je lui ai bien recommandé de ne plus se faire blesser là.
-- Allons, allons, dit Athos, en échangeant un sourire avec
d'Artagnan et Aramis, je vois que vous vous êtes conduit
grandement à l'égard du pauvre garçon: c'est d'un bon maître.
-- Bref, continua Porthos, ma dépense payée, il me restera bien
une trentaine d'écus.
-- Et à moi une dizaine de pistoles, dit Aramis.
-- Allons, allons, dit Athos, il paraît que nous sommes les Crésus
de la société. Combien vous reste-t-il sur vos cent pistoles,
d'Artagnan?
-- Sur mes cent pistoles? D'abord, je vous en ai donné cinquante.
-- Vous croyez?
-- Pardieu! -- Ah! c'est vrai, je me rappelle.
-- Puis, j'en ai payé six à l'hôte.
-- Quel animal que cet hôte! pourquoi lui avez-vous donné six
pistoles?
-- C'est vous qui m'avez dit de les lui donner.
-- C'est vrai que je suis trop bon. Bref, en reliquat?
-- Vingt-cinq pistoles, dit d'Artagnan.
-- Et moi, dit Athos en tirant quelque menue monnaie de sa poche,
moi...
-- Vous, rien.
-- Ma foi, ou si peu de chose, que ce n'est pas la peine de
rapporter à la masse.
-- Maintenant, calculons combien nous possédons en tout: Porthos?
-- Trente écus.
-- Aramis?
-- Dix pistoles.
-- Et vous, d'Artagnan?
-- Vingt-cinq.
-- Cela fait en tout? dit Athos.
-- Quatre cent soixante-quinze livres! dit d'Artagnan, qui
comptait comme Archimède.
-- Arrivés à Paris, nous en aurons bien encore quatre cents, dit
Porthos, plus les harnais.
-- Mais nos chevaux d'escadron? dit Aramis.
-- Eh bien, des quatre chevaux des laquais nous en ferons deux de
maître que nous tirerons au sort; avec les quatre cents livres, on
en fera un demi pour un des démontés, puis nous donnerons les
grattures de nos poches à d'Artagnan, qui a la main bonne, et qui
ira les jouer dans le premier tripot venu, voilà.
-- Dînons donc, dit Porthos, cela refroidit.»
Les quatre amis, plus tranquilles désormais sur leur avenir,
firent honneur au repas, dont les restes furent abandonnés à
MM. Mousqueton, Bazin, Planchet et Grimaud.
En arrivant à Paris, d'Artagnan trouva une lettre de
M. de Tréville qui le prévenait que, sur sa demande, le roi venait
de lui accorder la faveur d'entrer dans les mousquetaires.
Comme c'était tout ce que d'Artagnan ambitionnait au monde, à part
bien entendu le désir de retrouver Mme Bonacieux, il courut tout
joyeux chez ses camarades, qu'il venait de quitter il y avait une
demi-heure, et qu'il trouva fort tristes et fort préoccupés. Ils
étaient réunis en conseil chez Athos: ce qui indiquait toujours
des circonstances d'une certaine gravité.
M. de Tréville venait de les faire prévenir que l'intention bien
arrêtée de Sa Majesté étant d'ouvrir la campagne le 1er mai, ils
eussent à préparer incontinent leurs équipages.
Les quatre philosophes se regardèrent tout ébahis: M. de Tréville
ne plaisantait pas sous le rapport de la discipline.
«Et à combien estimez-vous ces équipages? dit d'Artagnan.
-- Oh! il n'y a pas à dire, reprit Aramis, nous venons de faire
nos comptes avec une lésinerie de Spartiates, et il nous faut à
chacun quinze cents livres.
-- Quatre fois quinze font soixante, soit six mille livres, dit
Athos.
-- Moi, dit d'Artagnan, il me semble qu'avec mille livres chacun,
il est vrai que je ne parle pas en Spartiate, mais en
procureur...»
Ce mot de procureur réveilla Porthos.
«Tiens, j'ai une idée! dit-il.
-- C'est déjà quelque chose: moi, je n'en ai pas même l'ombre, fit
froidement Athos, mais quant à d'Artagnan, messieurs, le bonheur
d'être désormais des nôtres l'a rendu fou; mille livres! je
déclare que pour moi seul il m'en faut deux mille.
-- Quatre fois deux font huit, dit alors Aramis: c'est donc huit
mille livres qu'il nous faut pour nos équipages, sur lesquels
équipages, il est vrai, nous avons déjà les selles.
-- Plus, dit Athos, en attendant que d'Artagnan qui allait
remercier M. de Tréville eût fermé la porte, plus ce beau diamant
qui brille au doigt de notre ami. Que diable! d'Artagnan est trop
bon camarade pour laisser des frères dans l'embarras, quand il
porte à son médius la rançon d'un roi.»
CHAPITRE XXIX
LA CHASSE À L'ÉQUIPEMENT
Le plus préoccupé des quatre amis était bien certainement
d'Artagnan, quoique d'Artagnan, en sa qualité de garde, fût bien
plus facile à équiper que messieurs les mousquetaires, qui étaient
des seigneurs; mais notre cadet de Gascogne était, comme on a pu
le voir, d'un caractère prévoyant et presque avare, et avec cela
(expliquez les contraires) glorieux presque à rendre des points à
Porthos. À cette préoccupation de sa vanité, d'Artagnan joignait
en ce moment une inquiétude moins égoïste. Quelques informations
qu'il eût pu prendre sur Mme Bonacieux, il ne lui en était venu
aucune nouvelle. M. de Tréville en avait parlé à la reine; la
reine ignorait où était la jeune mercière et avait promis de la
faire chercher.
