«Vous avez raison, et, sur mon âme, je donnerais ma vie pour un
cheveu, dit Athos. Heureusement, c'est après-demain que nous
quittons Paris; nous allons, selon toute probabilité, à La
Rochelle, et une fois partis...
-- Elle vous suivra jusqu'au bout du monde, Athos, si elle vous
reconnaît; laissez donc sa haine s'exercer sur moi seul.
-- Ah! mon cher! que m'importe qu'elle me tue! dit Athos; est-ce
que par hasard vous croyez que je tiens à la vie?
-- Il y a quelque horrible mystère sous tout cela, Athos! cette
femme est l'espion du cardinal, j'en suis sûr!
-- En ce cas, prenez garde à vous. Si le cardinal ne vous a pas
dans une haute admiration pour l'affaire de Londres, il vous a en
grande haine; mais comme, au bout du compte, il ne peut rien vous
reprocher ostensiblement, et qu'il faut que haine se satisfasse,
surtout quand c'est une haine de cardinal, prenez garde à vous! Si
vous sortez, ne sortez pas seul; si vous mangez, prenez vos
précautions: méfiez-vous de tout enfin, même de votre ombre.
-- Heureusement, dit d'Artagnan, qu'il s'agit seulement d'aller
jusqu'à après-demain soir sans encombre, car une fois à l'armée
nous n'aurons plus, je l'espère, que des hommes à craindre.
-- En attendant, dit Athos, je renonce à mes projets de réclusion,
et je vais partout avec vous: il faut que vous retourniez rue des
Fossoyeurs, je vous accompagne.
-- Mais si près que ce soit d'ici, reprit d'Artagnan, je ne puis y
retourner comme cela.
-- C'est juste», dit Athos. Et il tira la sonnette.
Grimaud entra.
Athos lui fit signe d'aller chez d'Artagnan, et d'en rapporter des
habits.
Grimaud répondit par un autre signe qu'il comprenait parfaitement
et partit.
«Ah çà! mais voilà qui ne nous avance pas pour l'équipement, cher
ami, dit Athos; car, si je ne m'abuse, vous avez laissé toute
votre défroque chez Milady, qui n'aura sans doute pas l'attention
de vous la retourner. Heureusement que vous avez le saphir.
-- Le saphir est à vous, mon cher Athos! ne m'avez-vous pas dit
que c'était une bague de famille?
-- Oui, mon père l'acheta deux mille écus, à ce qu'il me dit
autrefois; il faisait partie des cadeaux de noces qu'il fit à ma
mère; et il est magnifique. Ma mère me le donna, et moi, fou que
j'étais, plutôt que de garder cette bague comme une relique
sainte, je la donnai à mon tour à cette misérable.
-- Alors, mon cher, reprenez cette bague, à laquelle je comprends
que vous devez tenir.
-- Moi, reprendre cette bague, après qu'elle a passé par les mains
de l'infâme! jamais: cette bague est souillée, d'Artagnan.
-- Vendez-la donc.
-- Vendre un diamant qui vient de ma mère! je vous avoue que je
regarderais cela comme une profanation.
-- Alors engagez-la, on vous prêtera bien dessus un millier
d'écus. Avec cette somme vous serez au-dessus de vos affaires,
puis, au premier argent qui vous rentrera, vous la dégagerez, et
vous la reprendrez lavée de ses anciennes taches, car elle aura
passé par les mains des usuriers.»
Athos sourit.
«Vous êtes un charmant compagnon, dit-il, mon cher d'Artagnan;
vous relevez par votre éternelle gaieté les pauvres esprits dans
l'affliction. Eh bien, oui, engageons cette bague, mais à une
condition!
-- Laquelle?
-- C'est qu'il y aura cinq cents écus pour vous et cinq cents écus
pour moi.
-- Y songez-vous, Athos? je n'ai pas besoin du quart de cette
somme, moi qui suis dans les gardes, et en vendant ma selle je me
la procurerai. Que me faut-il? Un cheval pour Planchet, voilà
tout. Puis vous oubliez que j'ai une bague aussi.
-- À laquelle vous tenez encore plus, ce me semble, que je ne
tiens, moi, à la mienne; du moins j'ai cru m'en apercevoir.
-- Oui, car dans une circonstance extrême elle peut nous tirer non
seulement de quelque grand embarras mais encore de quelque grand
danger; c'est non seulement un diamant précieux, mais c'est encore
un talisman enchanté.
-- Je ne vous comprends pas, mais je crois à ce que vous me dites.
Revenons donc à ma bague, ou plutôt à la vôtre, vous toucherez la
moitié de la somme qu'on nous donnera sur elle ou je la jette dans
la Seine, et je doute que, comme à Polycrate, quelque poisson soit
assez complaisant pour nous la rapporter.
-- Eh bien, donc, j'accepte!» dit d'Artagnan.
En ce moment Grimaud rentra accompagné de Planchet; celui-ci,
inquiet de son maître et curieux de savoir ce qui lui était
arrivé, avait profité de la circonstance et apportait les habits
lui-même.
D'Artagnan s'habilla, Athos en fit autant: puis quand tous deux
furent prêts à sortir, ce dernier fit à Grimaud le signe d'un
homme qui met en joue; celui-ci décrocha aussitôt son mousqueton
et s'apprêta à accompagner son maître.
Athos et d'Artagnan suivis de leurs valets arrivèrent sans
incident à la rue des Fossoyeurs. Bonacieux était sur la porte, il
regarda d'Artagnan d'un air goguenard.
