avait reçu trois jours auparavant de se renfermer dans la citadelle et
de la défendre jusqu'à ce qu'il ne restât plus pierre sur pierre! Le
comte Urbain, au reste, ne s'était point caché de dire devant sa femme
et devant Jacintha, que s'il trouvait, avec les mêmes avantages qu'en
Piémont, du service soit en Espagne, soit en Autriche, soit en France,
il ne se ferait pas faute d'accepter.
Gaëtano avait paru si content de cette nouvelle que, comme en ce moment
il tourna un angle obscur du corridor, il avait été saisi d'une
recrudescence de tendresse pour sa soeur, avait pris Jacintha dans ses
bras et lui avait appliqué un gros baiser sur chaque joue.
La chambre de Jacintha s'ouvrait sur le corridor; elle y fit entrer son
frère et y entra après lui et referma la porte.
Gaëtano poussa une exclamation de joie.
--Ah! s'écria-t-il, m'y voilà donc enfin, et maintenant, ma chère
Jacintha, où est ta maîtresse?
--Tiens! Et moi qui croyais que c'était pour moi que vous étiez venu,
dit en riant la jeune fille.
--Pour toi et pour elle, dit le comte, mais pour elle d'abord, j'ai des
affaires politiques à régler avec ta maîtresse, et tu le sais, toi, qui
est la camériste de la femme d'un homme d'Etat, les affaires avant tout.
--Et où réglerez-vous ces affaires importantes?
--Mais dans ta chambre, si cela ne te dérange pas trop.
--Devant moi!
--Oh! non. Quelque confiance que nous ayons en toi, ma chère Jacintha,
nos affaires sont trop graves pour admettre un tiers.
--Alors, moi, que deviendrai-je?
--Alors, toi, Jacintha, assise dans un fauteuil près du lit de ta
maîtresse dont les rideaux seront hermétiquement fermés, attendu la
grave indisposition dont elle est atteinte, tu veilleras à ce que son
mari n'entre pas dans sa chambre, de peur de la réveiller.
--Ah! monsieur le comte, dit Jacintha, avec un soupir, je ne vous savais
pas si grand diplomate.
--Tu te trompais, tu vois, et comme pour un diplomate rien n'est plus
précieux que le temps, dis-moi vite où est ta maîtresse?
Jacintha poussa un second soupir, ouvrit la fenêtre et prononça ce seul
mot:
--Cherchez.
Le comte se rappela alors que Mathilde lui avait vingt fois parlé de ce
jardin solitaire, où, si souvent elle avait rêvé à lui. Il se rappelait
avoir entendu parler encore d'un bois de grenadiers, d'orangers et de
citronniers qui faisait ténèbres, même en plein jour, à plus forte
raison la nuit. Aussi, à peine la fenêtre fut-elle ouverte, qu'il sauta
sur la fenêtre et de la fenêtre dans le jardin; puis, tandis que
Jacintha essuyait une larme qu'elle s'était inutilement efforcée de
retenir, le comte de Moret s'enfonçait au plus touffu du bois, en criant
à demi voix:
--Mathilde! Mathilde! Mathilde!
Dès la première fois que son nom avait été prononcé, Mathilde avait
reconnu la voix qui la prononçait et s'était élancée dans la direction
de cette voix en criant de son côté:
--Antonio!
Puis les deux amants s'étaient aperçus, s'étaient jetés dans les bras
l'un de l'autre et se tenaient embrassés, appuyés au tronc d'un oranger
qui faisait, dans le mouvement qu'ils lui imprimaient, pleuvoir sur
leurs têtes une pluie de fleurs.
Ils restèrent ainsi un instant, sinon muets, du moins ne se parlant et
ne se répondant que par ce vague murmure qui, en s'échappant de la
bouche des amants, dit tant de choses sans prononcer un seul mot.
Enfin tous deux, semblant revenir de ce charmant pays des songes, que
l'on ne voit qu'en rêve, murmurèrent en même temps:
--C'est donc toi!
Et tous deux dans un seul baiser répondirent oui!
Puis, revenant la première à la raison:
--Mais mon mari! s'écria la comtesse.
--Tout a réussi comme nous l'espérions, il m'a pris pour le frère de
Jacintha et m'a permis de demeurer au château.
Alors tous deux s'assirent côte à côte, la main dans la main. L'heure
des explications était venue.
Les explications sont longues entre amants; elles se continuèrent du
jardin dans la chambre de Jacintha, qui, ainsi que la chose avait été
convenue passa, elle, la nuit au chevet du lit de sa maîtresse.
Vers huit heures du matin, on frappait doucement à la porte du cabinet
du comte; il était levé et habillé, ayant été réveillé à six heures par
un courrier de Turin qui lui annonçait que les Français étaient à Rivoli
et qu'ils paraissaient avoir le dessein de faire le siège de Pignerol.
Le comte était soucieux. Ce fut facile à deviner à la manière brusque
dont il prononça le mot ENTREZ.
La porte s'ouvrit, et, à son grand étonnement, il vit paraître la
comtesse.
--C'est vous, Mathilde, s'écria-t-il en se levant; savez-vous la
nouvelle? et est-ce à cette nouvelle que je dois le bonheur inattendu de
cette visite matinale?
--Quelle nouvelle, monsieur?
--Mais que nous allons probablement être assiégés!
--Oui, et je voulais causer de cela avec vous.
--Mais comment et par qui avez-vous su cette nouvelle?
--Tout à l'heure, je vous le dirai. Tant il y a que toute la nuit elle
m'a empêchée de dormir.
--On le voit à votre teint, madame: vous êtes pâle et avez l'air
fatigué.
--J'attendais le jour avec impatience pour venir vous parler.
