L'archipel en feu
Par
Jules Verne
(1884)
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I
Navire au large
Le 18 octobre 1827, vers cinq heures du soir, un petit bâtiment
levantin serrait le vent pour essayer d'atteindre avant la nuit le
port de Vitylo, à l'entrée du golfe de Coron.
Ce port, l'ancien Oetylos d'Homère, est situé dans l'une de ces
trois profondes indentations qui découpent, sur la mer Ionienne et
sur la mer Égée, cette feuille de platane, à laquelle on a très
justement comparé la Grèce méridionale. Sur cette feuille se
développe l'antique Péloponnèse, la Morée de la géographie
moderne. La première de ces dentelures, à l'ouest, c'est le golfe
de Coron, ouvert entre la Messénie et le Magne; la seconde, c'est
le golfe de Marathon, qui échancre largement le littoral de la
sévère Laconie; le troisième, c'est le golfe de Nauplie, dont les
eaux séparent cette Laconie de l'Argolide.
Au premier de ces trois golfes appartient le port de Vitylo.
Creusé à la lisière de sa rive orientale, au fond d'une anse
irrégulière, il occupe les premiers contreforts maritimes du
Taygète, dont le prolongement orographique forme l'ossature de ce
pays du Magne. La sûreté de ses fonds, l'orientation de ses
passes, les hauteurs qui le couvrent, en font l'un des meilleurs
refuges d'une côte incessamment battue par tous les vents de ces
mers méditerranéennes.
Le bâtiment, qui s'élevait, au plus près, contre une assez fraîche
brise de nord-nord-ouest, ne pouvait être visible des quais de
Vitylo. Une distance de six à sept milles l'en séparait encore.
Bien que le temps fût très clair, c'est à peine si la bordure de
ses plus hautes voiles se découpait sur le fond lumineux de
l'extrême horizon.
Mais ce qui ne pouvait se voir d'en bas pouvait se voir d'en haut,
c'est-à-dire du sommet de ces crêtes qui dominent le village.
Vitylo est construit en amphithéâtre sur d'abruptes roches que
défend l'ancienne acropole de Kélapha. Au-dessus se dressent
quelques vieilles tours en ruine, d'une origine postérieure à ces
curieux débris d'un temple de Sérapis, dont les colonnes et les
chapiteaux d'ordre ionique ornent encore l'église de Vitylo. Près
de ces tours s'élèvent aussi deux ou trois petites chapelles peu
fréquentées, desservies par des moines.
Ici, il convient de s'entendre sur ce mot «desservies» et même sur
cette qualification de «moine», appliquée aux caloyers de la côte
messénienne. L'un d'eux, d'ailleurs, qui venait de quitter sa
chapelle, va pouvoir être jugé d'après nature.
À cette époque, la religion, en Grèce, était encore un singulier
mélange des légendes du paganisme et des croyances du
christianisme. Bien des fidèles regardaient les déesses de
l'antiquité comme des saintes de la religion nouvelle.
Actuellement même, ainsi que l'a fait remarquer M. Henry Belle,
«ils amalgament les demi-dieux avec les saints, les farfadets des
vallons enchantés avec les anges du paradis, invoquant aussi bien
les sirènes et les furies que la Panagia». De là, certaines
pratiques bizarres, des anomalies qui font sourire, et, parfois,
un clergé fort empêché de débrouiller ce chaos peu orthodoxe.
Pendant le premier quart de ce siècle, surtout -- il y a quelque
cinquante ans, époque à laquelle s'ouvre cette histoire -- le
clergé de la péninsule hellénique était plus ignorant encore, et
les moines, insouciants, naïfs, familiers, «bons enfants,»
paraissaient assez peu aptes à diriger des populations
naturellement superstitieuses.
Si même ces caloyers n'eussent été qu'ignorants! Mais, en
certaines parties de la Grèce, surtout dans les régions sauvages
du Magne, mendiants par nature et par nécessité, grands
quémandeurs de drachmes que leur jetaient parfois de charitables
voyageurs, n'ayant pour toute occupation que de donner à baiser
aux fidèles quelque apocryphe image de saint ou d'entretenir la
lampe d'une niche de sainte, désespérés du peu de rendement des
dîmes, confessions, enterrements et baptêmes, ces pauvres gens,
recrutés d'ailleurs dans les plus basses classes, ne répugnaient
point à faire le métier de guetteurs -- et quels guetteurs! --
pour le compte des habitants du littoral.
Aussi, les marins de Vitylo, étendus sur le port à la façon de ces
lazzaroni auxquels il faut des heures pour se reposer d'un travail
de quelques minutes, se levèrent-ils, lorsqu'ils virent un de
leurs caloyers descendre rapidement vers le village, en agitant
les bras.
C'était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans, non seulement
gros, mais gras de cette graisse que produit l'oisiveté, et dont
la physionomie rusée ne pouvait inspirer qu'une médiocre
confiance.
«Eh! qu'y a-t-il, père, qu'y a-t-il?» s'écria l'un des marins, en
courant vers lui.
Le Vitylien parlait de ce ton nasillard qui ferait croire que
Nason a été un des ancêtres des Hellènes, et dans ce patois
maniote, où le grec, le turc, l'italien et l'albanais se
mélangent, comme s'il eût existé au temps de la tour de Babel.
«Est-ce que les soldats d'Ibrahim ont envahi les hauteurs du
Taygète? demanda un autre marin, en faisant un geste d'insouciance
qui marquait assez peu de patriotisme.
-- À moins que ce ne soient des Français, dont nous n'avons que
faire! répondit le premier interlocuteur.
-- Ils se valent!» répliqua un troisième.
Et cette réponse indiquait combien la lutte, alors dans sa plus
terrible période, n'intéressait que légèrement ces indigènes de
l'extrême Péloponnèse, bien différents des Maniotes du Nord, qui
marquèrent si brillamment dans la guerre de l'Indépendance. Mais
le gros caloyer ne pouvait répliquer ni à l'un ni à l'autre. Il
s'était essoufflé à descendre les rapides rampes de la falaise. Sa
poitrine d'asthmatique haletait. Il voulait parler, il n'y
parvenait pas. Au moins, l'un de ses ancêtres en Hellade, le
soldat de Marathon, avant de tomber mort, avait-il pu prononcer la
victoire de Miltiade. Mais il ne s'agissait plus de Miltiade ni de
la guerre des Athéniens et des Perses. C'étaient à peine des
Grecs, ces farouches habitants de l'extrême pointe du Magne.
«Eh! parle donc, père, parle donc!» s'écria un vieux marin, nommé
Gozzo, plus impatient que les autres, comme s'il eût deviné ce que
venait annoncer le moine.
