atelier. Puis il mit une sentinelle à chaque porte, avec défense de laisser entrer qui que ce fût, à l'exception de son valet de chambre Patrice. Il est inutile d'ajouter qu'il était absolument défendu à l'orfèvre O'Reilly et à son aide de sortir sous quelque prétexte que ce fût. Ce point réglé, le duc revint à d'Artagnan. «Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l'Angleterre est à nous deux; que voulez-vous, que désirez-vous? -- Un lit, répondit d'Artagnan; c'est, pour le moment, je l'avoue, la chose dont j'ai le plus besoin.» Buckingham donna à d'Artagnan une chambre qui touchait à la sienne. Il voulait garder le jeune homme sous sa main, non pas qu'il se défiât de lui, mais pour avoir quelqu'un à qui parler constamment de la reine. Une heure après fut promulguée dans Londres l'ordonnance de ne laisser sortir des ports aucun bâtiment chargé pour la France, pas même le paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c'était une déclaration de guerre entre les deux royaumes. Le surlendemain, à onze heures, les deux ferrets en diamants étaient achevés, mais si exactement imités, mais si parfaitement pareils, que Buckingham ne put reconnaître les nouveaux des anciens, et que les plus exercés en pareille matière y auraient été trompés comme lui. Aussitôt il fit appeler d'Artagnan. «Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous êtes venu chercher, et soyez mon témoin que tout ce que la puissance humaine pouvait faire, je l'ai fait. -- Soyez tranquille, Milord: je dirai ce que j'ai vu; mais Votre Grâce me remet les ferrets sans la boîte? -- La boîte vous embarrasserait. D'ailleurs la boîte m'est d'autant plus précieuse, qu'elle me reste seule. Vous direz que je la garde. -- Je ferai votre commission mot à mot, Milord. -- Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune homme, comment m'acquitterai-je jamais envers vous?» D'Artagnan rougit jusqu'au blanc des yeux. Il vit que le duc cherchait un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette idée que le sang de ses compagnons et le sien lui allait être payé par de l'or anglais lui répugnait étrangement. «Entendons-nous, Milord, répondit d'Artagnan, et pesons bien les faits d'avance, afin qu'il n'y ait point de méprise. Je suis au service du roi et de la reine de France, et fais partie de la compagnie des gardes de M. des Essarts, lequel, ainsi que son beau-frère M. de Tréville, est tout particulièrement attaché à Leurs Majestés. J'ai donc tout fait pour la reine et rien pour Votre Grâce. Il y a plus, c'est que peut-être n'eussé-je rien fait de tout cela, s'il ne se fût agi d'être agréable à quelqu'un qui est ma dame à moi, comme la reine est la vôtre. -- Oui, dit le duc en souriant, et je crois même connaître cette autre personne, c'est... -- Milord, je ne l'ai point nommée, interrompit vivement le jeune homme. -- C'est juste, dit le duc; c'est donc à cette personne que je dois être reconnaissant de votre dévouement. -- Vous l'avez dit, Milord, car justement à cette heure qu'il est question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans votre Grâce qu'un Anglais, et par conséquent qu'un ennemi que je serais encore plus enchanté de rencontrer sur le champ de bataille que dans le parc de Windsor ou dans les corridors du Louvre; ce qui, au reste, ne m'empêchera pas d'exécuter de point en point ma mission et de me faire tuer, si besoin est, pour l'accomplir; mais, je le répète à Votre Grâce, sans qu'elle ait personnellement pour cela plus à me remercier de ce que je fais pour moi dans cette seconde entrevue, que de ce que j'ai déjà fait pour elle dans la première. -- Nous disons, nous: "Fier comme un Écossais", murmura Buckingham. -- Et nous disons, nous: "Fier comme un Gascon", répondit d'Artagnan. Les Gascons sont les Écossais de la France.» D'Artagnan salua le duc et s'apprêta à partir. «Eh bien, vous vous en allez comme cela? Par où? Comment? -- C'est vrai. -- Dieu me damne! les Français ne doutent de rien! -- J'avais oublié que l'Angleterre était une île, et que vous en étiez le roi. -- Allez au port, demandez le brick le -Sund-, remettez cette lettre au capitaine; il vous conduira à un petit port où certes on ne vous attend pas, et où n'abordent ordinairement que des bâtiments pêcheurs. -- Ce port s'appelle? -- Saint-Valery; mais, attendez donc: arrivé là, vous entrerez dans une mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un véritable bouge à matelots; il n'y a pas à vous tromper, il n'y en a qu'une. -- Après? -- Vous demanderez l'hôte, et vous lui direz: -Forward-. -- Ce qui veut dire? -- En avant: c'est le mot d'ordre. Il vous donnera un cheval tout sellé et vous indiquera le chemin que vous devez suivre; vous trouverez ainsi quatre relais sur votre route. Si vous voulez, à chacun d'eux, donner votre adresse à Paris, les quatre chevaux vous y suivront; vous en connaissez déjà deux, et vous m'avez paru les apprécier en amateur: ce sont ceux que nous montions; rapportez-vous en à moi, les autres ne leur sont point inférieurs. Ces quatre chevaux sont équipés