d'une rougeur passagère, à laquelle un habile observateur ne se fût pas trompé, et qu'il eût attribuée à un désir facile à irriter plutôt qu'à une pudeur trop susceptible. Les deux jeunes gens s'embrassèrent. --Ah! par l'âme de mon joyeux père, dit le jeune homme avec un accent de bonne humeur qui paraissait lui être naturelle, la plus agréable chose de ce monde est, je crois, d'embrasser une jolie femme, si ce n'est cependant de recommencer, ce qui doit être plus agréable encore. Et il étendit les bras une seconde fois, pour joindre le précepte aux paroles. --Tout beau! cousin, dit la jeune femme en l'arrêtant court, nous causerons de cela plus tard, si vous voulez bien; non point que la chose ne me paraisse aussi plaisante qu'à vous, mais parce que le temps nous manque. C'est votre faute; pourquoi avez-vous perdu une demi-heure à me faire vous attendre? --Eh! pardieu, la belle demande, parce que je croyais être attendu par quelque grosse nourrice allemande, ou par quelque sèche duègne espagnole; mais vienne l'occasion de nous retrouver ensemble, et je jure Dieu, ma belle cousine, que c'est moi qui vous attendrai. --Je prends acte de la promesse; mais à cette heure, je n'en suis pas moins pressée d'aller dire à celle qui m'envoie que je vous ai vu et que vous êtes prêt en tout point à obéir à ses ordres, comme il convient à un courtois chevalier à l'égard d'une grande princesse. --Ces ordres, dit le jeune homme en mettant un genou en terre, je les attends humblement. --Oh! vous à mes genoux, Monseigneur! Monseigneur! y songez-vous? s'écria Marina en le relevant. Puis elle ajouta avec son provocant sourire: --C'est dommage, vous êtes charmant ainsi. --Voyons, dit le jeune homme, en prenant les mains de sa prétendue cousine et en la faisant asseoir près de lui, d'abord et avant tout, a-t-on appris mon retour avec satisfaction? --Avec joie. --Est-ce avec plaisir que l'on m'accorde cette audience? --Avec bonheur. --Et la mission dont je suis chargé sera-t-elle accueillie avec sympathie? --Avec enthousiasme. --Et cependant, voilà huit jours que je suis arrivé, et deux jours que j'attends. --Vous êtes charmant, en vérité, mon cousin. Et combien y a-t-il de jours, je vous prie, que nous-mêmes sommes arrivée de La Rochelle: deux jours et demi. --C'est vrai. --Et sur ces deux jours et demi, à quoi ont été occupés hier et avant-hier? --A des fêtes, je le sais, puisque je les ai vues! --D'où les avez-vous vues? --Mais de la rue, comme un simple mortel. --Comment les avez-vous trouvées? --Superbes. --N'est-ce pas qu'il a de l'imagination, notre cher cardinal? Sa Majesté Louis XIII déguisé en Jupiter. --Et en Jupiter Stator. ---Stator- ou autre, peu m'importe. --Ah! il n'importe pas si peu, ma belle cousine; toute la question au contraire est là. --Là! Où? --Dans le mot -Stator-. Savez-vous ce que veut dire -stator-? --Ma foi, non. --Cela veut dire Jupiter qui -arrête-, ou -qui s'arrête-. --Tâchons que ce soit Jupiter -qui s'arrête-. --Au pied des Alpes, n'est-ce pas? --Nous ferons tout ce que nous pourrons pour cela. Dieu merci, malgré la foudre qu'il tenait à la main, et dont il menaçait à la fois l'Autriche et l'Espagne... --Foudre de bois... --Et sans ailes; les ailes de la foudre, à l'endroit de la guerre, c'est l'argent, et je ne crois pas le roi ni le cardinal très riches en ce moment. Donc, chère cousine, Jupiter -Stator-, après avoir menacé l'Orient et l'Occident, déposera probablement la foudre sans l'avoir lancée. --Oh! dites cela ce soir à nos deux pauvres reines, et vous les rendrez bien heureuses. --J'ai mieux que cela à leur dire, j'ai à leur remettre, comme je l'ai fait savoir à Leurs Majestés, une lettre du prince de Piémont, qui jure bien que l'armée française ne passera pas les Alpes. --Pourvu que cette fois il tienne parole! Ce n'est pas son habitude, vous le savez. --Mais cette fois, il a tout intérêt à la tenir. --Nous bavardons, cousin, nous bavardons, et nous laissons le temps se perdre inutilement. --C'est votre faute, cousine, dit le jeune homme avec ce franc sourire qui montre toutes les dents, c'est vous qui n'avez pas voulu l'employer à des choses utiles. --Soyez donc dévoué à vos maîtres et ôtez-vous pour eux le pain de la bouche, voilà comment vous êtes récompensée de votre dévouement, par des reproches! Mon Dieu, que les hommes sont injustes! --Je vous écoute, cousine. Et le jeune homme donna à sa figure l'expression la plus grave qu'il put inventer. --Eh bien, ce soir même, vers onze heures, vous êtes attendu au Louvre. --Comment, ce soir? C'est ce soir que j'aurai l'honneur d'être reçu par Leurs Majestés? --Ce soir même. --Je croyais qu'il y avait justement spectacle et ballet de circonstance ce soir à la cour. --Oui; mais la reine, en apprenant cette nouvelle, s'est plainte aussitôt d'une grande fatigue et d'un insupportable mal de tête; elle