--Mais, continua le comte de Moret, Jaquelino lui reste, et si elle s'en
contente...
--Elle s'en contentera, dit la magicienne.
Et le jeune homme sentit aussitôt sur ses lèvres l'âcre et douce morsure
de cet amour que l'antiquité, qui avait un mot pour chaque chose et un
nom pour chaque sentiment, avait appelé Eros.
Tandis que, tout chancelant sous ce frisson voluptueux qui passait dans
ses veines, et qui semblait, jusqu'à la dernière goutte, faire affluer
son sang vers le coeur, Antoine de Bourbon, les yeux fermés, la bouche
entr'ouverte, la tête renversée en arrière, s'appuyait à la muraille
avec un soupir qui ressemblait à une plainte, la belle Marina dégageait
son bras du sien et, légère comme l'oiseau de Vénus, s'élançait dans une
chaise en disant:
--Au Louvre!
--Par ma foi! dit le comte de Moret, en se détachant de la muraille où
il semblait incrusté, vive la France pour les amours! il y a de la
variété entre eux, au moins! j'y suis revenu depuis quinze jours à
peine, et me voilà engagé à trois personnes, quoique réellement je n'en
aime qu'une seule; mais Ventre-saint-gris, on n'est pas fils de Henri IV
pour rien, et eussé-je six amours au lieu de trois, eh bien! on tâchera
de leur faire face!
Ivre, ébloui, trébuchant, il gagna le perron, appela ses porteurs, monta
dans sa chaise à son tour, et, rêvant à son triple amour, se fit
conduire à l'hôtel Montmorency.
CHAPITRE V.
OU MONSEIGNEUR GASTON, COMME LE ROI CHARLES IX, JOUE SON PETIT ROLE.
En voyant la douairière de Longueville, la princesse Marie et Mgr Gaston
sortir par la même porte, appelés par le même huissier, le reste de la
société pensa bien qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire,
et, soit discrétion, soit que onze heures qui venaient de sonner
indiquassent le moment de la retraite, après avoir attendu un certain
nombre de minutes, se retira.
Mme de Combalet se retirait comme les autres, lorsque l'huissier, qui
semblait guetter son passage dans le corridor sombre dont nous avons
déjà parlé, lui dit à voix basse:
--Madame la douairière vous sera fort obligée, si vous voulez bien ne
pas vous retirer sans l'avoir vue.
Et, en même temps, il lui ouvrit la porte d'un petit boudoir, où elle
pouvait attendre seule.
Mme de Combalet ne s'était pas trompée quand elle avait cru entendre ou
plutôt avait entendu le nom de Vauthier.
Vauthier avait en effet été envoyé à Mme de Longueville pour la prévenir
que la reine-mère verrait avec regret se renouveler, dans des conditions
régulières et fréquentes, les deux ou trois visites que Gaston d'Orléans
avait déjà faites à la princesse Marie de Gonzague.
C'est alors que Mme de Longueville avait fait venir sa nièce pour lui
faire part du message de la reine-mère.
La princesse Marie, franche et loyale personne, proposa à l'instant
même de faire venir le prince et de lui demander une explication;
Vauthier voulut se retirer, mais la douairière et la princesse exigèrent
qu'il restât, et qu'il répétât au prince les propres termes dont il
s'était servi à leur égard.
On a vu comment le prince sortit du salon.
Guidés par l'huissier, il entra dans le cabinet où il était attendu.
En apercevant Vauthier, feint ou réel, il manifesta un éclair
d'étonnement, et le couvrant de son oeil dur, tout en marchant vers lui:
--Que faites-vous ici, monsieur, lui demanda-t-il, et qui vous a envoyé?
Sans doute Vauthier savait que, de la part de la reine-mère, la colère
était feinte puisqu'il avait lu avec elle le conseil du duc de Savoie,
qu'elle mettait à exécution à cette heure; mais il ignorait jusqu'à quel
point Gaston entrait dans cette querelle supposée, qui devait, aux yeux
de tous, séparer la mère et le fils.
--Monseigneur, dit-il, je ne suis que l'humble serviteur de la reine,
votre auguste mère, je suis forcé, par conséquent, d'exécuter les ordres
qu'elle me donne; or, je viens, sur son ordre, supplier Mme la
douairière de Longueville et Mme la princesse Marie de ne point
encourager un amour qui irait à l'encontre des volontés du roi et des
siennes.
--Vous entendez, monseigneur, répondit Mme de Longueville, il y a
presque une accusation dans un désir royal exprimé de cette façon; nous
attendrons donc de la loyauté de Votre Altesse que Sa majesté la reine
soit exactement informée et des causes de votre visite et du but dans
lequel elle est faite.
--Monsieur Vauthier, dit le duc de ce ton superbement hautain qu'il
savait prendre à l'occasion, et que même il prenait plus souvent qu'à
l'occasion, vous êtes trop au courant des événements importants qui se
sont passés à la cour de France depuis le commencement du siècle pour
ignorer le jour et l'année où je suis né.
--Dieu m'en garde, monseigneur; Votre Altesse est née le 25 avril 1608.
--Eh bien, monsieur, nous sommes aujourd'hui le 13 décembre 1628,
c'est-à-dire que j'ai vingt ans, sept mois, dix-neuf jours, je suis donc
depuis sept mois, dix-neuf jours, sorti de la tutelle des femmes. De
plus, j'ai été marié une première fois contre mon gré. Je suis assez
riche pour enrichir ma femme si elle était pauvre, assez grand seigneur
pour l'ennoblir, si elle n'était pas noble, et je compte, la seconde
fois, la raison d'état n'ayant rien à faire avec un cadet de famille,
je compte, la seconde fois, me marier comme je l'entendrai.
--Monseigneur, dirent à la fois Mme de Longueville et sa nièce, vous
n'exigerez point, ne fût-ce que par égard pour nous, que M. Vauthier
porte une pareille réponse à Sa Majesté la reine, votre mère.
--M. Vauthier, si la chose lui convient, peut dire que je n'ai pas
répondu, et alors, en rentrant au Louvre, c'est moi qui répondrai à Mme
ma mère.