Mais cette promesse était bien vague et ne rassurait guère
d'Artagnan.
Athos ne sortait pas de sa chambre; il était résolu à ne pas
risquer une enjambée pour s'équiper.
«Il nous reste quinze jours, disait-il à ses amis; eh bien, si au
bout de ces quinze jours je n'ai rien trouvé, ou plutôt si rien
n'est venu me trouver, comme je suis trop bon catholique pour me
casser la tête d'un coup de pistolet, je chercherai une bonne
querelle à quatre gardes de Son Éminence ou à huit Anglais, et je
me battrai jusqu'à ce qu'il y en ait un qui me tue, ce qui, sur la
quantité, ne peut manquer de m'arriver. On dira alors que je suis
mort pour le roi, de sorte que j'aurai fait mon service sans avoir
eu besoin de m'équiper.»
Porthos continuait à se promener, les mains derrière le dos, en
hochant la tête de haut en bas et disant:
«Je poursuivrai mon idée.»
Aramis, soucieux et mal frisé, ne disait rien.
On peut voir par ces détails désastreux que la désolation régnait
dans la communauté.
Les laquais, de leur côté, comme les coursiers d'Hippolyte,
partageaient la triste peine de leurs maîtres. Mousqueton faisait
des provisions de croûtes; Bazin, qui avait toujours donné dans la
dévotion, ne quittait plus les églises; Planchet regardait voler
les mouches; et Grimaud, que la détresse générale ne pouvait
déterminer à rompre le silence imposé par son maître, poussait des
soupirs à attendrir des pierres.
Les trois amis -- car, ainsi que nous l'avons dit, Athos avait
juré de ne pas faire un pas pour s'équiper -- les trois amis
sortaient donc de grand matin et rentraient fort tard. Ils
erraient par les rues, regardant sur chaque pavé pour savoir si
les personnes qui y étaient passées avant eux n'y avaient pas
laissé quelque bourse. On eût dit qu'ils suivaient des pistes,
tant ils étaient attentifs partout où ils allaient. Quand ils se
rencontraient, ils avaient des regards désolés qui voulaient dire:
As-tu trouvé quelque chose?
Cependant, comme Porthos avait trouvé le premier son idée, et
comme il l'avait poursuivie avec persistance, il fut le premier à
agir. C'était un homme d'exécution que ce digne Porthos.
D'Artagnan l'aperçut un jour qu'il s'acheminait vers l'église
Saint-Leu, et le suivit instinctivement: il entra au lieu saint
après avoir relevé sa moustache et allongé sa royale, ce qui
annonçait toujours de sa part les intentions les plus
conquérantes. Comme d'Artagnan prenait quelques précautions pour
se dissimuler, Porthos crut n'avoir pas été vu. D'Artagnan entra
derrière lui. Porthos alla s'adosser au côté d'un pilier;
d'Artagnan, toujours inaperçu, s'appuya de l'autre.
Justement il y avait un sermon, ce qui faisait que l'église était
fort peuplée. Porthos profita de la circonstance pour lorgner les
femmes: grâce aux bons soins de Mousqueton l'extérieur était loin
d'annoncer la détresse de l'intérieur; son feutre était bien un
peu râpé, sa plume était bien un peu déteinte, ses broderies
étaient bien un peu ternies, ses dentelles étaient bien éraillées;
mais dans la demi-teinte toutes ces bagatelles disparaissaient, et
Porthos était toujours le beau Porthos.
D'Artagnan remarqua, sur le banc le plus rapproché du pilier où
Porthos et lui étaient adossés, une espèce de beauté mûre, un peu
jaune, un peu sèche, mais raide et hautaine sous ses coiffes
noires. Les yeux de Porthos s'abaissaient furtivement sur cette
dame, puis papillonnaient au loin dans la nef.
De son côté, la dame, qui de temps en temps rougissait, lançait
avec la rapidité de l'éclair un coup d'oeil sur le volage Porthos,
et aussitôt les yeux de Porthos de papillonner avec fureur. Il
était clair que c'était un manège qui piquait au vif la dame aux
coiffes noires, car elle se mordait les lèvres jusqu'au sang, se
grattait le bout du nez, et se démenait désespérément sur son
siège.
Ce que voyant, Porthos retroussa de nouveau sa moustache, allongea
une seconde fois sa royale, et se mit à faire des signaux à une
belle dame qui était près du choeur, et qui non seulement était
une belle dame, mais encore une grande dame sans doute, car elle
avait derrière elle un négrillon qui avait apporté le coussin sur
lequel elle était agenouillée, et une suivante qui tenait le sac
armorié dans lequel on renfermait le livre où elle lisait sa
messe.
La dame aux coiffes noires suivit à travers tous ses détours le
regard de Porthos, et reconnut qu'il s'arrêtait sur la dame au
coussin de velours, au négrillon et à la suivante.
Pendant ce temps, Porthos jouait serré: c'était des clignements
d'yeux, des doigts posés sur les lèvres, de petits sourires
assassins qui réellement assassinaient la belle dédaignée.
Aussi poussa-t-elle, en forme de mea culpa et en se frappant la
poitrine, un hum! tellement vigoureux que tout le monde, même la
dame au coussin rouge, se retourna de son côté; Porthos tint bon:
pourtant il avait bien compris, mais il fit le sourd.