a dit qu'il n'y avait que le sommeil qui pût la remettre. On a appelé Bouvard; Bouvard a reconnu tous les symptômes d'une migraine persistante. Bouvard, tout bon médecin du roi qu'il est, nous appartient corps et âme. Il a recommandé le repos le plus absolu, et la reine se repose en vous attendant. --Mais, comment entrerai-je au Louvre? je ne présume pas que ce soit en me présentant. --Tout est prévu, soyez tranquille. Ce soir, en habit de cavalier, vous vous trouverez rue des Fossés-Saint-Germain; un page à la livrée de Mme la princesse, chamois et bleu, vous attendra au coin de la rue des Poulies; il aura le mot d'ordre jusqu'au corridor qui conduit à la chambre de la reine, où la demoiselle d'honneur de service vous recevra de ses mains. Si Sa Majesté peut vous admettre immédiatement près d'elle, vous serez immédiatement introduit; sinon, vous attendrez dans quelque cabinet avoisinant sa chambre, que le moment soit arrivé. --Et pourquoi n'est-ce pas vous, chère cousine, qui vous chargerez de me faire prendre patience, en attendant? Je vous jure que cela me serait infiniment agréable. --Parce que ma semaine de service est finie, et que j'emploie mon temps au dehors, comme vous voyez. --Et vous m'avez même l'air de l'employer agréablement. --Que voulez-vous, cousin, on ne vit qu'une fois. En ce moment, on entendit tinter l'horloge des Blancs-Manteaux. --Neuf heures, s'écria Mariana! Embrassez-moi vite, cousin, et poussez-moi dehors. J'ai à peine le temps de rentrer au Louvre et de dire que j'ai pour parent un charmant cavalier qui donnerait.... Que donneriez-vous bien pour la reine? --Ma vie! Est-ce assez? --C'est trop; ne donnez jamais que ce que vous pourriez reprendre, et non ce qui, une fois donné, ne se retrouve pas. Au revoir cousin! --A propos, dit le jeune homme l'arrêtant, n'y a-t-il pas quelque signe de reconnaissance, quelque mot d'ordre à échanger avec le page? --C'est vrai, j'oubliai. Vous lui direz: -Cazal-, et il vous répondra: -Mantoue-. Et la jeune femme présenta cette fois à son prétendu cousin, non plus ses deux joues mais ses deux lèvres, sur lesquelles retentit un double baiser. Puis elle s'élança par les escaliers avec la rapidité d'une femme qui, si l'on tentait de la retenir, ne serait pas bien sûre de résister. Jaquelino resta un moment après elle, ramassa son béret qui était tombé dès le commencement du dialogue, le rajusta sur sa tête, et sans doute pour donner le temps à la messagère du Louvre de s'éloigner et de disparaître, descendit lentement l'escalier en chantant cette chanson de Ronsard: Il me semble que la journée Dure plus longue qu'une année, Quand par malheur je n'ai ce bien De voir la grand'beauté de celle Qui tient mon coeur et sans laquelle, Vissé-je tout, je ne vois rien. Il en était au troisième couplet de sa chanson et à la dernière marche de l'escalier, lorsque de cette dernière marche, plongeant sur la salle basse où avaient l'habitude de se tenir les buveurs, il vit, éclairé par la lueur d'une chandelle collée à la muraille, un homme pâle et tout sanglant couché sur une table, et qui paraissait près d'expirer. A son côté se tenait un capucin, qui semblait écouter la confession du mourant. Les curieux se pressaient aux portes et aux fenêtres, mais contenus par la présence du moine et par la solennité de l'acte qu'accomplissait le blessé, ils n'osaient entrer. Cette vue interrompit la chanson sur les lèvres du chanteur, et comme l'hôtelier se trouvait à la portée de sa voix: --Hé! maître Soleil! fit-il. Maître Soleil s'approcha, son bonnet à la main. --Qu'y a-t-il pour votre service, mon beau jeune homme? --Que diable fait donc cet homme couché sur une table, avec un moine près de lui? --Il se confesse. --Je le vois pardieu bien, qu'il se confesse. Mais qui est-il? et pourquoi se confesse-t-il? --Qui est-il? reprit l'hôtelier avec un soupir. C'est un brave et honnête garçon, nommé Etienne Latil, et des meilleurs clients de ma maison... Pourquoi il se confesse? parce qu'il n'a plus probablement que quelques heures à vivre. Comme il a des sentiments religieux, il demandait à grands cris un prêtre, quand ma femme a avisé ce digne capucin, qui sortait des Blancs-Manteaux, et l'a rappelé. --Et de quoi meurt-il, votre honnête homme? --Oh! monsieur, c'est-à-dire qu'un autre en serait déjà mort dix fois: il meurt de deux terribles coups d'épée, un qui entre dans le dos et qui lui sort par la poitrine, l'autre qui lui entre dans la poitrine et qui lui sort par le dos. --Il avait donc affaire à plusieurs hommes? --A quatre, monsieur, à quatre. --Une querelle? --Non, une vengeance. --Une vengeance? --Oui, l'on craignait qu'il ne parlât. --Et s'il eût parlé, qu'eût-il pu dire? --Qu'on lui avait offert mille pistoles pour assassiner le comte de Moret, et qu'il avait refusé. Le jeune homme tressaillit à ce nom, et, regardant fixement