demanderai le silence sur toute cette aventure; de grands
personnages pourraient avoir trempé dans ce que vous avez vu, et
le mal de tout cela retomberait sur nous.
-- Ah! monsieur! balbutiait Planchet plus mort que vif; ah!
monsieur! que je l'ai échappé belle!
-- Comment, drôle, s'écria d'Artagnan, tu allais donc boire mon
vin?
-- À la santé du roi, monsieur, j'allais en boire un pauvre verre,
si Fourreau ne m'avait pas dit qu'on m'appelait.
-- Hélas! dit Fourreau, dont les dents claquaient de terreur, je
voulais l'éloigner pour boire tout seul!
-- Messieurs, dit d'Artagnan en s'adressant aux gardes, vous
comprenez qu'un pareil festin ne pourrait être que fort triste
après ce qui vient de se passer; ainsi recevez toutes mes excuses
et remettez la partie à un autre jour, je vous prie.»
Les deux gardes acceptèrent courtoisement les excuses de
d'Artagnan, et, comprenant que les quatre amis désiraient demeurer
seuls, ils se retirèrent.
Lorsque le jeune garde et les trois mousquetaires furent sans
témoins, ils se regardèrent d'un air qui voulait dire que chacun
comprenait la gravité de la situation.
«D'abord, dit Athos, sortons de cette chambre; c'est une mauvaise
compagnie qu'un mort, mort de mort violente.
-- Planchet, dit d'Artagnan, je vous recommande le cadavre de ce
pauvre diable. Qu'il soit enterré en terre sainte. Il avait commis
un crime, c'est vrai, mais il s'en était repenti.»
Et les quatre amis sortirent de la chambre, laissant à Planchet et
à Fourreau le soin de rendre les honneurs mortuaires à Brisemont.
L'hôte leur donna une autre chambre dans laquelle il leur servit
des oeufs à la coque et de l'eau, qu'Athos alla puiser lui-même à
la fontaine. En quelques paroles Porthos et Aramis furent mis au
courant de la situation.
«Eh bien, dit d'Artagnan à Athos, vous le voyez, cher ami, c'est
une guerre à mort.»
Athos secoua la tête.
«Oui, oui, dit-il, je le vois bien; mais croyez-vous que ce soit
elle?
-- J'en suis sûr.
-- Cependant je vous avoue que je doute encore.
-- Mais cette fleur de lis sur l'épaule?
-- C'est une Anglaise qui aura commis quelque méfait en France, et
qu'on aura flétrie à la suite de son crime.
-- Athos, c'est votre femme, vous dis-je, répétait d'Artagnan, ne
vous rappelez-vous donc pas comme les deux signalements se
ressemblent?
-- J'aurais cependant cru que l'autre était morte, je l'avais si
bien pendue.»
Ce fut d'Artagnan qui secoua la tête à son tour.
«Mais enfin, que faire? dit le jeune homme.
-- Le fait est qu'on ne peut rester ainsi avec une épée
éternellement suspendue au-dessus de sa tête, dit Athos, et qu'il
faut sortir de cette situation.
-- Mais comment?
-- Écoutez, tâchez de la rejoindre et d'avoir une explication avec
elle; dites-lui: La paix ou la guerre! ma parole de gentilhomme
de ne jamais rien dire de vous, de ne jamais rien faire contre
vous; de votre côté serment solennel de rester neutre à mon égard:
sinon, je vais trouver le chancelier, je vais trouver le roi, je
vais trouver le bourreau, j'ameute la cour contre vous, je vous
dénonce comme flétrie, je vous fais mettre en jugement, et si l'on
vous absout, eh bien, je vous tue, foi de gentilhomme! au coin de
quelque borne, comme je tuerais un chien enragé.
-- J'aime assez ce moyen, dit d'Artagnan, mais comment la joindre?
-- Le temps, cher ami, le temps amène l'occasion, l'occasion c'est
la martingale de l'homme: plus on a engagé, plus l'on gagne quand
on sait attendre.
-- Oui, mais attendre entouré d'assassins et d'empoisonneurs...
-- Bah! dit Athos, Dieu nous a gardés jusqu'à présent, Dieu nous
gardera encore.
-- Oui, nous; nous d'ailleurs, nous sommes des hommes, et, à tout
prendre, c'est notre état de risquer notre vie: mais elle! ajouta-
t-il à demi-voix.
-- Qui elle? demanda Athos.
-- Constance.
-- Mme Bonacieux! ah! c'est juste, fit Athos; pauvre ami!
j'oubliais que vous étiez amoureux.
-- Eh bien, mais, dit Aramis, n'avez-vous pas vu par la lettre
même que vous avez trouvée sur le misérable mort qu'elle était
dans un couvent? On est très bien dans un couvent, et aussitôt le
siège de La Rochelle terminé, je vous promets que pour mon
compte...
-- Bon! dit Athos, bon! oui, mon cher Aramis! nous savons que vos
voeux tendent à la religion.
-- Je ne suis mousquetaire que par intérim, dit humblement Aramis.
-- Il paraît qu'il y a longtemps qu'il n'a reçu des nouvelles de
sa maîtresse, dit tout bas Athos; mais ne faites pas attention,
nous connaissons cela.
-- Eh bien, dit Porthos, il me semble qu'il y aurait un moyen bien
simple.
-- Lequel? demanda d'Artagnan.
-- Elle est dans un couvent, dites-vous? reprit Porthos.
-- Oui.
