trente mille livres.
Le roi rougit.
--L'Angély a refusé, dit-il.
--Raison de plus, Sire, pour maintenir la libéralité. M. l'Angély a
refusé pour que les gens qui demandent ou qui acceptent le croyent
véritablement fou, et ne sollicitent pas sa place près de Votre Majesté.
Mais le roi n'a que deux vrais amis près de lui, son fou et moi; qu'il
ne soit pas ingrat auprès de l'un, après avoir si largement récompensé
l'autre.
--Soit, vous avez raison, monsieur le cardinal; mais il y a un petit
drôle qui a mérité toute ma colère, et celui-là...
--Celui-là, Sire, Votre majesté n'oubliera point qu'il a été près de
trois mois son favori, et qu'un roi de France peut bien donner dix mille
livres par mois à celui qu'il honore de son intimité.
--Oui, mais qu'il aille les offrir à une fille comme Mlle Delorme.
--Fille très-utile, Sire, puisque c'est elle qui m'a prévenu de la
disgrâce dans laquelle j'allais tomber et qui, en me donnant le temps de
penser à ma chute, m'a permis de l'envisager en face. Sans elle, Sire,
en apprenant, sans y être préparé, que j'avais démérité des bontés du
roi, je fusse resté sur le coup. Une compagnie pour M. de Baradas, Sire,
et qu'il prouve à Votre Majesté qu'il vous reste fidèle serviteur, comme
vous lui restez bon maître.
Le roi réfléchit un instant.
--Monsieur le cardinal, demanda-t-il, que dites-vous de son camarade
Saint-Simon?
--Je dis qu'il m'est fort recommandé, Sire, par une personne à qui je
veux beaucoup de bien, et qu'il est très-propre à tenir près de Votre
Majesté la place que l'ingratitude de M. Baradas laisse vacante.
--Sans compter, ajouta le roi, qu'il sonne admirablement le cor; je suis
bien aise que vous me le recommandiez, cardinal, je verrai à faire
quelque chose pour lui. A propos, et le conseil?
--Votre Majesté veut-elle le fixer à demain à midi au Louvre;
j'exposerai mon plan de campagne, et nous tâcherons d'avoir, pour passer
les rivières, autre chose que les doigts de Monsieur.
Le roi regarda le cardinal avec l'étonnement qu'il manifestait chaque
fois qu'il le voyait si bien instruit de choses qu'il eût dû ignorer.
--Mon cher cardinal, lui dit-il en riant, vous avez à coup sûr un démon
à votre service, à moins que vous ne soyez--ce à quoi j'ai plus d'une
fois pensé--à moins que vous ne soyez le démon lui-même.
FIN DU TROISIÈME VOLUME.
QUATRIÈME VOLUME.
CHAPITRE Ier.
L'AVALANCHE.
Au moment même où le conseil, convoqué cette fois par Richelieu, se
réunissait au Louvre, c'est-à-dire vers onze heures du matin, une petite
caravane, qui était partie de Doulx au point du jour, apparaissait à
l'extrémité des maisons de la petite ville d'Exilles, située sur
l'extrême frontière de France, et qui n'est plus séparée des Etats du
prince de Piémont que par Chaumont, dernier bourg appartenant au
territoire français.
Cette caravane se composait de quatre personnes montées sur des mulets.
Deux hommes et deux femmes.
Dans les deux hommes, qui voyageaient à visage découvert avec le costume
basque, il était facile de reconnaître deux jeunes gens, dont le plus
âgé avait vingt-trois ans et le plus jeune dix-huit ans à peine.
Quant aux deux femmes, il était plus difficile de savoir leur âge,
vêtues qu'elles étaient de robes de pélerines à larges capuchons, qui
leur cachaient entièrement le visage, précaution que l'on pouvait aussi
bien attribuer au froid qu'au désir de ne pas être reconnues.
A cette époque les Alpes n'étaient point comme aujourd'hui sillonnées
par les magnifiques chemins du Simplon, du mont Cenis, et du
Saint-Gothard, et l'on ne pénétrait en Italie que par des sentiers où
rarement deux piétons eussent pu marcher de front, et où les mulets
trottaient, allure qui d'ailleurs leur est non-seulement familière, mais
sympathique au suprême degré.
