atelier. Puis il mit une sentinelle à chaque porte, avec défense
de laisser entrer qui que ce fût, à l'exception de son valet de
chambre Patrice. Il est inutile d'ajouter qu'il était absolument
défendu à l'orfèvre O'Reilly et à son aide de sortir sous quelque
prétexte que ce fût. Ce point réglé, le duc revint à d'Artagnan.
«Maintenant, mon jeune ami, dit-il, l'Angleterre est à nous deux;
que voulez-vous, que désirez-vous?
-- Un lit, répondit d'Artagnan; c'est, pour le moment, je l'avoue,
la chose dont j'ai le plus besoin.»
Buckingham donna à d'Artagnan une chambre qui touchait à la
sienne. Il voulait garder le jeune homme sous sa main, non pas
qu'il se défiât de lui, mais pour avoir quelqu'un à qui parler
constamment de la reine.
Une heure après fut promulguée dans Londres l'ordonnance de ne
laisser sortir des ports aucun bâtiment chargé pour la France, pas
même le paquebot des lettres. Aux yeux de tous, c'était une
déclaration de guerre entre les deux royaumes.
Le surlendemain, à onze heures, les deux ferrets en diamants
étaient achevés, mais si exactement imités, mais si parfaitement
pareils, que Buckingham ne put reconnaître les nouveaux des
anciens, et que les plus exercés en pareille matière y auraient
été trompés comme lui.
Aussitôt il fit appeler d'Artagnan.
«Tenez, lui dit-il, voici les ferrets de diamants que vous êtes
venu chercher, et soyez mon témoin que tout ce que la puissance
humaine pouvait faire, je l'ai fait.
-- Soyez tranquille, Milord: je dirai ce que j'ai vu; mais Votre
Grâce me remet les ferrets sans la boîte?
-- La boîte vous embarrasserait. D'ailleurs la boîte m'est
d'autant plus précieuse, qu'elle me reste seule. Vous direz que je
la garde.
-- Je ferai votre commission mot à mot, Milord.
-- Et maintenant, reprit Buckingham en regardant fixement le jeune
homme, comment m'acquitterai-je jamais envers vous?»
D'Artagnan rougit jusqu'au blanc des yeux. Il vit que le duc
cherchait un moyen de lui faire accepter quelque chose, et cette
idée que le sang de ses compagnons et le sien lui allait être payé
par de l'or anglais lui répugnait étrangement.
«Entendons-nous, Milord, répondit d'Artagnan, et pesons bien les
faits d'avance, afin qu'il n'y ait point de méprise. Je suis au
service du roi et de la reine de France, et fais partie de la
compagnie des gardes de M. des Essarts, lequel, ainsi que son
beau-frère M. de Tréville, est tout particulièrement attaché à
Leurs Majestés. J'ai donc tout fait pour la reine et rien pour
Votre Grâce. Il y a plus, c'est que peut-être n'eussé-je rien fait
de tout cela, s'il ne se fût agi d'être agréable à quelqu'un qui
est ma dame à moi, comme la reine est la vôtre.
-- Oui, dit le duc en souriant, et je crois même connaître cette
autre personne, c'est...
-- Milord, je ne l'ai point nommée, interrompit vivement le jeune
homme.
-- C'est juste, dit le duc; c'est donc à cette personne que je
dois être reconnaissant de votre dévouement.
-- Vous l'avez dit, Milord, car justement à cette heure qu'il est
question de guerre, je vous avoue que je ne vois dans votre Grâce
qu'un Anglais, et par conséquent qu'un ennemi que je serais encore
plus enchanté de rencontrer sur le champ de bataille que dans le
parc de Windsor ou dans les corridors du Louvre; ce qui, au reste,
ne m'empêchera pas d'exécuter de point en point ma mission et de
me faire tuer, si besoin est, pour l'accomplir; mais, je le répète
à Votre Grâce, sans qu'elle ait personnellement pour cela plus à
me remercier de ce que je fais pour moi dans cette seconde
entrevue, que de ce que j'ai déjà fait pour elle dans la première.
-- Nous disons, nous: "Fier comme un Écossais", murmura
Buckingham.
-- Et nous disons, nous: "Fier comme un Gascon", répondit
d'Artagnan. Les Gascons sont les Écossais de la France.»
D'Artagnan salua le duc et s'apprêta à partir.
«Eh bien, vous vous en allez comme cela? Par où? Comment?
-- C'est vrai.
-- Dieu me damne! les Français ne doutent de rien!
-- J'avais oublié que l'Angleterre était une île, et que vous en
étiez le roi.
-- Allez au port, demandez le brick le -Sund-, remettez cette
lettre au capitaine; il vous conduira à un petit port où certes on
ne vous attend pas, et où n'abordent ordinairement que des
bâtiments pêcheurs.
-- Ce port s'appelle?
-- Saint-Valery; mais, attendez donc: arrivé là, vous entrerez
dans une mauvaise auberge sans nom et sans enseigne, un véritable
bouge à matelots; il n'y a pas à vous tromper, il n'y en a qu'une.
-- Après?
-- Vous demanderez l'hôte, et vous lui direz: -Forward-.
-- Ce qui veut dire?
-- En avant: c'est le mot d'ordre. Il vous donnera un cheval tout
sellé et vous indiquera le chemin que vous devez suivre; vous
trouverez ainsi quatre relais sur votre route. Si vous voulez, à
chacun d'eux, donner votre adresse à Paris, les quatre chevaux
vous y suivront; vous en connaissez déjà deux, et vous m'avez paru
les apprécier en amateur: ce sont ceux que nous montions;
rapportez-vous en à moi, les autres ne leur sont point inférieurs.
