Tandis que d'Artagnan examinait Mme Bonacieux, et en était aux
pieds, comme nous l'avons dit, il vit à terre un fin mouchoir de
batiste, qu'il ramassa selon son habitude, et au coin duquel il
reconnut le même chiffre qu'il avait vu au mouchoir qui avait
failli lui faire couper la gorge avec Aramis.
Depuis ce temps, d'Artagnan se méfiait des mouchoirs armoriés; il
remit donc sans rien dire celui qu'il avait ramassé dans la poche
de Mme Bonacieux. En ce moment, Mme Bonacieux reprenait ses sens.
Elle ouvrit les yeux, regarda avec terreur autour d'elle, vit que
l'appartement était vide, et qu'elle était seule avec son
libérateur. Elle lui tendit aussitôt les mains en souriant.
Mme Bonacieux avait le plus charmant sourire du monde.
«Ah! monsieur! dit-elle, c'est vous qui m'avez sauvée; permettez-
moi que je vous remercie.
-- Madame, dit d'Artagnan, je n'ai fait que ce que tout
gentilhomme eût fait à ma place, vous ne me devez donc aucun
remerciement.
-- Si fait, monsieur, si fait, et j'espère vous prouver que vous
n'avez pas rendu service à une ingrate. Mais que me voulaient donc
ces hommes, que j'ai pris d'abord pour des voleurs, et pourquoi
M. Bonacieux n'est-il point ici?
-- Madame, ces hommes étaient bien autrement dangereux que ne
pourraient être des voleurs, car ce sont des agents de M. le
cardinal, et quant à votre mari, M. Bonacieux, il n'est point ici
parce qu'hier on est venu le prendre pour le conduire à la
Bastille.
-- Mon mari à la Bastille! s'écria Mme Bonacieux, oh! mon Dieu!
qu'a-t-il donc fait? pauvre cher homme! lui, l'innocence même!»
Et quelque chose comme un sourire perçait sur la figure encore
tout effrayée de la jeune femme.
«Ce qu'il a fait, madame? dit d'Artagnan. Je crois que son seul
crime est d'avoir à la fois le bonheur et le malheur d'être votre
mari.
-- Mais, monsieur, vous savez donc...
-- Je sais que vous avez été enlevée, madame.
-- Et par qui? Le savez-vous? Oh! si vous le savez, dites-le-moi.
-- Par un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux cheveux
noirs, au teint basané, avec une cicatrice à la tempe gauche.
-- C'est cela, c'est cela; mais son nom?
-- Ah! son nom? c'est ce que j'ignore.
-- Et mon mari savait-il que j'avais été enlevée?
-- Il en avait été prévenu par une lettre que lui avait écrite le
ravisseur lui-même.
-- Et soupçonne-t-il, demanda Mme Bonacieux avec embarras, la
cause de cet événement?
-- Il l'attribuait, je crois, à une cause politique.
-- J'en ai douté d'abord, et maintenant je le pense comme lui.
Ainsi donc, ce cher M. Bonacieux ne m'a pas soupçonnée un seul
instant...?
-- Ah! loin de là, madame, il était trop fier de votre sagesse et
surtout de votre amour.»
Un second sourire presque imperceptible effleura les lèvres rosées
de la belle jeune femme.
«Mais, continua d'Artagnan, comment vous êtes-vous enfuie?
-- J'ai profité d'un moment où l'on m'a laissée seule, et comme je
savais depuis ce matin à quoi m'en tenir sur mon enlèvement, à
l'aide de mes draps je suis descendue par la fenêtre; alors, comme
je croyais mon mari ici, je suis accourue.
-- Pour vous mettre sous sa protection?
-- Oh! non, pauvre cher homme, je savais bien qu'il était
incapable de me défendre; mais comme il pouvait nous servir à
autre chose, je voulais le prévenir.
-- De quoi?
-- Oh! ceci n'est pas mon secret, je ne puis donc pas vous le
dire.
-- D'ailleurs, dit d'Artagnan (pardon, madame, si, tout garde que
je suis, je vous rappelle à la prudence), d'ailleurs je crois que
nous ne sommes pas ici en lieu opportun pour faire des
confidences. Les hommes que j'ai mis en fuite vont revenir avec
main-forte; s'ils nous retrouvent ici nous sommes perdus. J'ai
bien fait prévenir trois de mes amis, mais qui sait si on les aura
trouvés chez eux!
-- Oui, oui, vous avez raison, s'écria Mme Bonacieux effrayée;
fuyons, sauvons-nous.»
À ces mots, elle passa son bras sous celui de d'Artagnan et
l'entraîna vivement.
«Mais où fuir? dit d'Artagnan, où nous sauver?
-- Éloignons-nous d'abord de cette maison, puis après nous
verrons.»
Et la jeune femme et le jeune homme, sans se donner la peine de
refermer la porte, descendirent rapidement la rue des Fossoyeurs,
s'engagèrent dans la rue des Fossés-Monsieur-le-Prince et ne
s'arrêtèrent qu'à la place Saint-Sulpice.
«Et maintenant, qu'allons-nous faire, demanda d'Artagnan, et où
voulez-vous que je vous conduise?
-- Je suis fort embarrassée de vous répondre, je vous l'avoue, dit
Mme Bonacieux; mon intention était de faire prévenir M. de La
Porte par mon mari, afin que M. de La Porte pût nous dire
précisément ce qui s'était passé au Louvre depuis trois jours, et
s'il n'y avait pas danger pour moi de m'y présenter.