Et il fit signe à Vauthier de sortir; Vauthier baissa la tête et obéit.
--Monseigneur, dit Mme de Longueville.
Mais Gaston l'interrompant:
--Madame, depuis plusieurs mois déjà, je dirai mieux, depuis que je l'ai
vue, j'aime la princesse Marie; le respect que j'ai pour elle et pour
vous fait que je ne lui eusse probablement pas fait cet aveu avant mes
vingt et un ans accomplis, car, de son côté, Dieu merci! ayant à peine
seize ans, elle a tout le temps d'attendre; mais puisque d'un côté le
mauvais vouloir de ma mère tente de m'éloigner d'elle; puisque, de
l'autre, la politique veut que celle que j'aime épouse un pauvre petit
prince d'Italie, je dirai à Son Altesse: Madame, mes joues roses ne me
rendent guère propre à la galanterie qui règne, c'est-à-dire à faire le
malade, à être pâle et à être toujours prêt à m'évanouir, mais je ne
vous en aime pas moins; c'est donc à vous de réfléchir à mon offre, car,
vous le comprenez bien, l'offre de mon coeur, c'est l'offre de ma main.
Choisissez donc entre le duc de Rethellois et moi, entre Mantoue et
Paris, entre un petit prince italien et le frère du roi de France.
--Ah! monseigneur, dit Mme de Longueville, si vous étiez libre de vos
actions, comme un simple gentilhomme, si vous ne dépendiez pas de la
reine, du cardinal, du roi!
--Du roi, madame, je dépends du roi, c'est vrai; mais c'est mon affaire
d'obtenir de lui permission pour ce mariage, et je m'en fais fort; mais
quant au cardinal et à la reine, ce sont eux, peut-être, qui bientôt
dépendront de moi.
--Comment cela, monseigneur? demandèrent les deux dames.
--Oh! mon Dieu, je vais vous le dire, fit Gaston en affectant la
franchise; mon frère Louis XIII, marié depuis treize ans, et n'ayant
point d'enfants après treize ans de mariage, n'en n'aura jamais; quant à
sa santé, vous savez ce qu'elle est, et qu'évidemment, un jour ou
l'autre, il me laissera le trône de France.
--Ainsi, dit Mme de Longueville, vous considérez, monseigneur, comme ne
pouvant tarder, la mort du roi votre frère.
La princesse Marie ne parlait point, mais comme son coeur, en ne parlant
pour personne, laissait germer l'ambition dans sa jeune tête, elle ne
perdait point une parole de ce que disait Monsieur.
--Bouvard le regarde comme un homme perdu, madame, et s'émerveille qu'il
vive encore; mais sur ce point les augures sont d'accord avec Bouvard.
--Les augures? demanda Mme de Longueville.
Marie redoubla d'attention.
--Ma mère a consulté le premier astrologue de l'Italie, Fabroni, et il a
répondu que le roi Louis dirait adieu au monde avant que le soleil ait
parcouru le signe de l'Ecrevisse de l'année 1630: c'est donc dix-huit
mois que Fabroni lui donne à vivre, et même chose m'a été dite à
moi-même et à plusieurs de mes domestiques par un médecin nommé Duval.
Il est vrai que mal en a pris à ce dernier; car le cardinal, ayant su
qu'il avait tiré l'horoscope du roi, l'a fait arrêter et condamner
secrètement aux galères, en vertu des anciennes lois romaines, qui
défendent de rechercher combien d'années le prince doit vivre. Eh bien,
madame ma mère sait tout cela, ma mère s'attend, comme la reine et comme
moi, à la mort de son fils aîné; c'est pourquoi elle veut, pour peser
sur moi, comme elle a pesé sur mon frère, me marier à une princesse de
Toscane, qui lui soit redevable de la couronne; mais il n'en sera point
ainsi, j'en jure Dieu! Je vous aime, et à moins que vous n'éprouviez une
invincible aversion pour moi, vous serez ma femme.
--Mais, demanda Mme la douairière de Longueville, monseigneur a-t-il une
idée de ce que pense le cardinal de Richelieu à l'endroit de ce mariage.
--Ne vous inquiétez pas du cardinal, nous l'aurons.
--Et comment cela?
--Dame! fit le duc d'Orléans, il faudrait pour cela que vous m'aidassiez
un peu.
--De quelle façon?
--Le comte de Soissons est las de son exil, n'est-ce pas?
--Il s'en désespère; mais il n'y a de ce côté rien à obtenir de M. de
Richelieu.
--Bon! s'il épousait sa nièce.
--Mme de Combalet?
Les deux femmes se regardèrent.
--Le cardinal, continua Gaston, pour s'allier à une maison royale,
passerait par tout ce que l'on voudrait.
Les deux dames se regardèrent de nouveau.
--Ce que monseigneur dit là est-il sérieux? demanda Mme de Longueville.
--On ne peut plus sérieux!
--C'est qu'alors j'en parlerais à ma fille qui a grande puissance sur
son frère.
--Parlez-lui en, madame.
Puis se retournant vers la princesse Marie:
--Mais tout cela, dit-il, n'est qu'un vain projet, madame, si dans ce
complot votre coeur ne se fait pas le complice du mien.
--Votre Altesse sait que je suis fiancée au duc de Rethellois, dit la
princesse Marie. Je ne puis personnellement rien faire contre la chaîne
qui me lie et m'empêche de parler; mais le jour où ma chaîne sera
brisée, et ma parole libre, Votre Altesse, qu'elle le croie bien, n'aura
pas à se plaindre de ma réponse.
La princesse fit une révérence et s'apprêta à sortir; mais Gaston lui
saisit vivement la main, et la baisant avec passion:
--Ah! madame, lui dit-il, vous venez de me faire le plus heureux des
hommes, et je ne veux pas douter de la réussite d'un projet auquel mon
bonheur est attaché.
Et tandis que la princesse Marie sortait par une porte, Gaston
s'élançait par l'autre, avec la vivacité d'un homme qui a besoin d'aller
chercher dans la fraîcheur de l'air extérieur un calmant à sa passion.
