Les trois mousquetaires
Par
Alexandre Dumas
INTRODUCTION
Il y a un an à peu près, qu'en faisant à la Bibliothèque royale
des recherches pour mon histoire de Louis XIV, je tombai par
hasard sur les Mémoires de M. d'Artagnan, imprimés -- comme la
plus grande partie des ouvrages de cette époque, où les auteurs
tenaient à dire la vérité sans aller faire un tour plus ou moins
long à la Bastille -- à Amsterdam, chez Pierre Rouge. Le titre me
séduisit: je les emportai chez moi, avec la permission de M. le
conservateur; bien entendu, je les dévorai.
Mon intention n'est pas de faire ici une analyse de ce curieux
ouvrage, et je me contenterai d'y renvoyer ceux de mes lecteurs
qui apprécient les tableaux d'époques. Ils y trouveront des
portraits crayonnés de main de maître; et, quoique les esquisses
soient, pour la plupart du temps, tracées sur des portes de
caserne et sur des murs de cabaret, ils n'y reconnaîtront pas
moins, aussi ressemblantes que dans l'histoire de M. Anquetil, les
images de Louis XIII, d'Anne d'Autriche, de Richelieu, de Mazarin
et de la plupart des courtisans de l'époque.
Mais, comme on le sait, ce qui frappe l'esprit capricieux du poète
n'est pas toujours ce qui impressionne la masse des lecteurs. Or,
tout en admirant, comme les autres admireront sans doute, les
détails que nous avons signalés, la chose qui nous préoccupa le
plus est une chose à laquelle bien certainement personne avant
nous n'avait fait la moindre attention.
D'Artagnan raconte qu'à sa première visite à M. de Tréville, le
capitaine des mousquetaires du roi, il rencontra dans son
antichambre trois jeunes gens servant dans l'illustre corps où il
sollicitait l'honneur d'être reçu, et ayant nom Athos, Porthos et
Aramis.
Nous l'avouons, ces trois noms étrangers nous frappèrent, et il
nous vint aussitôt à l'esprit qu'ils n'étaient que des pseudonymes
à l'aide desquels d'Artagnan avait déguisé des noms peut-être
illustres, si toutefois les porteurs de ces noms d'emprunt ne les
avaient pas choisis eux-mêmes le jour où, par caprice, par
mécontentement ou par défaut de fortune, ils avaient endossé la
simple casaque de mousquetaire.
Dès lors nous n'eûmes plus de repos que nous n'eussions retrouvé,
dans les ouvrages contemporains, une trace quelconque de ces noms
extraordinaires qui avaient fort éveillé notre curiosité.
Le seul catalogue des livres que nous lûmes pour arriver à ce but
remplirait un feuilleton tout entier, ce qui serait peut-être fort
instructif, mais à coups sûr peu amusant pour nos lecteurs. Nous
nous contenterons donc de leur dire qu'au moment où, découragé de
tant d'investigations infructueuses, nous allions abandonner notre
recherche, nous trouvâmes enfin, guidé par les conseils de notre
illustre et savant ami Paulin Paris, un manuscrit in-folio, coté
le n° 4772 ou 4773, nous ne nous le rappelons plus bien, ayant
pour titre:
«Mémoires de M. le comte de La Fère, concernant quelques-uns des
événements qui se passèrent en France vers la fin du règne du roi
Louis XIII et le commencement du règne du roi Louis XIV.»
On devine si notre joie fut grande, lorsqu'en feuilletant ce
manuscrit, notre dernier espoir, nous trouvâmes à la vingtième
page le nom d'Athos, à la vingt-septième le nom de Porthos, et à
la trente et unième le nom d'Aramis.
La découverte d'un manuscrit complètement inconnu, dans une époque
où la science historique est poussée à un si haut degré, nous
parut presque miraculeuse. Aussi nous hâtâmes-nous de solliciter
la permission de le faire imprimer, dans le but de nous présenter
un jour avec le bagage des autres à l'Académie des inscriptions et
belles-lettres, si nous n'arrivions, chose fort probable, à entrer
à l'Académie française avec notre propre bagage. Cette permission,
nous devons le dire, nous fut gracieusement accordée; ce que nous
consignons ici pour donner un démenti public aux malveillants qui
prétendent que nous vivons sous un gouvernement assez médiocrement
disposé à l'endroit des gens de lettres.
Or, c'est la première partie de ce précieux manuscrit que nous
offrons aujourd'hui à nos lecteurs, en lui restituant le titre qui
lui convient, prenant l'engagement, si, comme nous n'en doutons
pas, cette première partie obtient le succès qu'elle mérite, de
publier incessamment la seconde.
En attendant, comme le parrain est un second père, nous invitons
le lecteur à s'en prendre à nous, et non au comte de La Fère, de
son plaisir ou de son ennui.
Cela posé, passons à notre histoire.
CHAPITRE PREMIER
LES TROIS PRÉSENTS DE M. D'ARTAGNAN PÈRE
Le premier lundi du mois d'avril 1625, le bourg de Meung, où
naquit l'auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une
révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus
faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s'enfuir
les femmes du côté de la Grande-Rue, entendant les enfants crier
sur le seuil des portes, se hâtaient d'endosser la cuirasse et,
appuyant leur contenance quelque peu incertaine d'un mousquet ou
d'une pertuisane, se dirigeaient vers l'hôtellerie du Franc
Meunier, devant laquelle s'empressait, en grossissant de minute en
minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosité.
En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se
passaient sans qu'une ville ou l'autre enregistrât sur ses
archives quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs
qui guerroyaient entre eux; il y avait le roi qui faisait la
guerre au cardinal; il y avait l'Espagnol qui faisait la guerre au
roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou
patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les
huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à
tout le monde. Les bourgeois s'armaient toujours contre les
voleurs, contre les loups, contre les laquais, -- souvent contre
les seigneurs et les huguenots, -- quelquefois contre le roi, --
mais jamais contre le cardinal et l'Espagnol. Il résulta donc de
cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d'avril
1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon
jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se précipitèrent
du côté de l'hôtel du Franc Meunier.
Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette
rumeur.
Un jeune homme... -- traçons son portrait d'un seul trait de
plume: figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte
décorcelé, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu
d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'était transformée
en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d'azur céleste.
Visage long et brun; la pommette des joues saillante, signe
d'astuce; les muscles maxillaires énormément développés, indice
infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret, et
notre jeune homme portait un béret orné d'une espèce de plume;
l'oeil ouvert et intelligent; le nez crochu, mais finement
dessiné; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme
fait, et qu'un oeil peu exercé eût pris pour un fils de fermier en
voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de peau,
battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et
le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.
Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était
même si remarquable, qu'elle fut remarquée: c'était un bidet du
Béarn, âgé de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à
la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en
marchant la tête plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile
l'application de la martingale, faisait encore également ses huit
lieues par jour. Malheureusement les qualités de ce cheval étaient
si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue, que
dans un temps où tout le monde se connaissait en chevaux,
l'apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il y avait
un quart d'heure à peu près par la porte de Beaugency, produisit
une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu'à son cavalier.
Et cette sensation avait été d'autant plus pénible au jeune
d'Artagnan (ainsi s'appelait le don Quichotte de cette autre
Rossinante), qu'il ne se cachait pas le côté ridicule que lui
donnait, si bon cavalier qu'il fût, une pareille monture; aussi
avait-il fort soupiré en acceptant le don que lui en avait fait
M. d'Artagnan père. Il n'ignorait pas qu'une pareille bête valait
au moins vingt livres: il est vrai que les paroles dont le présent
avait été accompagné n'avaient pas de prix.
«Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon -- dans ce pur patois
de Béarn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir à se défaire --,
mon fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a
tantôt treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit
vous porter à l'aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir
tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites
campagne avec lui, ménagez-le comme vous ménageriez un vieux
serviteur. À la cour, continua M. d'Artagnan père, si toutefois
vous avez l'honneur d'y aller, honneur auquel, du reste, votre
vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre
nom de gentilhomme, qui a été porté dignement par vos ancêtres
depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les vôtres -- par
les vôtres, j'entends vos parents et vos amis --, ne supportez
jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C'est par son
courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu'un
gentilhomme fait son chemin aujourd'hui. Quiconque tremble une
seconde laisse peut-être échapper l'appât que, pendant cette
seconde justement, la fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous
devez être brave par deux raisons: la première, c'est que vous
êtes Gascon, et la seconde, c'est que vous êtes mon fils. Ne
craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai
fait apprendre à manier l'épée; vous avez un jarret de fer, un
poignet d'acier; battez-vous à tout propos; battez-vous d'autant
plus que les duels sont défendus, et que, par conséquent, il y a
deux fois du courage à se battre. Je n'ai, mon fils, à vous donner
que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous venez
d'entendre. Votre mère y ajoutera la recette d'un certain baume
qu'elle tient d'une bohémienne, et qui a une vertu miraculeuse
pour guérir toute blessure qui n'atteint pas le coeur. Faites
votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. -- Je
n'ai plus qu'un mot à ajouter, et c'est un exemple que je vous
propose, non pas le mien, car je n'ai, moi, jamais paru à la cour
et n'ai fait que les guerres de religion en volontaire; je veux
parler de M. de Tréville, qui était mon voisin autrefois, et qui a
eu l'honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis treizième,
que Dieu conserve! Quelquefois leurs jeux dégénéraient en bataille
et dans ces batailles le roi n'était pas toujours le plus fort.
Les coups qu'il en reçut lui donnèrent beaucoup d'estime et
d'amitié pour M. de Tréville. Plus tard, M. de Tréville se battit
contre d'autres dans son premier voyage à Paris, cinq fois; depuis
la mort du feu roi jusqu'à la majorité du jeune sans compter les
guerres et les sièges, sept fois; et depuis cette majorité
jusqu'aujourd'hui, cent fois peut-être! -- Aussi, malgré les
édits, les ordonnances et les arrêts, le voilà capitaine des
mousquetaires, c'est-à-dire chef d'une légion de Césars, dont le
roi fait un très grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui
ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. De plus,
M. de Tréville gagne dix mille écus par an; c'est donc un fort
grand seigneur. -- Il a commencé comme vous, allez le voir avec
cette lettre, et réglez-vous sur lui, afin de faire comme lui.»
Sur quoi, M. d'Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée,
l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa
bénédiction.
En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mère
qui l'attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous
venons de rapporter devaient nécessiter un assez fréquent emploi.
Les adieux furent de ce côté plus longs et plus tendres qu'ils ne
l'avaient été de l'autre, non pas que M. d'Artagnan n'aimât son
fils, qui était sa seule progéniture, mais M. d'Artagnan était un
homme, et il eût regardé comme indigne d'un homme de se laisser
aller à son émotion, tandis que Mme d'Artagnan était femme et, de
plus, était mère. -- Elle pleura abondamment, et, disons-le à la
louange de M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tentât pour
rester ferme comme le devait être un futur mousquetaire, la nature
l'emporta et il versa force larmes, dont il parvint à grand-peine
à cacher la moitié.
Le même jour le jeune homme se mit en route, muni des trois
présents paternels et qui se composaient, comme nous l'avons dit,
de quinze écus, du cheval et de la lettre pour M. de Tréville;
comme on le pense bien, les conseils avaient été donnés par-dessus
le marché.
Avec un pareil -vade-mecum-, d'Artagnan se trouva, au moral comme
au physique, une copie exacte du héros de Cervantes, auquel nous
l'avons si heureusement comparé lorsque nos devoirs d'historien
nous ont fait une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte
prenait les moulins à vent pour des géants et les moutons pour des
armées, d'Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque
regard pour une provocation. Il en résulta qu'il eut toujours le
poing fermé depuis Tarbes jusqu'à Meung, et que l'un dans l'autre
il porta la main au pommeau de son épée dix fois par jour;
toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire, et l'épée ne
sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du
malencontreux bidet jaune n'épanouît bien des sourires sur les
visages des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une
épée de taille respectable et qu'au-dessus de cette épée brillait
un oeil plutôt féroce que fier, les passants réprimaient leur
hilarité, ou, si l'hilarité l'emportait sur la prudence, ils
tâchaient au moins de ne rire que d'un seul côté, comme les
masques antiques. D'Artagnan demeura donc majestueux et intact
dans sa susceptibilité jusqu'à cette malheureuse ville de Meung.