l'hôtelier. --Pour assassiner le comte de Moret? répéta-t-il. Etes-vous bien sûr de ce que vous dites-là, brave homme? --Je le tiens de sa bouche même. C'est la première chose qu'il a dite après avoir demandé à boire. --Le comte de Moret, répéta le jeune homme, Antoine de Bourbon? --Antoine de Bourbon, oui. --Le fils de Henri IV? --Et de Mme Jacqueline de Bueil, comtesse de Moret. --C'est étrange! --Si étrange que ce soit, c'est cependant ainsi! Alors, après un nouveau silence d'un instant, au grand étonnement de maître Soleil, et malgré ses cris: «Où allez-vous?» le jeune homme écarta les marmitons et les servantes qui encombraient la porte intérieure, entra dans la salle occupée par le capucin et par Etienne Latil seulement, s'approcha du blessé, et, jetant sur la table une bourse qu'au son qu'elle rendit, on pouvait juger honnêtement garnie: --Etienne Latil, lui dit-il, voilà pour vous faire soigner. Si vous en revenez, dès que vous serez transportable, faites-vous conduire à l'hôtel du duc de Montmorency, rue des Blancs-Manteaux. Si vous en mourez, mourez dans la confiance du Seigneur, les messes ne manqueront pas au salut de votre âme. A l'approche du jeune homme, le blessé s'était soulevé sur son coude, et, comme à la vue d'un spectre, il était resté muet, les yeux ouverts, les sourcils froncés, la bouche béante. Puis, lorsque le jeune homme s'éloigna: --Le comte de Moret! murmura le blessé, en se laissant retomber sur la table. Quant au capucin, dès les premiers pas que le faux Jaquelino avait faits dans la chambre, il avait vivement tiré son capuchon sur son visage, comme s'il eût craint d'être connu par lui. CHAPITRE VII. ESCALIERS ET CORRIDORS. En sortant de l'hôtellerie de la -Barbe Peinte-, le comte de Moret, dont nous n'avons plus besoin de maintenir l'incognito, descendit la rue de l'Homme-Armé, tourna à droite, prit la rue des Blancs-Manteaux, et alla frapper à l'hôtel du duc de Montmorency, Henri II du nom, qui s'ouvrait par deux portes, l'une donnant dans la rue des Blancs-Manteaux, l'autre donnant sur la rue Sainte-Avoye. Sans doute, le fils de Henri IV avait de grandes familiarités dans la maison, car, aussitôt qu'il eut été reconnu, un jeune page d'une quinzaine d'années saisit un chandelier à quatre branches, alluma les cires et marcha devant lui. Le prince suivit le page. L'appartement du comte de Moret était au premier étage. Le page éclaira une des chambres en allumant deux autres candélabres semblables au premier, puis, s'adressant au prince: --Son Altesse a-t-elle quelque chose à me commander? demanda-t-il. --Es-tu occupé près de ton maître, ce soir, Galaor? fit le comte de Moret. --Non, monseigneur, j'ai congé. --Veux-tu venir avec moi, alors? --Avec grand plaisir, monseigneur. --En ce cas, habille-toi chaudement, prends un bon manteau, la nuit sera froide. --Oh! oh! dit le jeune page, habitué par son maître, grand coureur de ruelles, à de pareilles aubaines, j'aurai une garde à monter, à ce qu'il paraît? --Oui, et une garde d'honneur, au Louvre. Mais tu sais, Galaor, pas un mot, même à ton maître. --Cela suffit, monseigneur, dit l'enfant avec un sourire et en mettant un doigt sur ses lèvres. Puis il fit un mouvement pour sortir. --Attends, dit le comte de Moret, j'ai encore quelques instructions à te donner. Le page s'inclina. --Tu selleras toi-même un cheval, et tu mettras des pistolets chargés dans les fontes. --Un seul cheval? --Oui, un seul. Tu monteras en croupe derrière moi, un second cheval attirerait l'attention. --Monseigneur sera obéi de point en point. Dix heures sonnèrent, le comte écouta, en les comptant, les battements du bronze. --Dix heures, répéta-t-il; c'est bien, va, que dans un quart d'heure tout soit prêt. Le page s'inclina et sortit, tout fier de la marque de confiance que lui donnait le comte. Quant à celui-ci, il choisit dans sa garde-robe un vêtement de cavalier, simple mais élégant, avec le pourpoint de velours grenat et les chausses de velours bleu; de magnifiques dentelles de Bruxelles formaient le col et les manchettes de sa fine chemise de batiste s'échappant par les crevés des bras et par l'intervalle laissé à la ceinture, entre le pourpoint et les chausses. Il passa de longues bottes de buffle montant jusqu'au-dessus du genou, et se coiffa d'un feutre gris, orné de deux plumes assorties aux couleurs de son vêtement, c'est-à-dire bleue et grenat, retenues par une ganse de diamants; puis, sur le tout, il passa un riche baudrier, soutenant une épée à la poignée de vermeil, mais à la lame d'acier, arme tout à la fois de luxe et de défense. Puis, avec la coquetterie naturelle aux jeunes gens, il donna quelques minutes au soin de son visage, veilla à ce que ses cheveux bouclés naturellement, tombassent de chaque côté de son visage d'une façon régulière, tressa la cadenette que l'on portait à la tempe gauche et qui