-- Eh bien, aussitôt le siège fini, nous l'enlevons de ce couvent.
-- Mais encore faut-il savoir dans quel couvent elle est.
-- C'est juste, dit Porthos.
-- Mais, j'y pense, dit Athos, ne prétendez-vous pas, cher
d'Artagnan, que c'est la reine qui a fait choix de ce couvent pour
elle?
-- Oui, je le crois du moins.
-- Eh bien, mais Porthos nous aidera là-dedans.
-- Et comment cela, s'il vous plaît?
-- Mais par votre marquise, votre duchesse, votre princesse; elle
doit avoir le bras long.
-- Chut! dit Porthos en mettant un doigt sur ses lèvres, je la
crois cardinaliste et elle ne doit rien savoir.
-- Alors, dit Aramis, je me charge, moi, d'en avoir des nouvelles.
-- Vous, Aramis, s'écrièrent les trois amis, vous, et comment
cela?
-- Par l'aumônier de la reine, avec lequel je suis fort lié...»,
dit Aramis en rougissant.
Et sur cette assurance, les quatre amis, qui avaient achevé leur
modeste repas, se séparèrent avec promesse de se revoir le soir
même: d'Artagnan retourna aux Minimes, et les trois mousquetaires
rejoignirent le quartier du roi, où ils avaient à faire préparer
leur logis.
CHAPITRE XLIII
L'AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE
À peine arrivé au camp, le roi, qui avait si grande hâte de se
trouver en face de l'ennemi, et qui, à meilleur droit que le
cardinal, partageait sa haine contre Buckingham, voulut faire
toutes les dispositions, d'abord pour chasser les Anglais de l'île
de Ré, ensuite pour presser le siège de La Rochelle; mais, malgré
lui, il fut retardé par les dissensions qui éclatèrent entre
MM. de Bassompierre et Schomberg, contre le duc d'Angoulême.
MM. de Bassompierre et Schomberg étaient maréchaux de France, et
réclamaient leur droit de commander l'armée sous les ordres du
roi; mais le cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au
fond du coeur, ne pressât faiblement les Anglais et les Rochelois,
ses frères en religion, poussait au contraire le duc d'Angoulême,
que le roi, à son instigation, avait nommé lieutenant général. Il
en résulta que, sous peine de voir MM. de Bassompierre et
Schomberg déserter l'armée, on fut obligé de faire à chacun un
commandement particulier: Bassompierre prit ses quartiers au nord
de la ville, depuis La Leu jusqu'à Dompierre; le duc d'Angoulême à
l'est, depuis Dompierre jusqu'à Périgny; et M. de Schomberg au
midi, depuis Périgny jusqu'à Angoutin.
Le logis de Monsieur était à Dompierre.
Le logis du roi était tantôt à Étré, tantôt à La Jarrie.
Enfin le logis du cardinal était sur les dunes, au pont de La
Pierre, dans une simple maison sans aucun retranchement.
De cette façon, Monsieur surveillait Bassompierre; le roi, le duc
d'Angoulême, et le cardinal, M. de Schomberg.
Aussitôt cette organisation établie, on s'était occupé de chasser
les Anglais de l'île.
La conjoncture était favorable: les Anglais, qui ont, avant toute
chose, besoin de bons vivres pour être de bons soldats, ne
mangeant que des viandes salées et de mauvais biscuits, avaient
force malades dans leur camp; de plus, la mer, fort mauvaise à
cette époque de l'année sur toutes les côtes de l'océan, mettait
tous les jours quelque petit bâtiment à mal; et la plage, depuis
la pointe de l'Aiguillon jusqu'à la tranchée, était littéralement,
à chaque marée, couverte des débris de pinasses, de roberges et de
felouques; il en résultait que, même les gens du roi se tinssent-
ils dans leur camp, il était évident qu'un jour ou l'autre
Buckingham, qui ne demeurait dans l'île de Ré que par entêtement,
serait obligé de lever le siège.
Mais, comme M. de Toiras fit dire que tout se préparait dans le
camp ennemi pour un nouvel assaut, le roi jugea qu'il fallait en
finir et donna les ordres nécessaires pour une affaire décisive.
Notre intention n'étant pas de faire un journal de siège, mais au
contraire de n'en rapporter que les événements qui ont trait à
l'histoire que nous racontons, nous nous contenterons de dire en
deux mots que l'entreprise réussit au grand étonnement du roi et à
la grande gloire de M. le cardinal. Les Anglais, repoussés pied à
pied, battus dans toutes les rencontres, écrasés au passage de
l'île de Loix, furent obligés de se rembarquer, laissant sur le
champ de bataille deux mille hommes parmi lesquels cinq colonels,
trois lieutenant-colonels, deux cent cinquante capitaines et vingt
gentilshommes de qualité, quatre pièces de canon et soixante
drapeaux qui furent apportés à Paris par Claude de Saint-Simon, et
suspendus en grande pompe aux voûtes de Notre-Dame.
Des Te Deum furent chantés au camp, et de là se répandirent par
toute la France.
Le cardinal resta donc maître de poursuivre le siège sans avoir,
du moins momentanément, rien à craindre de la part des Anglais.
Mais, comme nous venons de le dire, le repos n'était que
momentané.
Un envoyé du duc de Buckingham, nommé Montaigu, avait été pris, et
l'on avait acquis la preuve d'une ligue entre l'Empire, l'Espagne,
l'Angleterre et la Lorraine.
Cette ligue était dirigée contre la France.