«Eh, mon cher locataire! dit-il, hâtez-vous donc, vous avez une
belle jeune fille qui vous attend chez vous, et les femmes, vous
le savez, n'aiment pas qu'on les fasse attendre!
-- C'est Ketty!» s'écria d'Artagnan.
Et il s'élança dans l'allée.
Effectivement, sur le carré conduisant à sa chambre, et tapie
contre sa porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante. Dès
qu'elle l'aperçut:
«Vous m'avez promis votre protection, vous m'avez promis de me
sauver de sa colère, dit-elle; souvenez-vous que c'est vous qui
m'avez perdue!
-- Oui, sans doute, dit d'Artagnan, sois tranquille, Ketty. Mais
qu'est-il arrivé après mon départ?
-- Le sais-je? dit Ketty. Aux cris qu'elle a poussés, les laquais
sont accourus; elle était folle de colère; tout ce qu'il existe
d'imprécations elle les a vomies contre vous. Alors j'ai pensé
qu'elle se rappellerait que c'était par ma chambre que vous aviez
pénétré dans la sienne, et qu'alors elle songerait que j'étais
votre complice; j'ai pris le peu d'argent que j'avais, mes hardes
les plus précieuses, et je me suis sauvée.
-- Pauvre enfant! Mais que vais-je faire de toi? Je pars après-
demain.
-- Tout ce que vous voudrez, Monsieur le chevalier, faites-moi
quitter Paris, faites-moi quitter la France.
-- Je ne puis cependant pas t'emmener avec moi au siège de La
Rochelle, dit d'Artagnan.
-- Non; mais vous pouvez me placer en province, chez quelque dame
de votre connaissance: dans votre pays, par exemple.
-- Ah! ma chère amie! dans mon pays les dames n'ont point de
femmes de chambre. Mais, attends, j'ai ton affaire. Planchet, va
me chercher Aramis: qu'il vienne tout de suite. Nous avons quelque
chose de très important à lui dire.
-- Je comprends, dit Athos; mais pourquoi pas Porthos? Il me
semble que sa marquise...
-- La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son
mari, dit d'Artagnan en riant. D'ailleurs Ketty ne voudrait pas
demeurer rue aux Ours, n'est-ce pas, Ketty?
-- Je demeurerai où l'on voudra, dit Ketty, pourvu que je sois
bien cachée et que l'on ne sache pas où je suis.
-- Maintenant, Ketty, que nous allons nous séparer, et par
conséquent que tu n'es plus jalouse de moi...
-- Monsieur le chevalier, de loin ou de près, dit Ketty, je vous
aimerai toujours.»
«Où diable la constance va-t-elle se nicher?» murmura Athos.
«Moi aussi, dit d'Artagnan, moi aussi, je t'aimerai toujours, sois
tranquille. Mais voyons, réponds-moi. Maintenant j'attache une
grande importance à la question que je te fais: n'aurais-tu jamais
entendu parler d'une jeune dame qu'on aurait enlevée pendant une
nuit.
-- Attendez donc... Oh! mon Dieu! monsieur le chevalier, est-ce
que vous aimez encore cette femme?
-- Non, c'est un de mes amis qui l'aime. Tiens, c'est Athos que
voilà.
-- Moi! s'écria Athos avec un accent pareil à celui d'un homme qui
s'aperçoit qu'il va marcher sur une couleuvre.
-- Sans doute, vous! fit d'Artagnan en serrant la main d'Athos.
Vous savez bien l'intérêt que nous prenons tous à cette pauvre
petite Mme Bonacieux. D'ailleurs Ketty ne dira rien: n'est-ce pas,
Ketty? Tu comprends, mon enfant, continua d'Artagnan, c'est la
femme de cet affreux magot que tu as vu sur le pas de la porte en
entrant ici.
-- Oh! mon Dieu! s'écria Ketty, vous me rappelez ma peur; pourvu
qu'il ne m'ait pas reconnue!
-- Comment, reconnue! tu as donc déjà vu cet homme?
-- Il est venu deux fois chez Milady.
-- C'est cela. Vers quelle époque?
-- Mais il y a quinze ou dix-huit jours à peu près.
-- Justement.
-- Et hier soir il est revenu.
-- Hier soir.
-- Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-même.
-- Mon cher Athos, nous sommes enveloppés dans un réseau
d'espions! Et tu crois qu'il t'a reconnue, Ketty?
-- J'ai baissé ma coiffe en l'apercevant, mais peut-être était-il
trop tard.
-- Descendez, Athos, vous dont il se méfie moins que de moi, et
voyez s'il est toujours sur sa porte.»
Athos descendit et remonta bientôt.
«Il est parti, dit-il, et la maison est fermée.
-- Il est allé faire son rapport, et dire que tous les pigeons
sont en ce moment au colombier.
-- Eh bien, mais, envolons-nous, dit Athos, et ne laissons ici que
Planchet pour nous rapporter les nouvelles.
-- Un instant! Et Aramis que nous avons envoyé chercher!
-- C'est juste, dit Athos, attendons Aramis.
En ce moment Aramis entra.
On lui exposa l'affaire, et on lui dit comment il était urgent que
parmi toutes ses hautes connaissances il trouvât une place à
Ketty.
Aramis réfléchit un instant, et dit en rougissant:
«Cela vous rendra-t-il bien réellement service, d'Artagnan?
-- Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.
-- Eh bien, Mme de Bois-Tracy m'a demandé, pour une de ses amies
qui habite la province, je crois, une femme de chambre sûre; et si
vous pouvez, mon cher d'Artagnan, me répondre de mademoiselle...