Ces quatre chevaux sont équipés pour la campagne. Si fier que vous
soyez, vous ne refuserez pas d'en accepter un et de faire accepter
les trois autres à vos compagnons: c'est pour nous faire la
guerre, d'ailleurs. La fin excuse les moyens, comme vous dites,
vous autres Français, n'est-ce pas?
-- Oui, Milord, j'accepte, dit d'Artagnan; et s'il plaît à Dieu,
nous ferons bon usage de vos présents.
-- Maintenant, votre main, jeune homme; peut-être nous
rencontrerons-nous bientôt sur le champ de bataille; mais, en
attendant, nous nous quitterons bons amis, je l'espère.
-- Oui, Milord, mais avec l'espérance de devenir ennemis bientôt.
-- Soyez tranquille, je vous le promets.
-- Je compte sur votre parole, Milord.»
D'Artagnan salua le duc et s'avança vivement vers le port.
En face la Tour de Londres, il trouva le bâtiment désigné, remit
sa lettre au capitaine, qui la fit viser par le gouverneur du
port, et appareilla aussitôt.
Cinquante bâtiments étaient en partance et attendaient.
En passant bord à bord de l'un d'eux, d'Artagnan crut reconnaître
la femme de Meung, la même que le gentilhomme inconnu avait
appelée «Milady», et que lui, d'Artagnan, avait trouvée si belle;
mais grâce au courant du fleuve et au bon vent qui soufflait, son
navire allait si vite qu'au bout d'un instant on fut hors de vue.
Le lendemain, vers neuf heures du matin, on aborda à Saint-Valery.
D'Artagnan se dirigea à l'instant même vers l'auberge indiquée, et
la reconnut aux cris qui s'en échappaient: on parlait de guerre
entre l'Angleterre et la France comme de chose prochaine et
indubitable, et les matelots joyeux faisaient bombance.
D'Artagnan fendit la foule, s'avança vers l'hôte, et prononça le
mot -Forward-. À l'instant même, l'hôte lui fit signe de le
suivre, sortit avec lui par une porte qui donnait dans la cour, le
conduisit à l'écurie où l'attendait un cheval tout sellé, et lui
demanda s'il avait besoin de quelque autre chose.
«J'ai besoin de connaître la route que je dois suivre, dit
d'Artagnan.
-- Allez d'ici à Blangy, et de Blangy à Neufchâtel. À Neufchâtel,
entrez à l'auberge de la Herse d'Or, donnez le mot d'ordre à
l'hôtelier, et vous trouverez comme ici un cheval tout sellé.
-- Dois-je quelque chose? demanda d'Artagnan.
-- Tout est payé, dit l'hôte, et largement. Allez donc, et que
Dieu vous conduise!
-- Amen!» répondit le jeune homme en partant au galop.
Quatre heures après, il était à Neufchâtel.
Il suivit strictement les instructions reçues; à Neufchâtel, comme
à Saint-Valery, il trouva une monture toute sellée et qui
l'attendait; il voulut transporter les pistolets de la selle qu'il
venait de quitter à la selle qu'il allait prendre: les fontes
étaient garnies de pistolets pareils.
«Votre adresse à Paris?
-- Hôtel des Gardes, compagnie des Essarts.
-- Bien, répondit celui-ci.
-- Quelle route faut-il prendre? demanda à son tour d'Artagnan.
-- Celle de Rouen; mais vous laisserez la ville à votre droite. Au
petit village d'Écouis, vous vous arrêterez, il n'y a qu'une
auberge, l'Écu de France. Ne la jugez pas d'après son apparence;
elle aura dans ses écuries un cheval qui vaudra celui-ci.
-- Même mot d'ordre?
-- Exactement.
-- Adieu, maître!
-- Bon voyage, gentilhomme! avez-vous besoin de quelque chose?»
D'Artagnan fit signe de la tête que non, et repartit à fond de
train. À Écouis, la même scène se répéta: il trouva un hôte aussi
prévenant, un cheval frais et reposé; il laissa son adresse comme
il l'avait fait, et repartit du même train pour Pontoise. À
Pontoise, il changea une dernière fois de monture, et à neuf
heures il entrait au grand galop dans la cour de l'hôtel de
M. de Tréville.
Il avait fait près de soixante lieues en douze heures.
M. de Tréville le reçut comme s'il l'avait vu le matin même;
seulement, en lui serrant la main un peu plus vivement que de
coutume, il lui annonça que la compagnie de M. des Essarts était
de garde au Louvre et qu'il pouvait se rendre à son poste.
CHAPITRE XXII
LE BALLET DE LA MERLAISON
Le lendemain, il n'était bruit dans tout Paris que du bal que
MM. les échevins de la ville donnaient au roi et à la reine, et
dans lequel Leurs Majestés devaient danser le fameux ballet de la
Merlaison, qui était le ballet favori du roi.
Depuis huit jours on préparait, en effet, toutes choses à l'Hôtel
de Ville pour cette solennelle soirée. Le menuisier de la ville
avait dressé des échafauds sur lesquels devaient se tenir les
dames invitées; l'épicier de la ville avait garni les salles de
deux cents flambeaux de cire blanche, ce qui était un luxe inouï
pour cette époque; enfin vingt violons avaient été prévenus, et le
prix qu'on leur accordait avait été fixé au double du prix
ordinaire, attendu, dit ce rapport, qu'ils devaient sonner toute
la nuit.