Mme de Longueville, qui se rappelait qu'elle avait fait prier Mme de
Combalet de l'attendre, poussa une porte qui se trouvait devant elle et
qui, n'étant pas fermée, céda à la première pression; elle jeta presque
un cri d'étonnement en se trouvant devant la nièce du cardinal, que
l'huissier avait imprudemment introduite dans la chambre attenante à
celle où venait d'avoir lieu l'explication avec Mgr Gaston d'Orléans.
--Madame, lui dit la douairière, sachant Mgr le cardinal notre ami et
notre protecteur, et ne voulant rien faire de mystérieux, ou qui lui
soit désagréable, je vous avais priée d'attendre la fin d'une
explication entre nous et Sa Majesté la reine mère, explication
provoquée par les deux ou trois visites que nous a faites Son Altesse
Royale Monsieur.
--Merci, chère duchesse, dit Mme de Combalet, et je vous prie de croire
que j'apprécie la délicatesse qui vous a fait m'ouvrir la porte de ce
cabinet, afin que je ne perdisse pas un mot de votre conversation.
--Et, demanda avec une certaine hésitation la douairière, vous avez
entendu, je présume, toute la partie qui vous concernait? Quant à moi, à
part l'honneur de voir ma nièce duchesse d'Orléans, soeur du roi, reine
peut-être, je serais très-heureuse, madame, de vous voir entrer dans
notre famille, et Mlle de Longueville et moi userons de tout notre
pouvoir sur le comte de Soissons, en supposant, ce dont je doute, que
nous ayons besoin d'en user.
--Merci, madame, répondit Mme de Combalet, et j'apprécie tout l'honneur
qu'il y aurait pour moi à devenir la femme d'un prince du sang; mais en
revêtant ma robe de veuve j'ai fait deux serments: le premier de ne me
remarier jamais, le second de me dévouer tout entière à mon oncle. Je
tiendrai mes deux serments, madame, sans autre regret, croyez-le bien,
que celui que j'éprouverais à voir la combinaison de Monsieur manquer à
cause de moi.
Et, saluant Mme de Longueville, elle prit, avec le plus gracieux, mais
en même temps avec le plus calme sourire du monde, congé de l'ambitieuse
douairière, qui ne comprenait pas qu'il y eût un serment qui tînt devant
la perspective orgueilleuse de devenir comtesse de Soissons.
CHAPITRE VI.
EVE ET LE SERPENT.
Au Louvre! avait dit, on se le rappelle, Mme de Fargis. Et, obéissant à
cet ordre, ses porteurs l'avaient déposée devant l'escalier de service,
conduisant à la fois chez le roi et chez la reine, et qui s'ouvrait,
pour le remplacer, à l'heure où se fermait le grand escalier,
c'est-à-dire à dix heures du soir.
Mme de Fargis reprenait, ce soir-là même, sa semaine près de la reine.
La reine l'aimait fort, comme elle avait aimé, comme elle aimait encore
Mme de Chevreuse; mais sur Mme de Chevreuse, qui s'était fait connaître
par une foule d'imprudences, le roi et le cardinal avaient l'oeil
ouvert. Cette éternelle rieuse était antipathique à Louis XIII, qui,
même étant enfant, n'avait pas ri dix fois dans sa vie. Mme de
Chevreuse, exilée, comme nous l'avons déjà dit, on lui avait substitué
Mme de Fargis, plus complaisante encore que Mme de Chevreuse: jolie,
ardente, effrontée, tout à fait propre à aguerrir la reine par ses
exemples; ce qui lui avait fait cette fortune inespérée d'être placée
près de la reine, c'était d'abord la position de son mari, de Fargis
d'Angennes, cousin de Mme de Rambouillet, et notre ambassadeur à Madrid;
mais surtout ce qui l'avait servie dans son ambition, c'était d'être
restée trois ans aux carmélites de la rue Saint-Jacques, où elle
s'était liée avec Mme de Combalet, qui l'avait recommandée au cardinal.
La reine l'attendait avec impatience. L'aventureuse princesse, tout en
regrettant, tout en pleurant même encore Buckingham, aspirait sinon à
des aventures, du moins à des émotions nouvelles. Ce coeur de vingt-six
ans, où jamais son mari n'avait été tenté de prendre la moindre place,
demandait à être occupé par des semblants d'amour, à défaut de passions
réelles, et comme ces harpes éoliennes, placées au haut des tours,
jetait un cri, une plainte, un son joyeux, le plus souvent une vibration
vague, à tous les souffles qui passaient.
Puis son avenir n'était guère plus riant que le passé. Ce roi morose, ce
triste maître, le mari sans désirs, c'était encore ce qu'il y avait de
plus heureux pour elle, que de le garder. Ce qui pouvait lui arriver de
plus heureux, à l'heure de cette mort, qui paraissait si instante, que
chacun s'y attendait et y était préparé, c'était d'épouser Monsieur,
qui, ayant sept ans de moins qu'elle, ne la berçait de l'espoir de la
prendre pour femme que dans la crainte que, dans un moment de désespoir
ou d'amour, elle ne trouvât à sa situation un remède qui éloignât à tout
jamais Gaston du trône, en la faisant régente.
Et en effet, elle n'avait que ces trois alternatives, le roi mourant:
épouser Gaston d'Orléans, être régente ou renvoyée en Espagne.
Elle se tenait donc triste et rêveuse dans un petit cabinet attenant à
sa chambre, où n'entraient que ses plus familiers et les femmes de son
service, lisant des yeux, sans lire de l'esprit, une nouvelle
tragi-comédie de Guilhem de Castro, que lui avait donnée M. de Mirabel,
ambassadeur d'Espagne, et qui était intitulée la -Jeunesse du Cid-.
A sa manière de gratter à la porte, elle reconnut Mme de Fargis, et
jetant loin d'elle le livre qui devait quelques années plus tard, avoir
une si grande influence sur sa vie, elle cria d'une voix brève et
joyeuse:
--Entrez!
