Il n'était pas difficile de vaincre, ainsi qu'elle l'avait fait
jusque-là, des hommes prompts à se laisser séduire, et que
l'éducation galante de la cour entraînait vite dans le piège;
Milady était assez belle pour ne pas trouver de résistance de la
part de la chair, et elle était assez adroite pour l'emporter sur
tous les obstacles de l'esprit.
Mais, cette fois, elle avait à lutter contre une nature sauvage,
concentrée, insensible à force d'austérité; la religion et la
pénitence avaient fait de Felton un homme inaccessible aux
séductions ordinaires. Il roulait dans cette tête exaltée des
plans tellement vastes, des projets tellement tumultueux, qu'il
n'y restait plus de place pour aucun amour, de caprice ou de
matière, ce sentiment qui se nourrit de loisir et grandit par la
corruption. Milady avait donc fait brèche, avec sa fausse vertu,
dans l'opinion d'un homme prévenu horriblement contre elle, et par
sa beauté, dans le coeur et les sens d'un homme chaste et pur.
Enfin, elle s'était donné la mesure de ses moyens, inconnus
d'elle-même jusqu'alors, par cette expérience faite sur le sujet
le plus rebelle que la nature et la religion pussent soumettre à
son étude.
Bien des fois néanmoins pendant la soirée elle avait désespéré du
sort et d'elle-même; elle n'invoquait pas Dieu, nous le savons,
mais elle avait foi dans le génie du mal, cette immense
souveraineté qui règne dans tous les détails de la vie humaine, et
à laquelle, comme dans la fable arabe, un grain de grenade suffit
pour reconstruire un monde perdu.
Milady, bien préparée à recevoir Felton, put dresser ses batteries
pour le lendemain. Elle savait qu'il ne lui restait plus que deux
jours, qu'une fois l'ordre signé par Buckingham (et Buckingham le
signerait d'autant plus facilement, que cet ordre portait un faux
nom, et qu'il ne pourrait reconnaître la femme dont il était
question), une fois cet ordre signé, disons-nous, le baron la
faisait embarquer sur-le-champ, et elle savait aussi que les
femmes condamnées à la déportation usent d'armes bien moins
puissantes dans leurs séductions que les prétendues femmes
vertueuses dont le soleil du monde éclaire la beauté, dont la voix
de la mode vante l'esprit et qu'un reflet d'aristocratie dore de
ses lueurs enchantées. Être une femme condamnée à une peine
misérable et infamante n'est pas un empêchement à être belle, mais
c'est un obstacle à jamais redevenir puissante. Comme tous les
gens d'un mérite réel, Milady connaissait le milieu qui convenait
à sa nature, à ses moyens. La pauvreté lui répugnait, l'abjection
la diminuait des deux tiers de sa grandeur. Milady n'était reine
que parmi les reines; il fallait à sa domination le plaisir de
l'orgueil satisfait. Commander aux êtres inférieurs était plutôt
une humiliation qu'un plaisir pour elle.
Certes, elle fût revenue de son exil, elle n'en doutait pas un
seul instant; mais combien de temps cet exil pouvait-il durer?
Pour une nature agissante et ambitieuse comme celle de Milady, les
jours qu'on n'occupe point à monter sont des jours néfastes; qu'on
trouve donc le mot dont on doive nommer les jours qu'on emploie à
descendre! Perdre un an, deux ans, trois ans, c'est-à-dire une
éternité; revenir quand d'Artagnan, heureux et triomphant, aurait,
lui et ses amis, reçu de la reine la récompense qui leur était
bien acquise pour les services qu'ils lui avaient rendus,
c'étaient là de ces idées dévorantes qu'une femme comme Milady ne
pouvait supporter. Au reste, l'orage qui grondait en elle doublait
sa force, et elle eût fait éclater les murs de sa prison, si son
corps eût pu prendre un seul instant les proportions de son
esprit.
Puis ce qui l'aiguillonnait encore au milieu de tout cela, c'était
le souvenir du cardinal. Que devait penser, que devait dire de son
silence le cardinal défiant, inquiet, soupçonneux, le cardinal,
non seulement son seul appui, son seul soutien, son seul
protecteur dans le présent, mais encore le principal instrument de
sa fortune et de sa vengeance à venir? Elle le connaissait, elle
savait qu'à son retour, après un voyage inutile, elle aurait beau
arguer de la prison, elle aurait beau exalter les souffrances
subies, le cardinal répondrait avec ce calme railleur du sceptique
puissant à la fois par la force et par le génie: «Il ne fallait
pas vous laisser prendre!»
Alors Milady réunissait toute son énergie, murmurant au fond de sa
pensée le nom de Felton, la seule lueur de jour qui pénétrât
jusqu'à elle au fond de l'enfer où elle était tombée; et comme un
serpent qui roule et déroule ses anneaux pour se rendre compte à
lui-même de sa force, elle enveloppait d'avance Felton dans les
mille replis de son inventive imagination.
Cependant le temps s'écoulait, les heures les unes après les
autres semblaient réveiller la cloche en passant, et chaque coup
du battant d'airain retentissait sur le coeur de la prisonnière. À
neuf heures, Lord de Winter fit sa visite accoutumée, regarda la
fenêtre et les barreaux, sonda le parquet et les murs, visita la
cheminée et les portes, sans que, pendant cette longue et
minutieuse visite, ni lui ni Milady prononçassent une seule
parole.
Sans doute que tous deux comprenaient que la situation était
devenue trop grave pour perdre le temps en mots inutiles et en
colère sans effet.
«Allons, allons, dit le baron en la quittant, vous ne vous
sauverez pas encore cette nuit!»
À dix heures, Felton vint placer une sentinelle; Milady reconnut
son pas. Elle le devinait maintenant comme une maîtresse devine
celui de l'amant de son coeur, et cependant Milady détestait et
méprisait à la fois ce faible fanatique.
Ce n'était point l'heure convenue, Felton n'entra point.