-- Mais moi, dit d'Artagnan, je puis aller prévenir M. de La
Porte.
-- Sans doute; seulement il n'y a qu'un malheur: c'est qu'on
connaît M. Bonacieux au Louvre et qu'on le laisserait passer, lui,
tandis qu'on ne vous connaît pas, vous, et que l'on vous fermera
la porte.
-- Ah! bah, dit d'Artagnan, vous avez bien à quelque guichet du
Louvre un concierge qui vous est dévoué, et qui grâce à un mot
d'ordre...»
Mme Bonacieux regarda fixement le jeune homme.
«Et si je vous donnais ce mot d'ordre, dit-elle, l'oublieriez-vous
aussitôt que vous vous en seriez servi?
-- Parole d'honneur, foi de gentilhomme! dit d'Artagnan avec un
accent à la vérité duquel il n'y avait pas à se tromper.
-- Tenez, je vous crois; vous avez l'air d'un brave jeune homme,
d'ailleurs votre fortune est peut-être au bout de votre
dévouement.
-- Je ferai sans promesse et de conscience tout ce que je pourrai
pour servir le roi et être agréable à la reine, dit d'Artagnan;
disposez donc de moi comme d'un ami.
-- Mais moi, où me mettrez-vous pendant ce temps-là?
-- N'avez-vous pas une personne chez laquelle M. de La Porte
puisse revenir vous prendre?
-- Non, je ne veux me fier à personne.
-- Attendez, dit d'Artagnan; nous sommes à la porte d'Athos. Oui,
c'est cela.
-- Qu'est-ce qu'Athos?
-- Un de mes amis.
-- Mais s'il est chez lui et qu'il me voie?
-- Il n'y est pas, et j'emporterai la clef après vous avoir fait
entrer dans son appartement.
-- Mais s'il revient?
-- Il ne reviendra pas; d'ailleurs on lui dirait que j'ai amené
une femme, et que cette femme est chez lui.
-- Mais cela me compromettra très fort, savez-vous!
-- Que vous importe! on ne vous connaît pas; d'ailleurs nous
sommes dans une situation à passer par-dessus quelques
convenances!
-- Allons donc chez votre ami. Où demeure-t-il?
-- Rue Férou, à deux pas d'ici.
-- Allons.»
Et tous deux reprirent leur course. Comme l'avait prévu
d'Artagnan, Athos n'était pas chez lui: il prit la clef, qu'on
avait l'habitude de lui donner comme à un ami de la maison, monta
l'escalier et introduisit Mme Bonacieux dans le petit appartement
dont nous avons déjà fait la description.
«Vous êtes chez vous, dit-il; attendez, fermez la porte en dedans
et n'ouvrez à personne, à moins que vous n'entendiez frapper trois
coups ainsi: tenez; et il frappa trois fois: deux coups rapprochés
l'un de l'autre et assez forts, un coup plus distant et plus
léger.
-- C'est bien, dit Mme Bonacieux; maintenant, à mon tour de vous
donner mes instructions.
-- J'écoute.
-- Présentez-vous au guichet du Louvre, du côté de la rue de
l'Échelle, et demandez Germain.
-- C'est bien. Après?
-- Il vous demandera ce que vous voulez, et alors vous lui
répondrez par ces deux mots: Tours et Bruxelles. Aussitôt il se
mettra à vos ordres.
-- Et que lui ordonnerai-je?
-- D'aller chercher M. de La Porte, le valet de chambre de la
reine.
-- Et quand il l'aura été chercher et que M. de La Porte sera
venu?
-- Vous me l'enverrez.
-- C'est bien, mais où et comment vous reverrai-je?
-- Y tenez-vous beaucoup à me revoir?
-- Certainement.
-- Eh bien, reposez-vous sur moi de ce soin, et soyez tranquille.
-- Je compte sur votre parole.
-- Comptez-y.»
D'Artagnan salua Mme Bonacieux en lui lançant le coup d'oeil le
plus amoureux qu'il lui fût possible de concentrer sur sa
charmante petite personne, et tandis qu'il descendait l'escalier,
il entendit la porte se fermer derrière lui à double tour. En deux
bonds il fut au Louvre: comme il entrait au guichet de Échelle,
dix heures sonnaient. Tous les événements que nous venons de
raconter s'étaient succédé en une demi-heure.
Tout s'exécuta comme l'avait annoncé Mme Bonacieux. Au mot d'ordre
convenu, Germain s'inclina; dix minutes après, La Porte était dans
la loge; en deux mots, d'Artagnan le mit au fait et lui indiqua où
était Mme Bonacieux. La Porte s'assura par deux fois de
l'exactitude de l'adresse, et partit en courant. Cependant, à
peine eut-il fait dix pas, qu'il revint.
«Jeune homme, dit-il à d'Artagnan, un conseil.
-- Lequel?
-- Vous pourriez être inquiété pour ce qui vient de se passer.
-- Vous croyez?
-- Oui. Avez-vous quelque ami dont la pendule retarde?
-- Eh bien?
-- Allez le voir pour qu'il puisse témoigner que vous étiez chez
lui à neuf heures et demie. En justice, cela s'appelle un alibi.»
D'Artagnan trouva le conseil prudent; il prit ses jambes à son
cou, il arriva chez M. de Tréville, mais, au lieu de passer au
salon avec tout le monde, il demanda à entrer dans son cabinet.
Comme d'Artagnan était un des habitués de l'hôtel, on ne fit
aucune difficulté d'accéder à sa demande; et l'on alla prévenir
M. de Tréville que son jeune compatriote, ayant quelque chose
d'important à lui dire, sollicitait une audience particulière.