Encouragée ainsi, Mme de Fargis n'entra point, mais fit irruption dans
le cabinet et vint tomber aux genoux d'Anne d'Autriche, en saisissant
ses deux belles mains qu'elle baisa avec une passion qui fit sourire la
reine.
--Sais-tu, lui dit-elle, que je me figure parfois, ma belle Fargis, que
tu es un amant déguisé en femme, et qu'un beau jour, quand tu te seras
bien assurée de mon amitié, tu te révéleras tout à coup à moi.
--Eh bien, si cela était, ma belle Majesté, ma gracieuse souveraine,
dit-elle en fixant ses yeux ardents sur Anne d'Autriche, en même temps
que, les dents serrées et les lèvres entr'ouvertes, elle serrait ses
mains avec un frissonnement nerveux, en seriez-vous bien désespérée?
--Oh! oui, bien désespérée, car je serais obligée de sonner et de te
faire mettre à la porte, de sorte qu'à mon grand regret je ne te verrais
plus, car, avec Chevreuse, tu es la seule qui me distraie.
--Mon Dieu, que la vertu est donc une chose farouche et hors de nature,
puisqu'elle n'a pour résultat que d'éloigner les uns des autres les
coeurs qui s'aiment, et que les âmes indulgentes, comme moi, me
paraissent bien plus selon l'esprit de Dieu, que vos prudes hypocrites
qui prennent à rebrousse poil le moindre compliment.
--Sais-tu qu'il y a huit jours que je ne t'ai vue, Fargis!
--Que cela? Bon Dieu, ma douce reine, il me semble à moi qu'il y a huit
siècles.
--Et qu'as-tu fait pendant ces huit siècles?
--Pas grand'chose de bon, ma chère Majesté. J'ai été amoureuse, à ce que
je crois.
--A ce que tu crois?
--Oui.
--Mon Dieu! que tu es folle de dire de pareilles choses, et comme on
ferait bien mieux de te fermer la bouche avec la main, à la première
parole que tu dis.
--Que Votre Majesté essaye un peu, et elle verra comment sa main sera
reçue.
Anne lui mit en riant sur les lèvres, le creux d'une main que Mme de
Fargis, toujours à genoux devant elle, baisa avec passion.
Anne retira vivement sa main.
--Ne m'embrasse donc pas ainsi, mignonne, dit-elle, tu me donnes la
fièvre. Et de qui es-tu amoureuse?
--D'un rêve.
--Comment, d'un rêve?
--Mais, oui, c'est un rêve, au milieu de notre époque, dans le siècle
des Vendôme, des Condé, des Grammont, des Courtauvaux et des Barrada,
que de trouver un jeune homme de vingt-deux ans, beau, noble et
amoureux...
--De toi?
--De moi? Oui, peut-être. Seulement, il en aime une autre.
--En vérité, tu es folle, Fargis, et je ne comprends rien à ce que tu me
dis.
--Je le crois bien! Votre Majesté est une véritable religieuse.
--Et toi, qu'es-tu donc? Ne sors-tu pas des carmélites?
--Si fait, avec Mme de Combalet.
--Et tu disais donc que tu étais amoureuse d'un rêve?
--Oui, et même vous le connaissez, mon rêve.
--Moi?
--Quand je pense que si je suis damnée à cause de ce péché-là, c'est
pour Votre Majesté que j'aurai perdu mon âme.
--Oh! ma pauvre Fargis, tu y auras bien mis un peu du tien.
--Est-ce que Votre Majesté ne le trouve pas charmant?
--Mais qui donc?
--Notre messager, le comte de Moret.
--Ah! en effet, oui, c'est un digne gentilhomme, et qui m'a fait l'effet
d'un vrai chevalier.
--Ah! ma chère reine, si tous les fils de Henri IV étaient comme lui,
oh! je réponds bien que le trône de France ne chômerait pas d'héritiers,
comme il fait en ce moment.
--A propos d'héritier, dit la reine pensive, il faut que je te montre
une lettre qu'il m'a remise; elle était de mon frère Philippe IV, et me
donnait un conseil que je ne comprends pas très bien.
--Je vous l'expliquerai, moi. Allez, il y a bien peu de choses que je ne
comprenne pas.
--Sibylle! dit la reine en la regardant avec un sourire indiquant
qu'elle ne doutait pas le moins du monde de sa pénétration.
Et elle fit, avec sa nonchalance habituelle, un mouvement pour se lever.
--Puis-je épargner une peine quelconque à Votre Majesté? demanda Mme de
Fargis.
--Non, il n'y a que moi qui connaisse le secret du tiroir où se trouve
la lettre.
Et elle alla à un petit meuble qu'elle ouvrit comme on ouvre tous les
meubles, amena un tiroir à elle, fit jouer le secret, et prit dans le
double fond du tiroir la copie de la dépêche que lui avait apportée le
comte, et qui, outre la lettre ostensible de don Gonzalès de Cordoue, en
renfermait, on se le rappelle, une qui ne devait être lue que de la
reine seule.
Puis, avec cette lettre, elle revint prendre sa place sur l'espèce de
divan où elle était assise.
--Mets-toi là près de moi, dit-elle à Mme de Fargis, en lui indiquant sa
place sur le canapé.
--Comment! sur le même siége que Votre Majesté?
--Oui, il faut que nous parlions bas.
Mme de Fargis jeta les yeux sur le papier que la reine tenait à la main.
--Voyons, dit-elle, j'écoute et je me recueille. D'abord, que disent
ces trois ou quatre lignes-là?
--Rien; elles me donnent le conseil de maintenir le plus longtemps
possible ton mari en Espagne.
--Rien! et Votre Majesté appelle cela rien! Mais c'est tout à fait
important, au contraire. Oui, sans doute, il faut que M. de Fargis reste
en Espagne, et le plus longtemps possible: dix ans, vingt ans, toujours!
Oh! que voilà donc un homme qui donne un bon avis. Voyons l'autre, s'il
est à la hauteur du premier. Je déclare que Votre Majesté a pour
conseiller le roi Salomon en personne. Vite! vite! vite!
--Ne seras-tu donc jamais sérieuse, même dans les choses les plus
graves?