De plus, dans le logis de Buckingham, qu'il avait été forcé
d'abandonner plus précipitamment qu'il ne l'avait cru, on avait
trouvé des papiers qui confirmaient cette ligue, et qui, à ce
qu'assure M. le cardinal dans ses mémoires, compromettaient fort
Mme de Chevreuse, et par conséquent la reine.
C'était sur le cardinal que pesait toute la responsabilité, car on
n'est pas ministre absolu sans être responsable; aussi toutes les
ressources de son vaste génie étaient-elles tendues nuit et jour,
et occupées à écouter le moindre bruit qui s'élevait dans un des
grands royaumes de l'Europe.
Le cardinal connaissait l'activité et surtout la haine de
Buckingham; si la ligue qui menaçait la France triomphait, toute
son influence était perdue: la politique espagnole et la politique
autrichienne avaient leurs représentants dans le cabinet du
Louvre, où elles n'avaient encore que des partisans; lui
Richelieu, le ministre français, le ministre national par
excellence, était perdu. Le roi, qui, tout en lui obéissant comme
un enfant, le haïssait comme un enfant hait son maître,
l'abandonnait aux vengeances réunies de Monsieur et de la reine;
il était donc perdu, et peut-être la France avec lui. Il fallait
parer à tout cela.
Aussi vit-on les courriers, devenus à chaque instant plus
nombreux, se succéder nuit et jour dans cette petite maison du
pont de La Pierre, où le cardinal avait établi sa résidence.
C'étaient des moines qui portaient si mal le froc, qu'il était
facile de reconnaître qu'ils appartenaient surtout à l'église
militante; des femmes un peu gênées dans leurs costumes de pages,
et dont les larges trousses ne pouvaient entièrement dissimuler
les formes arrondies; enfin des paysans aux mains noircies, mais à
la jambe fine, et qui sentaient l'homme de qualité à une lieue à
la ronde.
Puis encore d'autres visites moins agréables, car deux ou trois
fois le bruit se répandit que le cardinal avait failli être
assassiné.
Il est vrai que les ennemis de Son Éminence disaient que c'était
elle-même qui mettait en campagne les assassins maladroits, afin
d'avoir le cas échéant le droit d'user de représailles; mais il ne
faut croire ni à ce que disent les ministres, ni à ce que disent
leurs ennemis.
Ce qui n'empêchait pas, au reste, le cardinal, à qui ses plus
acharnés détracteurs n'ont jamais contesté la bravoure
personnelle, de faire force courses nocturnes tantôt pour
communiquer au duc d'Angoulême des ordres importants, tantôt pour
aller se concerter avec le roi, tantôt pour aller conférer avec
quelque messager qu'il ne voulait pas qu'on laissât entrer chez
lui.
De leur côté les mousquetaires qui n'avaient pas grand-chose à
faire au siège n'étaient pas tenus sévèrement et menaient joyeuse
vie. Cela leur était d'autant plus facile, à nos trois compagnons
surtout, qu'étant des amis de M. de Tréville, ils obtenaient
facilement de lui de s'attarder et de rester après la fermeture du
camp avec des permissions particulières.
Or, un soir que d'Artagnan, qui était de tranchée, n'avait pu les
accompagner, Athos, Porthos et Aramis, montés sur leurs chevaux de
bataille, enveloppés de manteaux de guerre, une main sur la crosse
de leurs pistolets, revenaient tous trois d'une buvette qu'Athos
avait découverte deux jours auparavant sur la route de La Jarrie,
et qu'on appelait le Colombier-Rouge, suivant le chemin qui
conduisait au camp, tout en se tenant sur leurs gardes, comme nous
l'avons dit, de peur d'embuscade, lorsqu'à un quart de lieue à peu
près du village de Boisnar ils crurent entendre le pas d'une
cavalcade qui venait à eux; aussitôt tous trois s'arrêtèrent,
serrés l'un contre l'autre, et attendirent, tenant le milieu de la
route: au bout d'un instant, et comme la lune sortait justement
d'un nuage, ils virent apparaître au détour d'un chemin deux
cavaliers qui, en les apercevant, s'arrêtèrent à leur tour,
paraissant délibérer s'ils devaient continuer leur route ou
retourner en arrière. Cette hésitation donna quelques soupçons aux
trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa
voix ferme:
«Qui vive?
-- Qui vive vous-même? répondit un de ces deux cavaliers.
-- Ce n'est pas répondre, cela! dit Athos. Qui vive? Répondez, ou
nous chargeons.
-- Prenez garde à ce que vous allez faire, messieurs! dit alors
une voix vibrante qui paraissait avoir l'habitude du commandement.
-- C'est quelque officier supérieur qui fait sa ronde de nuit, dit
Athos, que voulez-vous faire, messieurs?
-- Qui êtes-vous? dit la même voix du même ton de commandement;
répondez à votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre
désobéissance.
-- Mousquetaires du roi, dit Athos, de plus en plus convaincu que
celui qui les interrogeait en avait le droit.
-- Quelle compagnie?
-- Compagnie de Tréville.
-- Avancez à l'ordre, et venez me rendre compte de ce que vous
faites ici, à cette heure.»
Les trois compagnons s'avancèrent, l'oreille un peu basse, car
tous trois maintenant étaient convaincus qu'ils avaient affaire à
plus fort qu'eux; on laissa, au reste, à Athos le soin de porter
la parole.
Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second
lieu, était à dix pas en avant de son compagnon; Athos fit signe à
Porthos et à Aramis de rester de leur côté en arrière, et s'avança
seul.