descendait jusqu'à la ceinture, donna le tour à ses moustaches, tira sa royale qui refusait de s'allonger aussi rapidement qu'il l'eût désiré, prit dans un tiroir une bourse destinée à remplacer celle qu'il avait donnée à Latil, puis, comme si cette bourse lui avait tout à coup rappelé un souvenir oublié: --Mais qui diable, murmura-t-il, a donc intérêt à me faire tuer? Et, comme son esprit ne lui fournissait aucune réponse satisfaisante à la question qu'il venait de se faire à lui-même, il réfléchit un instant, écarta ce souvenir avec l'insouciance de la jeunesse, se tâta pour s'assurer qu'il n'oubliait rien, jeta un regard de côté sur sa glace, et descendit l'escalier, chantant le dernier couplet de cette chanson de Ronsard, dont nous lui avons entendu fredonner le premier à l'hôtellerie de la -Barbe Peinte-. Chanson, va-t'en où je t'adresse, Dans la chambre de ma maîtresse; Et dis, baisant sa blanche main, Que, pour en santé me remettre, Il ne lui faut rien moins promettre Que de te cacher dans son sein. A la porte de la rue, le comte trouva le cheval et le page qui l'attendaient. Il se mit en selle avec la légèreté et l'élégance d'un écuyer consommé. Sans invitation, Galaor sauta en croupe derrière lui. Le comte, après s'être assuré que le page était bien assis, mit son cheval au trot; il descendit la rue Maubuée, puis la rue Trousse-vache, gagna la rue Saint-Honoré, et remonta la rue des Poulies. Au coin de la rue des Poulies et de la rue des Fossés-Saint-Germain, au-dessous d'une madone éclairée par une lampe, était assis sur une borne un jeune garçon qui, voyant un cavalier avec un jeune page en croupe, pensa que c'était probablement à ce cavalier qu'il avait affaire, et ouvrit le manteau dans lequel il était enveloppé. Ce manteau couvrait un habit chamois et bleu, c'est-à-dire la livrée de Mme la princesse. Le comte reconnut le page qui lui avait été annoncé, fit descendre Galaor, et mettant pied à terre à son tour, s'approcha du jeune garçon. Celui-ci descendit de sa borne et se tint dans une attente respectueuse. --CAZAL! dit le comte. --MANTOUE! répondit le page. Le comte fit de la main signe à Galaor de s'éloigner, et, se retournant vers celui qui devait lui servir de guide: --C'est bien toi que je dois suivre alors, mon bel enfant? demanda-t-il. --Oui, monsieur le comte, si vous le voulez bien, répondit celui-ci d'une voix si veloutée, que l'idée vint à l'instant même au prince qu'il avait affaire à une femme. --Eh bien alors, dit-il, cessant de tutoyer son douteux compagnon, ayez la bonté de m'indiquer le chemin. Ce changement dans l'accent et dans les paroles du comte n'échappa point à celui ou à celle à qui ces dernières paroles étaient adressées; il fixa sur lui un oeil railleur, ne chercha point à étouffer un éclat de rire, fit un signe de la tête, et marcha en effet devant lui. Ils traversèrent alors le pont-levis, grâce au mot d'ordre que dit tout bas le page à la sentinelle, puis ils franchirent la porte du Louvre et se dirigèrent vers l'angle nord. Arrivé au guichet, le page prit son manteau sur son bras, afin que l'on vît bien sa livrée bleue et chamois, et d'une voix qu'il fit tous ses efforts pour masculiniser: --Maison de madame la princesse, dit-il. Mais, dans le mouvement, le page avait été obligé de découvrir son visage; un rayon de la lanterne qui éclairait le guichet avait donné dessus, et, à l'abondance de ses cheveux blonds tombant sur ses épaules, à ses yeux bleus si pleins de larmes et de gaité, à sa bouche si fine et si spirituelle, si prodigue de morsures et de baisers, le comte de Moret avait reconnu Marie de Rohan Montbazon, duchesse de Chevreuse. Il se rapprocha d'elle vivement, et au détour de l'escalier: --Chère Marie, lui demanda-t-il, est-ce que le duc me fait toujours l'honneur d'être jaloux de moi? --Non, mon cher comte, répondit-elle, surtout depuis qu'il vous sait amoureux de madame de la Montagne, à faire des folies pour elle. --Bien répondu! dit en riant le prince, et je vois que, pour l'esprit comme pour le visage, vous êtes toujours la plus spirituelle et la plus jolie créature qui soit au monde. --Quand je ne serais revenue de Hollande que pour m'entendre faire ce compliment de votre bouche, dit le page en saluant, je ne regretterais pas mes frais de voyage, monseigneur. --Ah çà! mais je croyais que depuis l'aventure des jardins d'Amiens vous étiez exilée? --On a reconnu mon innocence et celle de Sa Majesté, et, sur les instances de la reine, M. le cardinal a daigné me pardonner. --Sans condition? --On a exigé de moi le serment que je ne me mêlerais plus d'intrigue. --Et ce serment, vous le tenez? --Scrupuleusement, comme vous voyez. --Et votre conscience ne vous dit rien? --J'ai dispense du pape. Le comte se mit à rire. --Et d'ailleurs, continua le faux page, ce n'est point intriguer que de conduire un beau-frère