d'Artagnan.
Athos avait une grande influence sur le jeune homme: les conseils
de son ami joints aux cris de son propre coeur l'avaient
déterminé, maintenant que son orgueil était sauvé et sa vengeance
satisfaite, à ne plus revoir Milady. Pour toute réponse il prit
donc une plume et écrivit la lettre suivante:
«Ne comptez pas sur moi, madame, pour le prochain rendez-vous:
depuis ma convalescence j'ai tant d'occupations de ce genre qu'il
m'a fallu y mettre un certain ordre. Quand votre tour viendra,
j'aurai l'honneur de vous en faire part.
«Je vous baise les mains.
«Comte de Wardes.»
Du saphir pas un mot: le Gascon voulait-il garder une arme contre
Milady? ou bien, soyons franc, ne conservait-il pas ce saphir
comme une dernière ressource pour l'équipement?
On aurait tort au reste de juger les actions d'une époque au point
de vue d'une autre époque. Ce qui aujourd'hui serait regardé comme
une honte pour un galant homme était dans ce temps une chose toute
simple et toute naturelle, et les cadets des meilleures familles
se faisaient en général entretenir par leurs maîtresses.
D'Artagnan passa sa lettre tout ouverte à Ketty, qui la lut
d'abord sans la comprendre et qui faillit devenir folle de joie en
la relisant une seconde fois.
Ketty ne pouvait croire à ce bonheur: d'Artagnan fut forcé de lui
renouveler de vive voix les assurances que la lettre lui donnait
par écrit; et quel que fût, avec le caractère emporté de Milady,
le danger que courût la pauvre enfant à remettre ce billet à sa
maîtresse, elle n'en revint pas moins place Royale de toute la
vitesse de ses jambes.
Le coeur de la meilleure femme est impitoyable pour les douleurs
d'une rivale.
Milady ouvrit la lettre avec un empressement égal à celui que
Ketty avait mis à l'apporter, mais au premier mot qu'elle lut,
elle devint livide; puis elle froissa le papier; puis elle se
retourna avec un éclair dans les yeux du côté de Ketty.
«Qu'est-ce que cette lettre? dit-elle.
-- Mais c'est la réponse à celle de madame, répondit Ketty toute
tremblante.
-- Impossible! s'écria Milady; impossible qu'un gentilhomme ait
écrit à une femme une pareille lettre!»
Puis tout à coup tressaillant:
«Mon Dieu! dit-elle, saurait-il...» Et elle s'arrêta.
Ses dents grinçaient, elle était couleur de cendre: elle voulut
faire un pas vers la fenêtre pour aller chercher de l'air; mais
elle ne put qu'étendre les bras, les jambes lui manquèrent, et
elle tomba sur un fauteuil.
Ketty crut qu'elle se trouvait mal et se précipita pour ouvrir son
corsage. Mais Milady se releva vivement:
«Que me voulez-vous? dit-elle, et pourquoi portez-vous la main sur
moi?
-- J'ai pensé que madame se trouvait mal et j'ai voulu lui porter
secours, répondit la suivante tout épouvantée de l'expression
terrible qu'avait prise la figure de sa maîtresse.
-- Me trouver mal, moi? moi? me prenez-vous pour une femmelette?
Quand on m'insulte, je ne me trouve pas mal, je me venge,
entendez-vous!»
Et de la main elle fit signe à Ketty de sortir.
CHAPITRE XXXVI
RÊVE DE VENGEANCE
Le soir Milady donna l'ordre d'introduire M. d'Artagnan aussitôt
qu'il viendrait, selon son habitude. Mais il ne vint pas.
Le lendemain Ketty vint voir de nouveau le jeune homme et lui
raconta tout ce qui s'était passé la veille: d'Artagnan sourit;
cette jalouse colère de Milady, c'était sa vengeance.
Le soir Milady fut plus impatiente encore que la veille, elle
renouvela l'ordre relatif au Gascon; mais comme la veille elle
l'attendit inutilement.
Le lendemain Ketty se présenta chez d'Artagnan, non plus joyeuse
et alerte comme les deux jours précédents, mais au contraire
triste à mourir.
D'Artagnan demanda à la pauvre fille ce qu'elle avait; mais celle-
ci, pour toute réponse, tira une lettre de sa poche et la lui
remit.
Cette lettre était de l'écriture de Milady: seulement cette fois
elle était bien à l'adresse de d'Artagnan et non à celle de
M. de Wardes.
Il l'ouvrit et lut ce qui suit:
«Cher monsieur d'Artagnan, c'est mal de négliger ainsi ses amis,
surtout au moment où l'on va les quitter pour si longtemps. Mon
beau-frère et moi nous avons attendu hier et avant-hier
inutilement. En sera-t-il de même ce soir?
«Votre bien reconnaissante,
«Lady Clarick.»
«C'est tout simple, dit d'Artagnan, et je m'attendais à cette
lettre. Mon crédit hausse de la baisse du comte de Wardes.
-- Est-ce que vous irez? demanda Ketty.
-- Écoute, ma chère enfant, dit le Gascon, qui cherchait à
s'excuser à ses propres yeux de manquer à la promesse qu'il avait
faite à Athos, tu comprends qu'il serait impolitique de ne pas se
rendre à une invitation si positive. Milady, en ne me voyant pas
revenir, ne comprendrait rien à l'interruption de mes visites,
elle pourrait se douter de quelque chose, et qui peut dire
jusqu'où irait la vengeance d'une femme de cette trempe?