«Pardon, mon officier! dit Athos; mais nous ignorions à qui nous
avions affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde.
-- Votre nom? dit l'officier, qui se couvrait une partie du visage
avec son manteau.
-- Mais vous-même, monsieur, dit Athos qui commençait à se
révolter contre cette inquisition; donnez-moi, je vous prie, la
preuve que vous avez le droit de m'interroger.
-- Votre nom? reprit une seconde fois le cavalier en laissant
tomber son manteau de manière à avoir le visage découvert.
-- Monsieur le cardinal! s'écria le mousquetaire stupéfait.
-- Votre nom? reprit pour la troisième fois Son Éminence.
-- Athos», dit le mousquetaire.
Le cardinal fit un signe à l'écuyer, qui se rapprocha.
«Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il à voix basse, je ne
veux pas qu'on sache que je suis sorti du camp, et, en nous
suivant, nous serons sûrs qu'ils ne le diront à personne.
-- Nous sommes gentilshommes, Monseigneur, dit Athos; demandez-
nous donc notre parole et ne vous inquiétez de rien. Dieu merci,
nous savons garder un secret.»
Le cardinal fixa ses yeux perçants sur ce hardi interlocuteur.
«Vous avez l'oreille fine, monsieur Athos, dit le cardinal; mais
maintenant, écoutez ceci: ce n'est point par défiance que je vous
prie de me suivre, c'est pour ma sûreté: sans doute vos deux
compagnons sont MM. Porthos et Aramis?
-- Oui, Votre Éminence, dit Athos, tandis que les deux
mousquetaires restés en arrière s'approchaient, le chapeau à la
main.
-- Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais:
je sais que vous n'êtes pas tout à fait de mes amis, et j'en suis
fâché, mais je sais que vous êtes de braves et loyaux
gentilshommes, et qu'on peut se fier à vous. Monsieur Athos,
faites-moi donc l'honneur de m'accompagner, vous et vos deux amis,
et alors j'aurai une escorte à faire envie à Sa Majesté, si nous
la rencontrons.»
Les trois mousquetaires s'inclinèrent jusque sur le cou de leurs
chevaux.
«Eh bien, sur mon honneur, dit Athos, Votre Éminence a raison de
nous emmener avec elle: nous avons rencontré sur la route des
visages affreux, et nous avons même eu avec quatre de ces visages
une querelle au Colombier-Rouge.
-- Une querelle, et pourquoi, messieurs? dit le cardinal, je
n'aime pas les querelleurs, vous le savez!
-- C'est justement pour cela que j'ai l'honneur de prévenir Votre
Éminence de ce qui vient d'arriver; car elle pourrait l'apprendre
par d'autres que par nous, et, sur un faux rapport, croire que
nous sommes en faute.
-- Et quels ont été les résultats de cette querelle? demanda le
cardinal en fronçant le sourcil.
-- Mais mon ami Aramis, que voici, a reçu un petit coup d'épée
dans le bras, ce qui ne l'empêchera pas, comme Votre Éminence peut
le voir, de monter à l'assaut demain, si Votre Éminence ordonne
l'escalade.
-- Mais vous n'êtes pas hommes à vous laisser donner des coups
d'épée ainsi, dit le cardinal: voyons, soyez francs, messieurs,
vous en avez bien rendu quelques-uns; confessez-vous, vous savez
que j'ai le droit de donner l'absolution.
-- Moi, Monseigneur, dit Athos, je n'ai pas même mis l'épée à la
main, mais j'ai pris celui à qui j'avais affaire à bras-le-corps
et je l'ai jeté par la fenêtre; il paraît qu'en tombant, continua
Athos avec quelque hésitation, il s'est cassé la cuisse.
-- Ah! ah! fit le cardinal; et vous, monsieur Porthos?
-- Moi, Monseigneur, sachant que le duel est défendu, j'ai saisi
un banc, et j'en ai donné à l'un de ces brigands un coup qui, je
crois, lui a brisé l'épaule.
-- Bien, dit le cardinal; et vous, monsieur Aramis?
-- Moi, Monseigneur, comme je suis d'un naturel très doux et que,
d'ailleurs, ce que Monseigneur ne sait peut-être pas, je suis sur
le point de rentrer dans les ordres, je voulais séparer mes
camarades, quand un de ces misérables m'a donné traîtreusement un
coup d'épée à travers le bras gauche: alors la patience m'a
manqué, j'ai tiré mon épée à mon tour, et comme il revenait à la
charge, je crois avoir senti qu'en se jetant sur moi il se l'était
passée au travers du corps: je sais bien qu'il est tombé
seulement, et il m'a semblé qu'on l'emportait avec ses deux
compagnons.
-- Diable, messieurs! dit le cardinal, trois hommes hors de combat
pour une dispute de cabaret, vous n'y allez pas de main morte; et
à propos de quoi était venue la querelle?
-- Ces misérables étaient ivres, dit Athos, et sachant qu'il y
avait une femme qui était arrivée le soir dans le cabaret, ils
voulaient forcer la porte.
-- Forcer la porte! dit le cardinal, et pour quoi faire?
-- Pour lui faire violence sans doute, dit Athos; j'ai eu
l'honneur de dire à Votre Éminence que ces misérables étaient
ivres.
-- Et cette femme était jeune et jolie? demanda le cardinal avec
une certaine inquiétude.
-- Nous ne l'avons pas vue, Monseigneur, dit Athos.
