de penser que tout n'était pas fini, car à peine le capitaine des
mousquetaires eut-il fermé la porte derrière lui, que Son Éminence
dit au roi:
«Maintenant que nous ne sommes plus que nous deux, nous allons
causer sérieusement, s'il plaît à Votre Majesté. Sire,
M. de Buckingham était à Paris depuis cinq jours et n'en est parti
que ce matin.»
CHAPITRE XVI
OÙ M. LE GARDE DES SCEAUX SÉGUIER CHERCHA PLUS D'UNE FOIS LA
CLOCHE POUR LA SONNER, COMME IL LE FAISAIT AUTREFOIS
Il est impossible de se faire une idée de l'impression que ces
quelques mots produisirent sur Louis XIII. Il rougit et pâlit
successivement; et le cardinal vit tout d'abord qu'il venait de
conquérir d'un seul coup tout le terrain qu'il avait perdu.
«M. de Buckingham à Paris! s'écria-t-il, et qu'y vient-il faire?
-- Sans doute conspirer avec nos ennemis les huguenots et les
Espagnols.
-- Non, pardieu, non! conspirer contre mon honneur avec
Mme de Chevreuse, Mme de Longueville et les Condé!
-- Oh! Sire, quelle idée! La reine est trop sage, et surtout aime
trop Votre Majesté.
-- La femme est faible, monsieur le cardinal, dit le roi; et quant
à m'aimer beaucoup, j'ai mon opinion faite sur cet amour.
-- Je n'en maintiens pas moins, dit le cardinal, que le duc de
Buckingham est venu à Paris pour un projet tout politique.
-- Et moi je suis sûr qu'il est venu pour autre chose, monsieur le
cardinal; mais si la reine est coupable, qu'elle tremble!
-- Au fait, dit le cardinal, quelque répugnance que j'aie à
arrêter mon esprit sur une pareille trahison, Votre Majesté m'y
fait penser: Mme de Lannoy, que, d'après l'ordre de Votre Majesté,
j'ai interrogée plusieurs fois, m'a dit ce matin que la nuit avant
celle-ci Sa Majesté avait veillé fort tard, que ce matin elle
avait beaucoup pleuré et que toute la journée elle avait écrit.
-- C'est cela, dit le roi; à lui sans doute, Cardinal, il me faut
les papiers de la reine.
-- Mais comment les prendre, Sire? Il me semble que ce n'est ni
moi, ni Votre Majesté qui pouvons nous charger d'une pareille
mission.
-- Comment s'y est-on pris pour la maréchale d'Ancre? s'écria le
roi au plus haut degré de la colère; on a fouillé ses armoires, et
enfin on l'a fouillée elle-même.
-- La maréchale d'Ancre n'était que la maréchale d'Ancre, une
aventurière florentine, Sire, voilà tout; tandis que l'auguste
épouse de Votre Majesté est Anne d'Autriche, reine de France,
c'est-à-dire une des plus grandes princesses du monde.
-- Elle n'en est que plus coupable, monsieur le duc! Plus elle a
oublié la haute position où elle était placée, plus elle est bas
descendue. Il y a longtemps d'ailleurs que je suis décidé à en
finir avec toutes ces petites intrigues de politique et d'amour.
Elle a aussi près d'elle un certain La Porte...
-- Que je crois la cheville ouvrière de tout cela, je l'avoue, dit
le cardinal.
-- Vous pensez donc, comme moi, qu'elle me trompe? dit le roi.
-- Je crois, et je le répète à Votre Majesté, que la reine
conspire contre la puissance de son roi, mais je n'ai point dit
contre son honneur.
-- Et moi je vous dis contre tous deux; moi je vous dis que la
reine ne m'aime pas; je vous dis qu'elle en aime un autre; je vous
dis qu'elle aime cet infâme duc de Buckingham! Pourquoi ne l'avez-
vous pas fait arrêter pendant qu'il était à Paris?
-- Arrêter le duc! arrêter le premier ministre du roi Charles Ier!
Y pensez-vous, Sire? Quel éclat! et si alors les soupçons de
Votre Majesté, ce dont je continue à douter, avaient quelque
consistance, quel éclat terrible! quel scandale désespérant!
-- Mais puisqu'il s'exposait comme un vagabond et un larronneur,
il fallait...»
Louis XIII s'arrêta lui-même, effrayé de ce qu'il allait dire,
tandis que Richelieu, allongeant le cou, attendait inutilement la
parole qui était restée sur les lèvres du roi.
«Il fallait?
-- Rien, dit le roi, rien. Mais, pendant tout le temps qu'il a été
à Paris, vous ne l'avez pas perdu de vue?
-- Non, Sire.
-- Où logeait-il?
-- Rue de La Harpe, n° 75.
-- Où est-ce, cela?
-- Du côté du Luxembourg.
-- Et vous êtes sûr que la reine et lui ne se sont pas vus?
-- Je crois la reine trop attachée à ses devoirs, Sire.
-- Mais ils ont correspondu, c'est à lui que la reine a écrit
toute la journée; monsieur le duc, il me faut ces lettres!
-- Sire, cependant...
-- Monsieur le duc, à quelque prix que ce soit, je les veux.
-- Je ferai pourtant observer à Votre Majesté...