-- Oh! monsieur, s'écria Ketty, je serai toute dévouée, soyez-en
certain, à la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris.
-- Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux.»
Il se mit à une table et écrivit un petit mot qu'il cacheta avec
une bague, et donna le billet à Ketty.
«Maintenant, mon enfant, dit d'Artagnan, tu sais qu'il ne fait pas
meilleur ici pour nous que pour toi. Ainsi séparons-nous. Nous
nous retrouverons dans des jours meilleurs.
-- Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque
lieu que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant
encore comme je vous aime aujourd'hui.»
«Serment de joueur», dit Athos pendant que d'Artagnan allait
reconduire Ketty sur l'escalier.
Un instant après, les trois jeunes gens se séparèrent en prenant
rendez-vous à quatre heures chez Athos et en laissant Planchet
pour garder la maison.
Aramis rentra chez lui, et Athos et d'Artagnan s'inquiétèrent du
placement du saphir.
Comme l'avait prévu notre Gascon, on trouva facilement trois cents
pistoles sur la bague. De plus, le juif annonça que si on voulait
la lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour
des boucles d'oreilles, il en donnerait jusqu'à cinq cents
pistoles.
Athos et d'Artagnan, avec l'activité de deux soldats et la science
de deux connaisseurs, mirent trois heures à peine à acheter tout
l'équipement du mousquetaire. D'ailleurs Athos était de bonne
composition et grand seigneur jusqu'au bout des ongles. Chaque
fois qu'une chose lui convenait, il payait le prix demandé sans
essayer même d'en rabattre. D'Artagnan voulait bien là-dessus
faire ses observations, mais Athos lui posait la main sur l'épaule
en souriant, et d'Artagnan comprenait que c'était bon pour lui,
petit gentilhomme gascon, de marchander, mais non pour un homme
qui avait les airs d'un prince.
Le mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme du
jais, aux narines de feu, aux jambes fines et élégantes, qui
prenait six ans. Il l'examina et le trouva sans défaut. On le lui
fit mille livres.
Peut-être l'eût-il eu pour moins; mais tandis que d'Artagnan
discutait sur le prix avec le maquignon, Athos comptait les cent
pistoles sur la table.
Grimaud eut un cheval picard, trapu et fort, qui coûta trois cents
livres.
Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud
achetées, il ne restait plus un sou des cent cinquante pistoles
d'Athos. D'Artagnan offrit à son ami de mordre une bouchée dans la
part qui lui revenait, quitte à lui rendre plus tard ce qu'il lui
aurait emprunté.
Mais Athos, pour toute réponse, se contenta de hausser les
épaules.
«Combien le juif donnait-il du saphir pour l'avoir en toute
propriété? demanda Athos.
-- Cinq cents pistoles.
-- C'est-à-dire, deux cents pistoles de plus; cent pistoles pour
vous, cent pistoles pour moi. Mais c'est une véritable fortune,
cela, mon ami, retournez chez le juif.
-- Comment, vous voulez...
-- Cette bague, décidément, me rappellerait de trop tristes
souvenirs; puis nous n'aurons jamais trois cents pistoles à lui
rendre, de sorte que nous perdrions deux mille livres à ce marché.
Allez lui dire que la bague est à lui, d'Artagnan, et revenez avec
les deux cents pistoles.
-- Réfléchissez, Athos.
-- L'argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut
savoir faire des sacrifices. Allez, d'Artagnan, allez; Grimaud
vous accompagnera avec son mousqueton.»
Une demi-heure après, d'Artagnan revint avec les deux mille livres
et sans qu'il lui fût arrivé aucun accident.
Ce fut ainsi qu'Athos trouva dans son ménage des ressources
auxquelles il ne s'attendait pas.
CHAPITRE XXXIX
UNE VISION
À quatre heures, les quatre amis étaient donc réunis chez Athos.
Leurs préoccupations sur l'équipement avaient tout à fait disparu,
et chaque visage ne conservait plus l'expression que de ses
propres et secrètes inquiétudes; car derrière tout bonheur présent
est cachée une crainte à venir.
Tout à coup Planchet entra apportant deux lettres à l'adresse de
d'Artagnan.
L'une était un petit billet gentiment plié en long avec un joli
cachet de cire verte sur lequel était empreinte une colombe
rapportant un rameau vert.
L'autre était une grande épître carrée et resplendissante des
armes terribles de Son Éminence le cardinal-duc.
À la vue de la petite lettre, le coeur de d'Artagnan bondit, car
il avait cru reconnaître l'écriture; et quoiqu'il n'eût vu cette
écriture qu'une fois, la mémoire en était restée au plus profond
de son coeur.
Il prit donc la petite épître et la décacheta vivement.
«Promenez-vous, lui disait-on, mercredi prochain, de six heures à
sept heures du soir, sur la route de Chaillot, et regardez avec
soin dans les carrosses qui passeront, mais si vous tenez à votre
vie et à celle des gens qui vous aiment, ne dites pas un mot, ne
faites pas un mouvement qui puisse faire croire que vous avez
reconnu celle qui s'expose à tout pour vous apercevoir un
instant.»
Pas de signature.
«C'est un piège, dit Athos, n'y allez pas, d'Artagnan.
-- Cependant, dit d'Artagnan, il me semble bien reconnaître
l'écriture.
-- Elle est peut-être contrefaite, reprit Athos; à six ou sept
heures, dans ce temps-ci, la route de Chaillot est tout à fait
déserte: autant que vous alliez vous promener dans la forêt de
Bondy.