Pour le moment, un des deux cavaliers, et c'était le plus âgé des deux,
marchait à pied, tenant par la bride un des mulets, monté par la plus
jeune des femmes, laquelle, ne voyant personne sur la route, qu'une
espèce de marchand ambulant qui précédait la caravane de cinq cents pas
environ, fouettant devant lui un petit cheval chargé de ballots, avait
rejeté son capuchon en arrière, et qui, par la mise en évidence de
cheveux d'un blond doux, d'un teint merveilleux de fraîcheur, accusait à
peine dix-sept à dix-huit ans.
L'autre femme suivait le visage entièrement enseveli dans son capuchon.
La tête courbée, soit par le poids de la pensée, soit par celui de la
fatigue; elle paraissait parfaitement insouciante du chemin qu'elle
suivait ou plutôt que suivait sa monture, sur l'extrême crête d'un
rocher qui, d'un côté, dominait le précipice et, de l'autre côté était
dominé par la montagne couverte de neige. Son mulet, plus préoccupé
qu'elle du chemin, abaissait de temps en temps la tête, flairait le vide
et paraissait comprendre, par le soin qu'il mettait à n'avancer un pied
que quand les trois autres étaient bien assurés, toute l'étendue du
danger qu'il y avait pour lui à faire un faux pas.
Ce danger était si réel, que, pour ne pas le voir et peut-être pour ne
point céder à ce démon du vide qu'on appelle le vertige, et auquel il
est si difficile de résister, le quatrième voyageur, jeune homme aux
cheveux blonds, à la taille mince et bien prise, aux yeux flamboyants de
jeunesse et de vie, assis sur son mulet à la manière des femmes,
c'est-à-dire de côté et tournant le dos à l'abîme, chantait en
s'accompagnant d'une mandoline pendue à son cou par un ruban bleu de
ciel, les vers suivants, tandis que le quatrième mulet, débarrassé de
son cavalier, suivait librement le mulet du chanteur:
Vénus est par cent mille noms
Et par cent mille autres surnoms
Des pauvres amants outragée;
L'un la dit plus dure que le fer,
L'autre la surnomme enfer,
Et l'autre la nomme enragée.
L'un l'appelle soucis et pleurs,
L'autre tristesse et douleurs
Et l'autre la désespérée.
Mais moi, parce qu'elle a toujours
Eté propice à mes amours,
Je la surnomme la sucrée!
Quant au plus âgé des deux jeunes gens, il ne jouait pas de la viole, il
ne chantait pas, il était trop occupé pour cela.
Tous ses soins étaient concentrés sur la jeune femme dont il s'était
fait le guide et sur les dangers qui la menaçaient, elle et sa monture,
dans le chemin étroit et difficile, tandis qu'elle le regardait de cet
oeil doux et charmant dont les femmes regardent l'homme que
non-seulement elles aiment et qui les aime, mais qui se dévoue soit à
leur sûreté, soit à leur fantaisie, second dévouement dont elles sont
parfois plus reconnaissantes que du premier.
Au bout d'un moment, à l'un des détours du sentier, la petite caravane
fit halte.
Cette halte était occasionnée par une grave question à résoudre.
On approchait, comme nous l'avons dit, de Chaumont, c'est-à-dire du
dernier bourg français, puisque, depuis deux heures déjà l'on avait
dépassé Exilles, et son fort; on était donc éloigné d'une demi-lieue à
peine de la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont.
Au delà de cette borne, on allait se trouver en pays ennemi, puisque
non-seulement Charles-Emmanuel savait les grands préparatifs que le
cardinal faisait contre lui, mais encore avait été officiellement
prévenu que s'il ne donnait point passage aux troupes qui allaient faire
lever le siége de Cazal et ne se joignait, point à elles, la guerre lui
était d'avance déclarée.
Or, la grave question qui s'agitait était celle-ci: Passerait-on
franchement par ce que l'on appelait le Pas de Suze, au risque d'être
reconnu et arrêté par Charles-Emmanuel, ou prendrait-on un guide, et en
suivant ce guide, quelque chemin détourné qui permettrait d'éviter Suze
et même Turin, pour aller directement en Lombardie?
La jeune fille, avec cette charmante confiance que la femme qui aime a
dans l'homme aimé, s'abandonnait absolument à la prudence et au courage
de son conducteur; elle ne savait que le regarder de ses beaux yeux
noirs et avec son doux sourire en disant:
--Vous savez mieux que moi ce qu'il faut faire, faites ce que vous
voudrez.
