formidable de menace et de défi, courut écouter à la porte,
regarda par la fenêtre, et revenant s'enterrer dans un vaste
fauteuil, elle songea.
CHAPITRE LI
OFFICIER
Cependant le cardinal attendait des nouvelles d'Angleterre, mais
aucune nouvelle n'arrivait, si ce n'est fâcheuse et menaçante.
Si bien que La Rochelle fût investie, si certain que pût paraître
le succès, grâce aux précautions prises et surtout à la digue qui
ne laissait plus pénétrer aucune barque dans la ville assiégée,
cependant le blocus pouvait durer longtemps encore; et c'était un
grand affront pour les armes du roi et une grande gêne pour M. le
cardinal, qui n'avait plus, il est vrai, à brouiller Louis XIII
avec Anne d'Autriche, la chose était faite, mais à raccommoder
M. de Bassompierre, qui était brouillé avec le duc d'Angoulême.
Quant à Monsieur, qui avait commencé le siège, il laissait au
cardinal le soin de l'achever.
La ville, malgré l'incroyable persévérance de son maire, avait
tenté une espèce de mutinerie pour se rendre; le maire avait fait
pendre les émeutiers. Cette exécution calma les plus mauvaises
têtes, qui se décidèrent alors à se laisser mourir de faim. Cette
mort leur paraissait toujours plus lente et moins sûre que le
trépas par strangulation.
De leur côté, de temps en temps, les assiégeants prenaient des
messagers que les Rochelois envoyaient à Buckingham ou des espions
que Buckingham envoyait aux Rochelois. Dans l'un et l'autre cas le
procès était vite fait. M. le cardinal disait ce seul mot: Pendu!
On invitait le roi à venir voir la pendaison. Le roi venait
languissamment, se mettait en bonne place pour voir l'opération
dans tous ses détails: cela le distrayait toujours un peu et lui
faisait prendre le siège en patience, mais cela ne l'empêchait pas
de s'ennuyer fort, de parler à tout moment de retourner à Paris;
de sorte que si les messagers et les espions eussent fait défaut,
Son Éminence, malgré toute son imagination, se fût trouvée fort
embarrassée.
Néanmoins le temps passait, les Rochelois ne se rendaient pas: le
dernier espion que l'on avait pris était porteur d'une lettre.
Cette lettre disait bien à Buckingham que la ville était à toute
extrémité; mais, au lieu d'ajouter: «Si votre secours n'arrive pas
avant quinze jours, nous nous rendrons», elle ajoutait tout
simplement: «Si votre secours n'arrive pas avant quinze jours,
nous serons tous morts de faim quand il arrivera.»
Les Rochelois n'avaient donc espoir qu'en Buckingham. Buckingham
était leur Messie. Il était évident que si un jour ils apprenaient
d'une manière certaine qu'il ne fallait plus compter sur
Buckingham, avec l'espoir leur courage tomberait.
Le cardinal attendait donc avec grande impatience des nouvelles
d'Angleterre qui devaient annoncer que Buckingham ne viendrait
pas.
La question d'emporter la ville de vive force, débattue souvent
dans le conseil du roi, avait toujours été écartée; d'abord La
Rochelle semblait imprenable, puis le cardinal, quoi qu'il eût
dit, savait bien que l'horreur du sang répandu en cette rencontre,
où Français devaient combattre contre Français, était un mouvement
rétrograde de soixante ans imprimé à la politique, et le cardinal
était, à cette époque, ce qu'on appelle aujourd'hui un homme
de progrès. En effet, le sac de La Rochelle, l'assassinat de trois
ou quatre mille huguenots qui se fussent fait tuer ressemblaient
trop, en 1628, au massacre de la Saint-Barthélémy, en 1572; et
puis, par-dessus tout cela, ce moyen extrême, auquel le roi, bon
catholique, ne répugnait aucunement, venait toujours échouer
contre cet argument des généraux assiégeants: La Rochelle est
imprenable autrement que par la famine.
Le cardinal ne pouvait écarter de son esprit la crainte où le
jetait sa terrible émissaire, car il avait compris, lui aussi, les
proportions étranges de cette femme, tantôt serpent, tantôt lion.
L'avait-elle trahi? était-elle morte? Il la connaissait assez, en
tout cas, pour savoir qu'en agissant pour lui ou contre lui, amie
ou ennemie, elle ne demeurait pas immobile sans de grands
empêchements. C'était ce qu'il ne pouvait savoir.
Au reste, il comptait, et avec raison, sur Milady: il avait deviné
dans le passé de cette femme de ces choses terribles que son
manteau rouge pouvait seul couvrir; et il sentait que, pour une
cause ou pour une autre, cette femme lui était acquise, ne pouvant
trouver qu'en lui un appui supérieur au danger qui la menaçait.
Il résolut donc de faire la guerre tout seul et de n'attendre tout
succès étranger que comme on attend une chance heureuse. Il
continua de faire élever la fameuse digue qui devait affamer La
Rochelle; en attendant, il jeta les yeux sur cette malheureuse
ville, qui renfermait tant de misère profonde et tant d'héroïques
vertus, et, se rappelant le mot de Louis XI, son prédécesseur
politique, comme lui-même était le prédécesseur de Robespierre, il
murmura cette maxime du compère de Tristan: «Diviser pour régner.»
Henri IV, assiégeant Paris, faisait jeter par-dessus les murailles
du pain et des vivres; le cardinal fit jeter des petits billets
par lesquels il représentait aux Rochelois combien la conduite de
leurs chefs était injuste, égoïste et barbare; ces chefs avaient
du blé en abondance, et ne le partageaient pas; ils adoptaient
cette maxime, car eux aussi avaient des maximes, que peu importait
que les femmes, les enfants et les vieillards mourussent, pourvu
que les hommes qui devaient défendre leurs murailles restassent
forts et bien portants. Jusque-là, soit dévouement, soit
impuissance de réagir contre elle, cette maxime, sans être
généralement adoptée, était cependant passée de la théorie à la
pratique; mais les billets vinrent y porter atteinte. Les billets
rappelaient aux hommes que ces enfants, ces femmes, ces vieillards
qu'on laissait mourir étaient leurs fils, leurs épouses et leurs
pères; qu'il serait plus juste que chacun fût réduit à la misère
commune, afin qu'une même position fit prendre des résolutions
unanimes.