-- Me trahissez-vous donc aussi, monsieur le cardinal, pour vous
opposer toujours ainsi à mes volontés? êtes-vous aussi d'accord
avec l'Espagnol et avec l'Anglais, avec Mme de Chevreuse et avec
la reine?
-- Sire, répondit en soupirant le cardinal, je croyais être à
l'abri d'un pareil soupçon.
-- Monsieur le cardinal, vous m'avez entendu; je veux ces lettres.
-- Il n'y aurait qu'un moyen.
-- Lequel?
-- Ce serait de charger de cette mission M. le garde des sceaux
Séguier. La chose rentre complètement dans les devoirs de sa
charge.
-- Qu'on l'envoie chercher à l'instant même!
-- Il doit être chez moi, Sire; je l'avais fait prier de passer,
et lorsque je suis venu au Louvre, j'ai laissé l'ordre, s'il se
présentait, de le faire attendre.
-- Qu'on aille le chercher à l'instant même!
-- Les ordres de Votre Majesté seront exécutés; mais...
-- Mais quoi?
-- Mais la reine se refusera peut-être à obéir.
-- À mes ordres?
-- Oui, si elle ignore que ces ordres viennent du roi.
-- Eh bien, pour qu'elle n'en doute pas, je vais la prévenir moi-
même.
-- Votre Majesté n'oubliera pas que j'ai fait tout ce que j'ai pu
pour prévenir une rupture.
-- Oui, duc, je sais que vous êtes fort indulgent pour la reine,
trop indulgent peut-être; et nous aurons, je vous en préviens, à
parler plus tard de cela.
-- Quand il plaira à Votre Majesté; mais je serai toujours heureux
et fier, Sire, de me sacrifier à la bonne harmonie que je désire
voir régner entre vous et la reine de France.
-- Bien, cardinal, bien; mais en attendant envoyez chercher M. le
garde des sceaux; moi, j'entre chez la reine.
Et Louis XIII, ouvrant la porte de communication, s'engagea dans
le corridor qui conduisait de chez lui chez Anne d'Autriche.
La reine était au milieu de ses femmes, Mme de Guitaut,
Mme de Sablé, Mme de Montbazon et Mme de Guéménée. Dans un coin
était cette camériste espagnole doña Estefania, qui l'avait suivie
de Madrid. Mme de Guéménée faisait la lecture, et tout le monde
écoutait avec attention la lectrice, à l'exception de la reine,
qui, au contraire, avait provoqué cette lecture afin de pouvoir,
tout en feignant d'écouter, suivre le fil de ses propres pensées.
Ces pensées, toutes dorées qu'elles étaient par un dernier reflet
d'amour, n'en étaient pas moins tristes. Anne d'Autriche, privée
de la confiance de son mari, poursuivie par la haine du cardinal,
qui ne pouvait lui pardonner d'avoir repoussé un sentiment plus
doux, ayant sous les yeux l'exemple de la reine mère, que cette
haine avait tourmentée toute sa vie -- quoique Marie de Médicis,
s'il faut en croire les mémoires du temps, eût commencé par
accorder au cardinal le sentiment qu'Anne d'Autriche finit
toujours par lui refuser --, Anne d'Autriche avait vu tomber
autour d'elle ses serviteurs les plus dévoués, ses confidents les
plus intimes, ses favoris les plus chers. Comme ces malheureux
doués d'un don funeste, elle portait malheur à tout ce qu'elle
touchait, son amitié était un signe fatal qui appelait la
persécution. Mme de Chevreuse et Mme de Vernel étaient exilées;
enfin La Porte ne cachait pas à sa maîtresse qu'il s'attendait à
être arrêté d'un instant à l'autre.
C'est au moment où elle était plongée au plus profond et au plus
sombre de ces réflexions, que la porte de la chambre s'ouvrit et
que le roi entra.
La lectrice se tut à l'instant même, toutes les dames se levèrent,
et il se fit un profond silence.
Quant au roi, il ne fit aucune démonstration de politesse;
seulement, s'arrêtant devant la reine:
«Madame, dit-il d'une voix altérée, vous allez recevoir la visite
de M. le chancelier, qui vous communiquera certaines affaires dont
je l'ai chargé.»
La malheureuse reine, qu'on menaçait sans cesse de divorce, d'exil
et de jugement même, pâlit sous son rouge et ne put s'empêcher de
dire:
«Mais pourquoi cette visite, Sire? Que me dira M. le chancelier
que Votre Majesté ne puisse me dire elle-même?»
Le roi tourna sur ses talons sans répondre, et presque au même
instant le capitaine des gardes, M. de Guitaut, annonça la visite
de M. le chancelier.
Lorsque le chancelier parut, le roi était déjà sorti par une autre
porte.
Le chancelier entra demi-souriant, demi-rougissant. Comme nous le
retrouverons probablement dans le cours de cette histoire, il n'y
a pas de mal à ce que nos lecteurs fassent dès à présent
connaissance avec lui.
Ce chancelier était un plaisant homme. Ce fut Des Roches le Masle,
chanoine à Notre-Dame, et qui avait été autrefois valet de chambre
du cardinal, qui le proposa à Son Éminence comme un homme tout
dévoué. Le cardinal s'y fia et s'en trouva bien.