Cinq minutes après, M. de Tréville demandait à d'Artagnan ce qu'il
pouvait faire pour son service et ce qui lui valait sa visite à
une heure si avancée.
«Pardon, monsieur! dit d'Artagnan, qui avait profité du moment où
il était resté seul pour retarder l'horloge de trois quarts
d'heure; j'ai pensé que, comme il n'était que neuf heures vingt-
cinq minutes, il était encore temps de me présenter chez vous.
-- Neuf heures vingt-cinq minutes! s'écria M. de Tréville en
regardant sa pendule; mais c'est impossible!
-- Voyez plutôt, monsieur, dit d'Artagnan, voilà qui fait foi.
-- C'est juste, dit M. de Tréville, j'aurais cru qu'il était plus
tard. Mais voyons, que me voulez-vous?»
Alors d'Artagnan fit à M. de Tréville une longue histoire sur la
reine. Il lui exposa les craintes qu'il avait conçues à l'égard de
Sa Majesté; il lui raconta ce qu'il avait entendu dire des projets
du cardinal à l'endroit de Buckingham, et tout cela avec une
tranquillité et un aplomb dont M. de Tréville fut d'autant mieux
la dupe, que lui-même, comme nous l'avons dit, avait remarqué
quelque chose de nouveau entre le cardinal, le roi et la reine.
À dix heures sonnant, d'Artagnan quitta M. de Tréville, qui le
remercia de ses renseignements, lui recommanda d'avoir toujours à
coeur le service du roi et de la reine, et qui rentra dans le
salon. Mais, au bas de l'escalier, d'Artagnan se souvint qu'il
avait oublié sa canne: en conséquence, il remonta précipitamment,
rentra dans le cabinet, d'un tour de doigt remit la pendule à son
heure, pour qu'on ne pût pas s'apercevoir, le lendemain, qu'elle
avait été dérangée, et sûr désormais qu'il y avait un témoin pour
prouver son alibi, il descendit l'escalier et se trouva bientôt
dans la rue.
CHAPITRE XI
L'INTRIGUE SE NOUE
Sa visite faite à M. de Tréville, d'Artagnan prit, tout pensif, le
plus long pour rentrer chez lui.
À quoi pensait d'Artagnan, qu'il s'écartait ainsi de sa route,
regardant les étoiles du ciel, et tantôt soupirant tantôt
souriant?
Il pensait à Mme Bonacieux. Pour un apprenti mousquetaire, la
jeune femme était presque une idéalité amoureuse. Jolie,
mystérieuse, initiée à presque tous les secrets de cour, qui
reflétaient tant de charmante gravité sur ses traits gracieux,
elle était soupçonnée de n'être pas insensible, ce qui est un
attrait irrésistible pour les amants novices; de plus, d'Artagnan
l'avait délivrée des mains de ces démons qui voulaient la fouiller
et la maltraiter, et cet important service avait établi entre elle
et lui un de ces sentiments de reconnaissance qui prennent si
facilement un plus tendre caractère.
D'Artagnan se voyait déjà, tant les rêves marchent vite sur les
ailes de l'imagination, accosté par un messager de la jeune femme
qui lui remettait quelque billet de rendez-vous, une chaîne d'or
ou un diamant. Nous avons dit que les jeunes cavaliers recevaient
sans honte de leur roi; ajoutons qu'en ce temps de facile morale,
ils n'avaient pas plus de vergogne à l'endroit de leurs
maîtresses, et que celles-ci leur laissaient presque toujours de
précieux et durables souvenirs, comme si elles eussent essayé de
conquérir la fragilité de leurs sentiments par la solidité de
leurs dons.
On faisait alors son chemin par les femmes, sans en rougir. Celles
qui n'étaient que belles donnaient leur beauté, et de là vient
sans doute le proverbe, que la plus belle fille du monde ne peut
donner que ce qu'elle a. Celles qui étaient riches donnaient en
outre une partie de leur argent, et l'on pourrait citer bon nombre
de héros de cette galante époque qui n'eussent gagné ni leurs
éperons d'abord, ni leurs batailles ensuite, sans la bourse plus
ou moins garnie que leur maîtresse attachait à l'arçon de leur
selle.
D'Artagnan ne possédait rien; l'hésitation du provincial, vernis
léger, fleur éphémère, duvet de la pêche, s'était évaporée au vent
des conseils peu orthodoxes que les trois mousquetaires donnaient
à leur ami. D'Artagnan, suivant l'étrange coutume du temps, se
regardait à Paris comme en campagne, et cela ni plus ni moins que
dans les Flandres: l'Espagnol là-bas, la femme ici. C'était
partout un ennemi à combattre, des contributions à frapper.
Mais, disons-le, pour le moment d'Artagnan était mû d'un sentiment
plus noble et plus désintéressé. Le mercier lui avait dit qu'il
était riche; le jeune homme avait pu deviner qu'avec un niais
comme l'était M. Bonacieux, ce devait être la femme qui tenait la
clef de la bourse. Mais tout cela n'avait influé en rien sur le
sentiment produit par la vue de Mme Bonacieux, et l'intérêt était
resté à peu près étranger à ce commencement d'amour qui en avait
été la suite. Nous disons: à peu près, car l'idée qu'une jeune
femme, belle, gracieuse, spirituelle, est riche en même temps,
n'ôte rien à ce commencement d'amour, et tout au contraire le
corrobore.