Mais là, comme il descendait de cheval à la porte du Franc Meunier
sans que personne, hôte, garçon ou palefrenier, fût venu prendre
l'étrier au montoir, d'Artagnan avisa à une fenêtre entrouverte du
rez-de-chaussée un gentilhomme de belle taille et de haute mine,
quoique au visage légèrement renfrogné, lequel causait avec deux
personnes qui paraissaient l'écouter avec déférence. D'Artagnan
crut tout naturellement, selon son habitude, être l'objet de la
conversation et écouta. Cette fois, d'Artagnan ne s'était trompé
qu'à moitié: ce n'était pas de lui qu'il était question, mais de
son cheval. Le gentilhomme paraissait énumérer à ses auditeurs
toutes ses qualités, et comme, ainsi que je l'ai dit, les
auditeurs paraissaient avoir une grande déférence pour le
narrateur, ils éclataient de rire à tout moment. Or, comme un
demi-sourire suffisait pour éveiller l'irascibilité du jeune
homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante
hilarité.
Cependant d'Artagnan voulut d'abord se rendre compte de la
physionomie de l'impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son
regard fier sur l'étranger et reconnut un homme de quarante à
quarante-cinq ans, aux yeux noirs et perçants, au teint pâle, au
nez fortement accentué, à la moustache noire et parfaitement
taillée; il était vêtu d'un pourpoint et d'un haut-de-chausses
violet avec des aiguillettes de même couleur, sans aucun ornement
que les crevés habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut-
de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froissés
comme des habits de voyage longtemps renfermés dans un
portemanteau. D'Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidité
de l'observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment
instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande
influence sur sa vie à venir.
Or, comme au moment où d'Artagnan fixait son regard sur le
gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait à
l'endroit du bidet béarnais une de ses plus savantes et de ses
plus profondes démonstrations, ses deux auditeurs éclatèrent de
rire, et lui-même laissa visiblement, contre son habitude, errer,
si l'on peut parler ainsi, un pâle sourire sur son visage. Cette
fois, il n'y avait plus de doute, d'Artagnan était réellement
insulté. Aussi, plein de cette conviction, enfonça-t-il son béret
sur ses yeux, et, tâchant de copier quelques-uns des airs de cour
qu'il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il
s'avança, une main sur la garde de son épée et l'autre appuyée sur
la hanche. Malheureusement, au fur et à mesure qu'il avançait, la
colère l'aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et
hautain qu'il avait préparé pour formuler sa provocation, il ne
trouva plus au bout de sa langue qu'une personnalité grossière
qu'il accompagna d'un geste furieux.
«Eh! Monsieur, s'écria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrière ce
volet! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous
rirons ensemble.»
Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au
cavalier, comme s'il lui eût fallu un certain temps pour
comprendre que c'était à lui que s'adressaient de si étranges
reproches; puis, lorsqu'il ne put plus conserver aucun doute, ses
sourcils se froncèrent légèrement, et après une assez longue
pause, avec un accent d'ironie et d'insolence impossible à
décrire, il répondit à d'Artagnan:
«Je ne vous parle pas, monsieur.
-- Mais je vous parle, moi!» s'écria le jeune homme exaspéré de ce
mélange d'insolence et de bonnes manières, de convenances et de
dédains.
L'inconnu le regarda encore un instant avec son léger sourire, et,
se retirant de la fenêtre, sortit lentement de l'hôtellerie pour
venir à deux pas de d'Artagnan se planter en face du cheval. Sa
contenance tranquille et sa physionomie railleuse avaient redoublé
l'hilarité de ceux avec lesquels il causait et qui, eux, étaient
restés à la fenêtre.
D'Artagnan, le voyant arriver, tira son épée d'un pied hors du
fourreau.
«Ce cheval est décidément ou plutôt a été dans sa jeunesse bouton
d'or, reprit l'inconnu continuant les investigations commencées et
s'adressant à ses auditeurs de la fenêtre, sans paraître
aucunement remarquer l'exaspération de d'Artagnan, qui cependant
se redressait entre lui et eux. C'est une couleur fort connue en
botanique, mais jusqu'à présent fort rare chez les chevaux.
-- Tel rit du cheval qui n'oserait pas rire du maître! s'écria
l'émule de Tréville, furieux.
-- Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l'inconnu, ainsi que
vous pouvez le voir vous-même à l'air de mon visage; mais je tiens
cependant à conserver le privilège de rire quand il me plaît.
-- Et moi, s'écria d'Artagnan, je ne veux pas qu'on rie quand il
me déplaît!
-- En vérité, monsieur? continua l'inconnu plus calme que jamais,
eh bien, c'est parfaitement juste.» Et tournant sur ses talons, il
s'apprêta à rentrer dans l'hôtellerie par la grande porte, sous
laquelle d'Artagnan en arrivant avait remarqué un cheval tout
sellé.
Mais d'Artagnan n'était pas de caractère à lâcher ainsi un homme
qui avait eu l'insolence de se moquer de lui. Il tira son épée
entièrement du fourreau et se mit à sa poursuite en criant:
«Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous
frappe point par-derrière.
-- Me frapper, moi! dit l'autre en pivotant sur ses talons et en
regardant le jeune homme avec autant d'étonnement que de mépris.
Allons, allons donc, mon cher, vous êtes fou!»
Puis, à demi-voix, et comme s'il se fût parlé à lui-même:
«C'est fâcheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majesté,
qui cherche des braves de tous côtés pour recruter ses
mousquetaires!»
Il achevait à peine, que d'Artagnan lui allongea un si furieux
coup de pointe, que, s'il n'eût fait vivement un bond en arrière,
il est probable qu'il eût plaisanté pour la dernière fois.