--Ne pouviez-vous me faire éveiller, madame; la nouvelle était assez
importante pour me la dire.
--Cette nouvelle, monsieur, éveillait dans mon esprit une foule de
souvenirs et de doutes, tels que je désirais qu'avant de vous en
parler, vous-même la connaissiez et ayiez réfléchi sur ses conséquences.
--Je ne vous comprends point, madame, et j'avoue que je ne vous ai
jamais entendu parler d'affaires d'Etat ni de guerre...
--Oh! l'on méprise trop notre faible intelligence, c'est vrai, pour nous
parler de ces choses-là.
--Et vous prétendez qu'on a tort, fit le comte en souriant.
--Sans doute, car parfois nous pourrions donner de bons conseils.
--Et si je vous demandais votre avis dans la circonstance où nous nous
trouvons, par exemple, quel conseil me donneriez-vous?
--D'abord, monsieur, dit la comtesse, je commencerais par vous rappeler
combien le duc de Savoie a été ingrat envers vous!
--Ce serait inutile, madame; cette ingratitude est et restera toujours
présente à ma mémoire.
--Je vous dirais: Souvenez-vous des fêtes de Turin au milieu desquelles
m'ont été faites par le souverain même qui avait eu l'idée de notre
mariage, les propositions les plus injurieuses à votre honneur et au
mien.
--Ces propositions, je me les rappelle, madame.
--Je vous dirais: N'oubliez pas la façon dure et brutale dont il vous a
donné l'ordre de quitter Rivoli et de venir attendre les Français à
Pignerol!
--Je ne l'ai point oubliée, et n'attends que le moment de lui en donner
la preuve.
--Eh bien, ce moment est venu, et vous vous trouvez, monsieur, dans une
de ces situations décisives où l'homme, devenu l'arbitre de sa destinée,
peut choisir entre deux avenirs: l'un de servitude sous un maître dur et
hautain, l'autre de liberté, avec une grande position et une fortune
immense.
Le comte regarda sa femme d'un air étonné.
--Je vous avoue, madame, lui dit-il, que je cherche en vain où vous
voulez en venir.
--Aussi vais-je aborder nettement la question.
L'étonnement du comte redoublait.
--Le frère de Jacintha est au service du comte de Moret.
--Du fils naturel du roi Henri IV.
--Oui, monsieur.
--Eh bien? madame.
--Eh bien, avant-hier, le cardinal de Richelieu a dit devant le comte de
Moret qu'il donnerait un million à celui qui lui livrerait les clefs de
Pignerol!
Les yeux du comte lancèrent un éclair de convoitise.
--Un million! dit-il, je voudrais le voir.
--Vous le verrez quand vous le voudrez, monsieur!
Le comte serra ses mains crispées.
--Un million, murmura-t-il; vous avez raison, madame, cela vaut la peine
d'y songer; mais comment savez-vous que cette somme est offerte?
--D'une manière bien simple; le comte de Moret a pris l'affaire en main
et a envoyé Gaëtano avec ordre de sonder le terrain.
--Et c'est pour cela que Gaëtano est venu voir sa soeur hier soir?
--Justement; et sa soeur m'a fait prier de le recevoir; de sorte que
c'est à moi qu'il a tout dit, que c'est à moi que la proposition est
faite et qu'il n'y a que moi de compromise si elle échoue.
--Et pourquoi échouerait-elle? demanda le comte.
--Si vous refusiez!... c'était possible.
Le comte demeura un moment pensif.
--Et quelles sont les garanties qu'on me donne.
--L'argent.
--Mais alors quelles sont les garanties qu'on exige de moi?
--Un otage.
--Et quel est cet otage?
--Il est tout simple qu'au moment d'un siége vous éloigniez votre femme
de la ville où vous êtes résolu de vous défendre à toute extrémité. Vous
me renvoyez chez ma mère, à Selemo, et là j'attends que vous me fassiez
dire dans quelle ville de France, car je présume que, le marché conclu,
vous vous retirerez en France, et là j'attends que vous me fassiez dire
dans quelle ville de France je dois vous rejoindre.
--Et le million sera payé?
--En or.
--Quand?
--Quand, en échange de l'or que vous apportera Gaëtano, vous aurez remis
la capitulation signée par vous et autorisé mon départ.
--Que Gaëtano revienne ce soir avec le million, et soyez prête à partir
avec lui.
Le soir, à huit heures, le comte de Moret, toujours sous le nom de
Gaëtano, entrait, comme il l'avait promis au cardinal de Richelieu, avec
un mulet chargé d'or dans le fort de Pignerol et en sortait, comme il se
l'était promis à lui-même, avec la comtesse.
Celle-ci était porteur de la capitulation, datée du surlendemain, afin
de donner au cardinal le temps de mettre le siége devant la forteresse.
La garnison avait vie et bagages sauvés.
CHAPITRE XXII.
L'AIGLE ET LE RENARD.
Le surlendemain, le cardinal de Richelieu entrait dans le fort de
Pignerol juste au moment où Charles-Emmanuel sortait de Turin pour venir
le secourir.
Mais, à trois lieues de Turin, ses éclaireurs lui annoncèrent qu'un
corps de huit cents hommes à peu près venait à sa rencontre avec les
bannières savoyardes.
Il envoya un de ses officiers reconnaître quel était ce corps; et
l'officier lui revint dire, à son grand étonnement, que c'était la
garnison de Pignerol qui regagnait Turin. Le fort s'était rendu.
La nouvelle produisit sur Charles-Emmanuel une terrible impression. Il
s'arrêta un instant, pâlit, passa sa main sur son front en appelant le
commandant de sa cavalerie:
--Chargez-moi toute cette canaille, dit-il, en lui montrant les pauvres
diables qui n'en pouvaient mais, puisque ce n'était point la garnison,
mais le gouverneur qui s'était rendu; et s'il est possible, que pas un
n'en reste debout.