pour la campagne. Si fier que vous soyez, vous ne refuserez pas d'en accepter un et de faire accepter les trois autres à vos compagnons: c'est pour nous faire la guerre, d'ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous dites, vous autres Français, n'est-ce pas? -- Oui, Milord, j'accepte, dit d'Artagnan; et s'il plaît à Dieu, nous ferons bon usage de vos présents. -- Maintenant, votre main, jeune homme; peut-être nous rencontrerons-nous bientôt sur le champ de bataille; mais, en attendant, nous nous quitterons bons amis, je l'espère. -- Oui, Milord, mais avec l'espérance de devenir ennemis bientôt. -- Soyez tranquille, je vous le promets. -- Je compte sur votre parole, Milord.» D'Artagnan salua le duc et s'avança vivement vers le port. En face la Tour de Londres, il trouva le bâtiment désigné, remit sa lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du port, et appareilla aussitôt. Cinquante bâtiments étaient en partance et attendaient. En passant bord à bord de l'un d'eux, d'Artagnan crut reconnaître la femme de Meung, la même que le gentilhomme inconnu avait appelée «Milady», et que lui, d'Artagnan, avait trouvée si belle; mais grâce au courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son navire allait si vite qu'au bout d'un instant on fut hors de vue. Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda à Saint-Valery. D'Artagnan se dirigea à l'instant même vers l'auberge indiquée, et la reconnut aux cris qui s'en échappaient: on parlait de guerre entre l'Angleterre et la France comme de chose prochaine et indubitable, et les matelots joyeux faisaient bombance. D'Artagnan fendit la foule, s'avança vers l'hôte, et prononça le mot -Forward-. À l'instant même, l'hôte lui fit signe de le suivre, sortit avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le conduisit à l'écurie où l'attendait un cheval tout sellé, et lui demanda s'il avait besoin de quelque autre chose. «J'ai besoin de connaître la route que je dois suivre, dit d'Artagnan. -- Allez d'ici à Blangy, et de Blangy à Neufchâtel. À Neufchâtel, entrez à l'auberge de la Herse d'Or, donnez le mot d'ordre à l'hôtelier, et vous trouverez comme ici un cheval tout sellé. -- Dois-je quelque chose? demanda d'Artagnan. -- Tout est payé, dit l'hôte, et largement. Allez donc, et que Dieu vous conduise! -- Amen!» répondit le jeune homme en partant au galop. Quatre heures après, il était à Neufchâtel. Il suivit strictement les instructions reçues; à Neufchâtel, comme à Saint-Valery, il trouva une monture toute sellée et qui l'attendait; il voulut transporter les pistolets de la selle qu'il venait de quitter à la selle qu'il allait prendre: les fontes étaient garnies de pistolets pareils. «Votre adresse à Paris? -- Hôtel des Gardes, compagnie des Essarts. -- Bien, répondit celui-ci. -- Quelle route faut-il prendre? demanda à son tour d'Artagnan. -- Celle de Rouen; mais vous laisserez la ville à votre droite. Au petit village d'Écouis, vous vous arrêterez, il n'y a qu'une auberge, l'Écu de France. Ne la jugez pas d'après son apparence; elle aura dans ses écuries un cheval qui vaudra celui-ci. -- Même mot d'ordre? -- Exactement. -- Adieu, maître! -- Bon voyage, gentilhomme! avez-vous besoin de quelque chose?» D'Artagnan fit signe de la tête que non, et repartit à fond de train. À Écouis, la même scène se répéta: il trouva un hôte aussi prévenant, un cheval frais et reposé; il laissa son adresse comme il l'avait fait, et repartit du même train pour Pontoise. À Pontoise, il changea une dernière fois de monture, et à neuf heures il entrait au grand galop dans la cour de l'hôtel de M. de Tréville. Il avait fait près de soixante lieues en douze heures. M. de Tréville le reçut comme s'il l'avait vu le matin même; seulement, en lui serrant la main un peu plus vivement que de coutume, il lui annonça que la compagnie de M. des Essarts était de garde au Louvre et qu'il pouvait se rendre à son poste. CHAPITRE XXII LE BALLET DE LA MERLAISON Le lendemain, il n'était bruit dans tout Paris que du bal que MM. les échevins de la ville donnaient au roi et à la reine, et dans lequel Leurs Majestés devaient danser le fameux ballet de la Merlaison, qui était le ballet favori du roi. Depuis huit jours on préparait, en effet, toutes choses à l'Hôtel de Ville pour cette solennelle soirée. Le menuisier de la ville avait dressé des échafauds sur lesquels devaient se tenir les dames invitées; l'épicier de la ville avait garni les salles de deux cents flambeaux de cire blanche, ce qui était un luxe inouï pour cette époque; enfin vingt violons avaient été prévenus, et le prix qu'on leur accordait avait été fixé au double du prix ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu'ils devaient sonner toute la nuit. À dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes du roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps, vint demander au greffier de la ville, nommé Clément, toutes les clefs des portes, des chambres et bureaux de l'Hôtel. Ces clefs lui furent remises à l'instant même; chacune d'elles portait un