L'inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son
épée, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au
même moment ses deux auditeurs, accompagnés de l'hôte, tombèrent
sur d'Artagnan à grands coups de bâtons, de pelles et de
pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complète à
l'attaque, que l'adversaire de d'Artagnan, pendant que celui-ci se
retournait pour faire face à cette grêle de coups, rengainait avec
la même précision, et, d'acteur qu'il avait manqué d'être,
redevenait spectateur du combat, rôle dont il s'acquitta avec son
impassibilité ordinaire, tout en marmottant néanmoins:
«La peste soit des Gascons! Remettez-le sur son cheval orange, et
qu'il s'en aille!
-- Pas avant de t'avoir tué, lâche!» criait d'Artagnan tout en
faisant face du mieux qu'il pouvait et sans reculer d'un pas à ses
trois ennemis, qui le moulaient de coups.
«Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur,
ces Gascons sont incorrigibles! Continuez donc la danse, puisqu'il
le veut absolument. Quand il sera las, il dira qu'il en a assez.»
Mais l'inconnu ne savait pas encore à quel genre d'entêté il avait
affaire; d'Artagnan n'était pas homme à jamais demander merci. Le
combat continua donc quelques secondes encore; enfin d'Artagnan,
épuisé, laissa échapper son épée qu'un coup de bâton brisa en deux
morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa
presque en même temps tout sanglant et presque évanoui.
C'est à ce moment que de tous côtés on accourut sur le lieu de la
scène. L'hôte, craignant du scandale, emporta, avec l'aide de ses
garçons, le blessé dans la cuisine où quelques soins lui furent
accordés.
Quant au gentilhomme, il était revenu prendre sa place à la
fenêtre et regardait avec une certaine impatience toute cette
foule, qui semblait en demeurant là lui causer une vive
contrariété.
«Eh bien, comment va cet enragé? reprit-il en se retournant au
bruit de la porte qui s'ouvrit et en s'adressant à l'hôte qui
venait s'informer de sa santé.
-- Votre Excellence est saine et sauve? demanda l'hôte.
-- Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hôtelier, et c'est
moi qui vous demande ce qu'est devenu notre jeune homme.
-- Il va mieux, dit l'hôte: il s'est évanoui tout à fait.
-- Vraiment? fit le gentilhomme.
-- Mais avant de s'évanouir il a rassemblé toutes ses forces pour
vous appeler et vous défier en vous appelant.
-- Mais c'est donc le diable en personne que ce gaillard-là!
s'écria l'inconnu.
-- Oh! non, Votre Excellence, ce n'est pas le diable, reprit
l'hôte avec une grimace de mépris, car pendant son évanouissement
nous l'avons fouillé, et il n'a dans son paquet qu'une chemise et
dans sa bourse que onze écus, ce qui ne l'a pas empêché de dire en
s'évanouissant que si pareille chose était arrivée à Paris, vous
vous en repentiriez tout de suite, tandis qu'ici vous ne vous en
repentirez que plus tard.
-- Alors, dit froidement l'inconnu, c'est quelque prince du sang
déguisé.
-- Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l'hôte, afin que vous
vous teniez sur vos gardes.
-- Et il n'a nommé personne dans sa colère?
-- Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait: «Nous verrons
ce que M. de Tréville pensera de cette insulte faite à son
protégé.
-- M. de Tréville? dit l'inconnu en devenant attentif; il frappait
sur sa poche en prononçant le nom de M. de Tréville?... Voyons,
mon cher hôte, pendant que votre jeune homme était évanoui, vous
n'avez pas été, j'en suis bien sûr, sans regarder aussi cette
poche-là. Qu'y avait-il?
-- Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des
mousquetaires.
-- En vérité!
-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, Excellence.»
L'hôte, qui n'était pas doué d'une grande perspicacité, ne
remarqua point l'expression que ses paroles avaient donnée à la
physionomie de l'inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisée
sur lequel il était toujours resté appuyé du bout du coude, et
fronça le sourcil en homme inquiet.
«Diable! murmura-t-il entre ses dents, Tréville m'aurait-il envoyé
ce Gascon? il est bien jeune! Mais un coup d'épée est un coup
d'épée, quel que soit l'âge de celui qui le donne, et l'on se
défie moins d'un enfant que de tout autre; il suffit parfois d'un
faible obstacle pour contrarier un grand dessein.»
Et l'inconnu tomba dans une réflexion qui dura quelques minutes.
«Voyons, l'hôte, dit-il, est-ce que vous ne me débarrasserez pas
de ce frénétique? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant,
ajouta-t-il avec une expression froidement menaçante, cependant il
me gêne. Où est-il?
-- Dans la chambre de ma femme, où on le panse, au premier étage.
-- Ses hardes et son sac sont avec lui? il n'a pas quitté son
pourpoint?
-- Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais
puisqu'il vous gêne, ce jeune fou...
-- Sans doute. Il cause dans votre hôtellerie un scandale auquel
d'honnêtes gens ne sauraient résister. Montez chez vous, faites
mon compte et avertissez mon laquais.
-- Quoi! Monsieur nous quitte déjà?
-- Vous le savez bien, puisque je vous avais donné l'ordre de
seller mon cheval. Ne m'a-t-on point obéi?
-- Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est
sous la grande porte, tout appareillé pour partir.
-- C'est bien, faites ce que je vous ai dit alors.»
«Ouais! se dit l'hôte, aurait-il peur du petit garçon?»
Mais un coup d'oeil impératif de l'inconnu vint l'arrêter court.
Il salua humblement et sortit.
«Il ne faut pas que Milady soit aperçue de ce drôle, continua
l'étranger: elle ne doit pas tarder à passer: déjà même elle est
en retard. Décidément, mieux vaut que je monte à cheval et que
j'aille au-devant d'elle... Si seulement je pouvais savoir ce que
contient cette lettre adressée à Tréville!»
Et l'inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.
