-- Je ne saurais vous le dire, monsieur. -- Comment, vous ne sauriez me le dire? vous devriez cependant être mieux informé que personne. -- Oui, mais dans notre état nous ne disons pas tout ce que nous savons, monsieur, surtout quand on nous a prévenus que nos oreilles répondraient pour notre langue. -- Eh bien, puis-je voir Porthos? -- Certainement, monsieur. Prenez l'escalier, montez au premier et frappez au n° 1. Seulement, prévenez que c'est vous. -- Comment! que je prévienne que c'est moi? -- Oui, car il pourrait vous arriver malheur. -- Et quel malheur voulez-vous qu'il m'arrive? -- M. Porthos peut vous prendre pour quelqu'un de la maison et, dans un mouvement de colère, vous passer son épée à travers le corps ou vous brûler la cervelle. -- Que lui avez-vous donc fait? -- Nous lui avons demandé de l'argent. -- Ah! diable, je comprends cela; c'est une demande que Porthos reçoit très mal quand il n'est pas en fonds; mais je sais qu'il devait y être. -- C'est ce que nous avions pensé aussi, monsieur; comme la maison est fort régulière et que nous faisons nos comptes toutes les semaines, au bout de huit jours nous lui avons présenté notre note; mais il paraît que nous sommes tombés dans un mauvais moment, car, au premier mot que nous avons prononcé sur la chose, il nous a envoyés à tous les diables; il est vrai qu'il avait joué la veille. -- Comment, il avait joué la veille! et avec qui? -- Oh! mon Dieu, qui sait cela? avec un seigneur qui passait et auquel il avait fait proposer une partie de lansquenet. -- C'est cela, le malheureux aura tout perdu. -- Jusqu'à son cheval, monsieur, car lorsque l'étranger a été pour partir, nous nous sommes aperçus que son laquais sellait le cheval de M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l'observation, mais il nous a répondu que nous nous mêlions de ce qui ne nous regardait pas et que ce cheval était à lui. Nous avons aussitôt fait prévenir M. Porthos de ce qui se passait, mais il nous à fait dire que nous étions des faquins de douter de la parole d'un gentilhomme, et que, puisque celui-là avait dit que le cheval était à lui, il fallait bien que cela fût. -- Je le reconnais bien là, murmura d'Artagnan. -- Alors, continua l'hôte, je lui fis répondre que du moment où nous paraissions destinés à ne pas nous entendre à l'endroit du paiement, j'espérais qu'il aurait au moins la bonté d'accorder la faveur de sa pratique à mon confrère le maître de l'Aigle d'Or; mais M. Porthos me répondit que mon hôtel étant le meilleur, il désirait y rester. «Cette réponse était trop flatteuse pour que j'insistasse sur son départ. Je me bornai donc à le prier de me rendre sa chambre, qui est la plus belle de l'hôtel, et de se contenter d'un joli petit cabinet au troisième. Mais à ceci M. Porthos répondit que, comme il attendait d'un moment à l'autre sa maîtresse, qui était une des plus grandes dames de la cour, je devais comprendre que la chambre qu'il me faisait l'honneur d'habiter chez moi était encore bien médiocre pour une pareille personne. «Cependant, tout en reconnaissant la vérité de ce qu'il disait, je crus devoir insister; mais, sans même se donner la peine d'entrer en discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table de nuit et déclara qu'au premier mot qu'on lui dirait d'un déménagement quelconque à l'extérieur ou à l'intérieur, il brûlerait la cervelle à celui qui serait assez imprudent pour se mêler d'une chose qui ne regardait que lui. Aussi, depuis ce temps-là, monsieur, personne n'entre plus dans sa chambre, si ce n'est son domestique. -- Mousqueton est donc ici? -- Oui, monsieur; cinq jours après son départ, il est revenu de fort mauvaise humeur de son côté; il paraît que lui aussi a eu du désagrément dans son voyage. Malheureusement, il est plus ingambe que son maître, ce qui fait que pour son maître il met tout sens dessus dessous, attendu que, comme il pense qu'on pourrait lui refuser ce qu'il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans demander. -- Le fait est, répondit d'Artagnan, que j'ai toujours remarqué dans Mousqueton un dévouement et une intelligence très supérieurs. -- Cela est possible, monsieur; mais supposez qu'il m'arrive seulement quatre fois par an de me trouver en contact avec une intelligence et un dévouement semblables, et je suis un homme ruiné. -- Non, car Porthos vous paiera. -- Hum! fit l'hôtelier d'un ton de doute. -- C'est le favori d'une très grande dame qui ne le laissera pas dans l'embarras pour une misère comme celle qu'il vous doit. -- Si j'ose dire ce que je crois là-dessus... -- Ce que vous croyez? -- Je dirai plus: ce que je sais. -- Ce que vous savez? -- Et même ce dont je suis sûr. -- Et de quoi êtes-vous sûr, voyons? -- Je dirai que je connais cette grande dame. -- Vous? -- Oui, moi. -- Et comment la connaissez-vous? -- Oh! monsieur, si je croyais pouvoir me fier à votre discrétion... -- Parlez, et foi de gentilhomme, vous n'aurez pas à vous repentir de votre confiance. -- Eh bien, monsieur, vous concevez, l'inquiétude fait faire bien des choses. -- Qu'avez-vous fait? -- Oh! d'ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d'un créancier. -- Enfin? -- M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous recommandant de le jeter à la poste. Son domestique n'était pas encore arrivé. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il fallait bien qu'il nous chargeât de ses commissions. -- Ensuite? -- Au lieu de mettre la lettre à la poste, ce qui n'est jamais bien sûr, j'ai profité de l'occasion de l'un de mes garçons qui allait à Paris, et je lui ai ordonné de la remettre à cette duchesse elle-même. C'était remplir les intentions de M. Porthos, qui nous avait si fort recommandé cette lettre, n'est-ce pas? -- À peu près. -- Eh bien, monsieur, savez-vous ce que c'est que cette grande dame? -- Non; j'en ai entendu parler à Porthos, voilà tout. -- Savez-vous ce que c'est que cette prétendue duchesse? -- Je vous le répète, je ne la connais pas. -- C'est une vieille procureuse au Châtelet, monsieur, nommée Mme Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne encore des airs d'être jalouse. Cela me paraissait aussi fort singulier, une princesse qui demeure rue aux Ours. -- Comment savez-vous cela? -- Parce qu'elle s'est mise dans une grande colère en recevant la lettre, disant que M. Porthos était un volage, et que c'était encore pour quelque femme qu'il avait reçu ce coup d'épée. -- Mais il a donc reçu un coup d'épée? -- Ah! mon Dieu! qu'ai-je dit là? -- Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d'épée. -- Oui; mais il m'avait si fort défendu de le dire! -- Pourquoi cela? -- Dame! monsieur, parce qu'il s'était vanté de perforer cet étranger avec lequel vous l'avez laisse en dispute, et que c'est cet étranger, au contraire, qui, malgré toutes ses rodomontades, l'a couché sur le carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort glorieux, excepté envers la duchesse, qu'il avait cru intéresser en lui faisant le récit de son aventure, il ne veut avouer à personne que c'est un coup d'épée qu'il a reçu. -- Ainsi c'est donc un coup d'épée qui le retient dans son lit? -- Et un maître coup d'épée, je vous l'assure. Il faut que votre ami ait l'âme chevillée dans le corps. -- Vous étiez donc là? -- Monsieur, je les avais suivis par curiosité, de sorte que j'ai vu le combat sans que les combattants me vissent. -- Et comment cela s'est-il passé? -- Oh! la chose n'a pas été longue, je vous en réponds. Ils se sont mis en garde; l'étranger a fait une feinte et s'est fendu; tout cela si rapidement, que lorsque M. Porthos est arrivé à la parade, il avait déjà trois pouces de fer dans la poitrine. Il est tombé en arrière. L'étranger lui a mis aussitôt la pointe de son épée à la gorge; et M. Porthos, se voyant à la merci de son adversaire, s'est avoué vaincu. Sur quoi, l'étranger lui a demandé son nom et apprenant qu'il s'appelait M. Porthos, et non M. d'Artagnan, lui a offert son bras, l'a ramené à l'hôtel, est monté à cheval et a disparu. -- Ainsi c'est à M. d'Artagnan qu'en voulait cet étranger? -- Il paraît que oui. -- Et savez-vous ce qu'il est devenu? -- Non; je ne l'avais jamais vu jusqu'à ce moment et nous ne l'avons pas revu depuis. -- Très bien; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant, vous dites que la chambre de Porthos est au premier, n° 1? -- Oui, monsieur, la plus belle de l'auberge; une chambre que j'aurais déjà eu dix fois l'occasion de louer. -- Bah! tranquillisez vous, dit d'Artagnan en riant; Porthos vous paiera avec l'argent de la duchesse Coquenard. -- Oh! monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lâchait les cordons de sa bourse, ce ne serait rien; mais elle a positivement répondu qu'elle était lasse des exigences et des infidélités de M. Porthos, et qu'elle ne lui enverrait pas un denier. -- Et avez-vous rendu cette réponse à votre hôte? -- Nous nous en sommes bien gardés: il aurait vu de quelle manière nous avions fait la commission. -- Si bien qu'il attend toujours son argent? -- Oh! mon Dieu, oui! Hier encore, il a écrit; mais, cette fois, c'est son domestique qui a mis la lettre à la poste. -- Et vous dites que la procureuse est vieille et laide. -- Cinquante ans au moins, monsieur, et pas belle du tout, à ce qu'a dit Pathaud. -- En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir; d'ailleurs Porthos ne peut pas vous devoir grand-chose. -- Comment, pas grand-chose! Une vingtaine de pistoles déjà, sans compter le médecin. Oh! il ne se refuse rien, allez! on voit qu'il est habitué à bien vivre. -- Eh bien, si sa maîtresse l'abandonne, il trouvera des amis, je vous le certifie. Ainsi, mon cher hôte, n'ayez aucune inquiétude, et continuez d'avoir pour lui tous les soins qu'exige son état. -- Monsieur m'a promis de ne pas parler de la procureuse et de ne pas dire un mot de la blessure. -- C'est chose convenue; vous avez ma parole. -- Oh! c'est qu'il me tuerait, voyez-vous! -- N'ayez pas peur; il n'est pas si diable qu'il en a l'air. En disant ces mots, d'Artagnan monta