-- Oh! mon Dieu! dit Ketty, vous savez présenter les choses de
façon que vous avez toujours raison. Mais vous allez encore lui
faire la cour; et si cette fois vous alliez lui plaire sous votre
véritable nom et votre vrai visage, ce serait bien pis que la
première fois!»
L'instinct faisait deviner à la pauvre fille une partie de ce qui
allait arriver.
D'Artagnan la rassura du mieux qu'il put et lui promit de rester
insensible aux séductions de Milady.
Il lui fit répondre qu'il était on ne peut plus reconnaissant de
ses bontés et qu'il se rendrait à ses ordres; mais il n'osa lui
écrire de peur de ne pouvoir, à des yeux aussi exercés que ceux de
Milady, déguiser suffisamment son écriture.
À neuf heures sonnant, d'Artagnan était place Royale. Il était
évident que les domestiques qui attendaient dans l'antichambre
étaient prévenus, car aussitôt que d'Artagnan parut, avant même
qu'il eût demandé si Milady était visible, un d'eux courut
l'annoncer.
«Faites entrer», dit Milady d'une voix brève, mais si perçante que
d'Artagnan l'entendit de l'antichambre.
On l'introduisit.
«Je n'y suis pour personne, dit Milady; entendez-vous, pour
personne.»
Le laquais sortit.
D'Artagnan jeta un regard curieux sur Milady: elle était pâle et
avait les yeux fatigués, soit par les larmes, soit par l'insomnie.
On avait avec intention diminué le nombre habituel des lumières,
et cependant la jeune femme ne pouvait arriver à cacher les traces
de la fièvre qui l'avait dévorée depuis deux jours.
D'Artagnan s'approcha d'elle avec sa galanterie ordinaire; elle
fit alors un effort suprême pour le recevoir, mais jamais
physionomie plus bouleversée ne démentit sourire plus aimable.
Aux questions que d'Artagnan lui fit sur sa santé:
«Mauvaise, répondit-elle, très mauvaise.
-- Mais alors, dit d'Artagnan, je suis indiscret, vous avez besoin
de repos sans doute et je vais me retirer.
-- Non pas, dit Milady; au contraire, restez, monsieur d'Artagnan,
votre aimable compagnie me distraira.»
«Oh! oh! pensa d'Artagnan, elle n'a jamais été si charmante,
défions-nous.»
Milady prit l'air le plus affectueux qu'elle put prendre, et donna
tout l'éclat possible à sa conversation. En même temps cette
fièvre qui l'avait abandonnée un instant revenait rendre l'éclat à
ses yeux, le coloris à ses joues, le carmin à ses lèvres.
D'Artagnan retrouva la Circé qui l'avait déjà enveloppé de ses
enchantements. Son amour, qu'il croyait éteint et qui n'était
qu'assoupi, se réveilla dans son coeur. Milady souriait et
d'Artagnan sentait qu'il se damnerait pour ce sourire.
Il y eut un moment où il sentit quelque chose comme un remords de
ce qu'il avait fait contre elle.
Peu à peu Milady devint plus communicative. Elle demanda à
d'Artagnan s'il avait une maîtresse.
«Hélas! dit d'Artagnan de l'air le plus sentimental qu'il put
prendre, pouvez-vous être assez cruelle pour me faire une pareille
question, à moi qui, depuis que je vous ai vue, ne respire et ne
soupire que par vous et pour vous!»
Milady sourit d'un étrange sourire.
«Ainsi vous m'aimez? dit-elle.
-- Ai-je besoin de vous le dire, et ne vous en êtes-vous point
aperçue?
-- Si fait; mais, vous le savez, plus les coeurs sont fiers, plus
ils sont difficiles à prendre.
-- Oh! les difficultés ne m'effraient pas, dit d'Artagnan; il n'y
a que les impossibilités qui m'épouvantent.
-- Rien n'est impossible, dit Milady, à un véritable amour.
-- Rien, madame?
-- Rien», reprit Milady.
«Diable! reprit d'Artagnan à part lui, la note est changée.
Deviendrait-elle amoureuse de moi, par hasard, la capricieuse, et
serait-elle disposée à me donner à moi-même quelque autre saphir
pareil à celui qu'elle m'a donné me prenant pour de Wardes?»
D'Artagnan rapprocha vivement son siège de celui de Milady.
«Voyons, dit-elle, que feriez-vous bien pour prouver cet amour
dont vous parlez?
-- Tout ce qu'on exigerait de moi. Qu'on ordonne, et je suis prêt.
-- À tout?
-- À tout! s'écria d'Artagnan qui savait d'avance qu'il n'avait
pas grand-chose à risquer en s'engageant ainsi.
-- Eh bien, causons un peu, dit à son tour Milady en rapprochant
son fauteuil de la chaise de d'Artagnan.
-- Je vous écoute, madame», dit celui-ci.
Milady resta un instant soucieuse et comme indécise puis
paraissant prendre une résolution:
«J'ai un ennemi, dit-elle.
-- Vous, madame! s'écria d'Artagnan jouant la surprise, est-ce
possible, mon Dieu? belle et bonne comme vous l'êtes!
-- Un ennemi mortel.
-- En vérité?
-- Un ennemi qui m'a insultée si cruellement que c'est entre lui
et moi une guerre à mort. Puis-je compter sur vous comme
auxiliaire?»
D'Artagnan comprit sur-le-champ où la vindicative créature en
voulait venir.
«Vous le pouvez, madame, dit-il avec emphase, mon bras et ma vie
vous appartiennent comme mon amour.
-- Alors, dit Milady, puisque vous êtes aussi généreux qu'amoureux...»
Elle s'arrêta.
«Eh bien? demanda d'Artagnan.