À dix heures du matin, le sieur de La Coste, enseigne des gardes
du roi, suivi de deux exempts et de plusieurs archers du corps,
vint demander au greffier de la ville, nommé Clément, toutes les
clefs des portes, des chambres et bureaux de l'Hôtel. Ces clefs
lui furent remises à l'instant même; chacune d'elles portait un
billet qui devait servir à la faire reconnaître, et à partir de ce
moment le sieur de La Coste fut chargé de la garde de toutes les
portes et de toutes les avenues.
À onze heures vint à son tour Duhallier, capitaine des gardes,
amenant avec lui cinquante archers qui se répartirent aussitôt
dans l'Hôtel de Ville, aux portes qui leur avaient été assignées.
À trois heures arrivèrent deux compagnies des gardes, l'une
française l'autre suisse. La compagnie des gardes françaises était
composée moitié des hommes de M. Duhallier, moitié des hommes de
M. des Essarts.
À six heures du soir les invités commencèrent à entrer. À mesure
qu'ils entraient, ils étaient placés dans la grande salle, sur les
échafauds préparés.
À neuf heures arriva Mme la Première présidente. Comme c'était,
après la reine, la personne la plus considérable de la fête, elle
fut reçue par messieurs de la ville et placée dans la loge en face
de celle que devait occuper la reine.
À dix heures on dressa la collation des confitures pour le roi,
dans la petite salle du côté de l'église Saint-Jean, et cela en
face du buffet d'argent de la ville, qui était gardé par quatre
archers.
À minuit on entendit de grands cris et de nombreuses acclamations:
c'était le roi qui s'avançait à travers les rues qui conduisent du
Louvre à l'Hôtel de Ville, et qui étaient toutes illuminées avec
des lanternes de couleur.
Aussitôt MM. les échevins, vêtus de leurs robes de drap et
précédés de six sergents tenant chacun un flambeau à la main,
allèrent au-devant du roi, qu'ils rencontrèrent sur les degrés, où
le prévôt des marchands lui fit compliment sur sa bienvenue,
compliment auquel Sa Majesté répondit en s'excusant d'être venue
si tard, mais en rejetant la faute sur M. le cardinal, lequel
l'avait retenue jusqu'à onze heures pour parler des affaires de
l'État.
Sa Majesté, en habit de cérémonie, était accompagnée de S.A.R.
Monsieur, du comte de Soissons, du grand prieur, du duc de
Longueville, du duc d'Elbeuf, du comte d'Harcourt, du comte de La
Roche-Guyon, de M. de Liancourt, de M. de Baradas, du comte de
Cramail et du chevalier de Souveray.
Chacun remarqua que le roi avait l'air triste et préoccupé.
Un cabinet avait été préparé pour le roi, et un autre pour
Monsieur. Dans chacun de ces cabinets étaient déposés des habits
de masques. Autant avait été fait pour la reine et pour Mme la
présidente. Les seigneurs et les dames de la suite de Leurs
Majestés devaient s'habiller deux par deux dans des chambres
préparées à cet effet.
Avant d'entrer dans le cabinet, le roi recommanda qu'on le vînt
prévenir aussitôt que paraîtrait le cardinal.
Une demi-heure après l'entrée du roi, de nouvelles acclamations
retentirent: celles-là annonçaient l'arrivée de la reine: les
échevins firent ainsi qu'ils avaient fait déjà et, précédés des
sergents, ils s'avancèrent au devant de leur illustre convive.
La reine entra dans la salle: on remarqua que, comme le roi, elle
avait l'air triste et surtout fatigué.
Au moment où elle entrait, le rideau d'une petite tribune qui
jusque-là était resté fermé s'ouvrit, et l'on vit apparaître la
tête pâle du cardinal vêtu en cavalier espagnol. Ses yeux se
fixèrent sur ceux de la reine, et un sourire de joie terrible
passa sur ses lèvres: la reine n'avait pas ses ferrets de
diamants.
La reine resta quelque temps à recevoir les compliments de
messieurs de la ville et à répondre aux saluts des dames.
Tout à coup, le roi apparut avec le cardinal à l'une des portes de
la salle. Le cardinal lui parlait tout bas, et le roi était très
pâle.
Le roi fendit la foule et, sans masque, les rubans de son
pourpoint à peine noués, il s'approcha de la reine, et d'une voix
altérée:
«Madame, lui dit-il, pourquoi donc, s'il vous plaît, n'avez-vous
point vos ferrets de diamants, quand vous savez qu'il m'eût été
agréable de les voir?»
La reine étendit son regard autour d'elle, et vit derrière le roi
le cardinal qui souriait d'un sourire diabolique.
«Sire, répondit la reine d'une voix altérée, parce qu'au milieu de
cette grande foule j'ai craint qu'il ne leur arrivât malheur.
-- Et vous avez eu tort, madame! Si je vous ai fait ce cadeau,
c'était pour que vous vous en pariez. Je vous dis que vous avez eu
tort.»
Et la voix du roi était tremblante de colère; chacun regardait et
écoutait avec étonnement, ne comprenant rien à ce qui se passait.
«Sire, dit la reine, je puis les envoyer chercher au Louvre, où
ils sont, et ainsi les désirs de Votre Majesté seront accomplis.
-- Faites, madame, faites, et cela au plus tôt: car dans une heure
le ballet va commencer.»
La reine salua en signe de soumission et suivit les dames qui
devaient la conduire à son cabinet.
De son côté, le roi regagna le sien.
Il y eut dans la salle un moment de trouble et de confusion.