Le jeune homme, effrayé de cette responsabilité, à l'endroit de la femme
qu'il aimait, se tourna, comme pour l'interroger, vers celle dont le
visage était caché sous son capuchon.
--Et vous, madame, lui demanda-t-il, quel est votre avis?
Celle à qui la parole était adressée, leva son capuchon, et l'on put
voir le visage d'une femme de 45 à 55 ans, vieilli, amaigri, ravagé par
une longue souffrance, les yeux seuls, devenus trop grands à force de
chercher à voir dans l'inconnu, semblaient vivants au milieu de cette
face pâle qui semblait déjà en proie à la rigidité cadavérique.
--Plaît-il? demanda-t-elle.
Elle n'avait rien écouté, rien entendu, à peine avait-elle remarqué que
l'on avait fait halte.
Le jeune homme haussa la voix, car le bruit que faisait la Doire, en
roulant au fond du précipice, empêchait que l'on entendît des paroles
prononcées non-seulement à voix basse, mais avec un accent ordinaire.
Le jeune homme la mit au courant de la question.
--Mon avis, dit-elle, puisque vous voulez bien le demander, est que nous
nous arrêtions à la prochaine ville, et, puisqu'elle est ville
frontière, que nous y demandions des renseignements locaux. S'il existe
des chemins détournés, on nous les indiquera; si nous avons besoin d'un
guide, nous l'y trouverons; quelques heures de plus ou de moins n'ont
aucune importance, mais ce qui est important, c'est que nous ne soyons
pas, c'est-à-dire que vous ne soyez pas reconnu.
--Chère madame, répondit le jeune homme, la sagesse en personne a parlé
par votre bouche, et nous suivrons votre avis.
--Eh bien? demanda la jeune fille.
--Eh bien, tout est arrêté, mais que regardiez-vous?
--Voyez donc, n'est-ce pas une chose miraculeuse sur ce plateau?
Les yeux du jeune homme se tournèrent dans la direction indiquée.
--Quoi? demanda-t-il.
--Des fleurs dans cette saison!
Et, en effet, presque immédiatement au-dessous de la ligne des neiges,
on voyait étinceler quelques fleurs d'un rouge vif.
--Ici, chère Isabelle, dit le jeune homme, il n'y a pas de saison, et
l'hiver est à peu près éternel; cependant, de temps en temps, pour
réjouir la vue et pour qu'il soit dit que dans son inépuisable
fécondité, la nature est toujours jeune, quelque belle fée laisse en
passant tomber de sa main la semence de cette fleur qui pousse jusqu'au
milieu des neiges, et que pour cette raison on appelle la rose des
Alpes.
--Oh! la charmante fleur, dit Isabelle.
--La désirez-vous? s'écria le jeune homme.
Et avant que la jeune fille eût pu répondre, il s'était élancé et
gravissait le roc qui le séparait du plateau et de la fleur.
--Comte, comte, s'écria la jeune fille, au nom du ciel! ne faites donc
point de pareilles folies, ou je n'oserai plus rien regarder ou du
moins ne plus rien voir.
Mais celui auquel on avait donné le titre de comte et dans la personne
duquel nous n'avons aucune raison pour qu'on ne reconnaisse pas le comte
de Moret, était déjà parvenu sur le plateau, avait déjà cueilli la fleur
et se laissait, en vrai montagnard, glisser le long du rocher, quoiqu'il
eût, en homme qui prévoit toutes les éventualités, ainsi que son
compagnon, autour de la taille une corde roulée en guise de ceinture,
corde destinée à aider le voyageur dans les montées et dans les
descentes difficiles.
Il présenta la rose des Alpes à la jeune fille qui, rougissant de
plaisir, la porta à ses lèvres, puis ouvrit sa robe et la glissa dans sa
poitrine.
En ce moment, un bruit pareil à celui du tonnerre se fit entendre venant
de la cime de la montagne; un nuage de neige obscurcit l'atmosphère, et
l'on vit avec la rapidité de l'éclair glisser sur la déclivité rapide
une montagne blanche qui allait se précipitant de haut en bas, et qui
augmentait de vitesse et de force à mesure qu'elle se précipitait.
--Gare à l'avalanche! cria le plus jeune des deux voyageurs en sautant à
bas de son mulet, tandis que son compagnon, saisissant Isabelle entre
ses bras, allait s'appuyer avec elle contre le rocher auquel il
demandait un abri.
