Une seule chose jetait cependant un nuage sur le front pur de
Felton. À chaque bruit qu'il entendait, le naïf puritain croyait
reconnaître les pas et la voix de Milady venant se jeter dans ses
bras pour s'accuser et se perdre avec lui.
Tout à coup il tressaillit, son regard se fixa sur un point de la
mer, que de la terrasse où il se trouvait on dominait tout
entière; avec ce regard d'aigle du marin, il avait reconnu, là où
un autre n'aurait vu qu'un goéland se balançant sur les flots, la
voile du sloop qui se dirigeait vers les côtes de France.
Il pâlit, porta la main à son coeur, qui se brisait, et comprit
toute la trahison.
«Une dernière grâce, Milord! dit-il au baron.
-- Laquelle? demanda celui-ci.
-- Quelle heure est-il?»
Le baron tira sa montre.
«Neuf heures moins dix minutes», dit-il.
Milady avait avancé son départ d'une heure et demie dès qu'elle
avait entendu le coup de canon qui annonçait le fatal événement,
elle avait donné l'ordre de lever l'ancre.
La barque voguait sous un ciel bleu à une grande distance de la
côte.
«Dieu l'a voulu», dit Felton avec la résignation du fanatique,
mais cependant sans pouvoir détacher les yeux de cet esquif à bord
duquel il croyait sans doute distinguer le blanc fantôme de celle
à qui sa vie allait être sacrifiée.
De Winter suivit son regard, interrogea sa souffrance et devina
tout.
«Sois puni seul d'abord, misérable, dit Lord de Winter à Felton,
qui se laissait entraîner les yeux tournés vers la mer; mais je te
jure, sur la mémoire de mon frère que j'aimais tant, que ta
complice n'est pas sauvée.»
Felton baissa la tête sans prononcer une syllabe.
Quant à de Winter, il descendit rapidement l'escalier et se rendit
au port.
CHAPITRE LX
EN FRANCE
La première crainte du roi d'Angleterre, Charles Ier, en apprenant
cette mort, fut qu'une si terrible nouvelle ne décourageât les
Rochelois; il essaya, dit Richelieu dans ses Mémoires, de la leur
cacher le plus longtemps possible, faisant fermer les ports par
tout son royaume, et prenant soigneusement garde qu'aucun vaisseau
ne sortit jusqu'à ce que l'armée que Buckingham apprêtait fût
partie, se chargeant, à défaut de Buckingham, de surveiller lui-
même le départ.
Il poussa même la sévérité de cet ordre jusqu'à retenir en
Angleterre l'ambassadeur de Danemark, qui avait pris congé, et
l'ambassadeur ordinaire de Hollande, qui devait ramener dans le
port de Flessingue les navires des Indes que Charles Ier avait
fait restituer aux Provinces-Unies.
Mais comme il ne songea à donner cet ordre que cinq heures après
l'événement, c'est-à-dire à deux heures de l'après-midi, deux
navires étaient déjà sortis du port: l'un emmenant, comme nous le
savons, Milady, laquelle, se doutant déjà de l'événement, fut
encore confirmée dans cette croyance en voyant le pavillon noir se
déployer au mât du vaisseau amiral.
Quant au second bâtiment, nous dirons plus tard qui il portait et
comment il partit.
Pendant ce temps, du reste, rien de nouveau au camp de La
Rochelle; seulement le roi, qui s'ennuyait fort, comme toujours,
mais peut-être encore un peu plus au camp qu'ailleurs, résolut
d'aller incognito passer les fêtes de Saint-Louis à Saint-Germain,
et demanda au cardinal de lui faire préparer une escorte de vingt
mousquetaires seulement. Le cardinal, que l'ennui du roi gagnait
quelquefois, accorda avec grand plaisir ce congé à son royal
lieutenant, lequel promit d'être de retour vers le 15 septembre.
M. de Tréville, prévenu par Son Éminence, fit son portemanteau, et
comme, sans en savoir la cause, il savait le vif désir et même
l'impérieux besoin que ses amis avaient de revenir à Paris, il va
sans dire qu'il les désigna pour faire partie de l'escorte.
Les quatre jeunes gens surent la nouvelle un quart d'heure après
M. de Tréville, car ils furent les premiers à qui il la
communiqua. Ce fut alors que d'Artagnan apprécia la faveur que lui
avait accordée le cardinal en le faisant enfin passer aux
mousquetaires; sans cette circonstance, il était forcé de rester
au camp tandis que ses compagnons partaient.
On verra plus tard que cette impatience de remonter vers Paris
avait pour cause le danger que devait courir Mme Bonacieux en se
rencontrant au couvent de Béthune avec Milady, son ennemie
mortelle. Aussi, comme nous l'avons dit, Aramis avait écrit
immédiatement à Marie Michon, cette lingère de Tours qui avait de
si belles connaissances, pour qu'elle obtînt que la reine donnât
l'autorisation à Mme Bonacieux de sortir du couvent et de se
retirer soit en Lorraine, soit en Belgique. La réponse ne s'était
pas fait attendre, et, huit ou dix jours après, Aramis avait reçu
cette lettre:
«Mon cher cousin,
«Voici l'autorisation de ma soeur à retirer notre petite servante
du couvent de Béthune, dont vous pensez que l'air est mauvais pour
elle. Ma soeur vous envoie cette autorisation avec grand plaisir,
car elle aime fort cette petite fille, à laquelle elle se réserve
d'être utile plus tard.
«Je vous embrasse.
«Marie Michon.»