Celui-ci parvint enfin à reprendre haleine. Puis, tendant la main
vers l'horizon:
«Navire en vue!» dit-il.
Et, sur ces mots, tous les fainéants de se redresser, de battre
des mains, de courir vers un rocher qui dominait le port. De là,
leur regard pouvait embrasser la pleine mer sur un plus vaste
secteur.
Un étranger aurait pu croire que ce mouvement était provoqué par
l'intérêt que tout navire, arrivant du large, doit naturellement
inspirer à des marins fanatiques des choses de la mer. Il n'en
était rien, ou, plutôt, si une question d'intérêt pouvait
passionner ces indigènes, c'était à un point de vue tout spécial.
En effet, au moment où s'écrit -- non au moment où se passait
cette histoire -- le Magne est encore un pays à part au milieu de
la Grèce, redevenue royaume indépendant de par la volonté des
puissances européennes, signataires du traité d'Andrinople de
1829. Les Maniotes, ou tout au moins ceux de ce nom qui vivent sur
ces pointes allongées entre les golfes, sont restés à demi
barbares, plus soucieux de leur liberté propre que de la liberté
de leur pays. Aussi cette langue extrême de la Morée inférieure a-
t-elle été, de tout temps, presque impossible à réduire. Ni les
janissaires turcs, ni les gendarmes grecs n'ont pu en avoir
raison. Querelleurs, vindicatifs, se transmettant, comme les
Corses, des haines de familles, qui ne peuvent s'éteindre que dans
le sang, pillards de naissance et pourtant hospitaliers,
assassins, lorsque le vol exige l'assassinat, ces rudes
montagnards ne s'en disent pas moins les descendants directs des
Spartiates; mais, enfermés dans ces ramifications du Taygète, où
l'on compte par milliers de ces petites citadelles ou «pyrgos»
presque inaccessibles, ils jouent trop volontiers le rôle
équivoque de ces routiers du moyen âge dont les droits féodaux
s'exerçaient à coups de poignard et d'escopette.
Or, si les Maniotes, à l'heure qu'il est, sont encore des demi-
sauvages, il est aisé de s'imaginer ce qu'ils devaient être, il y
a cinquante ans. Avant que les croisières des bâtiments à vapeur
n'eussent singulièrement enrayé leurs déprédations sur mer,
pendant le premier tiers du ce siècle, ce furent bien les plus
déterminés pirates que les navires de commerce pussent redouter
sur toutes les Échelles du Levant.
Et précisément, le port de Vitylo, par sa situation à l'extrémité
du Péloponnèse, à l'entrée de deux mers, par sa proximité de l'île
de Cérigotto, chère aux forbans, était bien placé pour s'ouvrir à
tous ces malfaiteurs qui écumaient l'Archipel et les parages
voisins de la Méditerranée. Le point de concentration des
habitants de cette partie du Magne portait plus spécialement alors
le nom de pays de Kakovonni, et les Kakovonniotes, à cheval sur
cette pointe que termine le cap Matapan, se trouvaient à l'aise
pour opérer. En mer, ils attaquaient les navires. À terre, ils les
attiraient par de faux signaux. Partout, ils les pillaient et les
brûlaient. Que leurs équipages fussent turcs, maltais, égyptiens,
grecs même, peu importait: ils étaient impitoyablement massacrés
ou vendus comme esclaves sur les côtes barbaresques. La besogne
venait-elle à chômer, les caboteurs se faisaient-ils rares dans
les parages du golfe de Coron ou du golfe de Marathon, au large de
Cérigo ou du cap Gallo, des prières publiques montaient vers le
Dieu des tempêtes, afin qu'il daignât mettre au plein quelque
bâtiment de fort tonnage et de riche cargaison. Et les caloyers ne
se refusaient point à ces prières, pour le plus grand profit de
leurs fidèles.
Or, depuis quelques semaines, le pillage n'avait pas donné. Aucun
bâtiment n'était venu atterrir sur les rivages du Magne. Aussi,
fut-ce comme une explosion de joie, lorsque le moine eut laissé
échapper ces mots, entrecoupés de halètements asthmatiques:
«Navire en vue!»
Presque aussitôt se firent entendre les battements sourds de la
simandre, sorte de cloche de bois à lame de fer, en usage dans ces
provinces, où les Turcs ne permettent pas l'emploi des cloches de
métal. Mais ces lugubres complaintes suffisaient à rassembler une
population avide, hommes, femmes, enfants, chiens féroces et
redoutés, tous également propres au pillage et au massacre.
Cependant les Vityliens, réunis sur le haut rocher, discutaient à
grands cris. Qu'était ce bâtiment signalé par le caloyer?
Avec la brise de nord-nord-ouest qui fraîchissait à la tombée de
la nuit, ce navire, bâbord amures, filait rapidement. Il pouvait
même se faire qu'il enlevât le cap Matapan à la bordée. D'après sa
direction, il semblait venir des parages de la Crète. Sa coque
commençait à se montrer au-dessus du sillage blanc qu'il laissait
après lui; mais l'ensemble de ses voiles ne formait encore qu'une
masse confuse à l'oeil. Il était donc difficile de reconnaître à
quel genre de bâtiment il appartenait. De là, des propos qui se
contredisaient d'une minute à l'autre.
«C'est un chébec! disait l'un des marins. Je viens de voir les
voiles carrées de son mât de misaine!
-- Eh non! répondait un autre, c'est une pinque! Voyez son arrière
relevé et le renflement de son étrave!
-- Chébec ou pinque! Eh! qui prétendrait pouvoir les distinguer
l'un de l'autre à pareille distance?
-- Ne serait-ce pas plutôt une polacre à voiles carrées? fit
observer un autre marin, qui s'était fait une longue-vue de ses
deux mains à demi fermées.
-- Que Dieu nous vienne en aide! répondit le vieux Gozzo. Polacre,
chébec ou pinque, ce sont autant de trois-mâts, et mieux valent
trois mâts que deux, lorsqu'il s'agit d'atterrir sur nos parages
avec une bonne cargaison de vins de Candie ou d'étoffes de
Smyrne!»
Sur cette observation judicieuse, on regarda plus attentivement
encore. Le navire se rapprochait et grossissait peu à peu; mais,
précisément parce qu'il serrait le vent de très près, on ne
pouvait l'apercevoir par le travers. Il eût donc été malaisé de
dire s'il portait deux ou trois mâts, c'est-à-dire si l'on pouvait
espérer que son tonnage fût ou non considérable.
«Eh! la misère est pour nous et le diable s'en mêle! dit Gozzo, en
lançant un de ces jurons polyglottes dont il accentuait toutes ses
phrases. Nous n'aurons là qu'une felouque...