La voyageuse pâle rejeta son capuchon en arrière et regarda
tranquillement ce qui se passait.
Tout à coup cependant elle poussa un cri.
L'avalanche n'était que partielle; elle enveloppait un espace de cinq
cents pas à peu près et commençait à deux cents pas en avant de la
petite caravane, qui sentit la terre trembler sous ses pas et le souffle
puissant de la mort passer devant elle.
Mais ce cri poussé par la femme pâle n'était point un cri de terreur
personnelle; elle seule avait vu ce que n'avait pu voir le plus jeune
des deux hommes, c'est-à-dire le page Galaor, préoccupé qu'il était de
sa conversation personnelle, ni le comte de Moret, préoccupé qu'il était
de la sûreté d'Isabelle; elle avait vu la trombe foudroyante envelopper
l'homme et l'animal qui marchaient à trois cents pas devant eux et les
précipiter dans l'abîme.
A ce cri, le comte de Moret et Galaor se retournèrent avec une anxiété
d'autant plus grande, que, se sentant instinctivement sauvés, ils
songèrent, par ce retour naturel à l'homme, au danger que pouvaient
courir les autres.
Mais ils ne virent rien que la femme pâle, qui, le bras tendu vers un
point qu'elle indiquait du doigt, criait:
--Là! là! là!
Alors leurs yeux se portèrent sur le chemin que son exiguïté même avait
préservé de l'encombrement.
Le mulet et le marchand forain qui les précédaient avaient disparu, le
chemin était vide.
Le comte de Moret comprit tout.
--Venez doucement, dit-il à Isabelle, venez en vous appuyant au rocher,
et vous, ma chère madame de Coëtman, suivez Isabelle; et nous, Galaor,
courons: peut-être est-il possible de sauver ce malheureux.
Et s'élançant avec l'agilité d'un montagnard, le comte de Moret, suivi
de Galaor, se précipita vers l'endroit que lui indiquait le doigt de la
femme pâle, qui n'était autre, comme nous venons de le dire, que Mme de
Coëtman, que le cardinal de Richelieu, si confiant qu'il fût dans le
respect du comte de Moret et dans la chasteté d'Isabelle, avait jugé à
propos, ne fût-ce que par concession aux convenances mondaines, de leur
donner pour compagne de voyage.
CHAPITRE II.
GUILLAUME COUTET.
Arrivés à l'endroit indiqué, les deux jeunes gens, en s'appuyant l'un à
l'autre, jetèrent avec terreur le regard dans le précipice.
Ils ne virent rien d'abord, leurs yeux se portaient trop loin.
Mais ils entendirent directement au-dessous d'eux ces paroles aussi
nettement articulées que le permettait la profonde terreur de celui qui
les prononçait.
--Si vous êtes chrétiens, pour l'amour de Dieu, sauvez-moi!
Leurs yeux se portèrent dans la direction de la voix, et ils aperçurent
à dix pieds au-dessous d'eux, surplombant un précipice de mille à douze
cents pieds, un homme accroché à un sapin à moitié déraciné et pliant
sous son poids.
Ses pieds s'appuyaient à une aspérité du rocher qui pouvait l'aider à se
maintenir où il était, mais qui devenait inutile du moment où l'arbre
achèverait de se rompre; à ce moment, qui ne pouvait tarder, il était
évident qu'il serait avec son soutien précipité dans l'abîme.
Le comte de Moret jugea le péril d'un coup d'oeil.
--Coupe un bâton de dix-huit pouces de long cria-t-il, et assez fort
pour soutenir un homme.
Galaor, montagnard comme Moret, comprit à l'instant même l'intention du
comte.
Il tira de son fourreau une espèce de poignard à large lame aiguë et
tranchante, se jeta sur un térébinthe brisé, et en quelques instants, en
eût fait ce que désirait le comte, c'est-à-dire une espèce de traverse
d'échelle.
Pendant ce temps, le comte avait déroulé la corde qui l'enveloppait et
qui mesurait une longueur double de la distance du malheureux dont ils
entreprenaient le sauvetage.
En quelques secondes la traverse fut solidement fixée à l'extrémité de
la corde, et après les paroles d'encouragement jetées au malheureux
suspendu entre la vie et la mort, il vit descendre à lui la corde et la
traverse.
Il s'en empara, s'y attacha solidement au moment même où le sapin
déraciné roulait dans le précipice.