La dame au coussin rouge fit un grand effet, car elle était fort
belle, sur la dame aux coiffes noires, qui vit en elle une rivale
véritablement à craindre; un grand effet sur Porthos, qui la
trouva plus jolie que la dame aux coiffes noires; un grand effet
sur d'Artagnan, qui reconnut la dame de Meung, de Calais et de
Douvres, que son persécuteur, l'homme à la cicatrice, avait saluée
du nom de Milady.
D'Artagnan, sans perdre de vue la dame au coussin rouge, continua
de suivre le manège de Porthos, qui l'amusait fort; il crut
deviner que la dame aux coiffes noires était la procureuse de la
rue aux Ours, d'autant mieux que l'église Saint-Leu n'était pas
très éloignée de ladite rue.
Il devina alors par induction que Porthos cherchait à prendre sa
revanche de sa défaite de Chantilly, alors que la procureuse
s'était montrée si récalcitrante à l'endroit de la bourse.
Mais, au milieu de tout cela, d'Artagnan remarqua aussi que pas
une figure ne correspondait aux galanteries de Porthos. Ce
n'étaient que chimères et illusions; mais pour un amour réel, pour
une jalousie véritable, y a-t-il d'autre réalité que les illusions
et les chimères?
Le sermon finit: la procureuse s'avança vers le bénitier; Porthos
l'y devança, et, au lieu d'un doigt, y mit toute la main. La
procureuse sourit, croyant que c'était pour elle que Porthos se
mettait en frais: mais elle fut promptement et cruellement
détrompée: lorsqu'elle ne fut plus qu'à trois pas de lui, il
détourna la tête, fixant invariablement les yeux sur la dame au
coussin rouge, qui s'était levée et qui s'approchait suivie de son
négrillon et de sa fille de chambre.
Lorsque la dame au coussin rouge fut près de Porthos, Porthos tira
sa main toute ruisselante du bénitier; la belle dévote toucha de
sa main effilée la grosse main de Porthos, fit en souriant le
signe de la croix et sortit de l'église.
C'en fut trop pour la procureuse: elle ne douta plus que cette
dame et Porthos fussent en galanterie. Si elle eût été une grande
dame, elle se serait évanouie, mais comme elle n'était qu'une
procureuse, elle se contenta de dire au mousquetaire avec une
fureur concentrée:
«Eh! monsieur Porthos, vous ne m'en offrez pas à moi, d'eau
bénite?»
Porthos fit, au son de cette voix, un soubresaut comme ferait un
homme qui se réveillerait après un somme de cent ans.
«Ma... madame! s'écria-t-il, est-ce bien vous? Comment se porte
votre mari, ce cher monsieur Coquenard? Est-il toujours aussi
ladre qu'il était? Où avais-je donc les yeux, que je ne vous ai
pas même aperçue pendant les deux heures qu'a duré ce sermon?
-- J'étais à deux pas de vous, monsieur, répondit la procureuse;
mais vous ne m'avez pas aperçue parce que vous n'aviez d'yeux que
pour la belle dame à qui vous venez de donner de l'eau bénite.»
Porthos feignit d'être embarrassé.
«Ah! dit-il, vous avez remarqué...
-- Il eût fallu être aveugle pour ne pas le voir.
-- Oui, dit négligemment Porthos, c'est une duchesse de mes amies
avec laquelle j'ai grand-peine à me rencontrer à cause de la
jalousie de son mari, et qui m'avait fait prévenir qu'elle
viendrait aujourd'hui, rien que pour me voir, dans cette chétive
église, au fond de ce quartier perdu.
-- Monsieur Porthos, dit la procureuse, auriez-vous la bonté de
m'offrir le bras pendant cinq minutes, je causerais volontiers
avec vous?
-- Comment donc, madame», dit Porthos en se clignant de l'oeil à
lui-même comme un joueur qui rit de la dupe qu'il va faire.
Dans ce moment, d'Artagnan passait poursuivant Milady; il jeta un
regard de côté sur Porthos, et vit ce coup d'oeil triomphant.
«Eh! eh! se dit-il à lui même en raisonnant dans le sens de la
morale étrangement facile de cette époque galante, en voici un qui
pourrait bien être équipé pour le terme voulu.»
Porthos, cédant à la pression du bras de sa procureuse comme une
barque cède au gouvernail, arriva au cloître Saint-Magloire,
passage peu fréquenté, enfermé d'un tourniquet à ses deux bouts.
On n'y voyait, le jour, que mendiants qui mangeaient ou enfants
qui jouaient.
«Ah! monsieur Porthos! s'écria la procureuse, quand elle se fut
assurée qu'aucune personne étrangère à la population habituelle de
la localité ne pouvait les voir ni les entendre; ah! monsieur
Porthos! vous êtes un grand vainqueur, à ce qu'il paraît!
-- Moi, madame! dit Porthos en se rengorgeant, et pourquoi cela?
-- Et les signes de tantôt, et l'eau bénite? Mais c'est une
princesse pour le moins, que cette dame avec son négrillon et sa
fille de chambre!
-- Vous vous trompez; mon Dieu, non, répondit Porthos, c'est tout
bonnement une duchesse.
-- Et ce coureur qui attendait à la porte, et ce carrosse avec un
cocher à grande livrée qui attendait sur son siège?»
Porthos n'avait vu ni le coureur, ni le carrosse; mais, de son
regard de femme jalouse, Mme Coquenard avait tout vu.
Porthos regretta de n'avoir pas, du premier coup, fait la dame au
coussin rouge princesse.