À cette lettre était jointe une autorisation ainsi conçue:
«La supérieure du couvent de Béthune remettra aux mains de la
personne qui lui remettra ce billet la novice qui était entrée
dans son couvent sous ma recommandation et sous mon patronage.
«Au Louvre, le 10 août 1628.
«Anne.»
On comprend combien ces relations de parenté entre Aramis et une
lingère qui appelait la reine sa soeur avaient égayé la verve des
jeunes gens; mais Aramis, après avoir rougi deux ou trois fois
jusqu'au blanc des yeux aux grosses plaisanteries de Porthos,
avait prié ses amis de ne plus revenir sur ce sujet, déclarant que
s'il lui en était dit encore un seul mot, il n'emploierait plus sa
cousine comme intermédiaire dans ces sortes d'affaires.
Il ne fut donc plus question de Marie Michon entre les quatre
mousquetaires, qui d'ailleurs avaient ce qu'ils voulaient: l'ordre
de tirer Mme Bonacieux du couvent des Carmélites de Béthune. Il
est vrai que cet ordre ne leur servirait pas à grand-chose tant
qu'ils seraient au camp de La Rochelle, c'est-à-dire à l'autre
bout de la France; aussi d'Artagnan allait-il demander un congé à
M. de Tréville, en lui confiant tout bonnement l'importance de son
départ, lorsque cette nouvelle lui fut transmise, ainsi qu'à ses
trois compagnons, que le roi allait partir pour Paris avec une
escorte de vingt mousquetaires, et qu'ils faisaient partie de
l'escorte.
La joie fut grande. On envoya les valets devant avec les bagages,
et l'on partit le 16 au matin.
Le cardinal reconduisit Sa Majesté de Surgères à Mauzé, et là, le
roi et son ministre prirent congé l'un de l'autre avec de grandes
démonstrations d'amitié.
Cependant le roi, qui cherchait de la distraction, tout en
cheminant le plus vite qu'il lui était possible, car il désirait
être arrivé à Paris pour le 23, s'arrêtait de temps en temps pour
voler la pie, passe-temps dont le goût lui avait autrefois été
inspiré par de Luynes, et pour lequel il avait toujours conservé
une grande prédilection. Sur les vingt mousquetaires, seize,
lorsque la chose arrivait, se réjouissaient fort de ce bon temps;
mais quatre maugréaient de leur mieux. D'Artagnan surtout avait
des bourdonnements perpétuels dans les oreilles, ce que Porthos
expliquait ainsi:
«Une très grande dame m'a appris que cela veut dire que l'on parle
de vous quelque part.»
Enfin l'escorte traversa Paris le 23, dans la nuit; le roi
remercia M. de Tréville, et lui permit de distribuer des congés
pour quatre jours, à la condition que pas un des favorisés ne
paraîtrait dans un lieu public, sous peine de la Bastille.
Les quatre premiers congés accordés, comme on le pense bien,
furent à nos quatre amis. Il y a plus, Athos obtint de
M. de Tréville six jours au lieu de quatre et fit mettre dans ces
six jours deux nuits de plus, car ils partirent le 24, à cinq
heures du soir, et par complaisance encore, M. de Tréville
postdata le congé du 25 au matin.
«Eh, mon Dieu, disait d'Artagnan, qui, comme on le sait, ne
doutait jamais de rien, il me semble que nous faisons bien de
l'embarras pour une chose bien simple: en deux jours, et en
crevant deux ou trois chevaux (peu m'importe: j'ai de l'argent),
je suis à Béthune, je remets la lettre de la reine à la
supérieure, et je ramène le cher trésor que je vais chercher, non
pas en Lorraine, non pas en Belgique, mais à Paris, où il sera
mieux caché, surtout tant que M. le cardinal sera à La Rochelle.
Puis, une fois de retour de la campagne, eh bien, moitié par la
protection de sa cousine, moitié en faveur de ce que nous avons
fait personnellement pour elle, nous obtiendrons de la reine ce
que nous voudrons. Restez donc ici, ne vous épuisez pas de fatigue
inutilement; moi et Planchet, c'est tout ce qu'il faut pour une
expédition aussi simple.»
À ceci Athos répondit tranquillement:
«Nous aussi, nous avons de l'argent; car je n'ai pas encore bu
tout à fait le reste du diamant, et Porthos et Aramis ne l'ont pas
tout à fait mangé. Nous crèverons donc aussi bien quatre chevaux
qu'un. Mais songez, d'Artagnan, ajouta-t-il d'une voix si sombre
que son accent donna le frisson au jeune homme, songez que Béthune
est une ville où le cardinal a donné rendez-vous à une femme qui,
partout où elle va, mène le malheur après elle. Si vous n'aviez
affaire qu'à quatre hommes, d'Artagnan, je vous laisserais aller
seul; vous avez affaire à cette femme, allons-y quatre, et plaise
à Dieu qu'avec nos quatre valets nous soyons en nombre suffisant!
-- Vous m'épouvantez, Athos, s'écria d'Artagnan; que craignez-vous
donc, mon Dieu?
-- Tout!» répondit Athos.
D'Artagnan examina les visages de ses compagnons, qui, comme celui
d'Athos, portaient l'empreinte d'une inquiétude profonde, et l'on
continua la route au plus grand pas des chevaux, mais sans ajouter
une seule parole.
