Aramis d'aller chercher la supérieure.
Les deux amis la rencontrèrent dans le corridor, encore toute
troublée et tout éperdue de tant d'événements; elle appela
quelques religieuses, qui, contre toutes les habitudes
monastiques, se trouvèrent en présence de cinq hommes.
«Madame, dit Athos en passant le bras de d'Artagnan sous le sien,
nous abandonnons à vos soins pieux le corps de cette malheureuse
femme. Ce fut un ange sur la terre avant d'être un ange au ciel.
Traitez-la comme une de vos soeurs; nous reviendrons un jour prier
sur sa tombe.»
D'Artagnan cacha sa figure dans la poitrine d'Athos et éclata en
sanglots.
«Pleure, dit Athos, pleure, coeur plein d'amour, de jeunesse et de
vie! Hélas! je voudrais bien pouvoir pleurer comme toi!»
Et il entraîna son ami, affectueux comme un père, consolant comme
un prêtre, grand comme l'homme qui a beaucoup souffert.
Tous cinq, suivis de leurs valets, tenant leurs chevaux par la
bride, s'avancèrent vers la ville de Béthune, dont on apercevait
le faubourg, et ils s'arrêtèrent devant la première auberge qu'ils
rencontrèrent.
«Mais, dit d'Artagnan, ne poursuivons-nous pas cette femme?
-- Plus tard, dit Athos, j'ai des mesures à prendre.
-- Elle nous échappera, reprit le jeune homme, elle nous
échappera, Athos, et ce sera ta faute.
-- Je réponds d'elle», dit Athos.
D'Artagnan avait une telle confiance dans la parole de son ami,
qu'il baissa la tête et entra dans l'auberge sans rien répondre.
Porthos et Aramis se regardaient, ne comprenant rien à l'assurance
d'Athos.
Lord de Winter croyait qu'il parlait ainsi pour engourdir la
douleur de d'Artagnan.
«Maintenant, messieurs, dit Athos lorsqu'il se fut assuré qu'il y
avait cinq chambres de libres dans l'hôtel, retirons-nous chacun
chez soi; d'Artagnan a besoin d'être seul pour pleurer et vous
pour dormir. Je me charge de tout, soyez tranquilles.
-- Il me semble cependant, dit Lord de Winter, que s'il y a
quelque mesure à prendre contre la comtesse, cela me regarde:
c'est ma belle-soeur.
-- Et moi, dit Athos, c'est ma femme.
D'Artagnan tressaillit, car il comprit qu'Athos était sûr de sa
vengeance, puisqu'il révélait un pareil secret; Porthos et Aramis
se regardèrent en pâlissant. Lord de Winter pensa qu'Athos était
fou.
«Retirez-vous donc, dit Athos, et laissez-moi faire. Vous voyez
bien qu'en ma qualité de mari cela me regarde. Seulement,
d'Artagnan, si vous ne l'avez pas perdu, remettez-moi ce papier
qui s'est échappé du chapeau de cet homme et sur lequel est écrit
le nom de la ville...
-- Ah! dit d'Artagnan, je comprends, ce nom écrit de sa main...
-- Tu vois bien, dit Athos, qu'il y a un Dieu dans le ciel!»
CHAPITRE LXIV
L'HOMME AU MANTEAU ROUGE
Le désespoir d'Athos avait fait place à une douleur concentrée,
qui rendait plus lucides encore les brillantes facultés d'esprit
de cet homme.
Tout entier à une seule pensée, celle de la promesse qu'il avait
faite et de la responsabilité qu'il avait prise, il se retira le
dernier dans sa chambre, pria l'hôte de lui procurer une carte de
la province, se courba dessus, interrogea les lignes tracées,
reconnut que quatre chemins différents se rendaient de Béthune à
Armentières, et fit appeler les valets.
Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin se présentèrent et reçurent
les ordres clairs, ponctuels et graves d'Athos.
Ils devaient partir au point du jour, le lendemain, et se rendre à
Armentières, chacun par une route différente. Planchet, le plus
intelligent des quatre, devait suivre celle par laquelle avait
disparu la voiture sur laquelle les quatre amis avaient tiré, et
qui était accompagnée, on se le rappelle, du domestique de
Rochefort.
Athos mit les valets en campagne d'abord, parce que, depuis que
ces hommes étaient à son service et à celui de ses amis, il avait
reconnu en chacun d'eux des qualités différentes et essentielles.
Puis, des valets qui interrogent inspirent aux passants moins de
défiance que leurs maîtres, et trouvent plus de sympathie chez
ceux auxquels ils s'adressent.
Enfin, Milady connaissait les maîtres, tandis qu'elle ne
connaissait pas les valets; au contraire, les valets connaissaient
parfaitement Milady.
Tous quatre devaient se trouver réunis le lendemain à onze heures
à l'endroit indiqué; s'ils avaient découvert la retraite de
Milady, trois resteraient à la garder, le quatrième reviendrait à
Béthune pour prévenir Athos et servir de guide aux quatre amis.
Ces dispositions prises, les valets se retirèrent à leur tour.
Athos alors se leva de sa chaise, ceignit son épée, s'enveloppa
dans son manteau et sortit de l'hôtel; il était dix heures à peu
près. À dix heures du soir, on le sait, en province les rues sont
peu fréquentées. Athos cependant cherchait visiblement quelqu'un à
qui il pût adresser une question. Enfin il rencontra un passant
attardé, s'approcha de lui, lui dit quelques paroles; l'homme
auquel il s'adressait recula avec terreur, cependant il répondit
aux paroles du mousquetaire par une indication. Athos offrit à cet
homme une demi-pistole pour l'accompagner, mais l'homme refusa.