Et la reine haussa doucement les épaules.
--Maintenant, voici ce que me dit mon frère Philippe IV.
--Et ce que ne comprend pas très bien Votre Majesté.
--Ce que je ne comprends pas du tout, Fargis, dit la reine, avec un air
d'innocence parfaitement joué.
--Voyons cela.
«Ma soeur--lut la reine--je connais par notre bon ami M. de Fargis, le
projet qui, en cas de mort du roi Louis XIII, vous promet pour mari son
frère et successeur au trône, Gaston d'Orléans.»
--Vilain projet, interrompit Mme de Fargis, pour prendre aussi mauvais
et peut-être pire que l'on n'avait.
--Attends donc! et la reine continua:
«Mais ce qui serait mieux encore, c'est qu'à l'époque de cette mort,
vous vous trouvassiez enceinte.»
--Oh! oui, murmura Mme de Fargis, voilà ce qui vaudrait mieux que tout.
«--Les reines de France,»--poursuivit Anne d'Autriche, en paraissant
chercher le sens des paroles qu'elle lisait,--ont un «grand avantage sur
leurs époux; elles peuvent faire des dauphins sans eux, et ils n'en
peuvent pas faire sans elles.»
--Et c'est cela que Votre Majesté ne comprend pas du tout?
--Ou du moins qui me paraît impraticable, ma bonne Fargis.
--Quel malheur! dit Mme de Fargis, en levant les yeux au ciel, d'avoir
affaire, dans les circonstances comme celles-là, quand il s'agit
non-seulement du bonheur d'une grande reine, mais encore de la félicité
d'un grand peuple, quel malheur d'avoir affaire à une trop honnête
femme.
--Que veux-tu dire?
--Je veux dire que si, dans les jardins d'Amiens, n'est-ce pas, vous
eussiez fait ce que j'eusse fait à votre place, ayant affaire à un homme
aimant Votre Majesté plus que sa vie, puisqu'il a donné sa vie pour
elle, si, au lieu d'appeler Laporte ou Putanges, vous n'eussiez pas
appelé du tout...
--Eh bien?
--Eh bien, il arriverait peut-être aujourd'hui que votre frère n'aurait
pas besoin de vous donner le conseil qu'il vous donne, et que ce
dauphin, si difficile à faire, serait fait.
--Mais c'eût été un double crime!
--Où Votre Majesté voit-elle deux crimes dans une action que lui
conseille non-seulement un grand roi, mais un roi connu par sa piété.
--Je trompais mon mari d'abord, et ensuite je mettais sur le trône de
France le fils d'un Anglais.
--D'abord, tromper un mari, est, dans tous les pays du monde, un péché
véniel, et Votre Majesté n'a qu'à jeter les yeux autour d'elle pour
s'assurer que c'est l'opinion de la majorité, sinon de ses sujets, du
moins de ses sujettes; puis, tromper un mari comme le roi Louis XIII,
qui n'est pas un mari ou qui l'est si peu que ce n'est point la peine
d'en parler, non-seulement n'est pas même un péché véniel, mais une
action louable.
--Fargis!
--Eh! vous le savez bien, madame, au fond du coeur, et vous n'en êtes
pas à vous reprocher ce malheureux cri qui a fait tant de scandale,
tandis que le silence accommodait tout.
--Hélas!
--Voilà donc la première question jugée, et votre hélas! madame, me
donne gain de cause; reste la seconde, et là, je suis forcée de dire que
Votre Majesté a pleinement raison.
--Tu vois.
--Mais supposons une chose, par exemple, supposons qu'au lieu d'avoir
affaire à un anglais, à un homme charmant, mais de race étrangère,
supposons que vous ayez eu affaire à un homme non moins charmant que
lui--Anne poussa un soupir--à un homme de race française, mieux encore,
à un homme de race royale, à... un vrai fils de Henri IV, par exemple,
tandis que le roi Louis XIII me fait, par ses goûts, ses habitudes, son
caractère, l'effet de descendre de certain Virginio Orsini.
--Toi aussi, Fargis, tu crois à ces calomnies?
--Si ce sont des calomnies, en tout cas elles viennent du pays de Votre
Majesté. Supposons enfin que le comte de Moret se fût trouvé à la place
du duc de Buckingham, croyez-vous que le crime eût été aussi grand, et
qu'au contraire, ce n'eût pas été un moyen dont la Providence se fût
servie pour remettre le vrai sang de Henri IV sur le trône de France?
--Mais Fargis, je n'aime pas le comte de Moret, moi.
--Eh bien, là, madame, serait l'expiation du péché, puisqu'il y aurait
sacrifice, et que, dans ce cas-là, vous vous sacrifieriez encore plus à
la gloire et à la félicité de la France, qu'à vos propres intérêts.
--Fargis, je ne comprends pas comment une femme se donne à un autre
homme qu'à son mari et ne meure pas de honte la première fois qu'au
grand jour, elle se trouve face à face avec cet homme-là.
--Ah! madame! madame! dit Fargis, si toutes les femmes pensaient comme
Votre Majesté, que de maris en deuil sans savoir de quelle maladie leurs
femmes sont mortes! Eh bien, oui, autrefois on a vu de ces choses-là;
mais depuis l'invention des éventails ce genre d'accidents est devenu
beaucoup moins fréquent.
--Fargis! Fargis! tu es bien la plus immorale personne qu'il y ait au
monde, et je ne sais pas si Chevreuse elle-même est aussi perverse que
toi. Et de qui est-il amoureux, ton rêve?
--De votre protégée Isabelle.
--D'Isabelle de Lautrec, qui me l'a amené l'autre soir? Mais où
l'avait-il vue?
--Il ne l'avait pas vue; c'est un amour qui lui est venu en jouant au
colin Maillard avec elle, dans les corridors sombres et dans les
cabinets noirs.
--Pauvre garçon! son amour n'ira pas tout seul. Je crois qu'il y a un
accord entre son père et un certain vicomte de Pontis. Enfin, nous
recauserons de tout cela, Fargis. Je voudrais reconnaître le service
qu'il m'a rendu.