-- Mais si nous y allions tous! dit d'Artagnan; que diable! on ne
nous dévorera point tous les quatre; plus, quatre laquais; plus,
les chevaux; plus, les armes.
-- Puis ce sera une occasion de montrer nos équipages, dit
Porthos.
-- Mais si c'est une femme qui écrit, dit Aramis, et que cette
femme désire ne pas être vue, songez que vous la compromettez,
d'Artagnan: ce qui est mal de la part d'un gentilhomme.
-- Nous resterons en arrière, dit Porthos, et lui seul s'avancera.
-- Oui, mais un coup de pistolet est bientôt tiré d'un carrosse
qui marche au galop.
-- Bah! dit d'Artagnan, on me manquera. Nous rejoindrons alors le
carrosse, et nous exterminerons ceux qui se trouvent dedans. Ce
sera toujours autant d'ennemis de moins.
-- Il a raison, dit Porthos; bataille; il faut bien essayer nos
armes d'ailleurs.
-- Bah! donnons-nous ce plaisir, dit Aramis de son air doux et
nonchalant.
-- Comme vous voudrez, dit Athos.
-- Messieurs, dit d'Artagnan, il est quatre heures et demie, et
nous avons le temps à peine d'être à six heures sur la route de
Chaillot.
-- Puis, si nous sortions trop tard, dit Porthos, on ne nous
verrait pas, ce qui serait dommage. Allons donc nous apprêter,
messieurs.
-- Mais cette seconde lettre, dit Athos, vous l'oubliez; il me
semble que le cachet indique cependant qu'elle mérite bien d'être
ouverte: quant à moi, je vous déclare, mon cher d'Artagnan, que je
m'en soucie bien plus que du petit brimborion que vous venez tout
doucement de glisser sur votre coeur.»
D'Artagnan rougit.
«Eh bien, dit le jeune homme, voyons, messieurs, ce que me veut
Son Éminence.»
Et d'Artagnan décacheta la lettre et lut:
«M. d'Artagnan, garde du roi, compagnie des Essarts, est attendu
au Palais-Cardinal ce soir à huit heures.
«La Houdinière,
«Capitaine des gardes.»
«Diable! dit Athos, voici un rendez-vous bien autrement inquiétant
que l'autre.
-- J'irai au second en sortant du premier, dit d'Artagnan: l'un
est pour sept heures, l'autre pour huit; il y aura temps pour
tout.
-- Hum! je n'irais pas, dit Aramis: un galant chevalier ne peut
manquer à un rendez-vous donné par une dame; mais un gentilhomme
prudent peut s'excuser de ne pas se rendre chez Son Éminence,
surtout lorsqu'il a quelque raison de croire que ce n'est pas pour
y recevoir des compliments.
-- Je suis de l'avis d'Aramis, dit Porthos.
-- Messieurs, répondit d'Artagnan, j'ai déjà reçu par M. de Cavois
pareille invitation de Son Éminence, je l'ai négligée, et le
lendemain il m'est arrivé un grand malheur! Constance a disparu;
quelque chose qui puisse advenir, j'irai.
-- Si c'est un parti pris, dit Athos, faites.
-- Mais la Bastille? dit Aramis.
-- Bah! vous m'en tirerez, reprit d'Artagnan.
-- Sans doute, reprirent Aramis et Porthos avec un aplomb
admirable et comme si c'était la chose la plus simple, sans doute
nous vous en tirerons; mais, en attendant, comme nous devons
partir après-demain, vous feriez mieux de ne pas risquer cette
Bastille.
-- Faisons mieux, dit Athos, ne le quittons pas de la soirée,
attendons-le chacun à une porte du palais avec trois mousquetaires
derrière nous; si nous voyons sortir quelque voiture à portière
fermée et à demi suspecte, nous tomberons dessus. Il y a longtemps
que nous n'avons eu maille à partir avec les gardes de M. le
cardinal, et M. de Tréville doit nous croire morts.
-- Décidément, Athos, dit Aramis, vous étiez fait pour être
général d'armée; que dites-vous du plan, messieurs?
-- Admirable! répétèrent en choeur les jeunes gens.
-- Eh bien, dit Porthos, je cours à l'hôtel, je préviens nos
camarades de se tenir prêts pour huit heures, le rendez-vous sera
sur la place du Palais-Cardinal; vous, pendant ce temps, faites
seller les chevaux par les laquais.
-- Mais moi, je n'ai pas de cheval, dit d'Artagnan; mais je vais
en faire prendre un chez M. de Tréville.
-- C'est inutile, dit Aramis, vous prendrez un des miens.
-- Combien en avez-vous donc? demanda d'Artagnan.
-- Trois, répondit en souriant Aramis.
-- Mon cher! dit Athos, vous êtes certainement le poète le mieux
monté de France et de Navarre.
-- Écoutez, mon cher Aramis, vous ne saurez que faire de trois
chevaux, n'est-ce pas? je ne comprends pas même que vous ayez
acheté trois chevaux.
-- Aussi, je n'en ai acheté que deux, dit Aramis.
-- Le troisième vous est donc tombé du ciel?
-- Non, le troisième m'a été amené ce matin même par un domestique
sans livrée qui n'a pas voulu me dire à qui il appartenait et qui
m'a affirmé avoir reçu l'ordre de son maître...
-- Ou de sa maîtresse, interrompit d'Artagnan.