Tout le monde avait pu remarquer qu'il s'était passé quelque chose
entre le roi et la reine; mais tous deux avaient parlé si bas,
que, chacun par respect s'étant éloigné de quelques pas, personne
n'avait rien entendu. Les violons sonnaient de toutes leurs
forces, mais on ne les écoutait pas.
Le roi sortit le premier de son cabinet; il était en costume de
chasse des plus élégants, et Monsieur et les autres seigneurs
étaient habillés comme lui. C'était le costume que le roi portait
le mieux, et vêtu ainsi il semblait véritablement le premier
gentilhomme de son royaume.
Le cardinal s'approcha du roi et lui remit une boîte. Le roi
l'ouvrit et y trouva deux ferrets de diamants.
«Que veut dire cela? demanda-t-il au cardinal.
-- Rien, répondit celui-ci; seulement si la reine a les ferrets,
ce dont je doute, comptez-les, Sire, et si vous n'en trouvez que
dix, demandez à Sa Majesté qui peut lui avoir dérobé les deux
ferrets que voici.»
Le roi regarda le cardinal comme pour l'interroger; mais il n'eut
le temps de lui adresser aucune question: un cri d'admiration
sortit de toutes les bouches. Si le roi semblait le premier
gentilhomme de son royaume, la reine était à coup sûr la plus
belle femme de France.
Il est vrai que sa toilette de chasseresse lui allait à merveille;
elle avait un chapeau de feutre avec des plumes bleues, un surtout
en velours gris perle rattaché avec des agrafes de diamants, et
une jupe de satin bleu toute brodée d'argent. Sur son épaule
gauche étincelaient les ferrets soutenus par un noeud de même
couleur que les plumes et la jupe.
Le roi tressaillit de joie et le cardinal de colère; cependant,
distants comme ils l'étaient de la reine, ils ne pouvaient compter
les ferrets; la reine les avait, seulement en avait-elle dix ou en
avait-elle douze?
En ce moment, les violons sonnèrent le signal du ballet. Le roi
s'avança vers Mme la présidente, avec laquelle il devait danser,
et S.A.R. Monsieur avec la reine. On se mit en place, et le ballet
commença.
Le roi figurait en face de la reine, et chaque fois qu'il passait
près d'elle, il dévorait du regard ces ferrets, dont il ne pouvait
savoir le compte. Une sueur froide couvrait le front du cardinal.
Le ballet dura une heure; il avait seize entrées.
Le ballet finit au milieu des applaudissements de toute la salle,
chacun reconduisit sa dame à sa place; mais le roi profita du
privilège qu'il avait de laisser la sienne où il se trouvait, pour
s'avancer vivement vers la reine.
«Je vous remercie, madame, lui dit-il, de la déférence que vous
avez montrée pour mes désirs, mais je crois qu'il vous manque deux
ferrets, et je vous les rapporte.»
À ces mots, il tendit à la reine les deux ferrets que lui avait
remis le cardinal.
«Comment, Sire! s'écria la jeune reine jouant la surprise, vous
m'en donnez encore deux autres; mais alors cela m'en fera donc
quatorze?»
En effet, le roi compta, et les douze ferrets se trouvèrent sur
l'épaule de Sa Majesté.
Le roi appela le cardinal:
«Eh bien, que signifie cela, monsieur le cardinal? demanda le roi
d'un ton sévère.
-- Cela signifie, Sire, répondit le cardinal, que je désirais
faire accepter ces deux ferrets à Sa Majesté, et que n'osant les
lui offrir moi-même, j'ai adopté ce moyen.
-- Et j'en suis d'autant plus reconnaissante à Votre Éminence,
répondit Anne d'Autriche avec un sourire qui prouvait qu'elle
n'était pas dupe de cette ingénieuse galanterie, que je suis
certaine que ces deux ferrets vous coûtent aussi cher à eux seuls
que les douze autres ont coûté à Sa Majesté.»
Puis, ayant salué le roi et le cardinal, la reine reprit le chemin
de la chambre où elle s'était habillée et où elle devait se
dévêtir.
L'attention que nous avons été obligés de donner pendant le
commencement de ce chapitre aux personnages illustres que nous y
avons introduits nous a écartés un instant de celui à qui Anne
d'Autriche devait le triomphe inouï qu'elle venait de remporter
sur le cardinal, et qui, confondu, ignoré, perdu dans la foule
entassée à l'une des portes, regardait de là cette scène
compréhensible seulement pour quatre personnes: le roi, la reine,
Son Éminence et lui.
La reine venait de regagner sa chambre, et d'Artagnan s'apprêtait
à se retirer, lorsqu'il sentit qu'on lui touchait légèrement
l'épaule; il se retourna, et vit une jeune femme qui lui faisait
signe de la suivre. Cette jeune femme avait le visage couvert d'un
loup de velours noir, mais malgré cette précaution, qui, au reste,
était bien plutôt prise pour les autres que pour lui, il reconnut
à l'instant même son guide ordinaire, la légère et spirituelle
Mme Bonacieux.
La veille ils s'étaient vus à peine chez le suisse Germain, où
d'Artagnan l'avait fait demander. La hâte qu'avait la jeune femme
de porter à la reine cette excellente nouvelle de l'heureux retour
de son messager fit que les deux amants échangèrent à peine
quelques paroles. D'Artagnan suivit donc Mme Bonacieux, mû par un
double sentiment, l'amour et la curiosité. Pendant toute la route,
et à mesure que les corridors devenaient plus déserts, d'Artagnan
voulait arrêter la jeune femme, la saisir, la contempler, ne fût-
ce qu'un instant; mais, vive comme un oiseau, elle glissait
toujours entre ses mains, et lorsqu'il voulait parler, son doigt
ramené sur sa bouche avec un petit geste impératif plein de charme
lui rappelait qu'il était sous l'empire d'une puissance à laquelle
il devait aveuglément obéir, et qui lui interdisait jusqu'à la
plus légère plainte; enfin, après une minute ou deux de tours et
de détours, Mme Bonacieux ouvrit une porte et introduisit le jeune
homme dans un cabinet tout à fait obscur. Là elle lui fit un
nouveau signe de mutisme, et ouvrant une seconde porte cachée par
une tapisserie dont les ouvertures répandirent tout à coup une
vive lumière, elle disparut.
