-- Oh! vous n'avoueriez pas cette indifférence religieuse, Milord,
que vos débauches et vos crimes en feraient foi.
-- Hein! vous parlez de débauches, madame Messaline, vous parlez
de crimes, Lady Macbeth! Ou j'ai mal entendu, ou vous êtes,
pardieu, bien impudente.
-- Vous parlez ainsi parce que vous savez qu'on nous écoute,
monsieur, répondit froidement Milady, et que vous voulez
intéresser vos geôliers et vos bourreaux contre moi.
-- Mes geôliers! mes bourreaux! Ouais, madame, vous le prenez sur
un ton poétique, et la comédie d'hier tourne ce soir à la
tragédie. Au reste, dans huit jours vous serez où vous devez être
et ma tâche sera achevée.
-- Tâche infâme! tâche impie! reprit Milady avec l'exaltation de
la victime qui provoque son juge.
-- Je crois, ma parole d'honneur, dit de Winter en se levant, que
la drôlesse devient folle. Allons, allons, calmez-vous, madame la
puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Pardieu! c'est mon
vin d'Espagne qui vous monte à la tête, n'est-ce pas? mais, soyez
tranquille, cette ivresse-là n'est pas dangereuse et n'aura pas de
suites.»
Et Lord de Winter se retira en jurant, ce qui à cette époque était
une habitude toute cavalière.
Felton était en effet derrière la porte et n'avait pas perdu un
mot de toute cette scène.
Milady avait deviné juste.
«Oui, va! va! dit-elle à son frère, les suites approchent, au
contraire, mais tu ne les verras, imbécile, que lorsqu'il ne sera
plus temps de les éviter.»
Le silence se rétablit, deux heures s'écoulèrent; on apporta le
souper, et l'on trouva Milady occupée à faire tout haut ses
prières, prières qu'elle avait apprises d'un vieux serviteur de
son second mari, puritain des plus austères. Elle semblait en
extase et ne parut pas même faire attention à ce qui se passait
autour d'elle. Felton fit signe qu'on ne la dérangeât point, et
lorsque tout fut en état il sortit sans bruit avec les soldats.
Milady savait qu'elle pouvait être épiée, elle continua donc ses
prières jusqu'à la fin, et il lui sembla que le soldat qui était
de sentinelle à sa porte ne marchait plus du même pas et
paraissait écouter.
Pour le moment, elle n'en voulait pas davantage, elle se releva,
se mit à table, mangea peu et ne but que de l'eau.
Une heure après on vint enlever la table, mais Milady remarqua que
cette fois Felton n'accompagnait point les soldats.
Il craignait donc de la voir trop souvent.
Elle se retourna vers le mur pour sourire, car il y avait dans ce
sourire une telle expression de triomphe que ce seul sourire l'eût
dénoncée.
Elle laissa encore s'écouler une demi-heure, et comme en ce moment
tout faisait silence dans le vieux château, comme on n'entendait
que l'éternel murmure de la houle, cette respiration immense de
l'océan, de sa voix pure, harmonieuse et vibrante, elle commença
le premier couplet de ce psaume alors en entière faveur près des
puritains:
-Seigneur, si tu nous abandonnes,-
-C'est pour voir si nous sommes forts;-
-Mais ensuite c'est toi qui donnes-
-De ta céleste main la palme à nos efforts.-
Ces vers n'étaient pas excellents, il s'en fallait même de
beaucoup; mais, comme on le sait, les protestants ne se piquaient
pas de poésie.
Tout en chantant, Milady écoutait: le soldat de garde à sa porte
s'était arrêté comme s'il eût été changé en pierre. Milady put
donc juger de l'effet qu'elle avait produit.
Alors elle continua son chant avec une ferveur et un sentiment
inexprimables; il lui sembla que les sons se répandaient au loin
sous les voûtes et allaient comme un charme magique adoucir le
coeur de ses geôliers. Cependant il paraît que le soldat en
sentinelle, zélé catholique sans doute, secoua le charme, car à
travers la porte:
«Taisez-vous donc madame, dit-il, votre chanson est triste comme
un -De profondis-, et si, outre l'agrément d'être en garnison ici,
il faut encore y entendre de pareilles choses, ce sera à n'y point
tenir.
-- Silence! dit alors une voix grave, que Milady reconnut pour
celle de Felton; de quoi vous mêlez-vous, drôle? Vous a-t-on
ordonné d'empêcher cette femme de chanter? Non. On vous a dit de
la garder, de tirer sur elle si elle essayait de fuir. Gardez-la;
si elle fuit, tuez-la, mais ne changez rien à la consigne.»
Une expression de joie indicible illumina le visage de Milady,
mais cette expression fut fugitive comme le reflet d'un éclair,
et, sans paraître avoir entendu le dialogue dont elle n'avait pas
perdu un mot, elle reprit en donnant à sa voix tout le charme,
toute l'étendue et toute la séduction que le démon y avait mis:
-Pour tant de pleurs et de misère,-
-Pour mon exil et pour mes fers,-
-J'ai ma jeunesse, ma prière,-
-Et Dieu, qui comptera les maux que j'ai soufferts.-
Cette voix, d'une étendue inouïe et d'une passion sublime, donnait
à la poésie rude et inculte de ces psaumes une magie et une
expression que les puritains les plus exaltés trouvaient rarement
dans les chants de leurs frères et qu'ils étaient forcés d'orner
de toutes les ressources de leur imagination: Felton crut entendre
chanter l'ange qui consolait les trois Hébreux dans la fournaise.
Milady continua:
-Mais le jour de la délivrance-
-Viendra pour nous, Dieu juste et fort;-
-Et s'il trompe notre espérance,-
-Il nous reste toujours le martyre et la mort.-
Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s'efforça de
mettre toute son âme, acheva de porter le désordre dans le coeur
du jeune officier: il ouvrit brusquement la porte, et Milady le
vit apparaître pâle comme toujours, mais les yeux ardents et
presque égarés.
«Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille voix?
-- Pardon, monsieur, dit Milady avec douceur, j'oubliais que mes
chants ne sont pas de mise dans cette maison. Je vous ai sans
doute offensé dans vos croyances; mais c'était sans le vouloir, je
vous jure; pardonnez-moi donc une faute qui est peut-être grande,
mais qui certainement est involontaire.»
Milady était si belle dans ce moment, l'extase religieuse dans
laquelle elle semblait plongée donnait une telle expression à sa
physionomie, que Felton, ébloui, crut voir l'ange que tout à
l'heure il croyait seulement entendre.
«Oui, oui, répondit-il, oui: vous troublez, vous agitez les gens
qui habitent ce château.»
Et le pauvre insensé ne s'apercevait pas lui-même de l'incohérence
de ses discours, tandis que Milady plongeait son oeil de lynx au
plus profond de son coeur.
«Je me tairai, dit Milady en baissant les yeux avec toute la
douceur qu'elle put donner à sa voix, avec toute la résignation
qu'elle put imprimer à son maintien.
-- Non, non, madame, dit Felton; seulement, chantez moins haut, la
nuit surtout.»
Et à ces mots, Felton, sentant qu'il ne pourrait pas conserver
longtemps sa sévérité à l'égard de la prisonnière, s'élança hors
de son appartement.
«Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat; ces chants
bouleversent l'âme; cependant on finit par s'y accoutumer: sa voix
est si belle!»
CHAPITRE LIV
TROISIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Felton était venu; mais il y avait encore un pas à faire: il
fallait le retenir, ou plutôt il fallait qu'il restât tout seul;
et Milady ne voyait encore qu'obscurément le moyen qui devait la
conduire à ce résultat.
Il fallait plus encore: il fallait le faire parler, afin de lui
parler aussi: car, Milady le savait bien, sa plus grande séduction
était dans sa voix, qui parcourait si habilement toute la gamme
des tons, depuis la parole humaine jusqu'au langage céleste.
Et cependant, malgré toute cette séduction, Milady pouvait
échouer, car Felton était prévenu, et cela contre le moindre
hasard. Dès lors, elle surveilla toutes ses actions, toutes ses
paroles, jusqu'au plus simple regard de ses yeux, jusqu'à son
geste, jusqu'à sa respiration, qu'on pouvait interpréter comme un
soupir. Enfin, elle étudia tout comme fait un habile comédien à
qui l'on vient de donner un rôle nouveau dans un emploi qu'il n'a
pas l'habitude de tenir.
Vis-à-vis de Lord de Winter sa conduite était plus facile; aussi
avait-elle été arrêtée dès la veille. Rester muette et digne en sa
présence, de temps en temps l'irriter par un dédain affecté, par
un mot méprisant, le pousser à des menaces et à des violences qui
faisaient un contraste avec sa résignation à elle, tel était son
projet. Felton verrait: peut-être ne dirait-il rien; mais il
verrait.
Le matin, Felton vint comme d'habitude; mais Milady le laissa
présider à tous les apprêts du déjeuner sans lui adresser la
parole. Aussi, au moment où il allait se retirer, eut-elle une
lueur d'espoir; car elle crut que c'était lui qui allait parler;
mais ses lèvres remuèrent sans qu'aucun son sortît de sa bouche,
et, faisant un effort sur lui-même, il renferma dans son coeur les
paroles qui allaient s'échapper de ses lèvres, et sortit.
Vers midi, Lord de Winter entra.
Il faisait une assez belle journée d'hiver, et un rayon de ce pâle
soleil d'Angleterre qui éclaire, mais qui n'échauffe pas, passait
à travers les barreaux de la prison.
Milady regardait par la fenêtre, et fit semblant de ne pas
entendre la porte qui s'ouvrait.
«Ah! ah! dit Lord de Winter, après avoir fait de la comédie, après
avoir fait de la tragédie, voilà que nous faisons de la
mélancolie.»
La prisonnière ne répondit pas.
«Oui, oui, continua Lord de Winter, je comprends; vous voudriez
bien être en liberté sur ce rivage; vous voudriez bien, sur un bon
navire, fendre les flots de cette mer verte comme de l'émeraude;
vous voudriez bien, soit sur terre, soit sur l'océan, me dresser
une de ces bonnes petites embuscades comme vous savez si bien les
combiner. Patience! patience! Dans quatre jours, le rivage vous
sera permis, la mer vous sera ouverte, plus ouverte que vous ne le
voudrez, car dans quatre jours l'Angleterre sera débarrassée de
vous.»
Milady joignit les mains, et levant ses beaux yeux vers le ciel:
«Seigneur! Seigneur! dit-elle avec une angélique suavité de geste
et d'intonation, pardonnez à cet homme, comme je lui pardonne moi-
même.
-- Oui, prie, maudite, s'écria le baron, ta prière est d'autant
plus généreuse que tu es, je te le jure, au pouvoir d'un homme qui
ne pardonnera pas.»
Et il sortit.
Au moment où il sortait, un regard perçant glissa par la porte
entrebâillée, et elle aperçut Felton qui se rangeait rapidement
pour n'être pas vu d'elle.
Alors elle se jeta à genoux et se mit à prier.
«Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, vous savez pour quelle sainte cause
je souffre, donnez-moi donc la force de souffrir.»
La porte s'ouvrit doucement; la belle suppliante fit semblant de
n'avoir pas entendu, et d'une voix pleine de larmes, elle
continua:
«Dieu vengeur! Dieu de bonté! laisserez-vous s'accomplir les
affreux projets de cet homme!»