Ces billets firent tout l'effet qu'en pouvait attendre celui qui
les avait écrits, en ce qu'ils déterminèrent un grand nombre
d'habitants à ouvrir des négociations particulières avec l'armée
royale.
Mais au moment où le cardinal voyait déjà fructifier son moyen et
s'applaudissait de l'avoir mis en usage, un habitant de La
Rochelle, qui avait pu passer à travers les lignes royales, Dieu
sait comment, tant était grande la surveillance de Bassompierre,
de Schomberg et du duc d'Angoulême, surveillés eux-mêmes par le
cardinal, un habitant de La Rochelle, disons-nous, entra dans la
ville, venant de Portsmouth et disant qu'il avait vu une flotte
magnifique prête à mettre à la voile avant huit jours. De plus,
Buckingham annonçait au maire qu'enfin la grande ligue contre la
France allait se déclarer, et que le royaume allait être envahi à
la fois par les armées anglaises, impériales et espagnoles. Cette
lettre fut lue publiquement sur toutes les places, on en afficha
des copies aux angles des rues, et ceux-là mêmes qui avaient
commencé d'ouvrir des négociations les interrompirent, résolus
d'attendre ce secours si pompeusement annoncé.
Cette circonstance inattendue rendit à Richelieu ses inquiétudes
premières, et le força malgré lui à tourner de nouveau les yeux de
l'autre côté de la mer.
Pendant ce temps, exempte des inquiétudes de son seul et véritable
chef, l'armée royale menait joyeuse vie; les vivres ne manquaient
pas au camp, ni l'argent non plus; tous les corps rivalisaient
d'audace et de gaieté. Prendre des espions et les pendre, faire
des expéditions hasardeuses sur la digue ou sur la mer, imaginer
des folies, les exécuter froidement, tel était le passe-temps qui
faisait trouver courts à l'armée ces jours si longs, non seulement
pour les Rochelois, rongés par la famine et l'anxiété, mais encore
pour le cardinal qui les bloquait si vivement.
Quelquefois, quand le cardinal, toujours chevauchant comme le
dernier gendarme de l'armée, promenait son regard pensif sur ces
ouvrages, si lents au gré de son désir, qu'élevaient sous son
ordre les ingénieurs qu'il faisait venir de tous les coins du
royaume de France, s'il rencontrait un mousquetaire de la
compagnie de Tréville, il s'approchait de lui, le regardait d'une
façon singulière, et ne le reconnaissant pas pour un de nos quatre
compagnons, il laissait aller ailleurs son regard profond et sa
vaste pensée.
Un jour où, rongé d'un mortel ennui, sans espérance dans les
négociations avec la ville, sans nouvelles d'Angleterre, le
cardinal était sorti sans autre but que de sortir, accompagné
seulement de Cahusac et de La Houdinière, longeant les grèves et
mêlant l'immensité de ses rêves à l'immensité de l'océan, il
arriva au petit pas de son cheval sur une colline du haut de
laquelle il aperçut derrière une haie, couchés sur le sable et
prenant au passage un de ces rayons de soleil si rares à cette
époque de l'année, sept hommes entourés de bouteilles vides.
Quatre de ces hommes étaient nos mousquetaires s'apprêtant à
écouter la lecture d'une lettre que l'un d'eux venait de recevoir.
Cette lettre était si importante, qu'elle avait fait abandonner
sur un tambour des cartes et des dés.
Les trois autres s'occupaient à décoiffer une énorme dame-jeanne
de vin de Collioure; c'étaient les laquais de ces messieurs.
Le cardinal, comme nous l'avons dit, était de sombre humeur, et
rien, quand il était dans cette situation d'esprit, ne redoublait
sa maussaderie comme la gaieté des autres. D'ailleurs, il avait
une préoccupation étrange, c'était de croire toujours que les
causes mêmes de sa tristesse excitaient la gaieté des étrangers.
Faisant signe à La Houdinière et à Cahusac de s'arrêter, il
descendit de cheval et s'approcha de ces rieurs suspects, espérant
qu'à l'aide du sable qui assourdissait ses pas, et de la haie qui
voilait sa marche, il pourrait entendre quelques mots de cette
conversation qui lui paraissait si intéressante; à dix pas de la
haie seulement il reconnut le babil gascon de d'Artagnan, et comme
il savait déjà que ces hommes étaient des mousquetaires, il ne
douta pas que les trois autres ne fussent ceux qu'on appelait les
inséparables, c'est-à-dire Athos, Porthos et Aramis.
On juge si son désir d'entendre la conversation s'augmenta de
cette découverte; ses yeux prirent une expression étrange, et d'un
pas de chat-tigre il s'avança vers la haie; mais il n'avait pu
saisir encore que des syllabes vagues et sans aucun sens positif,
lorsqu'un cri sonore et bref le fit tressaillir et attira
l'attention des mousquetaires.
«Officier! cria Grimaud.
-- Vous parlez, je crois, drôle», dit Athos se soulevant sur un
coude et fascinant Grimaud de son regard flamboyant.
Aussi Grimaud n'ajouta-t-il point une parole, se contentant de
tendre le doigt indicateur dans la direction de la haie et
dénonçant par ce geste le cardinal et son escorte.
D'un seul bond les quatre mousquetaires furent sur pied et
saluèrent avec respect.
Le cardinal semblait furieux.
«Il paraît qu'on se fait garder chez messieurs les mousquetaires!
dit-il. Est-ce que l'Anglais vient par terre, ou serait-ce que les
mousquetaires se regardent comme des officiers supérieurs?
-- Monseigneur, répondit Athos, car au milieu de l'effroi général
lui seul avait conservé ce calme et ce sang-froid de grand
seigneur qui ne le quittaient jamais, Monseigneur, les
mousquetaires, lorsqu'ils ne sont pas de service, ou que leur
service est fini, boivent et jouent aux dés, et ils sont des
officiers très supérieurs pour leurs laquais.