Le 25 au soir, comme ils entraient à Arras, et comme d'Artagnan
venait de mettre pied à terre à l'auberge de la Herse d'Or pour
boire un verre de vin, un cavalier sortit de la cour de la poste,
où il venait de relayer, prenant au grand galop, et avec un cheval
frais, le chemin de Paris. Au moment où il passait de la grande
porte dans la rue, le vent entrouvrit le manteau dont il était
enveloppé, quoiqu'on fût au mois d'août, et enleva son chapeau,
que le voyageur retint de sa main, au moment où il avait déjà
quitté sa tête, et l'enfonça vivement sur ses yeux.
D'Artagnan, qui avait les yeux fixés sur cet homme, devint fort
pâle et laissa tomber son verre.
«Qu'avez-vous, monsieur? dit Planchet... Oh! là, accourez,
messieurs, voilà mon maître qui se trouve mal!»
Les trois amis accoururent et trouvèrent d'Artagnan qui, au lieu
de se trouver mal, courait à son cheval. Ils l'arrêtèrent sur le
seuil de la porte.
«Eh bien, où diable vas-tu donc ainsi? lui cria Athos.
-- C'est lui! s'écria d'Artagnan, pâle de colère et la sueur sur
le front, c'est lui! laissez-moi le rejoindre!
-- Mais qui, lui? demanda Athos.
-- Lui, cet homme!
-- Quel homme?
-- Cet homme maudit, mon mauvais génie, que j'ai toujours vu
lorsque j'étais menacé de quelque malheur: celui qui accompagnait
l'horrible femme lorsque je la rencontrai pour la première fois,
celui que je cherchais quand j'ai provoqué Athos, celui que j'ai
vu le matin du jour où Mme Bonacieux a été enlevée! l'homme
de Meung enfin! je l'ai vu, c'est lui! Je l'ai reconnu quand le
vent a entrouvert son manteau.
-- Diable! dit Athos rêveur.
-- En selle, messieurs, en selle; poursuivons-le, et nous le
rattraperons.
-- Mon cher, dit Aramis, songez qu'il va du côté opposé à celui où
nous allons; qu'il a un cheval frais et que nos chevaux sont
fatigués; que par conséquent nous crèverons nos chevaux sans même
avoir la chance de le rejoindre. Laissons l'homme, d'Artagnan,
sauvons la femme.
-- Eh! monsieur! s'écria un garçon d'écurie courant après
l'inconnu, eh! monsieur, voilà un papier qui s'est échappé de
votre chapeau! Eh! monsieur! eh!
-- Mon ami, dit d'Artagnan, une demi-pistole pour ce papier!
-- Ma foi, monsieur, avec grand plaisir! le voici!
Le garçon d'écurie, enchanté de la bonne journée qu'il avait
faite, rentra dans la cour de l'hôtel: d'Artagnan déplia le
papier.
«Eh bien? demandèrent ses amis en l'entourant.
-- Rien qu'un mot! dit d'Artagnan.
-- Oui, dit Aramis, mais ce nom est un nom de ville ou de village.
--«Armentières», lut Porthos. Armentières, je ne connais pas cela!
-- Et ce nom de ville ou de village est écrit de sa main! s'écria
Athos.
-- Allons, allons, gardons soigneusement ce papier, dit
d'Artagnan, peut-être n'ai-je pas perdu ma dernière pistole. À
cheval, mes amis, à cheval!»
Et les quatre compagnons s'élancèrent au galop sur la route de
Béthune.
CHAPITRE LXI
LE COUVENT DES CARMÉLITES DE BÉTHUNE
Les grands criminels portent avec eux une espèce de prédestination
qui leur fait surmonter tous les obstacles, qui les fait échapper
à tous les dangers, jusqu'au moment que la Providence, lassée, a
marqué pour l'écueil de leur fortune impie.
Il en était ainsi de Milady: elle passa au travers des croiseurs
des deux nations, et arriva à Boulogne sans aucun accident.
En débarquant à Portsmouth, Milady était une Anglaise que les
persécutions de la France chassaient de La Rochelle; débarquée à
Boulogne, après deux jours de traversée, elle se fit passer pour
une Française que les Anglais inquiétaient à Portsmouth, dans la
haine qu'ils avaient conçue contre la France.
Milady avait d'ailleurs le plus efficace des passeports: sa
beauté, sa grande mine et la générosité avec laquelle elle
répandait les pistoles. Affranchie des formalités d'usage par le
sourire affable et les manières galantes d'un vieux gouverneur du
port, qui lui baisa la main, elle ne resta à Boulogne que le temps
de mettre à la poste une lettre ainsi conçue:
«À Son Éminence Monseigneur le cardinal de Richelieu, en son camp
devant La Rochelle.
«Monseigneur, que Votre Éminence se rassure, Sa Grâce le duc de
Buckingham ne partira point pour la France.
«Boulogne, 25 au soir.
«Milady de ***
«P. -S. -- Selon les désirs de Votre Éminence, je me rends au
couvent des Carmélites de Béthune où j'attendrai ses ordres.»
Effectivement, le même soir, Milady se mit en route; la nuit la
prit: elle s'arrêta et coucha dans une auberge; puis, le
lendemain, à cinq heures du matin, elle partit, et trois heures
après, elle entra à Béthune.
Elle se fit indiquer le couvent des Carmélites et y entra
aussitôt.
La supérieure vint au-devant d'elle; Milady lui montra l'ordre du
cardinal, l'abbesse lui fit donner une chambre et servir à
déjeuner.
Tout le passé s'était déjà effacé aux yeux de cette femme, et, le
regard fixé vers l'avenir, elle ne voyait que la haute fortune que
lui réservait le cardinal, qu'elle avait si heureusement servi,
sans que son nom fût mêlé en rien à toute cette sanglante affaire.