Alors, seulement, elle feignit d'entendre le bruit des pas de
Felton et, se relevant rapide comme la pensée, elle rougit comme
si elle eût été honteuse d'avoir été surprise à genoux.
«Je n'aime point à déranger ceux qui prient, madame, dit gravement
Felton; ne vous dérangez donc pas pour moi, je vous en conjure.
-- Comment savez-vous que je priais, monsieur? dit Milady d'une
voix suffoquée par les sanglots; vous vous trompiez, monsieur, je
ne priais pas.
-- Pensez-vous donc, madame, répondit Felton de sa même voix
grave, quoique avec un accent plus doux, que je me croie le droit
d'empêcher une créature de se prosterner devant son Créateur? À
Dieu ne plaise! D'ailleurs le repentir sied bien aux coupables;
quelque crime qu'il ait commis, un coupable m'est sacré aux pieds
de Dieu.
-- Coupable, moi! dit Milady avec un sourire qui eût désarmé
l'ange du jugement dernier. Coupable! mon Dieu, tu sais si je le
suis! Dites que je suis condamnée, monsieur, à la bonne heure;
mais vous le savez, Dieu qui aime les martyrs, permet que l'on
condamne quelquefois les innocents.
-- Fussiez-vous condamnée, fussiez-vous martyre, répondit Felton,
raison de plus pour prier, et moi-même je vous aiderai de mes
prières.
-- Oh! vous êtes un juste, vous, s'écria Milady en se précipitant
à ses pieds; tenez, je n'y puis tenir plus longtemps, car je
crains de manquer de force au moment où il me faudra soutenir la
lutte et confesser ma foi, écoutez donc la supplication d'une
femme au désespoir. On vous abuse, monsieur, mais il n'est pas
question de cela, je ne vous demande qu'une grâce, et, si vous me
l'accordez, je vous bénirai dans ce monde et dans l'autre.
-- Parlez au maître, madame, dit Felton; je ne suis heureusement
chargé, moi, ni de pardonner ni de punir, et c'est à plus haut que
moi que Dieu a remis cette responsabilité.
-- À vous, non, à vous seul. Écoutez-moi, plutôt que de contribuer
à ma perte, plutôt que de contribuer à mon ignominie.
-- Si vous avez mérité cette honte, madame, si vous avez encouru
cette ignominie, il faut la subir en l'offrant à Dieu.
-- Que dites-vous? Oh! vous ne me comprenez pas! Quand je parle
d'ignominie, vous croyez que je parle d'un châtiment quelconque,
de la prison ou de la mort! Plût au Ciel! que m'importent, à moi,
la mort ou la prison!
-- C'est moi qui ne vous comprends plus, madame.
-- Ou qui faites semblant de ne plus me comprendre, monsieur,
répondit la prisonnière avec un sourire de doute.
-- Non, madame, sur l'honneur d'un soldat, sur la foi d'un
chrétien!
-- Comment! vous ignorez les desseins de Lord de Winter sur moi.
-- Je les ignore.
-- Impossible, vous son confident!
-- Je ne mens jamais, madame.
-- Oh! il se cache trop peu cependant pour qu'on ne les devine
pas.
-- Je ne cherche à rien deviner, madame; j'attends qu'on me
confie, et à part ce qu'il m'a dit devant vous, Lord de Winter ne
m'a rien confié.
-- Mais, s'écria Milady avec un incroyable accent de vérité, vous
n'êtes donc pas son complice, vous ne savez donc pas qu'il me
destine à une honte que tous les châtiments de la terre ne
sauraient égaler en horreur?
-- Vous vous trompez, madame, dit Felton en rougissant, Lord de
Winter n'est pas capable d'un tel crime.»
«Bon, dit Milady en elle-même, sans savoir ce que c'est, il
appelle cela un crime!»
Puis tout haut:
«L'ami de l'infâme est capable de tout.
-- Qui appelez-vous l'infâme? demanda Felton.
-- Y a-t-il donc en Angleterre deux hommes à qui un semblable nom
puisse convenir?
-- Vous voulez parler de Georges Villiers? dit Felton, dont les
regards s'enflammèrent.
-- Que les païens, les gentils et les infidèles appellent duc de
Buckingham, reprit Milady; je n'aurais pas cru qu'il y aurait eu
un Anglais dans toute l'Angleterre qui eût eu besoin d'une si
longue explication pour reconnaître celui dont je voulais parler!
-- La main du Seigneur est étendue sur lui, dit Felton, il
n'échappera pas au châtiment qu'il mérite.»
Felton ne faisait qu'exprimer à l'égard du duc le sentiment
d'exécration que tous les Anglais avaient voué à celui que les
catholiques eux-mêmes appelaient l'exacteur, le concussionnaire,
le débauché, et que les puritains appelaient tout simplement
Satan.
«Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria Milady, quand je vous supplie
d'envoyer à cet homme le châtiment qui lui est dû, vous savez que
ce n'est pas ma propre vengeance que je poursuis, mais la
délivrance de tout un peuple que j'implore.
-- Le connaissez-vous donc?» demanda Felton.
«Enfin, il m'interroge», se dit en elle-même Milady au comble de
la joie d'en être arrivée si vite à un si grand résultat.
«Oh! si je le connais! oh, oui! pour mon malheur, pour mon malheur
éternel.»
Et Milady se tordit les bras comme arrivée au paroxysme de la
douleur. Felton sentit sans doute en lui-même que sa force
l'abandonnait, et il fit quelques pas vers la porte; la
prisonnière, qui ne le perdait pas de vue, bondit à sa poursuite
et l'arrêta.