--Et celui qu'il pourrait vous rendre encore!
--Fargis!
--Madame?
--En vérité, elle vous répond avec le même calme que si elle ne vous
disait pas des choses énormes. Fargis, viens m'aider à me mettre au lit,
ma fille. O mon Dieu, que tu vas me faire faire de sots rêves avec tous
tes contes.
Et la reine, se levant cette fois, passa dans la chambre à coucher, plus
nonchalante encore et plus langoureuse que d'habitude, appuyée à
l'épaule de sa conseillère Fargis, que l'on pourra accuser de bien des
choses, mais pas certainement d'égoïsme dans ses amours.
CHAPITRE VII.
OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET QU'IL A DONNÉ A
SOUSCARRIÈRES.
Prévenu comme il l'était par le billet trouvé sur le médecin Senelle et
déchiffré par Rossignol, le cardinal n'avait vu, dans la scène qui
s'était passée chez la douairière de Longueville, entre Monsieur, la
princesse Marie et Vauthier, scène que lui avait racontée Mme de
Combalet, que l'exécution du plan arrêté entre ses ennemis et l'entrée
en campagne de Marie de Médicis.
Marie de Médicis était, en effet, sa plus implacable adversaire. Nous
avons dit ailleurs les raisons de cette haine; et c'était aussi celle
dont il avait le plus à craindre, à cause de l'influence qu'elle avait
conservée sur son fils, et des moyens ténébreux dont disposait son
ministre Bérulle.
C'était donc la reine-mère qu'il fallait ruiner, c'était son influence
fatale, influence qu'elle avait reprise à son retour d'exil, dont il
fallait purger Louis XIII, et non de cette humeur noire à laquelle
s'acharnait Bouvard, et qui était sa vie.
Il y avait un moyen terrible d'arriver à cela, Richelieu avait toujours
hésité, mais l'heure lui paraissait être venue des remèdes héroïques.
C'était de démontrer à Louis XIII l'incontestable complicité de sa mère
dans la mort de Henri IV.
Louis XIII avait cette grande qualité de professer pour le roi Henri IV,
qu'il fût son père ou qu'il ne le fût pas, la plus haute vénération et
le plus suprême respect.
L'homme qu'il avait puni dans Concini, le jour où il l'avait fait
assassiner par Vitry, au pont tournant du Louvre, c'était plutôt le
complice du meurtrier du roi que l'amant de sa mère et le dilapidateur
de l'argent de la France.
Or, il était convaincu d'une chose, c'est qu'à l'instant même où Louis
XIII serait convaincu de la complicité de sa mère, sa mère n'avait plus
qu'à prendre le chemin de l'exil.
Richelieu, au moment où onze heures et demie sonnaient à la pendule de
son cabinet, prit donc deux papiers scellés et signés d'avance sur son
bureau, appela Guillemot, son valet de chambre, dévêtit sa robe rouge,
son tube de dentelle et son camail de fourrure, revêtit une simple robe
de capucin, pareille à celle du père Joseph, envoya chercher une chaise
à porteurs, rabattit son capuchon sur ses yeux, descendit, monta dans la
chaise à porteurs et donna l'ordre de le conduire rue de l'Homme-Armé, à
l'hôtellerie de la -Barbe Peinte-.
De la place Royale à la rue de l'Homme-Armé le trajet était court. On
prit la rue Neuve-Sainte-Catherine, la rue des Francs-Bourgeois, on
tourna à gauche par la rue du Temple, par celle des Blancs-Manteaux, et
l'on se trouva rue de l'Homme-Armé.
Le cardinal remarqua une chose qui fit, dans son esprit, honneur à
l'activité de maître Soleil. C'est que, quoique minuit vînt de sonner à
l'horloge des Blancs-Manteaux, l'hôtel était encore éclairé comme s'il
dût recevoir autant de voyageurs la nuit que le jour, et qu'un garçon
veillait, prêt à les recevoir s'ils se présentaient.
Le cardinal ordonna à ses porteurs de l'attendre au coin de la rue du
Plâtre; puis, descendant de sa chaise, il entra dans l'hôtellerie de la
-Barbe Peinte-, où le veilleur, le prenant pour le père Joseph, lui
demanda s'il ne voulait pas voir son pénitent Latil.
C'était pour cela justement que le cardinal venait.
Du moment où Latil n'avait pas été tué sur le coup, Latil devait en
revenir: d'ailleurs il avait reçu tant de coups d'épée dans sa vie, que
l'on aurait pu dire qu'un nouveau coup d'épée passait toujours dans un
ancien.
Seulement Latil était encore fort malade, mais il entrevoyait déjà le
moment où, la bourse du comte de Moret dans sa poche, il pourrait se
faire transporter à l'hôtel Montmorency.
Il n'avait pas revu le père Joseph, auquel il s'était confessé sans le
connaître; mais, à son grand étonnement, il avait vu arriver le médecin
du cardinal, qui, d'après la recommandation pressante faite par le
secrétaire de Son Eminence, avait eu le plus grand soin de lui, de sorte
qu'il ne savait à quelle bonne fortune attribuer les soins empressés
dont il était l'objet.
Latil n'avait pu être laissé sur la table et dans la salle basse; il
avait été transporté au premier et dans un lit. On lui avait donné la
chambre numéro 11, attenant à la chambre numéro 13; quant à celle-ci, la
belle Marina--Mme de Fargis, si vous l'aimez mieux,--l'avait gardée en
location mensuelle.
Il se réveilla à la lueur de la chandelle, que le garçon de garde
portait devant le ministre, et la première chose qu'il aperçut à la
clarté de cette chandelle, que ce même garçon déposa sur une table en
se retirant, fut une longue figure grise, qu'il reconnut pour la
silhouette d'un capucin.
Pour Latil, il n'y avait évidemment d'autre capucin au monde que celui
qui l'avait confessé, et c'est même, il faut le dire, l'aveu dût-il
nuire à la considération religieuse que nos lecteurs portent au digne
blessé, c'est même à cette soirée de la confession qu'il faut faire
remonter ses premières et ses dernières relations avec cette vénérable
branche de l'arbre de Saint-François, tolérée, mais non approuvée par le
général de l'ordre.
