vassal Méhémet-Ali, pacha d'Égypte. Ce fut dans les luttes de cette année-là que succomba Marco Botsaris, ce patriote dont on a pu dire: Il vécut comme Aristide et mourut comme Léonidas. En 1824, époque de grands revers pour la cause de l'Indépendance, lord Byron avait débarqué, le 24 janvier, à Missolonghi, et, le jour de Pâques, il mourait devant Lépante, sans avoir rien vu s'accomplir de son rêve. Les Ipsariotes étaient massacrés par les Turcs, et la ville de Candie, en Crète, se rendait aux soldats de Méhémet-Ali. Seuls, les succès maritimes purent consoler les Grecs de tant de désastres. En 1825, c'est Ibrahim-Pacha, fils de Méhémet-Ali, qui débarque à Modon, en Morée, avec onze mille hommes. Il s'empare de Navarin et bat Colocotroni à Tripolitza. Ce fut alors que le gouvernement hellénique confia un corps de troupes régulières à deux Français, Fabvier et Regnaud de Saint-Jean-d'Angély; mais, avant que ces troupes eussent été mises en état de lui résister, Ibrahim dévastait la Messénie et le Magne. Et s'il abandonna ses opérations, c'est qu'il voulut aller prendre part au second siège de Missolonghi, dont le général Kioutagi ne parvenait pas à s'emparer, bien que le sultan lui eût dit: Ou Missolonghi ou ta tête! En 1826, le 5 janvier, après avoir brûlé Pyrgos, Ibrahim arrivait devant Missolonghi. Pendant trois jours, du 25 au 28, il jeta sur la ville huit mille bombes et boulets, sans pouvoir y entrer, même après un triple assaut, et bien qu'il n'eût affaire qu'à deux mille cinq cents combattants, déjà affaiblis par la famine. Cependant il devait réussir, surtout lorsque Miaoulis et son escadre, qui apportaient des secours aux assiégés, eurent été repoussés. Le 23 avril, après un siège qui avait coûté la vie à dix-neuf cents de ses défenseurs, Missolonghi tombait au pouvoir d'Ibrahim, et ses soldats massacrèrent hommes, femmes, enfants, presque tout ce qui survivait des neuf mille habitants de la ville. En cette même année, les Turcs, amenés par Kioutagi, après avoir ravagé la Phocide et la Béotie, arrivaient à Thèbes, le 10 juillet, entraient en Attique, investissaient Athènes, s'y établissaient et faisaient le siège de l'Acropole, défendue par quinze cents Grecs. Au secours de cette citadelle, la clé de la Grèce, le nouveau gouvernement envoya Caraïskakis, l'un des combattants de Missolonghi, et le colonel Fabvier avec son corps de réguliers. La bataille qu'ils livrèrent à Chaïdari fut perdue, et Kioutagi put continuer le siège de l'Acropole. Pendant ce temps, Caraïskakis s'engageait à travers les défilés du Parnasse, battait les Turcs à Arachova, le 5 décembre, et, sur le champ de bataille, il élevait un trophée de trois cents têtes coupées. La Grèce du Nord était redevenue libre presque tout entière. Malheureusement, à la faveur de ces luttes, l'Archipel était livré aux incursions des plus redoutables forbans, qui eussent jamais désolé ces mers. Et parmi eux, on citait, comme l'un des plus sanguinaires, le plus hardi peut-être, ce pirate Sacratif, dont le nom seul était une épouvante dans toutes les Échelles du Levant. Cependant, sept mois avant l'époque à laquelle débute cette histoire, les Turcs avaient été obligés de se réfugier dans quelques-unes des places fortes de la Grèce septentrionale. Au mois de février 1827, les Grecs avaient reconquis leur indépendance depuis le golfe d'Ambracie jusqu'aux confins de l'Attique. Le pavillon turc ne flottait plus qu'à Missolonghi, à Vonitsa, à Naupacte. Le 31 mars, sous l'influence de lord Cochrane, les Grecs du Nord et les Grecs du Péloponnèse, renonçant à leurs luttes intestines, allaient réunir les représentants de la nation en une assemblée unique à Trézène, et concentrer les pouvoirs en une seule main, celle d'un étranger, un diplomate russe, grec de naissance, Capo d'Istria, originaire de Corfou. Mais Athènes était aux mains des Turcs. Sa citadelle avait capitulé, le 5 juin. La Grèce du Nord fut alors contrainte de faire sa complète soumission. Le 6 juillet, il est vrai, la France, l'Angleterre, la Russie et l'Autriche signaient une convention qui, tout en admettant la suzeraineté de la Porte, reconnaissait l'existence d'une nation grecque. En outre, par un article secret, les puissances signataires s'engageaient à s'unir contre le sultan, s'il refusait d'accepter un arrangement pacifique. Tels sont les faits généraux de cette sanglante guerre, que le lecteur doit se remettre en mémoire, car ils se rattachent très directement à ce qui va suivre. Voici maintenant quels sont les faits particuliers auxquels sont plus directement liés les personnages déjà connus et ceux à connaître de cette dramatique histoire. Parmi les premiers, il faut d'abord citer Andronika, la veuve du patriote Starkos. Cette lutte, pour conquérir l'indépendance de leur pays, n'avait pas seulement enfanté des héros, mais aussi d'héroïques femmes, dont le nom est glorieusement mêlé aux événements de cette époque. Ainsi voit-on apparaître le nom de Bobolina, née dans une petite île, à l'entrée du golfe de Nauplie. En 1812, son mari est fait prisonnier, emmené à Constantinople, empalé par ordre du sultan. Le premier cri de la guerre de l'indépendance est jeté. Bobolina, en 1821, sur ses propres ressources, arme trois navires, et, ainsi que le raconte M. H. Belle, d'après le récit d'un vieux Klephte, après avoir arboré son pavillon, qui porte ces mots des femmes spartiates: «Ou dessus ou dessous», elle fait la course jusqu'au littoral de l'Asie Mineure, capturant et brûlant les navires turcs avec l'intrépidité d'un Tsamados ou d'un Canaris; puis, après avoir généreusement abandonné la propriété de ses navires au nouveau gouvernement, elle assiste au siège de Tripolitza, organise autour de Nauplie un blocus qui dure quatorze mois, et oblige enfin la citadelle à se rendre. Cette femme, dont toute la vie est une légende, devait finir par tomber sous le poignard de son frère pour une simple affaire de famille. Une autre grande figure doit être placée au même rang que cette vaillante Hydriote. Toujours mêmes faits