-- Ou même un speronare!» s'écria le caloyer, non moins
désappointé que ses ouailles.
Si des cris de désappointement accueillirent ces deux
observations, il est inutile d'y insister. Mais, quel que fût ce
bâtiment, on pouvait déjà estimer qu'il ne devait pas jauger plus
de cent à cent vingt tonneaux. Après tout, peu importait que sa
cargaison ne fût pas énorme, si elle était riche. Il y a de ces
simples felouques, de ces speronares même, qui sont chargés de vin
précieux, d'huiles fines ou de tissus de prix. Dans ce cas, ils
valent la peine d'être attaqués et rapportent gros pour une mince
besogne! Il ne fallait donc pas encore désespérer. D'ailleurs les
anciens de la bande, très entendus en cette matière, trouvaient à
ce bâtiment une certaine allure élégante, qui prévenait en sa
faveur.
Cependant, le soleil commençait à disparaître derrière l'horizon
dans l'ouest de la mer Ionienne; mais le crépuscule d'octobre
devait laisser assez de lumière, pendant une heure encore, pour
que ce navire pût être reconnu avant la nuit close. D'ailleurs,
après avoir doublé le cap Matapan, il venait d'arriver de deux
quarts afin de mieux ouvrir l'entrée du golfe, et il se présentait
dans de meilleures conditions au regard des observateurs.
Aussi, ce mot: sacolève! s'échappa-t-il, un instant après, de la
bouche du vieux Gozzo.
«Une sacolève!» s'écrièrent ses compagnons, dont le
désappointement se traduisit par une bordée de jurons.
Mais, à ce sujet, il n'y eut aucune discussion, parce qu'il n'y
avait pas d'erreur possible. Le navire, qui manoeuvrait à l'entrée
du golfe de Coron, était bien une sacolève. Après tout, ces gens
de Vitylo avaient tort de crier à la malchance. Il n'est pas rare
de trouver quelque cargaison précieuse à bord de ces sacolèves.
On appelle ainsi un bâtiment levantin de médiocre tonnage, dont la
tonture, c'est-à-dire la courbe du pont, s'accentue légèrement en
se relevant vers l'arrière. Il grée sur ses trois mâts à pibles
des voiles auriques. Son grand mât, très incliné sur l'avant et
placé au centre, porte une voile latine, une fortune, un hunier
avec un perroquet volant. Deux focs à l'avant, deux voiles en
pointe sur les deux mâts inégaux de l'arrière, complètent sa
voilure, qui lui donne un singulier aspect. Les peintures vives de
sa coque, l'élancement de son étrave, la variété de sa mâture, la
coupe fantaisiste de ses voiles, en font un des plus curieux
spécimens de ces gracieux navires qui louvoient par centaines dans
les étroits parages de l'Archipel. Rien de plus élégant que ce
léger bâtiment, se couchant et se redressant à la lame, se
couronnant d'écume, bondissant sans effort, semblable à quelque
énorme oiseau, dont les ailes eussent rasé la mer, qui brasillait
alors sous les derniers rayons du soleil.
Bien que la brise tendît à fraîchir et que le ciel se couvrît
d'»échillons» -- nom que les Levantins donnent à certains nuages
de leur ciel -- la sacolève ne diminuait rien de sa voilure. Elle
avait même conservé son perroquet volant, qu'un marin moins
audacieux eût certainement amené. Évidemment, c'était dans
l'intention d'atterrir, le capitaine ne se souciant pas de passer
la nuit sur une mer déjà dure et qui menaçait de grossir encore.
Mais, si, pour les marins de Vitylo il n'y avait plus aucun doute
sur ce point que la sacolève donnait dans le golfe, ils ne
laissaient pas de se demander si ce serait à destination de leur
port.
«Eh! s'écria l'un d'eux, on dirait qu'elle cherche toujours à
pincer le vent au lieu d'arriver!
-- Le diable la prenne à sa remorque! répliqua un autre. Va-t-elle
donc virer et reprendre un bord au large?
-- Est-ce qu'elle ferait route pour Coron?
-- Ou pour Kalamata?»
Ces deux hypothèses étaient également admissibles. Coron est un
port de la côte maniote assez fréquenté par les navires de
commerce du Levant, et il s'y fait une importante exportation des
huiles de la Grèce du sud. De même pour Kalamata, située au fond
du golfe, dont les bazars regorgent de produits manufacturés,
étoffes ou poteries, que lui envoient les divers États de l'Europe
occidentale. Il était donc possible que la sacolève fût chargée
pour l'un de ces deux ports -- ce qui eût fort déconcerté ces
Vityliens, en quête de déprédations et pillages.
Pendant qu'elle était observée avec une attention si peu
désintéressée, la sacolève filait rapidement. Elle ne tarda pas à
se trouver à la hauteur de Vitylo. Ce fut l'instant où son sort
allait se décider. Si elle continuait à s'élever vers le fond du
golfe, Gozzo et ses compagnons devraient perdre tout espoir de
s'en emparer. En effet, même en se jetant dans leurs plus rapides
embarcations, ils n'auraient eu aucune chance de l'atteindre, tant
sa marche était supérieure sous cette énorme voilure qu'elle
portait sans fatigue.
«Elle arrive!»
Ces deux mots furent bientôt jetés par le vieux marin, dont le
bras, armé d'une main crochue, se lança vers le petit bâtiment
comme un grappin d'abordage.
Gozzo ne se trompait pas. La barre venait d'être mise au vent, et
la sacolève laissait maintenant porter sur Vitylo. En même temps,
son perroquet volant et son second foc furent amenés; puis, son
hunier se releva sur ses cargues. Ainsi soulagée d'une partie de
ses voiles, elle était bien plus dans la main de l'homme de barre.
Il commençait alors à faire nuit. La sacolève n'avait plus que
juste le temps de donner dans les passes de Vitylo. Il y a, de ci
de là, des roches sous-marines qu'il faut éviter, sous peine de
courir à une destruction complète. Pourtant, le pavillon de pilote
n'avait point été hissé au grand mât du petit bâtiment. Il fallait
donc que son capitaine connût parfaitement ces fonds assez
dangereux, puisqu'il s'y aventurait, sans demander assistance.
Peut-être aussi se méfiait-il -- à bon droit -- des pratiques
Vityliens, qui ne se seraient point gênés de le mettre sur quelque
basse, où nombre de navires s'étaient déjà perdus.
Du reste, à cette époque, aucun phare n'éclairait les côtes de
cette portion du Magne. Un simple feu de port servait à gouverner
dans l'étroit chenal.