On racontait de lui certaines histoires, entre autres celle-ci:
Après une jeunesse orageuse, il s'était retiré dans un couvent
pour y expier au moins pendant quelque temps les folies de
l'adolescence.
Mais, en entrant dans ce saint lieu, le pauvre pénitent n'avait pu
refermer si vite la porte, que les passions qu'il fuyait n'y
entrassent avec lui. Il en était obsédé sans relâche, et le
supérieur, auquel il avait confié cette disgrâce, voulant autant
qu'il était en lui l'en garantir, lui avait recommandé pour
conjurer le démon tentateur de recourir à la corde de la cloche et
de sonner à toute volée. Au bruit dénonciateur, les moines
seraient prévenus que la tentation assiégeait un frère, et toute
la communauté se mettrait en prières.
Le conseil parut bon au futur chancelier. Il conjura l'esprit
malin à grand renfort de prières faites par les moines; mais le
diable ne se laisse pas déposséder facilement d'une place où il a
mis garnison; à mesure qu'on redoublait les exorcismes, il
redoublait les tentations, de sorte que jour et nuit la cloche
sonnait à toute volée, annonçant l'extrême désir de mortification
qu'éprouvait le pénitent.
Les moines n'avaient plus un instant de repos. Le jour, ils ne
faisaient que monter et descendre les escaliers qui conduisaient à
la chapelle; la nuit, outre complies et matines, ils étaient
encore obligés de sauter vingt fois à bas de leurs lits et de se
prosterner sur le carreau de leurs cellules.
On ignore si ce fut le diable qui lâcha prise ou les moines qui se
lassèrent; mais, au bout de trois mois, le pénitent reparut dans
le monde avec la réputation du plus terrible possédé qui eût
jamais existé.
En sortant du couvent, il entra dans la magistrature, devint
président à mortier à la place de son oncle, embrassa le parti du
cardinal, ce qui ne prouvait pas peu de sagacité; devint
chancelier, servit Son Éminence avec zèle dans sa haine contre la
reine mère et sa vengeance contre Anne d'Autriche; stimula les
juges dans l'affaire de Chalais, encouragea les essais de
M. de Laffemas, grand gibecier de France; puis enfin, investi de
toute la confiance du cardinal, confiance qu'il avait si bien
gagnée, il en vint à recevoir la singulière commission pour
l'exécution de laquelle il se présentait chez la reine.
La reine était encore debout quand il entra, mais à peine l'eut-
elle aperçu, qu'elle se rassit sur son fauteuil et fit signe à ses
femmes de se rasseoir sur leurs coussins et leurs tabourets, et,
d'un ton de suprême hauteur:
«Que désirez-vous, monsieur, demanda Anne d'Autriche, et dans quel
but vous présentez-vous ici?
-- Pour y faire au nom du roi, madame, et sauf tout le respect que
j'ai l'honneur de devoir à Votre Majesté, une perquisition exacte
dans vos papiers.
-- Comment, monsieur! une perquisition dans mes papiers... à moi!
mais voilà une chose indigne!
-- Veuillez me le pardonner, madame, mais, dans cette
circonstance, je ne suis que l'instrument dont le roi se sert.
Sa Majesté ne sort-elle pas d'ici, et ne vous a-t-elle pas invitée
elle-même à vous préparer à cette visite?
-- Fouillez donc, monsieur; je suis une criminelle, à ce qu'il
paraît: Estefania, donnez les clefs de mes tables et de mes
secrétaires.»
Le chancelier fit pour la forme une visite dans les meubles, mais
il savait bien que ce n'était pas dans un meuble que la reine
avait dû serrer la lettre importante qu'elle avait écrite dans la
journée.
Quand le chancelier eut rouvert et refermé vingt fois les tiroirs
du secrétaire, il fallut bien, quelque hésitation qu'il éprouvât,
il fallut bien, dis-je, en venir à la conclusion de l'affaire,
c'est-à-dire à fouiller la reine elle-même. Le chancelier s'avança
donc vers Anne d'Autriche, et d'un ton très perplexe et d'un air
fort embarrassé:
«Et maintenant, dit-il, il me reste à faire la perquisition
principale.
-- Laquelle? demanda la reine, qui ne comprenait pas ou plutôt qui
ne voulait pas comprendre.
-- Sa Majesté est certaine qu'une lettre a été écrite par vous
dans la journée; elle sait qu'elle n'a pas encore été envoyée à
son adresse. Cette lettre ne se trouve ni dans votre table, ni
dans votre secrétaire, et cependant cette lettre est quelque part.
-- Oserez-vous porter la main sur votre reine? dit Anne d'Autriche
en se dressant de toute sa hauteur et en fixant sur le chancelier
ses yeux, dont l'expression était devenue presque menaçante.
-- Je suis un fidèle sujet du roi, madame; et tout ce que
Sa Majesté ordonnera, je le ferai.
-- Eh bien, c'est vrai, dit Anne d'Autriche, et les espions de
M. le cardinal l'ont bien servi. J'ai écrit aujourd'hui une
lettre, cette lettre n'est point partie. La lettre est là.»
Et la reine ramena sa belle main à son corsage.
«Alors donnez-moi cette lettre, madame, dit le chancelier.