l'escalier, laissant son hôte un peu plus rassuré à l'endroit de deux choses auxquelles il paraissait beaucoup tenir: sa créance et sa vie. Au haut de l'escalier, sur la porte la plus apparente du corridor était tracé, à l'encre noire, un n° 1 gigantesque; d'Artagnan frappa un coup, et, sur l'invitation de passer outre qui lui vint de l'intérieur, il entra. Porthos était couché, et faisait une partie de lansquenet avec Mousqueton, pour s'entretenir la main, tandis qu'une broche chargée de perdrix tournait devant le feu, et qu'à chaque coin d'une grande cheminée bouillaient sur deux réchauds deux casseroles, d'où s'exhalait une double odeur de gibelotte et de matelote qui réjouissait l'odorat. En outre, le haut d'un secrétaire et le marbre d'une commode étaient couverts de bouteilles vides. À la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie; et Mousqueton, se levant respectueusement, lui céda la place et s'en alla donner un coup d'oeil aux deux casseroles, dont il paraissait avoir l'inspection particulière. «Ah! pardieu! c'est vous, dit Porthos à d'Artagnan, soyez le bienvenu, et excusez-moi si je ne vais pas au-devant de vous. Mais, ajouta-t-il en regardant d'Artagnan avec une certaine inquiétude, vous savez ce qui m'est arrivé? -- Non. -- L'hôte ne vous a rien dit? -- J'ai demandé après vous, et je suis monté tout droit.» -- Porthos parut respirer plus librement. «Et que vous est-il donc arrivé, mon cher Porthos? continua d'Artagnan. -- Il m'est arrivé qu'en me fendant sur mon adversaire, à qui j'avais déjà allongé trois coups d'épée, et avec lequel je voulais en finir d'un quatrième, mon pied a porté sur une pierre, et je me suis foulé le genou. -- Vraiment? -- D'honneur! Heureusement pour le maraud, car je ne l'aurais laissé que mort sur la place, je vous en réponds. -- Et qu'est-il devenu? -- Oh! je n'en sais rien; il en a eu assez, et il est parti sans demander son reste; mais vous, mon cher d'Artagnan, que vous est- il arrivé? -- De sorte, continua d'Artagnan, que cette foulure, mon cher Porthos, vous retient au lit? -- Ah! mon Dieu, oui, voilà tout; du reste, dans quelques jours je serai sur pied. -- Pourquoi alors ne vous êtes-vous pas fait transporter à Paris? Vous devez vous ennuyer cruellement ici. -- C'était mon intention; mais, mon cher ami, il faut que je vous avoue une chose. -- Laquelle? -- C'est que, comme je m'ennuyais cruellement, ainsi que vous le dites, et que j'avais dans ma poche les soixante-quinze pistoles que vous m'aviez distribuées j'ai, pour me distraire, fait monter près de moi un gentilhomme qui était de passage, et auquel j'ai proposé de faire une partie de dés. Il a accepté, et, ma foi, mes soixante-quinze pistoles sont passées de ma poche dans la sienne, sans compter mon cheval, qu'il a encore emporté par dessus le marché. Mais vous, mon cher d'Artagnan? -- Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas être privilégié de toutes façons, dit d'Artagnan; vous savez le proverbe: "Malheureux au jeu, heureux en amour." Vous êtes trop heureux en amour pour que le jeu ne se venge pas; mais que vous importent, à vous, les revers de la fortune! n'avez-vous pas, heureux coquin que vous êtes, n'avez-vous pas votre duchesse, qui ne peut manquer de vous venir en aide? -- Eh bien, voyez, mon cher d'Artagnan, comme je joue de guignon, répondit Porthos de l'air le plus dégagé du monde! je lui ai écrit de m'envoyer quelque cinquante louis dont j'avais absolument besoin, vu la position où je me trouvais... -- Eh bien? -- Eh bien, il faut qu'elle soit dans ses terres, car elle ne m'a pas répondu. -- Vraiment? -- Non. Aussi je lui ai adressé hier une seconde épître plus pressante encore que la première; mais vous voilà, mon très cher, parlons de vous. Je commençais, je vous l'avoue, à être dans une certaine inquiétude sur votre compte. -- Mais votre hôte se conduit bien envers vous, à ce qu'il paraît, mon cher Porthos, dit d'Artagnan, montrant au malade les casseroles pleines et les bouteilles vides. -- Couci-couci! répondit Porthos. Il y a déjà trois ou quatre jours que l'impertinent m'a monté son compte, et que je les ai mis à la porte, son compte et lui; de sorte que je suis ici comme une façon de vainqueur, comme une manière de conquérant. Aussi, vous le voyez, craignant toujours d'être forcé dans la position, je suis armé jusqu'aux dents. -- Cependant, dit en riant d'Artagnan, il me semble que de temps en temps vous faites des sorties.» Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles. «Non, pas moi, malheureusement! dit Porthos. Cette misérable foulure me retient au lit, mais Mousqueton bat la campagne, et il rapporte des vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous voyez qu'il nous arrive du renfort, il nous faudra un supplément de victuailles. -- Mousqueton, dit d'Artagnan, il faudra que vous me rendiez un service. -- Lequel, monsieur? -- C'est de donner votre recette à Planchet; je pourrais me trouver assiégé à mon tour, et je ne serais pas fâché qu'il me fît jouir des mêmes avantages dont vous gratifiez votre maître. -- Eh! mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton d'un air modeste, rien de plus facile. Il s'agit d'être adroit, voilà tout. J'ai été élevé à la campagne, et mon père, dans ses moments perdus, était quelque peu braconnier. -- Et le reste du temps, que faisait-il? -- Monsieur, il pratiquait une industrie que j'ai toujours trouvée assez heureuse. -- Laquelle? -- Comme c'était au temps des guerres des catholiques et des huguenots, et qu'il voyait les catholiques exterminer les huguenots, et les huguenots exterminer les catholiques, le tout au nom de la religion, il s'était fait une croyance mixte, ce qui lui permettait d'être tantôt catholique, tantôt huguenot. Or il se promenait habituellement, son escopette sur l'épaule, derrière les haies qui bordent les chemins, et quand il voyait venir un catholique seul, la religion protestante l'emportait aussitôt dans son esprit. Il abaissait son escopette dans la direction du voyageur; puis, lorsqu'il était à dix pas de lui, il entamait un dialogue qui finissait presque toujours par l'abandon que le voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire que lorsqu'il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d'un zèle catholique si ardent, qu'il ne comprenait pas comment, un quart d'heure auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la supériorité de notre sainte religion. Car, moi, monsieur, je suis catholique, mon père, fidèle à ses principes, ayant fait mon frère aîné huguenot. -- Et comment a fini ce digne homme? demanda d'Artagnan. -- Oh! de la façon la plus malheureuse, monsieur. Un jour, il s'était trouvé pris dans un chemin creux entre un huguenot et un catholique à qui il avait déjà eu affaire, et qui le reconnurent tous deux; de sorte qu'ils se réunirent contre lui et le pendirent à un arbre; puis ils vinrent se vanter de la belle équipée qu'ils avaient faite dans le cabaret du premier village, où nous étions à boire, mon frère et moi. -- Et que fîtes-vous? dit d'Artagnan. -- Nous les laissâmes dire, reprit Mousqueton. Puis comme, en sortant de ce cabaret, ils prenaient chacun une route opposée, mon frère alla s'embusquer sur le chemin du catholique, et moi sur celui du protestant. Deux heures après, tout était fini, nous leur avions fait à chacun son affaire, tout en admirant la prévoyance de notre pauvre père qui avait pris la précaution de nous élever chacun dans une religion différente. -- En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre père me paraît avoir été un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que, dans ses moments perdus, le brave homme était braconnier? -- Oui, monsieur, et c'est lui qui m'a appris à nouer un collet et à placer une ligne de fond. Il en résulte que lorsque j'ai vu que notre gredin d'hôte nous nourrissait d'un tas de grosses viandes bonnes pour des manants, et qui n'allaient point à deux estomacs aussi débilités que les nôtres, je me suis remis quelque peu à mon ancien métier. Tout en me promenant dans le bois de M. le Prince, j'ai tendu des collets dans les passées; tout en me couchant au bord des pièces d'eau de Son Altesse, j'ai glissé des lignes dans les étangs. De sorte que maintenant, grâce à Dieu, nous ne manquons pas, comme monsieur peut s'en assurer, de perdrix et de lapins, de carpes et d'anguilles, tous aliments légers et sains, convenables pour des malades. -- Mais le vin, dit d'Artagnan, qui fournit le vin? c'est votre hôte? -- C'est-à-dire, oui et non. -- Comment, oui et non? -- Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu'il a cet honneur. -- Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation est pleine de choses instructives. -- Voici, monsieur. Le hasard a fait que j'ai rencontré dans mes pérégrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays, et entre autres le Nouveau Monde. -- Quel rapport le Nouveau Monde peut-il avoir avec les bouteilles qui sont sur ce secrétaire et sur cette commode? -- Patience, monsieur, chaque chose viendra à son tour. -- C'est juste, Mousqueton; je m'en rapporte à vous, et j'écoute. -- Cet Espagnol avait à son service un laquais qui l'avait accompagné dans son voyage au Mexique. Ce laquais était mon compatriote, de sorte que nous nous liâmes d'autant plus rapidement qu'il y avait entre nous de grands rapports de caractère. Nous aimions tous deux la chasse par-dessus tout, de sorte qu'il me racontait comment, dans les plaines de pampas, les naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec de simples noeuds coulants qu'ils jettent au cou de ces terribles animaux. D'abord, je ne voulais pas croire qu'on pût en arriver à ce degré d'adresse, de jeter à vingt ou trente pas l'extrémité d'une corde où l'on veut; mais devant la preuve il fallait bien reconnaître la vérité du récit. Mon ami plaçait une bouteille à trente pas, et à chaque coup il lui prenait le goulot dans un noeud coulant. Je me livrai à cet exercice, et comme la nature m'a doué de quelques facultés, aujourd'hui