La sacolève s'approchait, cependant. Elle ne fut bientôt plus qu'à
un demi-mille de Vitylo. Elle atterrissait sans hésitation. On
sentait qu'une main habile la manoeuvrait.
Cela n'était pas pour satisfaire tous ces mécréants. Ils avaient
intérêt à ce que le navire qu'ils convoitaient se jetât sur
quelque roche. En ces conjonctures l'écueil se faisait volontiers
leur complice. Il commençait la besogne, et ils n'avaient plus
qu'à l'achever. Le naufrage d'abord, le pillage ensuite: c'était
leur façon d'agir. Cela leur épargnait une lutte à main armée, une
agression directe, dont quelques-uns d'entre eux pouvaient être
victimes. Il y avait, en effet, de ces bâtiments, défendus par un
courageux équipage, qui ne se laissaient point impunément
attaquer.
Les compagnons de Gozzo quittèrent donc leur poste d'observation
et redescendirent au port, sans perdre un instant. En effet, il
s'agissait de mettre en oeuvre ces machinations familières à tous
les pilleurs d'épaves, qu'ils soient du Ponant ou du Levant.
De faire échouer la sacolève dans les étroites passes du chenal,
en lui indiquant une fausse direction, rien n'était plus aisé au
milieu de cette obscurité, qui, sans être profonde encore, l'était
assez pour rendre ses évolutions difficiles.
«Au feu de port!» dit simplement Gozzo, auquel ses compagnons
avaient l'habitude d'obéir sans hésiter.
Le vieux marin fut compris. Deux minutes après, ce feu -- une
simple lanterne, allumée à l'extrémité d'un mâtereau élevé sur le
petit môle -- s'éteignait subitement.
Au même instant, ce feu était remplacé par un autre feu, qui fut
placé tout d'abord dans la même direction; mais, si le premier,
immobile sur le môle, indiquait un point toujours fixe pour le
navigateur, le second, grâce à sa mobilité, devait l'entraîner
hors du chenal et l'exposer à donner contre quelque écueil.
Ce feu, en effet, c'était une lanterne, dont la lumière ne
différait point de celle du feu de port; mais cette lanterne avait
été accrochée aux cornes d'une chèvre, que l'on poussait lentement
sur les premières rampes de la falaise. Elle se déplaçait donc
avec l'animal et devait engager la sacolève en de fausses
manoeuvres.
Ce n'était pas la première fois que les gens de Vitylo agissaient
de la sorte. Non certes! Et il était même rare qu'ils eussent
échoué dans leurs criminelles entreprises.
Cependant, la sacolève venait d'entrer dans la passe. Après avoir
cargué sa grande voile, elle ne portait plus que ses voiles
latines de l'arrière et son foc. Cette voilure réduite devait lui
suffire pour arriver à son poste de mouillage.
À l'extrême surprise des marins qui l'observaient, le petit
bâtiment s'avançait avec une incroyable sûreté, à travers les
sinuosités du chenal. De cette lumière mobile que portait la
chèvre, il ne semblait en aucune façon se préoccuper. Il eût fait
grand jour que sa manoeuvre n'aurait pas été plus correcte. Il
fallait que son capitaine eût souvent pratiqué les approches de
Vitylo, et qu'il les connût au point de pouvoir s'y aventurer,
même au milieu d'une nuit profonde.
Déjà on l'apercevait, ce hardi marin. Sa silhouette se détachait
nettement dans l'ombre sur l'avant de la sacolève. Il était
enveloppé dans les larges plis de son aba, sorte de manteau de
laine, dont le capuchon retombait sur sa tête. En vérité, ce
capitaine, dans son attitude, n'avait rien de ces modestes patrons
de caboteurs, qui, pendant la manoeuvre, dévident incessamment
entre leurs doigts un chapelet à gros grains, tels qu'il s'en
rencontre le plus communément sur les mers de l'Archipel. Non!
Celui-ci, d'une voix basse et calme, ne s'occupait qu'à
transmettre ses ordres au timonier, placé à l'arrière du petit
bâtiment.
En ce moment, la lanterne, promenée sur les rampes de la falaise,
s'éteignit tout à coup. Mais cela ne fut pas pour embarrasser la
sacolève, qui continua à suivre imperturbablement sa route. Un
instant, on put croire qu'une embardée allait l'envoyer contre une
dangereuse roche, placée à fleur d'eau, à une encablure du port,
et qu'il n'était guère possible de voir dans l'ombre. Un léger
coup de barre suffit à modifier sa direction, et l'écueil, rasé de
près, fut évité.
Même adresse du timonier, quand il fut nécessaire de parer une
seconde basse, qui ne laissait qu'un étroit passage à travers le
chenal -- basse sur laquelle plus d'un navire avait déjà touché en
venant au mouillage, que son pilote fût ou non le complice des
Vityliens.
Ceux-ci n'avaient donc plus à compter sur les chances d'un
naufrage, qui leur eût livré la sacolève sans défense. Avant
quelques minutes, elle serait ancrée dans le port. Pour s'en
emparer, il faudrait nécessairement la prendre à l'abordage.
C'est ce qui fut résolu, après entente préalable de ces coquins,
c'est ce qui allait être mis en oeuvre au milieu d'une obscurité
très favorable à ce genre d'opération.
«Aux canots!» dit le vieux Gozzo, dont les ordres n'étaient jamais
discutés, surtout quand il commandait le pillage.
Une trentaine d'hommes vigoureux, les uns armés de pistolets, la
plupart brandissant poignards et haches, se jetèrent dans les
canots amarrés au quai, et s'avancèrent en nombre évidemment
supérieur à celui des hommes de la sacolève.
À cet instant, un commandement fut fait à bord d'une voix brève.
La sacolève, après être sortie du chenal, se trouvait au milieu du
port. Ses drisses furent larguées, son ancre venait d'être
mouillée, et elle demeura immobile, après une dernière secousse
produite au rappel de sa chaîne.
Les embarcations n'en étaient plus alors qu'à quelques brasses.
Même sans montrer une défiance exagérée, tout équipage,
connaissant la mauvaise réputation des gens de Vitylo, se fût
armé, afin d'être, le cas échéant, en état de défense.
Ici, il n'en fut rien. Le capitaine de la sacolève, après le
mouillage, était repassé de l'avant à l'arrière, pendant que ses
hommes, sans se préoccuper de l'arrivée des canots, s'occupaient
tranquillement à ranger les voiles, afin de débarrasser le pont.
Seulement, on aurait pu observer que ces voiles, ils ne les
serraient point, de manière qu'il n'y eût plus qu'à peser sur les
drisses pour se remettre en appareillage.