chez sa belle-soeur. --Chère Marie, lui dit le comte de Moret, en lui prenant la main, et en la lui baisant avec ce désir amoureux qu'il tenait du roi son père et que nous avons vu éclater dans ses paroles, dès le commencement de la scène avec sa fausse cousine, dans l'hôtellerie de la -Barbe Peinte-; chère Marie, est-ce que vous m'auriez gardé cette surprise que votre chambre se trouvât sur le chemin de la chambre de la reine? --Ah! que vous êtes bien le fils légitime, s'il en fut, de Henri IV! Tous les autres ne sont que des bâtards. --Même mon frère Louis XIII? dit en riant le comte. --Surtout votre frère Louis XIII, que Dieu garde. Que n'a-t-il donc un peu de votre sang dans les veines! --Nous ne sommes pas de la même mère, duchesse. --Et qui sait, peut-être pas du même père non plus. --Tenez, Marie! s'écria le comte de Moret, vous êtes adorable, et il faut que je vous embrasse! --Etes-vous fou? Embrasser un page sur l'escalier! Mais vous voulez donc vous perdre de réputation, surtout arrivant d'Italie? --Allons! décidément, dit le comte, je ne suis pas en veine ce soir. Et il laissa tomber la main de la duchesse. --Bon! dit-elle, la reine lui a envoyé à l'hôtellerie de la -Barbe peinte- une de nos plus jolies femmes, et il se plaint! --Ma cousine Marina? --Eh! oui, votre cousine Marina. --Ah! ventre-saint-gris! vous devriez bien me dire quelle est cette enchanteresse. --Comment! vous ne la connaissez pas? --Non. --Vous ne connaissez pas Fargis? --Fargis, la femme de notre ambassadeur en Espagne? --Justement! On l'a placée près de la reine après la fameuse scène des jardins d'Amiens dont je vous parlais tout à l'heure et qui nous a fait exiler toutes. --Eh bien! à la bonne heure, dit le comte de Moret en éclatant de rire, voilà une reine bien gardée, avec la duchesse de Chevreuse à la tête de son lit et Mme de Fargis au pied! Ah! mon pauvre frère Louis XIII!... Avouez, duchesse, qu'il n'a pas de chance. --Mais savez-vous, monseigneur, que vous êtes impertinent à ravir, et qu'il est bien heureux que nous soyons arrivés? --Nous sommes donc arrivés? La duchesse tira une clef de sa poche et ouvrit la porte d'un corridor obscur. --Voilà votre chemin, monseigneur, dit-elle. --Je présume que vous n'avez pas la prétention de me faire entrer là-dedans? --Au contraire, vous allez y entrer, et tout seul même. --Bon! l'on a juré ma mort. Je vais trouver quelque trappe ouverte sous mes pieds et bonsoir à Antoine de Bourbon! Au fait, je n'y perdrai pas grand'chose, les femmes me traitent si mal. --Ingrat! Si vous connaissiez celle qui vous attend à l'autre bout de ce corridor... --Comment! s'écria le comte de Moret, au bout de ce corridor, je suis attendu par une femme? --Ce sera la troisième de la soirée, et vous vous plaignez, bel Amadis? --Non, je ne me plains pas. Au revoir, duchesse! --Prenez garde à la trappe. La duchesse referma la porte sur le comte, qui se trouva dans la plus complète obscurité. Le comte hésita un instant. Il ignorait complétement où il était. Il eut d'abord l'idée de revenir sur ses pas, mais le bruit de la clef tournant dans la serrure et fermant la porte à double tour l'arrêta. Enfin, après quelques secondes d'hésitation, décidé à pousser l'aventure jusqu'au bout: --Ventre-saint-gris! se dit-il, la belle duchesse a dit que j'étais le fils légitime de Henri IV, ne la faisons pas mentir. Et il s'avança vers l'extrémité du corridor opposée à celle par laquelle il était entré, retenant son haleine, marchant à tâtons et les bras en avant. A peine eut-il fait vingt pas dans l'obscurité la plus profonde, avec cette hésitation que l'homme le plus brave éprouve dans les ténèbres, qu'il entendit un frôlement de robe et une respiration qui semblaient venir à lui. Il s'arrêta. Le frôlement et la respiration s'arrêtèrent. Il cherchait comment il adresserait la parole à ce bruit charmant, lorsqu'une voix douce et tremblante demanda: --Est-ce vous, monseigneur? La voix était à deux pas à peine. --Oui, répondit le comte. Le comte fit un pas en avant, et rencontra une main étendue cherchant sa main, mais à peine l'eut-il touchée qu'elle se retira, timide comme la sensitive. Un léger cri, qui tenait le milieu entre la surprise et la crainte, se fit entendre et passa, aux oreilles du prince, faible et mélodieux comme le soupir d'un sylphe ou la vibration d'une harpe éolienne. Le comte tressaillit; il venait d'éprouver une sensation complétement nouvelle, et par conséquent complétement inconnue. Cette sensation était délicieuse. --Oh! murmura-t-il, où êtes vous? --Ici, balbutia la voix. --On m'avait dit que je trouverais une main pour me guider, ne connaissant pas mon chemin. Cette main, me la refuserez-vous? Il y eut un moment sensible d'hésitation chez la personne à laquelle cette demande était adressée; mais presque aussitôt, cependant: --La voici, dit-elle. Le