Deux heures après et comme minuit sonnait, la sentinelle fut
relevée.
Cette fois c'était l'heure: aussi, à partir de ce moment, Milady
attendit-elle avec impatience.
La nouvelle sentinelle commença à se promener dans le corridor.
Au bout de dix minutes Felton vint.
Milady prêta l'oreille.
«Écoutez, dit le jeune homme à la sentinelle, sous aucun prétexte
ne t'éloigne de cette porte, car tu sais que la nuit dernière un
soldat a été puni par Milord pour avoir quitté son poste un
instant, et cependant c'est moi qui, pendant sa courte absence,
avais veillé à sa place.
-- Oui, je le sais, dit le soldat.
-- Je te recommande donc la plus exacte surveillance. Moi, ajouta-
t-il, je vais rentrer pour visiter une seconde fois la chambre de
cette femme, qui a, j'en ai peur, de sinistres projets sur elle-
même et que j'ai reçu l'ordre de surveiller.»
«Bon, murmura Milady, voilà l'austère puritain qui ment!»
Quant au soldat, il se contenta de sourire.
«Peste! mon lieutenant, dit-il, vous n'êtes pas malheureux d'être
chargé de commissions pareilles, surtout si Milord vous a autorisé
à regarder jusque dans son lit.»
Felton rougit; dans toute autre circonstance il eut réprimandé le
soldat qui se permettait une pareille plaisanterie; mais sa
conscience murmurait trop haut pour que sa bouche osât parler.
«Si j'appelle, dit-il, viens; de même que si l'on vient, appelle-
moi.
-- Oui, mon lieutenant», dit le soldat.
Felton entra chez Milady. Milady se leva.
«Vous voilà? dit-elle.
-- Je vous avais promis de venir, dit Felton, et je suis venu.
-- Vous m'avez promis autre chose encore.
-- Quoi donc? mon Dieu! dit le jeune homme, qui malgré son empire
sur lui-même, sentait ses genoux trembler et la sueur poindre sur
son front.
-- Vous avez promis de m'apporter un couteau, et de me le laisser
après notre entretien.
-- Ne parlez pas de cela, madame, dit Felton, il n'y a pas de
situation, si terrible qu'elle soit, qui autorise une créature de
Dieu à se donner la mort. J'ai réfléchi que jamais je ne devais me
rendre coupable d'un pareil péché.
-- Ah! vous avez réfléchi! dit la prisonnière en s'asseyant sur
son fauteuil avec un sourire de dédain; et moi aussi j'ai
réfléchi.
-- À quoi?
-- Que je n'avais rien à dire à un homme qui ne tenait pas sa
parole.
-- O mon Dieu! murmura Felton.
-- Vous pouvez vous retirer, dit Milady, je ne parlerai pas.
-- Voilà le couteau! dit Felton tirant de sa poche l'arme que,
selon sa promesse, il avait apportée, mais qu'il hésitait à
remettre à sa prisonnière.
-- Voyons-le, dit Milady.
-- Pour quoi faire?
-- Sur l'honneur, je vous le rends à l'instant même; vous le
poserez sur cette table; et vous resterez entre lui et moi.
Felton tendit l'arme à Milady, qui en examina attentivement la
trempe, et qui en essaya la pointe sur le bout de son doigt.
«Bien, dit-elle en rendant le couteau au jeune officier, celui-ci
est en bel et bon acier; vous êtes un fidèle ami, Felton.»
Felton reprit l'arme et la posa sur la table comme il venait
d'être convenu avec sa prisonnière.
Milady le suivit des yeux et fit un geste de satisfaction.
«Maintenant, dit-elle, écoutez-moi.»
La recommandation était inutile: le jeune officier se tenait
debout devant elle, attendant ses paroles pour les dévorer.
«Felton, dit Milady avec une solennité pleine de mélancolie,
Felton, si votre soeur, la fille de votre père, vous disait:
«Jeune encore, assez belle par malheur, on m'a fait tomber dans un
piège, j'ai résisté; on a multiplié autour de moi les embûches,
les violences, j'ai résisté; on a blasphémé la religion que je
sers, le Dieu que j'adore, parce que j'appelais à mon secours ce
Dieu et cette religion, j'ai résisté; alors on m'a prodigué les
outrages, et comme on ne pouvait perdre mon âme, on a voulu à tout
jamais flétrir mon corps; enfin...»
Milady s'arrêta, et un sourire amer passa sur ses lèvres.
«Enfin, dit Felton, enfin qu'a-t-on fait?
-- Enfin, un soir, on résolut de paralyser cette résistance qu'on
ne pouvait vaincre: un soir, on mêla à mon eau un narcotique
puissant; à peine eus-je achevé mon repas, que je me sentis tomber
peu à peu dans une torpeur inconnue. Quoique je fusse sans
défiance, une crainte vague me saisit et j'essayai de lutter
contre le sommeil; je me levai, je voulus courir à la fenêtre,
appeler au secours, mais mes jambes refusèrent de me porter; il me
semblait que le plafond s'abaissait sur ma tête et m'écrasait de
son poids; je tendis les bras, j'essayai de parler, je ne pus que
pousser des sons inarticulés; un engourdissement irrésistible
s'emparait de moi, je me retins à un fauteuil, sentant que
j'allais tomber, mais bientôt cet appui fut insuffisant pour mes
bras débiles, je tombai sur un genou, puis sur les deux; je voulus
crier, ma langue était glacée; Dieu ne me vit ni ne m'entendit
sans doute, et je glissai sur le parquet, en proie à un sommeil
qui ressemblait à la mort.
«De tout ce qui se passa dans ce sommeil et du temps qui s'écoula
pendant sa durée, je n'eus aucun souvenir; la seule chose que je
me rappelle, c'est que je me réveillai couchée dans une chambre
ronde, dont l'ameublement était somptueux, et dans laquelle le
jour ne pénétrait que par une ouverture au plafond. Du reste,
aucune porte ne semblait y donner entrée: on eût dit une
magnifique prison.