amenant mêmes conséquences. Un ordre du sultan fait étrangler à Constantinople le père de Modena Mavroeinis, femme dont la beauté égalait la naissance. Modena se jette aussitôt dans l'insurrection, appelle à la révolte les habitants de Mycone, arme des bâtiments qu'elle monte, organise des compagnies de guérillas qu'elle dirige, arrête l'armée de Sémil-Pacha au fond des étroites gorges du Pélion, et marque brillamment jusqu'à la fin de la guerre, en harcelant les Turcs dans les défilés des montagnes de la Phthiotide. Il faut encore nommer Kaïdos, détruisant par la mine les murs de Vilia, et se battant avec un courage indomptable au monastère Sainte-Vénérande; Moskos, sa mère, luttant aux côtés de son époux, et écrasant les Turcs sous des quartiers de roche; Despo, qui pour ne pas tomber aux mains des musulmans, se fit sauter avec ses filles, ses belles-filles et ses petits-fils. Et les femmes souliotes, et celles qui protégèrent le nouveau gouvernement, installé à Salamine, en lui prenant la flottille qu'elles commandaient, et cette Constance Zacharias, qui, après avoir donné le signal du soulèvement dans les plaines de Laconie, se jeta sur Léondari à la tête de cinq cents paysans, et tant d'autres, enfin, dont le sang généreux ne fut point épargné dans cette guerre, pendant laquelle on put voir de quoi étaient capables les descendantes des Hellènes! Ainsi avait fait la veuve de Starkos. Ainsi, sous le seul nom d'Andronika -- n'ayant plus voulu de celui que déshonorait son fils -- se laissa-t-elle emporter dans le mouvement par un irrésistible instinct de représailles autant que par amour de l'indépendance. Comme Bobolina, veuve d'un époux supplicié pour avoir tenté de défendre son pays, comme Modena, comme Zacharias, si elle ne put à ses frais armer des navires ou lever des compagnies de volontaires, du moins paya-t-elle de sa personne au milieu des grands drames de cette insurrection. Dès 1821, Andronika se joignit à ceux des Maniotes que Colocotroni, condamné à mort et réfugié dans les îles Ioniennes, appela à lui, lorsque, le 18 janvier de cette année, il débarqua à Scardamoula. Elle fut de cette première bataille rangée, livrée en Thessalie lorsque Colocotroni attaqua les habitants de Phanari, et ceux de Caritène, réunis aux Turcs sur les bords de la Rhouphia. Elle fut aussi de cette bataille de Valtetsio, du 17 mai, qui amena la déroute de l'armée de Moustapha-bey. Plus particulièrement encore, elle se distingua à ce siège de Tripolitza, où les Spartiates traitaient les Turcs de «lâches Persans», où les Turcs traitaient les Grecs de «faibles lièvres de Laconie»! Mais, cette fois, les lièvres eurent le dessus. Le 5 octobre, la capitale du Péloponnèse, n'ayant pu être débloquée par la flotte turque, dut capituler, et, malgré la convention, fut mise à feu et à sang, pendant trois jours -- ce qui coûta la vie, au dedans comme au dehors, à dix mille Ottomans de tout âge et de tout sexe. L'année suivante, le 4 mars, ce fut pendant un combat naval qu'Andronika, embarquée sous les ordres de l'amiral Miaoulis, vit les vaisseaux turcs s'enfuir, après une lutte de cinq heures, et chercher un refuge au port de Zante. Mais, sur un de ces vaisseaux, elle avait reconnu son fils, qui pilotait l'escadre ottomane à travers le golfe de Patras!... Ce jour-là, sous le coup de cette honte, elle s'élança au plus fort de la mêlée pour y chercher la mort... La mort ne voulut pas d'elle. Et pourtant, Nicolas Starkos devait aller plus loin encore dans cette voie criminelle! Quelques semaines plus tard, ne se joignait-il pas à Kari-Ali qui bombardait la ville de Scio dans l'île de ce nom? N'avait-il pas sa part de ces épouvantables massacres, où périrent vingt-trois mille chrétiens, sans compter quarante-sept mille qui furent vendus comme esclaves sur les marchés de Smyrne? Et l'un des bâtiments qui transporta une partie de ces malheureux aux côtes barbaresques, n'était-il pas commandé par le fils même d'Andronika -- un Grec qui vendait ses frères! Pendant la période suivante, dans laquelle les Hellènes allaient avoir à résister aux armées combinées des Turcs et des Égyptiens, Andronika ne cessa pas un instant d'imiter ces héroïques femmes, dont les noms ont été cités plus haut. Lamentable époque, surtout pour la Morée. Ibrahim venait d'y lancer ses farouches Arabes, plus féroces que les Ottomans. Andronika était de ces quatre mille combattants que Colocotroni, nommé commandant en chef des troupes du Péloponnèse, avait seulement pu réunir autour de lui. Mais Ibrahim, après avoir débarqué onze mille hommes sur la côte messénienne, s'était d'abord occupé de débloquer Coron et Patras; puis, il s'était emparé de Navarin, dont la citadelle devait lui assurer une base d'opérations, et le port lui donner un abri sûr pour sa flotte. Ensuite ce fut Argos qu'il incendia, Tripolitza dont il prit possession -- ce qui lui permit, jusqu'à l'hiver, d'exercer ses ravages à travers les provinces avoisinantes. Plus particulièrement, la Messénie subit ces horribles dévastations. Aussi Andronika dut-elle souvent fuir jusqu'au fond du Magne pour ne pas tomber entre les mains des Arabes. Cependant, elle ne songeait pas à prendre du repos. Peut-on reposer sur une terre opprimée? On la retrouve dans les campagnes de 1825 et de 1826, au combat des défilés de Verga, après lequel Ibrahim recula sur Polyaravos, où les Maniotes du Nord parvinrent à le repousser encore. Puis, elle se joignit aux réguliers du colonel Fabvier, pendant la bataille de Chaidari, au mois de juillet 1826. Là, grièvement blessée, elle ne dut qu'au courage d'un jeune Français, engagé sous le drapeau des Philhellènes, d'échapper aux impitoyables soldats de Kioutagi. Pendant plusieurs mois, la vie d'Andronika fut en péril. Sa constitution robuste la sauva; mais l'année 1826 se termina, sans qu'elle eût retrouvé assez de force pour reprendre part à la lutte. Ce fut dans ces circonstances qu'au mois d'août 1827, elle revint dans les provinces du Magne. Elle voulait revoir sa maison de Vitylo. Un singulier