comte saisit de ses deux mains la main qu'on lui présentait et fit un mouvement pour la porter à ses lèvres, mais ce mouvement fut réprimé par un seul mot, qu'à son accent plein de prière, on ne pouvait interpréter autrement que comme le cri de la pudeur alarmée. --Monseigneur! --Pardon, Mademoiselle, répondit le comte d'une voix respectueuse, autant que s'il eût parlé à la reine. Puis il écarta cette main frémissante et craintive, déjà à moitié chemin de ses lèvres, et un silence se fit. Le comte la garda dans les siennes, et l'on n'essaya point de la retirer, mais elle y demeura immobile et comme si, par la force de la volonté, on lui avait enlevé jusqu'à l'apparence de la vie. C'était, si l'on peut se servir de cette expression, une main complétement muette. Mais ce mutisme qui lui était imposé n'empêchait point le comte de s'apercevoir qu'elle était petite, fine, douce, allongée, aristocratique et surtout virginale. Ce n'était plus contre ses lèvres que le comte eût voulu la presser, c'était contre son coeur. Il était, depuis qu'il avait touché cette main, resté immobile comme s'il eût complétement oublié la cause qui l'amenait. --Venez-vous, monseigneur? demanda la douce voix. --Où voulez-vous que j'aille? demanda le comte, sans trop savoir ce qu'il répondait. --Mais, où la reine vous attend, chez Sa Majesté. --C'est vrai! je l'avais oublié!--Et avec un soupir: Allons, dit-il. Et il se remit en marche, nouveau Thésée, guidé dans le labyrinthe, moins compliqué, mais plus obscur que celui de Crète, non point par le fil d'Ariane, mais par Ariane elle-même. Au bout de quelques pas, Ariane tourna à droite. --Nous arrivons, dit-elle. --Hélas! murmura le comte. Et en effet, on approchait d'un grand portail vitré donnant sur l'antichambre de la reine. Mais comme, vu son indisposition, Sa Majesté était censée dormir, tout était éteint à l'exception d'une lampe pendue au plafond, et qui, à travers le vitrage, ne laissait filtrer qu'une lueur pareille à celle qu'eût projetée une étoile. A cette faible lueur, le comte essaya de voir son guide, mais il ne distingua, pour ainsi dire, que les contours d'une ombre. La jeune fille s'arrêta. --Monseigneur, dit-elle, maintenant que vous y voyez assez pour vous conduire, suivez-moi! Et, malgré le léger effort que fit le comte pour retenir sa main, elle la dégagea, marcha la première, ouvrit la porte du corridor, et se trouva dans l'antichambre de la reine. Le comte la suivait. Tous deux traversaient silencieusement, et sur la pointe du pied, l'antichambre pour gagner la porte en face du corridor, laquelle était la porte de l'appartement d'Anne d'Autriche, lorsque tous deux s'arrêtèrent, frappés en même temps par un bruit qui allait se rapprochant. C'était celui que faisaient les pas de plusieurs personnes montant le grand escalier. --Oh! mon Dieu, murmura la jeune fille, serait-ce le roi qui aurait eu l'idée, en sortant du ballet, de venir prendre des nouvelles de Sa Majesté, ou plutôt de s'assurer si elle est réellement malade? --En effet, on vient de ce côté, dit le prince. --Attendez, fit la jeune fille, je vais voir. Elle s'élança vers la porte donnant sur le grand escalier, l'entrouvrit, et, revenant vivement vers le comte: --C'est lui, dit-elle. Eh! vite, vite, dans ce cabinet! Ouvrant alors une porte perdue dans la tapisserie, elle y poussa le comte et entra après lui. Il était temps! Comme la porte du cabinet venait de se refermer, celle donnant sur le grand escalier s'ouvrit, et, précédé de deux pages portant des flambeaux, suivi de Baradas et de Saint-Simon, ses deux favoris, derrière lesquels marchait Beringhen, son valet de chambre, le roi Louis XIII parut, et faisant signe à sa suite de l'attendre, entra chez la reine. CHAPITRE VIII. SA MAJESTÉ LE ROI LOUIS XIII. Nous croyons que le moment est arrivé de présenter le roi Louis XIII à nos lecteurs, qui nous pardonneront, je l'espère, de consacrer un chapitre à cette étrange personnalité. Le roi Louis XIII, né le jeudi 27 septembre 1601, et, par conséquent, âgé, à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, de vingt-sept ans et trois mois, était une longue et triste figure, au teint brun et aux moustaches noires. Pas un trait en lui qui rappelât Henri IV, ni dans la physionomie, ni dans le caractère; rien de français non plus, pas de gaieté, pas même de jeunesse. Les Espagnols racontaient avec une certaine probabilité, qu'il était fils de Virginio Orsini, duc de Bracciano, cousin de Marie de Médicis, et, en effet, à son départ pour la France, Marie de Médicis, déjà âgée de 27 ans, avait reçu de son oncle, le cardinal Ferdinand, qui, pour monter sur le trône de Toscane, avait empoisonné son frère François et Bianca Capello, Marie de Médicis avait reçu, disons-nous, cet avis: --Ma chère nièce, vous allez épouser un roi qui a répudié sa première femme, parce qu'elle