billet qui devait servir à la faire reconnaître, et à partir de ce moment le sieur de La Coste fut chargé de la garde de toutes les portes et de toutes les avenues. À onze heures vint à son tour Duhallier, capitaine des gardes, amenant avec lui cinquante archers qui se répartirent aussitôt dans l'Hôtel de Ville, aux portes qui leur avaient été assignées. À trois heures arrivèrent deux compagnies des gardes, l'une française l'autre suisse. La compagnie des gardes françaises était composée moitié des hommes de M. Duhallier, moitié des hommes de M. des Essarts. À six heures du soir les invités commencèrent à entrer. À mesure qu'ils entraient, ils étaient placés dans la grande salle, sur les échafauds préparés. À neuf heures arriva Mme la Première présidente. Comme c'était, après la reine, la personne la plus considérable de la fête, elle fut reçue par messieurs de la ville et placée dans la loge en face de celle que devait occuper la reine. À dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi, dans la petite salle du côté de l'église Saint-Jean, et cela en face du buffet d'argent de la ville, qui était gardé par quatre archers. À minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations: c'était le roi qui s'avançait à travers les rues qui conduisent du Louvre à l'Hôtel de Ville, et qui étaient toutes illuminées avec des lanternes de couleur. Aussitôt MM. les échevins, vêtus de leurs robes de drap et précédés de six sergents tenant chacun un flambeau à la main, allèrent au-devant du roi, qu'ils rencontrèrent sur les degrés, où le prévôt des marchands lui fit compliment sur sa bienvenue, compliment auquel Sa Majesté répondit en s'excusant d'être venue si tard, mais en rejetant la faute sur M. le cardinal, lequel l'avait retenue jusqu'à onze heures pour parler des affaires de l'État. Sa Majesté, en habit de cérémonie, était accompagnée de S.A.R. Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de Longueville, du duc d'Elbeuf, du comte d'Harcourt, du comte de La Roche-Guyon, de M. de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de Cramail et du chevalier de Souveray. Chacun remarqua que le roi avait l'air triste et préoccupé. Un cabinet avait été préparé pour le roi, et un autre pour Monsieur. Dans chacun de ces cabinets étaient déposés des habits de masques. Autant avait été fait pour la reine et pour Mme la présidente. Les seigneurs et les dames de la suite de Leurs Majestés devaient s'habiller deux par deux dans des chambres préparées à cet effet. Avant d'entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu'on le vînt prévenir aussitôt que paraîtrait le cardinal. Une demi-heure après l'entrée du roi, de nouvelles acclamations retentirent: celles-là annonçaient l'arrivée de la reine: les échevins firent ainsi qu'ils avaient fait déjà et, précédés des sergents, ils s'avancèrent au devant de leur illustre convive. La reine entra dans la salle: on remarqua que, comme le roi, elle avait l'air triste et surtout fatigué. Au moment où elle entrait, le rideau d'une petite tribune qui jusque-là était resté fermé s'ouvrit, et l'on vit apparaître la tête pâle du cardinal vêtu en cavalier espagnol. Ses yeux se fixèrent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible passa sur ses lèvres: la reine n'avait pas ses ferrets de diamants. La reine resta quelque temps à recevoir les compliments de messieurs de la ville et à répondre aux saluts des dames. Tout à coup, le roi apparut avec le cardinal à l'une des portes de la salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi était très pâle. Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son pourpoint à peine noués, il s'approcha de la reine, et d'une voix altérée: «Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s'il vous plaît, n'avez-vous point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu'il m'eût été agréable de les voir?» La reine étendit son regard autour d'elle, et vit derrière le roi le cardinal qui souriait d'un sourire diabolique. «Sire, répondit la reine d'une voix altérée, parce qu'au milieu de cette grande foule j'ai craint qu'il ne leur arrivât malheur. -- Et vous avez eu tort, madame! Si je vous ai fait ce cadeau, c'était pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu tort.» Et la voix du roi était tremblante de colère; chacun regardait et écoutait avec étonnement, ne comprenant rien à ce qui se passait. «Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, où ils sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis. -- Faites, madame, faites, et cela au plus tôt: car dans une heure le ballet va commencer.» La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui devaient la conduire à son cabinet. De son côté, le roi regagna le sien. Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion. Tout le monde avait pu remarquer qu'il s'était passé quelque chose entre le roi et la reine; mais tous deux avaient parlé si bas, que, chacun par respect s'étant éloigné de quelques pas, personne n'avait rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs forces, mais on ne les écoutait pas. Le roi sortit le premier de son cabinet; il était en costume de chasse des plus élégants, et Monsieur et les autres seigneurs étaient habillés comme lui. C'était le costume que le roi portait le mieux, et vêtu ainsi il semblait véritablement le premier gentilhomme de son royaume. Le cardinal s'approcha du roi et lui remit une boîte. Le roi l'ouvrit et y trouva deux ferrets de diamants. «Que veut dire cela? demanda-t-il au cardinal. -- Rien, répondit celui-ci; seulement si la reine a les ferrets, ce dont je doute, comptez-les, Sire, et si vous n'en trouvez que dix, demandez à Sa Majesté qui peut lui avoir dérobé les deux ferrets que voici.» Le roi regarda le cardinal comme pour l'interroger; mais il n'eut le temps de lui adresser aucune question: un cri d'admiration sortit de toutes les bouches. Si le roi semblait le premier gentilhomme de son royaume, la reine était à coup sûr la plus belle femme de France. Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait à merveille; elle avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout en velours gris perle rattaché avec des agrafes de diamants, et une jupe de satin bleu toute brodée d'argent. Sur son épaule gauche étincelaient les ferrets soutenus par un noeud de même couleur que les plumes et la jupe. Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colère; cependant, distants comme ils l'étaient de la reine, ils ne pouvaient compter les ferrets; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en avait-elle douze? En ce moment, les violons sonnèrent le signal du ballet. Le roi s'avança vers Mme la présidente, avec laquelle il devait danser, et S.A.R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet commença. Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu'il passait près d'elle, il dévorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait savoir le compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal. Le ballet dura une heure; il avait seize entrées. Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle, chacun reconduisit sa dame à sa place; mais le roi profita du privilège qu'il avait de laisser la sienne où il se trouvait, pour s'avancer vivement vers la reine. «Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la déférence que vous avez montrée pour mes désirs, mais je crois qu'il vous manque deux ferrets, et je vous les rapporte.» À ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait remis le cardinal. «Comment, Sire! s'écria la jeune reine jouant la surprise, vous m'en donnez encore deux autres; mais alors cela m'en fera donc quatorze?» En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouvèrent sur l'épaule de Sa Majesté. Le roi appela le cardinal: «Eh bien, que signifie cela, monsieur le cardinal? demanda le roi d'un ton sévère. -- Cela signifie, Sire, répondit le cardinal, que je désirais faire accepter ces deux ferrets à Sa Majesté, et que n'osant les lui offrir moi-même, j'ai adopté ce moyen. -- Et j'en suis d'autant plus reconnaissante à Votre Éminence, répondit Anne d'Autriche avec un sourire qui prouvait qu'elle n'était pas dupe de cette ingénieuse galanterie, que je suis certaine que ces deux ferrets vous coûtent aussi cher à eux seuls que les douze autres ont coûté à Sa Majesté.» Puis, ayant salué le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin de la chambre où elle s'était habillée et où elle devait se dévêtir. L'attention que nous avons été obligés de donner pendant le commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y avons introduits nous a écartés un instant de celui à qui Anne d'Autriche devait le triomphe inouï qu'elle venait de remporter sur le cardinal, et qui, confondu, ignoré, perdu dans la foule entassée à l'une des portes, regardait de là cette scène compréhensible seulement pour quatre personnes: le roi, la reine, Son Éminence et lui. La reine venait de regagner sa chambre, et d'Artagnan s'apprêtait à se retirer, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait légèrement l'épaule; il se retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait signe de la suivre. Cette jeune femme avait le visage couvert d'un loup de velours noir, mais malgré cette précaution, qui, au reste, était bien plutôt prise pour les autres que pour lui, il reconnut à l'instant même son guide ordinaire, la légère et spirituelle Mme Bonacieux. La veille ils s'étaient vus à peine chez le suisse Germain, où d'Artagnan l'avait fait demander. La hâte qu'avait la jeune femme de porter à la reine cette excellente nouvelle de l'heureux retour de son messager fit que les deux amants échangèrent à peine quelques paroles. D'Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, mû par un double sentiment, l'amour et la curiosité. Pendant toute la route, et à mesure que les corridors devenaient plus déserts, d'Artagnan voulait arrêter la jeune femme, la saisir, la contempler, ne fût- ce qu'un instant; mais, vive comme un oiseau, elle glissait toujours entre ses mains, et lorsqu'il voulait parler, son doigt ramené sur sa bouche avec