-- Vous ne l'avez pas vue; ah! très bien, reprit vivement le
cardinal; vous avez bien fait de défendre l'honneur d'une femme,
et, comme c'est à l'auberge du Colombier-Rouge que je vais moi-
même, je saurai si vous m'avez dit la vérité.
-- Monseigneur, dit fièrement Athos, nous sommes gentilshommes, et
pour sauver notre tête, nous ne ferions pas un mensonge.
-- Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, monsieur Athos,
je n'en doute pas un seul instant; mais, ajouta-t-il pour changer
la conversation, cette dame était donc seule?
-- Cette dame avait un cavalier enfermé avec elle, dit Athos;
mais, comme malgré le bruit ce cavalier ne s'est pas montré, il
est à présumer que c'est un lâche.
-- Ne jugez pas témérairement, dit l'évangile», répliqua le
cardinal.
Athos s'inclina.
«Et maintenant, messieurs, c'est bien, continua Son Éminence, je
sais ce que je voulais savoir; suivez-moi.»
Les trois mousquetaires passèrent derrière le cardinal, qui
s'enveloppa de nouveau le visage de son manteau et remit son
cheval en marche, se tenant à huit ou dix pas en avant de ses
quatre compagnons.
On arriva bientôt à l'auberge silencieuse et solitaire; sans doute
l'hôte savait quel illustre visiteur il attendait, et en
conséquence il avait renvoyé les importuns.
Dix pas avant d'arriver à la porte, le cardinal fit signe à son
écuyer et aux trois mousquetaires de faire halte, un cheval tout
sellé était attaché au contrevent, le cardinal frappa trois coups
et de certaine façon.
Un homme enveloppé d'un manteau sortit aussitôt et échangea
quelques rapides paroles avec le cardinal; après quoi il remonta à
cheval et repartit dans la direction de Surgères, qui était aussi
celle de Paris.
«Avancez, messieurs, dit le cardinal.
-- Vous m'avez dit la vérité, mes gentilshommes, dit-il en
s'adressant aux trois mousquetaires, il ne tiendra pas à moi que
notre rencontre de ce soir ne vous soit avantageuse; en attendant,
suivez-moi.»
Le cardinal mit pied à terre, les trois mousquetaires en firent
autant; le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son
écuyer, les trois mousquetaires attachèrent les brides des leurs
aux contrevents.
L'hôte se tenait sur le seuil de la porte; pour lui, le cardinal
n'était qu'un officier venant visiter une dame.
«Avez-vous quelque chambre au rez-de-chaussée où ces messieurs
puissent m'attendre près d'un bon feu?» dit le cardinal.
L'hôte ouvrit la porte d'une grande salle, dans laquelle justement
on venait de remplacer un mauvais poêle par une grande et
excellente cheminée.
«J'ai celle-ci, répondit-il.
-- C'est bien, dit le cardinal; entrez là, messieurs, et veuillez
m'attendre; je ne serai pas plus d'une demi-heure.»
Et tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du
rez-de-chaussée, le cardinal, sans demander plus amples
renseignements, monta l'escalier en homme qui n'a pas besoin qu'on
lui indique son chemin.
CHAPITRE XLIV
DE L'UTILITÉ DES TUYAUX DE POÊLE
Il était évident que, sans s'en douter, et mus seulement par leur
caractère chevaleresque et aventureux, nos trois amis venaient de
rendre service à quelqu'un que le cardinal honorait de sa
protection particulière.
Maintenant quel était ce quelqu'un? C'est la question que se
firent d'abord les trois mousquetaires; puis, voyant qu'aucune des
réponses que pouvait leur faire leur intelligence n'était
satisfaisante, Porthos appela l'hôte et demanda des dés.
Porthos et Aramis se placèrent à une table et se mirent à jouer.
Athos se promena en réfléchissant.
En réfléchissant et en se promenant, Athos passait et repassait
devant le tuyau du poêle rompu par la moitié et dont l'autre
extrémité donnait dans la chambre supérieure, et à chaque fois
qu'il passait et repassait, il entendait un murmure de paroles qui
finit par fixer son attention. Athos s'approcha, et il distingua
quelques mots qui lui parurent sans doute mériter un si grand
intérêt qu'il fit signe à ses compagnons de se taire, restant lui-
même courbé l'oreille tendue à la hauteur de l'orifice inférieur.
«Écoutez, Milady, disait le cardinal, l'affaire est importante:
asseyez-vous là et causons.
-- Milady! murmura Athos.
-- J'écoute Votre Éminence avec la plus grande attention, répondit
une voix de femme qui fit tressaillir le mousquetaire.
-- Un petit bâtiment avec équipage anglais, dont le capitaine est
à moi, vous attend à l'embouchure de la Charente, au fort de La
Pointe; il mettra à la voile demain matin.
-- Il faut alors que je m'y rende cette nuit?
-- À l'instant même, c'est-à-dire lorsque vous aurez reçu mes
instructions. Deux hommes que vous trouverez à la porte en sortant
vous serviront d'escorte; vous me laisserez sortir le premier,
puis une demi-heure après moi, vous sortirez à votre tour.
-- Oui, Monseigneur. Maintenant revenons à la mission dont vous
voulez bien me charger; et comme je tiens à continuer de mériter
la confiance de Votre Éminence, daignez me l'exposer en termes
clairs et précis, afin que je ne commette aucune erreur.»