Les passions toujours nouvelles qui la consumaient donnaient à sa
vie l'apparence de ces nuages qui volent dans le ciel, reflétant
tantôt l'azur, tantôt le feu, tantôt le noir opaque de la tempête,
et qui ne laissent d'autres traces sur la terre que la dévastation
et la mort.
Après le déjeuner, l'abbesse vint lui faire sa visite; il y a peu
de distraction au cloître, et la bonne supérieure avait hâte de
faire connaissance avec sa nouvelle pensionnaire.
Milady voulait plaire à l'abbesse; or, c'était chose facile à
cette femme si réellement supérieure; elle essaya d'être aimable:
elle fut charmante et séduisit la bonne supérieure par sa
conversation si variée et par les grâces répandues dans toute sa
personne.
L'abbesse, qui était une fille de noblesse, aimait surtout les
histoires de cour, qui parviennent si rarement jusqu'aux
extrémités du royaume et qui, surtout, ont tant de peine à
franchir les murs des couvents, au seuil desquels viennent expirer
les bruits du monde.
Milady, au contraire, était fort au courant de toutes les
intrigues aristocratiques, au milieu desquelles, depuis cinq ou
six ans, elle avait constamment vécu, elle se mit donc à
entretenir la bonne abbesse des pratiques mondaines de la cour de
France, mêlées aux dévotions outrées du roi, elle lui fit la
chronique scandaleuse des seigneurs et des dames de la cour, que
l'abbesse connaissait parfaitement de nom, toucha légèrement les
amours de la reine et de Buckingham, parlant beaucoup pour qu'on
parlât un peu.
Mais l'abbesse se contenta d'écouter et de sourire, le tout sans
répondre. Cependant, comme Milady vit que ce genre de récit
l'amusait fort, elle continua; seulement, elle fit tomber la
conversation sur le cardinal.
Mais elle était fort embarrassée; elle ignorait si l'abbesse était
royaliste ou cardinaliste: elle se tint dans un milieu prudent;
mais l'abbesse, de son côté, se tint dans une réserve plus
prudente encore, se contentant de faire une profonde inclination
de tête toutes les fois que la voyageuse prononçait le nom de Son
Éminence.
Milady commença à croire qu'elle s'ennuierait fort dans le
couvent; elle résolut donc de risquer quelque chose pour savoir de
suite à quoi s'en tenir. Voulant voir jusqu'où irait la discrétion
de cette bonne abbesse, elle se mit à dire un mal, très dissimulé
d'abord, puis très circonstancié du cardinal, racontant les amours
du ministre avec Mme d'Aiguillon, avec Marion de Lorme et avec
quelques autres femmes galantes.
L'abbesse écouta plus attentivement, s'anima peu à peu et sourit.
«Bon, dit Milady, elle prend goût à mon discours; si elle est
cardinaliste, elle n'y met pas de fanatisme au moins.»
Alors elle passa aux persécutions exercées par le cardinal sur ses
ennemis. L'abbesse se contenta de se signer, sans approuver ni
désapprouver.
Cela confirma Milady dans son opinion que la religieuse était
plutôt royaliste que cardinaliste. Milady continua, renchérissant
de plus en plus.
«Je suis fort ignorante de toutes ces matières-là, dit enfin
l'abbesse, mais tout éloignées que nous sommes de la cour, tout en
dehors des intérêts du monde où nous nous trouvons placées, nous
avons des exemples fort tristes de ce que vous nous racontez là;
et l'une de nos pensionnaires a bien souffert des vengeances et
des persécutions de M. le cardinal.
-- Une de vos pensionnaires, dit Milady; oh! mon Dieu! pauvre
femme, je la plains alors.
-- Et vous avez raison, car elle est bien à plaindre: prison,
menaces, mauvais traitements, elle a tout souffert. Mais, après
tout, reprit l'abbesse, M. le cardinal avait peut-être des motifs
plausibles pour agir ainsi, et quoiqu'elle ait l'air d'un ange, il
ne faut pas toujours juger les gens sur la mine.»
«Bon! dit Milady à elle-même, qui sait! je vais peut-être
découvrir quelque chose ici, je suis en veine.»
Et elle s'appliqua à donner à son visage une expression de candeur
parfaite.
«Hélas! dit Milady, je le sais; on dit cela, qu'il ne faut pas
croire aux physionomies; mais à quoi croira-t-on cependant, si ce
n'est au plus bel ouvrage du Seigneur? Quant à moi, je serai
trompée toute ma vie peut-être; mais je me fierai toujours à une
personne dont le visage m'inspirera de la sympathie.
-- Vous seriez donc tentée de croire, dit l'abbesse, que cette
jeune femme est innocente?
-- M. le cardinal ne punit pas que les crimes, dit-elle; il y a
certaines vertus qu'il poursuit plus sévèrement que certains
forfaits.
-- Permettez-moi, madame, de vous exprimer ma surprise, dit
l'abbesse.
-- Et sur quoi? demanda Milady avec naïveté.
-- Mais sur le langage que vous tenez.
-- Que trouvez-vous d'étonnant à ce langage? demanda en souriant
Milady.
-- Vous êtes l'amie du cardinal, puisqu'il vous envoie ici, et
cependant...
-- Et cependant j'en dis du mal, reprit Milady, achevant la pensée
de la supérieure.
-- Au moins n'en dites-vous pas de bien.