-- Des laquais! grommela le cardinal, des laquais qui ont la
consigne d'avertir leurs maîtres quand passe quelqu'un, ce ne sont
point des laquais, ce sont des sentinelles.
-- Son Éminence voit bien cependant que si nous n'avions point
pris cette précaution, nous étions exposés à la laisser passer
sans lui présenter nos respects et lui offrir nos remerciements
pour la grâce qu'elle nous a faite de nous réunir. D'Artagnan,
continua Athos, vous qui tout à l'heure demandiez cette occasion
d'exprimer votre reconnaissance à Monseigneur, la voici venue,
profitez-en.
Ces mots furent prononcés avec ce flegme imperturbable qui
distinguait Athos dans les heures du danger, et cette excessive
politesse qui faisait de lui dans certains moments un roi plus
majestueux que les rois de naissance.
D'Artagnan s'approcha et balbutia quelques paroles de
remerciements, qui bientôt expirèrent sous le regard assombri du
cardinal.
«N'importe, messieurs, continua le cardinal sans paraître le moins
du monde détourné de son intention première par l'incident
qu'Athos avait soulevé; n'importe, messieurs, je n'aime pas que de
simples soldats, parce qu'ils ont l'avantage de servir dans un
corps privilégié, fassent ainsi les grands seigneurs, et la
discipline est la même pour eux que pour tout le monde.»
Athos laissa le cardinal achever parfaitement sa phrase et,
s'inclinant en signe d'assentiment, il reprit à son tour:
«La discipline, Monseigneur, n'a en aucune façon, je l'espère, été
oubliée par nous. Nous ne sommes pas de service, et nous avons cru
que, n'étant pas de service, nous pouvions disposer de notre temps
comme bon nous semblait. Si nous sommes assez heureux pour que Son
Éminence ait quelque ordre particulier à nous donner, nous sommes
prêts à lui obéir. Monseigneur voit, continua Athos en fronçant le
sourcil, car cette espèce d'interrogatoire commençait à
l'impatienter, que, pour être prêts à la moindre alerte, nous
sommes sortis avec nos armes.»
Et il montra du doigt au cardinal les quatre mousquets en faisceau
près du tambour sur lequel étaient les cartes et les dés.
«Que Votre Éminence veuille croire, ajouta d'Artagnan, que nous
nous serions portés au-devant d'elle si nous eussions pu supposer
que c'était elle qui venait vers nous en si petite compagnie.»
Le cardinal se mordait les moustaches et un peu les lèvres.
«Savez-vous de quoi vous avez l'air, toujours ensemble, comme vous
voilà, armés comme vous êtes, et gardés par vos laquais? dit le
cardinal, vous avez l'air de quatre conspirateurs.
-- Oh! quant à ceci, Monseigneur, c'est vrai, dit Athos, et nous
conspirons, comme Votre Éminence a pu le voir l'autre matin,
seulement c'est contre les Rochelois.
-- Eh! messieurs les politiques, reprit le cardinal en fronçant le
sourcil à son tour, on trouverait peut-être dans vos cervelles le
secret de bien des choses qui sont ignorées, si on pouvait y lire
comme vous lisiez dans cette lettre que vous avez cachée quand
vous m'avez vu venir.»
Le rouge monta à la figure d'Athos, il fit un pas vers Son
Éminence.
«On dirait que vous nous soupçonnez réellement, Monseigneur, et
que nous subissons un véritable interrogatoire; s'il en est ainsi,
que Votre Éminence daigne s'expliquer, et nous saurons du moins à
quoi nous en tenir.
-- Et quand cela serait un interrogatoire, reprit le cardinal,
d'autres que vous en ont subi, monsieur Athos, et y ont répondu.
-- Aussi, Monseigneur, ai-je dit à Votre Éminence qu'elle n'avait
qu'à questionner, et que nous étions prêts à répondre.
-- Quelle était cette lettre que vous alliez lire, monsieur
Aramis, et que vous avez cachée?
-- Une lettre de femme, Monseigneur.
-- Oh! je conçois, dit le cardinal, il faut être discret pour ces
sortes de lettres; mais cependant on peut les montrer à un
confesseur, et, vous le savez, j'ai reçu les ordres.
-- Monseigneur, dit Athos avec un calme d'autant plus terrible
qu'il jouait sa tête en faisant cette réponse, la lettre est d'une
femme, mais elle n'est signée ni Marion de Lorme, ni
Mme d'Aiguillon.»
Le cardinal devint pâle comme la mort, un éclair fauve sortit de
ses yeux; il se retourna comme pour donner un ordre à Cahusac et à
La Houdinière. Athos vit le mouvement; il fit un pas vers les
mousquetons, sur lesquels les trois amis avaient les yeux fixés en
hommes mal disposés à se laisser arrêter. Le cardinal était, lui,
troisième; les mousquetaires, y compris les laquais, étaient sept:
il jugea que la partie serait d'autant moins égale, qu'Athos et
ses compagnons conspiraient réellement; et, par un de ces retours
rapides qu'il tenait toujours à sa disposition, toute sa colère se
fondit dans un sourire.
«Allons, allons! dit-il, vous êtes de braves jeunes gens, fiers au
soleil, fidèles dans l'obscurité; il n'y a pas de mal à veiller
sur soi quand on veille si bien sur les autres; messieurs, je n'ai
point oublié la nuit où vous m'avez servi d'escorte pour aller au
Colombier-Rouge; s'il y avait quelque danger à craindre sur la
route que je vais suivre, je vous prierais de m'accompagner; mais,
comme il n'y en a pas, restez où vous êtes, achevez vos
bouteilles, votre partie et votre lettre. Adieu, messieurs.»
Et, remontant sur son cheval, que Cahusac lui avait amené, il les
salua de la main et s'éloigna.
Les quatre jeunes gens, debout et immobiles, le suivirent des yeux
sans dire un seul mot jusqu'à ce qu'il eût disparu.
Puis ils se regardèrent.
Tous avaient la figure consternée, car malgré l'adieu amical de
Son Éminence, ils comprenaient que le cardinal s'en allait la rage
dans le coeur.