D'Artagnan demeura un instant immobile et se demandant où il
était, mais bientôt un rayon de lumière qui pénétrait par cette
chambre, l'air chaud et parfumé qui arrivait jusqu'à lui, la
conversation de deux ou trois femmes, au langage à la fois
respectueux et élégant, le mot de Majesté plusieurs fois répété,
lui indiquèrent clairement qu'il était dans un cabinet attenant à
la chambre de la reine.
Le jeune homme se tint dans l'ombre et attendit.
La reine paraissait gaie et heureuse, ce qui semblait fort étonner
les personnes qui l'entouraient, et qui avaient au contraire
l'habitude de la voir presque toujours soucieuse. La reine
rejetait ce sentiment joyeux sur la beauté de la fête, sur le
plaisir que lui avait fait éprouver le ballet, et comme il n'est
pas permis de contredire une reine, qu'elle sourie ou qu'elle
pleure, chacun renchérissait sur la galanterie de MM. les échevins
de la ville de Paris.
Quoique d'Artagnan ne connût point la reine, il distingua sa voix
des autres voix, d'abord à un léger accent étranger, puis à ce
sentiment de domination naturellement empreint dans toutes les
paroles souveraines. Il l'entendait s'approcher et s'éloigner de
cette porte ouverte, et deux ou trois fois il vit même l'ombre
d'un corps intercepter la lumière.
Enfin, tout à coup une main et un bras adorables de forme et de
blancheur passèrent à travers la tapisserie; d'Artagnan comprit
que c'était sa récompense: il se jeta à genoux, saisit cette main
et appuya respectueusement ses lèvres; puis cette main se retira
laissant dans les siennes un objet qu'il reconnut pour être une
bague; aussitôt la porte se referma, et d'Artagnan se retrouva
dans la plus complète obscurité.
D'Artagnan mit la bague à son doigt et attendit de nouveau; il
était évident que tout n'était pas fini encore.
Après la récompense de son dévouement venait la récompense de son
amour. D'ailleurs, le ballet était dansé, mais la soirée était à
peine commencée: on soupait à trois heures, et l'horloge Saint-
Jean, depuis quelque temps déjà, avait sonné deux heures trois
quarts.
En effet, peu à peu le bruit des voix diminua dans la chambre
voisine; puis on l'entendit s'éloigner; puis la porte du cabinet
où était d'Artagnan se rouvrit, et Mme Bonacieux s'y élança.
«Vous, enfin! s'écria d'Artagnan.
-- Silence! dit la jeune femme en appuyant sa main sur les lèvres
du jeune homme: silence! et allez-vous-en par où vous êtes venu.
-- Mais où et quand vous reverrai-je? s'écria d'Artagnan.
-- Un billet que vous trouverez en rentrant vous le dira. Partez,
partez!»
Et à ces mots elle ouvrit la porte du corridor et poussa
d'Artagnan hors du cabinet.
D'Artagnan obéit comme un enfant, sans résistance et sans
objection aucune, ce qui prouve qu'il était bien réellement
amoureux.
CHAPITRE XXIII
LE RENDEZ-VOUS
D'Artagnan revint chez lui tout courant, et quoiqu'il fût plus de
trois heures du matin, et qu'il eût les plus méchants quartiers de
Paris à traverser, il ne fit aucune mauvaise rencontre. On sait
qu'il y a un dieu pour les ivrognes et les amoureux.
Il trouva la porte de son allée entrouverte, monta son escalier,
et frappa doucement et d'une façon convenue entre lui et son
laquais. Planchet, qu'il avait renvoyé deux heures auparavant de
l'Hôtel de Ville en lui recommandant de l'attendre, vint lui
ouvrir la porte.
«Quelqu'un a-t-il apporté une lettre pour moi? demanda vivement
d'Artagnan.
-- Personne n'a apporté de lettre, monsieur, répondit Planchet;
mais il y en a une qui est venue toute seule.
-- Que veux-tu dire, imbécile?
-- Je veux dire qu'en rentrant, quoique j'eusse la clef de votre
appartement dans ma poche et que cette clef ne m'eût point quitté,
j'ai trouvé une lettre sur le tapis vert de la table, dans votre
chambre à coucher.
-- Et où est cette lettre?
-- Je l'ai laissée où elle était, monsieur. Il n'est pas naturel
que les lettres entrent ainsi chez les gens. Si la fenêtre était
ouverte encore, ou seulement entrebâillée je ne dis pas; mais non,
tout était hermétiquement fermé. Monsieur, prenez garde, car il y
a très certainement quelque magie là-dessous.»
Pendant ce temps, le jeune homme s'élançait dans la chambre et
ouvrait la lettre; elle était de Mme Bonacieux, et conçue en ces
termes:
«On a de vifs remerciements à vous faire et à vous transmettre.
Trouvez-vous ce soir vers dix heures à Saint-Cloud, en face du
pavillon qui s'élève à l'angle de la maison de M. d'Estrées.
«C. B.»