un petit geste impératif plein de charme lui rappelait qu'il était sous l'empire d'une puissance à laquelle il devait aveuglément obéir, et qui lui interdisait jusqu'à la plus légère plainte; enfin, après une minute ou deux de tours et de détours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et introduisit le jeune homme dans un cabinet tout à fait obscur. Là elle lui fit un nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte cachée par une tapisserie dont les ouvertures répandirent tout à coup une vive lumière, elle disparut. D'Artagnan demeura un instant immobile et se demandant où il était, mais bientôt un rayon de lumière qui pénétrait par cette chambre, l'air chaud et parfumé qui arrivait jusqu'à lui, la conversation de deux ou trois femmes, au langage à la fois respectueux et élégant, le mot de Majesté plusieurs fois répété, lui indiquèrent clairement qu'il était dans un cabinet attenant à la chambre de la reine. Le jeune homme se tint dans l'ombre et attendit. La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort étonner les personnes qui l'entouraient, et qui avaient au contraire l'habitude de la voir presque toujours soucieuse. La reine rejetait ce sentiment joyeux sur la beauté de la fête, sur le plaisir que lui avait fait éprouver le ballet, et comme il n'est pas permis de contredire une reine, qu'elle sourie ou qu'elle pleure, chacun renchérissait sur la galanterie de MM. les échevins de la ville de Paris. Quoique d'Artagnan ne connût point la reine, il distingua sa voix des autres voix, d'abord à un léger accent étranger, puis à ce sentiment de domination naturellement empreint dans toutes les paroles souveraines. Il l'entendait s'approcher et s'éloigner de cette porte ouverte, et deux ou trois fois il vit même l'ombre d'un corps intercepter la lumière. Enfin, tout à coup une main et un bras adorables de forme et de blancheur passèrent à travers la tapisserie; d'Artagnan comprit que c'était sa récompense: il se jeta à genoux, saisit cette main et appuya respectueusement ses lèvres; puis cette main se retira laissant dans les siennes un objet qu'il reconnut pour être une bague; aussitôt la porte se referma, et d'Artagnan se retrouva dans la plus complète obscurité. D'Artagnan mit la bague à son doigt et attendit de nouveau; il était évident que tout n'était pas fini encore. Après la récompense de son dévouement venait la récompense de son amour. D'ailleurs, le ballet était dansé, mais la soirée était à peine commencée: on soupait à trois heures, et l'horloge Saint- Jean, depuis quelque temps déjà, avait sonné deux heures trois quarts. En effet, peu à peu le bruit des voix diminua dans la chambre voisine; puis on l'entendit s'éloigner; puis la porte du cabinet où était d'Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s'y élança. «Vous, enfin! s'écria d'Artagnan. -- Silence! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lèvres du jeune homme: silence! et allez-vous-en par où vous êtes venu. -- Mais où et quand vous reverrai-je? s'écria d'Artagnan. -- Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez, partez!» Et à ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa d'Artagnan hors du cabinet. D'Artagnan obéit comme un enfant, sans résistance et sans objection aucune, ce qui prouve qu'il était bien réellement amoureux. CHAPITRE XXIII LE RENDEZ-VOUS D'Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu'il fût plus de trois heures du matin, et qu'il eût les plus méchants quartiers de Paris à traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait qu'il y a un dieu pour les ivrognes et les amoureux. Il trouva la porte de son allée entrouverte, monta son escalier, et frappa doucement et d'une façon convenue entre lui et son laquais. Planchet, qu'il avait renvoyé deux heures auparavant de l'Hôtel de Ville en lui recommandant de l'attendre, vint lui ouvrir la porte. «Quelqu'un a-t-il apporté une lettre pour moi? demanda vivement d'Artagnan. -- Personne n'a apporté de lettre, monsieur, répondit Planchet; mais il y en a une qui est venue toute seule. -- Que veux-tu dire, imbécile? -- Je veux dire qu'en rentrant, quoique j'eusse la clef de votre appartement dans ma poche et que cette clef ne m'eût point quitté, j'ai trouvé une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre chambre à coucher. -- Et où est cette lettre? -- Je l'ai laissée où elle était, monsieur. Il n'est pas naturel que les lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenêtre était ouverte encore, ou seulement entrebâillée je ne dis pas; mais non, tout était hermétiquement fermé. Monsieur, prenez garde, car il y a très certainement quelque magie là-dessous.» Pendant ce temps, le jeune homme s'élançait dans la chambre et ouvrait la lettre; elle était de Mme Bonacieux, et conçue en ces termes: «On a de vifs remerciements à vous faire et à vous transmettre. Trouvez-vous ce soir vers dix heures à Saint-Cloud, en face du pavillon qui s'élève à l'angle de la maison de M. d'Estrées. «C. B.» En lisant cette lettre, d'Artagnan sentait son coeur se dilater