Une inquiétude restait; le rocher sur lequel devait glisser la corde
était tranchant et pouvait, dans son mouvement d'ascension, couper cette
corde.
Par bonheur, les deux femmes venaient de les joindre, et les mulets avec
elles. On fit approcher l'un d'eux du bord, mais à une distance
cependant qui permit à celui qu'on voulait sauver de poser ses pieds à
terre. On passa la corde par-dessus la selle, et tandis qu'Isabelle
priait, les yeux tournés contre le rocher, et que Mme de Coëtman
maintenait avec une force presque virile le mulet par la bride, les deux
hommes s'attachèrent à la corde et, d'un commun effort, la tirèrent à
eux.
La corde glissa comme sur une poulie, et au bout de quelques secondes on
vit apparaître au niveau du précipice la tête pâle du malheureux qui
venait si miraculeusement d'échapper à la mort.
Un cri de joie salua cette apparition, et à ce cri seulement Isabelle se
retourna et joignit sa voix à celle de ses compagnons pour crier à son
tour:
--Courage, courage, vous êtes sauvé.
En effet, l'homme mettait le pied sur le rocher, et, lâchant la corde,
se cramponnait à la selle du mulet.
On fit faire au mulet un pas en arrière, et l'homme, au bout de ses
forces, lâcha son nouvel appui, battit l'air de ses bras en faisant
entendre une espèce de cri inarticulé, et tomba évanoui dans les bras du
comte de Moret.
Le comte de Moret approcha de sa bouche une gourde pleine d'une de ces
liqueurs vivifiantes qui ont précédé de cent ans l'alcool, et toujours
étaient fabriquées dans les Alpes, et lui en fit boire quelques gouttes.
Il est évident que la force qui l'avait soutenu tant qu'il y avait
danger, l'avait abandonné au moment où il avait compris qu'il était
sauvé.
Le comte de Moret le coucha le dos appuyé au rocher et, tandis
qu'Isabelle lui faisait respirer un flacon de sels alcalins, dénoua la
traverse, qu'il jeta loin de lui avec ce dédain qu'a l'homme pour tout
instrument ayant rendu le service qu'il devait rendre, et enroula de
nouveau la corde autour de sa ceinture.
Galaor, de son côté, remettait avec l'insouciance de son âge son couteau
de chasse au fourreau.
Au bout de quelques instants, à la suite de deux ou trois mouvements
convulsifs, l'homme ouvrit les yeux.
L'expression de son visage indiquait qu'il ne se souvenait de rien de ce
qui lui était arrivé; mais peu à peu la mémoire lui revint, il comprit
les obligations qu'il avait à ceux dont il était entouré, et ses
premières paroles furent des actions de grâces.
Puis, à son tour, le comte de Moret, qu'il prenait pour un simple
montagnard, lui expliqua ce qui s'était passé.
--Je me nomme Guillaume Coutet, lui répondit l'homme. J'ai une femme qui
vous doit de n'être pas veuve, trois enfants qui vous doivent de ne pas
être orphelins; mais dans quelque circonstance que ce soit, si vous avez
besoin de ma vie, demandez la.
Alors, s'appuyant sur le comte, en proie à cette terreur rétrospective
plus terrible que la terreur qui précède ou accompagne l'accident, il
s'approcha du précipice, considéra en frémissant le sapin brisé, puis
jeta un coup d'oeil sur ce chaos informe de neige, de quartiers de
glace, d'arbres déracinés, de rocs amoncelés qui gisaient au fond de la
vallée, faisant écumer la Doire contre l'obstacle imprévu qu'ils
venaient de mettre à son cours.
Il poussa un soupir en pensant au mulet et à son chargement, seule
fortune qu'il possédât, selon toute probabilité, et qui était perdue.
Mais, par un retour sur lui-même, il murmura:
--La vie est le plus grand bien qui vienne de vous, mon Dieu, et du
moment où elle est sauve, merci à vous, mon Dieu, et à ceux qui me l'ont
conservée.
Mais au moment de se mettre en route, il s'aperçut que, soit faiblesse
morale, soit commotion de la chute, il lui était impossible de faire un
pas.
--Vous avez déjà trop fait pour moi, dit-il au comte de Moret et à
Isabelle; puisque je ne puis rien faire pour vous en échange de la vie
que je vous dois, que je ne vous retarde pas dans votre voyage.
Seulement ayez la bonté de prévenir l'hôte du -Genévrier d'or- qu'un
accident est arrivé à son parent Guillaume Coutet, lequel est resté sur
la route, et le prie de lui envoyer des secours.