hasard y ramenait son fils le même jour... On sait le résultat de la rencontre d'Andronika avec Nicolas Starkos, et comment ce fut une suprême malédiction qu'elle lui jeta du seuil de la maison paternelle. Et maintenant, n'ayant plus rien qui la retînt au sol natal, Andronika allait continuer à combattre tant que la Grèce n'aurait pas recouvré son indépendance. Les choses en étaient donc à ce point, le 10 mars 1827, au moment où la veuve de Starkos reprenait les routes du Magne pour rejoindre les Grecs du Péloponnèse, qui, pied à pied, disputaient leur territoire aux soldats d'Ibrahim. IV Triste maison d'un riche Pendant que la -Karysta- se dirigeait vers le nord pour une destination connue seulement de son capitaine, il se passait à Corfou un fait qui, pour être d'ordre privé, n'en devait pas moins attirer l'attention publique sur les principaux personnages de cette histoire. On sait que, depuis 1815, par suite des traités qui portent cette date, le groupe des îles Ioniennes avait été placé sous le protectorat de l'Angleterre, après avoir accepté celui de la France jusqu'en 1814.[2] De tout ce groupe qui comprend Cérigo, Zante, Ithaque, Céphalonie, Leucade, Paxos et Corfou, cette dernière île, la plus septentrionale, est aussi la plus importante. C'est l'ancienne Corcyre. Or, une île qui eut pour roi Alcinoüs, l'hôte généreux de Jason et de Médée, qui, plus tard, accueillit le sage Ulysse, après la guerre de Troie, a bien droit à tenir une place considérable dans l'histoire ancienne. Après avoir été en lutte avec les Francs, les Bulgares, les Sarrasins, les Napolitains, ravagée au seizième siècle par Barberousse, protégée au dix- huitième par le comte de Schulembourg, et, à la fin du premier empire, défendue par le général Donzelot, elle était alors la résidence d'un Haut Commissaire anglais. À cette époque, ce Haut Commissaire était sir Frederik Adam, gouverneur des îles Ioniennes. En vue des éventualités que pouvait provoquer la lutte des Grecs contre les Turcs, il avait toujours sous la main quelques frégates destinées à faire la police de ces mers. Et il ne fallait pas moins que des bâtiments de haut bord pour maintenir l'ordre dans cet archipel, livré aux Grecs, aux Turcs, aux porteurs de lettres de marque, sans parler des pirates, n'ayant d'autre commission que celle qu'ils s'arrogeaient de piller à leur convenance les navires de toute nationalité. On rencontrait alors à Corfou un certain nombre d'étrangers, et, plus particulièrement, de ceux qui avaient été attirés, depuis trois ou quatre ans, par les diverses phases de la guerre de l'Indépendance. C'était de Corfou que les uns s'embarquaient pour aller rejoindre. C'était à Corfou que venaient s'installer les autres, auxquels d'excessives fatigues imposaient un repos de quelque temps. Parmi ces derniers, il convient de citer un jeune Français. Passionné pour cette noble cause, depuis cinq ans, il avait pris une part active et glorieuse aux principaux événements dont la péninsule hellénique était le théâtre. Henry d'Albaret, lieutenant de vaisseau de la marine royale, un des plus jeunes officiers de son grade, maintenant en congé illimité, était venu se ranger, dès le début de la guerre, sous le drapeau des Philhellènes français. Âgé de vingt-neuf ans, de taille moyenne, d'une constitution robuste, qui le rendait propre à supporter toutes les fatigues du métier de marin, ce jeune officier, par la grâce de ses manières, la distinction de sa personne, la franchise de son regard, le charme de sa physionomie, la sûreté de ses relations, inspirait dès l'abord une sympathie qu'une plus longue intimité ne pouvait qu'accroître. Henry d'Albaret appartenait à une riche famille, parisienne d'origine. Il avait à peine connu sa mère. Son père était mort à peu près à l'époque de sa majorité, c'est-à-dire deux ou trois ans après sa sortie de l'école navale. Maître d'une assez belle fortune, il n'avait point pensé que ce fût une raison d'abandonner son métier de marin. Au contraire. Il continua donc à suivre cette carrière -- l'une des plus belles qui soient au monde -- et il était lieutenant de vaisseau quand le pavillon grec fut arboré en face du croissant turc dans la Grèce du Nord et le Péloponnèse. Henry d'Albaret n'hésita pas. Comme tant d'autres braves jeunes gens irrésistiblement entraînés par ce mouvement, il accompagna les volontaires que des officiers français allaient guider jusqu'aux confins de l'Europe orientale. Il fut de ces premiers Philhellènes qui versèrent leur sang pour la cause de l'indépendance. Dès l'année 1822, il se trouvait parmi ces glorieux vaincus de Maurocordato, à la fameuse bataille d'Arta, et, parmi les vainqueurs, au premier siège de Missolonghi. Il était là, l'année suivante, quand succomba Marco Botsaris. Pendant l'année 1824, il prit part, non sans éclat, à ces combats maritimes qui vengèrent les Grecs des victoires de Méhémet-Ali. Après la défaite de Tripolitza, en 1825, il commandait un parti de réguliers sous les ordres du colonel Fabvier. En juillet 1826, il se battait à Chaidari, où il sauvait la vie d'Andronika Starkos, que foulaient aux pieds les chevaux de Kioutagi -- bataille terrible dans laquelle les Philhellènes firent d'irréparables pertes. Cependant, Henry d'Albaret ne voulut point abandonner son chef, et, peu de temps après, il le rejoignit à Méthènes. À ce moment, l'Acropole d'Athènes était défendue par le commandant Gouras, ayant quinze cents hommes sous ses ordres. Là, dans cette citadelle, s'étaient réfugiés cinq cents femmes et enfants, qui n'avaient pu fuir au moment où les Turcs s'emparaient de la ville. Gouras avait des vivres pour un an, un matériel de quatorze canons et de trois obusiers, mais les munitions allaient lui manquer. Fabvier résolut alors de ravitailler l'Acropole. Il demanda des hommes de bonne volonté pour le seconder dans cet audacieux projet. Cinq cent trente répondirent à son appel; parmi eux, quarante Philhellènes; parmi ces quarante et à leur tête, Henry d'Albaret. Chacun de ces hardis partisans se munit d'un