«Ah! vous êtes l'enfant chéri des belles, monsieur Porthos! reprit
en soupirant la procureuse.
-- Mais, répondit Porthos, vous comprenez qu'avec un physique
comme celui dont la nature m'a doué, je ne manque pas de bonnes
fortunes.
-- Mon Dieu! comme les hommes oublient vite! s'écria la procureuse
en levant les yeux au ciel.
-- Moins vite encore que les femmes, ce me semble, répondit
Porthos; car enfin, moi, madame, je puis dire que j'ai été votre
victime, lorsque blessé, mourant, je me suis vu abandonné des
chirurgiens; moi, le rejeton d'une famille illustre, qui m'étais
fié à votre amitié, j'ai manqué mourir de mes blessures d'abord,
et de faim ensuite dans une mauvaise auberge de Chantilly, et cela
sans que vous ayez daigné répondre une seule fois aux lettres
brûlantes que je vous ai écrites.
-- Mais, monsieur Porthos..., murmura la procureuse, qui sentait
qu'à en juger par la conduite des plus grandes dames de ce temps-
là, elle était dans son tort.
-- Moi qui avais sacrifié pour vous la comtesse de Penaflor...
-- Je le sais bien.
-- La baronne de...
-- Monsieur Porthos, ne m'accablez pas.
-- La duchesse de...
-- Monsieur Porthos, soyez généreux!
-- Vous avez raison, madame, et je n'achèverai pas.
-- Mais c'est mon mari qui ne veut pas entendre parler de prêter.
-- Madame Coquenard, dit Porthos, rappelez-vous la première lettre
que vous m'avez écrite et que je conserve gravée dans ma mémoire.»
La procureuse poussa un gémissement.
«Mais c'est qu'aussi, dit-elle, la somme que vous demandiez à
emprunter était un peu bien forte.
-- Madame Coquenard, je vous donnais la préférence. Je n'ai eu
qu'à écrire à la duchesse de... Je ne veux pas dire son nom, car
je ne sais pas ce que c'est que de compromettre une femme; mais ce
que je sais, c'est que je n'ai eu qu'à lui écrire pour qu'elle
m'en envoyât quinze cents.»
La procureuse versa une larme.
«Monsieur Porthos, dit-elle, je vous jure que vous m'avez
grandement punie, et que si dans l'avenir vous vous retrouviez en
pareille passe, vous n'auriez qu'à vous adresser à moi.
-- Fi donc, madame! dit Porthos comme révolté, ne parlons pas
argent, s'il vous plaît, c'est humiliant.
-- Ainsi, vous ne m'aimez plus!» dit lentement et tristement la
procureuse.
Porthos garda un majestueux silence.
«C'est ainsi que vous me répondez? Hélas! je comprends.
-- Songez à l'offense que vous m'avez faite, madame: elle est
restée là, dit Porthos, en posant la main à son coeur et en l'y
appuyant avec force.
-- Je la réparerai; voyons, mon cher Porthos!
-- D'ailleurs, que vous demandais-je, moi? reprit Porthos avec un
mouvement d'épaules plein de bonhomie; un prêt, pas autre chose.
Après tout, je ne suis pas un homme déraisonnable. Je sais que
vous n'êtes pas riche, madame Coquenard, et que votre mari est
obligé de sangsurer les pauvres plaideurs pour en tirer quelques
pauvres écus. Oh! si vous étiez comtesse, marquise ou duchesse, ce
serait autre chose, et vous seriez impardonnable.»
La procureuse fut piquée.
«Apprenez, monsieur Porthos, dit-elle, que mon coffre-fort, tout
coffre-fort de procureuse qu'il est, est peut-être mieux garni que
celui de toutes vos mijaurées ruinées.
-- Double offense que vous m'avez faite alors, dit Porthos en
dégageant le bras de la procureuse de dessous le sien; car si vous
êtes riche, madame Coquenard, alors votre refus n'a plus d'excuse.
-- Quand je dis riche, reprit la procureuse, qui vit qu'elle
s'était laissé entraîner trop loin, il ne faut pas prendre le mot
au pied de la lettre. Je ne suis pas précisément riche, je suis à
mon aise.
-- Tenez, madame, dit Porthos, ne parlons plus de tout cela, je
vous en prie. Vous m'avez méconnu; toute sympathie est éteinte
entre nous.
-- Ingrat que vous êtes!
-- Ah! je vous conseille de vous plaindre! dit Porthos.
-- Allez donc avec votre belle duchesse! je ne vous retiens plus.
-- Eh! elle n'est déjà point si décharnée, que je crois!
-- Voyons, monsieur Porthos, encore une fois, c'est la dernière:
m'aimez-vous encore?
-- Hélas! madame, dit Porthos du ton le plus mélancolique qu'il
put prendre, quand nous allons entrer en campagne, dans une
campagne où mes pressentiments me disent que je serai tué...
-- Oh! ne dites pas de pareilles choses! s'écria la procureuse en
éclatant en sanglots.
-- Quelque chose me le dit, continua Porthos en mélancolisant de
plus en plus.
-- Dites plutôt que vous avez un nouvel amour.
-- Non pas, je vous parle franc. Nul objet nouveau ne me touche,
et même je sens là, au fond de mon coeur, quelque chose qui parle
pour vous. Mais, dans quinze jours, comme vous le savez ou comme
vous ne le savez pas, cette fatale campagne s'ouvre; je vais être
affreusement préoccupé de mon équipement. Puis je vais faire un
voyage dans ma famille, au fond de la Bretagne, pour réaliser la
somme nécessaire à mon départ.»