Il y a dans l'aisance une foule de soins et de caprices
aristocratiques qui vont bien à la beauté. Un bas fin et blanc,
une robe de soie, une guimpe de dentelle, un joli soulier au pied,
un frais ruban sur la tête, ne font point jolie une femme laide,
mais font belle une femme jolie, sans compter les mains qui
gagnent à tout cela; les mains, chez les femmes surtout, ont
besoin de rester oisives pour rester belles.
Puis d'Artagnan, comme le sait bien le lecteur, auquel nous
n'avons pas caché l'état de sa fortune, d'Artagnan n'était pas un
millionnaire; il espérait bien le devenir un jour, mais le temps
qu'il se fixait lui-même pour cet heureux changement était assez
éloigné. En attendant, quel désespoir que de voir une femme qu'on
aime désirer ces mille riens dont les femmes composent leur
bonheur, et de ne pouvoir lui donner ces mille riens! Au moins,
quand la femme est riche et que l'amant ne l'est pas, ce qu'il ne
peut lui offrir elle se l'offre elle-même; et quoique ce soit
ordinairement avec l'argent du mari qu'elle se passe cette
jouissance, il est rare que ce soit à lui qu'en revienne la
reconnaissance.
Puis d'Artagnan, disposé à être l'amant le plus tendre, était en
attendant un ami très dévoué. Au milieu de ses projets amoureux
sur la femme du mercier, il n'oubliait pas les siens. La jolie
Mme Bonacieux était femme à promener dans la plaine Saint-Denis ou
dans la foire Saint-Germain en compagnie d'Athos, de Porthos et
d'Aramis, auxquels d'Artagnan serait fier de montrer une telle
conquête. Puis, quand on a marché longtemps, la faim arrive;
d'Artagnan depuis quelque temps avait remarqué cela. On ferait de
ces petits dîners charmants où l'on touche d'un côté la main d'un
ami, et de l'autre le pied d'une maîtresse. Enfin, dans les
moments pressants, dans les positions extrêmes, d'Artagnan serait
le sauveur de ses amis.
Et M. Bonacieux, que d'Artagnan avait poussé dans les mains des
sbires en le reniant bien haut et à qui il avait promis tout bas
de le sauver? Nous devons avouer à nos lecteurs que d'Artagnan n'y
songeait en aucune façon, ou que, s'il y songeait, c'était pour se
dire qu'il était bien où il était, quelque part qu'il fût. L'amour
est la plus égoïste de toutes les passions.
Cependant, que nos lecteurs se rassurent: si d'Artagnan oublie son
hôte ou fait semblant de l'oublier, sous prétexte qu'il ne sait
pas où on l'a conduit, nous ne l'oublions pas, nous, et nous
savons où il est. Mais pour le moment faisons comme le Gascon
amoureux. Quant au digne mercier, nous reviendrons à lui plus
tard.
D'Artagnan, tout en réfléchissant à ses futures amours, tout en
parlant à la nuit, tout en souriant aux étoiles, remontait la rue
du Cherche-Midi ou Chasse-Midi, ainsi qu'on l'appelait alors.
Comme il se trouvait dans le quartier d'Aramis, l'idée lui était
venue d'aller faire une visite à son ami, pour lui donner quelques
explications sur les motifs qui lui avaient fait envoyer Planchet
avec invitation de se rendre immédiatement à la souricière. Or, si
Aramis s'était trouvé chez lui lorsque Planchet y était venu, il
avait sans aucun doute couru rue des Fossoyeurs, et n'y trouvant
personne que ses deux autres compagnons peut-être, ils n'avaient
dû savoir, ni les uns ni les autres, ce que cela voulait dire. Ce
dérangement méritait donc une explication, voilà ce que disait
tout haut d'Artagnan.
Puis, tout bas, il pensait que c'était pour lui une occasion de
parler de la jolie petite Mme Bonacieux, dont son esprit, sinon
son coeur, était déjà tout plein. Ce n'est pas à propos d'un
premier amour qu'il faut demander de la discrétion. Ce premier
amour est accompagné d'une si grande joie, qu'il faut que cette
joie déborde, sans cela elle vous étoufferait.
Paris depuis deux heures était sombre et commençait à se faire
désert. Onze heures sonnaient à toutes les horloges du faubourg
Saint-Germain, il faisait un temps doux. D'Artagnan suivait une
ruelle située sur l'emplacement où passe aujourd'hui la rue
d'Assas, respirant les émanations embaumées qui venaient avec le
vent de la rue de Vaugirard et qu'envoyaient les jardins
rafraîchis par la rosée du soir et par la brise de la nuit. Au
loin résonnaient, assourdis cependant par de bons volets, les
chants des buveurs dans quelques cabarets perdus dans la plaine.
Arrivé au bout de la ruelle, d'Artagnan tourna à gauche. La maison
qu'habitait Aramis se trouvait située entre la rue Cassette et la
rue Servandoni.
D'Artagnan venait de dépasser la rue Cassette et reconnaissait
déjà la porte de la maison de son ami, enfouie sous un massif de
sycomores et de clématites qui formaient un vaste bourrelet au-
dessus d'elle lorsqu'il aperçut quelque chose comme une ombre qui
sortait de la rue Servandoni. Ce quelque chose était enveloppé
d'un manteau, et d'Artagnan crut d'abord que c'était un homme;
mais, à la petitesse de la taille, à l'incertitude de la démarche,
à l'embarras du pas, il reconnut bientôt une femme. De plus, cette
femme, comme si elle n'eût pas été bien sûre de la maison qu'elle
cherchait, levait les yeux pour se reconnaître, s'arrêtait,
retournait en arrière, puis revenait encore. D'Artagnan fut
intrigué.