Athos seul souriait d'un sourire puissant et dédaigneux. Quand le
cardinal fut hors de la portée de la voix et de la vue:
«Ce Grimaud a crié bien tard!» dit Porthos, qui avait grande envie
de faire tomber sa mauvaise humeur sur quelqu'un.
Grimaud allait répondre pour s'excuser. Athos leva le doigt et
Grimaud se tut.
«Auriez-vous rendu la lettre, Aramis? dit d'Artagnan.
-- Moi, dit Aramis de sa voix la plus flûtée, j'étais décidé: s'il
avait exigé que la lettre lui fût remise, je lui présentais la
lettre d'une main, et de l'autre je lui passais mon épée au
travers du corps.
-- Je m'y attendais bien, dit Athos; voilà pourquoi je me suis
jeté entre vous et lui. En vérité, cet homme est bien imprudent de
parler ainsi à d'autres hommes; on dirait qu'il n'a jamais eu
affaire qu'à des femmes et à des enfants.
-- Mon cher Athos, dit d'Artagnan, je vous admire, mais cependant
nous étions dans notre tort, après tout.
-- Comment, dans notre tort! reprit Athos. À qui donc cet air que
nous respirons? à qui cet océan sur lequel s'étendent nos regards?
à qui ce sable sur lequel nous étions couchés? à qui cette lettre
de votre maîtresse? Est-ce au cardinal? Sur mon honneur, cet homme
se figure que le monde lui appartient: vous étiez là, balbutiant,
stupéfait, anéanti; on eût dit que la Bastille se dressait devant
vous et que la gigantesque Méduse vous changeait en pierre. Est-ce
que c'est conspirer, voyons, que d'être amoureux? Vous êtes
amoureux d'une femme que le cardinal a fait enfermer, vous voulez
la tirer des mains du cardinal; c'est une partie que vous jouez
avec Son Éminence: cette lettre c'est votre jeu; pourquoi
montreriez-vous votre jeu à votre adversaire? cela ne se fait pas.
Qu'il le devine, à la bonne heure! nous devinons bien le sien,
nous!
-- Au fait, dit d'Artagnan, c'est plein de sens, ce que vous dites
là, Athos.
-- En ce cas, qu'il ne soit plus question de ce qui vient de se
passer, et qu'Aramis reprenne la lettre de sa cousine où M. le
cardinal l'a interrompue.»
Aramis tira la lettre de sa poche, les trois amis se rapprochèrent
de lui, et les trois laquais se groupèrent de nouveau auprès de la
dame-jeanne.
«Vous n'aviez lu qu'une ligne ou deux, dit d'Artagnan, reprenez
donc la lettre à partir du commencement.
«Volontiers», dit Aramis.
«Mon cher cousin, je crois bien que je me déciderai à partir pour
Stenay, où ma soeur a fait entrer notre petite servante dans le
couvent des Carmélites; cette pauvre enfant s'est résignée, elle
sait qu'elle ne peut vivre autre part sans que le salut de son âme
soit en danger. Cependant, si les affaires de notre famille
s'arrangent comme nous le désirons, je crois qu'elle courra le
risque de se damner, et qu'elle reviendra près de ceux qu'elle
regrette, d'autant plus qu'elle sait qu'on pense toujours à elle.
En attendant, elle n'est pas trop malheureuse: tout ce qu'elle
désire c'est une lettre de son prétendu. Je sais bien que ces
sortes de denrées passent difficilement par les grilles; mais,
après tout, comme je vous en ai donné des preuves, mon cher
cousin, je ne suis pas trop maladroite et je me chargerai de cette
commission. Ma soeur vous remercie de votre bon et éternel
souvenir. Elle a eu un instant de grande inquiétude; mais enfin
elle est quelque peu rassurée maintenant, ayant envoyé son commis
là-bas afin qu'il ne s'y passe rien d'imprévu.
«Adieu, mon cher cousin, donnez-nous de vos nouvelles le plus
souvent que vous pourrez, c'est-à-dire toutes les fois que vous
croirez pouvoir le faire sûrement. Je vous embrasse.
«Marie Michon.»
«Oh! que ne vous dois-je pas, Aramis? s'écria d'Artagnan. Chère
Constance! j'ai donc enfin de ses nouvelles; elle vit, elle est en
sûreté dans un couvent, elle est à Stenay! Où prenez-vous Stenay,
Athos?
-- Mais à quelques lieues des frontières; une fois le siège levé,
nous pourrons aller faire un tour de ce côté.
-- Et ce ne sera pas long, il faut l'espérer, dit Porthos, car on
a, ce matin, pendu un espion, lequel a déclaré que les Rochelois
en étaient aux cuirs de leurs souliers. En supposant qu'après
avoir mangé le cuir ils mangent la semelle, je ne vois pas trop ce
qui leur restera après, à moins de se manger les uns les autres.
-- Pauvres sots! dit Athos en vidant un verre d'excellent vin de
Bordeaux, qui, sans avoir à cette époque la réputation qu'il a
aujourd'hui, ne la méritait pas moins; pauvres sots! comme si la
religion catholique n'était pas la plus avantageuse et la plus
agréable des religions! C'est égal, reprit-il après avoir fait
claquer sa langue contre son palais, ce sont de braves gens. Mais
que diable faites-vous donc, Aramis? continua Athos; vous serrez
cette lettre dans votre poche?
-- Oui, dit d'Artagnan, Athos a raison, il faut la brûler; encore,
qui sait si M. le cardinal n'a pas un secret pour interroger les
cendres?
-- Il doit en avoir un, dit Athos.
-- Mais que voulez-vous faire de cette lettre? demanda Porthos.
-- Venez ici, Grimaud», dit Athos.
Grimaud se leva et obéit.
«Pour vous punir d'avoir parlé sans permission, mon ami, vous
allez manger ce morceau de papier, puis, pour vous récompenser du
service que vous nous aurez rendu, vous boirez ensuite ce verre de
vin; voici la lettre d'abord, mâchez avec énergie.»
Grimaud sourit, et, les yeux fixés sur le verre qu'Athos venait de
remplir bord à bord, il broya le papier et l'avala.