je jette le lasso aussi bien qu'aucun homme du monde. Eh bien, comprenez-vous? Notre hôte a une cave très bien garnie, mais dont la clef ne le quitte pas; seulement, cette cave a un soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso; et comme je sais maintenant où est le bon coin, j'y puise. Voici, monsieur, comment le Nouveau Monde se trouve être en rapport avec les bouteilles qui sont sur cette commode et sur ce secrétaire. Maintenant, voulez-vous goûter notre vin, et, sans prévention, vous nous direz ce que vous en pensez. -- Merci, mon ami, merci; malheureusement, je viens de déjeuner. -- Eh bien, dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que nous déjeunerons, nous, d'Artagnan nous racontera ce qu'il est devenu lui-même, depuis dix jours qu'il nous a quittés. -- Volontiers», dit d'Artagnan. Tandis que Porthos et Mousqueton déjeunaient avec des appétits de convalescents et cette cordialité de frères qui rapproche les hommes dans le malheur, d'Artagnan raconta comment Aramis blessé avait été forcé de s'arrêter à Crèvecoeur, comment il avait laissé Athos se débattre à Amiens entre les mains de quatre hommes qui l'accusaient d'être un faux-monnayeur, et comment, lui, d'Artagnan, avait été forcé de passer sur le ventre du comte de Wardes pour arriver jusqu'en Angleterre. Mais là s'arrêta la confidence de d'Artagnan; il annonça seulement qu'à son retour de la Grande-Bretagne il avait ramené quatre chevaux magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de ses compagnons, puis il termina en annonçant à Porthos que celui qui lui était destiné était déjà installé dans l'écurie de l'hôtel. En ce moment Planchet entra; il prévenait son maître que les chevaux étaient suffisamment reposés, et qu'il serait possible d'aller coucher à Clermont. Comme d'Artagnan était à peu près rassuré sur Porthos, et qu'il lui tardait d'avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la main au malade, et le prévint qu'il allait se mettre en route pour continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la même route, si, dans sept à huit jours, Porthos était encore à l'hôtel du Grand Saint Martin, il le reprendrait en passant. Porthos répondit que, selon toute probabilité, sa foulure ne lui permettrait pas de s'éloigner d'ici là. D'ailleurs il fallait qu'il restât à Chantilly pour attendre une réponse de sa duchesse. D'Artagnan lui souhaita cette réponse prompte et bonne; et après avoir recommandé de nouveau Porthos à Mousqueton, et payé sa dépense à l'hôte, il se remit en route avec Planchet, déjà débarrassé d'un de ses chevaux de main. CHAPITRE XXVI LA THÈSE D'ARAMIS D'Artagnan n'avait rien dit à Porthos de sa blessure ni de sa procureuse. C'était un garçon fort sage que notre Béarnais, si jeune qu'il fût. En conséquence, il avait fait semblant de croire tout ce que lui avait raconté le glorieux mousquetaire, convaincu qu'il n'y a pas d'amitié qui tienne à un secret surpris, surtout quand ce secret intéresse l'orgueil; puis on a toujours une certaine supériorité morale sur ceux dont on sait la vie. Or d'Artagnan, dans ses projets d'intrigue à venir, et décidé qu'il était à faire de ses trois compagnons les instruments de sa fortune, d'Artagnan n'était pas fâché de réunir d'avance dans sa main les fils invisibles à l'aide desquels il comptait les mener. Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui serrait le coeur: il pensait à cette jeune et jolie Mme Bonacieux qui devait lui donner le prix de son dévouement; mais, hâtons-nous de le dire, cette tristesse venait moins chez le jeune homme du regret de son bonheur perdu que de la crainte qu'il éprouvait qu'il n'arrivât malheur à cette pauvre femme. Pour lui, il n'y avait pas de doute, elle était victime d'une vengeance du cardinal et comme on le sait, les vengeances de Son Éminence étaient terribles. Comment avait-il trouvé grâce devant les yeux du ministre, c'est ce qu'il ignorait lui-même et sans doute ce que lui eût révélé M. de Cavois, si le capitaine des gardes l'eût trouvé chez lui. Rien ne fait marcher le temps et n'abrège la route comme une pensée qui absorbe en elle-même toutes les facultés de l'organisation de celui qui pense. L'existence extérieure ressemble alors à un sommeil dont cette pensée est le rêve. Par son influence, le temps n'a plus de mesure, l'espace n'a plus de distance. On part d'un lieu, et l'on arrive à un autre, voilà tout. De l'intervalle parcouru, rien ne reste présent à votre souvenir qu'un brouillard vague dans lequel s'effacent mille images confuses d'arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en proie à cette hallucination que d'Artagnan franchit, à l'allure que voulut prendre son cheval, les six ou huit lieues qui séparent Chantilly de Crèvecoeur, sans qu'en arrivant dans ce village il se souvînt d'aucune des choses qu'il avait rencontrées sur sa route. Là seulement la mémoire lui revint, il secoua la tête aperçut le cabaret où il avait laissé Aramis, et, mettant son cheval au trot, il s'arrêta à la