«Si j'allais lui offrir mes services! pensa-t-il. À son allure, on
voit qu'elle est jeune; peut-être jolie. Oh! oui. Mais une femme
qui court les rues à cette heure ne sort guère que pour aller
rejoindre son amant. Peste! si j'allais troubler les rendez-vous,
ce serait une mauvaise porte pour entrer en relations.»
Cependant, la jeune femme s'avançait toujours, comptant les
maisons et les fenêtres. Ce n'était, au reste, chose ni longue, ni
difficile. Il n'y avait que trois hôtels dans cette partie de la
rue, et deux fenêtres ayant vue sur cette rue; l'une était celle
d'un pavillon parallèle à celui qu'occupait Aramis, l'autre était
celle d'Aramis lui-même.
«Pardieu! se dit d'Artagnan, auquel la nièce du théologien
revenait à l'esprit; pardieu! il serait drôle que cette colombe
attardée cherchât la maison de notre ami. Mais sur mon âme, cela y
ressemble fort. Ah! mon cher Aramis, pour cette fois, j'en veux
avoir le coeur net.»
Et d'Artagnan, se faisant le plus mince qu'il put, s'abrita dans
le côté le plus obscur de la rue, près d'un banc de pierre situé
au fond d'une niche.
La jeune femme continua de s'avancer, car outre la légèreté de son
allure, qui l'avait trahie, elle venait de faire entendre une
petite toux qui dénonçait une voix des plus fraîches. D'Artagnan
pensa que cette toux était un signal.
Cependant, soit qu'on eût répondu à cette toux par un signe
équivalent qui avait fixé les irrésolutions de la nocturne
chercheuse, soit que sans secours étranger elle eût reconnu
qu'elle était arrivée au bout de sa course, elle s'approcha
résolument du volet d'Aramis et frappa à trois intervalles égaux
avec son doigt recourbé.
«C'est bien chez Aramis, murmura d'Artagnan. Ah! monsieur
l'hypocrite! je vous y prends à faire de la théologie!»
Les trois coups étaient à peine frappés, que la croisée intérieure
s'ouvrit et qu'une lumière parut à travers les vitres du volet.
«Ah! ah! fit l'écouteur non pas aux portes, mais aux fenêtres, ah!
la visite était attendue. Allons, le volet va s'ouvrir et la dame
entrera par escalade. Très bien!»
Mais, au grand étonnement de d'Artagnan, le volet resta fermé. De
plus, la lumière qui avait flamboyé un instant, disparut, et tout
rentra dans l'obscurité.
D'Artagnan pensa que cela ne pouvait durer ainsi, et continua de
regarder de tous ses yeux et d'écouter de toutes ses oreilles.
Il avait raison: au bout de quelques secondes, deux coups secs
retentirent dans l'intérieur.
La jeune femme de la rue répondit par un seul coup, et le volet
s'entrouvrit.
On juge si d'Artagnan regardait et écoutait avec avidité.
Malheureusement, la lumière avait été transportée dans un autre
appartement. Mais les yeux du jeune homme s'étaient habitués à la
nuit. D'ailleurs les yeux des Gascons ont, à ce qu'on assure,
comme ceux des chats, la propriété de voir pendant la nuit.
D'Artagnan vit donc que la jeune femme tirait de sa poche un objet
blanc qu'elle déploya vivement et qui prit la forme d'un mouchoir.
Cet objet déployé, elle en fit remarquer le coin à son
interlocuteur.
Cela rappela à d'Artagnan ce mouchoir qu'il avait trouvé aux pieds
de Mme Bonacieux, lequel lui avait rappelé celui qu'il avait
trouvé aux pieds d'Aramis.
«Que diable pouvait donc signifier ce mouchoir?»
Placé où il était, d'Artagnan ne pouvait voir le visage d'Aramis,
nous disons d'Aramis, parce que le jeune homme ne faisait aucun
doute que ce fût son ami qui dialoguât de l'intérieur avec la dame
de l'extérieur; la curiosité l'emporta donc sur la prudence, et,
profitant de la préoccupation dans laquelle la vue du mouchoir
paraissait plonger les deux personnages que nous avons mis en
scène, il sortit de sa cachette, et prompt comme l'éclair, mais
étouffant le bruit de ses pas, il alla se coller à un angle de la
muraille, d'où son oeil pouvait parfaitement plonger dans
l'intérieur de l'appartement d'Aramis.
Arrivé là, d'Artagnan pensa jeter un cri de surprise: ce n'était
pas Aramis qui causait avec la nocturne visiteuse, c'était une
femme. Seulement, d'Artagnan y voyait assez pour reconnaître la
forme de ses vêtements, mais pas assez pour distinguer ses traits.
Au même instant, la femme de l'appartement tira un second mouchoir
de sa poche, et l'échangea avec celui qu'on venait de lui montrer.
Puis, quelques mots furent prononcés entre les deux femmes. Enfin
le volet se referma; la femme qui se trouvait à l'extérieur de la
fenêtre se retourna, et vint passer à quatre pas de d'Artagnan en
abaissant la coiffe de sa mante; mais la précaution avait été
prise trop tard, d'Artagnan avait déjà reconnu Mme Bonacieux.