Athos s'enfonça dans la rue que l'indicateur avait désignée du
doigt; mais, arrivé à un carrefour, il s'arrêta de nouveau,
visiblement embarrassé. Cependant, comme, plus qu'aucun autre
lieu, le carrefour lui offrait la chance de rencontrer quelqu'un,
il s'y arrêta. En effet, au bout d'un instant, un veilleur de nuit
passa. Athos lui répéta la même question qu'il avait déjà faite à
la première personne qu'il avait rencontrée, le veilleur de nuit
laissa apercevoir la même terreur, refusa à son tour d'accompagner
Athos, et lui montra de la main le chemin qu'il devait suivre.
Athos marcha dans la direction indiquée et atteignit le faubourg
situé à l'extrémité de la ville opposée à celle par laquelle lui
et ses compagnons étaient entrés. Là il parut de nouveau inquiet
et embarrassé, et s'arrêta pour la troisième fois.
Heureusement un mendiant passa, qui s'approcha d'Athos pour lui
demander l'aumône. Athos lui proposa un écu pour l'accompagner où
il allait. Le mendiant hésita un instant, mais à la vue de la
pièce d'argent qui brillait dans l'obscurité, il se décida et
marcha devant Athos.
Arrivé à l'angle d'une rue, il lui montra de loin une petite
maison isolée, solitaire, triste; Athos s'en approcha, tandis que
le mendiant, qui avait reçu son salaire, s'en éloignait à toutes
jambes.
Athos en fit le tour, avant de distinguer la porte au milieu de la
couleur rougeâtre dont cette maison était peinte; aucune lumière
ne paraissait à travers les gerçures des contrevents, aucun bruit
ne pouvait faire supposer qu'elle fût habitée, elle était sombre
et muette comme un tombeau.
Trois fois Athos frappa sans qu'on lui répondît. Au troisième coup
cependant des pas intérieurs se rapprochèrent; enfin la porte
s'entrebâilla, et un homme de haute taille, au teint pâle, aux
cheveux et à la barbe noire, parut.
Athos et lui échangèrent quelques mots à voix basse, puis l'homme
à la haute taille fit signe au mousquetaire qu'il pouvait entrer.
Athos profita à l'instant même de la permission, et la porte se
referma derrière lui.
L'homme qu'Athos était venu chercher si loin et qu'il avait trouvé
avec tant de peine, le fit entrer dans son laboratoire, où il
était occupé à retenir avec des fils de fer les os cliquetants
d'un squelette. Tout le corps était déjà rajusté: la tête seule
était posée sur une table.
Tout le reste de l'ameublement indiquait que celui chez lequel on
se trouvait s'occupait de sciences naturelles: il y avait des
bocaux pleins de serpents, étiquetés selon les espèces; des
lézards desséchés reluisaient comme des émeraudes taillées dans de
grands cadres de bois noir; enfin, des bottes d'herbes sauvages,
odoriférantes et sans doute douées de vertus inconnues au vulgaire
des hommes, étaient attachées au plafond et descendaient dans les
angles de l'appartement.
Du reste, pas de famille, pas de serviteurs; l'homme à la haute
taille habitait seul cette maison.
Athos jeta un coup d'oeil froid et indifférent sur tous les objets
que nous venons de décrire, et, sur l'invitation de celui qu'il
venait chercher, il s'assit près de lui.
Alors il lui expliqua la cause de sa visite et le service qu'il
réclamait de lui; mais à peine eut-il exposé sa demande, que
l'inconnu, qui était resté debout devant le mousquetaire, recula
de terreur et refusa. Alors Athos tira de sa poche un petit papier
sur lequel étaient écrites deux lignes accompagnées d'une
signature et d'un sceau, et le présenta à celui qui donnait trop
prématurément ces signes de répugnance. L'homme à la grande taille
eut à peine lu ces deux lignes, vu la signature et reconnu le
sceau, qu'il s'inclina en signe qu'il n'avait plus aucune
objection à faire, et qu'il était prêt à obéir.
Athos n'en demanda pas davantage; il se leva, salua, sortit,
reprit en s'en allant le chemin qu'il avait suivi pour venir,
rentra dans l'hôtel et s'enferma chez lui.
Au point du jour, d'Artagnan entra dans sa chambre et demanda ce
qu'il fallait faire.
«Attendre», répondit Athos.
Quelques instants après, la supérieure du couvent fit prévenir les
mousquetaires que l'enterrement de la victime de Milady aurait
lieu à midi. Quant à l'empoisonneuse, on n'en avait pas eu de
nouvelles; seulement elle avait dû fuir par le jardin, sur le
sable duquel on avait reconnu la trace de ses pas et dont on avait
retrouvé la porte fermée; quant à la clé, elle avait disparu.
À l'heure indiquée, Lord de Winter et les quatre amis se rendirent
au couvent: les cloches sonnaient à toute volée, la chapelle était
ouverte, la grille du choeur était fermée. Au milieu du choeur, le
corps de la victime, revêtue de ses habits de novice, était
exposé. De chaque côté du choeur et derrière des grilles s'ouvrant
sur le couvent était toute la communauté des Carmélites, qui
écoutait de là le service divin et mêlait son chant au chant des
prêtres, sans voir les profanes et sans être vue d'eux.