L'ordre fut exécuté à la lettre et les trois quarts de ces malheureux
furent passés au fil de l'épée.
Cet événement de la prise de Pignerol, dont les causes restèrent
ignorées au duc de Savoie, lui fit envisager sa position à son véritable
point de vue. Il reconnut qu'elle était désastreuse. Toutes les ruses et
toutes les intrigues d'un règne de près de quarante-cinq ans, et ce
règne de quarante-cinq ans s'était passé tout entier en intrigues et en
ruses, n'avaient donc abouti qu'à mettre un ennemi terrible au coeur de
ses Etats. Sa seule ressource maintenant était donc de se jeter dans les
bras des Espagnols et des Autrichiens, d'implorer Spinola, un Génois,
c'est-à-dire un ennemi, ou Waldstein, un Bohême, c'est-à-dire un
étranger.
Il fallait plier sous la main de fer de la nécessité. Le duc convoqua
Spinola, le général en chef des Espagnols, et Cellato, le chef des
Allemands descendus en Italie, pour les inviter à lui venir en aide
contre les Français. Mais Spinola, grand homme de guerre, qui depuis
qu'il occupait le Milanais, n'avait point perdu des yeux
Charles-Emmanuel, n'avait pas la moindre sympathie pour ce petit prince
intrigant et ambitieux qui, tant de fois, par ses changements de
politique, lui avait fait tirer l'épée et tant de fois la remettre au
fourreau. Quant à Cellato, il n'avait qu'un but en descendant en
Italie: nourrir et enrichir son armée et lui-même, et, pour couronnement
à cette campagne qu'il faisait pour son compte en véritable condottieri
qu'il était, prendre et piller Mantoue. Des hommes de cette trempe
devaient, on le comprend, se laisser peu attendrir par les lamentations
du duc de Savoie.
Spinola déclara donc qu'il ne pouvait aucunement affaiblir son armée,
qu'il avait besoin de conserver tout entière pour l'exécution de ses
projets dans le Montferrat.
Quant à Cellato, c'était autre chose; comme nous l'avons dit, il pouvait
tirer d'Allemagne autant d'hommes qu'il en avait besoin. Waldstein,
remis à la tête de ses bandits, commandant à plus de cent mille hommes,
ou plutôt commandé par eux, effrayant Ferdinand II de sa puissance, et
parfois s'en effrayant lui-même, ne demandait pas mieux que d'en céder à
tous les princes qui voudraient lui en acheter. C'était purement et
simplement une affaire d'argent qui se débattit entre Charles Emmanuel
et Cellato, qui finit, après quelques pourparlers et une large saignée à
la caisse du duc de Savoie, par lui céder une dizaine de mille hommes.
Au reste, il fallait toute la haine de Charles-Emmanuel contre la France
pour conclure ce terrible marché; c'était introduire dans le Piémont un
ennemi bien autrement à craindre que celui qu'il en voulait chasser. La
discipline la plus sévère régnait dans le camp des Français. Les soldats
ne prenaient rien que l'argent à la main; les Allemands, au contraire,
ne tendaient la main que pour prendre et piller.
Le duc de Savoie comprit donc bientôt que ce qu'il y avait de mieux pour
lui, c'était d'essayer une dernière tentative afin d'attendrir
Richelieu.
Or, deux jours après la prise de Pignerol, le cardinal travaillait dans
ce même cabinet du comte Urbain d'Espalomba, où nous avons vu la
comtesse venir frapper de si bon matin, le lendemain de l'arrivée de
Gaëtano au fort; on lui annonça la visite d'un jeune officier envoyé par
le cardinal Antonio Barberini, neveu du pape et son légat près de
Charles-Emmanuel.
Le cardinal devina aussitôt ce dont il était question, et comme c'était
Etienne Latil qui lui faisait cette annonce, et qu'il avait grande
confiance non-seulement dans le courage, mais encore dans la
perspicacité de son lieutenant des gardes:
--Arrive ici, lui dit le cardinal.
--Me voici, Eminence, répondit Latil en portant la main à son chapeau.
--Connais-tu l'envoyé de Mgr Barberini?
--Je ne l'ai jamais vu, monseigneur.
--Et son nom?
--Parfaitement inconnu.
--De toi? mais peut-être pas de moi!
Latil secoua la tête.
--Il y a peu de gens connus que je ne connaisse pas, dit-il.
--Comment s'appelle-t-il?
--Mazarino Mazarini, monseigneur.
--Mazarino Mazarini! Tu as raison, je ne connais pas ce nom-là, Etienne.
Diable! je n'aime pas jouer sans voir un peu dans les cartes de mon
voisin.--Jeune?
--Vingt-six à vingt-huit ans à peine.
--Beau ou laid?
--Joli.
--Fortune de femme ou de prélat? de quelle partie de l'Italie?
--A son accent, je le croirais du royaume de Naples.
--Finesse et ruse. Elégant ou négligé dans sa mise?
--Coquet.
--Tenons-nous bien, Latil! Vingt-huit ans, joli, coquet, envoyé par le
cardinal Barberini, neveu d'Urbain VIII. Ce doit être ou un imbécile, ce
que je verrai bien du premier coup, ou un homme très fort, ce qui sera
plus difficile à voir. Fais entrer; en tout cas, grâce à toi, je ne
serai pas surpris.
Cinq minutes après la porte s'ouvrait, et Latil annonçait:
--Le capitaine Mazarino Mazarini.
Le cardinal jeta les yeux sur le jeune officier. Il était bien tel que
Latil l'avait dépeint.