«Je fus longtemps à pouvoir me rendre compte du lieu où je me
trouvais et de tous les détails que je rapporte, mon esprit
semblait lutter inutilement pour secouer les pesantes ténèbres de
ce sommeil auquel je ne pouvais m'arracher; j'avais des
perceptions vagues d'un espace parcouru, du roulement d'une
voiture, d'un rêve horrible dans lequel mes forces se seraient
épuisées; mais tout cela était si sombre et si indistinct dans ma
pensée, que ces événements semblaient appartenir à une autre vie
que la mienne et cependant mêlée à la mienne par une fantastique
dualité.
«Quelque temps, l'état dans lequel je me trouvais me sembla si
étrange, que je crus que je faisais un rêve. Je me levai
chancelante, mes habits étaient près de moi, sur une chaise: je ne
me rappelai ni m'être dévêtue, ni m'être couchée. Alors peu à peu
la réalité se présenta à moi pleine de pudiques terreurs: je
n'étais plus dans la maison que j'habitais; autant que j'en
pouvais juger par la lumière du soleil, le jour était déjà aux
deux tiers écoulé! c'était la veille au soir que je m'étais
endormie; mon sommeil avait donc déjà duré près de vingt-quatre
heures. Que s'était-il passé pendant ce long sommeil?
«Je m'habillai aussi rapidement qu'il me fut possible. Tous mes
mouvements lents et engourdis attestaient que l'influence du
narcotique n'était point encore entièrement dissipée. Au reste,
cette chambre était meublée pour recevoir une femme; et la
coquette la plus achevée n'eût pas eu un souhait à former, qu'en
promenant son regard autour de l'appartement elle n'eût vu son
souhait accompli.
«Certes, je n'étais pas la première captive qui s'était vue
enfermée dans cette splendide prison; mais, vous le comprenez,
Felton, plus la prison était belle, plus je m'épouvantais.
«Oui, c'était une prison, car j'essayai vainement d'en sortir. Je
sondai tous les murs afin de découvrir une porte, partout les murs
rendirent un son plein et mat.
«Je fis peut-être vingt fois le tour de cette chambre, cherchant
une issue quelconque; il n'y en avait pas: je tombai écrasée de
fatigue et de terreur sur un fauteuil.
«Pendant ce temps, la nuit venait rapidement, et avec la nuit mes
terreurs augmentaient: je ne savais si je devais rester où j'étais
assise; il me semblait que j'étais entourée de dangers inconnus,
dans lesquels j'allais tomber à chaque pas. Quoique je n'eusse
rien mangé depuis la veille, mes craintes m'empêchaient de
ressentir la faim.
«Aucun bruit du dehors, qui me permît de mesurer le temps, ne
venait jusqu'à moi; je présumai seulement qu'il pouvait être sept
ou huit heures du soir; car nous étions au mois d'octobre, et il
faisait nuit entière.
«Tout à coup, le cri d'une porte qui tourne sur ses gonds me fit
tressaillir; un globe de feu apparut au-dessus de l'ouverture
vitrée du plafond, jetant une vive lumière dans ma chambre, et je
m'aperçus avec terreur qu'un homme était debout à quelques pas de
moi.
«Une table à deux couverts, supportant un souper tout préparé,
s'était dressée comme par magie au milieu de l'appartement.
«Cet homme était celui qui me poursuivait depuis un an, qui avait
juré mon déshonneur, et qui, aux premiers mots qui sortirent de sa
bouche, me fit comprendre qu'il l'avait accompli la nuit
précédente.
-- L'infâme! murmura Felton.
-- Oh! oui, l'infâme! s'écria Milady, voyant l'intérêt que le
jeune officier, dont l'âme semblait suspendue à ses lèvres,
prenait à cet étrange récit; oh! oui, l'infâme! il avait cru qu'il
lui suffisait d'avoir triomphé de moi dans mon sommeil, pour que
tout fût dit; il venait, espérant que j'accepterais ma honte,
puisque ma honte était consommée; il venait m'offrir sa fortune en
échange de mon amour.
«Tout ce que le coeur d'une femme peut contenir de superbe mépris
et de paroles dédaigneuses, je le versai sur cet homme; sans
doute, il était habitué à de pareils reproches; car il m'écouta
calme, souriant, et les bras croisés sur la poitrine; puis,
lorsqu'il crut que j'avais tout dit, il s'avança vers moi; je
bondis vers la table, je saisis un couteau, je l'appuyai sur ma
poitrine.
«Faites un pas de plus, lui dis-je, et outre mon déshonneur, vous
aurez encore ma mort à vous reprocher.»
«Sans doute, il y avait dans mon regard, dans ma voix, dans toute
ma personne, cette vérité de geste, de pose et d'accent, qui porte
la conviction dans les âmes les plus perverses, car il s'arrêta.
«Votre mort! me dit-il; oh! non, vous êtes une trop charmante
maîtresse pour que je consente à vous perdre ainsi, après avoir eu
le bonheur de vous posséder une seule fois seulement. Adieu, ma
toute belle! j'attendrai, pour revenir vous faire ma visite, que
vous soyez dans de meilleures dispositions.»
«À ces mots, il donna un coup de sifflet; le globe de flamme qui
éclairait ma chambre remonta et disparut; je me retrouvai dans
l'obscurité. Le même bruit d'une porte qui s'ouvre et se referme
se reproduisit un instant après, le globe flamboyant descendit de
nouveau, et je me retrouvai seule.
«Ce moment fut affreux; si j'avais encore quelques doutes sur mon
malheur, ces doutes s'étaient évanouis dans une désespérante
réalité: j'étais au pouvoir d'un homme que non seulement je
détestais, mais que je méprisais; d'un homme capable de tout, et
qui m'avait déjà donné une preuve fatale de ce qu'il pouvait oser.
-- Mais quel était donc cet homme? demanda Felton.