À la porte de la chapelle, d'Artagnan sentit son courage qui
fuyait de nouveau; il se retourna pour chercher Athos, mais Athos
avait disparu.
Fidèle à sa mission de vengeance, Athos s'était fait conduire au
jardin; et là, sur le sable, suivant les pas légers de cette femme
qui avait laissé une trace sanglante partout où elle avait passé,
il s'avança jusqu'à la porte qui donnait sur le bois, se la fit
ouvrir, et s'enfonça dans la forêt.
Alors tous ses doutes se confirmèrent: le chemin par lequel la
voiture avait disparu contournait la forêt. Athos suivit le chemin
quelque temps les yeux fixés sur le sol; de légères taches de
sang, qui provenaient d'une blessure faite ou à l'homme qui
accompagnait la voiture en courrier, ou à l'un des chevaux,
piquetaient le chemin. Au bout de trois quarts de lieue à peu
près, à cinquante pas de Festubert, une tache de sang plus large
apparaissait; le sol était piétiné par les chevaux. Entre la forêt
et cet endroit dénonciateur, un peu en arrière de la terre
écorchée, on retrouvait la même trace de petits pas que dans le
jardin; la voiture s'était arrêtée.
En cet endroit, Milady était sortie du bois et était montée dans
la voiture.
Satisfait de cette découverte qui confirmait tous ses soupçons,
Athos revint à l'hôtel et trouva Planchet qui l'attendait avec
impatience.
Tout était comme l'avait prévu Athos.
Planchet avait suivi la route, avait comme Athos remarqué les
taches de sang, comme Athos il avait reconnu l'endroit où les
chevaux s'étaient arrêtés; mais il avait poussé plus loin
qu'Athos, de sorte qu'au village de Festubert, en buvant dans une
auberge, il avait, sans avoir eu besoin de questionner, appris que
la veille, à huit heures et demie du soir, un homme blessé, qui
accompagnait une dame qui voyageait dans une chaise de poste,
avait été obligé de s'arrêter, ne pouvant aller plus loin.
L'accident avait été mis sur le compte de voleurs qui auraient
arrêté la chaise dans le bois. L'homme était resté dans le
village, la femme avait relayé et continué son chemin.
Planchet se mit en quête du postillon qui avait conduit la chaise,
et le retrouva. Il avait conduit la dame jusqu'à Fromelles, et de
Fromelles elle était partie pour Armentières. Planchet prit la
traverse, et à sept heures du matin il était à Armentières.
Il n'y avait qu'un seul hôtel, celui de la Poste. Planchet alla
s'y présenter comme un laquais sans place qui cherchait une
condition. Il n'avait pas causé dix minutes avec les gens de
l'auberge, qu'il savait qu'une femme seule était arrivée à onze
heures du soir, avait pris une chambre, avait fait venir le maître
d'hôtel et lui avait dit qu'elle désirerait demeurer quelque temps
dans les environs.
Planchet n'avait pas besoin d'en savoir davantage. Il courut au
rendez-vous, trouva les trois laquais exacts à leur poste, les
plaça en sentinelles à toutes les issues de l'hôtel, et vint
trouver Athos, qui achevait de recevoir les renseignements de
Planchet, lorsque ses amis rentrèrent.
Tous les visages étaient sombres et crispés, même le doux visage
d'Aramis.
«Que faut-il faire? demanda d'Artagnan.
-- Attendre», répondit Athos.
Chacun se retira chez soi.
À huit heures du soir, Athos donna l'ordre de seller les chevaux,
et fit prévenir Lord de Winter et ses amis qu'ils eussent à se
préparer pour l'expédition.
En un instant tous cinq furent prêts. Chacun visita ses armes et
les mit en état. Athos descendit le premier et trouva d'Artagnan
déjà à cheval et s'impatientant.
«Patience, dit Athos, il nous manque encore quelqu'un.»
Les quatre cavaliers regardèrent autour d'eux avec étonnement, car
ils cherchaient inutilement dans leur esprit quel était ce
quelqu'un qui pouvait leur manquer.
En ce moment Planchet amena le cheval d'Athos, le mousquetaire
sauta légèrement en selle.
«Attendez-moi, dit-il, je reviens.»
Et il partit au galop.
Un quart d'heure après, il revint effectivement accompagné d'un
homme masqué et enveloppé d'un grand manteau rouge.
Lord de Winter et les trois mousquetaires s'interrogèrent du
regard. Nul d'entre eux ne put renseigner les autres, car tous
ignoraient ce qu'était cet homme. Cependant ils pensèrent que cela
devait être ainsi, puisque la chose se faisait par l'ordre
d'Athos.
À neuf heures, guidée par Planchet, la petite cavalcade se mit en
route, prenant le chemin qu'avait suivi la voiture.
C'était un triste aspect que celui de ces six hommes courant en
silence, plongés chacun dans sa pensée, mornes comme le désespoir,
sombres comme le châtiment.
CHAPITRE LXV
LE JUGEMENT
C'était une nuit orageuse et sombre, de gros nuages couraient au
ciel, voilant la clarté des étoiles; la lune ne devait se lever
qu'à minuit.
Parfois, à la lueur d'un éclair qui brillait à l'horizon, on
apercevait la route qui se déroulait blanche et solitaire; puis,
l'éclair éteint, tout rentrait dans l'obscurité.