et s'étreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des amants. C'était le premier billet qu'il recevait, c'était le premier rendez-vous qui lui était accordé. Son coeur, gonflé par l'ivresse de la joie, se sentait prêt à défaillir sur le seuil de ce paradis terrestre qu'on appelait l'amour. «Eh bien! monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maître rougir et pâlir successivement; eh bien! n'est-ce pas que j'avais deviné juste et que c'est quelque méchante affaire? -- Tu te trompes, Planchet, répondit d'Artagnan, et la preuve, c'est que voici un écu pour que tu boives à ma santé. -- Je remercie monsieur de l'écu qu'il me donne, et je lui promets de suivre exactement ses instructions; mais il n'en est pas moins vrai que les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermées... -- Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel. -- Alors, monsieur est content? demanda Planchet. -- Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes! -- Et je puis profiter du bonheur de monsieur pour aller me coucher? -- Oui, va. -- Que toutes les bénédictions du Ciel tombent sur monsieur, mais il n'en est pas moins vrai que cette lettre...» Et Planchet se retira en secouant la tête avec un air de doute que n'était point parvenu à effacer entièrement la libéralité de d'Artagnan. Resté seul, d'Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et rebaisa vingt fois ces lignes tracées par la main de sa belle maîtresse. Enfin il se coucha, s'endormit et fit des rêves d'or. À sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au second appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoyé des inquiétudes de la veille. «Planchet, lui dit d'Artagnan, je sors pour toute la journée peut- être; tu es donc libre jusqu'à sept heures du soir; mais, à sept heures du soir, tiens-toi prêt avec deux chevaux. -- Allons! dit Planchet, il paraît que nous allons encore nous faire traverser la peau en plusieurs endroits. -- Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets. -- Eh bien, que disais-je? s'écria Planchet. Là, j'en étais sûr, maudite lettre! -- Mais rassure-toi donc, imbécile, il s'agit tout simplement d'une partie de plaisir. -- Oui! comme les voyages d'agrément de l'autre jour, où il pleuvait des balles et où il poussait des chausse-trapes. -- Au reste, si vous avez peur, monsieur Planchet, reprit d'Artagnan, j'irai sans vous; j'aime mieux voyager seul que d'avoir un compagnon qui tremble. -- Monsieur me fait injure, dit Planchet; il me semblait cependant qu'il m'avait vu à l'oeuvre. -- Oui, mais j'ai cru que tu avais usé tout ton courage d'une seule fois. -- Monsieur verra que dans l'occasion il m'en reste encore; seulement je prie monsieur de ne pas trop le prodiguer, s'il veut qu'il m'en reste longtemps. -- Crois-tu en avoir encore une certaine somme à dépenser ce soir? -- Je l'espère. -- Eh bien, je compte sur toi. -- À l'heure dite, je serai prêt; seulement je croyais que monsieur n'avait qu'un cheval à l'écurie des gardes. -- Peut-être n'y en a-t-il qu'un encore dans ce moment-ci, mais ce soir il y en aura quatre. -- Il paraît que notre voyage était un voyage de remonte? -- Justement», dit d'Artagnan. Et ayant fait à Planchet un dernier geste de recommandation, il sortit. M. Bonacieux était sur sa porte. L'intention de d'Artagnan était de passer outre, sans parler au digne mercier; mais celui-ci fit un salut si doux et si bénin, que force fut à son locataire non seulement de le lui rendre, mais encore de lier conversation avec lui. Comment d'ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un mari dont la femme vous a donné un rendez-vous le soir même à Saint-Cloud, en face du pavillon de M. d'Estrées! D'Artagnan s'approcha de l'air le plus aimable qu'il put prendre. La conversation tomba tout naturellement sur l'incarcération du pauvre homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d'Artagnan eût entendu sa conversation avec l'inconnu de Meung, raconta à son jeune locataire les persécutions de ce monstre de M. de Laffemas, qu'il ne cessa de qualifier pendant tout son récit du titre de bourreau du cardinal et s'étendit longuement sur la Bastille, les verrous, les guichets, les soupiraux, les grilles et les instruments de torture. D'Artagnan l'écouta avec une complaisance exemplaire puis, lorsqu'il eut fini: «Et Mme Bonacieux, dit-il enfin, savez-vous qui l'avait enlevée? car je n'oublie pas que c'est à cette circonstance fâcheuse que je dois le bonheur d'avoir fait votre connaissance. -- Ah! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardés de me le dire, et ma femme de son côté m'a juré ses grands dieux qu'elle ne le savait pas. Mais vous-même, continua M. Bonacieux d'un ton de bonhomie parfaite, qu'êtes-vous devenu tous ces jours passés? je ne vous ai vu, ni vous ni vos amis, et ce n'est pas sur le pavé de Paris, je pense, que vous avez ramassé toute la poussière que Planchet époussetait hier sur vos bottes. -- Vous avez raison, mon cher monsieur Bonacieux, mes amis et moi nous avons fait un petit voyage. -- Loin d'ici? -- Oh! mon Dieu non, à une quarantaine de lieues seulement; nous avons été conduire M. Athos aux eaux de Forges, où mes amis sont restés. -- Et vous êtes revenu, vous, n'est-ce pas? reprit M. Bonacieux en donnant à sa physionomie son air le plus malin. Un beau garçon comme vous n'obtient pas de longs congés de sa maîtresse, et nous étions impatiemment attendu à Paris, n'est-ce pas? -- Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l'avoue, d'autant mieux, mon cher monsieur Bonacieux, que je vois qu'on ne peut rien vous cacher. Oui, j'étais attendu, et bien impatiemment, je vous en réponds.» Un léger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si léger, que d'Artagnan ne s'en aperçut pas. «Et nous allons être récompensé de notre diligence? continua le mercier avec une légère altération dans la voix, altération que d'Artagnan ne remarqua pas plus qu'il n'avait fait du nuage momentané qui, un instant auparavant, avait assombri la figure du digne homme. -- Ah! faites donc le bon apôtre! dit en riant d'Artagnan. -- Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c'est seulement pour savoir si nous rentrons tard. -- Pourquoi cette question, mon cher hôte? demanda d'Artagnan; est-ce que vous comptez m'attendre? -- Non, c'est que depuis mon arrestation et le vol qui a été commis chez moi, je m'effraie chaque fois que j'entends ouvrir une porte, et surtout la nuit. Dame, que voulez-vous! je ne suis point homme d'épée, moi! -- Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre à une heure, à deux ou trois heures du matin; si je ne rentre pas du tout, ne vous effrayez pas encore.» Cette fois, Bonacieux devint si pâle, que d'Artagnan ne put faire autrement que de s'en apercevoir, et lui demanda ce qu'il avait. «Rien, répondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs seulement, je suis sujet à des faiblesses qui me prennent tout à coup, et je viens de me sentir passer un frisson. Ne faites pas attention à cela, vous qui n'avez à vous occuper que d'être heureux. -- Alors j'ai de l'occupation, car je le suis. -- Pas encore, attendez donc, vous avez dit: à ce soir. -- Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci! et peut-être l'attendez- vous avec autant d'impatience que moi. Peut-être, ce soir, Mme Bonacieux visitera-t-elle le domicile conjugal. -- Mme Bonacieux n'est pas libre ce soir, répondit gravement le mari; elle est retenue au Louvre par son service. -- Tant pis pour vous, mon cher hôte, tant pis; quand je suis heureux, moi, je voudrais que tout le monde le fût; mais il paraît que ce n'est pas possible.» Et le jeune homme s'éloigna en riant aux éclats de la plaisanterie que lui seul, pensait-il, pouvait comprendre. «Amusez-vous bien!» répondit Bonacieux d'un air sépulcral. Mais d'Artagnan était déjà trop loin pour l'entendre, et l'eut-il entendu, dans la disposition d'esprit où il était, il ne l'eût certes pas remarqué. Il se dirigea vers l'hôtel de M. de Tréville; sa visite de la veille avait été, on se le rappelle, très courte et très peu explicative. Il trouva M. de Tréville dans la joie de son âme. Le roi et la reine avaient été charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal avait été parfaitement maussade. À une heure du matin, il s'était retiré sous prétexte qu'il était indisposé. Quant à Leurs Majestés, elles n'étaient rentrées au Louvre qu'à six heures du matin. «Maintenant, dit M. de Tréville en baissant la voix et en interrogeant du regard tous les angles de l'appartement pour voir s'ils étaient bien seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune ami, car il est évident que votre heureux retour est pour quelque chose dans la joie du roi, dans le triomphe de la reine et dans l'humiliation de Son Éminence. Il s'agit de bien vous tenir. -- Qu'ai-je à craindre, répondit d'Artagnan, tant que j'aurai le bonheur de jouir de la faveur de Leurs Majestés? -- Tout, croyez-moi. Le cardinal n'est point homme à oublier une mystification tant qu'il n'aura pas réglé ses comptes avec le mystificateur, et le mystificateur m'a bien l'air d'être certain Gascon de ma connaissance. -- Croyez-vous que le cardinal soit aussi avancé que vous et sache que c'est moi qui ai été à Londres? -- Diable! vous avez été à Londres. Est-ce de Londres que vous avez rapporté ce beau diamant qui brille à votre doigt? Prenez garde, mon cher d'Artagnan, ce n'est pas une bonne chose que le présent d'un ennemi; n'y a-t-il pas là-dessus certain vers latin... Attendez donc... -- Oui, sans doute, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais pu se fourrer la première règle du rudiment dans la tête, et qui, par ignorance, avait fait le désespoir de son précepteur; oui, sans doute, il doit y en avoir un. -- Il y en a un certainement, dit M. de Tréville, qui avait une teinte de lettres, et M. de Benserade me le citait l'autre jour... Attendez donc... Ah! m'y voici: -... timeo Danaos et donaña ferentes- «Ce qui veut dire: "Défiez-vous de l'ennemi qui vous fait des présents." -- Ce diamant ne vient pas d'un ennemi, monsieur, reprit