«Bravo, maître Grimaud! dit Athos, et maintenant prenez ceci;
bien, je vous dispense de dire merci.»
Grimaud avala silencieusement le verre de vin de Bordeaux, mais
ses yeux levés au ciel parlaient, pendant tout le temps que dura
cette douce occupation, un langage qui, pour être muet, n'en était
pas moins expressif.
«Et maintenant, dit Athos, à moins que M. le cardinal n'ait
l'ingénieuse idée de faire ouvrir le ventre à Grimaud, je crois
que nous pouvons être à peu près tranquilles.»
Pendant ce temps, Son Éminence continuait sa promenade
mélancolique en murmurant entre ses moustaches:
«Décidément, il faut que ces quatre hommes soient à moi.»
CHAPITRE LII
PREMIERE JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Revenons à Milady, qu'un regard jeté sur les côtes de France nous
a fait perdre de vue un instant.
Nous la retrouverons dans la position désespérée où nous l'avons
laissée, se creusant un abîme de sombres réflexions, sombre enfer
à la porte duquel elle a presque laissé l'espérance: car pour la
première fois elle doute, pour la première fois elle craint.
Dans deux occasions sa fortune lui a manqué, dans deux occasions
elle s'est vue découverte et trahie, et dans ces deux occasions,
c'est contre le génie fatal envoyé sans doute par le Seigneur pour
la combattre qu'elle a échoué: d'Artagnan l'a vaincue, elle, cette
invincible puissance du mal.
Il l'a abusée dans son amour, humiliée dans son orgueil, trompée
dans son ambition, et maintenant voilà qu'il la perd dans sa
fortune, qu'il l'atteint dans sa liberté, qu'il la menace même
dans sa vie. Bien plus, il a levé un coin de son masque, cette
égide dont elle se couvre et qui la rend si forte.
D'Artagnan a détourné de Buckingham, qu'elle hait, comme elle hait
tout ce qu'elle a aimé, la tempête dont le menaçait Richelieu dans
la personne de la reine. D'Artagnan s'est fait passer pour
de Wardes, pour lequel elle avait une de ces fantaisies de
tigresse, indomptables comme en ont les femmes de ce caractère.
D'Artagnan connaît ce terrible secret qu'elle a juré que nul ne
connaîtrait sans mourir. Enfin, au moment où elle vient d'obtenir
un blanc-seing à l'aide duquel elle va se venger de son ennemi, le
blanc-seing lui est arraché des mains, et c'est d'Artagnan qui la
tient prisonnière et qui va l'envoyer dans quelque immonde Botany-
Bay, dans quelque Tyburn infâme de l'océan Indien.
Car tout cela lui vient de d'Artagnan sans doute; de qui
viendraient tant de hontes amassées sur sa tête, sinon de lui? Lui
seul a pu transmettre à Lord de Winter tous ces affreux secrets,
qu'il a découverts les uns après les autres par une sorte de
fatalité. Il connaît son beau-frère, il lui aura écrit.
Que de haine elle distille! Là, immobile, et les yeux ardents et
fixes dans son appartement désert, comme les éclats de ses
rugissements sourds, qui parfois s'échappent avec sa respiration
du fond de sa poitrine, accompagnent bien le bruit de la houle qui
monte, gronde, mugit et vient se briser, comme un désespoir
éternel et impuissant, contre les rochers sur lesquels est bâti ce
château sombre et orgueilleux! Comme, à la lueur des éclairs que
sa colère orageuse fait briller dans son esprit, elle conçoit
contre Mme Bonacieux, contre Buckingham, et surtout contre
d'Artagnan, de magnifiques projets de vengeance, perdus dans les
lointains de l'avenir!
Oui, mais pour se venger il faut être libre, et pour être libre,
quand on est prisonnier, il faut percer un mur, desceller des
barreaux, trouer un plancher; toutes entreprises que peut mener à
bout un homme patient et fort mais devant lesquelles doivent
échouer les irritations fébriles d'une femme. D'ailleurs, pour
faire tout cela il faut avoir le temps, des mois, des années, et
elle... elle a dix ou douze jours, à ce que lui a dit Lord de
Winter, son fraternel et terrible geôlier.
Et cependant, si elle était un homme, elle tenterait tout cela, et
peut-être réussirait-elle: pourquoi donc le Ciel s'est-il ainsi
trompé, en mettant cette âme virile dans ce corps frêle et
délicat!
Aussi les premiers moments de la captivité ont été terribles:
quelques convulsions de rage qu'elle n'a pu vaincre ont payé sa
dette de faiblesse féminine à la nature. Mais peu à peu elle a
surmonté les éclats de sa folle colère, les frémissements nerveux
qui ont agité son corps ont disparu, et maintenant elle s'est
repliée sur elle-même comme un serpent fatigué qui se repose.
«Allons, allons; j'étais folle de m'emporter ainsi, dit-elle en
plongeant dans la glace, qui reflète dans ses yeux son regard
brûlant, par lequel elle semble s'interroger elle-même. Pas de
violence, la violence est une preuve de faiblesse. D'abord je n'ai
jamais réussi par ce moyen: peut-être, si j'usais de ma force
contre des femmes, aurais-je chance de les trouver plus faibles
encore que moi, et par conséquent de les vaincre; mais c'est
contre des hommes que je lutte, et je ne suis qu'une femme pour
eux. Luttons en femme, ma force est dans ma faiblesse.»
Alors, comme pour se rendre compte à elle-même des changements
qu'elle pouvait imposer à sa physionomie si expressive et si
mobile, elle lui fit prendre à la fois toutes les expressions,
depuis celle de la colère qui crispait ses traits, jusqu'à celle
du plus doux, du plus affectueux et du plus séduisant sourire.
Puis ses cheveux prirent successivement sous ses mains savantes
les ondulations qu'elle crut pouvoir aider aux charmes de son
visage. Enfin elle murmura, satisfaite d'elle-même:
«Allons, rien n'est perdu. Je suis toujours belle.»