Pendant ce temps, l'hôte, qui ne doutait pas que ce ne fût la
présence du jeune garçon qui chassât l'inconnu de son hôtellerie,
était remonté chez sa femme et avait trouvé d'Artagnan maître
enfin de ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la
police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir été
chercher querelle à un grand seigneur -- car, à l'avis de l'hôte,
l'inconnu ne pouvait être qu'un grand seigneur --, il le
détermina, malgré sa faiblesse, à se lever et à continuer son
chemin. D'Artagnan à moitié abasourdi, sans pourpoint et la tête
tout emmaillotée de linges, se leva donc et, poussé par l'hôte,
commença de descendre; mais, en arrivant à la cuisine, la première
chose qu'il aperçut fut son provocateur qui causait tranquillement
au marchepied d'un lourd carrosse attelé de deux gros chevaux
normands.
Son interlocutrice, dont la tête apparaissait encadrée par la
portière, était une femme de vingt à vingt-deux ans. Nous avons
déjà dit avec quelle rapidité d'investigation d'Artagnan
embrassait toute une physionomie; il vit donc du premier coup
d'oeil que la femme était jeune et belle. Or cette beauté le
frappa d'autant plus qu'elle était parfaitement étrangère aux pays
méridionaux que jusque-là d'Artagnan avait habités. C'était une
pâle et blonde personne, aux longs cheveux bouclés tombant sur ses
épaules, aux grands yeux bleus languissants, aux lèvres rosées et
aux mains d'albâtre. Elle causait très vivement avec l'inconnu.
«Ainsi, Son Éminence m'ordonne..., disait la dame.
-- De retourner à l'instant même en Angleterre, et de la prévenir
directement si le duc quittait Londres.
-- Et quant à mes autres instructions? demanda la belle voyageuse.
-- Elles sont renfermées dans cette boîte, que vous n'ouvrirez que
de l'autre côté de la Manche.
-- Très bien; et vous, que faites-vous?
-- Moi, je retourne à Paris.
-- Sans châtier cet insolent petit garçon?» demanda la dame.
L'inconnu allait répondre: mais, au moment où il ouvrait la
bouche, d'Artagnan, qui avait tout entendu, s'élança sur le seuil
de la porte.
«C'est cet insolent petit garçon qui châtie les autres, s'écria-t-
il, et j'espère bien que cette fois-ci celui qu'il doit châtier ne
lui échappera pas comme la première.
-- Ne lui échappera pas? reprit l'inconnu en fronçant le sourcil.
-- Non, devant une femme, vous n'oseriez pas fuir, je présume.
-- Songez, s'écria Milady en voyant le gentilhomme porter la main
à son épée, songez que le moindre retard peut tout perdre.
-- Vous avez raison, s'écria le gentilhomme; partez donc de votre
côté, moi, je pars du mien.»
Et, saluant la dame d'un signe de tête, il s'élança sur son
cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement
son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop,
s'éloignant chacun par un côté opposé de la rue.
«Eh! votre dépense», vociféra l'hôte, dont l'affection pour son
voyageur se changeait en un profond dédain en voyant qu'il
s'éloignait sans solder ses comptes.
«Paie, maroufle», s'écria le voyageur toujours galopant à son
laquais, lequel jeta aux pieds de l'hôte deux ou trois pièces
d'argent et se mit à galoper après son maître.
«Ah! lâche, ah! misérable, ah! faux gentilhomme!» cria d'Artagnan
s'élançant à son tour après le laquais.
Mais le blessé était trop faible encore pour supporter une
pareille secousse. À peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles
tintèrent, qu'un éblouissement le prit, qu'un nuage de sang passa
sur ses yeux et qu'il tomba au milieu de la rue, en criant encore:
«Lâche! lâche! lâche!
-- Il est en effet bien lâche», murmura l'hôte en s'approchant de
d'Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec
le pauvre garçon, comme le héron de la fable avec son limaçon du
soir.
«Oui, bien lâche, murmura d'Artagnan; mais elle, bien belle!
-- Qui, elle? demanda l'hôte.
-- Milady», balbutia d'Artagnan.
Et il s'évanouit une seconde fois.
«C'est égal, dit l'hôte, j'en perds deux, mais il me reste celui-
là, que je suis sûr de conserver au moins quelques jours. C'est
toujours onze écus de gagnés.»
On sait que onze écus faisaient juste la somme qui restait dans la
bourse de d'Artagnan.
L'hôte avait compté sur onze jours de maladie à un écu par jour;
mais il avait compté sans son voyageur. Le lendemain, dès cinq
heures du matin, d'Artagnan se leva, descendit lui-même à la
cuisine, demanda, outre quelques autres ingrédients dont la liste
n'est pas parvenue jusqu'à nous, du vin, de l'huile, du romarin,
et, la recette de sa mère à la main, se composa un baume dont il
oignit ses nombreuses blessures, renouvelant ses compresses lui-
même et ne voulant admettre l'adjonction d'aucun médecin. Grâce
sans doute à l'efficacité du baume de Bohême, et peut-être aussi
grâce à l'absence de tout docteur, d'Artagnan se trouva sur pied
dès le soir même, et à peu près guéri le lendemain.
Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule
dépense du maître qui avait gardé une diète absolue, tandis qu'au
contraire le cheval jaune, au dire de l'hôtelier du moins, avait
mangé trois fois plus qu'on n'eût raisonnablement pu le supposer
pour sa taille, d'Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite
bourse de velours râpé ainsi que les onze écus qu'elle contenait;
mais quant à la lettre adressée à M. de Tréville, elle avait
disparu.
Le jeune homme commença par chercher cette lettre avec une grande
patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses
goussets, fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et
refermant sa bourse; mais lorsqu'il eut acquis la conviction que
la lettre était introuvable, il entra dans un troisième accès de
rage, qui faillit lui occasionner une nouvelle consommation de vin
et d'huile aromatisés: car, en voyant cette jeune mauvaise tête
s'échauffer et menacer de tout casser dans l'établissement si l'on
ne retrouvait pas sa lettre, l'hôte s'était déjà saisi d'un épieu,
sa femme d'un manche à balai, et ses garçons des mêmes bâtons qui
avaient servi la surveille.
«Ma lettre de recommandation! s'écria d'Artagnan, ma lettre de
recommandation, sangdieu! ou je vous embroche tous comme des
ortolans!»