Mme Bonacieux! Le soupçon que c'était elle lui avait déjà traversé
l'esprit quand elle avait tiré le mouchoir de sa poche; mais
quelle probabilité que Mme Bonacieux qui avait envoyé chercher
M. de La Porte pour se faire reconduire par lui au Louvre, courût
les rues de Paris seule à onze heures et demie du soir, au risque
de se faire enlever une seconde fois?
Il fallait donc que ce fût pour une affaire bien importante; et
quelle est l'affaire importante d'une femme de vingt-cinq ans?
L'amour.
Mais était-ce pour son compte ou pour le compte d'une autre
personne qu'elle s'exposait à de semblables hasards? Voilà ce que
se demandait à lui-même le jeune homme, que le démon de la
jalousie mordait au coeur ni plus ni moins qu'un amant en titre.
Il y avait, au reste, un moyen bien simple de s'assurer où allait
Mme Bonacieux: c'était de la suivre. Ce moyen était si simple, que
d'Artagnan l'employa tout naturellement et d'instinct.
Mais, à la vue du jeune homme qui se détachait de la muraille
comme une statue de sa niche, et au bruit des pas qu'elle entendit
retentir derrière elle, Mme Bonacieux jeta un petit cri et
s'enfuit.
D'Artagnan courut après elle. Ce n'était pas une chose difficile
pour lui que de rejoindre une femme embarrassée dans son manteau.
Il la rejoignit donc au tiers de la rue dans laquelle elle s'était
engagée. La malheureuse était épuisée, non pas de fatigue, mais de
terreur, et quand d'Artagnan lui posa la main sur l'épaule, elle
tomba sur un genou en criant d'une voix étranglée:
«Tuez-moi si vous voulez, mais vous ne saurez rien.»
D'Artagnan la releva en lui passant le bras autour de la taille;
mais comme il sentait à son poids qu'elle était sur le point de se
trouver mal, il s'empressa de la rassurer par des protestations de
dévouement. Ces protestations n'étaient rien pour Mme Bonacieux;
car de pareilles protestations peuvent se faire avec les plus
mauvaises intentions du monde; mais la voix était tout. La jeune
femme crut reconnaître le son de cette voix: elle rouvrit les
yeux, jeta un regard sur l'homme qui lui avait fait si grand-peur,
et, reconnaissant d'Artagnan, elle poussa un cri de joie.
«Oh! c'est vous, c'est vous! dit-elle; merci, mon Dieu!
-- Oui, c'est moi, dit d'Artagnan, moi que Dieu a envoyé pour
veiller sur vous.
-- Était-ce dans cette intention que vous me suiviez?» demanda
avec un sourire plein de coquetterie la jeune femme, dont le
caractère un peu railleur reprenait le dessus, et chez laquelle
toute crainte avait disparu du moment où elle avait reconnu un ami
dans celui qu'elle avait pris pour un ennemi.
«Non, dit d'Artagnan, non, je l'avoue; c'est le hasard qui m'a mis
sur votre route; j'ai vu une femme frapper à la fenêtre d'un de
mes amis...
-- D'un de vos amis? interrompit Mme Bonacieux.
-- Sans doute; Aramis est de mes meilleurs amis.
-- Aramis! qu'est-ce que cela?
-- Allons donc! allez-vous me dire que vous ne connaissez pas
Aramis?
-- C'est la première fois que j'entends prononcer ce nom.
-- C'est donc la première fois que vous venez à cette maison?
-- Sans doute.
-- Et vous ne saviez pas qu'elle fût habitée par un jeune homme?
-- Non.
-- Par un mousquetaire?
-- Nullement.
-- Ce n'est donc pas lui que vous veniez chercher?
-- Pas le moins du monde. D'ailleurs, vous l'avez bien vu, la
personne à qui j'ai parlé est une femme.
-- C'est vrai; mais cette femme est des amies d'Aramis.
-- Je n'en sais rien.
-- Puisqu'elle loge chez lui.
-- Cela ne me regarde pas.
-- Mais qui est-elle?
-- Oh! cela n'est point mon secret.
-- Chère madame Bonacieux, vous êtes charmante; mais en même temps
vous êtes la femme la plus mystérieuse...
-- Est-ce que je perds à cela?
-- Non; vous êtes, au contraire, adorable.
-- Alors, donnez-moi le bras.
-- Bien volontiers. Et maintenant?
-- Maintenant, conduisez-moi.
-- Où cela?
-- Où je vais.
-- Mais où allez-vous?
-- Vous le verrez, puisque vous me laisserez à la porte.
-- Faudra-t-il vous attendre?
-- Ce sera inutile.
-- Vous reviendrez donc seule?
-- Peut-être oui, peut-être non.
-- Mais la personne qui vous accompagnera ensuite sera-t-elle un
homme, sera-t-elle une femme?
-- Je n'en sais rien encore.
-- Je le saurai bien, moi!
-- Comment cela?
-- Je vous attendrai pour vous voir sortir.
-- En ce cas, adieu!
-- Comment cela?
-- Je n'ai pas besoin de vous.
-- Mais vous aviez réclamé...
-- L'aide d'un gentilhomme, et non la surveillance d'un espion.
-- Le mot est un peu dur!
-- Comment appelle-t-on ceux qui suivent les gens malgré eux?
-- Des indiscrets.
-- Le mot est trop doux.
-- Allons, madame, je vois bien qu'il faut faire tout ce que vous
voulez.
-- Pourquoi vous être privé du mérite de le faire tout de suite?
-- N'y en a-t-il donc aucun à se repentir?
-- Et vous repentez-vous réellement?
-- Je n'en sais rien moi-même. Mais ce que je sais, c'est que je
vous promets de faire tout ce que vous voudrez si vous me laissez
vous accompagner jusqu'où vous allez.