-- La chose n'y fait rien, dit Aramis en rougissant... et qui m'a
affirmé, dis-je, avoir reçu l'ordre de sa maîtresse de mettre ce
cheval dans mon écurie sans me dire de quelle part il venait.
-- Il n'y a qu'aux poètes que ces choses-là arrivent, reprit
gravement Athos.
-- Eh bien, en ce cas, faisons mieux, dit d'Artagnan; lequel des
deux chevaux monterez-vous: celui que vous avez acheté, ou celui
qu'on vous a donné?
-- Celui que l'on m'a donné sans contredit; vous comprenez,
d'Artagnan, que je ne puis faire cette injure...
-- Au donateur inconnu, reprit d'Artagnan.
-- Ou à la donatrice mystérieuse, dit Athos.
-- Celui que vous avez acheté vous devient donc inutile?
-- À peu près.
-- Et vous l'avez choisi vous-même?
-- Et avec le plus grand soin; la sûreté du cavalier, vous le
savez, dépend presque toujours de son cheval!
-- Eh bien, cédez-le-moi pour le prix qu'il vous a coûté!
-- J'allais vous l'offrir, mon cher d'Artagnan, en vous donnant
tout le temps qui vous sera nécessaire pour me rendre cette
bagatelle.
-- Et combien vous coûte-t-il?
-- Huit cents livres.
-- Voici quarante doubles pistoles, mon cher ami, dit d'Artagnan
en tirant la somme de sa poche; je sais que c'est la monnaie avec
laquelle on vous paie vos poèmes.
-- Vous êtes donc en fonds? dit Aramis.
-- Riche, richissime, mon cher!»
Et d'Artagnan fit sonner dans sa poche le reste de ses pistoles.
«Envoyez votre selle à l'Hôtel des Mousquetaires, et l'on vous
amènera votre cheval ici avec les nôtres.
-- Très bien; mais il est bientôt cinq heures, hâtons-nous.»
Un quart d'heure après, Porthos apparut à un bout de la rue Férou
sur un genet magnifique; Mousqueton le suivait sur un cheval
d'Auvergne, petit, mais solide. Porthos resplendissait de joie et
d'orgueil.
En même temps Aramis apparut à l'autre bout de la rue monté sur un
superbe coursier anglais; Bazin le suivait sur un cheval rouan,
tenant en laisse un vigoureux mecklembourgeois: c'était la monture
de d'Artagnan.
Les deux mousquetaires se rencontrèrent à la porte: Athos et
d'Artagnan les regardaient par la fenêtre.
«Diable! dit Aramis, vous avez là un superbe cheval, mon cher
Porthos.
-- Oui, répondit Porthos; c'est celui qu'on devait m'envoyer tout
d'abord: une mauvaise plaisanterie du mari lui a substitué
l'autre; mais le mari a été puni depuis et j'ai obtenu toute
satisfaction.»
Planchet et Grimaud parurent alors à leur tour, tenant en main les
montures de leurs maîtres; d'Artagnan et Athos descendirent, se
mirent en selle près de leurs compagnons, et tous quatre se mirent
en marche: Athos sur le cheval qu'il devait à sa femme, Aramis sur
le cheval qu'il devait à sa maîtresse, Porthos sur le cheval qu'il
devait à sa procureuse, et d'Artagnan sur le cheval qu'il devait à
sa bonne fortune, la meilleure maîtresse qui soit.
Les valets suivirent.
Comme l'avait pensé Porthos, la cavalcade fit bon effet; et si
Mme Coquenard s'était trouvée sur le chemin de Porthos et eût pu
voir quel grand air il avait sur son beau genet d'Espagne, elle
n'aurait pas regretté la saignée qu'elle avait faite au coffre-
fort de son mari.
Près du Louvre les quatre amis rencontrèrent M. de Tréville qui
revenait de Saint-Germain; il les arrêta pour leur faire
compliment sur leur équipage, ce qui en un instant amena autour
d'eux quelques centaines de badauds.
D'Artagnan profita de la circonstance pour parler à M. de Tréville
de la lettre au grand cachet rouge et aux armes ducales; il est
bien entendu que de l'autre il n'en souffla point mot.
M. de Tréville approuva la résolution qu'il avait prise, et
l'assura que, si le lendemain il n'avait pas reparu, il saurait
bien le retrouver, lui, partout où il serait.
En ce moment, l'horloge de la Samaritaine sonna six heures; les
quatre amis s'excusèrent sur un rendez-vous, et prirent congé de
M. de Tréville.
Un temps de galop les conduisit sur la route de Chaillot; le jour
commençait à baisser, les voitures passaient et repassaient;
d'Artagnan, gardé à quelques pas par ses amis, plongeait ses
regards jusqu'au fond des carrosses, et n'y apercevait aucune
figure de connaissance.
Enfin, après un quart d'heure d'attente et comme le crépuscule
tombait tout à fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop
par la route de Sèvres; un pressentiment dit d'avance à d'Artagnan
que cette voiture renfermait la personne qui lui avait donné
rendez-vous: le jeune homme fut tout étonné lui-même de sentir son
coeur battre si violemment. Presque aussitôt une tête de femme
sortit par la portière, deux doigts sur la bouche, comme pour
recommander le silence, ou comme pour envoyer un baiser;
d'Artagnan poussa un léger cri de joie, cette femme, ou plutôt
cette apparition, car la voiture était passée avec la rapidité
d'une vision, était Mme Bonacieux.