Le premier canot accosta la sacolève par sa hanche de bâbord. Les
autres la heurtèrent presque aussitôt. Et, comme ses pavois
étaient peu élevés, les assaillants, poussant des cris de mort,
n'eurent qu'à les enjamber pour se trouver sur le pont.
Les plus enragés se précipitèrent vers l'arrière. L'un deux saisit
un falot allumé, et il le porta à la figure du capitaine.
Celui-ci, d'un mouvement de main, fit retomber son capuchon sur
ses épaules, et sa figure apparut en pleine lumière.
«Eh! dit-il, les gens de Vitylo ne reconnaissent donc plus leur
compatriote Nicolas Starkos?»
Le capitaine, en parlant ainsi, s'était tranquillement croisé les
bras. Un instant après, les canots, débordant à toute vitesse,
avaient regagné le fond du port.
II
En face l'un de l'autre
Dix minutes plus tard, une légère embarcation, un gig, quittait la
sacolève et déposait au pied du môle, sans aucun compagnon, sans
aucune arme, cet homme devant lequel les Vityliens venaient de
battre si prestement en retraite.
C'était le capitaine de la -Karysta- -- ainsi se nommait le petit
bâtiment qui venait de mouiller dans le port.
Cet homme, de moyenne taille, laissait voir un front haut et fier
sous son épais bonnet de marin. Dans ses yeux durs, un regard
fixe. Au-dessus de sa lèvre, des moustaches de Klephte, tendues
horizontalement, finissant en grosse touffe, non en pointe. Sa
poitrine était large, ses membres vigoureux. Ses cheveux noirs
tombaient en boucles sur ses épaules. S'il avait dépassé trente-
cinq ans, c'était à peine de quelques mois. Mais son teint hâlé
par les brises, la dureté de sa physionomie, un pli de son front,
creusé comme un sillon dans lequel rien d'honnête ne pouvait
germer, le faisaient paraître plus vieux que son âge.
Quant au costume qu'il portait alors, ce n'était ni la veste, ni
le gilet, ni la fustanelle du Palikare. Son cafetan, à capuchon de
couleur brune, brodé de soutaches peu voyantes, son pantalon
verdâtre, à larges plis, perdu dans des bottes montantes,
rappelaient plutôt l'habillement du marin des côtes barbaresques.
Et cependant, Nicolas Starkos était bien Grec de naissance et
originaire de ce port de Vitylo. C'était là qu'il avait passé les
premières années de sa jeunesse. Enfant et adolescent, c'était
entre ces roches qu'il avait fait l'apprentissage de la vie de
mer. C'était sur ces parages qu'il avait navigué au hasard des
courants et des vents. Pas une anse dont il n'eût vérifié le
brassiage et les accores. Pas un écueil, pas une banche, pas une
roche sous-marine, dont le relèvement lui fût inconnu. Pas un
détour du chenal, dont il ne fût capable de suivre, sans compas ni
pilote, les sinuosités multiples. Il est donc facile de comprendre
comment, en dépit des faux signaux de ses compatriotes, il avait
pu diriger la sacolève avec cette sûreté de main. D'ailleurs, il
savait combien les Vityliens étaient sujets à caution. Déjà il les
avait vus à l'oeuvre. Et peut-être, en somme, ne désapprouvait-il
pas leurs instincts de pillards, du moment qu'il n'avait point eu
à en souffrir personnellement.
Mais, s'il les connaissait, Nicolas Starkos était également connu
d'eux. Après la mort de son père, qui fut l'une de ces milliers de
victimes de la cruauté des Turcs, sa mère, affamée de haine,
n'attendit plus que l'heure de se jeter dans le premier
soulèvement contre la tyrannie ottomane. Lui, à dix-huit ans, il
avait quitté le Magne pour courir les mers, et plus
particulièrement l'Archipel, se formant non seulement au métier de
marin, mais aussi au métier de pirate. À bord de quels navires
avait-il servi pendant cette période de son existence, quels chefs
de flibustiers ou de forbans l'eurent sous leurs ordres, sous quel
pavillon fit-il ses premières armes, quel sang répandit sa main,
le sang des ennemis de la Grèce ou le sang de ses défenseurs --
celui-là même qui coulait dans ses veines -- nul que lui n'aurait
pu le dire. Plusieurs fois, cependant, on l'avait revu dans les
divers ports du golfe de Coron. Quelques-uns de ses compatriotes
avaient pu raconter ses hauts faits de piraterie, auxquels ils
s'étaient associés, navires de commerce attaqués et détruits,
riches cargaisons changées en parts de prise! Mais un certain
mystère entourait le nom de Nicolas Starkos. Toutefois, il était
si avantageusement connu dans les provinces du Magne que, devant
ce nom, tous s'inclinèrent.
Ainsi s'explique la réception qui fut faite à cet homme par les
habitants de Vitylo, pourquoi il leur imposa rien que par sa
présence, comment tous abandonnèrent ce projet de piller la
sacolève, lorsqu'ils eurent reconnu celui qui la commandait.
Dès que le capitaine de la -Karysta- eut accosté le quai du port,
un peu en arrière du môle, hommes et femmes, accourus pour le
recevoir, se rangèrent respectueusement sur son passage. Lorsqu'il
débarqua, pas un cri ne fut proféré. Il semblait que Nicolas
Starkos eût assez de prestige pour commander le silence autour de
lui rien que par son aspect. On attendait qu'il parlât, et, s'il
ne parlait pas -- ce qui était possible -- nul ne se permettrait
de lui adresser la parole.
Nicolas Starkos, après avoir commandé aux matelots de son gig de
retourner à bord, s'avança vers l'angle que le quai forme au fond
du port. Mais, à peine avait-il fait une vingtaine de pas dans
cette direction qu'il s'arrêta. Puis, avisant le vieux marin qui
le suivait, comme s'il eût attendu quelque ordre à exécuter:
«Gozzo, dit-il, j'aurai besoin de dix hommes vigoureux pour
compléter mon équipage.
-- Tu les auras, Nicolas Starkos», répondit Gozzo. Le capitaine de
la -Karysta- en eût voulu cent qu'il les eût trouvés, à prendre au
choix, parmi cette population maritime. Et ces cent hommes, sans
demander où on les menait, à quel métier on les destinait, pour le
compte de qui ils allaient naviguer ou se battre, auraient suivi
leur compatriote, prêts à partager son sort, sachant bien que
d'une façon ou de l'autre ils y trouveraient leur compte.
«Que ces dix hommes, dans une heure, soient à bord de la -Karysta-,
ajouta le capitaine.