-- Je passai la nuit sur une chaise, tressaillant au moindre
bruit, car à minuit à peu près, la lampe s'était éteinte, et je
m'étais retrouvée dans l'obscurité. Mais la nuit se passa sans
nouvelle tentative de mon persécuteur; le jour vint: la table
avait disparu; seulement, j'avais encore le couteau à la main.
«Ce couteau c'était tout mon espoir.
«J'étais écrasée de fatigue; l'insomnie brûlait mes yeux; je
n'avais pas osé dormir un seul instant: le jour me rassura,
j'allai me jeter sur mon lit sans quitter le couteau libérateur
que je cachai sous mon oreiller.
«Quand je me réveillai, une nouvelle table était servie.
«Cette fois, malgré mes terreurs, en dépit de mes angoisses, une
faim dévorante se faisait sentir; il y avait quarante-huit heures
que je n'avais pris aucune nourriture: je mangeai du pain et
quelques fruits; puis, me rappelant le narcotique mêlé à l'eau que
j'avais bue, je ne touchai point à celle qui était sur la table,
et j'allai remplir mon verre à une fontaine de marbre scellée dans
le mur, au-dessus de ma toilette.
«Cependant, malgré cette précaution, je ne demeurai pas moins
quelque temps encore dans une affreuse angoisse; mais mes
craintes, cette fois, n'étaient pas fondées: je passai la journée
sans rien éprouver qui ressemblât à ce que je redoutais.
«J'avais eu la précaution de vider à demi la carafe, pour qu'on ne
s'aperçût point de ma défiance.
«Le soir vint, et avec lui l'obscurité; cependant, si profonde
qu'elle fût, mes yeux commençaient à s'y habituer; je vis, au
milieu des ténèbres, la table s'enfoncer dans le plancher; un
quart d'heure après, elle reparut portant mon souper; un instant
après, grâce à la même lampe, ma chambre s'éclaira de nouveau.
«J'étais résolue à ne manger que des objets auxquels il était
impossible de mêler aucun somnifère: deux oeufs et quelques fruits
composèrent mon repas; puis, j'allai puiser un verre d'eau à ma
fontaine protectrice, et je le bus.
«Aux premières gorgées, il me sembla qu'elle n'avait plus le même
goût que le matin: un soupçon rapide me prit, je m'arrêtai; mais
j'en avais déjà avalé un demi-verre.
«Je jetai le reste avec horreur, et j'attendis, la sueur de
l'épouvante au front.
«Sans doute quelque invisible témoin m'avait vue prendre de l'eau
à cette fontaine, et avait profité de ma confiance même pour mieux
assurer ma perte si froidement résolue, si cruellement poursuivie.
«Une demi-heure ne s'était pas écoulée, que les mêmes symptômes se
produisirent; seulement, comme cette fois je n'avais bu qu'un
demi-verre d'eau, je luttai plus longtemps, et, au lieu de
m'endormir tout à fait, je tombai dans un état de somnolence qui
me laissait le sentiment de ce qui se passait autour de moi, tout
en m'ôtant la force ou de me défendre ou de fuir.
«Je me traînai vers mon lit, pour y chercher la seule défense qui
me restât, mon couteau sauveur; mais je ne pus arriver jusqu'au
chevet: je tombai à genoux, les mains cramponnées à l'une des
colonnes du pied; alors, je compris que j'étais perdue.»
Felton pâlit affreusement, et un frisson convulsif courut par tout
son corps.
«Et ce qu'il y avait de plus affreux, continua Milady, la voix
altérée comme si elle eût encore éprouvé la même angoisse qu'en ce
moment terrible, c'est que, cette fois, j'avais la conscience du
danger qui me menaçait; c'est que mon âme, je puis le dire,
veillait dans mon corps endormi; c'est que je voyais, c'est que
j'entendais: il est vrai que tout cela était comme dans un rêve;
mais ce n'en était que plus effrayant.
«Je vis la lampe qui remontait et qui peu à peu me laissait dans
l'obscurité; puis j'entendis le cri si bien connu de cette porte,
quoique cette porte ne se fût ouverte que deux fois.
«Je sentis instinctivement qu'on s'approchait de moi: on dit que
le malheureux perdu dans les déserts de l'Amérique sent ainsi
l'approche du serpent.
«Je voulais faire un effort, je tentai de crier; par une
incroyable énergie de volonté je me relevai même, mais pour
retomber aussitôt... et retomber dans les bras de mon persécuteur.
-- Dites-moi donc quel était cet homme?» s'écria le jeune
officier.
Milady vit d'un seul regard tout ce qu'elle inspirait de
souffrance à Felton, en pesant sur chaque détail de son récit;
mais elle ne voulait lui faire grâce d'aucune torture. Plus
profondément elle lui briserait le coeur, plus sûrement il la
vengerait. Elle continua donc comme si elle n'eût point entendu
son exclamation, ou comme si elle eût pensé que le moment n'était
pas encore venu d'y répondre.
«Seulement, cette fois, ce n'était plus à une espèce de cadavre
inerte, sans aucun sentiment, que l'infâme avait affaire. Je vous
l'ai dit: sans pouvoir parvenir à retrouver l'exercice complet de
mes facultés, il me restait le sentiment de mon danger: je luttai
donc de toutes mes forces et sans doute j'opposai, tout affaiblie
que j'étais, une longue résistance, car je l'entendis s'écrier:
«Ces misérables puritaines! je savais bien qu'elles lassaient
leurs bourreaux, mais je les croyais moins fortes contre leurs
séducteurs.«
«Hélas! cette résistance désespérée ne pouvait durer longtemps, je
sentis mes forces qui s'épuisaient, et cette fois ce ne fut pas de
mon sommeil que le lâche profita, ce fut de mon évanouissement.»
Felton écoutait sans faire entendre autre chose qu'une espèce de
rugissement sourd; seulement la sueur ruisselait sur son front de
marbre, et sa main cachée sous son habit déchirait sa poitrine.