porte. Cette fois ce ne fut pas un hôte, mais une hôtesse qui le reçut; d'Artagnan était physionomiste, il enveloppa d'un coup d'oeil la grosse figure réjouie de la maîtresse du lieu, et comprit qu'il n'avait pas besoin de dissimuler avec elle et qu'il n'avait rien à craindre de la part d'une si joyeuse physionomie. «Ma bonne dame, lui demanda d'Artagnan, pourriez-vous me dire ce qu'est devenu un de mes amis, que nous avons été forcés de laisser ici il y a une douzaine de jours? -- Un beau jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, doux, aimable, bien fait? -- De plus, blessé à l'épaule. -- C'est cela! -- Justement. -- Eh bien, monsieur, il est toujours ici. -- Ah! pardieu, ma chère dame, dit d'Artagnan en mettant pied à terre et en jetant la bride de son cheval au bras de Planchet, vous me rendez la vie; où est-il, ce cher Aramis, que je l'embrasse? car, je l'avoue, j'ai hâte de le revoir. -- Pardon, monsieur, mais je doute qu'il puisse vous recevoir en ce moment. -- Pourquoi cela? est-ce qu'il est avec une femme? -- Jésus! que dites-vous là! le pauvre garçon! Non, monsieur, il n'est pas avec une femme. -- Et avec qui est-il donc? -- Avec le curé de Montdidier et le supérieur des jésuites d'Amiens. -- Mon Dieu! s'écria d'Artagnan, le pauvre garçon irait-il plus mal? -- Non, monsieur, au contraire; mais, à la suite de sa maladie, la grâce l'a touché et il s'est décidé à entrer dans les ordres. -- C'est juste, dit d'Artagnan, j'avais oublié qu'il n'était mousquetaire que par intérim. -- Monsieur insiste-t-il toujours pour le voir? -- Plus que jamais. -- Eh bien, monsieur n'a qu'à prendre l'escalier à droite dans la cour, au second, n° 5.» D'Artagnan s'élança dans la direction indiquée et trouva un de ces escaliers extérieurs comme nous en voyons encore aujourd'hui dans les cours des anciennes auberges. Mais on n'arrivait pas ainsi chez le futur abbé; les défilés de la chambre d'Aramis étaient gardés ni plus ni moins que les jardins d'Aramis; Bazin stationnait dans le corridor et lui barra le passage avec d'autant plus d'intrépidité qu'après bien des années d'épreuve, Bazin se voyait enfin près d'arriver au résultat qu'il avait éternellement ambitionné. En effet, le rêve du pauvre Bazin avait toujours été de servir un homme d'Église, et il attendait avec impatience le moment sans cesse entrevu dans l'avenir où Aramis jetterait enfin la casaque aux orties pour prendre la soutane. La promesse renouvelée chaque jour par le jeune homme que le moment ne pouvait tarder l'avait seule retenu au service d'un mousquetaire, service dans lequel, disait-il, il ne pouvait manquer de perdre son âme. Bazin était donc au comble de la joie. Selon toute probabilité, cette fois son maître ne se dédirait pas. La réunion de la douleur physique à la douleur morale avait produit l'effet si longtemps désiré: Aramis, souffrant à la fois du corps et de l'âme, avait enfin arrêté sur la religion ses yeux et sa pensée, et il avait regardé comme un avertissement du Ciel le double accident qui lui était arrivé, c'est-à-dire la disparition subite de sa maîtresse et sa blessure à l'épaule. On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition où il se trouvait, être plus désagréable à Bazin que l'arrivée de d'Artagnan, laquelle pouvait rejeter son maître dans le tourbillon des idées mondaines qui l'avaient si longtemps entraîné. Il résolut donc de défendre bravement la porte; et comme, trahi par la maîtresse de l'auberge, il ne pouvait dire qu'Aramis était absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant que ce serait le comble de l'indiscrétion que de déranger son maître dans la pieuse conférence qu'il avait entamée depuis le matin, et qui, au dire de Bazin, ne pouvait être terminée avant le soir. Mais d'Artagnan ne tint aucun compte de l'éloquent discours de maître Bazin, et comme il ne se souciait pas d'entamer une polémique avec le valet de son ami, il l'écarta tout simplement d'une main, et de l'autre il tourna le bouton de la porte n° 5. La porte s'ouvrit, et d'Artagnan pénétra dans la chambre. Aramis, en surtout noir, le chef accommodé d'une espèce de coiffure ronde et plate qui ne ressemblait pas mal à une calotte, était assis devant une table oblongue couverte de rouleaux de papier et d'énormes in-folio; à sa droite était assis le supérieur des jésuites, et à sa gauche le curé de Montdidier. Les rideaux étaient à demi clos et ne laissaient pénétrer qu'un jour mystérieux, ménagé pour une béate rêverie. Tous les objets mondains qui peuvent frapper l'oeil quand on entre dans la chambre d'un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune homme est mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement; et, de peur sans doute que leur vue ne ramenât son maître aux idées de ce monde, Bazin avait fait main basse sur l'épée, les pistolets, le chapeau à plume, les broderies et les dentelles de tout genre et de toute espèce. Mais, en leur lieu et place, d'Artagnan crut apercevoir dans un coin obscur comme une forme de