«Monsieur! s'écria-t-elle, soyez bon, soyez clément, écoutez ma
prière: ce couteau que la fatale prudence du baron m'a enlevé,
parce qu'il sait l'usage que j'en veux faire; oh! écoutez-moi
jusqu'au bout! ce couteau, rendez-le moi une minute seulement, par
grâce, par pitié! J'embrasse vos genoux; voyez, vous fermerez la
porte, ce n'est pas à vous que j'en veux: Dieu! vous en vouloir, à
vous, le seul être juste, bon et compatissant que j'aie rencontré!
à vous, mon sauveur peut-être! une minute, ce couteau, une minute,
une seule, et je vous le rends par le guichet de la porte; rien
qu'une minute, monsieur Felton, et vous m'aurez sauvé l'honneur!
-- Vous tuer! s'écria Felton avec terreur, oubliant de retirer ses
mains des mains de la prisonnière; vous tuer!
-- J'ai dit, monsieur, murmura Milady en baissant la voix et en se
laissant tomber affaissée sur le parquet, j'ai dit mon secret! il
sait tout! mon Dieu, je suis perdue!»
Felton demeurait debout, immobile et indécis.
«Il doute encore, pensa Milady, je n'ai pas été assez vraie.»
On entendit marcher dans le corridor; Milady reconnut le pas de
Lord de Winter. Felton le reconnut aussi et s'avança vers la
porte.
Milady s'élança.
«Oh! pas un mot, dit-elle d'une voix concentrée, pas un mot de
tout ce que je vous ai dit à cet homme, ou je suis perdue, et
c'est vous, vous...»
Puis, comme les pas se rapprochaient, elle se tut de peur qu'on
n'entendit sa voix, appuyant avec un geste de terreur infinie sa
belle main sur la bouche de Felton. Felton repoussa doucement
Milady, qui alla tomber sur une chaise longue.
Lord de Winter passa devant la porte sans s'arrêter, et l'on
entendit le bruit des pas qui s'éloignaient.
Felton, pâle comme la mort, resta quelques instants l'oreille
tendue et écoutant, puis quand le bruit se fut éteint tout à fait,
il respira comme un homme qui sort d'un songe, et s'élança hors de
l'appartement.
«Ah! dit Milady en écoutant à son tour le bruit des pas de Felton,
qui s'éloignaient dans la direction opposée à ceux de Lord de
Winter, enfin tu es donc à moi!»
Puis son front se rembrunit.
«S'il parle au baron, dit-elle, je suis perdue, car le baron, qui
sait bien que je ne me tuerai pas, me mettra devant lui un couteau
entre les mains, et il verra bien que tout ce grand désespoir
n'était qu'un jeu.»
Elle alla se placer devant sa glace et se regarda; jamais elle
n'avait été si belle.
«Oh! oui! dit-elle en souriant, mais il ne lui parlera pas.»
Le soir, Lord de Winter accompagna le souper.
-- Monsieur, lui dit Milady, votre présence est-elle un accessoire
obligé de ma captivité, et ne pourriez-vous pas m'épargner ce
surcroît de tortures que me causent vos visites?
-- Comment donc, chère soeur! dit de Winter, ne m'avez-vous pas
sentimentalement annoncé, de cette jolie bouche si cruelle pour
moi aujourd'hui, que vous veniez en Angleterre à cette seule fin
de me voir tout à votre aise, jouissance dont, me disiez-vous,
vous ressentiez si vivement la privation, que vous avez tout
risqué pour cela, mal de mer, tempête, captivité! eh bien, me
voilà, soyez satisfaite; d'ailleurs, cette fois ma visite a un
motif.»
Milady frissonna, elle crut que Felton avait parlé; jamais de sa
vie, peut-être, cette femme, qui avait éprouvé tant d'émotions
puissantes et opposées, n'avait senti battre son coeur si
violemment.
Elle était assise; Lord de Winter prit un fauteuil, le tira à son
côté et s'assit auprès d'elle, puis prenant dans sa poche un
papier qu'il déploya lentement:
«Tenez, lui dit-il, je voulais vous montrer cette espèce de
passeport que j'ai rédigé moi-même et qui vous servira désormais
de numéro d'ordre dans la vie que je consens à vous laisser.»
Puis ramenant ses yeux de Milady sur le papier, il lut:
«Ordre de conduire à...» Le nom est en blanc, interrompit de
Winter: si vous avez quelque préférence, vous me l'indiquerez; et
pour peu que ce soit à un millier de lieues de Londres, il sera
fait droit à votre requête. Je reprends donc: «Ordre de conduire
à... la nommée Charlotte Backson, flétrie par la justice du
royaume de France, mais libérée après châtiment; elle demeurera
dans cette résidence, sans jamais s'en écarter de plus de trois
lieues. En cas de tentative d'évasion, la peine de mort lui sera
appliquée. Elle touchera cinq shillings par jour pour son logement
et sa nourriture.»
«Cet ordre ne me concerne pas, répondit froidement Milady,
puisqu'un autre nom que le mien y est porté.
-- Un nom! Est-ce que vous en avez un?
-- J'ai celui de votre frère.
-- Vous vous trompez, mon frère n'est que votre second mari, et le
premier vit encore. Dites-moi son nom et je le mettrai en place du
nom de Charlotte Backson. Non?... vous ne voulez pas?... vous
gardez le silence? C'est bien! vous serez écrouée sous le nom de
Charlotte Backson.»
Milady demeura silencieuse; seulement, cette fois ce n'était plus
par affectation, mais par terreur: elle crut l'ordre prêt à être
exécuté: elle pensa que Lord de Winter avait avancé son départ;
elle crut qu'elle était condamnée à partir le soir même. Tout dans
son esprit fut donc perdu pendant un instant, quand tout à coup
elle s'aperçut que l'ordre n'était revêtu d'aucune signature.
La joie qu'elle ressentit de cette découverte fut si grande,
qu'elle ne put la cacher.