«Mon premier mouvement, en revenant à moi, fui de chercher sous
mon oreiller ce couteau que je n'avais pu atteindre; s'il n'avait
point servi à la défense, il pouvait au moins servir à
l'expiation.
«Mais en prenant ce couteau, Felton, une idée terrible me vint.
J'ai juré de tout vous dire et je vous dirai tout; je vous ai
promis la vérité, je la dirai, dût-elle me perdre.
-- L'idée vous vint de vous venger de cet homme, n'est-ce pas?
s'écria Felton.
-- Eh bien, oui! dit Milady: cette idée n'était pas d'une
chrétienne, je le sais; sans doute cet éternel ennemi de notre
âme, ce lion rugissant sans cesse autour de nous la soufflait à
mon esprit. Enfin, que vous dirai-je, Felton? continua Milady du
ton d'une femme qui s'accuse d'un crime, cette idée me vint et ne
me quitta plus sans doute. C'est de cette pensée homicide que je
porte aujourd'hui la punition.
-- Continuez, continuez, dit Felton, j'ai hâte de vous voir
arriver à la vengeance.
-- Oh! je résolus qu'elle aurait lieu le plus tôt possible, je ne
doutais pas qu'il ne revînt la nuit suivante. Dans le jour je
n'avais rien à craindre.
«Aussi, quand vint l'heure du déjeuner, je n'hésitai pas à manger
et à boire: j'étais résolue à faire semblant de souper, mais à ne
rien prendre: je devais donc par la nourriture du matin combattre
le jeûne du soir.
«Seulement je cachai un verre d'eau soustraite à mon déjeuner, la
soif ayant été ce qui m'avait le plus fait souffrir quand j'étais
demeurée quarante-huit heures sans boire ni manger.
«La journée s'écoula sans avoir d'autre influence sur moi que de
m'affermir dans la résolution prise: seulement j'eus soin que mon
visage ne trahît en rien la pensée de mon coeur, car je ne doutais
pas que je ne fusse observée; plusieurs fois même je sentis un
sourire sur mes lèvres. Felton, je n'ose pas vous dire à quelle
idée je souriais, vous me prendriez en horreur...
-- Continuez, continuez, dit Felton, vous voyez bien que j'écoute
et que j'ai hâte d'arriver.
-- Le soir vint, les événements ordinaires s'accomplirent; pendant
l'obscurité, comme d'habitude, mon souper fut servi, puis la lampe
s'alluma, et je me mis à table.
«Je mangeai quelques fruits seulement: je fis semblant de me
verser de l'eau de la carafe, mais je ne bus que celle que j'avais
conservée dans mon verre, la substitution, au reste, fut faite
assez adroitement pour que mes espions, si j'en avais, ne
conçussent aucun soupçon.
«Après le souper, je donnai les mêmes marques d'engourdissement
que la veille; mais cette fois, comme si je succombais à la
fatigue ou comme si je me familiarisais avec le danger, je me
traînai vers mon lit, et je fis semblant de m'endormir.
«Cette fois, j'avais retrouvé mon couteau sous l'oreiller, et tout
en feignant de dormir, ma main serrait convulsivement la poignée.
«Deux heures s'écoulèrent sans qu'il se passât rien de nouveau:
cette fois, ô mon Dieu! qui m'eût dit cela la veille? je
commençais à craindre qu'il ne vînt pas.
«Enfin, je vis la lampe s'élever doucement et disparaître dans les
profondeurs du plafond; ma chambre s'emplit de ténèbres, mais je
fis un effort pour percer du regard l'obscurité.
«Dix minutes à peu près se passèrent. Je n'entendais d'autre bruit
que celui du battement de mon coeur.
«J'implorais le Ciel pour qu'il vînt.
«Enfin j'entendis le bruit si connu de la porte qui s'ouvrait et
se refermait; j'entendis, malgré l'épaisseur du tapis, un pas qui
faisait crier le parquet; je vis, malgré l'obscurité, une ombre
qui approchait de mon lit.
-- Hâtez-vous, hâtez-vous! dit Felton, ne voyez-vous pas que
chacune de vos paroles me brûle comme du plomb fondu!
-- Alors, continua Milady, alors je réunis toutes mes forces, je
me rappelai que le moment de la vengeance ou plutôt de la justice
avait sonné; je me regardai comme une autre Judith; je me ramassai
sur moi-même, mon couteau à la main, et quand je le vis près de
moi, étendant les bras pour chercher sa victime, alors, avec le
dernier cri de la douleur et du désespoir, je le frappai au milieu
de la poitrine.
«Le misérable! il avait tout prévu: sa poitrine était couverte
d'une cotte de mailles; le couteau s'émoussa.
«Ah! ah! s'écria-t-il en me saisissant le bras et en m'arrachant
l'arme qui m'avait si mal servie, vous en voulez à ma vie, ma
belle puritaine! mais c'est plus que de la haine, cela, c'est de
l'ingratitude! Allons, allons, calmez-vous, ma belle enfant!
j'avais cru que vous étiez adoucie. Je ne suis pas de ces tyrans
qui gardent les femmes de force: vous ne m'aimez pas, j'en doutais
avec ma fatuité ordinaire; maintenant j'en suis convaincu. Demain,
vous serez libre.»
«Je n'avais qu'un désir, c'était qu'il me tuât.
«Prenez garde! lui dis-je, car ma liberté c'est votre déshonneur.
Oui, car, à peine sortie d'ici, je dirai tout, je dirai la
violence dont vous avez usé envers moi, je dirai ma captivité. Je
dénoncerai ce palais d'infamie; vous êtes bien haut placé, Milord,
mais tremblez! Au-dessus de vous il y a le roi, au-dessus du roi
il y a Dieu.»
«Si maître qu'il parût de lui, mon persécuteur laissa échapper un
mouvement de colère. Je ne pouvais voir l'expression de son
visage, mais j'avais senti frémir son bras sur lequel était posée
ma main.