-- C'est que je ne suis pas son amie, dit-elle en soupirant, mais
sa victime.
-- Mais cependant cette lettre par laquelle il vous recommande à
moi?...
-- Est un ordre à moi de me tenir dans une espèce de prison dont
il me fera tirer par quelques-uns de ses satellites.
-- Mais pourquoi n'avez-vous pas fui?
-- Où irais-je? croyez-vous qu'il y ait un endroit de la terre où
ne puisse atteindre le cardinal, s'il veut se donner la peine de
tendre la main? Si j'étais un homme, à la rigueur cela serait
possible encore; mais une femme, que voulez-vous que fasse une
femme? Cette jeune pensionnaire que vous avez ici a-t-elle essayé
de fuir, elle?
-- Non, c'est vrai; mais elle, c'est autre chose, je la crois
retenue en France par quelque amour.
-- Alors, dit Milady avec un soupir, si elle aime, elle n'est pas
tout à fait malheureuse.
-- Ainsi, dit l'abbesse en regardant Milady avec un intérêt
croissant, c'est encore une pauvre persécutée que je vois?
-- Hélas, oui, dit Milady.
L'abbesse regarda un instant Milady avec inquiétude, comme si une
nouvelle pensée surgissait dans son esprit.
«Vous n'êtes pas ennemie de notre sainte foi? dit-elle en
balbutiant.
-- Moi, s'écria Milady, moi, protestante! Oh! non, j'atteste le
Dieu qui nous entend que je suis au contraire fervente catholique.
-- Alors, madame, dit l'abbesse en souriant, rassurez-vous; la
maison où vous êtes ne sera pas une prison bien dure, et nous
ferons tout ce qu'il faudra pour vous faire chérir la captivité.
Il y a plus, vous trouverez ici cette jeune femme persécutée sans
doute par suite de quelque intrigue de cour. Elle est aimable,
gracieuse.
-- Comment la nommez-vous?
-- Elle m'a été recommandée par quelqu'un de très haut placé, sous
le nom de Ketty. Je n'ai pas cherché à savoir son autre nom.
-- Ketty! s'écria Milady; quoi! vous êtes sûre?...
-- Qu'elle se fait appeler ainsi? Oui, madame, la connaîtriez-
vous?»
Milady sourit à elle-même et à l'idée qui lui était venue que
cette jeune femme pouvait être son ancienne camérière. Il se
mêlait au souvenir de cette jeune fille un souvenir de colère, et
un désir de vengeance avait bouleversé les traits de Milady, qui
reprirent au reste presque aussitôt l'expression calme et
bienveillante que cette femme aux cent visages leur avait
momentanément fait perdre.
«Et quand pourrai-je voir cette jeune dame, pour laquelle je me
sens déjà une si grande sympathie? demanda Milady.
-- Mais, ce soir, dit l'abbesse, dans la journée même. Mais vous
voyagez depuis quatre jours, m'avez-vous dit vous-même; ce matin
vous vous êtes levée à cinq heures, vous devez avoir besoin de
repos. Couchez-vous et dormez, à l'heure du dîner nous vous
réveillerons.»
Quoique Milady eût très bien pu se passer de sommeil, soutenue
qu'elle était par toutes les excitations qu'une aventure nouvelle
faisait éprouver à son coeur avide d'intrigues, elle n'en accepta
pas moins l'offre de la supérieure: depuis douze ou quinze jours
elle avait passé par tant d'émotions diverses que, si son corps de
fer pouvait encore soutenir la fatigue, son âme avait besoin de
repos.
Elle prit donc congé de l'abbesse et se coucha, doucement bercée
par les idées de vengeance auxquelles l'avait tout naturellement
ramenée le nom de Ketty. Elle se rappelait cette promesse presque
illimitée que lui avait faite le cardinal, si elle réussissait
dans son entreprise. Elle avait réussi, elle pourrait donc se
venger de d'Artagnan.
Une seule chose épouvantait Milady, c'était le souvenir de son
mari! le comte de La Fère, qu'elle avait cru mort ou du moins
expatrié, et qu'elle retrouvait dans Athos, le meilleur ami de
d'Artagnan.
Mais aussi, s'il était l'ami de d'Artagnan, il avait dû lui prêter
assistance dans toutes les menées à l'aide desquelles la reine
avait déjoué les projets de Son Éminence; s'il était l'ami de
d'Artagnan, il était l'ennemi du cardinal; et sans doute elle
parviendrait à l'envelopper dans la vengeance aux replis de
laquelle elle comptait étouffer le jeune mousquetaire.
Toutes ces espérances étaient de douces pensées pour Milady;
aussi, bercée par elles, s'endormit-elle bientôt.
Elle fut réveillée par une voix douce qui retentit au pied de son
lit. Elle ouvrit les yeux, et vit l'abbesse accompagnée d'une
jeune femme aux cheveux blonds, au teint délicat, qui fixait sur
elle un regard plein d'une bienveillante curiosité.
La figure de cette jeune femme lui était complètement inconnue;
toutes deux s'examinèrent avec une scrupuleuse attention, tout en
échangeant les compliments d'usage: toutes deux étaient fort
belles, mais de beautés tout à fait différentes. Cependant Milady
sourit en reconnaissant qu'elle l'emportait de beaucoup sur la
jeune femme en grand air et en façons aristocratiques. Il est vrai
que l'habit de novice que portait la jeune femme n'était pas très
avantageux pour soutenir une lutte de ce genre.