-- Ils y seront», répondit Gozzo. Nicolas Starkos, indiquant d'un
geste qu'il ne voulait point être accompagné, remonta le quai qui
s'arrondit à l'extrémité du môle, et s'enfonça dans une des
étroites rues du port. Le vieux Gozzo, respectant sa volonté,
revint vers ses compagnons, et ne s'occupa plus que de choisir les
dix hommes destinés à compléter l'équipage de la sacolève.
Cependant, Nicolas Starkos s'élevait peu à peu sur les pentes de
cette falaise abrupte qui supporte le bourg de Vitylo. À cette
hauteur, on n'entendait d'autre bruit que l'aboiement de chiens
féroces, presque aussi redoutables aux voyageurs que les chacals
et les loups, chiens aux formidables mâchoires, à large face de
dogue, que le bâton n'effraye guère. Quelques goélands
tourbillonnaient dans l'espace, à petits coups de leurs larges
ailes, en regagnant les trous du littoral.
Bientôt, Nicolas Starkos eut dépassé les dernières maisons de
Vitylo. Il prit alors le rude sentier qui contourne l'acropole de
Kérapha. Après avoir longé les ruines d'une citadelle, qui fut
jadis élevée en cet endroit par Ville-Hardouin, au temps où les
Croisés occupaient divers points du Péloponnèse, il dut contourner
la base des vieilles tours, dont la falaise est encore couronnée.
Là, il s'arrêta un instant et se retourna.
À l'horizon, en deçà du cap Gallo, le croissant de la lune allait
bientôt s'éteindre dans les eaux de la mer Ionienne. Quelques
rares étoiles scintillaient à travers d'étroites déchirures de
nuages, poussés par le vent frais du soir. Pendant les accalmies,
un silence absolu régnait autour de l'acropole. Deux ou trois
petites voiles, à peine visibles, sillonnaient la surface du
golfe, le traversant vers Coron ou le remontant vers Kalamata.
Sans le fanal, qui se balançait en tête de leur mât, peut-être
eût-il été impossible de les reconnaître. En contrebas, sept à
huit feux brillaient aussi sur divers points du rivage, doublés
par la tremblotante réverbération des eaux. Étaient-ce des feux de
barques de pêche, ou des feux d'habitations, allumés pour la nuit?
On n'aurait pu le dire.
Nicolas Starkos parcourait, de son regard habitué aux ténèbres,
toute cette immensité. Il y a dans l'oeil du marin une puissance
de vision pénétrante, qui lui permet de voir là où d'autres ne
verraient pas. Mais, en ce moment, il semblait que les choses
extérieures ne fussent pas pour impressionner le capitaine de la
-Karysta-, accoutumé sans doute à de tout autres scènes. Non,
c'était en lui-même qu'il regardait. Cet air natal, qui est comme
l'haleine du pays, il le respirait presque inconsciemment. Et il
restait immobile, pensif, les bras croisés, tandis que sa tête,
rejetée hors du capuchon, ne remuait pas plus que si elle eût été
de pierre.
Près d'un quart d'heure se passa ainsi. Nicolas Starkos n'avait
cessé d'observer cet occident que délimitait un lointain horizon
de mer. Puis il fit quelques pas en remontant obliquement la
falaise. Ce n'était point au hasard qu'il allait de la sorte. Une
secrète pensée le conduisait; mais on eût dit que ses yeux
évitaient encore de voir ce qu'ils étaient venus chercher sur les
hauteurs de Vitylo.
D'ailleurs, rien de désolé comme cette côte, depuis le cap Matapan
jusqu'à l'extrême cul-de-sac du golfe. Il n'y poussait ni
orangers, citronniers, églantiers, lauriers-roses, jasmins de
l'Argolide, figuiers, arbousiers, mûriers, ni rien de ce qui fait
de certaines parties de la Grèce une riche et verdoyante campagne.
Pas un chêne-vert, pas un platane, pas un grenadier, tranchant sur
le sombre rideau des cyprès et des cèdres. Partout des roches
qu'un prochain éboulement de ces terrains volcaniques pourra bien
précipiter dans les eaux du golfe. Partout une sorte d'âpreté
farouche sur cette terre du Magne, insuffisante nourricière de sa
population. À peine quelques pins décharnés, grimaçants,
fantasques, dont on a épuisé la résine, auxquels manque la sève,
montrant les profondes blessures de leurs troncs. Çà et là, de
maigres cactus, véritables chardons épineux, dont les feuilles
ressemblent à de petits hérissons à demi pelés. Nulle part, enfin,
ni aux arbustes rabougris, ni au sol, formé de plus de gravier que
d'humus, de quoi nourrir ces chèvres que leur sobriété rend peu
difficiles, cependant.
Après avoir fait une vingtaine de pas, Nicolas Starkos s'arrêta de
nouveau. Puis, il se retourna vers le nord-est, là où la crête
éloignée du Taygète traçait son profil sur le fond moins obscur du
ciel. Une ou deux étoiles, qui se levaient à cette heure, y
reposaient encore, au ras de l'horizon, comme de gros vers
luisants.
Nicolas Starkos était resté immobile. Il regardait une petite
maison basse, construite en bois qui occupait un renflement de la
falaise à une cinquantaine de pas. Modeste habitation, isolée au-
dessus du village, à laquelle on n'arrivait que par d'abrupts
sentiers, bâtie au milieu d'un enclos de quelques arbres à demi
dépouillés, entouré d'une haie d'épines. Cette demeure, on la
sentait abandonnée depuis longtemps. La haie, en mauvais état, ici
touffue, là trouée, ne lui faisait plus une barrière suffisante
pour la protéger. Les chiens errants, les chacals, qui visitent
quelquefois la région, avaient plus d'une fois ravagé ce petit
coin du sol maniote. Mauvaises herbes et broussailles, c'était
l'apport de la nature en ce lieu désert, depuis que la main de
l'homme ne s'y exerçait plus.
Et pourquoi cet abandon? C'est que le possesseur de ce morceau de
terre était mort depuis bien des années. C'est que sa veuve,
Andronika Starkos, avait quitté le pays pour aller prendre rang
parmi ces vaillantes femmes qui marquèrent dans la guerre de
l'Indépendance. C'est que le fils, depuis son départ, n'avait
jamais remis le pied dans la maison paternelle.
Là, pourtant, était né Nicolas Starkos. Là se passèrent les
premières années de son enfance. Son père, après une longue et
honnête vie de marin, s'était retiré dans cet asile, mais il se
tenait à l'écart de cette population de Vitylo, dont les excès lui
faisaient horreur. Plus instruit, d'ailleurs, et avec un peu plus
d'aisance que les gens du port, il avait pu se faire une existence
à part entre sa femme et son enfant. Il vivait ainsi au fond de
cette retraite, ignoré et tranquille, lorsque, un jour, dans un
mouvement de colère, il tenta de résister à l'oppression et paya
de sa vie sa résistance. On ne pouvait échapper aux agents turcs,
même aux extrêmes confins de la péninsule!