De son côté, tout en saluant respectueusement le cardinal, le jeune
officier que nous appellerons Mazarin; car, naturalisé en 1639, il
enleva les dernières lettres de son nom, et ce fut sous celui de Mazarin
que l'histoire l'a enregistré comme un des plus grands fourbes qui aient
jamais administré le royaume,--de son côté, disons-nous, en saluant le
cardinal, Mazarin fit de l'éminence un inventaire aussi complet qu'un
homme d'un esprit rapide et investigateur peut le faire en un coup
d'oeil.
Nous avons déjà une fois, en amenant Sully et Richelieu en face l'un de
l'autre, montré le passé et le présent. Le hasard fait qu'en amenant en
face l'un de l'autre Richelieu et Mazarin, nous pouvons montrer cette
fois le présent et l'avenir.
Cette fois seulement, nous ne pouvons plus intituler notre chapitre
-les deux Aigles-; mais -l'Aigle et le Renard-.
Le renard entra donc avec son regard fin et oblique.
L'aigle le reçut avec son regard fixe et profond.
--Monseigneur, dit Mazarin, affectant un grand trouble, pardonnez à
l'émotion que j'éprouve en me trouvant devant le premier génie politique
du siècle, moi simple capitaine des armées pontificales, et surtout si
jeune d'âge.
--En effet, monsieur, dit le cardinal, vous avez à peine vingt-six ans.
--Trente, monseigneur.
Le cardinal se mit à rire.
--Monsieur, lui dit-il, lorsque me rendant à Rome pour me faire sacrer
évêque, le pape Paul V me demanda mon âge, comme vous, je me vieillis
donc de deux ans et lui dis vingt-cinq ans, n'en ayant que vingt-trois.
Il me sacra évêque; mais après le sacre je me jetais à ses genoux et lui
demandai l'absolution. Il me la donna; je lui avouai alors que j'avais
menti et m'étais vieilli de deux ans.
Voulez-vous l'absolution?
--Je vous la demanderai, monseigneur, répondit en riant Mazarin, le jour
où je voudrai être évêque.
--Serait-ce votre intention?
--Si j'avais l'espoir d'être un jour cardinal comme Votre Eminence.
--Cela vous sera facile avec la protection que vous avez.
--Et qui a dit à monseigneur que j'avais des protections?
--La mission dont vous êtes chargé, car, m'a-t-on dit, vous venez me
parler de la part du cardinal Antonio Barberini.
--Ma protection, en tout cas, ne serait que de seconde main, puisque je
ne suis le protégé que du neveu de Sa Sainteté.
--Donnez-moi la protection d'un des neveux de Sa Sainteté, n'importe
lequel, et je vous cède celle de Sa Sainteté elle-même.
--Vous savez cependant ce que Sa Sainteté pense de ses neveux.
--Je crois qu'il a dit un jour, dans un moment de franchise, que son
premier neveu, François Barberini, qu'il a fait entrer au sacré collége,
n'était bon qu'à dire des patenôtres; que son frère Antonio qui vous
envoie vers moi n'avait d'autre mérite que la puanteur de son froc, ce
pourquoi il lui avait donné la robe de cardinal; que le cardinal
Antoine, le jeune, surnommé le Démosthène parce qu'il bégaie en parlant,
n'était capable que de s'enivrer trois fois par jour, et que le dernier
d'eux tous, Thadéo, qu'il avait nommé généralissime du saint-siége,
était plus en état de porter une quenouille qu'une épée.
--Ah! monseigneur, je ne pousserai pas mes questions plus loin; après
avoir dit ce que l'oncle pense des neveux, vous seriez capable de me
répéter ce que les neveux disent de l'oncle...
--Que les grandes faveurs qu'ils reçoivent d'Urbain VIII, n'est-ce pas,
ne sont que les récompenses légitimes des peines qu'ils se sont données
pour le faire élire. Qu'au premier tour de scrutin, le pontife n'avait
pas une voix, que répandus dans la populace romaine, ils la soulevèrent
à force d'argent, si bien qu'elle vint crier sous les fenêtres du
château Saint-Ange, où se faisait l'élection: -Mort et incendie ou
Barberino pape!- Au scrutin suivant, il eut cinq voix, c'était déjà
quelque chose; seulement, il en fallait treize: Deux cardinaux
conduisaient la cabale qui ne voulait de lui à aucun prix.
En trois jours, les deux cardinaux disparurent, l'un frappé, dit-on,
d'apoplexie, l'autre succombant à un anévrisme. Ils furent remplacés par
deux partisans du candidat suprême; cela lui fit sept voix. Deux
cardinaux moururent appartenant à l'opposition la plus acharnée; on
parla d'une épidémie, chacun eût hâte de quitter le conclave, et
Barberino eut quinze voix au lieu de treize qu'il fallait.
--Ce n'était pas trop payer la grandeur des réformes qu'à peine sur le
trône pontifical, sa sainteté Urbain VIII proclama.
--Oui, en effet, dit Richelieu, il défendit aux récollets de porter la
sandale et le capuchon pointu, à la façon des capucins. Il défendit aux
carmes anciens de s'intituler carmes réformés. Il exigea que les
religieux prémontrés d'Espagne reprissent l'ancien habit et le nom de
-Fratres- qu'ils avaient quitté par orgueil. Il béatifia deux fanatiques
théâtrins, André Avellino et Gaëtano de Tiane; un carme déchaussé, Félix
Cantalice, un illuminé, le carme Florentin Corsini; deux femmes
extatiques, Marie Madeleine de Pazzi et Elisabeth, reine de Portugal, et
enfin le bienheureux Saint-Roch et son chien.
--Allons, allons, dit Mazarin, je vois que Votre Eminence est bien
renseignée sur Sa Sainteté, ses neveux et la cour de Rome.