Il y eut un instant de profond silence entre les deux
interlocuteurs; il était évident que le cardinal mesurait d'avance
les termes dans lesquels il allait parler, et que Milady
recueillait toutes ses facultés intellectuelles pour comprendre
les choses qu'il allait dire et les graver dans sa mémoire quand
elles seraient dites.
Athos profita de ce moment pour dire à ses deux compagnons de
fermer la porte en dedans et pour leur faire signe de venir
écouter avec lui.
Les deux mousquetaires, qui aimaient leurs aises, apportèrent une
chaise pour chacun d'eux, et une chaise pour Athos. Tous trois
s'assirent alors, leurs têtes rapprochées et l'oreille au guet.
«Vous allez partir pour Londres, continua le cardinal. Arrivée à
Londres, vous irez trouver Buckingham.
-- Je ferai observer à Son Éminence, dit Milady, que depuis
l'affaire des ferrets de diamants, pour laquelle le duc m'a
toujours soupçonnée, Sa Grâce se défie de moi.
-- Aussi cette fois-ci, dit le cardinal, ne s'agit-il plus de
capter sa confiance, mais de se présenter franchement et
loyalement à lui comme négociatrice.
-- Franchement et loyalement, répéta Milady avec une indicible
expression de duplicité.
-- Oui, franchement et loyalement, reprit le cardinal du même ton;
toute cette négociation doit être faite à découvert.
-- Je suivrai à la lettre les instructions de Son Éminence, et
j'attends qu'elle me les donne.
-- Vous irez trouver Buckingham de ma part, et vous lui direz que
je sais tous les préparatifs qu'il fait mais que je ne m'en
inquiète guère, attendu qu'au premier mouvement qu'il risquera, je
perds la reine.
-- Croira-t-il que Votre Éminence est en mesure d'accomplir la
menace qu'elle lui fait?
-- Oui, car j'ai des preuves.
-- Il faut que je puisse présenter ces preuves à son appréciation.
-- Sans doute, et vous lui direz que je publie le rapport de Bois-
Robert et du marquis de Beautru sur l'entrevue que le duc a eu
chez Mme la connétable avec la reine, le soir que Mme la
connétable a donné une fête masquée; vous lui direz, afin qu'il ne
doute de rien, qu'il y est venu sous le costume du grand mogol que
devait porter le chevalier de Guise, et qu'il a acheté à ce
dernier moyennant la somme de trois mille pistoles.
-- Bien, Monseigneur.
-- Tous les détails de son entrée au Louvre et de sa sortie
pendant la nuit où il s'est introduit au palais sous le costume
d'un diseur de bonne aventure italien me sont connus; vous lui
direz, pour qu'il ne doute pas encore de l'authenticité de mes
renseignements, qu'il avait sous son manteau une grande robe
blanche semée de larmes noires, de têtes de mort et d'os en
sautoir: car, en cas de surprise, il devait se faire passer pour
le fantôme de la Dame blanche qui, comme chacun le sait, revient
au Louvre chaque fois que quelque grand événement va s'accomplir.
-- Est-ce tout, Monseigneur?
-- Dites-lui que je sais encore tous les détails de l'aventure
d'Amiens, que j'en ferai faire un petit roman, spirituellement
tourné, avec un plan du jardin et les portraits des principaux
acteurs de cette scène nocturne.
-- Je lui dirai cela.
-- Dites-lui encore que je tiens Montaigu, que Montaigu est à la
Bastille, qu'on n'a surpris aucune lettre sur lui, c'est vrai,
mais que la torture peut lui faire dire ce qu'il sait, et même...
ce qu'il ne sait pas.
-- À merveille.
-- Enfin ajoutez que Sa Grâce, dans la précipitation qu'elle a
mise à quitter l'île de Ré, oublia dans son logis certaine lettre
de Mme de Chevreuse qui compromet singulièrement la reine, en ce
qu'elle prouve non seulement que Sa Majesté peut aimer les ennemis
du roi, mais encore qu'elle conspire avec ceux de la France. Vous
avez bien retenu tout ce que je vous ai dit, n'est-ce pas?
-- Votre Éminence va en juger: le bal de Mme la connétable; la
nuit du Louvre; la soirée d'Amiens; l'arrestation de Montaigu; la
lettre de Mme de Chevreuse.
-- C'est cela, dit le cardinal, c'est cela: vous avez une bien
heureuse mémoire, Milady.
-- Mais, reprit celle à qui le cardinal venait d'adresser ce
compliment flatteur, si malgré toutes ces raisons le duc ne se
rend pas et continue de menacer la France?
-- Le duc est amoureux comme un fou, ou plutôt comme un niais,
reprit Richelieu avec une profonde amertume; comme les anciens
paladins, il n'a entrepris cette guerre que pour obtenir un regard
de sa belle. S'il sait que cette guerre peut coûter l'honneur et
peut-être la liberté à la dame de ses pensées, comme il dit, je
vous réponds qu'il y regardera à deux fois.
-- Et cependant, dit Milady avec une persistance qui prouvait
qu'elle voulait voir clair jusqu'au bout, dans la mission dont
elle allait être chargée, cependant s'il persiste?
-- S'il persiste, dit le cardinal..., ce n'est pas probable.
-- C'est possible, dit Milady.
-- S'il persiste...»
Son Éminence fit une pause et reprit...
«S'il persiste, eh bien, j'espérerai dans un de ces événements qui
changent la face des États.
-- Si Son Éminence voulait me citer dans l'histoire quelques-uns
de ces événements, dit Milady, peut-être partagerais-je sa
confiance dans l'avenir.