«-- Alors, vous ne sortirez pas d'ici, dit-il.
«-- Bien, bien! m'écriai-je, alors le lieu de mon supplice sera
aussi celui de mon tombeau. Bien! je mourrai ici et vous verrez si
un fantôme qui accuse n'est pas plus terrible encore qu'un vivant
qui menace!
«-- On ne vous laissera aucune arme.
«-- Il y en a une que le désespoir a mise à la portée de toute
créature qui a le courage de s'en servir. Je me laisserai mourir
de faim.
«-- Voyons, dit le misérable, la paix ne vaut-elle pas mieux
qu'une pareille guerre? Je vous rends la liberté à l'instant même,
je vous proclame une vertu, je vous surnomme la Lucrèce de
l'Angleterre.
«-- Et moi je dis que vous en êtes le Sextus, moi je vous dénonce
aux hommes comme je vous ai déjà dénoncé à Dieu; et s'il faut que,
comme Lucrèce, je signe mon accusation de mon sang, je la
signerai.
«-- Ah! ah! dit mon ennemi d'un ton railleur, alors c'est autre
chose. Ma foi, au bout du compte, vous êtes bien ici, rien ne vous
manquera, et si vous vous laissez mourir de faim ce sera de votre
faute.»
«À ces mots, il se retira, j'entendis s'ouvrir et se refermer la
porte, et je restai abîmée, moins encore, je l'avoue, dans ma
douleur, que dans la honte de ne m'être pas vengée.
«Il me tint parole. Toute la journée, toute la nuit du lendemain
s'écoulèrent sans que je le revisse. Mais moi aussi je lui tins
parole, et je ne mangeai ni ne bus; j'étais, comme je le lui avais
dit, résolue à me laisser mourir de faim.
«Je passai le jour et la nuit en prière, car j'espérais que Dieu
me pardonnerait mon suicide.
«La seconde nuit la porte s'ouvrit; j'étais couchée à terre sur le
parquet, les forces commençaient à m'abandonner.
«Au bruit je me relevai sur une main.
«Eh bien, me dit une voix qui vibrait d'une façon trop terrible à
mon oreille pour que je ne la reconnusse pas, eh bien! sommes-nous
un peu adoucie et paierons nous notre liberté d'une seule promesse
de silence?
«Tenez, moi, je suis bon prince, ajouta-t-il, et, quoique je
n'aime pas les puritains, je leur rends justice, ainsi qu'aux
puritaines, quand elles sont jolies. Allons, faites-moi un petit
serment sur la croix, je ne vous en demande pas davantage.
«-- Sur la croix! m'écriai-je en me relevant, car à cette voix
abhorrée j'avais retrouvé toutes mes forces; sur la croix! je jure
que nulle promesse, nulle menace, nulle torture ne me fermera la
bouche; sur la croix! je jure de vous dénoncer partout comme un
meurtrier, comme un larron d'honneur, comme un lâche; sur la
croix! je jure, si jamais je parviens à sortir d'ici, de demander
vengeance contre vous au genre humain entier.
«-- Prenez garde! dit la voix avec un accent de menace que je
n'avais pas encore entendu, j'ai un moyen suprême, que je
n'emploierai qu'à la dernière extrémité, de vous fermer la bouche
ou du moins d'empêcher qu'on ne croie à un seul mot de ce que vous
direz.»
«Je rassemblai toutes mes forces pour répondre par un éclat de
rire.
«Il vit que c'était entre nous désormais une guerre éternelle, une
guerre à mort.
«Écoutez, dit-il, je vous donne encore le reste de cette nuit et
la journée de demain; réfléchissez: promettez de vous taire, la
richesse, la considération, les honneurs mêmes vous entoureront;
menacez de parler, et je vous condamne à l'infamie.
«-- Vous! m'écriai-je, vous!
«-- À l'infamie éternelle, ineffaçable!
«-- Vous!» répétai-je. Oh! je vous le dis, Felton, je le croyais
insensé!
«Oui, moi! reprit-il.
«-- Ah! laissez-moi, lui dis-je, sortez, si vous ne voulez pas
qu'à vos yeux je me brise la tête contre la muraille!
«-- C'est bien, reprit-il, vous le voulez, à demain soir!
«-- À demain soir, répondis-je en me laissant tomber et en mordant
le tapis de rage...»
Felton s'appuyait sur un meuble, et Milady voyait avec une joie de
démon que la force lui manquerait peut-être avant la fin du récit.
CHAPITRE LVII
UN MOYEN DE TRAGÉDIE CLASSIQUE
Après un moment de silence employé par Milady à observer le jeune
homme qui l'écoutait, elle continua son récit:
«Il y avait près de trois jours que je n'avais ni bu ni mangé, je
souffrais des tortures atroces: parfois il me passait comme des
nuages qui me serraient le front, qui me voilaient les yeux:
c'était le délire.
«Le soir vint; j'étais si faible, qu'à chaque instant je
m'évanouissais et à chaque fois que je m'évanouissais je
remerciais Dieu, car je croyais que j'allais mourir.
«Au milieu de l'un de ces évanouissements, j'entendis la porte
s'ouvrir; la terreur me rappela à moi.
«Mon persécuteur entra suivi d'un homme masqué, il était masqué
lui-même; mais je reconnus son pas, je reconnus cet air imposant
que l'enfer a donné à sa personne pour le malheur de l'humanité.
«Eh bien, me dit-il, êtes-vous décidée à me faire le serment que
je vous ai demandé?
«Vous l'avez dit, les puritains n'ont qu'une parole: la mienne,
vous l'avez entendue, c'est de vous poursuivre sur la terre au
tribunal des hommes, dans le ciel au tribunal de Dieu!
«Ainsi, vous persistez?
«Je le jure devant ce Dieu qui m'entend: je prendrai le monde
entier à témoin de votre crime, et cela jusqu'à ce que j'aie
trouvé un vengeur.