Il était huit heures du soir à peu près. Milady aperçut un lit;
elle pensa qu'un repos de quelques heures rafraîchirait non
seulement sa tête et ses idées, mais encore son teint. Cependant,
avant de se coucher, une idée meilleure lui vint. Elle avait
entendu parler de souper. Déjà elle était depuis une heure dans
cette chambre, on ne pouvait tarder à lui apporter son repas. La
prisonnière ne voulut pas perdre de temps, et elle résolut de
faire, dès cette même soirée, quelque tentative pour sonder le
terrain, en étudiant le caractère des gens auxquels sa garde était
confiée.
Une lumière apparut sous la porte; cette lumière annonçait le
retour de ses geôliers. Milady, qui s'était levée, se rejeta
vivement sur son fauteuil, la tête renversée en arrière, ses beaux
cheveux dénoués et épars, sa gorge demi-nue sous ses dentelles
froissées, une main sur son coeur et l'autre pendante.
On ouvrit les verrous, la porte grinça sur ses gonds, des pas
retentirent dans la chambre et s'approchèrent.
«Posez là cette table», dit une voix que la prisonnière reconnut
pour celle de Felton.
L'ordre fut exécuté.
«Vous apporterez des flambeaux et ferez relever la sentinelle»,
continua Felton.
Ce double ordre que donna aux mêmes individus le jeune lieutenant
prouva à Milady que ses serviteurs étaient les mêmes hommes que
ses gardiens, c'est-à-dire des soldats.
Les ordres de Felton étaient, au reste, exécutés avec une
silencieuse rapidité qui donnait une bonne idée de l'état
florissant dans lequel il maintenait la discipline.
Enfin, Felton, qui n'avait pas encore regardé Milady, se retourna
vers elle.
«Ah! ah! dit-il, elle dort, c'est bien: à son réveil elle
soupera.»
Et il fit quelques pas pour sortir.
«Mais, mon lieutenant, dit un soldat moins stoïque que son chef,
et qui s'était approché de Milady, cette femme ne dort pas.
-- Comment, elle ne dort pas? dit Felton, que fait-elle donc,
alors?
-- Elle est évanouie; son visage est très pâle, et j'ai beau
écouter, je n'entends pas sa respiration.
-- Vous avez raison, dit Felton après avoir regardé Milady de la
place où il se trouvait, sans faire un pas vers elle, allez
prévenir Lord de Winter que sa prisonnière est évanouie, car je ne
sais que faire, le cas n'ayant pas été prévu.»
Le soldat sortit pour obéir aux ordres de son officier; Felton
s'assit sur un fauteuil qui se trouvait par hasard près de la
porte et attendit sans dire une parole, sans faire un geste.
Milady possédait ce grand art, tant étudié par les femmes, de voir
à travers ses longs cils sans avoir l'air d'ouvrir les paupières:
elle aperçut Felton qui lui tournait le dos, elle continua de le
regarder pendant dix minutes à peu près, et pendant ces dix
minutes, l'impassible gardien ne se retourna pas une seule fois.
Elle songea alors que Lord de Winter allait venir et rendre, par
sa présence, une nouvelle force à son geôlier: sa première épreuve
était perdue, elle en prit son parti en femme qui compte sur ses
ressources; en conséquence elle leva la tête, ouvrit les yeux et
soupira faiblement.
À ce soupir, Felton se retourna enfin.
«Ah! vous voici réveillée, madame! dit-il, je n'ai donc plus
affaire ici! Si vous avez besoin de quelque chose, vous
appellerez.
-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! que j'ai souffert!» murmura Milady avec
cette voix harmonieuse qui, pareille à celle des enchanteresses
antiques, charmait tous ceux qu'elle voulait perdre.
Et elle prit en se redressant sur son fauteuil une position plus
gracieuse et plus abandonnée encore que celle qu'elle avait
lorsqu'elle était couchée.
Felton se leva.
«Vous serez servie ainsi trois fois par jour, madame, dit-il: le
matin à neuf heures, dans la journée à une heure, et le soir à
huit heures. Si cela ne vous convient pas, vous pouvez indiquer
vos heures au lieu de celles que je vous propose, et, sur ce
point, on se conformera à vos désirs.
-- Mais vais-je donc rester toujours seule dans cette grande et
triste chambre? demanda Milady.
-- Une femme des environs a été prévenue, elle sera demain au
château, et viendra toutes les fois que vous désirerez sa
présence.
-- Je vous rends grâce, monsieur», répondit humblement la
prisonnière.
Felton fit un léger salut et se dirigea vers la porte. Au moment
où il allait en franchir le seuil, Lord de Winter parut dans le
corridor, suivi du soldat qui était allé lui porter la nouvelle de
l'évanouissement de Milady. Il tenait à la main un flacon de sels.
«Eh bien! qu'est-ce? et que se passe-t-il donc ici? dit-il d'une
voix railleuse en voyant sa prisonnière debout et Felton prêt à
sortir. Cette morte est-elle donc déjà ressuscitée? Pardieu,
Felton, mon enfant, tu n'as donc pas vu qu'on te prenait pour un
novice et qu'on te jouait le premier acte d'une comédie dont nous
aurons sans doute le plaisir de suivre tous les développements?
-- Je l'ai bien pensé, Milord, dit Felton; mais, enfin, comme la
prisonnière est femme, après tout, j'ai voulu avoir les égards que
tout homme bien né doit à une femme, sinon pour elle, du moins
pour lui-même.»
Milady frissonna par tout son corps. Ces paroles de Felton
passaient comme une glace par toutes ses veines.
«Ainsi, reprit de Winter en riant, ces beaux cheveux savamment
étalés, cette peau blanche et ce langoureux regard ne t'ont pas
encore séduit, coeur de pierre?
-- Non, Milord, répondit l'impassible jeune homme, et croyez-moi
bien, il faut plus que des manèges et des coquetteries de femme
pour me corrompre.
-- En ce cas, mon brave lieutenant, laissons Milady chercher autre
chose et allons souper; ah! sois tranquille, elle a l'imagination
féconde et le second acte de la comédie ne tardera pas à suivre le
premier.»
Et à ces mots Lord de Winter passa son bras sous celui de Felton
et l'emmena en riant.