-- Eh bien, reprit Milady après un moment de silence, cessez dès
aujourd'hui de parler d'impossibilités.
-- Ne m'accablez pas de mon bonheur», s'écria d'Artagnan en se
précipitant à genoux et en couvrant de baisers les mains qu'on lui
abandonnait.
-- Venge-moi de cet infâme de Wardes, murmura Milady entre ses
dents, et je saurai bien me débarrasser de toi ensuite, double
sot, lame d'épée vivante!
-- Tombe volontairement entre mes bras après m'avoir raillé si
effrontément, hypocrite et dangereuse femme, pensait d'Artagnan de
son côté, et ensuite je rirai de toi avec celui que tu veux tuer
par ma main.»
D'Artagnan releva la tête.
«Je suis prêt, dit-il.
-- Vous m'avez donc comprise, cher monsieur d'Artagnan! dit
Milady.
-- Je devinerais un de vos regards.
-- Ainsi vous emploieriez pour moi votre bras, qui s'est déjà
acquis tant de renommée?
-- À l'instant même.
Mais moi, dit Milady, comment paierai-je un pareil service; je
connais les amoureux, ce sont des gens qui ne font rien pour rien?
-- Vous savez la seule réponse que je désire, dit d'Artagnan, la
seule qui soit digne de vous et de moi!»
Et il l'attira doucement vers lui.
Elle résista à peine.
«Intéressé! dit-elle en souriant.
-- Ah! s'écria d'Artagnan véritablement emporté par la passion que
cette femme avait le don d'allumer dans son coeur, ah! c'est que
mon bonheur me paraît invraisemblable, et qu'ayant toujours peur
de le voir s'envoler comme un rêve, j'ai hâte d'en faire une
réalité.
-- Eh bien, méritez donc ce prétendu bonheur.
-- Je suis à vos ordres, dit d'Artagnan.
-- Bien sûr? fit Milady avec un dernier doute.
-- Nommez-moi l'infâme qui a pu faire pleurer vos beaux yeux.
-- Qui vous dit que j'ai pleuré? dit-elle.
-- Il me semblait...
-- Les femmes comme moi ne pleurent pas, dit Milady.
-- Tant mieux! Voyons, dites-moi comment il s'appelle.
-- Songez que son nom c'est tout mon secret.
-- Il faut cependant que je sache son nom.
-- Oui, il le faut; voyez si j'ai confiance en vous!
-- Vous me comblez de joie. Comment s'appelle-t-il?
-- Vous le connaissez.
-- Vraiment?
-- Oui.
-- Ce n'est pas un de mes amis? reprit d'Artagnan en jouant
l'hésitation pour faire croire à son ignorance.
-- Si c'était un de vos amis, vous hésiteriez donc?» s'écria
Milady. Et un éclair de menace passa dans ses yeux.
«Non, fût-ce mon frère!» s'écria d'Artagnan comme emporté par
l'enthousiasme.
Notre Gascon s'avançait sans risque; car il savait où il allait.
«J'aime votre dévouement, dit Milady.
-- Hélas! n'aimez-vous que cela en moi? demanda d'Artagnan.
-- Je vous aime aussi, vous», dit-elle en lui prenant la main.
Et l'ardente pression fit frissonner d'Artagnan, comme si, par le
toucher, cette fièvre qui brûlait Milady le gagnait lui-même.
«Vous m'aimez, vous! s'écria-t-il. Oh! si cela était, ce serait à
en perdre la raison.»
Et il l'enveloppa de ses deux bras. Elle n'essaya point d'écarter
ses lèvres de son baiser, seulement elle ne le lui rendit pas.
Ses lèvres étaient froides: il sembla à d'Artagnan qu'il venait
d'embrasser une statue.
Il n'en était pas moins ivre de joie, électrisé d'amour, il
croyait presque à la tendresse de Milady; il croyait presque au
crime de de Wardes. Si de Wardes eût été en ce moment sous sa
main, il l'eût tué.
Milady saisit l'occasion.
«Il s'appelle..., dit-elle à son tour.
-- De Wardes, je le sais, s'écria d'Artagnan.
-- Et comment le savez-vous?» demanda Milady en lui saisissant les
deux mains et en essayant de lire par ses yeux jusqu'au fond de
son âme.
D'Artagnan sentit qu'il s'était laissé emporter, et qu'il avait
fait une faute.
«Dites, dites, mais dites donc! répétait Milady, comment le savez-
vous?
-- Comment je le sais? dit d'Artagnan.
-- Oui.
-- Je le sais, parce que, hier, de Wardes, dans un salon où
j'étais, a montré une bague qu'il a dit tenir de vous.
-- Le misérable!» s'écria Milady.
L'épithète, comme on le comprend bien, retentit jusqu'au fond du
coeur de d'Artagnan.
«Eh bien? continua-t-elle.
-- Eh bien, je vous vengerai de ce misérable, reprit d'Artagnan en
se donnant des airs de don Japhet d'Arménie.
-- Merci, mon brave ami! s'écria Milady; et quand serai-je vengée?
-- Demain, tout de suite, quand vous voudrez.»
Milady allait s'écrier: «Tout de suite»; mais elle réfléchit
qu'une pareille précipitation serait peu gracieuse pour
d'Artagnan.
D'ailleurs, elle avait mille précautions à prendre, mille conseils
à donner à son défenseur, pour qu'il évitât les explications
devant témoins avec le comte. Tout cela se trouva prévu par un mot
de d'Artagnan.
«Demain, dit-il, vous serez vengée ou je serai mort.