discipline suspendue par un clou à la muraille. Au bruit que fit d'Artagnan en ouvrant la porte, Aramis leva la tête et reconnut son ami. Mais, au grand étonnement du jeune homme, sa vue ne parut pas produire une grande impression sur le mousquetaire, tant son esprit était détaché des choses de la terre. «Bonjour, cher d'Artagnan, dit Aramis; croyez que je suis heureux de vous voir. -- Et moi aussi, dit d'Artagnan, quoique je ne sois pas encore bien sûr que ce soit à Aramis que je parle. -- À lui-même, mon ami, à lui-même; mais qui a pu vous faire douter? -- J'avais peur de me tromper de chambre, et j'ai cru d'abord entrer dans l'appartement de quelque homme Église; puis une autre erreur m'a pris en vous trouvant en compagnie de ces messieurs: c'est que vous ne fussiez gravement malade.» Les deux hommes noirs lancèrent sur d'Artagnan, dont ils comprirent l'intention, un regard presque menaçant; mais d'Artagnan ne s'en inquiéta pas. «Je vous trouble peut-être, mon cher Aramis, continua d'Artagnan; car, d'après ce que je vois, je suis porté à croire que vous vous confessez à ces messieurs.» Aramis rougit imperceptiblement. «Vous, me troubler? oh! bien au contraire, cher ami, je vous le jure; et comme preuve de ce que je dis, permettez-moi de me réjouir en vous voyant sain et sauf. -- Ah! il y vient enfin! pensa d'Artagnan, ce n'est pas malheureux. -- Car, monsieur, qui est mon ami, vient d'échapper à un rude danger, continua Aramis avec onction, en montrant de la main d'Artagnan aux deux ecclésiastiques. -- Louez Dieu, monsieur, répondirent ceux-ci en s'inclinant à l'unisson. -- Je n'y ai pas manqué, mes révérends, répondit le jeune homme en leur rendant leur salut à son tour. -- Vous arrivez à propos, cher d'Artagnan, dit Aramis, et vous allez, en prenant part à la discussion, l'éclairer de vos lumières. M. le principal d'Amiens, M. le curé de Montdidier et moi, nous argumentons sur certaines questions théologiques dont l'intérêt nous captive depuis longtemps; je serais charmé d'avoir votre avis. -- L'avis d'un homme d'épée est bien dénué de poids, répondit d'Artagnan, qui commençait à s'inquiéter de la tournure que prenaient les choses, et vous pouvez vous en tenir, croyez-moi, à la science de ces messieurs.» Les deux hommes noirs saluèrent à leur tour. «Au contraire, reprit Aramis, et votre avis nous sera précieux; voici de quoi il s'agit: M. le principal croit que ma thèse doit être surtout dogmatique et didactique. -- Votre thèse! vous faites donc une thèse? -- Sans doute, répondit le jésuite; pour l'examen qui précède l'ordination, une thèse est de rigueur. -- L'ordination! s'écria d'Artagnan, qui ne pouvait croire à ce que lui avaient dit successivement l'hôtesse et Bazin,... l'ordination!» Et il promenait ses yeux stupéfaits sur les trois personnages qu'il avait devant lui. «Or», continua Aramis en prenant sur son fauteuil la même pose gracieuse que s'il eût été dans une ruelle et en examinant avec complaisance sa main blanche et potelée comme une main de femme, qu'il tenait en l'air pour en faire descendre le sang: «or, comme vous l'avez entendu, d'Artagnan, M. le principal voudrait que ma thèse fût dogmatique, tandis que je voudrais, moi, qu'elle fût idéale. C'est donc pourquoi M. le principal me proposait ce sujet qui n'a point encore été traité, dans lequel je reconnais qu'il y a matière à de magnifiques développements. -«Utraque manus in benedicendo clericis inferioribus necessaria est.»- D'Artagnan, dont nous connaissons l'érudition, ne sourcilla pas plus à cette citation qu'à celle que lui avait faite M. de Tréville à propos des présents qu'il prétendait que d'Artagnan avait reçus de M. de Buckingham. «Ce qui veut dire, reprit Aramis pour lui donner toute facilité: les deux mains sont indispensables aux prêtres des ordres inférieurs, quand ils donnent la bénédiction. -- Admirable sujet! s'écria le jésuite. -- Admirable et dogmatique!» répéta le curé qui, de la force de d'Artagnan à peu près sur le latin, surveillait soigneusement le jésuite pour emboîter le pas avec lui et répéter ses paroles comme un écho. Quant à d'Artagnan, il demeura parfaitement indifférent à l'enthousiasme des deux hommes noirs. «Oui, admirable! -prorsus admirabile-! continua Aramis, mais qui exige une étude approfondie des Pères et des Écritures. Or j'ai avoué à ces savants ecclésiastiques, et cela en toute humilité, que les veilles des corps de garde et le service du roi m'avaient fait un peu négliger l'étude. Je me trouverai donc plus à mon aise, -facilius natans-, dans un sujet de mon choix, qui serait à ces rudes questions théologiques ce que la morale est à la métaphysique en philosophie.» D'Artagnan s'ennuyait profondément, le curé aussi. «Voyez quel exorde! s'écria le jésuite. -- -Exordium-, répéta le curé pour dire quelque chose. -- -Quemadmodum minter coelorum immensitatem.