d'Artagnan, il vient de la reine. -- De la reine! oh! oh! dit M. de Tréville. Effectivement, c'est un véritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier. Par qui la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau? -- Elle me l'a remis elle-même. -- Où cela? -- Dans le cabinet attenant à la chambre où elle a changé de toilette. -- Comment? -- En me donnant sa main à baiser. -- Vous avez baisé la main de la reine! s'écria M. de Tréville en regardant d'Artagnan. -- Sa Majesté m'a fait l'honneur de m'accorder cette grâce! -- Et cela en présence de témoins? Imprudente, trois fois imprudente! -- Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l'a vue», reprit d'Artagnan. Et il raconta à M. de Tréville comment les choses s'étaient passées. «Oh! les femmes, les femmes! s'écria le vieux soldat, je les reconnais bien à leur imagination romanesque; tout ce qui sent le mystérieux les charme; ainsi vous avez vu le bras, voilà tout; vous rencontreriez la reine, que vous ne la reconnaîtriez pas; elle vous rencontrerait, qu'elle ne saurait pas qui vous êtes. -- Non, mais grâce à ce diamant..., reprit le jeune homme. -- Écoutez, dit M. de Tréville, voulez-vous que je vous donne un conseil, un bon conseil, un conseil d'ami? -- Vous me ferez honneur, monsieur, dit d'Artagnan. -- Eh bien, allez chez le premier orfèvre venu et vendez-lui ce diamant pour le prix qu'il vous en donnera; si juif qu'il soit, vous en trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles n'ont pas de nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, ce qui peut trahir celui qui la porte. -- Vendre cette bague! une bague qui vient de ma souveraine! jamais, dit d'Artagnan. -- Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait qu'un cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l'écrin de sa mère. -- Vous croyez donc que j'ai quelque chose à craindre? demanda d'Artagnan. -- C'est-à-dire, jeune homme, que celui qui s'endort sur une mine dont la mèche est allumée doit se regarder comme en sûreté en comparaison de vous. -- Diable! dit d'Artagnan, que le ton d'assurance de M. de Tréville commençait à inquiéter: diable, que faut-il faire? -- Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal a la mémoire tenace et la main longue; croyez-moi, il vous jouera quelque tour. -- Mais lequel? -- Eh! le sais-je, moi! est-ce qu'il n'a pas à son service toutes les ruses du démon? Le moins qui puisse vous arriver est qu'on vous arrête. -- Comment! on oserait arrêter un homme au service de Sa Majesté? -- Pardieu! on s'est bien gêné pour Athos! En tout cas, jeune homme, croyez-en un homme qui est depuis trente ans à la cour: ne vous endormez pas dans votre sécurité, ou vous êtes perdu. Bien au contraire, et c'est moi qui vous le dis, voyez des ennemis partout. Si l'on vous cherche querelle, évitez-la, fût-ce un enfant de dix ans qui vous la cherche; si l'on vous attaque de nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte; si vous traversez un pont, tâtez les planches, de peur qu'une planche ne vous manque sous le pied; si vous passez devant une maison qu'on bâtit, regardez en l'air de peur qu'une pierre ne vous tombe sur la tête; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par votre laquais, et que votre laquais soit armé, si toutefois vous êtes sûr de votre laquais. Défiez-vous de tout le monde, de votre ami, de votre frère, de votre maîtresse, de votre maîtresse surtout.» D'Artagnan rougit. «De ma maîtresse, répéta-t-il machinalement; et pourquoi plutôt d'elle que d'un autre? -- C'est que la maîtresse est un des moyens favoris du cardinal, il n'en a pas de plus expéditif: une femme vous vend pour dix pistoles, témoin Dalila. Vous savez les Écritures, hein?» D'Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donné Mme Bonacieux pour le soir même; mais nous devons dire, à la louange de notre héros, que la mauvaise opinion que M. de Tréville avait des femmes en général ne lui inspira pas le moindre petit soupçon contre sa jolie hôtesse. «Mais, à propos, reprit M. de Tréville, que sont devenus vos trois compagnons? -- J'allais vous demander si vous n'en aviez pas appris quelques nouvelles. -- Aucune, monsieur. -- Eh bien, je les ai laissés sur ma route: Porthos à Chantilly, avec un duel sur les bras; Aramis à Crèvecoeur, avec une balle dans l'épaule; et Athos à Amiens, avec une accusation de faux- monnayeur sur le corps. -- Voyez-vous! dit M. de Tréville; et comment vous êtes-vous échappé, vous? -- Par miracle, monsieur, je dois le dire, avec un coup d'épée dans la poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de la route de Calais, comme un papillon à une tapisserie. -- Voyez-vous encore! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin de Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idée. -- Dites, monsieur. -- À votre place, je ferais une chose. -- Laquelle? -- Tandis que Son Éminence me ferait chercher à Paris, je reprendrais, moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie, 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000