L'abbesse les présenta l'une à l'autre; puis, lorsque cette
formalité fut remplie, comme ses devoirs l'appelaient à l'église,
elle laissa les deux jeunes femmes seules.
La novice, voyant Milady couchée, voulait suivre la supérieure,
mais Milady la retint.
«Comment, madame, lui dit-elle, à peine vous ai-je aperçue et vous
voulez déjà me priver de votre présence, sur laquelle je comptais
cependant un peu, je vous l'avoue, pour le temps que j'ai à passer
ici?
-- Non, madame, répondit la novice, seulement je craignais d'avoir
mal choisi mon temps: vous dormiez, vous êtes fatiguée.
-- Eh bien, dit Milady, que peuvent demander les gens qui dorment?
un bon réveil. Ce réveil, vous me l'avez donné; laissez-moi en
jouir tout à mon aise.»
Et lui prenant la main, elle l'attira sur un fauteuil qui était
près de son lit.
La novice s'assit.
«Mon Dieu! dit-elle, que je suis malheureuse! voilà six mois que
je suis ici, sans l'ombre d'une distraction, vous arrivez, votre
présence allait être pour moi une compagnie charmante, et voilà
que, selon toute probabilité, d'un moment à l'autre je vais
quitter le couvent!
-- Comment! dit Milady, vous sortez bientôt?
-- Du moins je l'espère, dit la novice avec une expression de joie
qu'elle ne cherchait pas le moins du monde à déguiser.
-- Je crois avoir appris que vous aviez souffert de la part du
cardinal, continua Milady; c'eût été un motif de plus de sympathie
entre nous.
-- Ce que m'a dit notre bonne mère est donc la vérité, que vous
étiez aussi une victime de ce méchant cardinal?
-- Chut! dit Milady, même ici ne parlons pas ainsi de lui; tous
mes malheurs viennent d'avoir dit à peu près ce que vous venez de
dire, devant une femme que je croyais mon amie et qui m'a trahie.
Et vous êtes aussi, vous, la victime d'une trahison?
-- Non, dit la novice, mais de mon dévouement à une femme que
j'aimais, pour qui j'eusse donné ma vie, pour qui je la donnerais
encore.
-- Et qui vous a abandonnée, c'est cela!
-- J'ai été assez injuste pour le croire, mais depuis deux ou
trois jours j'ai acquis la preuve du contraire, et j'en remercie
Dieu; il m'aurait coûté de croire qu'elle m'avait oubliée. Mais
vous, madame, continua la novice, il me semble que vous êtes
libre, et que si vous vouliez fuir, il ne tiendrait qu'à vous.
-- Où voulez-vous que j'aille, sans amis, sans argent, dans une
partie de la France que je ne connais pas, où je ne suis jamais
venue?...
-- Oh! s'écria la novice, quant à des amis, vous en aurez partout
où vous vous montrerez, vous paraissez si bonne et vous êtes si
belle!
-- Cela n'empêche pas, reprit Milady en adoucissant son sourire de
manière à lui donner une expression angélique, que je suis seule
et persécutée.
-- Écoutez, dit la novice, il faut avoir bon espoir dans le Ciel,
voyez-vous; il vient toujours un moment où le bien que l'on a fait
plaide votre cause devant Dieu, et, tenez, peut-être est-ce un
bonheur pour vous, tout humble et sans pouvoir que je suis, que
vous m'ayez rencontrée: car, si je sors d'ici, eh bien, j'aurai
quelques amis puissants, qui, après s'être mis en campagne pour
moi, pourront aussi se mettre en campagne pour vous.
-- Oh! quand j'ai dit que j'étais seule, dit Milady, espérant
faire parler la novice en parlant d'elle-même, ce n'est pas faute
d'avoir aussi quelques connaissances haut placées; mais ces
connaissances tremblent elles-mêmes devant le cardinal: la reine
elle-même n'ose pas soutenir contre le terrible ministre; j'ai la
preuve que Sa Majesté, malgré son excellent coeur, a plus d'une
fois été obligée d'abandonner à la colère de Son Éminence les
personnes qui l'avaient servie.
-- Croyez-moi, madame, la reine peut avoir l'air d'avoir abandonné
ces personnes-là; mais il ne faut pas en croire l'apparence: plus
elles sont persécutées, plus elle pense à elles, et souvent, au
moment où elles y pensent le moins, elles ont la preuve d'un bon
souvenir.
-- Hélas! dit Milady, je le crois: la reine est si bonne.
-- Oh! vous la connaissez donc, cette belle et noble reine, que
vous parlez d'elle ainsi! s'écria la novice avec enthousiasme.
-- C'est-à-dire, reprit Milady, poussée dans ses retranchements,
qu'elle, personnellement, je n'ai pas l'honneur de la connaître;
mais je connais bon nombre de ses amis les plus intimes: je
connais M. de Putange; j'ai connu en Angleterre M. Dujart; je
connais M. de Tréville.
-- M. de Tréville! s'écria la novice, vous connaissez
M. de Tréville?
-- Oui, parfaitement, beaucoup même.
-- Le capitaine des mousquetaires du roi?
-- Le capitaine des mousquetaires du roi.
-- Oh! mais vous allez voir, s'écria la novice, que tout à l'heure
nous allons être des connaissances achevées, presque des amies; si
vous connaissez M. de Tréville, vous avez dû aller chez lui?
-- Souvent! dit Milady, qui, entrée dans cette voie, et
s'apercevant que le mensonge réussissait, voulait le pousser
jusqu'au bout.
-- Chez lui, vous avez dû voir quelques-uns de ses mousquetaires?