sac de poudre, et, sous les ordres de Fabvier, ils s'embarquèrent à Méthènes. Le 13 décembre, ce petit corps débarque presque au pied de l'Acropole. Un rayon de lune le signale. La fusillade des Turcs l'accueille. Fabvier crie: «En avant!» Chaque homme, sans abandonner son sac de poudre, qui peut le faire sauter d'un instant à l'autre, franchit le fossé et pénètre dans la citadelle, dont les portes sont ouvertes. Les assiégés repoussent victorieusement les Turcs. Mais Fabvier est blessé, son second est tué, Henry d'Albaret tombe, frappé d'une balle. Les réguliers et leurs chefs étaient maintenant enfermés dans la citadelle avec ceux qu'ils étaient venus secourir si hardiment et qui ne voulaient plus les en laisser sortir. Là, le jeune officier, souffrant d'une blessure qui fort heureusement n'était pas grave, dut partager les misères des assiégés, réduits à quelques rations d'orge pour toute nourriture. Six mois se passèrent, avant que la capitulation de l'Acropole, consentie par Kioutagi, lui rendît la liberté. Ce fut seulement le 5 juin 1827 que Fabvier, ses volontaires et les assiégés purent quitter la citadelle d'Athènes et s'embarquer sur des navires qui les transportèrent à Salamine. Henry d'Albaret, très faible encore, ne voulut point s'arrêter dans cette ville et il fit voile pour Corfou. Là, depuis deux mois, il se refaisait de ses fatigues, en attendant l'heure d'aller reprendre son poste au premier rang, lorsque le hasard vint donner un nouveau mobile à sa vie, qui n'avait été jusqu'alors que la vie d'un soldat. Il y avait à Corfou, à l'extrémité de la Strada Reale, une vieille maison de peu d'apparence, moitié grecque, moitié italienne d'aspect. Dans cette maison demeurait un personnage, qui se montrait peu, mais dont on parlait beaucoup. C'était le banquier Elizundo. Était-ce un sexagénaire ou un septuagénaire, on n'aurait pu le dire. Depuis une vingtaine d'années, il habitait cette sombre demeure, dont il ne sortait guère. Mais, s'il n'en sortait pas, bien des gens de tous pays et de toute condition -- clients assidus de son comptoir -- l'y venaient visiter. Très certainement, il se faisait des affaires considérables dans cette maison de banque, dont l'honorabilité était parfaite. Elizundo passait, d'ailleurs, pour être extrêmement riche. Nul crédit, dans les îles Ioniennes et jusque chez ses confrères dalmates de Zara ou de Raguse, n'aurait pu rivaliser avec le sien. Une traite, acceptée par lui, valait de l'or. Sans doute, il ne se livrait pas imprudemment. Il paraissait même très serré en affaires. Les références, il les lui fallait excellentes, les garanties, il les voulait complètes; mais sa caisse semblait inépuisable. Circonstance à noter, Elizundo faisait presque tout lui-même, n'employant qu'un homme de sa maison, dont il sera parlé plus tard, pour tenir les écritures sans importance. Il était à la fois son propre caissier et son propre teneur de livres. Pas une traite qui ne fût libellée, pas une lettre qui n'eût été écrite de sa main. Aussi, jamais un commis du dehors ne s'était-il assis au bureau du comptoir. Cela ne contribuait pas peu à assurer le secret de ses affaires. Quelle était l'origine de ce banquier? On le disait Illyrien ou Dalmate; mais, à cet égard, on ne savait rien de précis. Muet sur son passé, muet sur son présent, il ne frayait point avec la société corfiote. Lorsque le groupe avait été placé sous le protectorat de la France, son existence était déjà ce qu'elle était restée depuis qu'un gouverneur anglais exerçait son autorité sur les îles Ioniennes. Sans doute, il ne fallait pas prendre à la lettre ce qui se disait de sa fortune, que le bruit public chiffrait par centaines de millions; mais il devait être, il était très riche, bien que son train fût celui d'un homme modeste dans ses besoins et ses goûts. Elizundo était veuf, il l'était même lorsqu'il vint s'établir à Corfou avec une petite fille, alors âgée de deux ans. Maintenant, cette petite fille, qui se nommait Hadjine, en avait vingt-deux, et vivait dans cette demeure, toute aux soins du ménage. Partout, même en ces pays de l'Orient, où la beauté des femmes est incontestée, Hadjine Elizundo eût passé pour remarquablement belle, et cela malgré la gravité de sa physionomie un peu triste. Comment en eût-il été autrement dans ce milieu où s'était écoulé son jeune âge, sans une mère pour la guider, sans une compagne avec laquelle elle pût échanger ses premières pensées de jeune fille? Hadjine Elizundo était de taille moyenne mais élégante. Par son origine grecque, qu'elle tenait de sa mère, elle rappelait le type de ces belles jeunes femmes de Laconie, qui l'emportent sur toutes celles du Péloponnèse. Entre la fille et le père, l'intimité n'était pas et ne pouvait être profonde. Le banquier vivait seul, silencieux, réservé -- un de ces hommes qui détournent le plus souvent la tête et voilent leurs yeux comme si la lumière les blessait. Peu communicatif, aussi bien dans sa vie privée que dans sa vie publique, il ne se livrait jamais, même dans ses rapports avec les clients de sa maison. Comment Hadjine Elizundo eût-elle éprouvé quelque charme à cette existence murée, puisque, entre ces murs, c'est à peine si elle trouvait le coeur d'un père! Heureusement, près d'elle, il y avait un être bon, dévoué, aimant, qui ne vivait que pour sa jeune maîtresse, qui s'attristait de ses tristesses, dont la physionomie s'éclairait s'il la voyait sourire. Toute sa vie tenait dans celle d'Hadjine. À ce portrait, on pourrait croire qu'il s'agit d'un brave et fidèle chien, un de ces «aspirants à l'humanité», a dit Michelet, «un humble ami», a dit Lamartine. Non! ce n'était qu'un homme, mais il eût mérité d'être chien. Il avait vu naître Hadjine, il ne l'avait jamais quittée, il l'avait bercée enfant, il la servait jeune fille. C'était un Grec, nommé Xaris, un frère de lait de la mère d'Hadjine, qui l'avait suivie après son mariage avec le banquier de Corfou. Il était donc depuis plus de vingt ans dans la maison, occupant une situation au-dessus de celle