«Oui, oui, dit Lord de Winter, qui s'aperçut de ce qui se passait
en elle, oui, vous cherchez la signature, et vous vous dites: tout
n'est pas perdu, puisque cet acte n'est pas signé; on me le montre
pour m'effrayer, voilà tout. Vous vous trompez: demain cet ordre
sera envoyé à Lord Buckingham; après-demain il reviendra signé de
sa main et revêtu de son sceau, et vingt-quatre heures après,
c'est moi qui vous en réponds, il recevra son commencement
d'exécution. Adieu, madame, voilà tout ce que j'avais à vous dire.
-- Et moi je vous répondrai, monsieur, que cet abus de pouvoir,
que cet exil sous un nom supposé sont une infamie.
-- Aimez-vous mieux être pendue sous votre vrai nom, Milady? Vous
le savez, les lois anglaises sont inexorables sur l'abus que l'on
fait du mariage; expliquez-vous franchement: quoique mon nom ou
plutôt le nom de mon frère se trouve mêlé dans tout cela, je
risquerai le scandale d'un procès public pour être sûr que du coup
je serai débarrassé de vous.»
Milady ne répondit pas, mais devint pâle comme un cadavre.
«Oh! je vois que vous aimez mieux la pérégrination. À merveille,
madame, et il y a un vieux proverbe qui dit que les voyages
forment la jeunesse. Ma foi! vous n'avez pas tort, après tout, et
la vie est bonne. C'est pour cela que je ne me soucie pas que vous
me l'ôtiez. Reste donc à régler l'affaire des cinq shillings; je
me montre un peu parcimonieux, n'est-ce pas? cela tient à ce que
je ne me soucie pas que vous corrompiez vos gardiens. D'ailleurs
il vous restera toujours vos charmes pour les séduire. Usez-en si
votre échec avec Felton ne vous a pas dégoûtée des tentatives de
ce genre.»
«Felton n'a point parlé, se dit Milady à elle-même, rien n'est
perdu alors.»
«Et maintenant, madame, à vous revoir. Demain je viendrai vous
annoncer le départ de mon messager.»
Lord de Winter se leva, salua ironiquement Milady et sortit.
Milady respira: elle avait encore quatre jours devant elle; quatre
jours lui suffiraient pour achever de séduire Felton.
Une idée terrible lui vint alors, c'est que Lord de Winter
enverrait peut-être Felton lui-même pour faire signer l'ordre à
Buckingham; de cette façon Felton lui échappait, et pour que la
prisonnière réussît il fallait la magie d'une séduction continue.
Cependant, comme nous l'avons dit, une chose la rassurait: Felton
n'avait pas parlé.
Elle ne voulut point paraître émue par les menaces de Lord de
Winter, elle se mit à table et mangea.
Puis, comme elle avait fait la veille, elle se mit à genoux, et
répéta tout haut ses prières. Comme la veille, le soldat cessa de
marcher et s'arrêta pour l'écouter.
Bientôt elle entendit des pas plus légers que ceux de la
sentinelle qui venaient du fond du corridor et qui s'arrêtaient
devant sa porte.
«C'est lui», dit-elle.
Et elle commença le même chant religieux qui la veille avait si
violemment exalté Felton.
Mais, quoique sa voix douce, pleine et sonore eût vibré plus
harmonieuse et plus déchirante que jamais, la porte resta close.
Il parut bien à Milady, dans un des regards furtifs qu'elle
lançait sur le petit guichet, apercevoir à travers le grillage
serré les yeux ardents du jeune homme mais, que ce fût une réalité
ou une vision, cette fois il eut sur lui-même la puissance de ne
pas entrer.
Seulement, quelques instants après qu'elle eût fini son chant
religieux, Milady crut entendre un profond soupir; puis les mêmes
pas qu'elle avait entendus s'approcher s'éloignèrent lentement et
comme à regret.
CHAPITRE LV
QUATRIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Le lendemain, lorsque Felton entra chez Milady, il la trouva
debout, montée sur un fauteuil, tenant entre ses mains une corde
tissée à l'aide de quelques mouchoirs de batiste déchirés en
lanières tressées les unes avec les autres et attachées bout à
bout; au bruit que fit Felton en ouvrant la porte, Milady sauta
légèrement à bas de son fauteuil, et essaya de cacher derrière
elle cette corde improvisée, qu'elle tenait à la main.
Le jeune homme était plus pâle encore que d'habitude, et ses yeux
rougis par l'insomnie indiquaient qu'il avait passé une nuit
fiévreuse.
Cependant son front était armé d'une sérénité plus austère que
jamais.
Il s'avança lentement vers Milady, qui s'était assise, et prenant
un bout de la tresse meurtrière que par mégarde ou à dessein peut-
être elle avait laissée passer:
«Qu'est-ce que cela, madame? demanda-t-il froidement.
-- Cela, rien, dit Milady en souriant avec cette expression
douloureuse qu'elle savait si bien donner à son sourire, l'ennui
est l'ennemi mortel des prisonniers, je m'ennuyais et je me suis
amusée à tresser cette corde.»
Felton porta les yeux vers le point du mur de l'appartement devant
lequel il avait trouvé Milady debout sur le fauteuil où elle était
assise maintenant, et au-dessus de sa tête il aperçut un crampon
doré, scellé dans le mur, et qui servait à accrocher soit des
hardes, soit des armes.
Il tressaillit, et la prisonnière vit ce tressaillement; car,
quoiqu'elle eût les yeux baissés, rien ne lui échappait.
«Et que faisiez-vous, debout sur ce fauteuil? demanda-t-il.
-- Que vous importe? répondit Milady.
-- Mais, reprit Felton, je désire le savoir.
-- Ne m'interrogez pas, dit la prisonnière, vous savez bien qu'à
nous autres, véritables chrétiens, il nous est défendu de mentir.