En lisant cette lettre, d'Artagnan sentait son coeur se dilater et
s'étreindre de ce doux spasme qui torture et caresse le coeur des
amants.
C'était le premier billet qu'il recevait, c'était le premier
rendez-vous qui lui était accordé. Son coeur, gonflé par l'ivresse
de la joie, se sentait prêt à défaillir sur le seuil de ce paradis
terrestre qu'on appelait l'amour.
«Eh bien! monsieur, dit Planchet, qui avait vu son maître rougir
et pâlir successivement; eh bien! n'est-ce pas que j'avais deviné
juste et que c'est quelque méchante affaire?
-- Tu te trompes, Planchet, répondit d'Artagnan, et la preuve,
c'est que voici un écu pour que tu boives à ma santé.
-- Je remercie monsieur de l'écu qu'il me donne, et je lui promets
de suivre exactement ses instructions; mais il n'en est pas moins
vrai que les lettres qui entrent ainsi dans les maisons fermées...
-- Tombent du ciel, mon ami, tombent du ciel.
-- Alors, monsieur est content? demanda Planchet.
-- Mon cher Planchet, je suis le plus heureux des hommes!
-- Et je puis profiter du bonheur de monsieur pour aller me
coucher?
-- Oui, va.
-- Que toutes les bénédictions du Ciel tombent sur monsieur, mais
il n'en est pas moins vrai que cette lettre...»
Et Planchet se retira en secouant la tête avec un air de doute que
n'était point parvenu à effacer entièrement la libéralité de
d'Artagnan.
Resté seul, d'Artagnan lut et relut son billet, puis il baisa et
rebaisa vingt fois ces lignes tracées par la main de sa belle
maîtresse. Enfin il se coucha, s'endormit et fit des rêves d'or.
À sept heures du matin, il se leva et appela Planchet, qui, au
second appel, ouvrit la porte, le visage encore mal nettoyé des
inquiétudes de la veille.
«Planchet, lui dit d'Artagnan, je sors pour toute la journée peut-
être; tu es donc libre jusqu'à sept heures du soir; mais, à sept
heures du soir, tiens-toi prêt avec deux chevaux.
-- Allons! dit Planchet, il paraît que nous allons encore nous
faire traverser la peau en plusieurs endroits.
-- Tu prendras ton mousqueton et tes pistolets.
-- Eh bien, que disais-je? s'écria Planchet. Là, j'en étais sûr,
maudite lettre!
-- Mais rassure-toi donc, imbécile, il s'agit tout simplement
d'une partie de plaisir.
-- Oui! comme les voyages d'agrément de l'autre jour, où il
pleuvait des balles et où il poussait des chausse-trapes.
-- Au reste, si vous avez peur, monsieur Planchet, reprit
d'Artagnan, j'irai sans vous; j'aime mieux voyager seul que
d'avoir un compagnon qui tremble.
-- Monsieur me fait injure, dit Planchet; il me semblait cependant
qu'il m'avait vu à l'oeuvre.
-- Oui, mais j'ai cru que tu avais usé tout ton courage d'une
seule fois.
-- Monsieur verra que dans l'occasion il m'en reste encore;
seulement je prie monsieur de ne pas trop le prodiguer, s'il veut
qu'il m'en reste longtemps.
-- Crois-tu en avoir encore une certaine somme à dépenser ce soir?
-- Je l'espère.
-- Eh bien, je compte sur toi.
-- À l'heure dite, je serai prêt; seulement je croyais que
monsieur n'avait qu'un cheval à l'écurie des gardes.
-- Peut-être n'y en a-t-il qu'un encore dans ce moment-ci, mais ce
soir il y en aura quatre.
-- Il paraît que notre voyage était un voyage de remonte?
-- Justement», dit d'Artagnan.
Et ayant fait à Planchet un dernier geste de recommandation, il
sortit.
M. Bonacieux était sur sa porte. L'intention de d'Artagnan était
de passer outre, sans parler au digne mercier; mais celui-ci fit
un salut si doux et si bénin, que force fut à son locataire non
seulement de le lui rendre, mais encore de lier conversation avec
lui.
Comment d'ailleurs ne pas avoir un peu de condescendance pour un
mari dont la femme vous a donné un rendez-vous le soir même à
Saint-Cloud, en face du pavillon de M. d'Estrées! D'Artagnan
s'approcha de l'air le plus aimable qu'il put prendre.
La conversation tomba tout naturellement sur l'incarcération du
pauvre homme. M. Bonacieux, qui ignorait que d'Artagnan eût
entendu sa conversation avec l'inconnu de Meung, raconta à son
jeune locataire les persécutions de ce monstre de M. de Laffemas,
qu'il ne cessa de qualifier pendant tout son récit du titre de
bourreau du cardinal et s'étendit longuement sur la Bastille, les
verrous, les guichets, les soupiraux, les grilles et les
instruments de torture.
D'Artagnan l'écouta avec une complaisance exemplaire puis,
lorsqu'il eut fini:
«Et Mme Bonacieux, dit-il enfin, savez-vous qui l'avait enlevée?
car je n'oublie pas que c'est à cette circonstance fâcheuse que je
dois le bonheur d'avoir fait votre connaissance.
-- Ah! dit M. Bonacieux, ils se sont bien gardés de me le dire, et
ma femme de son côté m'a juré ses grands dieux qu'elle ne le
savait pas. Mais vous-même, continua M. Bonacieux d'un ton de
bonhomie parfaite, qu'êtes-vous devenu tous ces jours passés? je
ne vous ai vu, ni vous ni vos amis, et ce n'est pas sur le pavé de
Paris, je pense, que vous avez ramassé toute la poussière que
Planchet époussetait hier sur vos bottes.