n'avait pas d'enfants; vous avez un mois pour faire le voyage, trois beaux garçons à votre suite: l'un, Virginio Orsini, qui est déjà votre Sigisbé; l'autre Paolo Orsini; enfin, le troisième, Concino Concini; arrangez-vous de manière à être sûre, en arrivant en France, de ne pas être répudiée. Marie de Médicis avait, assuraient toujours les Espagnols, suivi de point en point le conseil de son oncle; elle avait mis dix jours à aller seulement de Gênes à Marseille. Henri IV, quoiqu'il ne fût pas impatient de voir «sa grosse banquière,» comme il l'appelait, avait trouvé la traversée un peu bien longue; mais Malherbe avait cherché une raison à cette lenteur, et, bonne ou mauvaise, l'avait découverte. Il avait mis ce retard sur le compte de l'amour que Neptune avait conçu pour la fiancée du roi de France. Dix jours ne pouvant se distraire Au plaisir de la regarder, Il a, par un effort contraire, Essayé de la retarder. Peut-être l'excuse n'était-elle pas bien logique, mais la reine Margot avait rendu son mari peu difficile sur les excuses conjugales. C'est ce bâtiment paresseux qu'entourent les Néréides, dans le beau tableau de Rubens qui est au Louvre! Au bout de neuf mois, le grand-duc Ferdinand fut rassuré: il apprit la naissance du dauphin Louis, surnommé immédiatement le -Juste-, parce qu'il était né sous le signe de la Balance. Dès son enfance, Louis XIII manifesta cette tristesse héréditaire chez les Orsini, en même temps qu'il eut de naissance tous les goûts d'un Italien de la décadence. En effet, musicien et même compositeur passable, peintre médiocre, il était apte à une foule de petits métiers, ce qui fit qu'il ne sut jamais son métier de roi, malgré sa prodigieuse idolâtrie de la royauté. Faible de complexion, il avait été outrageusement médicamenté dans son enfance, et, devenu jeune homme, il était resté une créature si maladive que déjà trois ou quatre fois il avait touché à la mort. Un journal, tenu pendant vingt-huit ans par son médecin Hérouard, inscrit jour par jour tout ce qu'il mange, heure par heure tout ce qu'il fait. Dès sa jeunesse, il a peu de coeur, est sec et dur, parfois même cruel. Henri IV le fouetta deux fois de sa royale main: la première parce qu'il avait manifesté tant d'aversion à un gentilhomme, que pour le contenter il avait fallu tirer à ce gentilhomme un coup de pistolet sans balle, et faire croire au dauphin qu'il avait été tué sur le coup; la seconde, parce qu'il avait d'un coup de maillet écrasé la tête d'un moineau franc. Une fois, une seule fois il eut la velléité d'être roi, et manifesta cette velléité: ce fut le jour de son sacre. Comme on lui présentait le sceptre des rois de France, sceptre fort lourd, étant fait d'or et d'argent et chargé de pierreries, sa main se prit à trembler, ce que voyant, M. de Condé qui, en sa qualité de premier prince du sang, était près du roi, il voulut, en lui soutenant le bras, l'aider à soutenir le sceptre. Mais lui, se retournant vivement et le sourcil froncé: --Non, dit-il, je prétends le porter seul, et ne veux pas de compagnie. Sa grande distraction, enfant, était de tourner de petites pièces d'ivoire, de colorier des gravures, de confectionner des cages, de dresser des châteaux de cartes, et de faire chasser dans son appartement de petits oiseaux par un perroquet jaune et des pies-grièches. Au reste, dans toutes ses actions, dit l'Estoile, «-enfant, enfantissime!-» Mais les deux goûts les plus enracinés et les plus persistants chez lui avaient été la musique et la chasse. C'est dans Hérouard, ce journal à peu près inconnu, s'il ne l'est tout à fait des historiens, qu'il faut chercher ces détails et d'autres plus curieux encore: «-A midi, il va jouer dans la galerie avec ses chiens, Patelot et Grisette; à une heure il revient dans sa chambre, se met dans la ruelle de sa nourrice, appelle Ingret, son joueur de luth, et fait la musique en chantant lui-même, car il aimait la musique avec transport-. Parfois, pour se distraire, il versifiait sur des riens, sur des proverbes ou des maximes, et, quand le goût lui en prenait, il voulait que les autres versifiassent avec lui. Un jour il dit à son médecin, Hérouard:--Mettez-moi cette prose en vers: «Je veux que ceux qui m'aiment, m'aiment longtemps, ou, s'ils ne m'aiment que peu, que dès demain ils me quittent.» Et le bon docteur, meilleur courtisan que poëte, faisait à l'instant même le distique suivant: Je veux que tous ceux-là qui m'aiment désirent Que ce soit pour jamais, où bien qu'ils se retirent. Comme tous les caractères mélancoliques, Louis XIII dissimulait à merveille, et c'est à ceux qu'il voulait perdre, au moment même où il retirait la main de dessus eux, qu'il montrait les plus blanches dents en souriant de son meilleur sourire. Ce fut le 2 mars, un lundi de l'année 1613, à l'âge de douze ans, que, se servant pour la première fois de