-- Eh bien, dit Felton, je vais vous le dire, ce que vous faisiez,
ou plutôt ce que vous alliez faire, vous alliez achever l'oeuvre
fatale que vous nourrissez dans votre esprit: songez-y, madame, si
notre Dieu défend le mensonge, il défend bien plus sévèrement
encore le suicide.
-- Quand Dieu voit une de ses créatures persécutée injustement,
placée entre le suicide et le déshonneur, croyez-moi, monsieur,
répondit Milady d'un ton de profonde conviction, Dieu lui pardonne
le suicide: car, alors, le suicide c'est le martyre.
-- Vous en dites trop ou trop peu; parlez, madame, au nom du Ciel,
expliquez-vous.
-- Que je vous raconte mes malheurs, pour que vous les traitiez de
fables; que je vous dise mes projets, pour que vous alliez les
dénoncer à mon persécuteur: non, monsieur; d'ailleurs, que vous
importe la vie ou la mort d'une malheureuse condamnée? vous ne
répondez que de mon corps, n'est-ce pas? et pourvu que vous
représentiez un cadavre, qu'il soit reconnu pour le mien, on ne
vous en demandera pas davantage, et peut-être, même, aurez-vous
double récompense.
-- Moi, madame, moi! s'écria Felton, supposer que j'accepterais
jamais le prix de votre vie; oh! vous ne pensez pas ce que vous
dites.
-- Laissez-moi faire, Felton, laissez-moi faire, dit Milady en
s'exaltant, tout soldat doit être ambitieux, n'est-ce pas? vous
êtes lieutenant, eh bien, vous suivrez mon convoi avec le grade de
capitaine.
-- Mais que vous ai-je donc fait, dit Felton ébranlé, pour que
vous me chargiez d'une pareille responsabilité devant les hommes
et devant Dieu? Dans quelques jours vous allez être loin d'ici,
madame, votre vie ne sera plus sous ma garde, et, ajouta-t-il avec
un soupir, alors vous en ferez ce que vous voudrez.
-- Ainsi, s'écria Milady comme si elle ne pouvait résister à une
sainte indignation, vous, un homme pieux, vous que l'on appelle un
juste, vous ne demandez qu'une chose: c'est de n'être point
inculpé, inquiété pour ma mort!
-- Je dois veiller sur votre vie, madame, et j'y veillerai.
-- Mais comprenez-vous la mission que vous remplissez? cruelle
déjà si j'étais coupable, quel nom lui donnerez-vous, quel nom le
Seigneur lui donnera-t-il, si je suis innocente?
-- Je suis soldat, madame, et j'accomplis les ordres que j'ai
reçus.
-- Croyez-vous qu'au jour du jugement dernier Dieu séparera les
bourreaux aveugles des juges iniques? vous ne voulez pas que je
tue mon corps, et vous vous faites l'agent de celui qui veut tuer
mon âme!
-- Mais, je vous le répète, reprit Felton ébranlé, aucun danger ne
vous menace, et je réponds de Lord de Winter comme de moi-même.
-- Insensé! s'écria Milady, pauvre insensé, qui ose répondre d'un
autre homme quand les plus sages, quand les plus grands selon Dieu
hésitent à répondre d'eux-mêmes, et qui se range du parti le plus
fort et le plus heureux, pour accabler la plus faible et la plus
malheureuse!
-- Impossible, madame, impossible, murmura Felton, qui sentait au
fond du coeur la justesse de cet argument: prisonnière, vous ne
recouvrerez pas par moi la liberté, vivante, vous ne perdrez pas
par moi la vie.
-- Oui, s'écria Milady, mais je perdrai ce qui m'est bien plus
cher que la vie, je perdrai l'honneur, Felton; et c'est vous, vous
que je ferai responsable devant Dieu et devant les hommes de ma
honte et de mon infamie.»
Cette fois Felton, tout impassible qu'il était ou qu'il faisait
semblant d'être, ne put résister à l'influence secrète qui s'était
déjà emparée de lui: voir cette femme si belle, blanche comme la
plus candide vision, la voir tour à tour éplorée et menaçante,
subir à la fois l'ascendant de la douleur et de la beauté, c'était
trop pour un visionnaire, c'était trop pour un cerveau miné par
les rêves ardents de la foi extatique, c'était trop pour un coeur
corrodé à la fois par l'amour du Ciel qui brûle, par la haine des
hommes qui dévore.
Milady vit le trouble, elle sentait par intuition la flamme des
passions opposées qui brûlaient avec le sang dans les veines du
jeune fanatique; et, pareille à un général habile qui, voyant
l'ennemi prêt à reculer, marche sur lui en poussant un cri de
victoire, elle se leva, belle comme une prêtresse antique,
inspirée comme une vierge chrétienne et, le bras étendu, le col
découvert, les cheveux épars retenant d'une main sa robe
pudiquement ramenée sur sa poitrine, le regard illuminé de ce feu
qui avait déjà porté le désordre dans les sens du jeune puritain,
elle marcha vers lui, s'écriant sur un air véhément, de sa voix si
douce, à laquelle, dans l'occasion, elle donnait un accent
terrible:
Livre à Baal sa victime.
Jette aux lions le martyr:
Dieu te fera repentir!...
Je crie à lui de l'abîme.
Felton s'arrêta sous cette étrange apostrophe, et comme pétrifié.
«Qui êtes-vous, qui êtes-vous? s'écria-t-il en joignant les mains;
êtes-vous une envoyée de Dieu, êtes-vous un ministre des enfers,
êtes-vous ange ou démon, vous appelez-vous Eloa ou Astarté?
-- Ne m'as-tu pas reconnue, Felton? Je ne suis ni un ange, ni un
démon, je suis une fille de la terre, je suis une soeur de ta
croyance, voilà tout.