-- Eh bien, tenez! par exemple, dit Richelieu, lorsqu'en 1610,
pour une cause à peu près pareille à celle qui fait mouvoir le
duc, le roi Henri IV, de glorieuse mémoire, allait à la fois
envahir les Flandres et l'Italie pour frapper à la fois l'Autriche
des deux côtés, eh bien, n'est-il pas arrivé un événement qui a
sauvé l'Autriche? Pourquoi le roi de France n'aurait-il pas la
même chance que l'empereur?
-- Votre Éminence veut parler du coup de couteau de la rue de la
Ferronnerie?
-- Justement, dit le cardinal.
-- Votre Éminence ne craint-elle pas que le supplice de Ravaillac
épouvante ceux qui auraient un instant l'idée de l'imiter?
-- Il y aura en tout temps et dans tous les pays, surtout si ces
pays sont divisés de religion, des fanatiques qui ne demanderont
pas mieux que de se faire martyrs. Et tenez, justement il me
revient à cette heure que les puritains sont furieux contre le duc
de Buckingham et que leurs prédicateurs le désignent comme
l'Antéchrist.
-- Eh bien? fit Milady.
-- Eh bien, continua le cardinal d'un air indifférent, il ne
s'agirait, pour le moment, par exemple, que de trouver une femme,
belle, jeune, adroite, qui eût à se venger elle-même du duc. Une
pareille femme peut se rencontrer: le duc est homme à bonnes
fortunes, et, s'il a semé bien des amours par ses promesses de
constance éternelle, il a dû semer bien des haines aussi par ses
éternelles infidélités.
-- Sans doute, dit froidement Milady, une pareille femme peut se
rencontrer.
-- Eh bien, une pareille femme, qui mettrait le couteau de Jacques
Clément ou de Ravaillac aux mains d'un fanatique, sauverait la
France.
-- Oui, mais elle serait complice d'un assassinat.
-- A-t-on jamais connu les complices de Ravaillac ou de Jacques
Clément?
-- Non, car peut-être étaient-ils placés trop haut pour qu'on osât
les aller chercher là où ils étaient: on ne brûlerait pas le
Palais de Justice pour tout le monde, Monseigneur.
-- Vous croyez donc que l'incendie du Palais de Justice a une
cause autre que celle du hasard? demanda Richelieu du ton dont il
eût fait une question sans aucune importance.
-- Moi, Monseigneur, répondit Milady, je ne crois rien, je cite un
fait, voilà tout, seulement, je dis que si je m'appelais
Mlle de Monpensier ou la reine Marie de Médicis, je prendrais
moins de précautions que j'en prends, m'appelant tout simplement
Lady Clarick.
-- C'est juste, dit Richelieu, et que voudriez-vous donc?
-- Je voudrais un ordre qui ratifiât d'avance tout ce que je
croirai devoir faire pour le plus grand bien de la France.
-- Mais il faudrait d'abord trouver la femme que j'ai dit, et qui
aurait à se venger du duc.
-- Elle est trouvée, dit Milady.
-- Puis il faudrait trouver ce misérable fanatique qui servira
d'instrument à la justice de Dieu.
-- On le trouvera.
-- Eh bien, dit le duc, alors il sera temps de réclamer l'ordre
que vous demandiez tout à l'heure.
-- Votre Éminence a raison, dit Milady, et c'est moi qui ai eu
tort de voir dans la mission dont elle m'honore autre chose que ce
qui est réellement, c'est-à-dire d'annoncer à Sa Grâce, de la part
de Son Éminence, que vous connaissez les différents déguisements à
l'aide desquels il est parvenu à se rapprocher de la reine pendant
la fête donnée par Mme la connétable; que vous avez les preuves de
l'entrevue accordée au Louvre par la reine à certain astrologue
italien qui n'est autre que le duc de Buckingham; que vous avez
commandé un petit roman, des plus spirituels, sur l'aventure
d'Amiens, avec plan du jardin où cette aventure s'est passée et
portraits des acteurs qui y ont figuré; que Montaigu est à la
Bastille, et que la torture peut lui faire dire des choses dont il
se souvient et même des choses qu'il aurait oubliées; enfin, que
vous possédez certaine lettre de Mme de Chevreuse, trouvée dans le
logis de Sa Grâce, qui compromet singulièrement, non seulement
celle qui l'a écrite, mais encore celle au nom de qui elle a été
écrite. Puis, s'il persiste malgré tout cela, comme c'est à ce que
je viens de dire que se borne ma mission, je n'aurai plus qu'à
prier Dieu de faire un miracle pour sauver la France. C'est bien
cela, n'est-ce pas, Monseigneur, et je n'ai pas autre chose à
faire?
-- C'est bien cela, reprit sèchement le cardinal.
-- Et maintenant, dit Milady sans paraître remarquer le changement
de ton du duc à son égard, maintenant que j'ai reçu les
instructions de Votre Éminence à propos de ses ennemis,
Monseigneur me permettra-t-il de lui dire deux mots des miens?
-- Vous avez donc des ennemis? demanda Richelieu.
-- Oui, Monseigneur; des ennemis contre lesquels vous me devez
tout votre appui, car je me les suis faits en servant Votre
Éminence.
-- Et lesquels? répliqua le duc.
-- D'abord une petite intrigante du nom de Bonacieux.
-- Elle est dans la prison de Mantes.