-- Vous avez raison, mon cher monsieur Bonacieux, mes amis et moi
nous avons fait un petit voyage.
-- Loin d'ici?
-- Oh! mon Dieu non, à une quarantaine de lieues seulement; nous
avons été conduire M. Athos aux eaux de Forges, où mes amis sont
restés.
-- Et vous êtes revenu, vous, n'est-ce pas? reprit M. Bonacieux en
donnant à sa physionomie son air le plus malin. Un beau garçon
comme vous n'obtient pas de longs congés de sa maîtresse, et nous
étions impatiemment attendu à Paris, n'est-ce pas?
-- Ma foi, dit en riant le jeune homme, je vous l'avoue, d'autant
mieux, mon cher monsieur Bonacieux, que je vois qu'on ne peut rien
vous cacher. Oui, j'étais attendu, et bien impatiemment, je vous
en réponds.»
Un léger nuage passa sur le front de Bonacieux, mais si léger, que
d'Artagnan ne s'en aperçut pas.
«Et nous allons être récompensé de notre diligence? continua le
mercier avec une légère altération dans la voix, altération que
d'Artagnan ne remarqua pas plus qu'il n'avait fait du nuage
momentané qui, un instant auparavant, avait assombri la figure du
digne homme.
-- Ah! faites donc le bon apôtre! dit en riant d'Artagnan.
-- Non, ce que je vous en dis, reprit Bonacieux, c'est seulement
pour savoir si nous rentrons tard.
-- Pourquoi cette question, mon cher hôte? demanda d'Artagnan;
est-ce que vous comptez m'attendre?
-- Non, c'est que depuis mon arrestation et le vol qui a été
commis chez moi, je m'effraie chaque fois que j'entends ouvrir une
porte, et surtout la nuit. Dame, que voulez-vous! je ne suis point
homme d'épée, moi!
-- Eh bien, ne vous effrayez pas si je rentre à une heure, à deux
ou trois heures du matin; si je ne rentre pas du tout, ne vous
effrayez pas encore.»
Cette fois, Bonacieux devint si pâle, que d'Artagnan ne put faire
autrement que de s'en apercevoir, et lui demanda ce qu'il avait.
«Rien, répondit Bonacieux, rien. Depuis mes malheurs seulement, je
suis sujet à des faiblesses qui me prennent tout à coup, et je
viens de me sentir passer un frisson. Ne faites pas attention à
cela, vous qui n'avez à vous occuper que d'être heureux.
-- Alors j'ai de l'occupation, car je le suis.
-- Pas encore, attendez donc, vous avez dit: à ce soir.
-- Eh bien, ce soir arrivera, Dieu merci! et peut-être l'attendez-
vous avec autant d'impatience que moi. Peut-être, ce soir,
Mme Bonacieux visitera-t-elle le domicile conjugal.
-- Mme Bonacieux n'est pas libre ce soir, répondit gravement le
mari; elle est retenue au Louvre par son service.
-- Tant pis pour vous, mon cher hôte, tant pis; quand je suis
heureux, moi, je voudrais que tout le monde le fût; mais il paraît
que ce n'est pas possible.»
Et le jeune homme s'éloigna en riant aux éclats de la plaisanterie
que lui seul, pensait-il, pouvait comprendre.
«Amusez-vous bien!» répondit Bonacieux d'un air sépulcral.
Mais d'Artagnan était déjà trop loin pour l'entendre, et l'eut-il
entendu, dans la disposition d'esprit où il était, il ne l'eût
certes pas remarqué.
Il se dirigea vers l'hôtel de M. de Tréville; sa visite de la
veille avait été, on se le rappelle, très courte et très peu
explicative.
Il trouva M. de Tréville dans la joie de son âme. Le roi et la
reine avaient été charmants pour lui au bal. Il est vrai que le
cardinal avait été parfaitement maussade.
À une heure du matin, il s'était retiré sous prétexte qu'il était
indisposé. Quant à Leurs Majestés, elles n'étaient rentrées au
Louvre qu'à six heures du matin.
«Maintenant, dit M. de Tréville en baissant la voix et en
interrogeant du regard tous les angles de l'appartement pour voir
s'ils étaient bien seuls, maintenant parlons de vous, mon jeune
ami, car il est évident que votre heureux retour est pour quelque
chose dans la joie du roi, dans le triomphe de la reine et dans
l'humiliation de Son Éminence. Il s'agit de bien vous tenir.
-- Qu'ai-je à craindre, répondit d'Artagnan, tant que j'aurai le
bonheur de jouir de la faveur de Leurs Majestés?
-- Tout, croyez-moi. Le cardinal n'est point homme à oublier une
mystification tant qu'il n'aura pas réglé ses comptes avec le
mystificateur, et le mystificateur m'a bien l'air d'être certain
Gascon de ma connaissance.
-- Croyez-vous que le cardinal soit aussi avancé que vous et sache
que c'est moi qui ai été à Londres?
-- Diable! vous avez été à Londres. Est-ce de Londres que vous
avez rapporté ce beau diamant qui brille à votre doigt? Prenez
garde, mon cher d'Artagnan, ce n'est pas une bonne chose que le
présent d'un ennemi; n'y a-t-il pas là-dessus certain vers
latin... Attendez donc...
-- Oui, sans doute, reprit d'Artagnan, qui n'avait jamais pu se
fourrer la première règle du rudiment dans la tête, et qui, par
ignorance, avait fait le désespoir de son précepteur; oui, sans
doute, il doit y en avoir un.