-- Oui! oui! dit Felton, je doutais encore, mais maintenant je
crois.
-- Tu crois, et cependant tu es le complice de cet enfant de
Bélial qu'on appelle Lord de Winter! Tu crois, et cependant tu me
laisses aux mains de mes ennemis, de l'ennemi de l'Angleterre, de
l'ennemi de Dieu? Tu crois, et cependant tu me livres à celui qui
remplit et souille le monde de ses hérésies et de ses débauches, à
cet infâme Sardanapale que les aveugles nomment le duc de
Buckingham et que les croyants appellent l'Antéchrist.
-- Moi, vous livrer à Buckingham! moi! que dites-vous là?
-- Ils ont des yeux, s'écria Milady, et ils ne verront pas; ils
ont des oreilles, et ils n'entendront point.
-- Oui, oui, dit Felton en passant ses mains sur son front couvert
de sueur, comme pour en arracher son dernier doute; oui, je
reconnais la voix qui me parle dans mes rêves; oui, je reconnais
les traits de l'ange qui m'apparaît chaque nuit, criant à mon âme
qui ne peut dormir: "Frappe, sauve l'Angleterre, sauve-toi, car tu
mourras sans avoir désarmé Dieu!" Parlez, parlez! s'écria Felton,
je puis vous comprendre à présent.»
Un éclair de joie terrible, mais rapide comme la pensée, jaillit
des yeux de Milady.
Si fugitive qu'eût été cette lueur homicide, Felton la vit et
tressaillit comme si cette lueur eût éclairé les abîmes du coeur
de cette femme.
Felton se rappela tout à coup les avertissements de Lord de
Winter, les séductions de Milady, ses premières tentatives lors de
son arrivée; il recula d'un pas et baissa la tête, mais sans
cesser de la regarder: comme si, fasciné par cette étrange
créature, ses yeux ne pouvaient se détacher de ses yeux.
Milady n'était point femme à se méprendre au sens de cette
hésitation. Sous ses émotions apparentes, son sang-froid glacé ne
l'abandonnait point. Avant que Felton lui eût répondu et qu'elle
fût forcée de reprendre cette conversation si difficile à soutenir
sur le même accent d'exaltation, elle laissa retomber ses mains,
et, comme si la faiblesse de la femme reprenait le dessus sur
l'enthousiasme de l'inspirée:
«Mais, non, dit-elle, ce n'est pas à moi d'être la Judith qui
délivrera Béthulie de cet Holopherne. Le glaive de l'éternel est
trop lourd pour mon bras. Laissez-moi donc fuir le déshonneur par
la mort, laissez-moi me réfugier dans le martyre. Je ne vous
demande ni la liberté, comme ferait une coupable, ni la vengeance,
comme ferait une païenne. Laissez-moi mourir, voilà tout. Je vous
supplie, je vous implore à genoux; laissez-moi mourir, et mon
dernier soupir sera une bénédiction pour mon sauveur.»
À cette voix douce et suppliante, à ce regard timide et abattu,
Felton se rapprocha. Peu à peu l'enchanteresse avait revêtu cette
parure magique qu'elle reprenait et quittait à volonté, c'est-à-
dire la beauté, la douceur, les larmes et surtout l'irrésistible
attrait de la volupté mystique, la plus dévorante des voluptés.
«Hélas! dit Felton, je ne puis qu'une chose, vous plaindre si vous
me prouvez que vous êtes une victime! Mais Lord de Winter a de
cruels griefs contre vous. Vous êtes chrétienne, vous êtes ma
soeur en religion; je me sens entraîné vers vous, moi qui n'ai
aimé que mon bienfaiteur, moi qui n'ai trouvé dans la vie que des
traîtres et des impies. Mais vous, madame, vous si belle en
réalité, vous si pure en apparence, pour que Lord de Winter vous
poursuive ainsi, vous avez donc commis des iniquités?
-- Ils ont des yeux, répéta Milady avec un accent d'indicible
douleur, et ils ne verront pas; ils ont des oreilles, et ils
n'entendront point.
-- Mais, alors, s'écria le jeune officier, parlez, parlez donc!
-- Vous confier ma honte! s'écria Milady avec le rouge de la
pudeur au visage, car souvent le crime de l'un est la honte de
l'autre; vous confier ma honte, à vous homme, moi femme! Oh!
continua-t-elle en ramenant pudiquement sa main sur ses beaux
yeux, oh! jamais, jamais je ne pourrai!
-- À moi, à un frère!» s'écria Felton.
Milady le regarda longtemps avec une expression que le jeune
officier prit pour du doute, et qui cependant n'était que de
l'observation et surtout la volonté de fasciner.
Felton, à son tour suppliant, joignit les mains.
«Eh bien, dit Milady, je me fie à mon frère, j'oserai!»
En ce moment, on entendit le pas de Lord de Winter; mais, cette
fois le terrible beau-frère de Milady ne se contenta point, comme
il avait fait la veille, de passer devant la porte et de
s'éloigner, il s'arrêta, échangea deux mots avec la sentinelle,
puis la porte s'ouvrit et il parut.
Pendant ces deux mots échangés, Felton s'était reculé vivement, et
lorsque Lord de Winter entra, il était à quelques pas de la
prisonnière.
Le baron entra lentement, et porta son regard scrutateur de la
prisonnière au jeune officier:
«Voilà bien longtemps, John, dit-il, que vous êtes ici; cette
femme vous a-t-elle raconté ses crimes? alors je comprends la
durée de l'entretien.»
Felton tressaillit, et Milady sentit qu'elle était perdue si elle
ne venait au secours du puritain décontenancé.
«Ah! vous craignez que votre prisonnière ne vous échappe! dit-
elle, eh bien, demandez à votre digne geôlier quelle grâce, à
l'instant même, je sollicitais de lui.