-- C'est-à-dire qu'elle y était, reprit Milady, mais la reine a
surpris un ordre du roi, à l'aide duquel elle l'a fait transporter
dans un couvent.
-- Dans un couvent? dit le duc.
-- Oui, dans un couvent.
-- Et dans lequel?
-- Je l'ignore, le secret a été bien gardé...
-- Je le saurai, moi!
-- Et Votre Éminence me dira dans quel couvent est cette femme?
-- Je n'y vois pas d'inconvénient, dit le cardinal.
-- Bien; maintenant j'ai un autre ennemi bien autrement à craindre
pour moi que cette petite Mme Bonacieux.
-- Et lequel?
-- Son amant.
-- Comment s'appelle-t-il?
-- Oh! Votre Éminence le connaît bien, s'écria Milady emportée par
la colère, c'est notre mauvais génie à tous deux; c'est celui qui,
dans une rencontre avec les gardes de Votre Éminence, a décidé la
victoire en faveur des mousquetaires du roi; c'est celui qui a
donné trois coups d'épée à de Wardes, votre émissaire, et qui a
fait échouer l'affaire des ferrets; c'est celui enfin qui, sachant
que c'était moi qui lui avais enlevé Mme Bonacieux, a juré ma
mort.
-- Ah! ah! dit le cardinal, je sais de qui vous voulez parler.
-- Je veux parler de ce misérable d'Artagnan.
-- C'est un hardi compagnon, dit le cardinal.
-- Et c'est justement parce que c'est un hardi compagnon qu'il
n'en est que plus à craindre.
-- Il faudrait, dit le duc, avoir une preuve de ses intelligences
avec Buckingham.
-- Une preuve, s'écria Milady, j'en aurai dix.
-- Eh bien, alors! c'est la chose la plus simple du monde, ayez-
moi cette preuve et je l'envoie à la Bastille.
-- Bien, Monseigneur! mais ensuite?
-- Quand on est à la Bastille, il n'y a pas d'ensuite, dit le
cardinal d'une voix sourde. Ah! pardieu, continua-t-il, s'il
m'était aussi facile de me débarrasser de mon ennemi qu'il m'est
facile de me débarrasser des vôtres, et si c'était contre de
pareilles gens que vous me demandiez l'impunité!...
-- Monseigneur, reprit Milady, troc pour troc, existence pour
existence, homme pour homme; donnez-moi celui-là, je vous donne
l'autre.
-- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, reprit le cardinal, et
ne veux même pas le savoir, mais j'ai le désir de vous être
agréable et ne vois aucun inconvénient à vous donner ce que vous
demandez à l'égard d'une si infime créature; d'autant plus, comme
vous me le dites, que ce petit d'Artagnan est un libertin, un
duelliste, un traître.
-- Un infâme, Monseigneur, un infâme!
-- Donnez-moi donc du papier, une plume et de l'encre, dit le
cardinal.
-- En voici, Monseigneur.»
Il se fit un instant de silence qui prouvait que le cardinal était
occupé à chercher les termes dans lesquels devait être écrit le
billet, ou même à l'écrire. Athos, qui n'avait pas perdu un mot de
la conversation, prit ses deux compagnons chacun par une main et
les conduisit à l'autre bout de la chambre.
«Eh bien, dit Porthos, que veux-tu, et pourquoi ne nous laisses-tu
pas écouter la fin de la conversation?
-- Chut! dit Athos parlant à voix basse, nous en avons entendu
tout ce qu'il est nécessaire que nous entendions; d'ailleurs je ne
vous empêche pas d'écouter le reste, mais il faut que je sorte.
-- Il faut que tu sortes! dit Porthos; mais si le cardinal te
demande, que répondrons-nous?
-- Vous n'attendrez pas qu'il me demande, vous lui direz les
premiers que je suis parti en éclaireur parce que certaines
paroles de notre hôte m'ont donné à penser que le chemin n'était
pas sûr; j'en toucherai d'abord deux mots à l'écuyer du cardinal;
le reste me regarde, ne vous en inquiétez pas.
-- Soyez prudent, Athos! dit Aramis.
-- Soyez tranquille, répondit Athos, vous le savez, j'ai du sang-
froid.»
Porthos et Aramis allèrent reprendre leur place près du tuyau de
poêle.
Quant à Athos, il sortit sans aucun mystère, alla prendre son
cheval attaché avec ceux de ses deux amis aux tourniquets des
contrevents, convainquit en quatre mots l'écuyer de la nécessité
d'une avant-garde pour le retour, visita avec affectation l'amorce
de ses pistolets, mit l'épée aux dents et suivit, en enfant perdu,
la route qui conduisait au camp.
CHAPITRE XLV
SCÈNE CONJUGALE
Comme l'avait prévu Athos, le cardinal ne tarda point à descendre;
il ouvrit la porte de la chambre où étaient entrés les
mousquetaires, et trouva Porthos faisant une partie de dés
acharnée avec Aramis. D'un coup d'oeil rapide, il fouilla tous les
coins de la salle, et vit qu'un de ses hommes lui manquait.
«Qu'est devenu M. Athos? demanda-t-il.
-- Monseigneur, répondit Porthos, il est parti en éclaireur sur
quelques propos de notre hôte, qui lui ont fait croire que la
route n'était pas sûre.
-- Et vous, qu'avez-vous fait, monsieur Porthos?
-- J'ai gagné cinq pistoles à Aramis.
-- Et maintenant, vous pouvez revenir avec moi?
-- Nous sommes aux ordres de Votre Éminence.
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