Porthos remarqua un dernier combat entre l'amour et l'avarice.
«Et comme, continua-t-il, la duchesse que vous venez de voir à
l'église a ses terres près des miennes, nous ferons le voyage
ensemble. Les voyages, vous le savez, paraissent beaucoup moins
longs quand on les fait à deux.
-- Vous n'avez donc point d'amis à Paris, monsieur Porthos? dit la
procureuse.
-- J'ai cru en avoir, dit Porthos en prenant son air mélancolique,
mais j'ai bien vu que je me trompais.
-- Vous en avez, monsieur Porthos, vous en avez, reprit la
procureuse dans un transport qui la surprit elle-même; revenez
demain à la maison. Vous êtes le fils de ma tante, mon cousin par
conséquent; vous venez de Noyon en Picardie, vous avez plusieurs
procès à Paris, et pas de procureur. Retiendrez-vous bien tout
cela?
-- Parfaitement, madame.
-- Venez à l'heure du dîner.
-- Fort bien.
-- Et tenez ferme devant mon mari, qui est retors, malgré ses
soixante-seize ans.
-- Soixante-seize ans! peste! le bel âge! reprit Porthos.
-- Le grand âge, vous voulez dire, monsieur Porthos. Aussi le
pauvre cher homme peut me laisser veuve d'un moment à l'autre,
continua la procureuse en jetant un regard significatif à Porthos.
Heureusement que, par contrat de mariage, nous nous sommes tout
passé au dernier vivant.
-- Tout? dit Porthos.
-- Tout.
-- Vous êtes femme de précaution, je le vois, ma chère madame
Coquenard, dit Porthos en serrant tendrement la main de la
procureuse.
-- Nous sommes donc réconciliés, cher monsieur Porthos? dit-elle
en minaudant.
-- Pour la vie, répliqua Porthos sur le même air.
-- Au revoir donc, mon traître.
-- Au revoir, mon oublieuse.
-- À demain, mon ange!
-- À demain, flamme de ma vie!»
CHAPITRE XXX
MILADY
D'Artagnan avait suivi Milady sans être aperçu par elle: il la vit
monter dans son carrosse, et il l'entendit donner à son cocher
l'ordre d'aller à Saint-Germain.
Il était inutile d'essayer de suivre à pied une voiture emportée
au trot de deux vigoureux chevaux. D'Artagnan revint donc rue
Férou.
Dans la rue de Seine, il rencontra Planchet, qui était arrêté
devant la boutique d'un pâtissier, et qui semblait en extase
devant une brioche de la forme la plus appétissante.
Il lui donna l'ordre d'aller seller deux chevaux dans les écuries
de M. de Tréville, un pour lui d'Artagnan, l'autre pour lui
Planchet, et de venir le joindre chez Athos, -- M. de Tréville,
une fois pour toutes, ayant mis ses écuries au service de
d'Artagnan.
Planchet s'achemina vers la rue du Colombier, et d'Artagnan vers
la rue Férou. Athos était chez lui, vidant tristement une des
bouteilles de ce fameux vin d'Espagne qu'il avait rapporté de son
voyage en Picardie. Il fit signe à Grimaud d'apporter un verre
pour d'Artagnan, et Grimaud obéit comme d'habitude.
D'Artagnan raconta alors à Athos tout ce qui s'était passé à
l'église entre Porthos et la procureuse, et comment leur camarade
était probablement, à cette heure, en voie de s'équiper.
«Quant à moi, répondit Athos à tout ce récit, je suis bien
tranquille, ce ne seront pas les femmes qui feront les frais de
mon harnais.
-- Et cependant, beau, poli, grand seigneur comme vous l'êtes, mon
cher Athos, il n'y aurait ni princesses, ni reines à l'abri de vos
traits amoureux.
-- Que ce d'Artagnan est jeune!» dit Athos en haussant les
épaules.
Et il fit signe à Grimaud d'apporter une seconde bouteille.
En ce moment, Planchet passa modestement la tête par la porte
entrebâillée, et annonça à son maître que les deux chevaux étaient
là.
«Quels chevaux? demanda Athos.
-- Deux que M. de Tréville me prête pour la promenade, et avec
lesquels je vais aller faire un tour à Saint-Germain.
-- Et qu'allez-vous faire à Saint-Germain?» demanda encore Athos.
Alors d'Artagnan lui raconta la rencontre qu'il avait faite dans
l'église, et comment il avait retrouvé cette femme qui, avec le
seigneur au manteau noir et à la cicatrice près de la tempe, était
sa préoccupation éternelle.
«C'est-à-dire que vous êtes amoureux de celle-là, comme vous
l'étiez de Mme Bonacieux, dit Athos en haussant dédaigneusement
les épaules, comme s'il eût pris en pitié la faiblesse humaine.
-- Moi, point du tout! s'écria d'Artagnan. Je suis seulement
curieux d'éclaircir le mystère auquel elle se rattache. Je ne sais
pourquoi, je me figure que cette femme, tout inconnue qu'elle
m'est et tout inconnu que je lui suis, a une action sur ma vie.
-- Au fait, vous avez raison, dit Athos, je ne connais pas une
femme qui vaille la peine qu'on la cherche quand elle est perdue.
Mme Bonacieux est perdue, tant pis pour elle! qu'elle se retrouve!
-- Non, Athos, non, vous vous trompez, dit d'Artagnan; j'aime ma
pauvre Constance plus que jamais, et si je savais le lieu où elle
est, fût-elle au bout du monde, je partirais pour la tirer des
mains de ses ennemis; mais je l'ignore, toutes mes recherches ont
été inutiles. Que voulez-vous, il faut bien se distraire.