Malheureusement une circonstance s'opposait à ce que le jeune
homme accomplît sa menace: c'est que, comme nous l'avons dit, son
épée avait été, dans sa première lutte, brisée en deux morceaux,
ce qu'il avait parfaitement oublié. Il en résulta que, lorsque
d'Artagnan voulut en effet dégainer, il se trouva purement et
simplement armé d'un tronçon d'épée de huit ou dix pouces à peu
près, que l'hôte avait soigneusement renfoncé dans le fourreau.
Quant au reste de la lame, le chef l'avait adroitement détourné
pour s'en faire une lardoire.
Cependant cette déception n'eût probablement pas arrêté notre
fougueux jeune homme, si l'hôte n'avait réfléchi que la
réclamation que lui adressait son voyageur était parfaitement
juste.
«Mais, au fait, dit-il en abaissant son épieu, où est cette
lettre?
-- Oui, où est cette lettre? cria d'Artagnan. D'abord, je vous en
préviens, cette lettre est pour M. de Tréville, et il faut qu'elle
se retrouve; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire
retrouver, lui!»
Cette menace acheva d'intimider l'hôte. Après le roi et M. le
cardinal, M. de Tréville était l'homme dont le nom peut-être était
le plus souvent répété par les militaires et même par les
bourgeois. Il y avait bien le père Joseph, c'est vrai; mais son
nom à lui n'était jamais prononcé que tout bas, tant était grande
la terreur qu'inspirait l'Éminence grise, comme on appelait le
familier du cardinal.
Aussi, jetant son épieu loin de lui, et ordonnant à sa femme d'en
faire autant de son manche à balai et à ses valets de leurs
bâtons, il donna le premier l'exemple en se mettant lui-même à la
recherche de la lettre perdue.
«Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de précieux?
demanda l'hôte au bout d'un instant d'investigations inutiles.
-- Sandis! je le crois bien! s'écria le Gascon qui comptait sur
cette lettre pour faire son chemin à la cour; elle contenait ma
fortune.
-- Des bons sur l'épargne? demanda l'hôte inquiet.
-- Des bons sur la trésorerie particulière de Sa Majesté»,
répondit d'Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grâce
à cette recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette
réponse quelque peu hasardée.
«Diable! fit l'hôte tout à fait désespéré.
-- Mais il n'importe, continua d'Artagnan avec l'aplomb national,
il n'importe, et l'argent n'est rien: -- cette lettre était tout.
J'eusse mieux aimé perdre mille pistoles que de la perdre.»
Il ne risquait pas davantage à dire vingt mille, mais une certaine
pudeur juvénile le retint.
Un trait de lumière frappa tout à coup l'esprit de l'hôte qui se
donnait au diable en ne trouvant rien.
«Cette lettre n'est point perdue, s'écria-t-il.
-- Ah! fit d'Artagnan.
-- Non; elle vous a été prise.
-- Prise! et par qui?
-- Par le gentilhomme d'hier. Il est descendu à la cuisine, où
était votre pourpoint. Il y est resté seul. Je gagerais que c'est
lui qui l'a volée.
-- Vous croyez?» répondit d'Artagnan peu convaincu; car il savait
mieux que personne l'importance toute personnelle de cette lettre,
et n'y voyait rien qui pût tenter la cupidité. Le fait est
qu'aucun des valets, aucun des voyageurs présents n'eût rien gagné
à posséder ce papier.
«Vous dites donc, reprit d'Artagnan, que vous soupçonnez cet
impertinent gentilhomme.
-- Je vous dis que j'en suis sûr, continua l'hôte; lorsque je lui
ai annoncé que Votre Seigneurie était le protégé de
M. de Tréville, et que vous aviez même une lettre pour cet
illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet, m'a demandé où était
cette lettre, et est descendu immédiatement à la cuisine où il
savait qu'était votre pourpoint.
-- Alors c'est mon voleur, répondit d'Artagnan; je m'en plaindrai
à M. de Tréville, et M. de Tréville s'en plaindra au roi.» Puis il
tira majestueusement deux écus de sa poche, les donna à l'hôte,
qui l'accompagna, le chapeau à la main, jusqu'à la porte, remonta
sur son cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu'à
la porte Saint-Antoine à Paris, où son propriétaire le vendit
trois écus, ce qui était fort bien payé, attendu que d'Artagnan
l'avait fort surmené pendant la dernière étape. Aussi le maquignon
auquel d'Artagnan le céda moyennant les neuf livres susdites ne
cacha-t-il point au jeune homme qu'il n'en donnait cette somme
exorbitante qu'à cause de l'originalité de sa couleur.
D'Artagnan entra donc dans Paris à pied, portant son petit paquet
sous son bras, et marcha tant qu'il trouvât à louer une chambre
qui convînt à l'exiguïté de ses ressources. Cette chambre fut une
espèce de mansarde, sise rue des Fossoyeurs, près du Luxembourg.
Aussitôt le denier à Dieu donné, d'Artagnan prit possession de son
logement, passa le reste de la journée à coudre à son pourpoint et
à ses chausses des passementeries que sa mère avait détachées d'un
pourpoint presque neuf de M. d'Artagnan père, et qu'elle lui avait
données en cachette; puis il alla quai de la Ferraille, faire
remettre une lame à son épée; puis il revint au Louvre s'informer,
au premier mousquetaire qu'il rencontra, de la situation de
l'hôtel de M. de Tréville, lequel était situé rue du Vieux-
Colombier, c'est-à-dire justement dans le voisinage de la chambre
arrêtée par d'Artagnan: circonstance qui lui parut d'un heureux
augure pour le succès de son voyage.
Après quoi, content de la façon dont il s'était conduit à Meung,
sans remords dans le passé, confiant dans le présent et plein
d'espérance dans l'avenir, il se coucha et s'endormit du sommeil
du brave.
Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu'à neuf
heures du matin, heure à laquelle il se leva pour se rendre chez
ce fameux M. de Tréville, le troisième personnage du royaume
d'après l'estimation paternelle.