d'un simple serviteur, aidant même Elizundo, lorsqu'il ne s'agissait que de quelques écritures à passer. Xaris, comme certains types de la Laconie, était de haute taille, large d'épaules, d'une force musculaire exceptionnelle. Belle figure, beaux yeux francs, nez long et arqué que soulignaient de superbes moustaches noires. Sur sa tête, la calotte de laine sombre; à sa ceinture, l'élégante fustanelle de son pays. Lorsque Hadjine Elizundo sortait, soit pour les besoins du ménage, soit pour se rendre à l'église catholique de Saint-Spiridion, soit pour aller respirer quelque peu de cet air marin qui n'arrivait guère jusqu'à la maison de la Strada Reale, Xaris l'accompagnait. Bien des jeunes Corfiotes l'avaient ainsi pu voir sur l'Esplanade et même dans les rues du faubourg de Kastradès qui s'étend le long de la baie de ce nom. Plus d'un avait tenté d'arriver jusqu'à son père. Qui n'eût été entraîné par la beauté de la jeune fille, et peut-être aussi par les millions de la maison Elizundo? Mais, à toutes les propositions de ce genre, Hadjine avait répondu négativement. De son côté, le banquier ne s'était jamais entremis pour modifier sa résolution. Et pourtant, l'honnête Xaris eût donné, pour que sa jeune maîtresse fût heureuse en ce monde, toute la part de bonheur auquel un dévouement sans bornes lui donnait droit dans l'autre! Telle était donc cette maison sévère, triste, comme isolée dans un coin de la capitale de l'ancienne Corcyre; tel, cet intérieur au milieu duquel les hasards de sa vie allaient introduire Henry d'Albaret. Ce furent des rapports d'affaires qui s'établirent, tout d'abord, entre le banquier et l'officier français. En quittant Paris, celui-ci avait pris des traites importantes sur la maison Elizundo. Ce fut à Corfou qu'il vint les toucher. Ce fut de Corfou qu'il tira ensuite tout l'argent dont il eut besoin pendant ses campagnes de Philhellène. À plusieurs reprises, il revint dans l'île, et c'est ainsi qu'il fit la connaissance d'Hadjine Elizundo. La beauté de la jeune fille l'avait frappé. Son souvenir le suivit sur les champs de bataille de la Morée et de l'Attique. Après la reddition de l'Acropole, Henry d'Albaret n'eut rien de mieux à faire que de revenir à Corfou. Il était mal remis de sa blessure. Les fatigues excessives du siège avaient altéré sa santé. Là, tout en vivant en dehors de la maison du banquier, il y trouva chaque jour une hospitalité de quelques heures, qu'aucun étranger n'avait pu jusqu'alors obtenir. Il y avait trois mois environ que Henry d'Albaret vivait ainsi. Peu à peu, ses visites à Elizundo, qui ne furent d'abord que des visites d'affaires, devinrent plus intéressées en devenant quotidiennes. Hadjine plaisait beaucoup au jeune officier. Comment ne s'en serait-elle pas aperçue, en le trouvant si assidu près d'elle, tout entier au charme de l'entendre et de la voir! De son côté, ces soins que nécessitait l'état de sa santé fort compromise, elle n'avait point hésité à les lui rendre. Henry d'Albaret ne put se trouver que très bien d'un pareil régime. D'ailleurs, Xaris ne cachait point la sympathie que lui inspirait le caractère si franc, si aimable, d'Henry d'Albaret, auquel il s'attachait, lui, de plus en plus. «Tu as raison, Hadjine, répétait-il souvent à la jeune fille. La Grèce est ta patrie comme elle est la mienne, et il ne faut pas oublier que, si ce jeune officier a souffert, c'est en combattant pour elle! -- Il m'aime!» dit-elle un jour à Xaris. Et cela, la jeune fille le dit avec la simplicité qu'elle mettait en toutes choses. «Eh bien, il faut te laisser aimer! répondit Xaris. Ton père vieillit, Hadjine! Moi, je ne serai pas toujours là!... Où trouverais-tu, dans la vie, un plus sûr protecteur qu'Henry d'Albaret?» Hadjine n'avait rien répondu. Il aurait fallu dire que, si elle se savait aimée, elle aimait aussi. Une réserve toute naturelle lui défendait d'avouer ce sentiment, même à Xaris. Cependant, les choses en étaient là. Ce n'était plus un secret pour personne dans la société corfiote. Avant même qu'il en eût été officiellement question, on parlait du mariage d'Henry d'Albaret et d'Hadfjine Elizundo, comme s'il eût été décidé. Il convient de faire observer que le banquier n'avait point paru regretter les assiduités du jeune officier auprès de sa fille. Ainsi que le disait Xaris, il se sentait vieillir, et rapidement. Quelle que fût la sécheresse de son coeur, il devait craindre qu'Hadjine ne restât seule dans la vie, bien qu'il sût à quoi s'en tenir sur la fortune dont elle hériterait. Cette question d'argent, d'ailleurs, n'avait jamais été pour intéresser Henry d'Albaret. Que la fille du banquier fût riche ou non, cela n'était pas de nature à le préoccuper, même un instant. L'amour qu'il éprouvait pour cette jeune fille prenait naissance dans des sentiments bien autrement élevés, non dans des intérêts vulgaires. C'était pour sa bonté autant que pour sa beauté qu'il l'aimait. C'était pour cette vive sympathie que lui inspirait la situation d'Hadjine dans ce triste milieu. C'était pour la noblesse de ses idées, la grandeur de ses vues, pour l'énergie de coeur dont il la sentait capable, si jamais elle était mise à même de la montrer. Et cela se comprenait bien, lorsque Hadjine parlait de la Grèce opprimée et des efforts surhumains que ses enfants faisaient pour la rendre libre. Sur ce terrain, les deux jeunes gens ne pouvaient se rencontrer que dans le plus complet accord. Aussi, que d'heures émues ils passèrent en causant de toutes ces choses dans cette langue grecque qu'Henry d'Albaret parlait maintenant comme la sienne! Quelle joie intimement partagée, lorsque un succès maritime venait compenser les revers dont la Morée ou l'Attique étaient le théâtre! Il fallut qu'Henry d'Albaret racontât en détail toutes les affaires auxquelles il avait pris part, qu'il redît les noms des nationaux et des étrangers qui s'illustraient dans ces luttes sanglantes, et ceux de ces femmes que, libre d'elle-même, Hadjine Elizundo eût voulu imiter -- Bobolina, Modena, Zacharias, Kaïdos, sans