--Mais vous-même, qui me paraissez être un homme d'esprit, dit
Richelieu, comment êtes-vous à la solde de pareilles nullités?
--On commence par où l'on peut, monseigneur, dit Mazarin avec son fin
sourire.
--C'est juste, dit Richelieu, et maintenant que nous avons suffisamment
parlé d'eux, parlons de nous; que venez-vous faire près de moi?
--Vous demander une chose que vous ne m'accorderez pas.
--Pourquoi?
--Parce qu'elle est absurde.
--Pourquoi vous en êtes-vous chargé, alors?
--Pour me trouver en face de l'homme que j'admire le plus au monde.
--Et quelle est cette chose?
Mazarin haussa les épaules.
--Je suis chargé de dire à Votre Eminence que, depuis la prise de
Pignerol, Mgr le duc de Savoie est devenu doux comme un mouton et souple
comme un serpent. Il a donc prié S. Em. Mgr le légat de vous faire
demander si vous auriez cette générosité, en considération de la
princesse de Piémont, soeur du roi, de lui rendre le fort de Pignerol,
concession qui avancerait de beaucoup la paix.
--Savez-vous, mon cher capitaine, répondit Richelieu, que vous avez bien
fait de débuter comme vous avez fait, sinon je me serais demandé si vous
étiez un niais de vous charger d'une pareille ambassade, ou si vous me
preniez pour un niais moi-même. Oh! non pas, l'aliénation du fort de
Pignerol fut une des hontes du règne de Henri III; ce sera une des
gloires du règne de Louis XIII.
--Dois-je reporter la réponse dans les termes où vous venez de me la
faire?
--Non, pas précisément.
--Alors, dites, monseigneur.
--Sa Majesté n'a pas encore appris la conquête de Pignerol. Je ne puis
rien faire, à moins qu'elle me déclare si elle veut garder la place, ou
si elle est disposée à en faire une gracieuseté à Madame sa soeur. On
m'écrit que le roi est parti de Paris et qu'il vient en Italie;
attendons jusqu'à ce qu'il soit arrivé à Lyon ou à Grenoble; alors on
pourra entrer sérieusement en négociation et donner des réponses plus
positives.
--Vous pouvez être tranquille, monseigneur, je reporterai votre réponse
mot à mot. Seulement, si vous le permettez, je leur laisserai l'espoir.
--Qu'en feront-ils?
--Rien, mais moi j'en ferai peut-être quelque chose.
--Comptez-vous donc rester en Italie?
--Non, mais avant de la quitter, j'en veux tirer tout ce qu'elle peut me
donner encore.
--Croyez vous donc que l'Italie ne puisse pas vous offrir un avenir
suffisant à votre ambition?
--L'Italie est un pays condamné pour plusieurs siècles, monseigneur;
chaque Italien qui rencontre un compatriote doit lui dire: -Memento
mori-. Le dernier siècle, monseigneur, vous le savez mieux que moi, a
été un siècle de craquement; il a émietté tout ce qui restait encore
debout des temps féodaux. Les deux grandes unités du moyen âge, l'Empire
et l'Eglise se sont desserrées. Le pape et l'Empereur étaient les deux
moitiés de Dieu; depuis Rodolphe de Habsbourg, l'Empire est devenu une
dynastie; depuis Luther, le pape n'est plus que le représentant d'une
secte.
Mazarin parut vouloir s'arrêter.
--Continuez, continuez, lui dit Richelieu, je vous écoute.
--Vous m'écoutez, monseigneur! jusqu'à aujourd'hui j'avais douté de moi;
vous m'écoutez, je n'en doute plus.... Il y a encore des Italiens, mais
il n'y a plus d'Italie, monseigneur. L'Espagne tient Naples, Milan,
Florence et Palerme, quatre capitales. La France tient la Savoie et
Mantoue; Venise perd tous les jours son influence; un froncement de
sourcil de Philippe IV ou de Ferdinand II fait trembler le successeur de
Grégoire VII. L'autorité manque de force, les nobles ont anéanti le
peuple, mais ils sont descendus à l'état de courtisans. Le pouvoir
monarchique a vaincu partout, et partout il est entouré d'ennemis
terribles et invisibles qui l'obligent à s'entourer d'armées
permanentes, de sbires, de bravi, à se munir de contre-poisons, à se
vêtir de cotte de mailles, et, ce qui est pis, de donner la main au
concile de Trente, à l'inquisition, à l'index. La fièvre de la lutte sur
les places publiques et sur les champs de bataille a disparu, et avec
elle la vie. L'ordre règne partout; l'ordre est la mort des peuples.
--Et où irez vous, si vous quittez l'Italie?
--Où il y aura des révolutions, monseigneur: en Angleterre peut-être, en
France probablement.
--Et si vous venez en France, voudrez-vous me devoir quelque chose?
--Je serai heureux et fier de vous devoir tout, monseigneur.
--Monsieur Mazarin, nous nous reverrons, je l'espère.
--C'est mon seul désir, monseigneur.
Et le souple Napolitain salua jusqu'à terre et gagna la porte à
reculons.
--J'avais bien entendu dire, murmura le cardinal, que les rats
quittaient le bâtiment qui allait sombrer; mais j'ignorais que ce fût
pour monter sur celui qui allait affronter la tempête.
Puis il ajouta tout bas:
--Ce jeune capitaine ira loin, surtout s'il change son uniforme contre
une soutane.
Puis se levant, le cardinal gagna l'antichambre, qu'il traversait tout
pensif et sans voir un courrier qui arrivait de France.
Latil le lui fit remarquer.
Le cardinal fit signe au courrier de s'approcher.