-- Et vous me quitterez après?
-- Oui.
-- Sans m'épier à ma sortie?
-- Non.
-- Parole d'honneur?
-- Foi de gentilhomme!
-- Prenez mon bras et marchons alors.»
D'Artagnan offrit son bras à Mme Bonacieux, qui s'y suspendit,
moitié rieuse, moitié tremblante, et tous deux gagnèrent le haut
de la rue de La Harpe. Arrivée là, la jeune femme parut hésiter,
comme elle avait déjà fait dans la rue de Vaugirard. Cependant, à
de certains signes, elle sembla reconnaître une porte; et
s'approchant de cette porte:
«Et maintenant, monsieur, dit-elle, c'est ici que j'ai affaire;
mille fois merci de votre honorable compagnie, qui m'a sauvée de
tous les dangers auxquels, seule, j'eusse été exposée. Mais le
moment est venu de tenir votre parole: je suis arrivée à ma
destination.
-- Et vous n'aurez plus rien à craindre en revenant?
-- Je n'aurai à craindre que les voleurs.
-- N'est-ce donc rien?
-- Que pourraient-ils me prendre? je n'ai pas un denier sur moi.
-- Vous oubliez ce beau mouchoir brodé, armorié.
-- Lequel?
-- Celui que j'ai trouvé à vos pieds et que j'ai remis dans votre
poche.
-- Taisez-vous, taisez-vous, malheureux! s'écria la jeune femme,
voulez-vous me perdre?
-- Vous voyez bien qu'il y a encore du danger pour vous, puisqu'un
seul mot vous fait trembler, et que vous avouez que, si on
entendait ce mot, vous seriez perdue. Ah! tenez, madame, s'écria
d'Artagnan en lui saisissant la main et la couvrant d'un ardent
regard, tenez! soyez plus généreuse, confiez-vous à moi; n'avez-
vous donc pas lu dans mes yeux qu'il n'y a que dévouement et
sympathie dans mon coeur?
-- Si fait, répondit Mme Bonacieux; aussi demandez-moi mes
secrets, et je vous les dirai; mais ceux des autres, c'est autre
chose.
-- C'est bien, dit d'Artagnan, je les découvrirai; puisque ces
secrets peuvent avoir une influence sur votre vie, il faut que ces
secrets deviennent les miens.
-- Gardez-vous-en bien, s'écria la jeune femme avec un sérieux qui
fit frissonner d'Artagnan malgré lui. Oh! ne vous mêlez en rien de
ce qui me regarde, ne cherchez point à m'aider dans ce que
j'accomplis; et cela, je vous le demande au nom de l'intérêt que
je vous inspire, au nom du service que vous m'avez rendu! et que
je n'oublierai de ma vie. Croyez bien plutôt à ce que je vous dis.
Ne vous occupez plus de moi, je n'existe plus pour vous, que ce
soit comme si vous ne m'aviez jamais vue.
-- Aramis doit-il en faire autant que moi, madame? dit d'Artagnan
piqué.
-- Voilà deux ou trois fois que vous avez prononcé ce nom,
monsieur, et cependant je vous ai dit que je ne le connaissais
pas.
-- Vous ne connaissez pas l'homme au volet duquel vous avez été
frapper. Allons donc, madame! vous me croyez par trop crédule,
aussi!
-- Avouez que c'est pour me faire parler que vous inventez cette
histoire, et que vous créez ce personnage.
-- Je n'invente rien, madame, je ne crée rien, je dis l'exacte
vérité.
-- Et vous dites qu'un de vos amis demeure dans cette maison?
-- Je le dis et je le répète pour la troisième fois, cette maison
est celle qu'habite mon ami, et cet ami est Aramis.
-- Tout cela s'éclaircira plus tard, murmura la jeune femme:
maintenant, monsieur, taisez-vous.
-- Si vous pouviez voir mon coeur tout à découvert, dit
d'Artagnan, vous y liriez tant de curiosité, que vous auriez pitié
de moi, et tant d'amour, que vous satisferiez à l'instant même ma
curiosité. On n'a rien à craindre de ceux qui vous aiment.
-- Vous parlez bien vite d'amour, monsieur! dit la jeune femme en
secouant la tête.
-- C'est que l'amour m'est venu vite et pour la première fois, et
que je n'ai pas vingt ans.»
La jeune femme le regarda à la dérobée.
«Écoutez, je suis déjà sur la trace, dit d'Artagnan. Il y a trois
mois, j'ai manqué avoir un duel avec Aramis pour un mouchoir
pareil à celui que vous avez montré à cette femme qui était chez
lui, pour un mouchoir marqué de la même manière, j'en suis sûr.
-- Monsieur, dit la jeune femme, vous me fatiguez fort, je vous le
jure, avec ces questions.
-- Mais vous, si prudente, madame, songez-y, si vous étiez arrêtée
avec ce mouchoir, et que ce mouchoir fût saisi, ne seriez-vous pas
compromise?
-- Pourquoi cela, les initiales ne sont-elles pas les miennes:
C.B., Constance Bonacieux?
-- Ou Camille de Bois-Tracy.
-- Silence, monsieur, encore une fois silence! Ah! puisque les
dangers que je cours pour moi-même ne vous arrêtent pas, songez à
ceux que vous pouvez courir, vous!
-- Moi?
-- Oui, vous. Il y a danger de la prison, il y a danger de la vie
à me connaître.
-- Alors, je ne vous quitte plus.