oublier cette courageuse Andronika que le jeune officier avait arrachée au massacre de Chaidari. Et même, un jour, Henry d'Albaret, ayant prononcé le nom de cette femme, Elizundo, qui écoutait cette conversation, fit un mouvement de nature à attirer l'attention de sa fille. «Qu'avez-vous, mon père? demanda-t-elle. -- Rien», répondit le banquier. Puis, s'adressant au jeune officier du ton d'un homme qui veut paraître indifférent à ce qu'il dit: «Vous avez connu cette Andronika? demanda-t-il. -- Oui, monsieur Elizundo. -- Et savez-vous ce qu'elle est devenue? -- Je l'ignore, répondit Henry d'Albaret. Après le combat de Chaidari, je pense qu'elle a dû regagner les provinces du Magne qui est son pays natal. Mais, un jour ou l'autre, je m'attends à la voir reparaître sur les champs de bataille de la Grèce... -- Oui! ajouta Hadjine, là où il faut être!» Pourquoi Elizundo avait-il fait cette question à propos d'Andronika? Personne ne le lui demanda. Il n'eût certainement répondu que d'une façon évasive. Mais cela ne laissa pas de préoccuper sa fille, peu au courant des relations du banquier. Pouvait-il donc y avoir un lien quelconque entre son père et cette Andronika qu'elle admirait? D'ailleurs, en ce qui concernait la guerre de l'Indépendance, Elizundo était d'une absolue réserve. À quel parti allaient ses voeux, aux oppresseurs ou aux opprimés? Il eût été difficile de le dire -- si tant est qu'il fût homme à faire des voeux pour quelqu'un ou pour quelque chose. Ce qui était certain, c'est que son courrier lui apportait au moins autant de lettres expédiées de la Turquie que de la Grèce. Mais, il importe de le répéter, bien que le jeune officier se fût dévoué à la cause des Hellènes, Elizundo ne lui en avait pas moins fait bon accueil dans sa maison. Cependant, Henry d'Albaret ne pouvait y prolonger son séjour. Remis maintenant de ses fatigues, il était décidé à faire jusqu'au bout ce qu'il considérait comme un devoir. Il en parlait souvent à la jeune fille. «C'est votre devoir, en effet! lui répondait Hadjine. Quelque douleur que puisse me causer votre départ, Henry, je comprends que vous devez rejoindre vos compagnons d'armes! Oui! tant que la Grèce n'aura pas retrouvé son indépendance, il faut lutter pour elle! -- Je partirai, Hadjine, je vais partir! dit un jour Henry d'Albaret. Mais, si je pouvais emporter avec moi la certitude que vous m'aimez comme je vous aime... -- Henry, je n'ai aucun motif de cacher les sentiments que vous m'inspirez, répondit Hadjine. Je ne suis plus une enfant, et c'est avec le sérieux qui convient que j'envisage l'avenir. J'ai foi en vous, ajouta-t-elle en lui tendant les mains, ayez foi en moi! Telle vous me laisserez en partant, telle vous me retrouverez au retour!» Henry d'Albaret avait pressé la main que lui donnait Hadjine comme gage de ses sentiments. «Je vous remercie de toute mon âme! répondit-il. Oui! nous sommes bien l'un à l'autre... déjà! Et si notre séparation n'en est que plus pénible, du moins emporterai-je cette assurance avec moi que je suis aimé de vous!... Mais, avant mon départ, Hadjine, je veux avoir parlé à votre père!... Je veux être certain qu'il approuve notre amour, et qu'aucun obstacle ne viendra de lui... -- Vous agirez sagement, Henry, répondit la jeune fille. Ayez sa promesse comme vous avez la mienne!» Et Henry d'Albaret ne dut pas tarder à le faire, car il s'était décidé à reprendre du service sous le colonel Fabvier. En effet, les choses allaient de mal en pis pour la cause de l'indépendance. La convention de Londres n'avait encore produit aucun effet utile, et l'on pouvait se demander si les puissances ne s'en tiendraient pas, vis-à-vis du sultan, à des observations purement officieuses, et par conséquent toutes platoniques. D'ailleurs, les Turcs, infatués de leurs succès, paraissaient assez peu disposés à rien céder de leurs prétentions. Bien que deux escadres, l'une anglaise, commandée par l'amiral Codrington, l'autre française, sous les ordres de l'amiral de Rigny, parcourussent alors la mer Égée, et, bien que le gouvernement grec fût venu s'installer à Égine pour y délibérer dans de meilleures conditions de sécurité, les Turcs faisaient preuve d'une opiniâtreté qui les rendait redoutables. On le comprenait, du reste, en voyant toute une flotte de quatre- vingt-douze navires ottomans, égyptiens et tunisiens, que la vaste rade de Navarin venait de recevoir à la date du 7 septembre. Cette flotte portait un immense approvisionnement qu'Ibrahim allait prendre pour subvenir aux besoins d'une expédition qu'il préparait contre les Hydriotes. Or, c'était à Hydra qu'Henry d'Albaret avait résolu de rejoindre le corps des volontaires. Cette île, située à l'extrémité de l'Argolide, est l'une des plus riches de l'Archipel. De son sang, de son argent, après avoir tant fait pour la cause des Hellènes que défendaient ses intrépides marins, Tombasis, Miaoulis, Tsamados, si redoutés des capitans turcs, elle se voyait alors menacée des plus terribles représailles. Henry d'Albaret ne pouvait donc tarder à quitter Corfou, s'il voulait devancer à Hydra les soldats d'Ibrahim. Aussi, son départ fut-il définitivement fixé au 21 octobre. Quelques jours avant, ainsi que cela avait été convenu, le jeune officier vint trouver Elizundo et lui demanda la main de sa fille. Il ne lui cacha pas qu'Hadjine serait heureuse qu'il voulût bien approuver sa démarche. D'ailleurs, il ne s'agissait que d'obtenir son assentiment. Le mariage ne serait célébré qu'au retour d'Henry d'Albaret. Son absence, il l'espérait du moins, ne pouvait plus être de longue durée. Le banquier connaissait la situation du jeune officier, l'état de sa fortune, la considération dont jouissait sa famille en France. Il n'avait donc point à provoquer d'explication à cet égard. De son côté, son honorabilité était parfaite, et jamais le moindre bruit défavorable n'avait couru sur sa maison. Au sujet de sa propre fortune, comme Henry d'Albaret ne lui en parla même pas, il garda le silence. Quant à la proposition elle-même, Elizundo répondit