À chaque instant, Athos invitait d'Artagnan, toujours à la tête de
la petite troupe, à reprendre son rang qu'au bout d'un instant il
abandonnait de nouveau; il n'avait qu'une pensée, c'était d'aller
en avant, et il allait.
On traversa en silence le village de Festubert, où était resté le
domestique blessé, puis on longea le bois de Richebourg; arrivés à
Herlies, Planchet, qui dirigeait toujours la colonne, prit à
gauche.
Plusieurs fois, Lord de Winter, soit Porthos, soit Aramis, avaient
essayé d'adresser la parole à l'homme au manteau rouge; mais à
chaque interrogation qui lui avait été faite, il s'était incliné
sans répondre. Les voyageurs avaient alors compris qu'il y avait
quelque raison pour que l'inconnu gardât le silence, et ils
avaient cessé de lui adresser la parole.
D'ailleurs, l'orage grossissait, les éclairs se succédaient
rapidement, le tonnerre commençait à gronder, et le vent,
précurseur de l'ouragan, sifflait dans la plaine, agitant les
plumes des cavaliers.
La cavalcade prit le grand trot.
Un peu au-delà de Fromelles, l'orage éclata; on déploya les
manteaux; il restait encore trois lieues à faire: on les fit sous
des torrents de pluie.
D'Artagnan avait ôté son feutre et n'avait pas mis son manteau; il
trouvait plaisir à laisser ruisseler l'eau sur son front brûlant
et sur son corps agité de frissons fiévreux.
Au moment où la petite troupe avait dépassé Goskal et allait
arriver à la poste, un homme, abrité sous un arbre, se détacha du
tronc avec lequel il était resté confondu dans l'obscurité, et
s'avança jusqu'au milieu de la route, mettant son doigt sur ses
lèvres.
Athos reconnut Grimaud.
«Qu'y a-t-il donc? s'écria d'Artagnan, aurait-elle quitté
Armentières?»
Grimaud fit de sa tête un signe affirmatif. D'Artagnan grinça des
dents.
«Silence, d'Artagnan! dit Athos, c'est moi qui me suis chargé de
tout, c'est donc à moi d'interroger Grimaud.
-- Où est-elle?» demanda Athos.
Grimaud étendit la main dans la direction de la Lys.
«Loin d'ici?» demanda Athos.
Grimaud présenta à son maître son index plié.
«Seule?» demanda Athos.
Grimaud fit signe que oui.
«Messieurs, dit Athos, elle est seule à une demi-lieue d'ici, dans
la direction de la rivière.
-- C'est bien, dit d'Artagnan, conduis-nous, Grimaud.»
Grimaud prit à travers champs, et servit de guide à la cavalcade.
Au bout de cinq cents pas à peu près, on trouva un ruisseau, que
l'on traversa à gué.
À la lueur d'un éclair, on aperçut le village d'Erquinghem.
«Est-ce là?» demanda d'Artagnan.
Grimaud secoua la tête en signe de négation.
«Silence donc!» dit Athos.
Et la troupe continua son chemin.
Un autre éclair brilla; Grimaud étendit le bras, et à la lueur
bleuâtre du serpent de feu on distingua une petite maison isolée,
au bord de la rivière, à cent pas d'un bac. Une fenêtre était
éclairée.
«Nous y sommes», dit Athos.
En ce moment, un homme couché dans le fossé se leva, c'était
Mousqueton; il montra du doigt la fenêtre éclairée.
«Elle est là, dit-il.
-- Et Bazin? demanda Athos.
-- Tandis que je gardais la fenêtre, il gardait la porte.
-- Bien, dit Athos, vous êtes tous de fidèles serviteurs.» Athos
sauta à bas de son cheval, dont il remit la bride aux mains de
Grimaud, et s'avança vers la fenêtre après avoir fait signe au
reste de la troupe de tourner du côté de la porte.
La petite maison était entourée d'une haie vive, de deux ou trois
pieds de haut. Athos franchit la haie, parvint jusqu'à la fenêtre
privée de contrevents, mais dont les demi-rideaux étaient
exactement tirés.
Il monta sur le rebord de pierre, afin que son oeil pût dépasser
la hauteur des rideaux.
À la lueur d'une lampe, il vit une femme enveloppée d'une mante de
couleur sombre, assise sur un escabeau, près d'un feu mourant: ses
coudes étaient posés sur une mauvaise table, et elle appuyait sa
tête dans ses deux mains blanches comme l'ivoire.
On ne pouvait distinguer son visage, mais un sourire sinistre
passa sur les lèvres d'Athos, il n'y avait pas à s'y tromper,
c'était bien celle qu'il cherchait.
En ce moment un cheval hennit: Milady releva la tête, vit, collé à
la vitre, le visage pâle d'Athos, et poussa un cri.
Athos comprit qu'il était reconnu, poussa la fenêtre du genou et
de la main, la fenêtre céda, les carreaux se rompirent.
Et Athos, pareil au spectre de la vengeance, sauta dans la
chambre.
Milady courut à la porte et l'ouvrit; plus pâle et plus menaçant
encore qu'Athos, d'Artagnan était sur le seuil.
Milady recula en poussant un cri. D'Artagnan, croyant qu'elle
avait quelque moyen de fuir et craignant qu'elle ne leur échappât,
tira un pistolet de sa ceinture; mais Athos leva la main.
«Remets cette arme à sa place, d'Artagnan, dit-il, il importe que
cette femme soit jugée et non assassinée. Attends encore un
instant, d'Artagnan, et tu seras satisfait. Entrez, messieurs.»