-- Je ne la donnerai qu'au roi, monsieur, dit Anne.
-- Si le roi eût voulu que cette lettre lui fût remise, madame, il
vous l'eût demandée lui-même. Mais, je vous le répète, c'est moi
qu'il a chargé de vous la réclamer, et si vous ne la rendiez
pas...
-- Eh bien?
-- C'est encore moi qu'il a chargé de vous la prendre.
-- Comment, que voulez-vous dire?
-- Que mes ordres vont loin, madame, et que je suis autorisé à
chercher le papier suspect sur la personne même de Votre Majesté.
-- Quelle horreur! s'écria la reine.
-- Veuillez donc, madame, agir plus facilement.
-- Cette conduite est d'une violence infâme; savez-vous cela,
monsieur?
-- Le roi commande, madame, excusez-moi.
-- Je ne le souffrirai pas; non, non, plutôt mourir!» s'écria la
reine, chez laquelle se révoltait le sang impérieux de l'Espagnole
et de l'Autrichienne.
Le chancelier fit une profonde révérence, puis avec l'intention
bien patente de ne pas reculer d'une semelle dans
l'accomplissement de la commission dont il s'était chargé, et
comme eût pu le faire un valet de bourreau dans la chambre de la
question, il s'approcha d'Anne d'Autriche des yeux de laquelle on
vit à l'instant même jaillir des pleurs de rage.
La reine était, comme nous l'avons dit, d'une grande beauté.
La commission pouvait donc passer pour délicate, et le roi en
était arrivé, à force de jalousie contre Buckingham, à n'être plus
jaloux de personne.
Sans doute le chancelier Séguier chercha des yeux à ce moment le
cordon de la fameuse cloche; mais, ne le trouvant pas, il en prit
son parti et tendit la main vers l'endroit où la reine avait avoué
que se trouvait le papier.
Anne d'Autriche fit un pas en arrière, si pâle qu'on eût dit
qu'elle allait mourir; et, s'appuyant de la main gauche, pour ne
pas tomber, à une table qui se trouvait derrière elle, elle tira
de la droite un papier de sa poitrine et le tendit au garde des
sceaux.
«Tenez, monsieur, la voilà, cette lettre, s'écria la reine d'une
voix entrecoupée et frémissante, prenez-la, et me délivrez de
votre odieuse présence.»
Le chancelier, qui de son côté tremblait d'une émotion facile à
concevoir, prit la lettre, salua jusqu'à terre et se retira.
À peine la porte se fut-elle refermée sur lui, que la reine tomba
à demi évanouie dans les bras de ses femmes.
Le chancelier alla porter la lettre au roi sans en avoir lu un
seul mot. Le roi la prit d'une main tremblante, chercha l'adresse,
qui manquait, devint très pâle, l'ouvrit lentement, puis, voyant
par les premiers mots qu'elle était adressée au roi d'Espagne, il
lut très rapidement.
C'était tout un plan d'attaque contre le cardinal. La reine
invitait son frère et l'empereur d'Autriche à faire semblant,
blessés qu'ils étaient par la politique de Richelieu, dont
l'éternelle préoccupation fut l'abaissement de la maison
d'Autriche, de déclarer la guerre à la France et d'imposer comme
condition de la paix le renvoi du cardinal: mais d'amour, il n'y
en avait pas un seul mot dans toute cette lettre.
Le roi, tout joyeux, s'informa si le cardinal était encore au
Louvre. On lui dit que Son Éminence attendait, dans le cabinet de
travail, les ordres de Sa Majesté.
Le roi se rendit aussitôt près de lui.
«Tenez, duc, lui dit-il, vous aviez raison, et c'est moi qui avais
tort; toute l'intrigue est politique, et il n'était aucunement
question d'amour dans cette lettre, que voici. En échange, il y
est fort question de vous.»
Le cardinal prit la lettre et la lut avec la plus grande
attention; puis, lorsqu'il fut arrivé au bout, il la relut une
seconde fois.
«Eh bien, Votre Majesté, dit-il, vous voyez jusqu'où vont mes
ennemis: on vous menace de deux guerres, si vous ne me renvoyez
pas. À votre place, en vérité, Sire, je céderais à de si
puissantes instances, et ce serait de mon côté avec un véritable
bonheur que je me retirerais des affaires.
-- Que dites-vous là, duc?
-- Je dis, Sire, que ma santé se perd dans ces luttes excessives
et dans ces travaux éternels. Je dis que, selon toute probabilité,
je ne pourrai pas soutenir les fatigues du siège de La Rochelle,
et que mieux vaut que vous nommiez là ou M. de Condé, ou
M. de Bassompierre, ou enfin quelque vaillant homme dont c'est
l'état de mener la guerre, et non pas moi qui suis homme d'Église
et qu'on détourne sans cesse de ma vocation pour m'appliquer à des
choses auxquelles je n'ai aucune aptitude. Vous en serez plus
heureux à l'intérieur, Sire, et je ne doute pas que vous n'en
soyez plus grand à l'étranger.
-- Monsieur le duc, dit le roi, je comprends, soyez tranquille;
tous ceux qui sont nommés dans cette lettre seront punis comme ils
le méritent, et la reine elle-même.