-- Non! dit-elle, vous me vengerez; mais vous ne mourrez pas.
C'est un lâche.
-- Avec les femmes peut-être, mais pas avec les hommes. J'en sais
quelque chose, moi.
-- Mais il me semble que dans votre lutte avec lui, vous n'avez
pas eu à vous plaindre de la fortune.
-- La fortune est une courtisane: favorable hier, elle peut me
trahir demain.
-- Ce qui veut dire que vous hésitez maintenant.
-- Non, je n'hésite pas, Dieu m'en garde; mais serait-il juste de
me laisser aller à une mort possible sans m'avoir donné au moins
un peu plus que de l'espoir?»
Milady répondit par un coup d'oeil qui voulait dire:
«N'est-ce que cela? parlez donc.»
Puis, accompagnant le coup d'oeil de paroles explicatives.
«C'est trop juste, dit-elle tendrement.
-- Oh! vous êtes un ange, dit le jeune homme.
-- Ainsi, tout est convenu? dit-elle.
-- Sauf ce que je vous demande, chère âme!
-- Mais, lorsque je vous dis que vous pouvez vous fier à ma
tendresse?
-- Je n'ai pas de lendemain pour attendre.
-- Silence; j'entends mon frère: il est inutile qu'il vous trouve
ici.»
Elle sonna; Ketty parut.
«Sortez par cette porte, dit-elle en poussant une petit porte
dérobée, et revenez à onze heures; nous achèverons cet entretien:
Ketty vous introduira chez moi.»
La pauvre enfant pensa tomber à la renverse en entendant ces
paroles.
«Eh bien, que faites-vous, mademoiselle, à demeurer immobile comme
une statue? Allons, reconduisez le chevalier; et ce soir, à onze
heures, vous avez entendu!»
«Il paraît que ses rendez-vous sont à onze heures, pensa
d'Artagnan: c'est une habitude prise.»
Milady lui tendit une main qu'il baisa tendrement.
«Voyons, dit-il en se retirant et en répondant à peine aux
reproches de Ketty, voyons, ne soyons pas un sot; décidément cette
femme est une grande scélérate: prenons garde.»
CHAPITRE XXXVII
LE SECRET DE MILADY
D'Artagnan était sorti de l'hôtel au lieu de monter tout de suite
chez Ketty, malgré les instances que lui avait faites la jeune
fille, et cela pour deux raisons: la première parce que de cette
façon il évitait les reproches, les récriminations, les prières;
la seconde, parce qu'il n'était pas fâché de lire un peu dans sa
pensée, et, s'il était possible, dans celle de cette femme.
Tout ce qu'il y avait de plus clair là-dedans, c'est que
d'Artagnan aimait Milady comme un fou et qu'elle ne l'aimait pas
le moins du monde. Un instant d'Artagnan comprit que ce qu'il
aurait de mieux à faire serait de rentrer chez lui et d'écrire à
Milady une longue lettre dans laquelle il lui avouerait que lui et
de Wardes étaient jusqu'à présent absolument le même, que par
conséquent il ne pouvait s'engager, sous peine de suicide, à tuer
de Wardes. Mais lui aussi était éperonné d'un féroce désir de
vengeance; il voulait posséder à son tour cette femme sous son
propre nom; et comme cette vengeance lui paraissait avoir une
certaine douceur, il ne voulait point y renoncer.
Il fit cinq ou six fois le tour de la place Royale, se retournant
de dix pas en dix pas pour regarder la lumière de l'appartement de
Milady, qu'on apercevait à travers les jalousies; il était évident
que cette fois la jeune femme était moins pressée que la première
de rentrer dans sa chambre.
Enfin la lumière disparut.
Avec cette lueur s'éteignit la dernière irrésolution dans le coeur
de d'Artagnan; il se rappela les détails de la première nuit, et,
le coeur bondissant, la tête en feu, il rentra dans l'hôtel et se
précipita dans la chambre de Ketty.
La jeune fille, pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres,
voulut arrêter son amant; mais Milady, l'oreille au guet, avait
entendu le bruit qu'avait fait d'Artagnan: elle ouvrit la porte.
«Venez», dit-elle.
Tout cela était d'une si incroyable imprudence, d'une si
monstrueuse effronterie, qu'à peine si d'Artagnan pouvait croire à
ce qu'il voyait et à ce qu'il entendait. Il croyait être entraîné
dans quelqu'une de ces intrigues fantastiques comme on en
accomplit en rêve.
Il ne s'élança pas moins vers Milady, cédant à cette attraction
que l'aimant exerce sur le fer. La porte se referma derrière eux.
Ketty s'élança à son tour contre la porte.
La jalousie, la fureur, l'orgueil offensé, toutes les passions
enfin qui se disputent le coeur d'une femme amoureuse la
poussaient à une révélation; mais elle était perdue si elle
avouait avoir donné les mains à une pareille machination; et, par-
dessus tout, d'Artagnan était perdu pour elle. Cette dernière
pensée d'amour lui conseilla encore ce dernier sacrifice.
D'Artagnan, de son côté, était arrivé au comble de tous ses voeux:
ce n'était plus un rival qu'on aimait en lui, c'était lui-même
qu'on avait l'air d'aimer. Une voix secrète lui disait bien au
fond du coeur qu'il n'était qu'un instrument de vengeance que l'on
caressait en attendant qu'il donnât la mort, mais l'orgueil, mais
l'amour-propre, mais la folie faisaient taire cette voix,
étouffaient ce murmure. Puis notre Gascon, avec la dose de
confiance que nous lui connaissons, se comparait à de Wardes et se
demandait pourquoi, au bout du compte, on ne l'aimerait pas, lui
aussi, pour lui-même.