-- Monsieur, dit la jeune femme suppliant et joignant les mains,
monsieur, au nom du Ciel, au nom de l'honneur d'un militaire, au
nom de la courtoisie d'un gentilhomme, éloignez-vous; tenez, voilà
minuit qui sonne, c'est l'heure où l'on m'attend.
-- Madame, dit le jeune homme en s'inclinant, je ne sais rien
refuser à qui me demande ainsi; soyez contente, je m'éloigne.
-- Mais vous ne me suivrez pas, vous ne m'épierez pas?
-- Je rentre chez moi à l'instant.
-- Ah! je le savais bien, que vous étiez un brave jeune homme!»
s'écria Mme Bonacieux en lui tendant une main et en posant l'autre
sur le marteau d'une petite porte presque perdue dans la muraille.
D'Artagnan saisit la main qu'on lui tendait et la baisa
ardemment.
«Ah! j'aimerais mieux ne vous avoir jamais vue, s'écria d'Artagnan
avec cette brutalité naïve que les femmes préfèrent souvent aux
afféteries de la politesse, parce qu'elle découvre le fond de la
pensée et qu'elle prouve que le sentiment l'emporte sur la raison.
-- Eh bien, reprit Mme Bonacieux d'une voix presque caressante, et
en serrant la main de d'Artagnan qui n'avait pas abandonné la
sienne; eh bien, je n'en dirai pas autant que vous: ce qui est
perdu pour aujourd'hui n'est pas perdu pour l'avenir. Qui sait, si
lorsque je serai déliée un jour, je ne satisferai pas votre
curiosité?
-- Et faites-vous la même promesse à mon amour? s'écria d'Artagnan
au comble de la joie.
-- Oh! de ce côté, je ne veux point m'engager, cela dépendra des
sentiments que vous saurez m'inspirer.
-- Ainsi, aujourd'hui, madame...
-- Aujourd'hui, monsieur, je n'en suis encore qu'à la
reconnaissance.
-- Ah! vous êtes trop charmante, dit d'Artagnan avec tristesse, et
vous abusez de mon amour.
-- Non, j'use de votre générosité, voilà tout. Mais croyez-le
bien, avec certaines gens tout se retrouve.
-- Oh! vous me rendez le plus heureux des hommes. N'oubliez pas
cette soirée, n'oubliez pas cette promesse.
-- Soyez tranquille, en temps et lieu je me souviendrai de tout.
Eh bien, partez donc, partez, au nom du Ciel! On m'attendait à
minuit juste, et je suis en retard.
-- De cinq minutes.
-- Oui; mais dans certaines circonstances, cinq minutes sont cinq
siècles.
-- Quand on aime.
-- Eh bien, qui vous dit que je n'ai pas affaire à un amoureux?
-- C'est un homme qui vous attend? s'écria d'Artagnan, un homme!
-- Allons, voilà la discussion qui va recommencer, fit
Mme Bonacieux avec un demi-sourire qui n'était pas exempt d'une
certaine teinte d'impatience.
-- Non, non, je m'en vais, je pars; je crois en vous, je veux
avoir tout le mérite de mon dévouement, ce dévouement dût-il être
une stupidité. Adieu, madame, adieu!»
Et comme s'il ne se fût senti la force de se détacher de la main
qu'il tenait que par une secousse, il s'éloigna tout courant,
tandis que Mme Bonacieux frappait, comme au volet, trois coups
lents et réguliers; puis, arrivé à l'angle de la rue, il se
retourna: la porte s'était ouverte et refermée, la jolie mercière
avait disparu.
D'Artagnan continua son chemin, il avait donné sa parole de ne pas
épier Mme Bonacieux, et sa vie eût-elle dépendu de l'endroit où
elle allait se rendre, ou de la personne qui devait l'accompagner,
d'Artagnan serait rentré chez lui, puisqu'il avait dit qu'il y
rentrait. Cinq minutes après, il était dans la rue des Fossoyeurs.
«Pauvre Athos, disait-il, il ne saura pas ce que cela veut dire.
Il se sera endormi en m'attendant, ou il sera retourné chez lui,
et en rentrant il aura appris qu'une femme y était venue. Une
femme chez Athos! Après tout, continua d'Artagnan, il y en avait
bien une chez Aramis. Tout cela est fort étrange, et je serais
bien curieux de savoir comment cela finira.
-- Mal, monsieur, mal», répondit une voix que le jeune homme
reconnut pour celle de Planchet; car tout en monologuant tout
haut, à la manière des gens très préoccupés, il s'était engagé
dans l'allée au fond de laquelle était l'escalier qui conduisait à
sa chambre.
«Comment, mal? que veux-tu dire, imbécile? demanda d'Artagnan,
qu'est-il donc arrivé?
-- Toutes sortes de malheurs.
-- Lesquels?
-- D'abord M. Athos est arrêté.
-- Arrêté! Athos! arrêté! pourquoi?
-- On l'a trouvé chez vous; on l'a pris pour vous.
-- Et par qui a-t-il été arrêté?
-- Par la garde qu'ont été chercher les hommes noirs que vous avez
mis en fuite.
-- Pourquoi ne s'est-il pas nommé? pourquoi n'a-t-il pas dit qu'il
était étranger à cette affaire?
-- Il s'en est bien gardé, monsieur; il s'est au contraire
approché de moi et m'a dit: «C'est ton maître qui a besoin de sa
liberté en ce moment, et non pas moi, puisqu'il sait tout et que
je ne sais rien. On le croira arrêté, et cela lui donnera du
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