Par un mouvement involontaire, et malgré la recommandation faite,
d'Artagnan lança son cheval au galop et en quelques bonds
rejoignit la voiture; mais la glace de la portière était
hermétiquement fermée: la vision avait disparu.
D'Artagnan se rappela alors cette recommandation: «Si vous tenez à
votre vie et à celle des personnes qui vous aiment, demeurez
immobile et comme si vous n'aviez rien vu.»
Il s'arrêta donc, tremblant non pour lui, mais pour la pauvre
femme qui évidemment s'était exposée à un grand péril en lui
donnant ce rendez-vous.
La voiture continua sa route toujours marchant à fond de train,
s'enfonça dans Paris et disparut.
D'Artagnan était resté interdit à la même place et ne sachant que
penser. Si c'était Mme Bonacieux et si elle revenait à Paris,
pourquoi ce rendez-vous fugitif, pourquoi ce simple échange d'un
coup d'oeil, pourquoi ce baiser perdu? Si d'un autre côté ce
n'était pas elle, ce qui était encore bien possible, car le peu de
jour qui restait rendait une erreur facile, si ce n'était pas
elle, ne serait-ce pas le commencement d'un coup de main monté
contre lui avec l'appât de cette femme pour laquelle on
connaissait son amour?
Les trois compagnons se rapprochèrent de lui. Tous trois avaient
parfaitement vu une tête de femme apparaître à la portière, mais
aucun d'eux, excepté Athos, ne connaissait Mme Bonacieux. L'avis
d'Athos, au reste, fut que c'était bien elle; mais moins préoccupé
que d'Artagnan de ce joli visage, il avait cru voir une seconde
tête, une tête d'homme au fond de la voiture.
«S'il en est ainsi, dit d'Artagnan, ils la transportent sans doute
d'une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de
cette pauvre créature, et comment la rejoindrai-je jamais?
-- Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les
seuls qu'on ne soit pas exposé à rencontrer sur la terre. Vous en
savez quelque chose ainsi que moi, n'est-ce pas? Or, si votre
maîtresse n'est pas morte, si c'est elle que nous venons de voir,
vous la retrouverez un jour ou l'autre. Et peut-être, mon Dieu,
ajouta-t-il avec un accent misanthropique qui lui était propre,
peut être plus tôt que vous ne voudrez.»
Sept heures et demie sonnèrent, la voiture était en retard d'une
vingtaine de minutes sur le rendez-vous donné. Les amis de
d'Artagnan lui rappelèrent qu'il avait une visite à faire, tout en
lui faisant observer qu'il était encore temps de s'en dédire.
Mais d'Artagnan était à la fois entêté et curieux. Il avait mis
dans sa tête qu'il irait au Palais-Cardinal, et qu'il saurait ce
que voulait lui dire Son Éminence. Rien ne put le faire changer de
résolution.
On arriva rue Saint-Honoré, et place du Palais-Cardinal on trouva
les douze mousquetaires convoqués qui se promenaient en attendant
leurs camarades. Là seulement, on leur expliqua ce dont il était
question.
D'Artagnan était fort connu dans l'honorable corps des
mousquetaires du roi, où l'on savait qu'il prendrait un jour sa
place; on le regardait donc d'avance comme un camarade. Il résulta
de ces antécédents que chacun accepta de grand coeur la mission
pour laquelle il était convié; d'ailleurs il s'agissait, selon
toute probabilité, de jouer un mauvais tour à M. le cardinal et à
ses gens, et pour de pareilles expéditions, ces dignes
gentilshommes étaient toujours prêts.
Athos les partagea donc en trois groupes, prit le commandement de
l'un, donna le second à Aramis et le troisième à Porthos, puis
chaque groupe alla s'embusquer en face d'une sortie.
D'Artagnan, de son côté, entra bravement par la porte principale.
Quoiqu'il se sentît vigoureusement appuyé, le jeune homme n'était
pas sans inquiétude en montant pas à pas le grand escalier. Sa
conduite avec Milady ressemblait tant soit peu à une trahison, et
il se doutait des relations politiques qui existaient entre cette
femme et le cardinal; de plus, de Wardes, qu'il avait si mal
accommodé, était des fidèles de Son Éminence, et d'Artagnan savait
que si Son Éminence était terrible à ses ennemis, elle était fort
attachée à ses amis.
«Si de Wardes a raconté toute notre affaire au cardinal, ce qui
n'est pas douteux, et s'il m'a reconnu, ce qui est probable, je
dois me regarder à peu près comme un homme condamné, disait
d'Artagnan en secouant la tête. Mais pourquoi a-t-il attendu
jusqu'aujourd'hui? C'est tout simple, Milady aura porté plainte
contre moi avec cette hypocrite douleur qui la rend si
intéressante, et ce dernier crime aura fait déborder le vase.
«Heureusement, ajouta-t-il, mes bons amis sont en bas, et ils ne
me laisseront pas emmener sans me défendre. Cependant la compagnie
des mousquetaires de M. de Tréville ne peut pas faire à elle seule
la guerre au cardinal, qui dispose des forces de toute la France,
et devant lequel la reine est sans pouvoir et le roi sans volonté.
D'Artagnan, mon ami, tu es brave, tu as d'excellentes qualités,
mais les femmes te perdront!»
Il en était à cette triste conclusion lorsqu'il entra dans
l'antichambre. Il remit sa lettre à l'huissier de service qui le
fit passer dans la salle d'attente et s'enfonça dans l'intérieur
du palais.
Dans cette salle d'attente étaient cinq ou six gardes de M. le
cardinal, qui, reconnaissant d'Artagnan et sachant que c'était lui
qui avait blessé Jussac, le regardèrent en souriant d'un singulier
sourire.