-- Que dites-vous là, Sire? Dieu me garde que, pour moi, la reine
éprouve la moindre contrariété! elle m'a toujours cru son ennemi,
Sire, quoique Votre Majesté puisse attester que j'ai toujours pris
chaudement son parti, même contre vous. Oh! si elle trahissait
Votre Majesté à l'endroit de son honneur, ce serait autre chose,
et je serais le premier à dire: «Pas de grâce, Sire, pas de grâce
pour la coupable!» Heureusement il n'en est rien, et Votre Majesté
vient d'en acquérir une nouvelle preuve.
-- C'est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez
raison, comme toujours; mais la reine n'en mérite pas moins toute
ma colère.
-- C'est vous, Sire, qui avez encouru la sienne; et véritablement,
quand elle bouderait sérieusement Votre Majesté, je le
comprendrais; Votre Majesté l'a traitée avec une sévérité!...
-- C'est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les
vôtres, duc, si haut placés qu'ils soient et quelque péril que je
coure à agir sévèrement avec eux.
-- La reine est mon ennemie, mais n'est pas la vôtre, Sire; au
contraire, elle est épouse dévouée, soumise et irréprochable;
laissez-moi donc, Sire, intercéder pour elle près de
Votre Majesté.
-- Qu'elle s'humilie alors, et qu'elle revienne à moi la première!
-- Au contraire, Sire, donnez l'exemple; vous avez eu le premier
tort, puisque c'est vous qui avez soupçonné la reine.
-- Moi, revenir le premier? dit le roi; jamais!
-- Sire, je vous en supplie.
-- D'ailleurs, comment reviendrais-je le premier?
-- En faisant une chose que vous sauriez lui être agréable.
-- Laquelle?
-- Donnez un bal; vous savez combien la reine aime la danse; je
vous réponds que sa rancune ne tiendra point à une pareille
attention.
-- Monsieur le cardinal, vous savez que je n'aime pas tous les
plaisirs mondains.
-- La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu'elle
sait votre antipathie pour ce plaisir; d'ailleurs ce sera une
occasion pour elle de mettre ces beaux ferrets de diamants que
vous lui avez donnés l'autre jour à sa fête, et dont elle n'a pas
encore eu le temps de se parer.
-- Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi,
qui, dans sa joie de trouver la reine coupable d'un crime dont il
se souciait peu, et innocente d'une faute qu'il redoutait fort,
était tout prêt à se raccommoder avec elle; nous verrons, mais,
sur mon honneur, vous êtes trop indulgent.
-- Sire, dit le cardinal, laissez la sévérité aux ministres,
l'indulgence est la vertu royale; usez-en, et vous verrez que vous
vous en trouverez bien.»
Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures,
s'inclina profondément, demandant congé au roi pour se retirer, et
le suppliant de se raccommoder avec la reine.
Anne d'Autriche, qui, à la suite de la saisie de sa lettre,
s'attendait à quelque reproche, fut fort étonnée de voir le
lendemain le roi faire près d'elle des tentatives de
rapprochement. Son premier mouvement fut répulsif, son orgueil de
femme et sa dignité de reine avaient été tous deux si cruellement
offensés, qu'elle ne pouvait revenir ainsi du premier coup; mais,
vaincue par le conseil de ses femmes, elle eut enfin l'air de
commencer à oublier. Le roi profita de ce premier moment de retour
pour lui dire qu'incessamment il comptait donner une fête.
C'était une chose si rare qu'une fête pour la pauvre Anne
d'Autriche, qu'à cette annonce, ainsi que l'avait pensé le
cardinal, la dernière trace de ses ressentiments disparut sinon
dans son coeur, du moins sur son visage. Elle demanda quel jour
cette fête devait avoir lieu, mais le roi répondit qu'il fallait
qu'il s'entendît sur ce point avec le cardinal.
En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal à quelle époque
cette fête aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un
prétexte quelconque, différait de la fixer.
Dix jours s'écoulèrent ainsi.
Le huitième jour après la scène que nous avons racontée, le
cardinal reçut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait
seulement ces quelques lignes:
«Je les ai; mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque
d'argent; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours
après les avoir reçues, je serai à Paris.»
Le jour même où le cardinal avait reçu cette lettre, le roi lui
adressa sa question habituelle.
Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas:
«Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours après avoir reçu
l'argent; il faut quatre ou cinq jours à l'argent pour aller,
quatre ou cinq jours à elle pour revenir, cela fait dix jours;
maintenant faisons la part des vents contraires, des mauvais
hasards, des faiblesses de femme, et mettons cela à douze jours.
-- Eh bien, monsieur le duc, dit le roi, vous avez calculé?
-- Oui, Sire: nous sommes aujourd'hui le 20 septembre; les
échevins de la ville donnent une fête le 3 octobre. Cela
s'arrangera à merveille, car vous n'aurez pas l'air de faire un
retour vers la reine.»
Puis le cardinal ajouta:
«À propos, Sire, n'oubliez pas de dire à Sa Majesté, la veille de
cette fête, que vous désirez voir comment lui vont ses ferrets de
diamants.»
CHAPITRE XVII
LE MÉNAGE BONACIEUX
C'était la seconde fois que le cardinal revenait sur ce point des
ferrets de diamants avec le roi. Louis XIII fut donc frappé de
cette insistance, et pensa que cette recommandation cachait un
mystère.