«Vous êtes une prostituée, dit-il d'une voix tonnante, et vous
subirez le supplice des prostituées! Flétrie aux yeux du monde que
vous invoquerez, tâchez de prouver à ce monde que vous n'êtes ni
coupable ni folle!»
«Puis s'adressant à l'homme qui l'accompagnait:
«Bourreau, dit-il, fais ton devoir.»
-- Oh! son nom, son nom! s'écria Felton; son nom, dites-le-moi!
-- Alors, malgré mes cris, malgré ma résistance, car je commençais
à comprendre qu'il s'agissait pour moi de quelque chose de pire
que la mort, le bourreau me saisit, me renversa sur le parquet, me
meurtrit de ses étreintes, et suffoquée par les sanglots, presque
sans connaissance invoquant Dieu, qui ne m'écoutait pas, je
poussai tout à coup un effroyable cri de douleur et de honte; un
fer brûlant, un fer rouge, le fer du bourreau, s'était imprimé sur
mon épaule.»
Felton poussa un rugissement.
«Tenez, dit Milady, en se levant alors avec une majesté de reine,
-- tenez, Felton, voyez comment on a inventé un nouveau martyre
pour la jeune fille pure et cependant victime de la brutalité d'un
scélérat. Apprenez à connaître le coeur des hommes, et désormais
faites-vous moins facilement l'instrument de leurs injustes
vengeances.»
Milady d'un geste rapide ouvrit sa robe, déchira la batiste qui
couvrait son sein, et, rouge d'une feinte colère et d'une honte
jouée, montra au jeune homme l'empreinte ineffaçable qui
déshonorait cette épaule si belle.
«Mais, s'écria Felton, c'est une fleur de lis que je vois là!
-- Et voilà justement où est l'infamie, répondit Milady. La
flétrissure d'Angleterre!... il fallait prouver quel tribunal me
l'avait imposée, et j'aurais fait un appel public à tous les
tribunaux du royaume; mais la flétrissure de France... oh! par
elle, j'étais bien réellement flétrie.»
C'en était trop pour Felton.
Pâle, immobile, écrasé par cette révélation effroyable, ébloui par
la beauté surhumaine de cette femme qui se dévoilait à lui avec
une impudeur qu'il trouva sublime, il finit par tomber à genoux
devant elle comme faisaient les premiers chrétiens devant ces
pures et saintes martyres que la persécution des empereurs livrait
dans le cirque à la sanguinaire lubricité des populaces. La
flétrissure disparut, la beauté seule resta.
«Pardon, pardon! s'écria Felton, oh! pardon!»
Milady lut dans ses yeux: Amour, amour.
«Pardon de quoi? demanda-t-elle.
-- Pardon de m'être joint à vos persécuteurs.»
Milady lui tendit la main.
«Si belle, si jeune!» s'écria Felton en couvrant cette main de
baisers.
Milady laissa tomber sur lui un de ces regards qui d'un esclave
font un roi.
Felton était puritain: il quitta la main de cette femme pour
baiser ses pieds.
Il ne l'aimait déjà plus, il l'adorait.
Quand cette crise fut passée, quand Milady parut avoir recouvré
son sang-froid, qu'elle n'avait jamais perdu; lorsque Felton eut
vu se refermer sous le voile de la chasteté ces trésors d'amour
qu'on ne lui cachait si bien que pour les lui faire désirer plus
ardemment:
«Ah! maintenant, dit-il, je n'ai plus qu'une chose à vous
demander, c'est le nom de votre véritable bourreau; car pour moi
il n'y en a qu'un; l'autre était l'instrument, voilà tout.
-- Eh quoi, frère! s'écria Milady, il faut encore que je te le
nomme, et tu ne l'as pas deviné?
-- Quoi! reprit Felton, lui!... encore lui!... toujours lui!...
Quoi! le vrai coupable...
-- Le vrai coupable, dit Milady, c'est le ravageur de
l'Angleterre, le persécuteur des vrais croyants, le lâche
ravisseur de l'honneur de tant de femmes, celui qui pour un
caprice de son coeur corrompu va faire verser tant de sang à deux
royaumes, qui protège les protestants aujourd'hui et qui les
trahira demain...
-- Buckingham! c'est donc Buckingham!» s'écria Felton exaspéré.
Milady cacha son visage dans ses mains, comme si elle n'eût pu
supporter la honte que lui rappelait ce nom.
«Buckingham, le bourreau de cette angélique créature! s'écria
Felton. Et tu ne l'as pas foudroyé, mon Dieu! et tu l'as laissé
noble, honoré, puissant pour notre perte à tous!
-- Dieu abandonne qui s'abandonne lui-même, dit Milady.
-- Mais il veut donc attirer sur sa tête le châtiment réservé aux
maudits! continua Felton avec une exaltation croissante, il veut
donc que la vengeance humaine prévienne la justice céleste!
-- Les hommes le craignent et l'épargnent.
-- Oh! moi, dit Felton, je ne le crains pas et je ne l'épargnerai
pas!...»
Milady sentit son âme baignée d'une joie infernale.
«Mais comment Lord de Winter, mon protecteur, mon père, demanda
Felton, se trouve-t-il mêlé à tout cela?
-- Écoutez, Felton, reprit Milady, car à côté des hommes lâches et
méprisables, il est encore des natures grandes et généreuses.
J'avais un fiancé, un homme que j'aimais et qui m'aimait; un coeur
comme le vôtre, Felton, un homme comme vous. Je vins à lui et je
lui racontai tout, il me connaissait, celui-là, et ne douta point
un instant. C'était un grand seigneur, c'était un homme en tout
point l'égal de Buckingham. Il ne dit rien, il ceignit seulement
son épée, s'enveloppa de son manteau et se rendit à Buckingham
Palace.
-- Oui, oui, dit Felton, je comprends; quoique avec de pareils
hommes ce ne soit pas l'épée qu'il faille employer, mais le
poignard.