Il s'abandonna donc tout entier aux sensations du moment. Milady
ne fut plus pour lui cette femme aux intentions fatales qui
l'avait un instant épouvanté, ce fut une maîtresse ardente et
passionnée s'abandonnant tout entière à un amour qu'elle semblait
éprouver elle-même. Deux heures à peu près s'écoulèrent ainsi.
Cependant les transports des deux amants se calmèrent; Milady, qui
n'avait point les mêmes motifs que d'Artagnan pour oublier, revint
la première à la réalité et demanda au jeune homme si les mesures
qui devaient amener le lendemain entre lui et de Wardes une
rencontre étaient bien arrêtées d'avance dans son esprit.
Mais d'Artagnan, dont les idées avaient pris un tout autre cours,
s'oublia comme un sot et répondit galamment qu'il était bien tard
pour s'occuper de duels à coups d'épée.
Cette froideur pour les seuls intérêts qui l'occupassent effraya
Milady, dont les questions devinrent plus pressantes.
Alors d'Artagnan, qui n'avait jamais sérieusement pensé à ce duel
impossible, voulut détourner la conversation, mais il n'était plus
de force.
Milady le contint dans les limites qu'elle avait tracées d'avance
avec son esprit irrésistible et sa volonté de fer.
D'Artagnan se crut fort spirituel en conseillant à Milady de
renoncer, en pardonnant à de Wardes, aux projets furieux qu'elle
avait formés.
Mais aux premiers mots qu'il dit, la jeune femme tressaillit et
s'éloigna.
«Auriez-vous peur, cher d'Artagnan? dit-elle d'une voix aiguë et
railleuse qui résonna étrangement dans l'obscurité.
-- Vous ne le pensez pas, chère âme! répondit d'Artagnan; mais
enfin, si ce pauvre comte de Wardes était moins coupable que vous
ne le pensez?
-- En tout cas dit gravement Milady, il m'a trompée, et du moment
où il m'a trompée il a mérité la mort.
-- Il mourra donc, puisque vous le condamnez!» dit d'Artagnan d'un
ton si ferme, qu'il parut à Milady l'expression d'un dévouement à
toute épreuve.
Aussitôt elle se rapprocha de lui.
Nous ne pourrions dire le temps que dura la nuit pour Milady; mais
d'Artagnan croyait être près d'elle depuis deux heures à peine
lorsque le jour parut aux fentes des jalousies et bientôt envahit
la chambre de sa lueur blafarde.
Alors Milady, voyant que d'Artagnan allait la quitter, lui rappela
la promesse qu'il lui avait faite de la venger de de Wardes.
«Je suis tout prêt, dit d'Artagnan, mais auparavant je voudrais
être certain d'une chose.
-- De laquelle? demanda Milady.
-- C'est que vous m'aimez.
-- Je vous en ai donné la preuve, ce me semble.
-- Oui, aussi je suis à vous corps et âme.
-- Merci, mon brave amant! mais de même que je vous ai prouvé mon
amour, vous me prouverez le vôtre à votre tour, n'est-ce pas?
-- Certainement. Mais si vous m'aimez comme vous me le dites,
reprit d'Artagnan, ne craignez-vous pas un peu pour moi?
-- Que puis-je craindre?
-- Mais enfin, que je sois blessé dangereusement, tué même.
-- Impossible, dit Milady, vous êtes un homme si vaillant et une
si fine épée.
-- Vous ne préféreriez donc point, reprit d'Artagnan, un moyen qui
vous vengerait de même tout en rendant inutile le combat.»
Milady regarda son amant en silence: cette lueur blafarde des
premiers rayons du jour donnait à ses yeux clairs une expression
étrangement funeste.
«Vraiment, dit-elle, je crois que voilà que vous hésitez
maintenant.
-- Non, je n'hésite pas; mais c'est que ce pauvre comte de Wardes
me fait vraiment peine depuis que vous ne l'aimez plus, et il me
semble qu'un homme doit être si cruellement puni par la perte
seule de votre amour, qu'il n'a pas besoin d'autre châtiment.
-- Qui vous dit que je l'aie aimé? demanda Milady.
-- Au moins puis-je croire maintenant sans trop de fatuité que
vous en aimez un autre, dit le jeune homme d'un ton caressant, et
je vous le répète, je m'intéresse au comte.
-- Vous? demanda Milady.
-- Oui moi.
-- Et pourquoi vous?
-- Parce que seul je sais...
-- Quoi?
-- Qu'il est loin d'être ou plutôt d'avoir été aussi coupable
envers vous qu'il le paraît.
-- En vérité! dit Milady d'un air inquiet; expliquez-vous, car je
ne sais vraiment ce que vous voulez dire.»
Et elle regardait d'Artagnan, qui la tenait embrassée avec des
yeux qui semblaient s'enflammer peu à peu.
«Oui, je suis galant homme, moi! dit d'Artagnan décidé à en finir;
et depuis que votre amour est à moi, que je suis bien sûr de le
posséder, car je le possède, n'est-ce pas?...
-- Tout entier, continuez.
-- Eh bien, je me sens comme transporté, un aveu me pèse.
-- Un aveu?
-- Si j'eusse douté de votre amour je ne l'eusse pas fait; mais
vous m'aimez, ma belle maîtresse? n'est-ce pas, vous m'aimez?
-- Sans doute.
-- Alors si par excès d'amour je me suis rendu coupable envers
vous, vous me pardonnerez?
-- Peut-être!»