Plus d'une fois le roi avait été humilié que le cardinal, dont la
police, sans avoir atteint encore la perfection de la police
moderne, était excellente, fût mieux instruit que lui-même de ce
qui se passait dans son propre ménage. Il espéra donc, dans une
conversation avec Anne d'Autriche, tirer quelque lumière de cette
conversation et revenir ensuite près de Son Éminence avec quelque
secret que le cardinal sût ou ne sût pas, ce qui, dans l'un ou
l'autre cas, le rehaussait infiniment aux yeux de son ministre.
Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l'aborda
avec de nouvelles menaces contre ceux qui l'entouraient. Anne
d'Autriche baissa la tête, laissa s'écouler le torrent sans
répondre et espérant qu'il finirait par s'arrêter; mais ce n'était
pas cela que voulait Louis XIII; Louis XIII voulait une discussion
de laquelle jaillît une lumière quelconque, convaincu qu'il était
que le cardinal avait quelque arrière-pensée et lui machinait une
surprise terrible comme en savait faire Son Éminence. Il arriva à
ce but par sa persistance à accuser.
«Mais, s'écria Anne d'Autriche, lassée de ces vagues attaques;
mais, Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le
coeur. Qu'ai-je donc fait? Voyons, quel crime ai-je donc commis? Il
est impossible que Votre Majesté fasse tout ce bruit pour une
lettre écrite à mon frère.»
Le roi, attaqué à son tour d'une manière si directe, ne sut que
répondre; il pensa que c'était là le moment de placer la
recommandation qu'il ne devait faire que la veille de la fête.
«Madame, dit-il avec majesté, il y aura incessamment bal à l'hôtel
de ville; j'entends que, pour faire honneur à nos braves échevins,
vous y paraissiez en habit de cérémonie, et surtout parée des
ferrets de diamants que je vous ai donnés pour votre fête. Voici
ma réponse.»
La réponse était terrible. Anne d'Autriche crut que Louis XIII
savait tout, et que le cardinal avait obtenu de lui cette longue
dissimulation de sept ou huit jours, qui était au reste dans son
caractère. Elle devint excessivement pâle, appuya sur une console
sa main d'une admirable beauté, et qui semblait alors une main de
cire, et regardant le roi avec des yeux épouvantés, elle ne
répondit pas une seule syllabe.
«Vous entendez, madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras
dans toute son étendue, mais sans en deviner la cause, vous
entendez?
-- Oui, Sire, j'entends, balbutia la reine.
-- Vous paraîtrez à ce bal?
-- Oui.
-- Avec vos ferrets?
-- Oui.»
La pâleur de la reine augmenta encore, s'il était possible; le roi
s'en aperçut, et en jouit avec cette froide cruauté qui était un
des mauvais côtés de son caractère.
«Alors, c'est convenu, dit le roi, et voilà tout ce que j'avais à
vous dire.
-- Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu?» demanda Anne d'Autriche.
Louis XIII sentit instinctivement qu'il ne devait pas répondre à
cette question, la reine l'ayant faite d'une voix presque
mourante.
«Mais très incessamment, madame, dit-il; mais je ne me rappelle
plus précisément la date du jour, je la demanderai au cardinal.
-- C'est donc le cardinal qui vous a annoncé cette fête? s'écria
la reine.
-- Oui, madame, répondit le roi étonné; mais pourquoi cela?
-- C'est lui, qui vous a dit de m'inviter à y paraître avec ces
ferrets?
-- C'est-à-dire, madame...
-- C'est lui, Sire, c'est lui!
-- Eh bien qu'importe que ce soit lui ou moi? y a-t-il un crime à
cette invitation?
-- Non, Sire.
-- Alors vous paraîtrez?
-- Oui, Sire.
-- C'est bien, dit le roi en se retirant, c'est bien, j'y compte.»
La reine fit une révérence, moins par étiquette que parce que ses
genoux se dérobaient sous elle.
Le roi partit enchanté.
«Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait
tout, et c'est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore,
mais qui saura tout bientôt. Je suis perdue! Mon Dieu! mon Dieu!
mon Dieu!»
Elle s'agenouilla sur un coussin et pria, la tête enfoncée entre
ses bras palpitants.
En effet, la position était terrible. Buckingham était retourné à
Londres, Mme de Chevreuse était à Tours. Plus surveillée que
jamais, la reine sentait sourdement qu'une de ses femmes la
trahissait, sans savoir dire laquelle. La Porte ne pouvait pas
quitter le Louvre. Elle n'avait pas une âme au monde à qui se
fier.
Aussi, en présence du malheur qui la menaçait et de l'abandon qui
était le sien, éclata-t-elle en sanglots.
«Ne puis-je donc être bonne à rien à Votre Majesté?» dit tout à
coup une voix pleine de douceur et de pitié.
La reine se retourna vivement, car il n'y avait pas à se tromper à
l'expression de cette voix: c'était une amie qui parlait ainsi.
En effet, à l'une des portes qui donnaient dans l'appartement de
la reine apparut la jolie Mme Bonacieux; elle était occupée à
ranger les robes et le linge dans un cabinet, lorsque le roi était
entré; elle n'avait pas pu sortir, et avait tout entendu.