-- Distrayez-vous donc avec Milady, mon cher d'Artagnan; je le
souhaite de tout mon coeur, si cela peut vous amuser.
-- Écoutez, Athos, dit d'Artagnan, au lieu de vous tenir enfermé
ici comme si vous étiez aux arrêts, montez à cheval et venez vous
promener avec moi à Saint-Germain.
-- Mon cher, répliqua Athos, je monte mes chevaux quand j'en ai,
sinon je vais à pied.
-- Eh bien, moi, répondit d'Artagnan en souriant de la
misanthropie d'Athos, qui dans un autre l'eût certainement blessé,
moi, je suis moins fier que vous, je monte ce que je trouve.
Ainsi, au revoir, mon cher Athos.
-- Au revoir», dit le mousquetaire en faisant signe à Grimaud de
déboucher la bouteille qu'il venait d'apporter.
D'Artagnan et Planchet se mirent en selle et prirent le chemin de
Saint-Germain.
Tout le long de la route, ce qu'Athos avait dit au jeune homme
de Mme Bonacieux lui revenait à l'esprit. Quoique d'Artagnan ne
fût pas d'un caractère fort sentimental, la jolie mercière avait
fait une impression réelle sur son coeur: comme il le disait, il
était prêt à aller au bout du monde pour la chercher. Mais le
monde a bien des bouts, par cela même qu'il est rond; de sorte
qu'il ne savait de quel côté se tourner.
En attendant, il allait tâcher de savoir ce que c'était que
Milady. Milady avait parlé à l'homme au manteau noir, donc elle le
connaissait. Or, dans l'esprit de d'Artagnan, c'était l'homme au
manteau noir qui avait enlevé Mme Bonacieux une seconde fois,
comme il l'avait enlevée une première. D'Artagnan ne mentait donc
qu'à moitié, ce qui est bien peu mentir, quand il disait qu'en se
mettant à la recherche de Milady, il se mettait en même temps à la
recherche de Constance.
Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps un coup
d'éperon à son cheval, d'Artagnan avait fait la route et était
arrivé à Saint-Germain. Il venait de longer le pavillon où, dix
ans plus tard, devait naître Louis XIV. Il traversait une rue fort
déserte, regardant à droite et à gauche s'il ne reconnaîtrait pas
quelque vestige de sa belle Anglaise, lorsque au rez-de-chaussée
d'une jolie maison qui, selon l'usage du temps, n'avait aucune
fenêtre sur la rue, il vit apparaître une figure de connaissance.
Cette figure se promenait sur une sorte de terrasse garnie de
fleurs. Planchet la reconnut le premier. «Eh! monsieur dit-il
s'adressant à d'Artagnan, ne vous remettez-vous pas ce visage qui
baye aux corneilles?
-- Non, dit d'Artagnan; et cependant je suis certain que ce n'est
point la première fois que je le vois, ce visage.
-- Je le crois pardieu bien, dit Planchet: c'est ce pauvre Lubin,
le laquais du comte de Wardes, celui que vous avez si bien
accommodé il y a un mois, à Calais, sur la route de la maison de
campagne du gouverneur.
-- Ah! oui bien, dit d'Artagnan, et je le reconnais à cette heure.
Crois-tu qu'il te reconnaisse, toi?
-- Ma foi, monsieur, il était si fort troublé que je doute qu'il
ait gardé de moi une mémoire bien nette.
-- Eh bien, va donc causer avec ce garçon, dit d'Artagnan, et
informe-toi dans la conversation si son maître est mort.»
Planchet descendit de cheval, marcha droit à Lubin, qui en effet
ne le reconnut pas, et les deux laquais se mirent à causer dans la
meilleure intelligence du monde, tandis que d'Artagnan poussait
les deux chevaux dans une ruelle et, faisant le tour d'une maison,
s'en revenait assister à la conférence derrière une haie de
coudriers.
Au bout d'un instant d'observation derrière la haie, il entendit
le bruit d'une voiture, et il vit s'arrêter en face de lui le
carrosse de Milady. Il n'y avait pas à s'y tromper. Milady était
dedans. D'Artagnan se coucha sur le cou de son cheval, afin de
tout voir sans être vu.
Milady sortit sa charmante tête blonde par la portière, et donna
des ordres à sa femme de chambre.
Cette dernière, jolie fille de vingt à vingt-deux ans, alerte et
vive, véritable soubrette de grande dame, sauta en bas du
marchepied, sur lequel elle était assise selon l'usage du temps,
et se dirigea vers la terrasse où d'Artagnan avait aperçu Lubin.
D'Artagnan suivit la soubrette des yeux, et la vit s'acheminer
vers la terrasse. Mais, par hasard, un ordre de l'intérieur avait
appelé Lubin, de sorte que Planchet était resté seul, regardant de
tous côtés par quel chemin avait disparu d'Artagnan.
La femme de chambre s'approcha de Planchet, qu'elle prit pour
Lubin, et lui tendant un petit billet:
«Pour votre maître, dit-elle.
-- Pour mon maître? reprit Planchet étonné.
-- Oui, et très pressé. Prenez donc vite.»
Là-dessus elle s'enfuit vers le carrosse, retourné à l'avance du
côté par lequel il était venu; elle s'élança sur le marchepied, et
le carrosse repartit.