-- Tous ceux qu'il reçoit habituellement! répondit Milady, pour
laquelle cette conversation commençait à prendre un intérêt réel.
-- Nommez-moi quelques-uns de ceux que vous connaissez, et vous
verrez qu'ils seront de mes amis.
-- Mais, dit Milady embarrassée, je connais M. de Louvigny,
M. de Courtivron, M. de Férussac.»
La novice la laissa dire; puis, voyant qu'elle s'arrêtait:
«Vous ne connaissez pas, dit-elle, un gentilhomme nommé Athos?»
Milady devint aussi pâle que les draps dans lesquels elle était
couchée, et, si maîtresse qu'elle fût d'elle-même, ne put
s'empêcher de pousser un cri en saisissant la main de son
interlocutrice et en la dévorant du regard.
«Quoi! qu'avez-vous? Oh! mon Dieu! demanda cette pauvre femme, ai-
je donc dit quelque chose qui vous ait blessée?
-- Non, mais ce nom m'a frappée, parce que, moi aussi j'ai connu
ce gentilhomme, et qu'il me paraît étrange de trouver quelqu'un
qui le connaisse beaucoup.
-- Oh! oui! beaucoup! beaucoup! non seulement lui, mais encore ses
amis: MM. Porthos et Aramis!
-- En vérité! eux aussi je les connais! s'écria Milady, qui sentit
le froid pénétrer jusqu'à son coeur.
-- Eh bien, si vous les connaissez, vous devez savoir qu'ils sont
bons et francs compagnons; que ne vous adressez-vous à eux, si
vous avez besoin d'appui?
-- C'est-à-dire, balbutia Milady, je ne suis liée réellement avec
aucun d'eux; je les connais pour en avoir beaucoup entendu parler
par un de leurs amis, M. d'Artagnan.
-- Vous connaissez M. d'Artagnan!» s'écria la novice à son tour,
en saisissant la main de Milady et en la dévorant des yeux.
Puis, remarquant l'étrange expression du regard de Milady:
«Pardon, madame, dit-elle, vous le connaissez, à quel titre?
-- Mais, reprit Milady embarrassée, mais à titre d'ami.
-- Vous me trompez, madame, dit la novice; vous avez été sa
maîtresse.
-- C'est vous qui l'avez été, madame, s'écria Milady à son tour.
-- Moi! dit la novice.
-- Oui, vous; je vous connais maintenant: vous êtes madame
Bonacieux.»
La jeune femme se recula, pleine de surprise et de terreur.
«Oh! ne niez pas! répondez, reprit Milady.
-- Eh bien, oui, madame! je l'aime, dit la novice; sommes-nous
rivales?»
La figure de Milady s'illumina d'un feu tellement sauvage que,
dans toute autre circonstance, Mme Bonacieux se fût enfuie
d'épouvante; mais elle était toute à sa jalousie.
«Voyons, dites, madame, reprit Mme Bonacieux avec une énergie dont
on l'eût crue incapable, avez-vous été ou êtes-vous sa maîtresse?
-- Oh! non! s'écria Milady avec un accent qui n'admettait pas le
doute sur sa vérité, jamais! jamais!
-- Je vous crois, dit Mme Bonacieux; mais pourquoi donc alors vous
êtes-vous écriée ainsi?
-- Comment, vous ne comprenez pas! dit Milady, qui était déjà
remise de son trouble, et qui avait retrouvé toute sa présence
d'esprit.
-- Comment voulez-vous que je comprenne? je ne sais rien.
-- Vous ne comprenez pas que M. d'Artagnan étant mon ami, il
m'avait prise pour confidente?
-- Vraiment!
-- Vous ne comprenez pas que je sais tout, votre enlèvement de la
petite maison de Saint-Germain, son désespoir, celui de ses amis,
leurs recherches inutiles depuis ce moment! Et comment ne voulez-
vous pas que je m'en étonne, quand, sans m'en douter, je me trouve
en face de vous, de vous dont nous avons parlé si souvent
ensemble, de vous qu'il aime de toute la force de son âme, de vous
qu'il m'avait fait aimer avant que je vous eusse vue? Ah! chère
Constance, je vous trouve donc, je vous vois donc enfin!»
Et Milady tendit ses bras à Mme Bonacieux, qui, convaincue par ce
qu'elle venait de lui dire, ne vit plus dans cette femme, qu'un
instant auparavant elle avait crue sa rivale, qu'une amie sincère
et dévouée.
«Oh! pardonnez-moi! pardonnez-moi! s'écria-t-elle en se laissant
aller sur son épaule, je l'aime tant!»
Ces deux femmes se tinrent un instant embrassées. Certes, si les
forces de Milady eussent été à la hauteur de sa haine,
Mme Bonacieux ne fût sortie que morte de cet embrassement. Mais,
ne pouvant pas l'étouffer, elle lui sourit.
«O chère belle! chère bonne petite! dit Milady, que je suis
heureuse de vous voir! Laissez-moi vous regarder. Et, en disant
ces mots, elle la dévorait effectivement du regard. Oui, c'est
bien vous. Ah! d'après ce qu'il m'a dit, je vous reconnais à cette
heure, je vous reconnais parfaitement.»
La pauvre jeune femme ne pouvait se douter de ce qui se passait
d'affreusement cruel derrière le rempart de ce front pur, derrière
ces yeux si brillants où elle ne lisait que de l'intérêt et de la
compassion.