Celui-ci lui remit une lettre venant de France.
--Ah! ah! dit le cardinal en voyant le messager couvert de poussière, il
paraît que la lettre que tu m'apportes est pressée.
--Très pressée, monseigneur.
Richelieu prit la lettre et l'ouvrit; elle ne contenait que peu de mots;
mais, comme on va voir, elle était d'une certaine importance.
-Fontainebleau, 17 mars 1630.-
-«Le roi, parti pour Lyon, n'a été que jusqu'à Troyes.-
-«Revenu à Fontainebleau.--Amoureux! Gardez-vous.-
P. S.---Cinquante pistoles au porteur, s'il arrive avant le 25 courant!-
Le cardinal relut deux ou trois fois la lettre, les deux initiales lui
disaient qu'elle était de Saint-Simon. Celui-ci n'avait pas l'habitude
de lui donner de fausses nouvelles; seulement celle-là était tellement
invraisemblable, qu'il douta.
--N'importe, dit-il à Latil, va me chercher le comte de Moret; il est en
veine.
--Monseigneur sait, dit en riant Latil, que M. le comte de Moret est
allé conduire sa belle otage à Briançon.
--Va le chercher où il est et dis-lui, pour le décider à venir sans
retard, que c'est lui que je charge de porter à Fontainebleau la
nouvelle de la prise de Pignerol.
Latil s'inclina et sortit.
CHAPITRE XXIII.
L'AURORE.
Comme nous l'avons dit dans un de nos précédents chapitres, tourmenté
des insistances de sa mère, tremblant d'avoir fait son frère trop
puissant par les dernières faveurs qu'il lui avait accordées, sachant
que la reine Anne, malgré la défense qu'il lui en avait faite,
continuait à voir l'ambassadeur d'Espagne et à conspirer avec lui, le
roi Louis XIII, loin du cardinal, c'est-à-dire loin de l'âme politique,
était tombé dans une mélancolie que rien ne pouvait chasser.
Et ce qui l'énervait surtout dans cette lutte incessante, c'était de
comprendre instinctivement, grâce à ce rayon d'intelligence morale que
Dieu avait mise en lui, que Richelieu était plus nécessaire au salut de
l'Etat que lui même; et cependant tout ce monde qui l'entourait, à part
l'Angély, son fou, et Saint-Simon, qu'il avait fait son grand écuyer, ou
s'était déclaré contre l'homme qu'il tenait pour indispensable, ou
conspirait sourdement contre lui.
Il y a toujours, et dans tous les temps, un monde qui s'intitule le
monde des honnêtes gens, qui s'élève contre les idées nouvelles ou
généreuses et qui défend le passé, c'est-à-dire la routine contre
l'avenir, c'est-à-dire le progrès. Ce monde, celui du -statu quo-, qui
défend l'immobilité contre le mouvement, la mort contre la vie, voyait
dans Richelieu un de ces révolutionnaires qui épurent le pays, c'est
vrai, mais qui l'agitent en l'épurant. Or, Richelieu était évidemment
non-seulement l'ennemi de ces honnêtes gens-là, mais encore du monde
catholique. Sans lui l'Europe eût été dans une paix profonde; le
Piémont, l'Espagne, l'Autriche et Rome, assis à la même table, se
fussent mis tranquillement à manger, feuille à feuille, cet artichaut
qu'on appelle l'Italie. L'Autriche eût pris Mantoue et Venise: le
Piémont, le Montferrat et Gênes; l'Espagne, le Milanais, Naples et la
Sicile; Rome, Urbin, la Toscane et les petits duchés; et la France
insouciante et tranquille, eût assisté du haut des Alpes à ce festin de
lions auquel elle n'était point invitée. Qui s'opposait à la paix?
Richelieu, Richelieu seul. C'est ce qu'insinuait le pape; c'est ce que
proclamaient Philippe IV et l'Empereur, c'est ce que chantaient en
choeur la reine Marie de Médicis, la reine Anne d'Autriche et la reine
Henriette d'Angleterre.
Après ces grandes voix qui criaient anathème contre le ministre,
venaient les voix inférieures, celles du duc de Guise, qui, après avoir
espéré d'être de cette guerre, n'en était pas et s'était réfugié dans
son gouvernement de Provence; Créquy, le gouverneur du Dauphiné, qui se
croyait en droit d'hériter de l'épée de connétable de son beau-père;
Lesdiguières, Montmorency, à qui cette épée avait été promise et qui
craignait de la voir s'échapper de ses mains, depuis le refus qu'il
avait fait au cardinal d'enlever le duc de Savoie; enfin tous les grands
seigneurs: les Soissons, les Condé, les Conti, les Elbeuf, effrayés de
voir l'entêtement systématique du cardinal à abaisser et à dépouiller
toutes les grandes maisons du royaume.
Malgré tout cela, et peut-être même à cause de tout cela, Louis s'était
résolu à quitter Paris et à tenir la promesse qu'il avait faite à son
ministre, en allant le rejoindre en Italie. Il va sans dire que cette
résolution, qui replaçait le roi sous la tutelle directe du cardinal,
avait fait jeter les hauts cris aux deux reines, qui avaient déclaré que
si le roi allait en Italie, elles l'y suivraient.
Elles avaient un admirable prétexte: leur crainte pour la santé du roi.
Malgré tous ces tiraillements, le roi avait fait donner avis de son
départ au cardinal et était, en effet, parti pour Lyon le 21 février. La
route qu'il allait suivre était la Champagne et la Bourgogne; les deux
reines et le conseil le rejoindraient à Lyon.
Mais les choses ne devaient point se passer si tranquillement. Le
lendemain du jour où le roi avait quitté Paris, son frère Gaston,
d'Orléans, franchissait en poste et à grand bruit la porte de la
capitale et entrait brusquement vers neuf heures du soir, chez la reine
mère, qui tenait son cercle.