Il lui vint donc dans l'esprit que le digne capucin, ou le croyait plus
malade, ou venait pour le confesser une seconde fois, ou le croyait mort
et venait pour l'enterrer.
--Holà! mon père, dit-il, ne vous pressez pas; par la grâce de Dieu et
de vos prières, il y a eu miracle en ma faveur, et il paraît que le
pauvre Etienne Latil pourra continuer d'être honnête homme à sa manière,
malgré les marquis et les vicomtes qui le traitent de sbire et de
coupe-jarret, tout en se mettant quatre contre lui.
--Je connais votre belle conduite, mon frère, et je viens vous en
féliciter, tout en me réjouissant avec vous de votre entrée en
convalescence.
--Diable! fit Latil, était-ce si pressé, qu'il faille me réveiller à une
pareille heure, et ne pouviez-vous attendre qu'il fît jour pour me venir
faire ce compliment?
--Non, dit le capucin, car j'avais besoin de causer promptement et
secrètement avec vous, mon frère.
--Pour affaire d'Etat? dit en riant Latil.
--Justement! pour affaire d'Etat.
--Bon! continua Latil, riant toujours, si mal accommodé qu'il fût par
ses deux blessures et ses quatre plaies; ne seriez-vous pas l'Éminence
grise, alors?
--Je suis mieux que cela, dit le cardinal en riant à son tour, je suis
l'Éminence rouge.
Et il rabattit son capuchon pour que Latil sût bien à qui il avait
affaire.
--Ouais! fit Latil, en se reculant avec un mouvement involontaire de
terreur. Par mon saint patron lapidé aux portes de Jérusalem, c'est en
effet vous-même, monseigneur!
--Oui, et vous devez juger de l'importance de l'affaire, puisque, au
risque des accidents qui peuvent m'arriver dans une sortie nocturne et
sans garde, je viens pour m'entretenir avec vous.
--Monseigneur me trouvera son obéissant serviteur, tant que mes forces
me le permettront.
--Prenez votre temps et recueillez vos souvenirs.
Il se fit un instant de silence, pendant lequel les regards du cardinal
se fixèrent sur Latil comme pour pénétrer jusqu'au fond de sa pensée.
--Vous étiez, quoique bien jeune, fort ami de coeur du feu roi, dit le
cardinal, puisque vous avez refusé de tuer son fils, malgré la somme
énorme qui vous a été offerte.
--Oui, monseigneur, et je dois dire que la fidélité que je portais à sa
mémoire fut une des causes qui me firent quitter le service de M.
d'Epernon.
--Vous étiez, m'a-t-on assuré, sur le marche-pied même du carrosse quand
le roi fut assassiné. Pouvez-vous me dire ce qu'il se passa à l'égard de
l'assassin en ce moment-là et après, et de quelle façon le duc parut
affecté de cette catastrophe?
--J'étais au Louvre avec M. le duc d'Epernon, seulement j'attendais dans
la cour; à quatre heures précises, le roi descendit.
--Avez-vous remarqué, demanda le cardinal, s'il était triste ou gai?
--Profondément triste, monseigneur. Mais faut-il raconter sur ce point
tout ce que je sais?
--Tout, dit le cardinal, si vous vous en sentez la force.
--Ce qui rendait le roi triste, c'étaient non-seulement les
pressentiments, mais les prédictions. Sans doute vous les connaissez,
monseigneur?
--Je n'étais point à Paris à cette époque, et n'y vins que cinq ans
après. Je ne sais donc rien, traitez-moi en conséquence.
--Eh bien, monseigneur, je vais vous raconter tout cela, car, en vérité,
il me semble que votre présence me rend ma force et que la cause sur
laquelle vous m'interrogez plaît au seigneur Dieu, qui a permis la mort
du roi, mon maître, mais qui ne permet pas que cette mort reste impunie.
--Courage! mon ami, dit le cardinal, vous êtes dans la voie sainte.
--On avait, continua le blessé, faisant un effort visible pour rappeler
des souvenirs que la perte du sang avait effacés de sa mémoire, on
avait, en 1607, à la grande foire de Francfort, mis en vente plusieurs
livres d'astrologie dans lesquels on disait que le roi de France
périrait dans la cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en
1610. La même année, un prieur de Montargis trouva sur l'autel, à
plusieurs reprises, des avis que le roi serait assassiné.
Un jour, la reine-mère vint voir le duc à son hôtel; ils s'enfermèrent
dans une chambre; mais, curieux comme un page, je me glissai dans un
cabinet, et j'entendis la reine dire qu'un docteur en théologie, nommé
Olivé, avait, dans un livre dédié à Philippe III, annoncé, pour l'an
1610, la mort du roi; le roi connaissait cette prédiction, qui ajoutait
que le roi serait dans une voiture; car elle disait aussi qu'à l'entrée
de l'ambassadeur espagnol, à Paris, la voiture du roi ayant penché, il
s'était jeté si brusquement sur elle, qu'il lui avait enfoncé dans le
front les pointes de diamant qu'elle portait dans ses cheveux.
--Ne fut-il pas aussi question, dans tout cela, demanda le cardinal,
d'un nommé Lagarde?
--Oui, monseigneur, dit Latil, et vous me rappelez un détail que
j'oubliais, un détail qui même troubla fort M. d'Epernon; ce Lagarde, en
venant des guerres chez les Turcs, s'était arrêté à Naples et y avait
vécu avec un nommé Hébert, qui avait été le secrétaire de Biron. Comme
ce dernier n'était mort que depuis deux ans, tout conspirateur se
rattachant à ce complot était encore exilé. Hébert, un jour, l'invita à
dîner, et pendant qu'il dînait, il vit entrer un grand homme violet,
lequel dit que les réfugiés pouvaient attendre bientôt, parce que, avant
la fin de l'année 1610, il tuerait le roi. Lagarde avait demandé son
nom, on lui avait répondu qu'il se nommait Ravaillac, et qu'il était à
M. d'Epernon!
--Oui, dit le cardinal, je savais à peu près cela.