Le père n'étant plus là pour diriger son fils, la mère fut
impuissante à le contenir. Nicolas Starkos déserta la maison pour
aller courir les mers, mettant au service de la piraterie et des
pirates ces merveilleux instincts de marin qu'il tenait de son
origine.
Depuis dix ans, la maison avait donc été abandonnée par le fils,
depuis six ans par la mère. On disait dans le pays, cependant,
qu'Andronika y était quelquefois revenue. On avait cru, du moins,
l'apercevoir, mais à de rares intervalles et pour de courts
instants, sans qu'elle eût communiqué avec aucun des habitants de
Vitylo.
Quant à Nicolas Starkos, jamais avant ce jour, bien qu'il eût été
ramené une ou deux fois au Magne par le hasard de ses excursions,
il n'avait manifesté l'intention de revoir cette modeste
habitation de la falaise. Jamais une demande de sa part sur l'état
d'abandon où elle se trouvait. Jamais une allusion à sa mère, pour
savoir si elle revenait parfois à la demeure déserte. Mais à
travers les terribles événements qui ensanglantaient alors la
Grèce, peut-être le nom d'Andronika était-il arrivé jusqu'à lui --
nom qui aurait dû pénétrer comme un remords dans sa conscience, si
sa conscience n'eût été impénétrable.
Et cependant, ce jour-là, si Nicolas Starkos avait relâché au port
de Vitylo, ce n'était pas uniquement pour renforcer de dix hommes
l'équipage de la sacolève. Un désir -- plus qu'un désir -- un
impérieux instinct, dont il ne se rendait peut-être pas bien
compte, l'y avait poussé. Il s'était senti pris du besoin de
revoir, une dernière fois sans doute, la maison paternelle, de
toucher encore du pied ce sol sur lequel s'étaient exercés ses
premiers pas, de respirer l'air enfermé entre ces murs où s'était
exhalée sa première haleine, où il avait bégayé les premiers mots
de l'enfant. Oui! voilà pourquoi il venait de remonter les rudes
sentiers de cette falaise, pourquoi il se trouvait, à cette heure,
devant la barrière du petit enclos.
Là, il eut comme un mouvement d'hésitation. Il n'est de coeur si
endurci, qui ne se serre en présence de certains retours du passé.
On n'est pas né quelque part pour ne rien sentir devant la place
où vous a bercé la main d'une mère. Les fibres de l'être ne
peuvent s'user à ce point que pas une seule ne vibre encore,
lorsqu'un de ces souvenirs la touche.
Il en fut ainsi de Nicolas Starkos, arrêté sur le seuil de la
maison abandonnée, aussi sombre, aussi silencieuse, aussi morte à
l'intérieur qu'à l'extérieur.
«Entrons!... Oui!... entrons!»
Ce furent les premiers mots que prononça Nicolas Starkos. Encore
ne fit-il que les murmurer, comme s'il eût eu la crainte d'être
entendu et d'évoquer quelque apparition du passé.
Entrer dans cet enclos, quoi de plus facile! La barrière était
disjointe, les montants gisaient sur le sol. Il n'y avait même pas
une porte à ouvrir, un barreau à repousser.
Nicolas Starkos entra. Il s'arrêta devant l'habitation, dont les
auvents, à demi pourris par la pluie, ne tenaient plus qu'à des
bouts de ferrures rouillées et rongées.
À ce moment, une hulotte fit entendre un cri et s'envola d'une
touffe de lentisques, qui obstruait le seuil de la porte.
Là, Nicolas Starkos hésita encore. Il était bien résolu,
cependant, à revoir jusqu'à la dernière chambre de l'habitation.
Mais il fut sourdement fâché de ce qui se passait en lui,
d'éprouver comme une sorte de remords. S'il se sentait ému, il se
sentait irrité aussi. Il semblait que de ce toit paternel, allait
s'échapper comme une protestation contre lui, comme une
malédiction dernière!
Aussi, avant de pénétrer dans cette maison, il voulut en faire le
tour. La nuit était sombre. Personne ne le voyait, et «il ne se
voyait pas lui-même!» En plein jour, peut-être ne fût-il pas venu!
En pleine nuit, il se sentait plus d'audace à braver ses
souvenirs.
Le voilà donc, marchant d'un pas furtif, pareil à un malfaiteur
qui chercherait à reconnaître les abords d'une habitation dans
laquelle il va porter la ruine, longeant les murs lézardés aux
angles, tournant les coins dont l'arête effritée disparaissait
sous les mousses, tâtant de la main ces pierres ébranlées, comme
pour voir s'il restait encore un peu de vie dans ce cadavre de
maison, écoutant, enfin, si le coeur lui battait encore! Par
derrière, l'enclos était plus obscur. Les obliques lueurs du
croissant lunaire, qui disparaissait alors, n'auraient pu y
arriver.
Nicolas Starkos avait lentement fait le tour. La sombre demeure
gardait une sorte de silence inquiétant. On l'eût dite hantée ou
visionnée. Il revint vers la façade orientée à l'ouest. Puis, il
s'approcha de la porte, pour la repousser si elle ne tenait que
par un loquet, pour la forcer si le pêne s'engageait encore dans
la gâche de la serrure.
Mais alors le sang lui monta aux yeux. Il vit «rouge» comme on
dit, mais rouge de feu. Cette maison, qu'il voulait visiter encore
une fois, il n'osait plus y entrer. Il lui semblait que son père,
sa mère, allaient apparaître sur le seuil, les bras étendus, le
maudissant, lui, le mauvais fils, le mauvais citoyen, traître à la
famille, traître à la patrie!
À ce moment, la porte s'ouvrit avec lenteur. Une femme parut sur
le seuil. Elle était vêtue du costume maniote -- un jupon de
cotonnade noire à petite bordure rouge, une camisole de couleur
sombre, serrée à la taille, sur sa tête un large bonnet brunâtre,
enroulé d'un foulard aux couleurs du drapeau grec.
Cette femme avait une figure énergique, avec de grands yeux noirs
d'une vivacité un peu sauvage, un teint hâlé comme celui des
pêcheuses du littoral. Sa taille était haute, droite, bien qu'elle
fût âgée de plus de soixante ans.
C'était Andronika Starkos. La mère et le fils, séparés depuis si
longtemps de corps et d'âme, se trouvaient alors face à face.
Nicolas Starkos ne s'attendait pas à se voir en présence de sa
mère... Il fut épouvanté par cette apparition.