«Oh! je trouverai bien ce qu'il te faut, murmura Milady entre ses
dents; sois tranquille, pauvre moine manqué, pauvre soldat
converti qui t'es taillé ton uniforme dans un froc.»
«À propos, reprit de Winter en s'arrêtant sur le seuil de la
porte, il ne faut pas, Milady, que cet échec vous ôte l'appétit.
Tâtez de ce poulet et de ces poissons que je n'ai pas fait
empoisonner, sur l'honneur. Je m'accommode assez de mon cuisinier,
et comme il ne doit pas hériter de moi, j'ai en lui pleine et
entière confiance. Faites comme moi. Adieu, chère soeur! à votre
prochain évanouissement.»
C'était tout ce que pouvait supporter Milady: ses mains se
crispèrent sur son fauteuil, ses dents grincèrent sourdement, ses
yeux suivirent le mouvement de la porte qui se fermait derrière
Lord de Winter et Felton; et, lorsqu'elle se vit seule, une
nouvelle crise de désespoir la prit; elle jeta les yeux sur la
table, vit briller un couteau, s'élança et le saisit; mais son
désappointement fut cruel: la lame en était ronde et d'argent
flexible.
Un éclat de rire retentit derrière la porte mal fermée, et la
porte se rouvrit.
«Ah! ah! s'écria Lord de Winter; ah! ah! vois-tu bien, mon brave
Felton, vois-tu ce que je t'avais dit: ce couteau, c'était pour
toi; mon enfant, elle t'aurait tué; vois-tu, c'est un de ses
travers, de se débarrasser ainsi, d'une façon ou de l'autre, des
gens qui la gênent. Si je t'eusse écouté, le couteau eût été
pointu et d'acier: alors plus de Felton, elle t'aurait égorgé et,
après toi, tout le monde. Vois donc, John, comme elle sait bien
tenir son couteau.»
En effet, Milady tenait encore l'arme offensive dans sa main
crispée, mais ces derniers mots, cette suprême insulte,
détendirent ses mains, ses forces et jusqu'à sa volonté.
Le couteau tomba par terre.
«Vous avez raison, Milord, dit Felton avec un accent de profond
dégoût qui retentit jusqu'au fond du coeur de Milady, vous avez
raison et c'est moi qui avais tort.»
Et tous deux sortirent de nouveau.
Mais cette fois, Milady prêta une oreille plus attentive que la
première fois, et elle entendit leurs pas s'éloigner et s'éteindre
dans le fond du corridor.
«Je suis perdue, murmura-t-elle, me voilà au pouvoir de gens sur
lesquels je n'aurai pas plus de prise que sur des statues de
bronze ou de granit; ils me savent par coeur et sont cuirassés
contre toutes mes armes.
«Il est cependant impossible que cela finisse comme ils l'ont
décidé.»
En effet, comme l'indiquait cette dernière réflexion, ce retour
instinctif à l'espérance, dans cette âme profonde la crainte et
les sentiments faibles ne surnageaient pas longtemps. Milady se
mit à table, mangea de plusieurs mets, but un peu de vin
d'Espagne, et sentit revenir toute sa résolution.
Avant de se coucher elle avait déjà commenté, analysé, retourné
sur toutes leurs faces, examiné sous tous les points, les paroles,
les pas, les gestes, les signes et jusqu'au silence de ses
geôliers, et de cette étude profonde, habile et savante, il était
résulté que Felton était, à tout prendre, le plus vulnérable de
ses deux persécuteurs.
Un mot surtout revenait à l'esprit de la prisonnière:
«Si je t'eusse écouté», avait dit Lord de Winter à Felton.
Donc Felton avait parlé en sa faveur, puisque Lord de Winter
n'avait pas voulu écouter Felton.
«Faible ou forte, répétait Milady, cet homme a donc une lueur de
pitié dans son âme; de cette lueur je ferai un incendie qui le
dévorera.
«Quant à l'autre, il me connaît, il me craint et sait ce qu'il a à
attendre de moi si jamais je m'échappe de ses mains, il est donc
inutile de rien tenter sur lui. Mais Felton, c'est autre chose;
c'est un jeune homme naïf, pur et qui semble vertueux; celui-là,
il y a moyen de le perdre.»
Et Milady se coucha et s'endormit le sourire sur les lèvres;
quelqu'un qui l'eût vue dormant eût dit une jeune fille rêvant à
la couronne de fleurs qu'elle devait mettre sur son front à la
prochaine fête.
CHAPITRE LIII
DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Milady rêvait qu'elle tenait enfin d'Artagnan, qu'elle assistait à
son supplice, et c'était la vue de son sang odieux, coulant sous
la hache du bourreau, qui dessinait ce charmant sourire sur les
lèvres.
Elle dormait comme dort un prisonnier bercé par sa première
espérance.
Le lendemain, lorsqu'on entra dans sa chambre, elle était encore
au lit. Felton était dans le corridor: il amenait la femme dont il
avait parlé la veille, et qui venait d'arriver; cette femme entra
et s'approcha du lit de Milady en lui offrant ses services.
Milady était habituellement pâle; son teint pouvait donc tromper
une personne qui la voyait pour la première fois.
«J'ai la fièvre, dit-elle; je n'ai pas dormi un seul instant
pendant toute cette longue nuit, je souffre horriblement: serez-
vous plus humaine qu'on ne l'a été hier avec moi? Tout ce que je
demande, au reste, c'est la permission de rester couchée.
-- Voulez-vous qu'on appelle un médecin?» dit la femme.
Felton écoutait ce dialogue sans dire une parole.
Milady réfléchissait que plus on l'entourerait de monde, plus elle
aurait de monde à apitoyer, et plus la surveillance de Lord de
Winter redoublerait; d'ailleurs le médecin pourrait déclarer que
la maladie était feinte, et Milady après avoir perdu la première
partie ne voulait pas perdre la seconde.
«Aller chercher un médecin, dit-elle, à quoi bon? ces messieurs
ont déclaré hier que mon mal était une comédie, il en serait sans
doute de même aujourd'hui; car depuis hier soir, on a eu le temps
de prévenir le docteur.
-- Alors, dit Felton impatienté, dites vous-même, madame, quel
traitement vous voulez suivre.