CHAPITRE II
L'ANTICHAMBRE DE M. DE TRÉVILLE
M. de Troisvilles, comme s'appelait encore sa famille en Gascogne,
ou M. de Tréville, comme il avait fini par s'appeler lui-même à
Paris, avait réellement commencé comme d'Artagnan, c'est-à-dire
sans un sou vaillant, mais avec ce fonds d'audace, d'esprit et
d'entendement qui fait que le plus pauvre gentillâtre gascon
reçoit souvent plus en ses espérances de l'héritage paternel que
le plus riche gentilhomme périgourdin ou berrichon ne reçoit en
réalité. Sa bravoure insolente, son bonheur plus insolent encore
dans un temps où les coups pleuvaient comme grêle, l'avaient hissé
au sommet de cette échelle difficile qu'on appelle la faveur de
cour, et dont il avait escaladé quatre à quatre les échelons.
Il était l'ami du roi, lequel honorait fort, comme chacun sait, la
mémoire de son père Henri IV. Le père de M. de Tréville l'avait si
fidèlement servi dans ses guerres contre la Ligue, qu'à défaut
d'argent comptant -- chose qui toute la vie manqua au Béarnais,
lequel paya constamment ses dettes avec la seule chose qu'il n'eût
jamais besoin d'emprunter, c'est-à-dire avec de l'esprit --, qu'à
défaut d'argent comptant, disons-nous, il l'avait autorisé, après
la reddition de Paris, à prendre pour armes un lion d'or passant
sur gueules avec cette devise: -Fidelis et fortis-. C'était
beaucoup pour l'honneur, mais c'était médiocre pour le bien-être.
Aussi, quand l'illustre compagnon du grand Henri mourut, il laissa
pour seul héritage à monsieur son fils son épée et sa devise.
Grâce à ce double don et au nom sans tache qui l'accompagnait,
M. de Tréville fut admis dans la maison du jeune prince, où il
servit si bien de son épée et fut si fidèle à sa devise, que
Louis XIII, une des bonnes lames du royaume, avait l'habitude de
dire que, s'il avait un ami qui se battît, il lui donnerait le
conseil de prendre pour second, lui d'abord, et Tréville après, et
peut-être même avant lui.
Aussi Louis XIII avait-il un attachement réel pour Tréville,
attachement royal, attachement égoïste, c'est vrai, mais qui n'en
était pas moins un attachement. C'est que, dans ces temps
malheureux, on cherchait fort à s'entourer d'hommes de la trempe
de Tréville. Beaucoup pouvaient prendre pour devise l'épithète de
fort, qui faisait la seconde partie de son exergue; mais peu de
gentilshommes pouvaient réclamer l'épithète de fidèle, qui en
formait la première. Tréville était un de ces derniers; c'était
une de ces rares organisations, à l'intelligence obéissante comme
celle du dogue, à la valeur aveugle, à l'oeil rapide, à la main
prompte, à qui l'oeil n'avait été donné que pour voir si le roi
était mécontent de quelqu'un et la main que pour frapper ce
déplaisant quelqu'un, un Besme, un Maurevers, un Poltrot de Méré,
un Vitry. Enfin à Tréville, il n'avait manqué jusque-là que
l'occasion; mais il la guettait, et il se promettait bien de la
saisir par ses trois cheveux si jamais elle passait à la portée de
sa main. Aussi Louis XIII fit-il de Tréville le capitaine de ses
mousquetaires, lesquels étaient à Louis XIII, pour le dévouement
ou plutôt pour le fanatisme, ce que ses ordinaires étaient à
Henri III et ce que sa garde écossaise était à Louis XI.
De son côté, et sous ce rapport, le cardinal n'était pas en reste
avec le roi. Quand il avait vu la formidable élite dont Louis XIII
s'entourait, ce second ou plutôt ce premier roi de France avait
voulu, lui aussi, avoir sa garde. Il eut donc ses mousquetaires
comme Louis XIII avait les siens et l'on voyait ces deux
puissances rivales trier pour leur service, dans toutes les
provinces de France et même dans tous les États étrangers, les
hommes célèbres pour les grands coups d'épée. Aussi Richelieu et
Louis XIII se disputaient souvent, en faisant leur partie
d'échecs, le soir, au sujet du mérite de leurs serviteurs. Chacun
vantait la tenue et le courage des siens, et tout en se prononçant
tout haut contre les duels et contre les rixes, ils les excitaient
tout bas à en venir aux mains, et concevaient un véritable chagrin
ou une joie immodérée de la défaite ou de la victoire des leurs.
Ainsi, du moins, le disent les mémoires d'un homme qui fut dans
quelques-unes de ces défaites et dans beaucoup de ces victoires.
Tréville avait pris le côté faible de son maître, et c'est à cette
adresse qu'il devait la longue et constante faveur d'un roi qui
n'a pas laissé la réputation d'avoir été très fidèle à ses
amitiés. Il faisait parader ses mousquetaires devant le cardinal
Armand Duplessis avec un air narquois qui hérissait de colère la
moustache grise de Son Éminence. Tréville entendait admirablement
bien la guerre de cette époque, où, quand on ne vivait pas aux
dépens de l'ennemi, on vivait aux dépens de ses compatriotes: ses
soldats formaient une légion de diables à quatre, indisciplinée
pour tout autre que pour lui.
Débraillés, avinés, écorchés, les mousquetaires du roi, ou plutôt
ceux de M. de Tréville, s'épandaient dans les cabarets, dans les
promenades, dans les jeux publics, criant fort et retroussant
leurs moustaches, faisant sonner leurs épées, heurtant avec
volupté les gardes de M. le cardinal quand ils les rencontraient;
puis dégainant en pleine rue, avec mille plaisanteries; tués
quelquefois, mais sûrs en ce cas d'être pleurés et vengés; tuant
souvent, et sûrs alors de ne pas moisir en prison, M. de Tréville
étant là pour les réclamer. Aussi M. de Tréville était-il loué sur
tous les tons, chanté sur toutes les gammes par ces hommes qui
l'adoraient, et qui, tout gens de sac et de corde qu'ils étaient,
tremblaient devant lui comme des écoliers devant leur maître,
obéissant au moindre mot, et prêts à se faire tuer pour laver le
moindre reproche.