Marie de Médicis se leva toute étonnée, et feignant la colère, congédia
les dames et alla s'enfermer avec Gaston dans son cabinet, où, quelques
instants après, la reine Anne entrait par une porte secrète.
Là fut refait le pacte, éternellement proposé par la reine Marie, d'un
mariage entre Monsieur et la reine Anne, en cas de mort du roi. Ce
mariage eût été pour Marie de Médicis une régence prolongée, et elle eût
volontiers pardonné à Dieu de lui enlever son fils aîné s'il lui donnait
cette compensation. Aussi, dans ce pacte, aveuglée par son intérêt, la
reine Marie était-elle la seule à agir franchement parce qu'elle
agissait dans ses intérêts.
Le duc d'Orléans avait ses engagements pris avec le duc de Lorraine, de
la soeur duquel il était amoureux, et ne se souciait pas d'épouser la
veuve de son frère, qui avait sept ans de plus que lui et le déplorable
antécédent de Buckingham. La reine Anne, de son côté, détestait
Monsieur, et, comme elle le détestait encore plus qu'elle ne le
méprisait, elle ne se fiait pas à sa parole. Toutes promesses n'en
furent pas moins échangées, et pour que l'on ne se doutât point de ce
qui s'était passé dans ce cabinet, où d'ailleurs on ignorait la présence
de la reine Anne, le bruit se répandit le lendemain que le duc d'Orléans
n'était venu à Paris que pour signifier à sa mère la persistance de son
amour pour la princesse de Mantoue et sa volonté bien arrêtée de
profiter de l'absence de son frère pour l'épouser.
Ce bruit s'accrut encore de ce fait que, dès le lendemain de l'arrivée
du duc, Marie de Médicis avait mandé près d'elle la jeune princesse et
l'avait retenue au Louvre, où elle était à peu près prisonnière.
De son côté, Gaston faisait si grand bruit de cette opposition à ses
plus vifs désirs, que tous les mécontents commencèrent à affluer chez
lui, et qu'on lui donna à entendre que s'il voulait, en l'absence du
roi, se déclarer ouvertement contre Richelieu, il trouverait bientôt un
parti nombreux et puissant qui le soutiendrait non-seulement contre
Richelieu, mais contre Louis XIII, dont la chute pourrait bien suivre
celle de son ministre. Un fait d'une haute importance fit croire un
instant que Gaston avait accepté les propositions qui lui avaient été
faites. Le cardinal de La Valette, fils du duc d'Epernon, et le cardinal
de Lyon, frère du duc de Richelieu, celui-là qui s'était si bravement
conduit pendant la peste, étant venus ensemble faire une visite au duc
d'Orléans, celui-ci fit mille politesses au cardinal de La Valette et
laissa dans l'antichambre, sans vouloir le regarder ni lui dire un mot,
le cardinal de Lyon.
Dès le lendemain de l'arrivée de Gaston à Paris, la reine-mère avait
écrit à Louis XIII pour lui donner avis de ce retour, inattendu de tous,
mais probablement attendu d'elle; de l'entrevue et des conventions
faites entre sa belle-fille et son fils, elle ne dit pas un mot, bien
entendu; mais elle appuya longuement sur l'amour de Gaston pour Marie de
Gonzague.
Louis, qui était déjà à Troyes, annonça, au reçu de la lettre de Marie
de Médicis, qu'il revenait à Paris; mais à Fontainebleau, un courrier
lui apprit que Gaston, à la nouvelle de son retour, était immédiatement
parti pour sa maison de Limours.
Trois jours après, la nouvelle arriva que le roi, au lieu de continuer
son voyage, ferait ses pâques à Fontainebleau.
Qui avait pu déterminer chez le roi cette nouvelle résolution? Nous
allons le dire.
Le soir où avait été tenu au Luxembourg le conseil entre la reine-mère,
Gaston d'Orléans et la reine Anne, celle-ci trouva chez elle Mme de
Fargis arrivant d'Espagne, où, comme nous l'avons dit, elle était allée
pour soutenir le moral politique de son époux que l'on craignait de voir
défaillir.
La guerre décidée entre la France et le Piémont, il n'était plus besoin
de ce renfort à Madrid, et Mme de Fargis, au grand contentement d'Anne
d'Autriche, fut rappelée à Paris.
La reine poussa donc un cri de joie en l'apercevant, et, comme
l'ambassadrice mettait un genou en terre pour lui baiser la main, elle
la releva et la pressa contre son coeur en l'embrassant.
--Je vois, dit en souriant Mme de Fargis, que je n'ai rien perdu,
pendant ma longue absence, des bonnes grâces de Votre Majesté.
--Au contraire, ma chère amie, dit la reine, votre absence m'a fait
apprécier votre fidélité, et jamais je n'ai eu autant besoin de vous que
ce soir.
--J'arrive bien alors, et j'espère prouver à ma souveraine que, de loin
comme de près, je m'occupe d'elle; mais que se passe-t-il donc, voyons,
qui rend ici nécessaire la présence de votre humble servante?
La reine lui raconta le départ du roi, l'arrivée de Gaston et l'espèce
de pacte qui en avait été la suite.
--Et Votre Majesté se fie à son beau-frère? demanda Mme de Fargis.
--Pas le moins du monde; la promesse qu'il m'a faite n'a pour but que de
me faire attendre en endormant mes craintes.
--Le roi est-il donc plus mal?
--Moralement, oui; physiquement, non!
--Le moral est tout chez le roi, vous le savez bien, madame.
--Que faire? demanda la reine.