--Monseigneur veut-il que j'abrège? demanda Latil.
--Non! ne retranchez pas un mot, mieux vaut plus que pas assez!
--Pendant qu'il était à Naples, on l'avait conduit chez un jésuite nommé
le père Alagon. Ce père l'avait fort engagé à tuer Henri IV: Choisissez,
disait-il, un jour de chasse; Ravaillac frappera à pied et à cheval. En
route, il reçut une lettre de lui, renouvelant les mêmes propositions; à
peine à Paris, il porta la lettre au roi: Ravaillac et d'Epernon y
étaient nommés.
--N'entendîtes-vous pas dire que le roi fut impressionné de cette
communication?
--Oh! oui, fort impressionné; personne au Louvre ne savait d'où lui
venait sa tristesse. Pendant huit jours il garda son fatal secret, puis
il quitta la cour, resta seul à Livry, dans une petite maison de son
capitaine des gardes; enfin, n'y tenant plus, ne dormant plus, il vint à
l'Arsenal et dit tout à Sully, le priant de lui faire, à l'Arsenal,
arranger un tout petit logement, quatre chambres, afin qu'il pût en
changer.
--Ainsi, murmura Richelieu, ainsi, ce roi si bon, le meilleur que la
France ait eu, en était arrivé à être obligé, comme Tibère, cette
exécration du monde, à changer de chambre chaque nuit, de peur d'être
assassiné! Et parfois, j'ose me plaindre, moi!
--Enfin, un jour que le roi passait près des Innocents, un homme, en
habit vert, de lugubre mine, lui cria: «Au nom de Notre-Seigneur et de
la Sainte-Vierge, Sire, il faut que je parle à vous! Est-il vrai que
vous allez faire la guerre au pape?» Le roi voulait s'arrêter et parler
à cet homme. On l'en empêcha. C'était tout cela qui le rendait triste
comme un homme qui va à la mort. Ce malheureux vendredi 14 mai, quand je
le vis descendre l'escalier du Louvre et monter en voiture, ce fut alors
que M. d'Epernon m'appela et me dit de monter sur le marchepied.
--Vous rappelez-vous, demanda Richelieu, combien il y avait de personnes
dans le carrosse, et comment ces personnes étaient disposées?
--Trois personnes, monseigneur: le roi, M. de Montbazon et M. d'Epernon.
M. de Montbazon était à droite, M. d'Epernon à gauche, le roi au milieu.
Je vis très bien alors un homme qui était appuyé à la muraille du
Louvre, et qui attendait, comme s'il eût su que le roi devait sortir. En
voyant le carrosse découvert qui lui permettait de reconnaître le roi,
il se détacha de la muraille et nous suivit.
--C'était l'assassin?
--Oui, mais je ne le connaissais pas. Le roi était sans gardes; il avait
dit d'abord qu'il allait voir M. de Sully, qui était malade, puis à la
rue de l'Arbre-Sec il s'était ravisé et avait ordonné d'aller chez Mlle
Paulet, en disant qu'il voulait la prier de faire l'éducation de son
fils Vendôme, qui avait de vilains goûts italiens.
--Continuez, continuez, insista le cardinal, c'est ainsi qu'il est bon
de n'oublier aucun détail.
--Oh! monseigneur, il me semble que j'y suis encore; il faisait une
magnifique journée, il était quatre heures un quart à peu près.
Quoiqu'on reconnût Henri IV, on ne criait pas: Vive le roi!--Le peuple
était triste et défiant.
--En arrivant à la rue des Bourdonnais, M. d'Epernon n'occupa-t-il point
le roi à quelque chose?
--Ah! monseigneur, dit Latil, on dirait que vous en savez autant que
moi.
--Je t'ai, au contraire, dit que je ne savais rien. Continue.
--Oui, monseigneur, il lui donna une lettre à lire; le roi lut et ne
s'occupa plus de rien de ce qui se passait autour de lui.
--C'est cela! murmura le cardinal.
--Au tiers à peu près de la rue de la Ferronnerie, une voiture de vin et
une voiture de foin se croisèrent. Il y eut un embarras; le cocher
appuya à gauche et le moyeu de la roue toucha presque le mur des
Saints-Innocents. Je me serrai contre la portière de peur d'être écrasé.
La voiture s'arrêta.
En ce moment un homme monta sur une borne, m'écarta de la main, et
par-devant la poitrine de M. d'Epernon, qui s'effaçait comme pour
laisser passer son bras, il frappa le roi d'un premier coup. «A moi,
cria le roi, je suis blessé!» et il leva le bras dont il tenait la
lettre; cela donna facilité à la même main de frapper un second coup;
elle frappa. Cette fois le roi ne poussa qu'un soupir: il était
mort.--«Le roi n'est que blessé!» cria M. d'Epernon, et il jeta sur lui
son manteau. Je n'en vis pas davantage, je luttais en ce moment avec
l'assassin, que j'avais saisi par son habit et qui me déchiquetait les
mains à coups de couteau; mais je ne le lâchai que lorsque je le vis
pris et bien solidement arrêté. «Ne le tuez pas! cria M. d'Epernon, et
conduisez-le au Louvre!»
Richelieu posa sa main sur celle du blessé, comme pour l'interrompre.
--Le duc cria cela? demanda-t-il?
--Oui, monseigneur, mais le meurtrier était déjà pris, et tout danger
qu'on le tuât était passé. On le traîna au Louvre; je l'y suivis. Il me
semblait que c'était ma proie. Je le montrais de mes mains sanglantes et
je criais:--C'est lui! le voilà celui qui a tué le roi!--Lequel,
criait-on, lequel?--Celui qui est habillé de vert.»
On pleurait, on criait, on menaçait l'assassin. La voiture du roi ne
pouvait marcher, si grande était l'affluence autour d'elle. En avant du
Garde-meuble, je reconnus le maréchal d'Ancre; un homme lui annonça la
nouvelle fatale, et il rentra vivement au château. Il monta droit à
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