M. de Tréville avait usé de ce levier puissant, pour le roi
d'abord et les amis du roi, -- puis pour lui-même et pour ses
amis. Au reste, dans aucun des mémoires de ce temps, qui a laissé
tant de mémoires, on ne voit que ce digne gentilhomme ait été
accusé, même par ses ennemis -- et il en avait autant parmi les
gens de plume que chez les gens d'épée --, nulle part on ne voit,
disons-nous, que ce digne gentilhomme ait été accusé de se faire
payer la coopération de ses séides. Avec un rare génie d'intrigue,
qui le rendait l'égal des plus forts intrigants, il était resté
honnête homme. Bien plus, en dépit des grandes estocades qui
déhanchent et des exercices pénibles qui fatiguent, il était
devenu un des plus galants coureurs de ruelles, un des plus fins
damerets, un des plus alambiqués diseurs de Phébus de son époque;
on parlait des bonnes fortunes de Tréville comme on avait parlé
vingt ans auparavant de celles de Bassompierre -- et ce n'était
pas peu dire. Le capitaine des mousquetaires était donc admiré,
craint et aimé, ce qui constitue l'apogée des fortunes humaines.
Louis XIV absorba tous les petits astres de sa cour dans son vaste
rayonnement; mais son père, soleil -pluribus impar-, laissa sa
splendeur personnelle à chacun de ses favoris, sa valeur
individuelle à chacun de ses courtisans. Outre le lever du roi et
celui du cardinal, on comptait alors à Paris plus de deux cents
petits levers, un peu recherchés. Parmi les deux cents petits
levers celui de Tréville était un des plus courus.
La cour de son hôtel, situé rue du Vieux-Colombier, ressemblait à
un camp, et cela dès six heures du matin en été et dès huit heures
en hiver. Cinquante à soixante mousquetaires, qui semblaient s'y
relayer pour présenter un nombre toujours imposant, s'y
promenaient sans cesse, armés en guerre et prêts à tout. Le long
d'un de ses grands escaliers sur l'emplacement desquels notre
civilisation bâtirait une maison tout entière, montaient et
descendaient les solliciteurs de Paris qui couraient après une
faveur quelconque, les gentilshommes de province avides d'être
enrôlés, et les laquais chamarrés de toutes couleurs, qui venaient
apporter à M. de Tréville les messages de leurs maîtres. Dans
l'antichambre, sur de longues banquettes circulaires, reposaient
les élus, c'est-à-dire ceux qui étaient convoqués. Un
bourdonnement durait là depuis le matin jusqu'au soir, tandis que
M. de Tréville, dans son cabinet contigu à cette antichambre,
recevait les visites, écoutait les plaintes, donnait ses ordres
et, comme le roi à son balcon du Louvre, n'avait qu'à se mettre à
sa fenêtre pour passer la revue des hommes et des armes.
Le jour où d'Artagnan se présenta, l'assemblée était imposante,
surtout pour un provincial arrivant de sa province: il est vrai
que ce provincial était Gascon, et que surtout à cette époque les
compatriotes de d'Artagnan avaient la réputation de ne point
facilement se laisser intimider. En effet, une fois qu'on avait
franchi la porte massive, chevillée de longs clous à tête
quadrangulaire, on tombait au milieu d'une troupe de gens d'épée
qui se croisaient dans la cour, s'interpellant, se querellant et
jouant entre eux. Pour se frayer un passage au milieu de toutes
ces vagues tourbillonnantes, il eût fallu être officier, grand
seigneur ou jolie femme.
Ce fut donc au milieu de cette cohue et de ce désordre que notre
jeune homme s'avança, le coeur palpitant, rangeant sa longue
rapière le long de ses jambes maigres, et tenant une main au
rebord de son feutre avec ce demi-sourire du provincial embarrassé
qui veut faire bonne contenance. Avait-il dépassé un groupe, alors
il respirait plus librement, mais il comprenait qu'on se
retournait pour le regarder, et pour la première fois de sa vie,
d'Artagnan, qui jusqu'à ce jour avait une assez bonne opinion de
lui-même, se trouva ridicule.
Arrivé à l'escalier, ce fut pis encore: il y avait sur les
premières marches quatre mousquetaires qui se divertissaient à
l'exercice suivant, tandis que dix ou douze de leurs camarades
attendaient sur le palier que leur tour vînt de prendre place à la
partie.
Un d'eux, placé sur le degré supérieur, l'épée nue à la main,
empêchait ou du moins s'efforçait d'empêcher les trois autres de
monter.
Ces trois autres s'escrimaient contre lui de leurs épées fort
agiles. D'Artagnan prit d'abord ces fers pour des fleurets
d'escrime, il les crut boutonnés: mais il reconnut bientôt à
certaines égratignures que chaque arme, au contraire, était
affilée et aiguisée à souhait, et à chacune de ces égratignures,
non seulement les spectateurs, mais encore les acteurs riaient
comme des fous.
Celui qui occupait le degré en ce moment tenait merveilleusement
ses adversaires en respect. On faisait cercle autour d'eux: la
condition portait qu'à chaque coup le touché quitterait la partie,
en perdant son tour d'audience au profit du toucheur. En cinq
minutes trois furent effleurés, l'un au poignet, l'autre au
menton, l'autre à l'oreille par le défenseur du degré, qui lui-
même ne fut pas atteint: adresse qui lui valut, selon les
conventions arrêtées, trois tours de faveur.
Si difficile non pas qu'il fût, mais qu'il voulût être à étonner,
ce passe-temps étonna notre jeune voyageur; il avait vu dans sa
province, cette terre où s'échauffent cependant si promptement les
têtes, un peu plus de préliminaires aux duels, et la gasconnade de
ces quatre joueurs lui parut la plus forte de toutes celles qu'il
avait ouïes jusqu'alors, même en Gascogne. Il se crut transporté
dans ce fameux pays des géants où Gulliver alla depuis et eut si
grand-peur; et cependant il n'était pas au bout: restaient le
palier et l'antichambre.
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