Ce sourire parut à d'Artagnan d'un mauvais augure; seulement,
comme notre Gascon n'était pas facile à intimider, ou que plutôt,
grâce à un grand orgueil naturel aux gens de son pays, il ne
laissait pas voir facilement ce qui se passait dans son âme, quand
ce qui s'y passait ressemblait à de la crainte, il se campa
fièrement devant MM. les gardes et attendit la main sur la hanche,
dans une attitude qui ne manquait pas de majesté.
L'huissier rentra et fit signe à d'Artagnan de le suivre. Il
sembla au jeune homme que les gardes, en le regardant s'éloigner,
chuchotaient entre eux.
Il suivit un corridor, traversa un grand salon, entra dans une
bibliothèque, et se trouva en face d'un homme assis devant un
bureau et qui écrivait.
L'huissier l'introduisit et se retira sans dire une parole.
D'Artagnan crut d'abord qu'il avait affaire à quelque juge
examinant son dossier, mais il s'aperçut que l'homme de bureau
écrivait ou plutôt corrigeait des lignes d'inégales longueurs, en
scandant des mots sur ses doigts; il vit qu'il était en face d'un
poète. Au bout d'un instant, le poète ferma son manuscrit sur la
couverture duquel était écrit: -Mirame-, tragédie en cinq actes,
et leva la tête.
D'Artagnan reconnut le cardinal.
CHAPITRE XL
LE CARDINAL
Le cardinal appuya son coude sur son manuscrit, sa joue sur sa
main, et regarda un instant le jeune homme. Nul n'avait l'oeil
plus profondément scrutateur que le cardinal de Richelieu, et
d'Artagnan sentit ce regard courir par ses veines comme une
fièvre.
Cependant il fit bonne contenance, tenant son feutre à la main, et
attendant le bon plaisir de Son Éminence, sans trop d'orgueil,
mais aussi sans trop d'humilité.
«Monsieur, lui dit le cardinal, êtes-vous un d'Artagnan du Béarn?
-- Oui, Monseigneur, répondit le jeune homme.
-- Il y a plusieurs branches de d'Artagnan à Tarbes et dans les
environs, dit le cardinal, à laquelle appartenez-vous?
-- Je suis le fils de celui qui a fait les guerres de religion
avec le grand roi Henri, père de Sa Gracieuse Majesté.
-- C'est bien cela. C'est vous qui êtes parti, il y a sept à huit
mois à peu près, de votre pays, pour venir chercher fortune dans
la capitale?
-- Oui, Monseigneur.
-- Vous êtes venu par Meung, où il vous est arrivé quelque chose,
je ne sais plus trop quoi, mais enfin quelque chose.
Monseigneur, dit d'Artagnan, voici ce qui m'est arrivé...
-- Inutile, inutile, reprit le cardinal avec un sourire qui
indiquait qu'il connaissait l'histoire aussi bien que celui qui
voulait la lui raconter; vous étiez recommandé à M. de Tréville,
n'est-ce pas?
-- Oui, Monseigneur; mais justement, dans cette malheureuse
affaire de Meung...
-- La lettre avait été perdue, reprit l'Éminence; oui, je sais
cela; mais M. de Tréville est un habile physionomiste qui connaît
les hommes à la première vue, et il vous a placé dans la compagnie
de son beau-frère, M. des Essarts, en vous laissant espérer qu'un
jour ou l'autre vous entreriez dans les mousquetaires.
-- Monseigneur est parfaitement renseigné, dit d'Artagnan.
Depuis ce temps-là, il vous est arrivé bien des choses: vous vous
êtes promené derrière les Chartreux, un jour qu'il eût mieux valu
que vous fussiez ailleurs; puis, vous avez fait avec vos amis un
voyage aux eaux de Forges; eux se sont arrêtés en route; mais
vous, vous avez continué votre chemin. C'est tout simple, vous
aviez des affaires en Angleterre.
-- Monseigneur, dit d'Artagnan tout interdit, j'allais...
-- À la chasse, à Windsor, ou ailleurs, cela ne regarde personne.
Je sais cela, moi, parce que mon état est de tout savoir. À votre
retour, vous avez été reçu par une auguste personne, et je vois
avec plaisir que vous avez conservé le souvenir qu'elle vous a
donné.»
-- D'Artagnan porta la main au diamant qu'il tenait de la reine,
et en tourna vivement le chaton en dedans; mais il était trop
tard.
«Le lendemain de ce jour vous avez reçu la visite de Cavois,
reprit le cardinal; il allait vous prier de passer au palais;
cette visite vous ne la lui avez pas rendue, et vous avez eu tort.
-- Monseigneur, je craignais d'avoir encouru la disgrâce de Votre
Éminence.
-- Eh! pourquoi cela, monsieur? pour avoir suivi les ordres de vos
supérieurs avec plus d'intelligence et de courage que ne l'eût
fait un autre, encourir ma disgrâce quand vous méritiez des
éloges! Ce sont les gens qui n'obéissent pas que je punis, et non
pas ceux qui, comme vous, obéissent... trop bien... Et, la preuve,
rappelez-vous la date du jour où je vous avais fait dire de me
venir voir, et cherchez dans votre mémoire ce qui est arrivé le
soir même.»
C'était le soir même qu'avait eu lieu l'enlèvement de
Mme Bonacieux. D'Artagnan frissonna; et il se rappela qu'une demi-
heure auparavant la pauvre femme était passée près de lui, sans
doute encore emportée par la même puissance qui l'avait fait
disparaître.