-» Aramis jeta un coup d'oeil de côté sur d'Artagnan, et il vit que son ami bâillait à se démonter la mâchoire. «Parlons français, mon père, dit-il au jésuite, M. d'Artagnan goûtera plus vivement nos paroles. -- Oui, je suis fatigué de la route, dit d'Artagnan, et tout ce latin m'échappe. -- D'accord, dit le jésuite un peu dépité, tandis que le curé, transporté d'aise, tournait sur d'Artagnan un regard plein de reconnaissance; eh bien, voyez le parti qu'on tirerait de cette glose. -- Moïse, serviteur de Dieu... il n'est que serviteur, entendez- vous bien! Moïse bénit avec les mains; il se fait tenir les deux bras, tandis que les Hébreux battent leurs ennemis; donc il bénit avec les deux mains. D'ailleurs, que dit l'Évangile: -imponite manus-, et non pas -manum-. Imposez les mains, et non pas la main. -- Imposez les mains, répéta le curé en faisant un geste. -- À saint Pierre, au contraire, de qui les papes sont successeurs, continua le jésuite: -Ponite digitos-. Présentez les doigts; y êtes-vous maintenant? -- Certes, répondit Aramis en se délectant, mais la chose est subtile. -- Les doigts! reprit le jésuite; saint Pierre bénit avec les doigts. Le pape bénit donc aussi avec les doigts. Et avec combien de doigts bénit-il? Avec trois doigts, un pour le Père, un pour le Fils, et un pour le Saint-Esprit.» Tout le monde se signa; d'Artagnan crut devoir imiter cet exemple. «Le pape est successeur de saint Pierre et représente les trois pouvoirs divins; le reste, -ordines inferiores- de la hiérarchie ecclésiastique, bénit par le nom des saints archanges et des anges. Les plus humbles clercs, tels que nos diacres et sacristains, bénissent avec les goupillons, qui simulent un nombre indéfini de doigts bénissants. Voilà le sujet simplifié, -argumentum omni denudatum ornamento-. Je ferais avec cela, continua le jésuite, deux volumes de la taille de celui-ci.» Et, dans son enthousiasme, il frappait sur le saint Chrysostome in-folio qui faisait plier la table sous son poids. D'Artagnan frémit. «Certes, dit Aramis, je rends justice aux beautés de cette thèse, mais en même temps je la reconnais écrasante pour moi. J'avais choisi ce texte; dites-moi, cher d'Artagnan, s'il n'est point de votre goût: -Non inutile est desiderium in oblatione-, ou mieux encore: un peu de regret ne messied pas dans une offrande au Seigneur. -- Halte-là! s'écria le jésuite, car cette thèse frise l'hérésie; il y a une proposition presque semblable dans l'Augustinus de l'hérésiarque Jansénius, dont tôt ou tard le livre sera brûlé par les mains du bourreau. Prenez garde! mon jeune ami; vous penchez vers les fausses doctrines, mon jeune ami; vous vous perdrez! -- Vous vous perdrez, dit le curé en secouant douloureusement la tête. -- Vous touchez à ce fameux point du libre arbitre, qui est un écueil mortel. Vous abordez de front les insinuations des pélagiens et des demi-pélagiens. -- Mais, mon révérend..., reprit Aramis quelque peu abasourdi de la grêle d'arguments qui lui tombait sur la tête. -- Comment prouverez-vous, continua le jésuite sans lui donner le temps de parler, que l'on doit regretter le monde lorsqu'on s'offre à Dieu? écoutez ce dilemme: Dieu est Dieu, et le monde est le diable. Regretter le monde, c'est regretter le diable: voilà ma conclusion. -- C'est la mienne aussi, dit le curé. -- Mais de grâce!... dit Aramis. -- -Desideras diabolum-, infortuné! s'écria le jésuite. -- Il regrette le diable! Ah! mon jeune ami, reprit le curé en gémissant, ne regrettez pas le diable, c'est moi qui vous en supplie.» D'Artagnan tournait à l'idiotisme; il lui semblait être dans une maison de fous, et qu'il allait devenir fou comme ceux qu'il voyait. Seulement il était forcé de se taire, ne comprenant point la langue qui se parlait devant lui. «Mais écoutez-moi donc, reprit Aramis avec une politesse sous laquelle commençait à percer un peu d'impatience, je ne dis pas que je regrette; non, je ne prononcerai jamais cette phrase qui ne serait pas orthodoxe...» Le jésuite leva les bras au ciel, et le curé en fit autant. «Non, mais convenez au moins qu'on a mauvaise grâce de n'offrir au Seigneur que ce dont on est parfaitement dégoûté. Ai-je raison, d'Artagnan? -- Je le crois pardieu bien!» s'écria celui-ci. Le curé et le jésuite firent un bond sur leur chaise. «Voici mon point de départ, c'est un syllogisme: le monde ne manque pas d'attraits, je quitte le monde, donc je fais un sacrifice; or l'Écriture dit positivement: Faites un sacrifice au Seigneur. -- Cela est vrai, dirent les antagonistes. -- Et puis, continua Aramis en se pinçant l'oreille pour la rendre rouge, comme il se secouait les mains pour les rendre blanches, et puis j'ai fait certain rondeau là-dessus que je communiquai à M. Voiture l'an passé, et duquel ce grand homme m'a fait mille compliments. -- Un rondeau! fit dédaigneusement le jésuite. -- Un rondeau! dit machinalement le curé. -- Dites, dites, s'écria d'Artagnan, cela nous changera quelque peu. -- Non, car il est religieux, répondit Aramis, et c'est de la théologie en vers. -- Diable! fit d'Artagnan. -- Le voici, dit Aramis d'un petit air modeste qui n'était pas 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000