«Alors vous savez ce que j'ai souffert, dit Mme Bonacieux,
puisqu'il vous a dit ce qu'il souffrait; mais souffrir pour lui,
c'est du bonheur.»
Milady reprit machinalement:
«Oui, c'est du bonheur.»
Elle pensait à autre chose.
«Et puis, continua Mme Bonacieux, mon supplice touche à son terme;
demain, ce soir peut-être, je le reverrai, et alors le passé
n'existera plus.
-- Ce soir? demain? s'écria Milady tirée de sa rêverie par ces
paroles, que voulez-vous dire? attendez-vous quelque nouvelle de
lui?
-- Je l'attends lui-même.
-- Lui-même; d'Artagnan, ici!
-- Lui-même.
-- Mais, c'est impossible! il est au siège de La Rochelle avec le
cardinal; il ne reviendra à Paris qu'après la prise de la ville.
-- Vous le croyez ainsi, mais est-ce qu'il y a quelque chose
d'impossible à mon d'Artagnan, le noble et loyal gentilhomme!
-- Oh! je ne puis vous croire!
-- Eh bien, lisez donc!» dit, dans l'excès de son orgueil et de sa
joie, la malheureuse jeune femme en présentant une lettre à
Milady.
«L'écriture de Mme de Chevreuse! se dit en elle-même Milady. Ah!
j'étais bien sûre qu'ils avaient des intelligences de ce côté-là!»
Et elle lut avidement ces quelques lignes:
«Ma chère enfant, tenez-vous prête; notre ami vous verra bientôt,
et il ne vous verra que pour vous arracher de la prison où votre
sûreté exigeait que vous fussiez cachée: préparez-vous donc au
départ et ne désespérez jamais de nous.
«Notre charmant Gascon vient de se montrer brave et fidèle comme
toujours, dites-lui qu'on lui est bien reconnaissant quelque part
de l'avis qu'il a donné.»
«Oui, oui, dit Milady, oui, la lettre est précise. Savez-vous quel
est cet avis?
-- Non. Je me doute seulement qu'il aura prévenu la reine de
quelque nouvelle machination du cardinal.
-- Oui, c'est cela sans doute!» dit Milady en rendant la lettre à
Mme Bonacieux et en laissant retomber sa tête pensive sur sa
poitrine.
En ce moment on entendit le galop d'un cheval.
«Oh! s'écria Mme Bonacieux en s'élançant à la fenêtre, serait-ce
déjà lui?»
Milady était restée dans son lit, pétrifiée par la surprise; tant
de choses inattendues lui arrivaient tout à coup, que pour la
première fois la tête lui manquait.
«Lui! lui! murmura-t-elle, serait-ce lui?»
Et elle demeurait dans son lit les yeux fixes.
«Hélas, non! dit Mme Bonacieux, c'est un homme que je ne connais
pas, et qui cependant a l'air de venir ici; oui, il ralentit sa
course, il s'arrête à la porte, il sonne.
Milady sauta hors de son lit.
«Vous êtes bien sûre que ce n'est pas lui? dit-elle.
-- Oh! oui, bien sûre!
-- Vous avez peut-être mal vu.
-- Oh! je verrais la plume de son feutre, le bout de son manteau,
que je le reconnaîtrais, lui!
Milady s'habillait toujours.
«N'importe! cet homme vient ici, dites-vous?
-- Oui, il est entré.
-- C'est ou pour vous ou pour moi.
-- Oh! mon Dieu, comme vous semblez agitée!
-- Oui, je l'avoue, je n'ai pas votre confiance, je crains tout du
cardinal.
-- Chut! dit Mme Bonacieux, on vient!»
Effectivement, la porte s'ouvrit, et la supérieure entra.
«Est-ce vous qui arrivez de Boulogne? demanda-t-elle à Milady.
-- Oui, c'est moi, répondit celle-ci, et, tâchant de ressaisir son
sang-froid, qui me demande?
-- Un homme qui ne veut pas dire son nom, mais qui vient de la
part du cardinal.
-- Et qui veut me parler? demanda Milady.
-- Qui veut parler à une dame arrivant de Boulogne.
-- Alors faites entrer, madame, je vous prie.
-- Oh! mon Dieu! mon Dieu! dit Mme Bonacieux, serait-ce quelque
mauvaise nouvelle?
-- J'en ai peur.
-- Je vous laisse avec cet étranger, mais aussitôt son départ, si
vous le permettez, je reviendrai.
-- Comment donc! je vous en prie.»
La supérieure et Mme Bonacieux sortirent.
Milady resta seule, les yeux fixés sur la porte; un instant après
on entendit le bruit d'éperons qui retentissaient sur les
escaliers, puis les pas se rapprochèrent, puis la porte s'ouvrit,
et un homme parut.
Milady jeta un cri de joie: cet homme c'était le comte de
Rochefort, l'âme damnée de Son Éminence.
CHAPITRE LXII
DEUX VARIÉTÉS DE DÉMONS
«Ah! s'écrièrent ensemble Rochefort et Milady, c'est vous!
-- Oui, c'est moi.
-- Et vous arrivez...? demanda Milady.
-- De La Rochelle, et vous?
-- D'Angleterre.
-- Buckingham?
-- Mort ou blessé dangereusement; comme je partais sans avoir rien
pu obtenir de lui, un fanatique venait de l'assassiner.
-- Ah! fit Rochefort avec un sourire, voilà un hasard bien
heureux! et qui satisfera Son Éminence! L'avez-vous prévenue?
-- Je lui ai écrit de Boulogne. Mais comment êtes-vous ici?
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