«Enfin, continua le cardinal, comme je n'entendais pas parler de
vous depuis quelque temps, j'ai voulu savoir ce que vous faisiez.
D'ailleurs, vous me devez bien quelque remerciement: vous avez
remarqué vous-même combien vous avez été ménagé dans toutes les
circonstances.
D'Artagnan s'inclina avec respect.
«Cela, continua le cardinal, partait non seulement d'un sentiment
d'équité naturelle, mais encore d'un plan que je m'étais tracé à
votre égard.
D'Artagnan était de plus en plus étonné.
«Je voulais vous exposer ce plan le jour où vous reçûtes ma
première invitation; mais vous n'êtes pas venu. Heureusement, rien
n'est perdu pour ce retard, et aujourd'hui vous allez l'entendre.
Asseyez-vous là, devant moi, monsieur d'Artagnan: vous êtes assez
bon gentilhomme pour ne pas écouter debout.»
Et le cardinal indiqua du doigt une chaise au jeune homme, qui
était si étonné de ce qui se passait, que, pour obéir, il attendit
un second signe de son interlocuteur.
«Vous êtes brave, monsieur d'Artagnan, continua l'Éminence; vous
êtes prudent, ce qui vaut mieux. J'aime les hommes de tête et de
coeur, moi; ne vous effrayez pas, dit-il en souriant, par les
hommes de coeur, j'entends les hommes de courage; mais, tout jeune
que vous êtes, et à peine entrant dans le monde, vous avez des
ennemis puissants: si vous n'y prenez garde, ils vous perdront!
-- Hélas! Monseigneur, répondit le jeune homme, ils le feront bien
facilement, sans doute; car ils sont forts et bien appuyés, tandis
que moi je suis seul!
-- Oui, c'est vrai; mais, tout seul que vous êtes, vous avez déjà
fait beaucoup, et vous ferez encore plus, je n'en doute pas.
Cependant, vous avez, je le crois, besoin d'être guidé dans
l'aventureuse carrière que vous avez entreprise; car, si je ne me
trompe, vous êtes venu à Paris avec l'ambitieuse idée de faire
fortune.
-- Je suis dans l'âge des folles espérances, Monseigneur, dit
d'Artagnan.
-- Il n'y a de folles espérances que pour les sots, monsieur, et
vous êtes homme d'esprit. Voyons, que diriez-vous d'une enseigne
dans mes gardes, et d'une compagnie après la campagne?
-- Ah! Monseigneur!
-- Vous acceptez, n'est-ce pas?
-- Monseigneur, reprit d'Artagnan d'un air embarrassé.
-- Comment, vous refusez? s'écria le cardinal avec étonnement.
-- Je suis dans les gardes de Sa Majesté, Monseigneur, et je n'ai
point de raisons d'être mécontent.
-- Mais il me semble, dit l'Éminence, que mes gardes, à moi, sont
aussi les gardes de Sa Majesté, et que, pourvu qu'on serve dans un
corps français, on sert le roi.
-- Monseigneur, Votre Éminence a mal compris mes paroles.
-- Vous voulez un prétexte, n'est-ce pas? Je comprends. Eh bien,
ce prétexte, vous l'avez. L'avancement, la campagne qui s'ouvre,
l'occasion que je vous offre, voilà pour le monde; pour vous, le
besoin de protections sûres; car il est bon que vous sachiez,
monsieur d'Artagnan, que j'ai reçu des plaintes graves contre
vous, vous ne consacrez pas exclusivement vos jours et vos nuits
au service du roi.»
D'Artagnan rougit.
«Au reste, continua le cardinal en posant la main sur une liasse
de papiers, j'ai là tout un dossier qui vous concerne; mais avant
de le lire, j'ai voulu causer avec vous. Je vous sais homme
de résolution et vos services bien dirigés, au lieu de vous mener
à mal pourraient vous rapporter beaucoup. Allons, réfléchissez, et
décidez-vous.
-- Votre bonté me confond, Monseigneur, répondit d'Artagnan, et je
reconnais dans Votre Éminence une grandeur d'âme qui me fait petit
comme un ver de terre; mais enfin, puisque Monseigneur me permet
de lui parler franchement...»
D'Artagnan s'arrêta.
«Oui, parlez.
-- Eh bien, je dirai à Votre Éminence que tous mes amis sont aux
mousquetaires et aux gardes du roi, et que mes ennemis, par une
fatalité inconcevable, sont à Votre Éminence; je serais donc mal
venu ici et mal regardé là-bas, si j'acceptais ce que m'offre
Monseigneur.
-- Auriez-vous déjà cette orgueilleuse idée que je ne vous offre
pas ce que vous valez, monsieur? dit le cardinal avec un sourire
de dédain.
-- Monseigneur, Votre Éminence est cent fois trop bonne pour moi,
et au contraire je pense n'avoir point encore fait assez pour être
digne de ses bontés. Le siège de La Rochelle va s'ouvrir,
Monseigneur; je servirai sous les yeux de Votre Éminence, et si
j'ai le bonheur de me conduire à ce siège de telle façon que je
mérite d'attirer ses regards, eh bien, après j'aurai au moins
derrière moi quelque action d'éclat pour justifier la protection
dont elle voudra bien m'honorer. Toute chose doit se faire à son
temps, Monseigneur; peut-être plus tard aurai-je le droit de me
donner, à cette heure j'aurais l'air de me vendre.
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