D'Artagnan obéit, car Athos avait la voix solennelle et le geste
puissant d'un juge envoyé par le Seigneur lui-même. Aussi,
derrière d'Artagnan, entrèrent Porthos, Aramis, Lord de Winter et
l'homme au manteau rouge.
Les quatre valets gardaient la porte et la fenêtre.
Milady était tombée sur sa chaise les mains étendues, comme pour
conjurer cette terrible apparition; en apercevant son beau-frère,
elle jeta un cri terrible.
«Que demandez-vous? s'écria Milady.
-- Nous demandons, dit Athos, Charlotte Backson, qui s'est appelée
d'abord la comtesse de La Fère, puis Lady de Winter, baronne de
Sheffield.
-- C'est moi, c'est moi! murmura-t-elle au comble de la terreur,
que me voulez-vous?
-- Nous voulons vous juger selon vos crimes, dit Athos: vous serez
libre de vous défendre, justifiez-vous si vous pouvez. Monsieur
d'Artagnan, à vous d'accuser le premier.»
D'Artagnan s'avança.
«Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j'accuse cette femme
d'avoir empoisonné Constance Bonacieux, morte hier soir.»
Il se retourna vers Porthos et vers Aramis.
«Nous attestons», dirent d'un seul mouvement les deux
mousquetaires.
D'Artagnan continua.
«Devant Dieu et devant les hommes, j'accuse cette femme d'avoir
voulu m'empoisonner moi-même, dans du vin qu'elle m'avait envoyé
de Villeroi, avec une fausse lettre, comme si le vin venait de mes
amis; Dieu m'a sauvé; mais un homme est mort à ma place, qui
s'appelait Brisemont.
-- Nous attestons, dirent de la même voix Porthos et Aramis.
-- Devant Dieu et devant les hommes, j'accuse cette femme
de m'avoir poussé au meurtre du baron de Wardes; et, comme
personne n'est là pour attester la vérité de cette accusation, je
l'atteste, moi.
«J'ai dit.»
Et d'Artagnan passa de l'autre côté de la chambre avec Porthos et
Aramis.
«À vous, Milord!» dit Athos.
Le baron s'approcha à son tour.
«Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j'accuse cette femme
d'avoir fait assassiner le duc de Buckingham.
-- Le duc de Buckingham assassiné? s'écrièrent d'un seul cri tous
les assistants.
-- Oui, dit le baron, assassiné! Sur la lettre d'avis que vous
m'aviez écrite, j'avais fait arrêter cette femme, et je l'avais
donnée en garde à un loyal serviteur; elle a corrompu cet homme,
elle lui a mis le poignard dans la main, elle lui a fait tuer le
duc, et dans ce moment peut-être Felton paie de sa tête le crime
de cette furie.»
Un frémissement courut parmi les juges à la révélation de ces
crimes encore inconnus.
«Ce n'est pas tout, reprit Lord de Winter, mon frère, qui vous
avait faite son héritière, est mort en trois heures d'une étrange
maladie qui laisse des taches livides sur tout le corps. Ma soeur,
comment votre mari est-il mort?
-- Horreur! s'écrièrent Porthos et Aramis.
-- Assassin de Buckingham, assassin de Felton, assassin de mon
frère, je demande justice contre vous, et je déclare que si on ne
me la fait pas, je me la ferai.»
Et Lord de Winter alla se ranger près de d'Artagnan, laissant la
place libre à un autre accusateur.
Milady laissa tomber son front dans ses deux mains et essaya de
rappeler ses idées confondues par un vertige mortel.
«À mon tour, dit Athos, tremblant lui-même comme le lion tremble à
l'aspect du serpent, à mon tour. J'épousai cette femme quand elle
était jeune fille, je l'épousai malgré toute ma famille; je lui
donnai mon bien, je lui donnai mon nom; et un jour je m'aperçus
que cette femme était flétrie: cette femme était marquée d'une
fleur de lis sur l'épaule gauche.
-- Oh! dit Milady en se levant, je défie de retrouver le tribunal
qui a prononcé sur moi cette sentence infâme. Je défie de
retrouver celui qui l'a exécutée.
-- Silence, dit une voix. À ceci, c'est à moi de répondre!»
Et l'homme au manteau rouge s'approcha à son tour.
«Quel est cet homme, quel est cet homme?» s'écria Milady suffoquée
par la terreur et dont les cheveux se dénouèrent et se dressèrent
sur sa tête livide comme s'ils eussent été vivants.
Tous les yeux se tournèrent sur cet homme, car à tous, excepté à
Athos, il était inconnu.
Encore Athos le regardait-il avec autant de stupéfaction que les
autres, car il ignorait comment il pouvait se trouver mêlé en
quelque chose à l'horrible drame qui se dénouait en ce moment.
Après s'être approché de Milady, d'un pas lent et solennel, de
manière que la table seule le séparât d'elle, l'inconnu ôta son
masque.
Milady regarda quelque temps avec une terreur croissante ce visage
pâle encadré de cheveux et de favoris noirs, dont la seule
expression était une impassibilité glacée, puis tout à coup:
«Oh! non, non, dit-elle en se levant et en reculant jusqu'au mur;
non, non, c'est une apparition infernale! ce n'est pas lui! à moi!
à moi!» s'écria-t-elle d'une voix rauque en se retournant vers la
muraille, comme si elle eût pu s'y ouvrir un passage avec ses
mains.