qu'elle lui agréait. Ce mariage ne pouvait que le rendre heureux, puisqu'il devait faire le bonheur de sa fille. Tout cela fut dit assez froidement, mais l'important était que cela eût été dit. Henry d'Albaret avait maintenant la parole d'Elizundo, et, en échange, le banquier reçut de sa fille un remerciement qu'il prit avec sa réserve accoutumée. Tout semblait donc aller pour la plus grande satisfaction des deux jeunes gens, et, il faut ajouter, pour le plus parfait contentement de Xaris. Cet excellent homme pleura comme un enfant, et il eût volontiers pressé le jeune officier sur sa poitrine! Cependant, Henry d'Albaret n'avait plus que peu de temps à rester près d'Hadjine Elizundo. C'était sur un brick levantin qu'il avait pris la résolution de s'embarquer, et ce brick devait quitter Corfou, le 21 du mois, à destination d'Hydra. Ce que furent ces derniers jours qui se passèrent dans la maison de la Strada Reale, on le devine sans qu'il soit nécessaire d'y insister. Henry d'Albaret et Hadjine ne se quittèrent pas d'une heure. Ils causaient longuement dans la salle basse, au rez-de- chaussée de la triste habitation. La noblesse de leurs sentiments donnait à ces entretiens un charme pénétrant qui en adoucissait la note un peu sérieuse. L'avenir, ils se disaient qu'il était à eux, si le présent, pour ainsi dire, leur échappait encore. Ce fut donc ce présent qu'ils voulurent envisager avec sang-froid. Tous deux en calculèrent les chances, bonnes ou mauvaises, mais sans découragement, sans faiblesse. Et, en parlant ainsi, ils ne cessaient de s'exalter pour cette cause, à laquelle Henry d'Albaret allait encore se dévouer. Un soir, le 20 octobre, pour la dernière fois, ils se redisaient ces choses, mais avec plus d'émotion peut-être. C'était le lendemain que le jeune officier devait partir. Soudain, Xaris entra dans la salle. Il ne pouvait parler. Il était haletant. Il avait couru, et quelle course! En quelques minutes, ses robustes jambes l'avaient ramené, à travers toute la ville, depuis la citadelle jusqu'à l'extrémité de la Strada Reale. «Eh bien, que veux-tu?... Qu'as-tu, Xaris?... Pourquoi cette émotion?... demanda Hadjine. -- Ce que j'ai... ce que j'ai!... Une nouvelle!... Une importante... une grave nouvelle! -- Parlez!... parlez!... Xaris! dit à son tour Henry d'Albaret, ne sachant s'il devait se réjouir ou s'inquiéter. -- Je ne peux pas!... Je ne peux pas! répondait Xaris, que son émotion étranglait positivement. -- S'agit-il donc d'une nouvelle de la guerre? demanda la jeune fille, en lui prenant la main. -- Oui!... Oui! -- Mais parle donc!... répétait-elle. Parle donc, mon bon Xaris!... Qu'y a-t-il? C'est ainsi qu'Henry d'Albaret et Hadjine apprirent la nouvelle de la bataille navale du 20 octobre. Le banquier Elizundo venait d'entrer dans la salle, au bruit de cet envahissement de Xaris. Lorsqu'il sut ce dont il s'agissait, ses lèvres se serrèrent involontairement, son front se contracta, mais il ne témoigna ni satisfaction ni déplaisir, tandis que les deux jeunes gens laissaient franchement déborder leur coeur. La nouvelle de la bataille de Navarin venait, en effet, d'arriver à Corfou. À peine se fut-elle répandue dans toute la ville qu'on en connut presque aussitôt les détails, apportés télégraphiquement par les appareils aériens de la côte albanaise. Les escadres anglaise et française, auxquelles s'était réunie l'escadre russe, comprenant vingt-sept vaisseaux et douze cent soixante-seize canons, avaient attaqué la flotte ottomane en forçant les passes de la rade de Navarin. Bien que les Turcs fussent supérieurs en nombre, puisqu'ils comptaient soixante vaisseaux de toute grandeur, armés de dix-neuf cent quatre-vingt- quatorze canons, ils venaient d'être vaincus. Plusieurs de leurs navires avaient coulé ou sauté avec un grand nombre d'officiers et de matelots. Ibrahim ne pouvait donc plus rien attendre de la marine du sultan pour l'aider dans son expédition contre Hydra. C'était là un fait d'une importance considérable. En effet, il devait être le point de départ d'une nouvelle période pour les affaires de Grèce. Bien que les trois puissances fussent décidées d'avance à ne point tirer parti de cette victoire en écrasant la Porte, il paraissait certain que leur accord finirait par arracher le pays des Hellènes à la domination ottomane, certain aussi que, dans un temps plus ou moins court, l'autonomie du nouveau royaume serait faite. Ainsi en jugea-t-on dans la maison du banquier Elizundo. Hadjine, Henry d'Albaret, Xaris, avaient battu des mains. Leur joie trouva un écho dans toute la ville. C'était l'indépendance que les canons de Navarin venaient d'assurer aux enfants de la Grèce. Et tout d'abord, les desseins du jeune officier furent absolument modifiés par cette victoire des puissances alliées, ou plutôt -- car l'expression est meilleure -- par cette défaite de la marine turque. Par suite, Ibrahim devait renoncer à entreprendre la campagne qu'il méditait contre Hydra. Aussi n'en fut-il plus question. De là, un changement dans les projets formés par Henry d'Albaret avant cette date du 20 octobre. Il n'était plus nécessaire qu'il allât rejoindre les volontaires accourus à l'aide des Hydriotes. Il résolut donc d'attendre à Corfou les événements qui allaient être la conséquence naturelle de cette bataille de Navarin. Quoi qu'il en fût, le sort de la Grèce ne pouvait plus être douteux. L'Europe ne la laisserait pas écraser. Avant peu, dans toute la péninsule hellénique, le croissant aurait cédé la place au drapeau de l'indépendance. Ibrahim, déjà réduit à occuper le centre et les villes littorales du Péloponnèse, serait enfin contraint à les évacuer. Dans ces conditions, sur quel point de la péninsule se fût dirigé Henry d'Albaret? Sans doute, le colonel Fabvier se préparait à quitter Mitylène pour aller faire campagne contre les Turcs dans l'île de Scio: mais ses préparatifs n'étaient pas achevés, et ils ne le seraient pas avant quelque temps. Il n'y avait donc pas lieu de songer à un départ immédiat. C'est ainsi que le