la locution familière à François Ier, il jura -par sa foi de gentilhomme-. Cette même année, l'étiquette voulut que l'on présentât la chemise au jeune roi. Ce fut Courtauvaux, un de ses compagnons, nous ne dirons pas de plaisir, nous verrons tout à l'heure que Louis XIII ne s'amusa que deux fois dans sa vie, qui la lui passa. On se rappelle que l'accusation contre Chalais portait: qu'il avait voulu empoisonner le roi en lui passant la chemise. Ce fut cette même année encore que fut introduit près de lui, par le maréchal d'Ancre lui-même, le jeune de Luynes. Il n'avait jusque-là, pour soigner et nourrir ses oiseaux, qu'un simple paysan,--«un -pied-plat- de Saint-Germain, nommé Pierrot,» dit l'Estoile. De Luynes fut nommé fauconnier en chef, et l'on commanda à Pierrot, tout-puissant jusque-là, de le reconnaître et de lui obéir. Enfin ses faucons, éperviers, milans, pies-grièches et perroquets, furent nommés -oiseaux de cabinet-, pour que de Luynes pût toujours rester près du roi, et de cette époque data chez Louis XIII une telle amitié pour lui, que non seulement il ne quittait son fauconnier en chef du matin au soir, mais encore qu'en dormant il rêvait tout haut de lui, dit Hérouard, criant son nom dans le sommeil et le croyant absent. En effet, si de Luynes ne parvenait pas à l'amuser, il parvenait au moins à le distraire, en développant chez lui le goût de la chasse autant qu'il le pouvait, avec le peu de liberté qu'ont les enfants royaux. Nous avons vu que Louis pourchassait de petits oiseaux dans ses appartements avec un perroquet jaune et des pies-grièches. Luynes lui fit chasser des lapins avec des petits lévriers dans les fossés du Louvre, et voler le milan à la plaine de Grenelle. Ce fut là, toutes dates sont importantes dans la vie d'un roi du caractère de Louis XIII, qu'il prit son premier héron le 1er janvier, et ce fut à Vaugirard que le 18 de la même année, il tira sa première perdrix. Enfin, ce fut à l'entrée du pont dormant, près du Louvre, qu'il chassa l'homme pour la première fois, et tua Concini. Intercalons ici une page du journal d'Hérouard, la page est curieuse pour le philosophe aussi bien que pour l'historien; c'est ce que fait Louis XIII pendant ce lundi 24 avril 1617, où il chasse l'homme au lieu de chasser le moineau, le lapin, le héron ou la perdrix. Nous copions textuellement. Nos lecteurs, et surtout nos lectrices sont avertis. «Lundi 24 avril 1617. «Eveillé à sept heures et demi du matin, pouls plein, égal, petite chaleur, douce, levé bon visage, gai, pissé jaune, -fait ses affaires-, peigné, vêtu, prié Dieu; à 8 heures 1/2 déjeuné, quatre cuillers, point bu, si ce n'est du vin clair et fort trempé. «Le maréchal d'Ancre «tué sur le pont du «Louvre entre dix et «onze heures du matin. «Dîné à midi; bouts d'asperges en salade, douze; quatre crêtes de coq sur un potage blanchi; cuillerées de potage, dix bouts d'asperges sur un chapon bouilli; veau bouilli; la moelle d'un os; tallerins, douze; les ailes de deux pigeons rôtis; deux tranches de gelinotte rôties avec pain; gelée; figues, cinq; guignes sèches, quatorze cotignac sur un oubli; pain, peu; bu du vin clairet fort trempé; dragée de fenouil, une petite cuillerée. «AMUSÉ jusqu'à sept heures et demie. «FAIT SES AFFAIRES, jaune, mou, beaucoup.» «AMUSÉ jusqu'à neuf heures et demie. «Bu de la tisane, dévêtu, mis au lit, pouls plein, égal, petite chaleur douce. Vous voilà rassurés, n'est-ce pas, sur le compte de ce pauvre enfant royal; vous pouviez craindre, et moi aussi, que l'assassinat de l'amant de sa mère, du père plus que probable de son frère Gaston, d'un maréchal de France enfin, c'est-à-dire du personnage le plus considérable du royaume après lui et même avant lui, lui eût ôté l'appétit ou la gaieté, et que les mains rouges de sang, il a hésité à prier Dieu? Non pas; son dîner a été retardé d'une heure, c'est vrai, mais il ne pouvait pas tout à la fois être à table à onze heures et regarder par la fenêtre du rez-de-chaussée du Louvre, Vitry assassiner le maréchal d'Ancre. Il a le ventre assez relâché; mais c'est l'effet que faisait à Henri IV la vue de l'ennemi. En échange, il s'est AMUSÉ de sept heures à sept heures et demie; il s'est AMUSÉ de nouveau de neuf heures à neuf heures et demie, ce qui n'est pas dans ses habitudes. Pendant les vingt-huit ans que le surveille le docteur Hérouard, il ne s'est AMUSÉ que ces deux fois là. En outre, il s'est mis au lit avec un pouls -plein, égal, une petite chaleur douce-. Il a -prié- Dieu à dix heures et s'est endormi jusqu'à -sept heures et demie du matin-, c'est-à-dire qu'il a dormi un peu plus de neuf heures. Pauvre enfant! Aussi le lendemain il se réveille roi. Ce bon sommeil lui a donné des forces, et, après avoir fait acte de virilité la veille, il fait acte de royauté le lendemain. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000