-- Il y en a un certainement, dit M. de Tréville, qui avait une
teinte de lettres, et M. de Benserade me le citait l'autre jour...
Attendez donc... Ah! m'y voici:
-... timeo Danaos et donaña ferentes-
«Ce qui veut dire: "Défiez-vous de l'ennemi qui vous fait des
présents."
-- Ce diamant ne vient pas d'un ennemi, monsieur, reprit
d'Artagnan, il vient de la reine.
-- De la reine! oh! oh! dit M. de Tréville. Effectivement, c'est
un véritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier.
Par qui la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau?
-- Elle me l'a remis elle-même.
-- Où cela?
-- Dans le cabinet attenant à la chambre où elle a changé de
toilette.
-- Comment?
-- En me donnant sa main à baiser.
-- Vous avez baisé la main de la reine! s'écria M. de Tréville en
regardant d'Artagnan.
-- Sa Majesté m'a fait l'honneur de m'accorder cette grâce!
-- Et cela en présence de témoins? Imprudente, trois fois
imprudente!
-- Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l'a vue», reprit
d'Artagnan. Et il raconta à M. de Tréville comment les choses
s'étaient passées.
«Oh! les femmes, les femmes! s'écria le vieux soldat, je les
reconnais bien à leur imagination romanesque; tout ce qui sent le
mystérieux les charme; ainsi vous avez vu le bras, voilà tout;
vous rencontreriez la reine, que vous ne la reconnaîtriez pas;
elle vous rencontrerait, qu'elle ne saurait pas qui vous êtes.
-- Non, mais grâce à ce diamant..., reprit le jeune homme.
-- Écoutez, dit M. de Tréville, voulez-vous que je vous donne un
conseil, un bon conseil, un conseil d'ami?
-- Vous me ferez honneur, monsieur, dit d'Artagnan.
-- Eh bien, allez chez le premier orfèvre venu et vendez-lui ce
diamant pour le prix qu'il vous en donnera; si juif qu'il soit,
vous en trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles
n'ont pas de nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, ce
qui peut trahir celui qui la porte.
-- Vendre cette bague! une bague qui vient de ma souveraine!
jamais, dit d'Artagnan.
-- Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait
qu'un cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans
l'écrin de sa mère.
-- Vous croyez donc que j'ai quelque chose à craindre? demanda
d'Artagnan.
-- C'est-à-dire, jeune homme, que celui qui s'endort sur une mine
dont la mèche est allumée doit se regarder comme en sûreté en
comparaison de vous.
-- Diable! dit d'Artagnan, que le ton d'assurance de
M. de Tréville commençait à inquiéter: diable, que faut-il faire?
-- Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le
cardinal a la mémoire tenace et la main longue; croyez-moi, il
vous jouera quelque tour.
-- Mais lequel?
-- Eh! le sais-je, moi! est-ce qu'il n'a pas à son service toutes
les ruses du démon? Le moins qui puisse vous arriver est qu'on
vous arrête.
-- Comment! on oserait arrêter un homme au service de Sa Majesté?
-- Pardieu! on s'est bien gêné pour Athos! En tout cas, jeune
homme, croyez-en un homme qui est depuis trente ans à la cour: ne
vous endormez pas dans votre sécurité, ou vous êtes perdu. Bien au
contraire, et c'est moi qui vous le dis, voyez des ennemis
partout. Si l'on vous cherche querelle, évitez-la, fût-ce un
enfant de dix ans qui vous la cherche; si l'on vous attaque de
nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte; si vous
traversez un pont, tâtez les planches, de peur qu'une planche ne
vous manque sous le pied; si vous passez devant une maison qu'on
bâtit, regardez en l'air de peur qu'une pierre ne vous tombe sur
la tête; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par votre
laquais, et que votre laquais soit armé, si toutefois vous êtes
sûr de votre laquais. Défiez-vous de tout le monde, de votre ami,
de votre frère, de votre maîtresse, de votre maîtresse surtout.»
D'Artagnan rougit.
«De ma maîtresse, répéta-t-il machinalement; et pourquoi plutôt
d'elle que d'un autre?
-- C'est que la maîtresse est un des moyens favoris du cardinal,
il n'en a pas de plus expéditif: une femme vous vend pour dix
pistoles, témoin Dalila. Vous savez les Écritures, hein?»
D'Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donné Mme Bonacieux
pour le soir même; mais nous devons dire, à la louange de notre
héros, que la mauvaise opinion que M. de Tréville avait des femmes
en général ne lui inspira pas le moindre petit soupçon contre sa
jolie hôtesse.
«Mais, à propos, reprit M. de Tréville, que sont devenus vos trois
compagnons?
-- J'allais vous demander si vous n'en aviez pas appris quelques
nouvelles.
-- Aucune, monsieur.
-- Eh bien, je les ai laissés sur ma route: Porthos à Chantilly,
avec un duel sur les bras; Aramis à Crèvecoeur, avec une balle
dans l'épaule; et Athos à Amiens, avec une accusation de faux-
monnayeur sur le corps.
-- Voyez-vous! dit M. de Tréville; et comment vous êtes-vous
échappé, vous?
-- Par miracle, monsieur, je dois le dire, avec un coup d'épée
dans la poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le
revers de la route de Calais, comme un papillon à une tapisserie.
-- Voyez-vous encore! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin
de Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idée.
-- Dites, monsieur.
-- À votre place, je ferais une chose.
-- Laquelle?
-- Tandis que Son Éminence me ferait chercher à Paris, je
reprendrais, moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie,
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