Planchet tourna et retourna le billet, puis, accoutumé à
l'obéissance passive, il sauta à bas de la terrasse, enfila la
ruelle et rencontra au bout de vingt pas d'Artagnan qui, ayant
tout vu, allait au-devant de lui.
«Pour vous, monsieur, dit Planchet, présentant le billet au jeune
homme.
-- Pour moi? dit d'Artagnan; en es-tu bien sûr?
-- Pardieu! si j'en suis sûr; la soubrette a dit: "Pour ton
maître." Je n'ai d'autre maître que vous; ainsi... Un joli brin de
fille, ma foi, que cette soubrette!»
D'Artagnan ouvrit la lettre, et lut ces mots:
«Une personne qui s'intéresse à vous plus qu'elle ne peut le dire
voudrait savoir quel jour vous serez en état de vous promener dans
la forêt. Demain, à l'hôtel du Champ du Drap d'Or, un laquais noir
et rouge attendra votre réponse.»
«Oh! oh! se dit d'Artagnan, voilà qui est un peu vif. Il paraît
que Milady et moi nous sommes en peine de la santé de la même
personne. Eh bien, Planchet, comment se porte ce bon M. de Wardes?
il n'est donc pas mort?
-- Non, monsieur, il va aussi bien qu'on peut aller avec quatre
coups d'épée dans le corps, car vous lui en avez, sans reproche,
allongé quatre, à ce cher gentilhomme, et il est encore bien
faible, ayant perdu presque tout son sang. Comme je l'avais dit à
monsieur, Lubin ne m'a pas reconnu, et m'a raconté d'un bout à
l'autre notre aventure.
-- Fort bien, Planchet, tu es le roi des laquais; maintenant,
remonte à cheval et rattrapons le carrosse.»
Ce ne fut pas long; au bout de cinq minutes on aperçut le carrosse
arrêté sur le revers de la route, un cavalier richement vêtu se
tenait à la portière.
La conversation entre Milady et le cavalier était tellement
animée, que d'Artagnan s'arrêta de l'autre côté du carrosse sans
que personne autre que la jolie soubrette s'aperçût de sa
présence.
La conversation avait lieu en anglais, langue que d'Artagnan ne
comprenait pas; mais, à l'accent, le jeune homme crut deviner que
la belle Anglaise était fort en colère; elle termina par un geste
qui ne lui laissa point de doute sur la nature de cette
conversation: c'était un coup d'éventail appliqué de telle force,
que le petit meuble féminin vola en mille morceaux.
Le cavalier poussa un éclat de rire qui parut exaspérer Milady.
D'Artagnan pensa que c'était le moment d'intervenir; il s'approcha
de l'autre portière, et se découvrant respectueusement:
«Madame, dit-il, me permettez-vous de vous offrir mes services? Il
me semble que ce cavalier vous a mise en colère. Dites un mot,
madame, et je me charge de le punir de son manque de courtoisie.»
Aux premières paroles, Milady s'était retournée, regardant le
jeune homme avec étonnement, et lorsqu'il eut fini:
«Monsieur, dit-elle en très bon français, ce serait de grand coeur
que je me mettrais sous votre protection si la personne qui me
querelle n'était point mon frère.
-- Ah! excusez-moi, alors, dit d'Artagnan, vous comprenez que
j'ignorais cela, madame.
-- De quoi donc se mêle cet étourneau, s'écria en s'abaissant à la
hauteur de la portière le cavalier que Milady avait désigné comme
son parent, et pourquoi ne passe-t-il pas son chemin?
-- Étourneau vous-même, dit d'Artagnan en se baissant à son tour
sur le cou de son cheval, et en répondant de son côté par la
portière; je ne passe pas mon chemin parce qu'il me plaît de
m'arrêter ici.»
Le cavalier adressa quelques mots en anglais à sa soeur.
«Je vous parle français, moi, dit d'Artagnan; faites-moi donc, je
vous prie, le plaisir de me répondre dans la même langue. Vous
êtes le frère de madame, soit, mais vous n'êtes pas le mien,
heureusement.»
On eût pu croire que Milady, craintive comme l'est ordinairement
une femme, allait s'interposer dans ce commencement de
provocation, afin d'empêcher que la querelle n'allât plus loin;
mais, tout au contraire, elle se rejeta au fond de son carrosse,
et cria froidement au cocher:
«Touche à l'hôtel!»
La jolie soubrette jeta un regard d'inquiétude sur d'Artagnan,
dont la bonne mine paraissait avoir produit son effet sur elle.
Le carrosse partit et laissa les deux hommes en face l'un de
l'autre, aucun obstacle matériel ne les séparant plus.
Le cavalier fit un mouvement pour suivre la voiture; mais
d'Artagnan, dont la colère déjà bouillante s'était encore
augmentée en reconnaissant en lui l'Anglais qui, à Amiens, lui
avait gagné son cheval et avait failli gagner à Athos son diamant,
sauta à la bride et l'arrêta.
«Eh! Monsieur, dit-il, vous me semblez encore plus étourneau que
moi, car vous me faites l'effet d'oublier qu'il y a entre nous une
petite querelle engagée.
-- Ah! ah! dit l'Anglais, c'est vous, mon maître. Il faut donc
toujours que vous jouiez un jeu ou un autre?
-- Oui, et cela me rappelle que j'ai une revanche à prendre. Nous
verrons, mon cher monsieur, si vous maniez aussi adroitement la
rapière que le cornet.
-- Vous voyez bien que je n'ai pas d'épée, dit l'Anglais; voulez-
vous faire le brave contre un homme sans armes?