La reine poussa un cri perçant en se voyant surprise, car dans son
trouble elle ne reconnut pas d'abord la jeune femme qui lui avait
été donnée par La Porte.
«Oh! ne craignez rien, madame, dit la jeune femme en joignant les
mains et en pleurant elle-même des angoisses de la reine; je suis
à Votre Majesté corps et âme, et si loin que je sois d'elle, si
inférieure que soit ma position, je crois que j'ai trouvé un moyen
de tirer Votre Majesté de peine.
-- Vous! ô Ciel! vous! s'écria la reine; mais voyons regardez-moi
en face. Je suis trahie de tous côtés, puis-je me fier à vous?
-- Oh! madame! s'écria la jeune femme en tombant à genoux: sur mon
âme, je suis prête à mourir pour Votre Majesté!»
Ce cri était sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier,
il n'y avait pas à se tromper.
«Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des traîtres ici; mais,
par le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n'est
plus dévoué que moi à Votre Majesté. Ces ferrets que le roi
redemande, vous les avez donnés au duc de Buckingham, n'est-ce
pas? Ces ferrets étaient enfermés dans une petite boîte en bois de
rose qu'il tenait sous son bras? Est-ce que je me trompe? Est-ce
que ce n'est pas cela?
-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine dont les dents
claquaient d'effroi.
-- Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les
ravoir.
-- Oui, sans doute, il le faut, s'écria la reine; mais comment
faire, comment y arriver?
-- Il faut envoyer quelqu'un au duc.
-- Mais qui?... qui?... à qui me fier?
-- Ayez confiance en moi, madame; faites-moi cet honneur, ma
reine, et je trouverai le messager, moi!
-- Mais il faudra écrire!
-- Oh! oui. C'est indispensable. Deux mots de la main de
Votre Majesté et votre cachet particulier.
-- Mais ces deux mots, c'est ma condamnation. C'est le divorce,
l'exil!
-- Oui, s'ils tombent entre des mains infâmes! Mais je réponds que
ces deux mots seront remis à leur adresse.
-- Oh! mon Dieu! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur,
ma réputation entre vos mains!
-- Oui! oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi!
-- Mais comment? dites-le-moi au moins.
-- Mon mari a été remis en liberté il y a deux ou trois jours; je
n'ai pas encore eu le temps de le revoir. C'est un brave et
honnête homme qui n'a ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce
que je voudrai: il partira sur un ordre de moi, sans savoir ce
qu'il porte, et il remettra la lettre de Votre Majesté, sans même
savoir qu'elle est de Votre Majesté, à l'adresse qu'elle
indiquera.»
La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un élan
passionné, la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et ne
voyant que sincérité dans ses beaux yeux, elle l'embrassa
tendrement.
«Fais cela, s'écria-t-elle, et tu m'auras sauvé la vie, tu m'auras
sauvé l'honneur!
-- Oh! n'exagérez pas le service que j'ai le bonheur de vous
rendre; je n'ai rien à sauver à Votre Majesté, qui est seulement
victime de perfides complots.
-- C'est vrai, c'est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as
raison.
-- Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse.»
La reine courut à une petite table sur laquelle se trouvaient
encre, papier et plumes: elle écrivit deux lignes, cacheta la
lettre de son cachet et la remit à Mme Bonacieux.
«Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose nécessaire.
-- Laquelle?
-- L'argent.»
Mme Bonacieux rougit.
«Oui, c'est vrai, dit-elle, et j'avouerai à Votre Majesté que mon
mari...
-- Ton mari n'en a pas, c'est cela que tu veux dire.
-- Si fait, il en a, mais il est fort avare, c'est là son défaut.
Cependant, que Votre Majesté ne s'inquiète pas, nous trouverons
moyen...
-- C'est que je n'en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui
liront les Mémoires de Mme de Motteville ne s'étonneront pas de
cette réponse); mais, attends.»
Anne d'Autriche courut à son écrin.
«Tiens, dit-elle, voici une bague d'un grand prix à ce qu'on
assure; elle vient de mon frère le roi d'Espagne, elle est à moi
et j'en puis disposer. Prends cette bague et fais-en de l'argent,
et que ton mari parte.
-- Dans une heure vous serez obéie.
-- Tu vois l'adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu'à peine
pouvait-on entendre ce qu'elle disait: à Milord duc de Buckingham,
à Londres.
-- La lettre sera remise à lui-même.
-- Généreuse enfant!» s'écria Anne d'Autriche.
Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans
son corsage et disparut avec la légèreté d'un oiseau.
Dix minutes après, elle était chez elle; comme elle l'avait dit à
la reine, elle n'avait pas revu son mari depuis sa mise en
liberté; elle ignorait donc le changement qui s'était fait en lui
à l'endroit du cardinal, changement qu'avaient opéré la flatterie
et l'argent de Son Éminence et qu'avaient corroboré, depuis, deux
ou trois visites du comte de Rochefort, devenu le meilleur ami de
Bonacieux, auquel il avait fait croire sans beaucoup de peine
qu'aucun sentiment coupable n'avait amené l'enlèvement de sa
femme, mais que c'était seulement une précaution politique.
Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait à grand-
peine de l'ordre dans la maison, dont il avait trouvé les meubles
à peu près brisés et les armoires à peu près vides, la justice
n'étant pas une des trois choses que le roi Salomon indique comme
ne laissant point de traces de leur passage. Quant à la servante,
elle s'était enfuie lors de l'arrestation de son maître. La
terreur avait gagné la pauvre fille au point qu'elle n'avait cessé
de marcher de Paris jusqu'en Bourgogne, son pays natal.
Le digne mercier avait, aussitôt sa rentrée dans sa maison, fait
part à sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait
répondu pour le féliciter et pour lui dire que le premier moment
qu'elle pourrait dérober à ses devoirs serait consacré tout entier
à lui rendre visite.
Ce premier moment s'était fait attendre cinq jours, ce qui, dans
toute autre circonstance, eût paru un peu bien long à maître
Bonacieux; mais il avait, dans la visite qu'il avait faite au
cardinal et dans les visites que lui faisait Rochefort, ample
sujet à réflexion, et, comme on sait, rien ne fait passer le temps
comme de réfléchir.
D'autant plus que les réflexions de Bonacieux étaient toutes
couleur de rose. Rochefort l'appelait son ami, son cher Bonacieux,
et ne cessait de lui dire que le cardinal faisait le plus grand
cas de lui. Le mercier se voyait déjà sur le chemin des honneurs
et de la fortune.
De son côté, Mme Bonacieux avait réfléchi, mais, il faut le dire,
à tout autre chose que l'ambition; malgré elle, ses pensées
avaient eu pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et
qui paraissait si amoureux. Mariée à dix-huit ans à M. Bonacieux,
ayant toujours vécu au milieu des amis de son mari, peu
susceptibles d'inspirer un sentiment quelconque à une jeune femme
dont le coeur était plus élevé que sa position, Mme Bonacieux
était restée insensible aux séductions vulgaires; mais, à cette
époque surtout, le titre de gentilhomme avait une grande influence
sur la bourgeoisie, et d'Artagnan était gentilhomme; de plus, il
portait l'uniforme des gardes, qui, après l'uniforme des
mousquetaires, était le plus apprécié des dames. Il était, nous le
répétons, beau, jeune, aventureux; il parlait d'amour en homme qui
aime et qui a soif d'être aimé; il y en avait là plus qu'il n'en
fallait pour tourner une tête de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux
en était arrivée juste à cet âge heureux de la vie.
Les deux époux, quoiqu'ils ne se fussent pas vus depuis plus de
huit jours, et que pendant cette semaine de graves événements
eussent passé entre eux, s'abordèrent donc avec une certaine
préoccupation; néanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie réelle
et s'avança vers sa femme à bras ouverts.
Mme Bonacieux lui présenta le front.
«Causons un peu, dit-elle.
-- Comment? dit Bonacieux étonné.
-- Oui, sans doute, j'ai une chose de la plus haute importance à
vous dire.
-- Au fait, et moi aussi, j'ai quelques questions assez sérieuses
à vous adresser. Expliquez-moi un peu votre enlèvement, je vous
prie.
-- Il ne s'agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.
-- Et de quoi s'agit-il donc? de ma captivité?
-- Je l'ai apprise le jour même; mais comme vous n'étiez coupable
d'aucun crime, comme vous n'étiez complice d'aucune intrigue,
comme vous ne saviez rien enfin qui pût vous compromettre, ni
vous, ni personne, je n'ai attaché à cet événement que
l'importance qu'il méritait.
-- Vous en parlez bien à votre aise, madame! reprit Bonacieux
blessé du peu d'intérêt que lui témoignait sa femme; savez-vous
que j'ai été plongé un jour et une nuit dans un cachot de la
Bastille?
-- Un jour et une nuit sont bientôt passés; laissons donc votre
captivité, et revenons à ce qui m'amène près de vous.
-- Comment? ce qui vous amène près de moi! N'est-ce donc pas le
désir de revoir un mari dont vous êtes séparée depuis huit jours?
demanda le mercier piqué au vif.
-- C'est cela d'abord, et autre chose ensuite.
-- Parlez!
-- Une chose du plus haut intérêt et de laquelle dépend notre
fortune à venir peut-être.
-- Notre fortune a fort changé de face depuis que je vous ai vue,
madame Bonacieux, et je ne serais pas étonné que d'ici à quelques
mois elle ne fît envie à beaucoup de gens.
-- Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais
vous donner.
-- À moi?
-- Oui, à vous. Il y a une bonne et sainte action à faire,
monsieur, et beaucoup d'argent à gagner en même temps.»
Mme Bonacieux savait qu'en parlant d'argent à son mari, elle le
prenait par son faible.
Mais un homme, fût-ce un mercier, lorsqu'il a causé dix minutes
avec le cardinal de Richelieu, n'est plus le même homme.
«Beaucoup d'argent à gagner! dit Bonacieux en allongeant les
lèvres.
-- Oui, beaucoup.
-- Combien, à peu près?
-- Mille pistoles peut-être.
-- Ce que vous avez à me demander est donc bien grave?
-- Oui.
-- Que faut-il faire?
-- Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont
vous ne vous dessaisirez sous aucun prétexte, et que vous
remettrez en main propre.
-- Et pour où partirai-je?
-- Pour Londres.
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