D'Artagnan essaya, avec le plus doux sourire qu'il pût prendre, de
rapprocher ses lèvres des lèvres de Milady, mais celle-ci
l'écarta.
«Cet aveu, dit-elle en pâlissant, quel est cet aveu?
-- Vous aviez donné rendez-vous à de Wardes, jeudi dernier, dans
cette même chambre, n'est-ce pas?
-- Moi, non! cela n'est pas, dit Milady d'un ton de voix si ferme
et d'un visage si impassible, que si d'Artagnan n'eût pas eu une
certitude si parfaite, il eût douté.
-- Ne mentez pas, mon bel ange, dit d'Artagnan en souriant, ce
serait inutile.
-- Comment cela? parlez donc! vous me faites mourir!
-- Oh! rassurez-vous, vous n'êtes point coupable envers moi, et je
vous ai déjà pardonné!
-- Après, après?
-- De Wardes ne peut se glorifier de rien.
-- Pourquoi? Vous m'avez dit vous-même que cette bague...
-- Cette bague, mon amour, c'est moi qui l'ai. Le comte de Wardes
de jeudi et le d'Artagnan d'aujourd'hui sont la même personne.»
L'imprudent s'attendait à une surprise mêlée de pudeur, à un petit
orage qui se résoudrait en larmes; mais il se trompait
étrangement, et son erreur ne fut pas longue.
Pâle et terrible, Milady se redressa, et, repoussant d'Artagnan
d'un violent coup dans la poitrine, elle s'élança hors du lit.
Il faisait alors presque grand jour.
D'Artagnan la retint par son peignoir de fine toile des Indes pour
implorer son pardon; mais elle, d'un mouvement puissant et résolu,
elle essaya de fuir. Alors la batiste se déchira en laissant à nu
les épaules et sur l'une de ces belles épaules rondes et blanches,
d'Artagnan avec un saisissement inexprimable, reconnut la fleur de
lis, cette marque indélébile qu'imprime la main infamante du
bourreau.
«Grand Dieu!» s'écria d'Artagnan en lâchant le peignoir.
Et il demeura muet, immobile et glacé sur le lit.
Mais Milady se sentait dénoncée par l'effroi même de d'Artagnan.
Sans doute il avait tout vu: le jeune homme maintenant savait son
secret, secret terrible, que tout le monde ignorait, excepté lui.
Elle se retourna, non plus comme une femme furieuse mais comme une
panthère blessée.
«Ah! misérable, dit-elle, tu m'as lâchement trahie, et de plus tu
as mon secret! Tu mourras!»
Et elle courut à un coffret de marqueterie posé sur la toilette,
l'ouvrit d'une main fiévreuse et tremblante, en tira un petit
poignard à manche d'or, à la lame aiguë et mince et revint d'un
bond sur d'Artagnan à demi nu.
Quoique le jeune homme fût brave, on le sait, il fut épouvanté de
cette figure bouleversée, de ces pupilles dilatées horriblement,
de ces joues pâles et de ces lèvres sanglantes; il recula jusqu'à
la ruelle, comme il eût fait à l'approche d'un serpent qui eût
rampé vers lui, et son épée se rencontrant sous sa main souillée
de sueur, il la tira du fourreau.
Mais sans s'inquiéter de l'épée, Milady essaya de remonter sur le
lit pour le frapper, et elle ne s'arrêta que lorsqu'elle sentit la
pointe aiguë sur sa gorge.
Alors elle essaya de saisir cette épée avec les mains mais
d'Artagnan l'écarta toujours de ses étreintes et, la lui
présentant tantôt aux yeux, tantôt à la poitrine, il se laissa
glisser à bas du lit, cherchant pour faire retraite la porte qui
conduisait chez Ketty.
Milady, pendant ce temps, se ruait sur lui avec d'horribles
transports, rugissant d'une façon formidable.
Cependant cela ressemblait à un duel, aussi d'Artagnan se
remettait petit à petit.
«Bien, belle dame, bien! disait-il, mais, de par Dieu, calmez-
vous, ou je vous dessine une seconde fleur de lis sur l'autre
épaule.
-- Infâme! infâme!» hurlait Milady.
Mais d'Artagnan, cherchant toujours la porte, se tenait sur la
défensive.
Au bruit qu'ils faisaient, elle renversant les meubles pour aller
à lui, lui s'abritant derrière les meubles pour se garantir
d'elle, Ketty ouvrit la porte. D'Artagnan, qui avait sans cesse
manoeuvré pour se rapprocher de cette porte, n'en était plus qu'à
trois pas. D'un seul élan il s'élança de la chambre de Milady dans
celle de la suivante, et, rapide comme l'éclair, il referma la
porte, contre laquelle il s'appuya de tout son poids tandis que
Ketty poussait les verrous.
Alors Milady essaya de renverser l'arc-boutant qui l'enfermait
dans sa chambre, avec des forces bien au-dessus de celles d'une
femme; puis, lorsqu'elle sentit que c'était chose impossible, elle
cribla la porte de coups de poignard, dont quelques-uns
traversèrent l'épaisseur du bois.
Chaque coup était accompagné d'une imprécation terrible.
«Vite, vite, Ketty, dit d'Artagnan à demi-voix lorsque les verrous
furent mis, fais-moi sortir de l'hôtel, ou si nous lui laissons le
temps de se retourner, elle me fera tuer par les laquais.
-- Mais vous ne pouvez pas sortir ainsi, dit Ketty, vous êtes tout
nu.
-- C'est vrai, dit d'Artagnan, qui s'aperçut alors seulement du
costume dans lequel il se trouvait, c'est vrai; habille-moi comme
tu pourras, mais hâtons-nous; comprends-tu, il y va de la vie et
de la mort!»