jeune officier jugea la situation. C'est ainsi qu'Hadjine la jugea avec lui. Donc plus aucun motif pour remettre le mariage. Elizundo, d'ailleurs, ne fit aucune objection à ce qu'il s'accomplît sans retard. Aussi, sa date fut-elle fixée à dix jours de là, c'est-à-dire à la fin du mois d'octobre. Il est inutile d'insister sur les sentiments que l'approche de leur union fit naître dans le coeur des deux fiancés. Plus de départ pour cette guerre dans laquelle Henry d'Albaret pouvait laisser la vie! Plus rien de cette attente douloureuse pendant laquelle Hadjine eût compté les jours et les heures! Xaris, s'il est possible, était encore le plus heureux de toute la maison. Il se fût agi de son propre mariage que sa joie n'aurait pas été plus débordante. Il n'était pas jusqu'au banquier dont, malgré sa froideur habituelle, la satisfaction ne fût visible. C'était l'avenir de sa fille assuré. On convint que les choses seraient faites simplement, et il parut inutile que la ville entière fût invitée à cette cérémonie. Ni Hadjine, ni Henry d'Albaret n'étaient de ceux qui veulent tant de témoins à leur bonheur. Mais cela nécessitait toujours quelques préparatifs, dont ils s'occupèrent sans ostentation. On était au 23 octobre. Il n'y avait plus que sept jours à attendre avant la célébration du mariage. Il ne semblait donc pas qu'il pût y avoir d'obstacle à redouter, de retard à craindre. Et pourtant, un fait se produisit qui aurait très vivement inquiété Hadjine et Henry d'Albaret, s'ils en eussent eu connaissance. Ce jour-là, dans son courrier du matin, Elizundo trouva une lettre, dont la lecture lui porta un coup inattendu. Il la froissa, il la déchira, il la brûla même -- ce qui dénotait un trouble profond chez un homme aussi maître de lui que le banquier. Et l'on aurait pu l'entendre murmurer ces mots: «Pourquoi cette lettre n'est-elle pas arrivée huit jours plus tard. Maudit soit celui qui l'a écrite!» V La côte messénienne Pendant toute la nuit, après avoir quitté Vitylo, la -Karysta- s'était dirigée vers le sud-ouest, de manière à traverser obliquement le golfe de Coron. Nicolas Starkos était redescendu dans sa cabine, et il ne devait pas reparaître avant le lever du jour. Le vent était favorable -- une de ces fraîches brises du sud-est qui règnent généralement dans ces mers, à la fin de l'été et au commencement du printemps, vers l'époque des solstices, lorsque se résolvent en pluie les vapeurs de la Méditerranée. Au matin, le cap Gallo fut doublé à l'extrémité de la Messénie, et les derniers sommets du Taygète, qui délimitent ses flancs abrupts, se noyèrent bientôt dans la buée du soleil levant. Lorsque la pointe du cap eut été dépassée, Nicolas Starkos reparut sur le pont de la sacolève. Son premier regard se porta vers l'est. La terre du Magne n'était plus visible. De ce côté maintenant, se dressaient les puissants contreforts du mont Hagios-Dimitrios, un peu en arrière du promontoire. Un instant, le bras du capitaine se tendit dans la direction du Magne. Était-ce un geste de menace? Était-ce un éternel adieu jeté à sa terre natale? Qui l'eût pu dire? Mais il n'avait rien de bon, le regard que lancèrent à ce moment les yeux de Nicolas Starkos! La sacolève, bien appuyée sous ses voiles carrées et sous ses voiles latines, prit les amures à tribord et commença à remonter dans le nord-ouest. Mais, comme le vent venait de terre, la mer se prêtait à toutes les conditions d'une navigation rapide. La -Karysta- laissa sur la gauche les îles Oenusses, Cabrera, Sapienza et Venetico; puis, elle piqua droit à travers la passe, entre Sapienza et la terre, de manière à venir en vue de Modon. Devant elle se développait alors la côte messénienne avec le merveilleux panorama de ses montagnes, qui présentent un caractère volcanique très marqué. Cette Messénie était destinée à devenir, après la constitution définitive du royaume, un des treize nômes ou préfectures, dont se compose la Grèce moderne, en y comprenant les îles Ioniennes. Mais à cette époque, ce n'était encore qu'un des nombreux théâtres de la lutte, tantôt aux mains d'Ibrahim, tantôt aux mains des Grecs, suivant le sort des armes, comme elle fut autrefois le théâtre de ces trois guerres de Messénie, soutenues contre les Spartiates, et qu'illustrèrent les noms d'Aristomène et d'Épaminondas. Cependant, Nicolas Starkos, sans prononcer une seule parole, après avoir vérifié au compas la direction de la sacolève et observé l'apparence du temps, était allé s'asseoir à l'arrière. Sur ces entrefaites, différents propos s'échangèrent à l'avant entre l'équipage de la -Karysta- et les dix hommes embarqués la veille à Vitylo -- en tout une vingtaine de marins, avec un simple maître pour les commander sous les ordres du capitaine. Il est vrai, le second de la sacolève n'était pas à bord en ce moment. Et voici ce qui se dit à propos de la destination actuelle de ce petit bâtiment, puis de la direction qu'il suivait en remontant les côtes de la Grèce. Il va de soi que les demandes étaient faites par les nouveaux et les réponses par les anciens de l'équipage. «Il ne parle pas souvent, le capitaine Starkos! -- Le plus rarement possible; mais quand il parle, il parle bien, et il n'est que temps de lui obéir! -- Et où va la -Karysta-? -- On ne sait jamais où va la Karysta. -- Par le diable! nous nous sommes engagés de confiance, et peu importe, après tout! -- Oui! et soyez sûrs que là où le capitaine nous mène, c'est là qu'il faut aller! -- Mais ce n'est pas avec ses deux petites caronades de l'avant que la -Karysta- peut se hasarder à donner la chasse aux bâtiments de commerce de l'Archipel! -- Aussi n'est-elle point destinée à écumer les mers! Le capitaine Starkos a d'autres navires, ceux-là bien armés, bien équipés pour la course! La -Karysta-, c'est comme qui dirait son yacht de plaisance! Aussi, voyez quel petit air elle vous a, auquel les croiseurs français, anglais, grecs ou turcs, se laisseront parfaitement attraper! -- Mais les parts de prise?... 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000