«Mais qui êtes-vous donc? s'écrièrent tous les témoins de cette
scène.
-- Demandez-le à cette femme, dit l'homme au manteau rouge, car
vous voyez bien qu'elle m'a reconnu, elle.
-- Le bourreau de Lille, le bourreau de Lille!» s'écria Milady en
proie à une terreur insensée et se cramponnant des mains à la
muraille pour ne pas tomber.
Tout le monde s'écarta, et l'homme au manteau rouge resta seul
debout au milieu de la salle.
«Oh! grâce! grâce! pardon!» s'écria la misérable en tombant à
genoux.
L'inconnu laissa le silence se rétablir.
«Je vous le disais bien qu'elle m'avait reconnu! reprit-il. Oui,
je suis le bourreau de la ville de Lille, et voici mon histoire.»
Tous les yeux étaient fixés sur cet homme dont on attendait les
paroles avec une avide anxiété.
«Cette jeune femme était autrefois une jeune fille aussi belle
qu'elle est belle aujourd'hui. Elle était religieuse au couvent
des bénédictines de Templemar. Un jeune prêtre au coeur simple et
croyant desservait l'église de ce couvent; elle entreprit de le
séduire et y réussit, elle eût séduit un saint.
«Leurs voeux à tous deux étaient sacrés, irrévocables; leur
liaison ne pouvait durer longtemps sans les perdre tous deux. Elle
obtint de lui qu'ils quitteraient le pays; mais pour quitter le
pays, pour fuir ensemble, pour gagner une autre partie de la
France, où ils pussent vivre tranquilles parce qu'ils seraient
inconnus, il fallait de l'argent; ni l'un ni l'autre n'en avait.
Le prêtre vola les vases sacrés, les vendit; mais comme ils
s'apprêtaient à partir ensemble, ils furent arrêtés tous deux.
«Huit jours après, elle avait séduit le fils du geôlier et s'était
sauvée. Le jeune prêtre fut condamné à dix ans de fers et à la
flétrissure. J'étais le bourreau de la ville de Lille, comme dit
cette femme. Je fus obligé de marquer le coupable, et le coupable,
messieurs, c'était mon frère!
«Je jurai alors que cette femme qui l'avait perdu, qui était plus
que sa complice, puisqu'elle l'avait poussé au crime, partagerait
au moins le châtiment. Je me doutai du lieu où elle était cachée,
je la poursuivis, je l'atteignis, je la garrottai et lui imprimai
la même flétrissure que j'avais imprimée à mon frère.
«Le lendemain de mon retour à Lille, mon frère parvint à
s'échapper à son tour, on m'accusa de complicité, et l'on me
condamna à rester en prison à sa place tant qu'il ne se serait pas
constitué prisonnier. Mon pauvre frère ignorait ce jugement; il
avait rejoint cette femme, ils avaient fui ensemble dans le Berry;
et là, il avait obtenu une petite cure. Cette femme passait pour
sa soeur.
«Le seigneur de la terre sur laquelle était située l'église du
curé vit cette prétendue soeur et en devint amoureux, amoureux au
point qu'il lui proposa de l'épouser. Alors elle quitta celui
qu'elle avait perdu pour celui qu'elle devait perdre, et devint la
comtesse de La Fère...»
Tous les yeux se tournèrent vers Athos, dont c'était le véritable
nom, et qui fit signe de la tête que tout ce qu'avait dit le
bourreau était vrai.
«Alors, reprit celui-ci, fou, désespéré, décidé à se débarrasser
d'une existence à laquelle elle avait tout enlevé, honneur et
bonheur, mon pauvre frère revint à Lille, et apprenant l'arrêt qui
m'avait condamné à sa place, se constitua prisonnier et se pendit
le même soir au soupirail de son cachot.
«Au reste, c'est une justice à leur rendre, ceux qui m'avaient
condamné me tinrent parole. À peine l'identité du cadavre fut-elle
constatée qu'on me rendit ma liberté.
«Voilà le crime dont je l'accuse, voilà la cause pour laquelle je
l'ai marquée.
-- Monsieur d'Artagnan, dit Athos, quelle est la peine que vous
réclamez contre cette femme?
-- La peine de mort, répondit d'Artagnan.
-- Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous
réclamez contre cette femme?
-- La peine de mort, reprit Lord de Winter.
-- Messieurs Porthos et Aramis, reprit Athos, vous qui êtes ses
juges, quelle est la peine que vous portez contre cette femme?
-- La peine de mort», répondirent d'une voix sourde les deux
mousquetaires.
Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses
juges en se traînant sur ses genoux.
Athos étendit la main vers elle.
«Anne de Breuil, comtesse de La Fère, Milady de Winter, dit-il,
vos crimes ont lassé les hommes sur la terre et Dieu dans le ciel.
Si vous savez quelque prière, dites-la, car vous êtes condamnée et
vous allez mourir.»
À ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, Milady se
releva de toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui
manquèrent; elle sentit qu'une main puissante et implacable la
saisissait par les cheveux et l'entraînait aussi irrévocablement
que la fatalité entraîne l'homme: elle ne tenta donc pas même de
faire résistance et sortit de la chaumière.
Lord de Winter, d'Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent
derrière elle. Les valets suivirent leurs maîtres et la chambre
resta solitaire avec sa fenêtre brisée, sa porte ouverte et sa
lampe fumeuse qui brûlait tristement sur la table.