Andronika, le bras tendu vers son fils, lui interdisant l'accès de
sa maison, ne dit que ces mots d'une voix qui les rendait
terribles, venant d'elle:
«Jamais Nicolas Starkos ne remettra le pied dans la maison du
père!... Jamais!»
Et le fils, courbé sous cette injonction, recula peu à peu. Celle
qui l'avait porté dans ses entrailles le chassait maintenant comme
on chasse un traître. Alors il voulut faire un pas en avant... Un
geste plus énergique encore, un geste de malédiction, l'arrêta.
Nicolas Starkos se rejeta en arrière. Puis, il s'échappa de
l'enclos, il reprit le sentier de la falaise, il descendit à
grands pas, sans se retourner, comme si une main invisible l'eût
poussé par les épaules.
Andronika, immobile sur le seuil de sa maison, le vit disparaître
au milieu de la nuit.
Dix minutes après, Nicolas Starkos, ne laissant rien voir de son
émotion, redevenu maître de lui-même, atteignait le port où il
hélait son gig et s'y embarquait. Les dix hommes choisis par Gozzo
se trouvaient déjà à bord de la sacolève.
Sans prononcer un seul mot, Nicolas Starkos monta sur le pont de
la -Karysta-, et, d'un signe, il donna l'ordre d'appareiller.
La manoeuvre fut rapidement faite. Il n'y eut qu'à hisser les
voiles disposées pour un prompt départ. Le vent de terre, qui
venait de se lever, rendait facile la sortie du port.
Cinq minutes plus tard, la -Karysta- franchissait les passes,
sûrement, silencieusement, sans qu'un seul cri eût été poussé par
les hommes du bord ni par les gens de Vitylo.
Mais la sacolève n'était pas à un mille au large, qu'une flamme
illuminait la crête de la falaise.
C'était l'habitation d'Andronika Starkos qui brûlait jusque dans
ses fondations. La main de la mère avait allumé cet incendie. Elle
ne voulait pas qu'il restât un seul vestige de la maison où son
fils était né.
Pendant trois milles encore, le capitaine ne put détacher son
regard de ce feu qui brillait sur la terre du Magne, et il le
suivit dans l'ombre jusqu'à son dernier éclat.
Andronika l'avait dit:
«Jamais Nicolas Starkos ne remettrait le pied dans la maison du
père!... Jamais!»
III
Grecs contre Turcs
Dans les temps préhistoriques, alors que l'écorce solide du globe
se moulait peu à peu sous l'action des forces intérieures,
neptuniennes ou plutoniennes, la Grèce dut sa naissance à un
cataclysme qui repoussa ce bout de terre au-dessus du niveau des
eaux, tandis qu'il engloutissait dans l'Archipel toute une partie
du continent, dont il ne reste plus que les sommets sous formes
d'îles. La Grèce est, en effet, sur la ligne volcanique qui va de
Chypre à la Toscane.[1]
Il semble que les Hellènes tiennent du sol instable de leur pays
l'instinct de cette agitation physique et morale, qui peut les
porter dans les choses héroïques jusqu'aux plus grands excès. Il
n'en est pas moins vrai que c'est grâce à leurs qualités
naturelles, un courage indomptable, le sentiment du patriotisme,
l'amour de la liberté, qu'ils sont parvenus à faire un État
indépendant de ces provinces courbées, depuis tant de siècles,
sous la domination ottomane.
Pélasgique dans les temps les plus reculés, c'est-à-dire peuplée
de tribus de l'Asie; hellénique, du XVIe au XIVe siècle avant l'ère
chrétienne, avec l'apparition des Hellènes, dont une tribu, les
Graïes, devait lui donner son nom, dans ces temps presque
mythologiques des Argonautes, des Héraclides et de la guerre de
Troie; bien grecque enfin, depuis Lycurgue, avec Miltiade,
Thémistocle, Aristide, Léonidas, Eschyle, Sophocle, Aristophane,
Hérodote, Thucydide, Pythagore, Socrate, Platon, Aristote,
Hippocrate, Phidias, Périclès, Alcibiade, Pélopidas, Épaminondas,
Démosthène; puis, macédonienne avec Philippe et Alexandre, la
Grèce finit par devenir province romaine sous le nom d'Achaïe,
cent quarante-six ans avant J.-C. et pour une période de quatre
siècles.
Depuis cette époque, successivement envahi par les Visigoths, les
Vandales, les Ostrogoths, les Bulgares, les Slaves, les Arabes,
les Normands, les Siciliens, conquis par les Croisés au
commencement du treizième siècle, partagé en un grand nombre de
fiefs au quinzième, ce pays, si éprouvé dans l'ancienne et la
nouvelle ère, retomba au dernier rang entre les mains des Turcs et
sous la domination musulmane.
Pendant près de deux cents ans, on peut dire que la vie politique
de la Grèce fut absolument éteinte. Le despotisme des
fonctionnaires ottomans, qui y représentaient l'autorité, passait
toutes limites. Les Grecs n'étaient ni des annexés, ni des
conquis, pas même des vaincus: c'étaient des esclaves, tenus sous
le bâton du pacha, avec l'iman ou prêtre à sa droite, le djellah
ou bourreau à sa gauche.
Mais toute existence n'avait pas encore abandonné ce pays qui se
mourait. Aussi, allait-il de nouveau palpiter sous l'excès de la
douleur. Les Monténégrins de l'Épire, en 1766, les Maniotes, en
1769, les Souliotes d'Albanie, se soulevèrent enfin, et
proclamèrent leur indépendance; mais, en 1804, toute cette
tentative de rébellion fut définitivement comprimée par Ali de
Tébelen, pacha de Janina.
Il n'était que temps d'intervenir, alors, si les puissances
européennes ne voulaient pas assister au total anéantissement de
la Grèce. En effet, réduite à ses seules forces, elle ne pouvait
que mourir en essayant de recouvrer son indépendance.
En 1821, Ali de Tébelen, révolté à son tour contre le sultan
Mahmoud, venait d'appeler les Grecs à son aide, en leur promettant
la liberté. Ils se soulevèrent en masse. Les Philhellènes
accoururent à leur secours de tous les points de l'Europe. Ce
furent des Italiens, des Polonais, des Allemands, mais surtout des
Français, qui se rangèrent contre les oppresseurs. Les noms de
Guys de Sainte-Hélène, de Gaillard, de Chauvassaigne, des
capitaines Baleste et Jourdain, du colonel Fabvier, du chef
d'escadron Regnaud de Saint-Jean-d'Angély, du général Maison,
auxquels il convient d'ajouter ceux de trois Anglais, lord
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