Ketty ne comprenait que trop; en un tour de main elle l'affubla
d'une robe à fleurs, d'une large coiffe et d'un mantelet; elle lui
donna des pantoufles, dans lesquelles il passa ses pieds nus, puis
elle l'entraîna par les degrés. Il était temps, Milady avait déjà
sonné et réveillé tout l'hôtel. Le portier tira le cordon à la
voix de Ketty au moment même où Milady, à demi nue de son côté,
criait par la fenêtre:
«N'ouvrez pas!»
CHAPITRE XXXVIII
COMMENT, SANS SE DÉRANGER, ATHOS TROUVA SON ÉQUIPEMENT
Le jeune homme s'enfuit tandis qu'elle le menaçait encore d'un
geste impuissant. Au moment où elle le perdit de vue, Milady tomba
évanouie dans sa chambre.
D'Artagnan était tellement bouleversé, que, sans s'inquiéter de ce
que deviendrait Ketty, il traversa la moitié de Paris tout en
courant, et ne s'arrêta que devant la porte d'Athos. L'égarement
de son esprit, la terreur qui l'éperonnait, les cris de quelques
patrouilles qui se mirent à sa poursuite, et les huées de quelques
passants qui, malgré l'heure peu avancée, se rendaient à leurs
affaires, ne firent que précipiter sa course.
Il traversa la cour, monta les deux étages d'Athos et frappa à la
porte à tout rompre.
Grimaud vint ouvrir les yeux bouffis de sommeil. D'Artagnan
s'élança avec tant de force dans l'antichambre qu'il faillit le
culbuter en entrant.
Malgré le mutisme habituel du pauvre garçon, cette fois la parole
lui revint.
«Hé, là, là! s'écria-t-il, que voulez-vous, coureuse? que
demandez-vous, drôlesse?»
D'Artagnan releva ses coiffes et dégagea ses mains de dessous son
mantelet; à la vue de ses moustaches et de son épée nue, le pauvre
diable s'aperçut qu'il avait affaire à un homme.
Il crut alors que c'était quelque assassin.
«Au secours! à l'aide! au secours! s'écria-t-il.
-- Tais-toi, malheureux! dit le jeune homme, je suis d'Artagnan,
ne me reconnais-tu pas? Où est ton maître?
-- Vous, monsieur d'Artagnan! s'écria Grimaud épouvanté.
Impossible.
-- Grimaud, dit Athos sortant de son appartement en robe de
chambre, je crois que vous vous permettez de parler.
-- Ah! monsieur! c'est que...
-- Silence.»
Grimaud se contenta de montrer du doigt d'Artagnan à son maître.
Athos reconnut son camarade, et, tout flegmatique qu'il était, il
partit d'un éclat de rire que motivait bien la mascarade étrange
qu'il avait sous les yeux: coiffes de travers, jupes tombantes sur
les souliers; manches retroussées et moustaches raides d'émotion.
«Ne riez pas, mon ami, s'écria d'Artagnan; de par le Ciel ne riez
pas, car, sur mon âme, je vous le dis, il n'y a point de quoi
rire.»
Et il prononça ces mots d'un air si solennel et avec une épouvante
si vraie qu'Athos lui prit aussitôt les mains en s'écriant:
«Seriez-vous blessé, mon ami? vous êtes bien pâle!
-- Non, mais il vient de m'arriver un terrible événement. Êtes-
vous seul, Athos?
-- Pardieu! qui voulez-vous donc qui soit chez moi à cette heure?
-- Bien, bien.»
Et d'Artagnan se précipita dans la chambre d'Athos.
«Hé, parlez! dit celui-ci en refermant la porte et en poussant les
verrous pour n'être pas dérangés. Le roi est-il mort? avez-vous
tué M. le cardinal? vous êtes tout renversé; voyons, voyons,
dites, car je meurs véritablement d'inquiétude.
-- Athos, dit d'Artagnan se débarrassant de ses vêtements de femme
et apparaissant en chemise, préparez-vous à entendre une histoire
incroyable, inouïe.
-- Prenez d'abord cette robe de chambre», dit le mousquetaire à
son ami.
D'Artagnan passa la robe de chambre, prenant une manche pour une
autre tant il était encore ému.
«Eh bien? dit Athos.
-- Eh bien, répondit d'Artagnan en se courbant vers l'oreille
d'Athos et en baissant la voix, Milady est marquée d'une fleur de
lis à l'épaule.
-- Ah! cria le mousquetaire comme s'il eût reçu une balle dans le
coeur.
-- Voyons, dit d'Artagnan, êtes-vous sûr que l'autre soit bien
morte?
-- L'autre? dit Athos d'une voix si sourde, qu'à peine si
d'Artagnan l'entendit.
-- Oui, celle dont vous m'avez parlé un jour à Amiens.»
Athos poussa un gémissement et laissa tomber sa tête dans ses
mains.
«Celle-ci, continua d'Artagnan, est une femme de vingt-six à
vingt-huit ans.
-- Blonde, dit Athos, n'est-ce pas?
-- Oui.
-- Des yeux clairs, d'une clarté étrange, avec des cils et
sourcils noirs?
-- Oui.
-- Grande, bien faite? Il lui manque une dent près de l'oeillère
gauche.
-- Oui.
-- La fleur de lis est petite, rousse de couleur et comme effacée
par les couches de pâte qu'on y applique.
-- Oui.
-- Cependant vous dites qu'elle est anglaise!