CHAPITRE LXVI
L'EXÉCUTION
Il était minuit à peu près; la lune, échancrée par sa décroissance
et ensanglantée par les dernières traces de l'orage, se levait
derrière la petite ville d'Armentières, qui détachait sur sa lueur
blafarde la silhouette sombre de ses maisons et le squelette de
son haut clocher découpé à jour. En face, la Lys roulait ses eaux
pareilles à une rivière d'étain fondu; tandis que sur l'autre rive
on voyait la masse noire des arbres se profiler sur un ciel
orageux envahi par de gros nuages cuivrés qui faisaient une espèce
de crépuscule au milieu de la nuit. À gauche s'élevait un vieux
moulin abandonné, aux ailes immobiles, dans les ruines duquel une
chouette faisait entendre son cri aigu, périodique et monotone. Çà
et là dans la plaine, à droite et à gauche du chemin que suivait
le lugubre cortège, apparaissaient quelques arbres bas et trapus,
qui semblaient des nains difformes accroupis pour guetter les
hommes à cette heure sinistre.
De temps en temps un large éclair ouvrait l'horizon dans toute sa
largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et
venait comme un effrayant cimeterre couper le ciel et l'eau en
deux parties. Pas un souffle de vent ne passait dans l'atmosphère
alourdie. Un silence de mort écrasait toute la nature; le sol
était humide et glissant de la pluie qui venait de tomber, et les
herbes ranimées jetaient leur parfum avec plus d'énergie.
Deux valets traînaient Milady, qu'ils tenaient chacun par un bras;
le bourreau marchait derrière, et Lord de Winter, d'Artagnan,
Athos, Porthos et Aramis marchaient derrière le bourreau.
Planchet et Bazin venaient les derniers.
Les deux valets conduisaient Milady du côté de la rivière. Sa
bouche était muette; mais ses yeux parlaient avec leur
inexprimable éloquence, suppliant tour à tour chacun de ceux
qu'elle regardait.
Comme elle se trouvait de quelques pas en avant, elle dit aux
valets:
«Mille pistoles à chacun de vous si vous protégez ma fuite; mais
si vous me livrez à vos maîtres, j'ai ici près des vengeurs qui
vous feront payer cher ma mort.»
Grimaud hésitait. Mousqueton tremblait de tous ses membres.
Athos, qui avait entendu la voix de Milady, s'approcha vivement,
Lord de Winter en fit autant.
«Renvoyez ces valets, dit-il, elle leur a parlé, ils ne sont plus
sûrs.»
On appela Planchet et Bazin, qui prirent la place de Grimaud et de
Mousqueton.
Arrivés au bord de l'eau, le bourreau s'approcha de Milady et lui
lia les pieds et les mains.
Alors elle rompit le silence pour s'écrier:
«Vous êtes des lâches, vous êtes des misérables assassins, vous
vous mettez à dix pour égorger une femme; prenez garde, si je ne
suis point secourue, je serai vengée.
-- Vous n'êtes pas une femme, dit froidement Athos, vous
n'appartenez pas à l'espèce humaine, vous êtes un démon échappé de
l'enfer et que nous allons y faire rentrer.
-- Ah! messieurs les hommes vertueux! dit Milady, faites attention
que celui qui touchera un cheveu de ma tête est à son tour un
assassin.
-- Le bourreau peut tuer, sans être pour cela un assassin, madame,
dit l'homme au manteau rouge en frappant sur sa large épée; c'est
le dernier juge, voilà tout: -Nachrichter-, comme disent nos
voisins les Allemands.»
Et, comme il la liait en disant ces paroles, Milady poussa deux ou
trois cris sauvages, qui firent un effet sombre et étrange en
s'envolant dans la nuit et en se perdant dans les profondeurs du
bois.
«Mais si je suis coupable, si j'ai commis les crimes dont vous
m'accusez, hurlait Milady, conduisez-moi devant un tribunal, vous
n'êtes pas des juges, vous, pour me condamner.
-- Je vous avais proposé Tyburn, dit Lord de Winter, pourquoi
n'avez-vous pas voulu?
-- Parce que je ne veux pas mourir! s'écria Milady en se
débattant, parce que je suis trop jeune pour mourir!
-- La femme que vous avez empoisonnée à Béthune était plus jeune
encore que vous, madame, et cependant elle est morte, dit
d'Artagnan.
-- J'entrerai dans un cloître, je me ferai religieuse, dit Milady.
-- Vous étiez dans un cloître, dit le bourreau, et vous en êtes
sortie pour perdre mon frère.»
Milady poussa un cri d'effroi, et tomba sur ses genoux.
Le bourreau la souleva sous les bras, et voulut l'emporter vers le
bateau.
«Oh! mon Dieu! s'écria-t-elle, mon Dieu! allez-vous donc me
noyer!»
Ces cris avaient quelque chose de si déchirant, que d'Artagnan,
qui d'abord était le plus acharné à la poursuite de Milady, se
laissa aller sur une souche, et pencha la tête, se bouchant les
oreilles avec les paumes de ses mains; et cependant, malgré cela,
il l'entendait encore menacer et crier.
D'Artagnan était le plus jeune de tous ces hommes, le coeur lui
manqua.
«Oh! je ne puis voir cet affreux spectacle! je ne puis consentir à
ce que cette femme meure ainsi!»
Milady avait entendu ces quelques mots, et elle s'était reprise à
une lueur d'espérance.
«D'Artagnan! d'Artagnan! cria-t-elle, souviens-toi que je t'ai
aimé!»