Puis plus bas:
--Vous savez, ma chère, que les astrologues affirment que le roi n'ira
point au-delà du signe de l'Ecrevisse!
--Dame, dit la Fargis, j'ai proposé un moyen à Votre Majesté.
La reine sourit.
--Mais vous savez bien que je ne puis l'accepter, dit-elle.
--C'est fâcheux, c'est le meilleur; et la preuve, c'est que je me
rencontre avec le roi d'Espagne, Philippe IV.
--Mon Dieu!
--Aimez-vous mieux vous en rapporter à la parole de cet homme qui jamais
une fois n'a tenu sa parole.
La reine garda un instant le silence.
--Mais enfin, dit-elle en cachant sa tête dans la poitrine de sa
confidente, en supposant, ma chère Fargis, qu'avec la permission de mon
confesseur j'acceptasse--oh! rien que d'y penser j'ai honte--en
supposant que j'acceptasse le moyen que vous me proposez, ce ne serait
qu'à la dernière extrémité, et jusque-là, ne pourrait-on en tenter
d'autres?
--Voulez-vous me permettre, chère maîtresse, à moi, dit madame de
Fargis, en profitant de l'abandon de la reine pour passer un bras autour
de son cou et en fixant sur elle ses yeux étincelants comme des
diamants, voulez-vous me permettre de vous raconter une légende de la
cour de Henri II, laquelle a rapport à la reine Catherine de Médicis?
--Dites, ma bien chère, fit la reine, en laissant aller sa tête avec un
soupir sur l'épaule de la sirène, dont elle avait l'imprudence d'écouter
la voix.
--Eh bien, la légende dit que la reine Catherine de Médicis, arrivée en
France à l'âge de quatorze ans, et mariée aussitôt au jeune roi Henri
II, fut, comme Votre Majesté, onze ans sans avoir d'enfants.
--Je suis mariée, moi, depuis quatorze ans! dit la reine.
--C'est-à-dire, fit en riant Mme de Fargis, que les noces de Votre
Majesté datent de 1616, mais que son mariage ne date en réalité que de
1619.
--C'est vrai, dit la reine; et à quoi tenait cette stérilité de la reine
Catherine? Le roi Henri II n'avait point, ce me semble, la même
répugnance que le roi Louis XIII, et Mme Diane de Poitiers est là pour
en faire foi.
--Il n'avait point de répugnance pour les femmes, non; mais pour sa
femme il en avait.
--Croyez-vous que ce soit pour moi personnellement que le roi ait de la
répugnance, Fargis? demanda vivement la reine.
--Pour Votre Majesté, ventre saint-gris, comme disait le roi son père,
et comme dit mon gentil comte de Moret, auquel Votre Majesté ne fait
point assez d'attention: il serait difficile!
Puis regardant, du même oeil qu'eût fait Sapho, la reine qui piquée par
ce doute, s'était redressée:
--Et où trouverait-il, continua-t-elle, de pareils yeux, une pareille
bouche, de pareils cheveux et--passant la main sur le cou cambré de la
reine--une pareille peau? Non, non, madame, non, ma reine, vous êtes
belle de toutes les beautés; mais par malheur pour elle, Catherine de
Médicis n'avait rien de tout cela, tout au contraire: née d'un père et
d'une mère morts de cette méchante maladie qui régnait alors, elle avait
la peau froide et visqueuse d'un serpent.
--Que me dites-vous là? ma chère?
--La vérité. De sorte que, quand le jeune roi, habitué à cette peau
blanche et satinée de Mme de Brézé, sentit se glisser à ses côtés ce
cadavre vivant, il s'écria que ce n'était point une fleur du jardin
Pitti qu'on lui avait envoyée, mais un ver du tombeau des Médicis.
--Tais-toi, Fargis tu me fais froid.
--Eh bien, ma belle reine, cette répugnance du roi Henri pour sa femme,
qui la surmonta? Celle qui avait intérêt à ce qu'elle cessât, cette même
Diane de Poitiers, qui, si le roi mourait sans enfants, tombait sous la
puissance d'un autre duc d'Orléans ne valant pas beaucoup mieux que le
nôtre.
--Où veux-tu en arriver?
--A ceci, que si le roi pouvait devenir amoureux d'une femme du
dévouement de laquelle nous fussions sûres, cette femme, grâce aux
sentiments religieux du roi, le ramènerait bientôt à Votre Majesté, et
qu'alors...
--Eh bien?
--Eh bien, ce serait le duc d'Orléans qui serait sous notre dépendance,
au lieu que ce fût nous qui fussions sous la sienne.
--Ah! ma pauvre Fargis, dit la reine en secouant la tête, le roi Henri
II était un homme.
--Mais enfin, le roi Louis XIII n'est-il...
La reine répondit par un soupir.
--Puis, continua-t-elle, où trouveras-tu une femme assez dévouée?
--Je l'ai, reprit Fargis.
--Et plus belle que...
La reine s'arrêta; emportée par un premier mouvement de doute ou de
dépit:--et plus belle que -moi-? allait-elle dire.
Fargis la comprit.
--Plus belle que -vous-, ma reine, c'est impossible! mais belle d'une
autre beauté. Vous êtes la rose dans son splendide épanouissement, vous,
madame; elle, c'en est le bouton: si bien que dans sa famille et partout
on ne l'appelle que l'-Aurore-.
--Et cette merveille, dit la reine, est-elle au moins de bonne maison?
--D'excellente, madame, c'est la petite-fille de Mme de Flotte, la
gouvernante des demoiselles d'honneur de la reine-mère, la fille de M.
de Hautefort.
--Et vous dites que cette demoiselle me serait dévouée?
--Elle donnerait sa vie pour Votre Majesté et, ajouta-elle en souriant,
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