-- On l'appelle Milady, mais elle peut être française. Malgré
cela, Lord de Winter n'est que son beau-frère.
-- Je veux la voir, d'Artagnan.
-- Prenez garde, Athos, prenez garde; vous avez voulu la tuer,
elle est femme à vous rendre la pareille et à ne pas vous manquer.
-- Elle n'osera rien dire, car ce serait se dénoncer elle-même.
-- Elle est capable de tout! L'avez-vous jamais vue furieuse?
-- Non, dit Athos.
-- Une tigresse, une panthère! Ah! mon cher Athos! j'ai bien peur
d'avoir attiré sur nous deux une vengeance terrible!»
D'Artagnan raconta tout alors: la colère insensée de Milady et ses
menaces de mort.
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
32
33
34
35
36
37
38
39
40
41
42
43
44
45
46
47
48
49
50
51
52
53
54
55
56
57
58
59
60
61
62
63
64
65
66
67
68
69
70
71
72
73
74
75
76
77
78
79
80
81
82
83
84
85
86
87
88
89
90
91
92
93
94
95
96
97
98
99
100
101
102
103
104
105
106
107
108
109
110
111
112
113
114
115
116
117
118
119
120
121
122
123
124
125
126
127
128
129
130
131
132
133
134
135
136
137
138
139
140
141
142
143
144
145
146
147
148
149
150
151
152
153
154
155
156
157
158
159
160
161
162
163
164
165
166
167
168
169
170
171
172
173
174
175
176
177
178
179
180
181
182
183
184
185
186
187
188
189
190
191
192
193
194
195
196
197
198
199
200
201
202
203
204
205
206
207
208
209
210
211
212
213
214
215
216
217
218
219
220
221
222
223
224
225
226
227
228
229
230
231
232
233
234
235
236
237
238
239
240
241
242
243
244
245
246
247
248
249
250
251
252
253
254
255
256
257
258
259
260
261
262
263
264
265
266
267
268
269
270
271
272
273
274
275
276
277
278
279
280
281
282
283
284
285
286
287
288
289
290
291
292
293
294
295
296
297
298
299
300
301
302
303
304
305
306
307
308
309
310
311
312
313
314
315
316
317
318
319
320
321
322
323
324
325
326
327
328
329
330
331
332
333
334
335
336
337
338
339
340
341
342
343
344
345
346
347
348
349
350
351
352
353
354
355
356
357
358
359
360
361
362
363
364
365
366
367
368
369
370
371
372
373
374
375
376
377
378
379
380
381
382
383
384
385
386
387
388
389
390
391
392
393
394
395
396
397
398
399
400
401
402
403
404
405
406
407
408
409
410
411
412
413
414
415
416
417
418
419
420
421
422
423
424
425
426
427
428
429
430
431
432
433
434
435
436
437
438
439
440
441
442
443
444
445
446
447
448
449
450
451
452
453
454
455
456
457
458
459
460
461
462
463
464
465
466
467
468
469
470
471
472
473
474
475
476
477
478
479
480
481
482
483
484
485
486
487
488
489
490
491
492
493
494
495
496
497
498
499
500
501
502
503
504
505
506
507
508
509
510
511
512
513
514
515
516
517
518
519
520
521
522
523
524
525
526
527
528
529
530
531
532
533
534
535
536
537
538
539
540
541
542
543
544
545
546
547
548
549
550
551
552
553
554
555
556
557
558
559
560
561
562
563
564
565
566
567
568
569
570
571
572
573
574
575
576
577
578
579
580
581
582
583
584
585
586
587
588
589
590
591
592
593
594
595
596
597
598
599
600
601
602
603
604
605
606
607
608
609
610
611
612
613
614
615
616
617
618
619
620
621
622
623
624
625
626
627
628
629
630
631
632
633
634
635
636
637
638
639
640
641
642
643
644
645
646
647
648
649
650
651
652
653
654
655
656
657
658
659
660
661
662
663
664
665
666
667
668
669
670
671
672
673
674
675
676
677
678
679
680
681
682
683
684
685
686
687
688
689
690
691
692
693
694
695
696
697
698
699
700
701
702
703
704
705
706
707
708
709
710
711
712
713
714
715
716
717
718
719
720
721
722
723
724
725
726
727
728
729
730
731
732
733
734
735
736
737
738
739
740
741
742
743
744
745
746
747
748
749
750
751
752
753
754
755
756
757
758
759
760
761
762
763
764
765
766
767
768
769
770
771
772
773
774
775
776
777
778
779
780
781
782
783
784
785
786
787
788
789
790
791
792
793
794
795
796
797
798
799
800
801
802
803
804
805
806
807
808
809
810
811
812
813
814
815
816
817
818
819
820
821
822
823
824
825
826
827
828
829
830
831
832
833
834
835
836
837
838
839
840
841
842
843
844
845
846
847
848
849
850
851
852
853
854
855
856
857
858
859
860
861
862
863
864
865
866
867
868
869
870
871
872
873
874
875
876
877
878
879
880
881
882
883
884
885
886
887
888
889
890
891
892
893
894
895
896
897
898
899
900
901
902
903
904
905
906
907
908
909
910
911
912
913
914
915
916
917
918
919
920
921
922
923
924
925
926
927
928
929
930
931
932
933
934
935
936
937
938
939
940
941
942
943
944
945
946
947
948
949
950
951
952
953
954
955
956
957
958
959
960
961
962
963
964
965
966
967
968
969
970
971
972
973
974
975
976
977
978
979
980
981
982
983
984
985
986
987
988
989
990
991
992
993
994
995
996
997
998
999
1000