Le jeune homme se leva et fit un pas vers elle.
Mais Athos, brusquement, tira son épée, se mit sur son chemin.
«Si vous faites un pas de plus, d'Artagnan, dit-il, nous
croiserons le fer ensemble.
D'Artagnan tomba à genoux et pria.
«Allons, continua Athos, bourreau, fais ton devoir.
-- Volontiers, Monseigneur, dit le bourreau, car aussi vrai que je
suis bon catholique, je crois fermement être juste en
accomplissant ma fonction sur cette femme.
-- C'est bien.»
Athos fit un pas vers Milady.
«Je vous pardonne, dit-il, le mal que vous m'avez fait; je vous
pardonne mon avenir brisé, mon honneur perdu, mon amour souillé et
mon salut à jamais compromis par le désespoir où vous m'avez jeté.
Mourez en paix.»
Lord de Winter s'avança à son tour.
«Je vous pardonne, dit-il, l'empoisonnement de mon frère,
l'assassinat de Sa Grâce Lord Buckingham; je vous pardonne la mort
du pauvre Felton, je vous pardonne vos tentatives sur ma personne.
Mourez en paix.
-- Et moi, dit d'Artagnan, pardonnez-moi, madame, d'avoir, par une
fourberie indigne d'un gentilhomme, provoqué votre colère; et, en
échange, je vous pardonne le meurtre de ma pauvre amie et vos
vengeances cruelles pour moi, je vous pardonne et je pleure sur
vous. Mourez en paix!
-- -I am lost!- murmura en anglais Milady. -I must die.-»
-- Oui, oui, murmura Athos, qui parla l'anglais comme sa langue
maternelle; oui, vous êtes perdue, oui, il faut mourir.
Alors elle se releva d'elle-même, jeta tout autour d'elle un de
ces regards clairs qui semblaient jaillir d'un oeil de flamme.
Elle ne vit rien.
Elle écouta et n'entendit rien.
Elle n'avait autour d'elle que des ennemis.
«Où vais-je mourir? dit-elle.
-- Sur l'autre rive», répondit le bourreau.
Alors il la fit entrer dans la barque, et, comme il allait y
mettre le pied pour la suivre, Athos lui remit une somme d'argent.
«Tenez, dit-il, voici le prix de l'exécution; que l'on voie bien
que nous agissons en juges.
-- C'est bien, dit le bourreau; et que maintenant, à son tour,
cette femme sache que je n'accomplis pas mon métier, mais mon
devoir.»
Et il jeta l'argent dans la rivière.
-- Voyez, dit Athos, cette femme a un enfant, et cependant elle n'a pas dit
un mot de son enfant!
Le bateau s'éloigna vers la rive gauche de la Lys, emportant la
coupable et l'exécuteur; tous les autres demeurèrent sur la rive
droite, où ils étaient tombés à genoux.
Le bateau glissait lentement le long de la corde du bac, sous le
reflet d'un nuage pâle qui surplombait l'eau en ce moment.
On le vit aborder sur l'autre rive; les personnages se dessinaient
en noir sur l'horizon rougeâtre.
Milady, pendant le trajet, était parvenue à détacher la corde qui
liait ses pieds: en arrivant sur le rivage, elle sauta légèrement
à terre et prit la fuite.
Mais le sol était humide; en arrivant au haut du talus, elle
glissa et tomba sur ses genoux.
Une idée superstitieuse la frappa sans doute; elle comprit que le
Ciel lui refusait son secours et resta dans l'attitude où elle se
trouvait, la tête inclinée et les mains jointes.
Alors on vit, de l'autre rive, le bourreau lever lentement ses
deux bras, un rayon de lune se refléta sur la lame de sa large
épée, les deux bras retombèrent; on entendit le sifflement du
cimeterre et le cri de la victime, puis une masse tronquée
s'affaissa sous le coup.
Alors le bourreau détacha son manteau rouge, l'étendit à terre, y
coucha le corps, y jeta la tête, le noua par les quatre coins, le
chargea sur son épaule et remonta dans le bateau.
Arrivé au milieu de la Lys, il arrêta la barque, et suspendant son
fardeau au-dessus de la rivière:
«Laissez passer la justice de Dieu!» cria-t-il à haute voix.
Et il laissa tomber le cadavre au plus profond de l'eau, qui se
referma sur lui.
Trois jours après, les quatre mousquetaires rentraient à Paris;
ils étaient restés dans les limites de leur congé, et le même soir
ils allèrent faire leur visite accoutumée à M. de Tréville.
«Eh bien, messieurs, leur demanda le brave capitaine, vous êtes-
vous bien amusés dans votre excursion?
-- Prodigieusement», répondit Athos, les dents serrées.
CHAPITRE LXVII
CONCLUSION
Le 6 du mois suivant, le roi, tenant la promesse qu'il avait faite
au cardinal de quitter Paris pour revenir à La Rochelle, sortit de
sa capitale tout étourdi encore de la nouvelle qui venait de s'y
répandre que Buckingham venait d'être assassiné.
Quoique prévenue que l'homme qu'elle avait tant aimé courait un
danger, la reine, lorsqu'on lui annonça cette mort, ne voulut pas
la croire; il lui arriva même de s'écrier imprudemment:
«C'est faux! il vient de m'écrire.»
Mais le lendemain il lui fallut bien croire à cette fatale
nouvelle; La Porte, retenu comme tout le monde en Angleterre par
les ordres du roi Charles Ier, arriva porteur du dernier et
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