-- J'espère bien que vous en avez chez vous, répondit d'Artagnan.
En tout cas, j'en ai deux, et si vous le voulez, je vous en
jouerai une.
-- Inutile, dit l'Anglais, je suis muni suffisamment de ces sortes
d'ustensiles.
-- Eh bien, mon digne gentilhomme, reprit d'Artagnan choisissez la
plus longue et venez me la montrer ce soir.
-- Où cela, s'il vous plaît?
-- Derrière le Luxembourg, c'est un charmant quartier pour les
promenades dans le genre de celle que je vous propose.
-- C'est bien, on y sera.
-- Votre heure?
-- Six heures.
-- À propos, vous avez aussi probablement un ou deux amis?
-- Mais j'en ai trois qui seront fort honorés de jouer la même
partie que moi.
-- Trois? à merveille! comme cela se rencontre! dit d'Artagnan,
c'est juste mon compte.
-- Maintenant, qui êtes-vous? demanda l'Anglais.
-- Je suis M. d'Artagnan, gentilhomme gascon, servant aux gardes,
compagnie de M. des Essarts. Et vous?
-- Moi, je suis Lord de Winter, baron de Sheffield.
-- Eh bien, je suis votre serviteur, monsieur le baron, dit
d'Artagnan, quoique vous ayez des noms bien difficiles à retenir.»
Et piquant son cheval, il le mit au galop, et reprit le chemin de
Paris.
Comme il avait l'habitude de le faire en pareille occasion,
d'Artagnan descendit droit chez Athos.
Il trouva Athos couché sur un grand canapé, où il attendait, comme
il l'avait dit, que son équipement le vînt trouver.
Il raconta à Athos tout ce qui venait de se passer, moins la
lettre de M. de Wardes.
Athos fut enchanté lorsqu'il sut qu'il allait se battre contre un
Anglais. Nous avons dit que c'était son rêve.
On envoya chercher à l'instant même Porthos et Aramis par les
laquais, et on les mit au courant de la situation.
Porthos tira son épée hors du fourreau et se mit à espadonner
contre le mur en se reculant de temps en temps et en faisant des
pliés comme un danseur. Aramis, qui travaillait toujours à son
poème, s'enferma dans le cabinet d'Athos et pria qu'on ne le
dérangeât plus qu'au moment de dégainer.
Athos demanda par signe à Grimaud une bouteille.
Quant à d'Artagnan, il arrangea en lui-même un petit plan dont
nous verrons plus tard l'exécution, et qui lui promettait quelque
gracieuse aventure, comme on pouvait le voir aux sourires qui, de
temps en temps, passaient sur son visage dont ils éclairaient la
rêverie.
CHAPITRE XXXI
ANGLAIS ET FRANÇAIS
L'heure venue, on se rendit avec les quatre laquais, derrière le
Luxembourg, dans un enclos abandonné aux chèvres. Athos donna une
pièce de monnaie au chevrier pour qu'il s'écartât. Les laquais
furent chargés de faire sentinelle.
Bientôt une troupe silencieuse s'approcha du même enclos, y
pénétra et joignit les mousquetaires; puis, selon les habitudes
d'outre-mer, les présentations eurent lieu.
Les Anglais étaient tous gens de la plus haute qualité, les noms
bizarres de leurs adversaires furent donc pour eux un sujet non
seulement de surprise, mais encore d'inquiétude.
«Mais, avec tout cela, dit Lord de Winter quand les trois amis
eurent été nommés, nous ne savons pas qui vous êtes, et nous ne
nous battrons pas avec des noms pareils; ce sont des noms de
bergers, cela.
-- Aussi, comme vous le supposez bien, Milord, ce sont de faux
noms, dit Athos.
-- Ce qui ne nous donne qu'un plus grand désir de connaître les
noms véritables, répondit l'Anglais.
-- Vous avez bien joué contre nous sans les connaître, dit Athos,
à telles enseignes que vous nous avez gagné nos deux chevaux?
-- C'est vrai, mais nous ne risquions que nos pistoles; cette fois
nous risquons notre sang: on joue avec tout le monde, on ne se bat
qu'avec ses égaux.
-- C'est juste», dit Athos. Et il prit à l'écart celui des quatre
Anglais avec lequel il devait se battre, et lui dit son nom tout
bas.
Porthos et Aramis en firent autant de leur côté.
«Cela vous suffit-il, dit Athos à son adversaire, et me trouvez-
vous assez grand seigneur pour me faire la grâce de croiser l'épée
avec moi?
-- Oui, monsieur, dit l'Anglais en s'inclinant.
-- Eh bien, maintenant, voulez-vous que je vous dise une chose?
reprit froidement Athos.
-- Laquelle? demanda l'Anglais.
-- C'est que vous auriez aussi bien fait de ne pas exiger que je
me fisse connaître.
-- Pourquoi cela?
-- Parce qu'on me croit mort, que j'ai des raisons pour désirer
qu'on ne sache pas que je vis, et que je vais être obligé de vous
tuer, pour que mon secret ne coure pas les champs.»
L'Anglais regarda Athos, croyant que celui-ci plaisantait; mais
Athos ne plaisantait pas le moins du monde.
«Messieurs, dit-il en s'adressant à la fois à ses compagnons et à
leurs adversaires, y sommes-nous?
-- Oui, répondirent tout d'une voix Anglais et Français.
-- Alors, en garde», dit Athos.
Et aussitôt huit épées brillèrent aux rayons du soleil couchant,
et le combat commença avec un acharnement bien naturel entre gens
deux fois ennemis.
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