-- Vous demandiez une grâce? dit le baron soupçonneux.
-- Oui, Milord, reprit le jeune homme confus.
-- Et quelle grâce, voyons? demanda Lord de Winter.
-- Un couteau qu'elle me rendra par le guichet, une minute après
l'avoir reçu, répondit Felton.
-- Il y a donc quelqu'un de caché ici que cette gracieuse personne
veuille égorger? reprit Lord de Winter de sa voix railleuse et
méprisante.
-- Il y a moi, répondit Milady.
-- Je vous ai donné le choix entre l'Amérique et Tyburn, reprit
Lord de Winter, choisissez Tyburn, Milady: la corde est, croyez-
moi, encore plus sûre que le couteau.»
Felton pâlit et fit un pas en avant, en songeant qu'au moment où
il était entré, Milady tenait une corde.
«Vous avez raison, dit celle-ci, et j'y avais déjà pensé; puis
elle ajouta d'une voix sourde: j'y penserai encore.»
Felton sentit courir un frisson jusque dans la moelle de ses os;
probablement Lord de Winter aperçut ce mouvement.
«Méfie-toi, John, dit-il, John, mon ami, je me suis reposé sur
toi, prends garde! Je t'ai prévenu! D'ailleurs, aie bon courage,
mon enfant, dans trois jours nous serons délivrés de cette
créature, et où je l'envoie, elle ne nuira plus à personne.
-- Vous l'entendez!» s'écria Milady avec éclat, de façon que le
baron crût qu'elle s'adressait au Ciel et que Felton comprît que
c'était à lui.
Felton baissa la tête et rêva.
Le baron prit l'officier par le bras en tournant la tête sur son
épaule, afin de ne pas perdre Milady de vue jusqu'à ce qu'il fût
sorti.
«Allons, allons, dit la prisonnière lorsque la porte se fut
refermée, je ne suis pas encore si avancée que je le croyais.
Winter a changé sa sottise ordinaire en une prudence inconnue; ce
que c'est que le désir de la vengeance, et comme ce désir forme
l'homme! Quant à Felton, il hésite. Ah! ce n'est pas un homme
comme ce d'Artagnan maudit. Un puritain n'adore que les vierges,
et il les adore en joignant les mains. Un mousquetaire aime les
femmes, et il les aime en joignant les bras.»
Cependant Milady attendit avec impatience, car elle se doutait
bien que la journée ne se passerait pas sans qu'elle revit Felton.
Enfin, une heure après la scène que nous venons de raconter, elle
entendit que l'on parlait bas à la porte, puis bientôt la porte
s'ouvrit, et elle reconnut Felton.
Le jeune homme s'avança rapidement dans la chambre en laissant la
porte ouverte derrière lui et en faisant signe à Milady de se
taire; il avait le visage bouleversé.
«Que me voulez-vous? dit-elle.
-- Écoutez, répondit Felton à voix basse, je viens d'éloigner la
sentinelle pour pouvoir rester ici sans qu'on sache que je suis
venu, pour vous parler sans qu'on puisse entendre ce que je vous
dis. Le baron vient de me raconter une histoire effroyable.»
Milady prit son sourire de victime résignée, et secoua la tête.
«Ou vous êtes un démon, continua Felton, ou le baron, mon
bienfaiteur, mon père, est un monstre. Je vous connais depuis
quatre jours, je l'aime depuis dix ans, lui; je puis donc hésiter
entre vous deux: ne vous effrayez pas de ce que je vous dis, j'ai
besoin d'être convaincu. Cette nuit, après minuit, je viendrai
vous voir, vous me convaincrez.
-- Non, Felton, non, mon frère, dit-elle, le sacrifice est trop
grand, et je sens qu'il vous coûte. Non, je suis perdue, ne vous
perdez pas avec moi. Ma mort sera bien plus éloquente que ma vie,
et le silence du cadavre vous convaincra bien mieux que les
paroles de la prisonnière.
-- Taisez-vous, madame, s'écria Felton, et ne me parlez pas ainsi;
je suis venu pour que vous me promettiez sur l'honneur, pour que
vous me juriez sur ce que vous avez de plus sacré, que vous
n'attenterez pas à votre vie.
-- Je ne veux pas promettre, dit Milady, car personne plus que moi
n'a le respect du serment, et, si je promettais, il me faudrait
tenir.
-- Eh bien, dit Felton, engagez-vous seulement jusqu'au moment où
vous m'aurez revu. Si, lorsque vous m'aurez revu, vous persistez
encore, eh bien, alors, vous serez libre, et moi-même je vous
donnerai l'arme que vous m'avez demandée.
-- Eh bien, dit Milady, pour vous j'attendrai.
-- Jurez-le.
-- Je le jure par notre Dieu. Êtes-vous content?
-- Bien, dit Felton, à cette nuit!»
Et il s'élança hors de l'appartement, referma la porte, et
attendit en dehors, la demi-pique du soldat à la main, comme s'il
eût monté la garde à sa place.
Le soldat revenu, Felton lui rendit son arme.
Alors, à travers le guichet dont elle s'était rapprochée, Milady
vit le jeune homme se signer avec une ferveur délirante et s'en
aller par le corridor avec un transport de joie.
Quant à elle, elle revint à sa place, un sourire de sauvage mépris
sur les lèvres, et elle répéta en blasphémant ce nom terrible de
Dieu, par lequel elle avait juré sans jamais avoir appris à le
connaître.
«Mon Dieu! dit-elle, fanatique insensé! mon Dieu! c'est moi, moi
et celui qui m'aidera à me venger.»
CHAPITRE LVI
CINQUIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Cependant Milady en était arrivée à un demi-triomphe, et le succès
obtenu doublait ses forces.
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