-- Eh! le sais-je, moi? mon Dieu! je sens que je souffre, voilà
tout, que l'on me donne ce que l'on voudra, peu m'importe.
-- Allez chercher Lord de Winter, dit Felton fatigué de ces
plaintes éternelles.
-- Oh! non, non! s'écria Milady, non, monsieur, ne l'appelez pas,
je vous en conjure, je suis bien, je n'ai besoin de rien, ne
l'appelez pas.»
Elle mit une véhémence si prodigieuse, une éloquence si
entraînante dans cette exclamation, que Felton, entraîné, fit
quelques pas dans la chambre.
«Il est ému», pensa Milady.
«Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez réellement, on
enverra chercher un médecin, et si vous nous trompez, eh bien, ce
sera tant pis pour vous, mais du moins, de notre côté, nous
n'aurons rien à nous reprocher.»
Milady ne répondit point; mais renversant sa belle tête sur son
oreiller, elle fondit en larmes et éclata en sanglots.
Felton la regarda un instant avec son impassibilité ordinaire;
puis voyant que la crise menaçait de se prolonger, il sortit; la
femme le suivit. Lord de Winter ne parut pas.
«Je crois que je commence à voir clair», murmura Milady avec une
joie sauvage, en s'ensevelissant sous les draps pour cacher à tous
ceux qui pourraient l'épier cet élan de satisfaction intérieure.
Deux heures s'écoulèrent.
«Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle: levons-
nous et obtenons quelque succès dès aujourd'hui; je n'ai que dix
jours, et ce soir il y en aura deux d'écoulés.
En entrant, le matin, dans la chambre de Milady, on lui avait
apporté son déjeuner; or elle avait pensé qu'on ne tarderait pas à
venir enlever la table, et qu'en ce moment elle reverrait Felton.
Milady ne se trompait pas. Felton reparut, et, sans faire
attention si Milady avait ou non touché au repas, fit un signe
pour qu'on emportât hors de la chambre la table, que l'on
apportait ordinairement toute servie.
Felton resta le dernier, il tenait un livre à la main.
Milady, couchée dans un fauteuil près de la cheminée, belle, pâle
et résignée, ressemblait à une vierge sainte attendant le martyre.
Felton s'approcha d'elle et dit:
«Lord de Winter, qui est catholique comme vous, madame, a pensé
que la privation des rites et des cérémonies de votre religion
peut vous être pénible: il consent donc à ce que vous lisiez
chaque jour l'ordinaire de votre messe, et voici un livre qui en
contient le rituel.»
À l'air dont Felton déposa ce livre sur la petite table près de
laquelle était Milady, au ton dont il prononça ces deux mots,
votre messe, au sourire dédaigneux dont il les accompagna, Milady
leva la tête et regarda plus attentivement l'officier.
Alors, à cette coiffure sévère, à ce costume d'une simplicité
exagérée, à ce front poli comme le marbre, mais dur et
impénétrable comme lui, elle reconnut un de ces sombres puritains
qu'elle avait rencontrés si souvent tant à la cour du roi Jacques
qu'à celle du roi de France, où, malgré le souvenir de la Saint-
Barthélémy, ils venaient parfois chercher un refuge.
Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les gens de
génie seuls en reçoivent dans les grandes crises, dans les moments
suprêmes qui doivent décider de leur fortune ou de leur vie.
Ces deux mots, votre messe, et un simple coup d'oeil jeté sur
Felton, lui avaient en effet révélé toute l'importance de la
réponse qu'elle allait faire.
Mais avec cette rapidité d'intelligence qui lui était
particulière, cette réponse toute formulée se présenta sur ses
lèvres:
«Moi! dit-elle avec un accent de dédain monté à l'unisson de celui
qu'elle avait remarqué dans la voix du jeune officier, moi,
monsieur, ma messe! Lord de Winter, le catholique corrompu, sait
bien que je ne suis pas de sa religion, et c'est un piège qu'il
veut me tendre!
-- Et de quelle religion êtes-vous donc, madame? demanda Felton
avec un étonnement que, malgré son empire sur lui-même, il ne put
cacher entièrement.
-- Je le dirai, s'écria Milady avec une exaltation feinte, le jour
où j'aurai assez souffert pour ma foi.»
Le regard de Felton découvrit à Milady toute l'étendue de l'espace
qu'elle venait de s'ouvrir par cette seule parole.
Cependant le jeune officier demeura muet et immobile, son regard
seul avait parlé.
«Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton
d'enthousiasme qu'elle savait familier aux puritains; eh bien, que
mon Dieu me sauve ou que je périsse pour mon Dieu! voilà la
réponse que je vous prie de faire à Lord de Winter. Et quant à ce
livre, ajouta-t-elle en montrant le rituel du bout du doigt, mais
sans le toucher, comme si elle eût dû être souillée par cet
attouchement, vous pouvez le remporter et vous en servir pour
vous-même, car sans doute vous êtes doublement complice de Lord de
Winter, complice dans sa persécution, complice dans son hérésie.»
Felton ne répondit rien, prit le livre avec le même sentiment de
répugnance qu'il avait déjà manifesté et se retira pensif. Lord de
Winter vint vers les cinq heures du soir; Milady avait eu le temps
pendant toute la journée de se tracer son plan de conduite; elle
le reçut en femme qui a déjà repris tous ses avantages.
«Il paraît, dit le baron en s'asseyant dans un fauteuil en face de
celui qu'occupait Milady et en étendant nonchalamment ses pieds
sur le foyer, il paraît que nous avons fait une petite apostasie!
-- Que voulez-vous dire, monsieur?
-- Je veux dire que depuis la dernière fois que nous nous sommes
vus, nous avons changé de religion; auriez-vous épousé un
troisième mari protestant, par hasard?
-- Expliquez-vous, Milord, reprit la prisonnière avec majesté, car
je vous déclare que j'entends vos paroles, mais que je ne les
comprends pas.
-- Alors, c'est que vous n'avez pas de religion du tout; j'aime
mieux cela, reprit en ricanant Lord de Winter.
-- Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit
froidement Milady.
-- Oh! je vous avoue que cela m'est parfaitement égal.
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