-- Buckingham était parti depuis la veille, envoyé comme
ambassadeur en Espagne, où il allait demander la main de l'infante
pour le roi Charles Ier, qui n'était alors que prince de Galles.
Mon fiancé revint.
«Écoutez, me dit-il, cet homme est parti, et pour le moment, par
conséquent, il échappe à ma vengeance; mais en attendant soyons
unis, comme nous devions l'être, puis rapportez-vous-en à Lord de
Winter pour soutenir son honneur et celui de sa femme.»
-- Lord de Winter! s'écria Felton.
-- Oui, dit Milady, Lord de Winter, et maintenant vous devez tout
comprendre, n'est-ce pas? Buckingham resta plus d'un an absent.
Huit jours avant son arrivée, Lord de Winter mourut subitement, me
laissant sa seule héritière. D'où venait le coup? Dieu, qui sait
tout, le sait sans doute, moi je n'accuse personne...
-- Oh! quel abîme, quel abîme! s'écria Felton.
-- Lord de Winter était mort sans rien dire à son frère. Le secret
terrible devait être caché à tous, jusqu'à ce qu'il éclatât comme
la foudre sur la tête du coupable. Votre protecteur avait vu avec
peine ce mariage de son frère aîné avec une jeune fille sans
fortune. Je sentis que je ne pouvais attendre d'un homme trompé
dans ses espérances d'héritage aucun appui. Je passai en France
résolue à y demeurer pendant tout le reste de ma vie. Mais toute
ma fortune est en Angleterre; les communications fermées par la
guerre, tout me manqua: force fut alors d'y revenir; il y a six
jours j'abordais à Portsmouth.
-- Eh bien? dit Felton.
-- Eh bien, Buckingham apprit sans doute mon retour, il en parla à
Lord de Winter, déjà prévenu contre moi, et lui dit que sa belle-
soeur était une prostituée, une femme flétrie. La voix pure et
noble de mon mari n'était plus là pour me défendre. Lord de Winter
crut tout ce qu'on lui dit, avec d'autant plus de facilité qu'il
avait intérêt à le croire. Il me fit arrêter, me conduisit ici, me
remit sous votre garde. Vous savez le reste: après-demain il me
bannit, il me déporte; après-demain il me relègue parmi les
infâmes. Oh! la trame est bien ourdie, allez! le complot est
habile et mon honneur n'y survivra pas. Vous voyez bien qu'il faut
que je meure, Felton; Felton, donnez-moi ce couteau!»
Et à ces mots, comme si toutes ses forces étaient épuisées, Milady
se laissa aller débile et languissante entre les bras du jeune
officier, qui, ivre d'amour, de colère et de voluptés inconnues,
la reçut avec transport, la serra contre son coeur, tout
frissonnant à l'haleine de cette bouche si belle, tout éperdu au
contact de ce sein si palpitant.
«Non, non, dit-il; non, tu vivras honorée et pure, tu vivras pour
triompher de tes ennemis.»
Milady le repoussa lentement de la main en l'attirant du regard;
mais Felton, à son tour, s'empara d'elle, l'implorant comme une
Divinité.
«Oh! la mort, la mort! dit-elle en voilant sa voix et ses
paupières, oh! la mort plutôt que la honte; Felton, mon frère, mon
ami, je t'en conjure!
-- Non, s'écria Felton, non, tu vivras, et tu seras vengée!
-- Felton, je porte malheur à tout ce qui m'entoure! Felton,
abandonne-moi! Felton, laisse-moi mourir!
-- Eh bien, nous mourrons donc ensemble!» s'écria-t-il en appuyant
ses lèvres sur celles de la prisonnière.
Plusieurs coups retentirent à la porte; cette fois, Milady le
repoussa réellement.
«Écoutez, dit-elle, on nous a entendus, on vient! c'en est fait,
nous sommes perdus!
-- Non, dit Felton, c'est la sentinelle qui me prévient seulement
qu'une ronde arrive.
-- Alors, courez à la porte et ouvrez vous-même.»
Felton obéit; cette femme était déjà toute sa pensée, toute son
âme.
Il se trouva en face d'un sergent commandant une patrouille de
surveillance.
«Eh bien, qu'y a-t-il? demanda le jeune lieutenant.
-- Vous m'aviez dit d'ouvrir la porte si j'entendais crier au
secours, dit le soldat, mais vous aviez oublié de me laisser la
clef; je vous ai entendu crier sans comprendre ce que vous disiez,
j'ai voulu ouvrir la porte, elle était fermée en dedans, alors
j'ai appelé le sergent.
-- Et me voilà», dit le sergent.
Felton, égaré, presque fou, demeurait sans voix.
Milady comprit que c'était à elle de s'emparer de la situation,
elle courut à la table et prit le couteau qu'y avait déposé
Felton:
«Et de quel droit voulez-vous m'empêcher de mourir? dit-elle.
-- Grand Dieu!» s'écria Felton en voyant le couteau luire à sa
main.
En ce moment, un éclat de rire ironique retentit dans le corridor.
Le baron, attiré par le bruit, en robe de chambre, son épée sous
le bras, se tenait debout sur le seuil de la porte.
«Ah! ah! dit-il, nous voici au dernier acte de la tragédie; vous
le voyez, Felton, le drame a suivi toutes les phases que j'avais
indiquées; mais soyez tranquille, le sang ne coulera pas.»
Milady comprit qu'elle était perdue si elle ne donnait pas à
Felton une preuve immédiate et terrible de son courage.
«Vous vous trompez, Milord, le sang coulera, et puisse ce sang
retomber sur ceux qui le font couler!»
Felton jeta un cri et se précipita vers elle; il était trop tard:
Milady s'était frappée. Mais le couteau avait rencontré,
heureusement, nous devrions dire adroitement, le busc de fer qui,
à cette époque, défendait comme une cuirasse la poitrine des
femmes; il avait glissé en déchirant la robe, et avait pénétré de
biais entre la chair et les côtes.
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