Le comte de Moret dit quelques mots tout bas à Isabelle, qui répondit
par un signe d'affirmation.
Puis s'adressant au pauvre diable:
--Mon cher ami, lui dit-il, nous ne vous abandonnerons pas, du moment où
Dieu a permis que nous eussions le bonheur de vous sauver la vie. Nous
ne sommes plus qu'à une demi-heure de la ville.--Vous allez monter sur
mon mulet, et comme je faisais tout-à-l'heure quand l'accident est
arrivé, je conduirai celui de madame par la bride.
Guillaume Coutet voulut faire quelques observations, mais le comte de
Moret lui ferma la bouche en lui disant:
--J'ai besoin de vous, mon ami, et peut-être pouvez-vous, dans les
vingt-quatre heures, vous acquitter du service que je vous ai rendu, en
m'en rendant un plus grand encore.
--Bien vrai? demanda Guillaume Coutet.
--Foi de gentilhomme! répondit le comte de Moret, oubliant qu'il se
dénonçait par ces paroles.
--Excusez-moi, dit le marchand forain en s'inclinant, mais je dois, je
le vois bien, vous obéir à double titre: d'abord parce que vous m'avez
sauvé la vie, et ensuite parce que vous avez droit par votre rang de
commander à un pauvre paysan comme moi.
Alors, avec l'aide du comte et de Galaor, Guillaume Coutet monta sur le
mulet du comte, tandis que celui-ci reprenait sa place à la tête du
mulet d'Isabelle--heureuse que l'homme qu'elle aimait eût eu l'occasion
de donner devant elle une preuve de son adresse, de son courage et de
son humanité.
Un quart d'heure après, la petite caravane entrait dans le bourg de
Chaumont et s'arrêtait à la porte du -Genévrier d'or-.
Au premier mot que dit Guillaume Coutet à l'hôte du -Genévrier d'or-,
non pas du rang de l'homme qui lui avait sauvé la vie, mais du service
qu'il lui avait rendu, maître Germain mit l'hôtel tout entier à sa
disposition.
Le comte de Moret n'avait pas besoin de tout l'hôtel; il avait besoin
d'une grande chambre à deux lits, pour Isabelle et la dame de Coëtman,
et d'une autre chambre pour lui et Galaor.
Il eut donc la double satisfaction d'avoir ce qu'il désirait et de ne
déranger personne. Quant à Guillaume Coutet, il eut la propre chambre et
le lit de son cousin. Le médecin que l'on envoya chercher visita
Guillaume Coutet des pieds à la tête et déclara qu'il n'avait aucun des
deux cent quatre-vingt-deux os que la nature a cru nécessaires à la
constitution de l'homme, brisés; il fallait lui faire prendre un bain de
plantes aromatiques, dans lequel on ferait fondre quelques poignées de
sel, et ensuite lui frotter le corps avec du camphre.
Moyennant cela et quelques verres de vin chaud richement épicé qu'on lui
ferait boire, le docteur espérait que le lendemain ou le surlendemain,
au plus tard, le malade serait en état de continuer son chemin.
Le comte de Moret, après s'être occupé de tout ce qui pouvait concourir
au bien-être des deux voyageuses, veilla lui-même à ce que les
prescriptions du médecin fussent exactement exécutées; puis, lorsque les
frictions eurent été faites et que le malade eut déclaré qu'il se
sentait mieux, il vint s'asseoir au chevet de son lit.
Guillaume Coutet lui renouvela ses protestations de dévouement.
--Le comte de Moret le laissa dire, puis quand il eut fini:
--C'est Dieu, prétendez-vous, mon ami, qui m'a conduit sur votre route,
soit; mais peut-être Dieu, en m'y conduisant, avait-il un double
dessein: celui de vous sauver par moi, celui de m'aider par vous.
--Si cela était, dit le malade, je me tiendrais pour l'homme le plus
heureux qui ait jamais existé.
--Je suis chargé par M. le cardinal de Richelieu--vous voyez que je ne
veux pas avoir de secrets pour vous, et que je me confie entièrement à
votre reconnaissance--je suis chargé, par M. le cardinal de Richelieu,
de reconduire à son père, à Mantoue, la jeune dame que vous avez vue, et
à laquelle il porte le plus grand intérêt.
--Dieu vous conduise et vous protége dans votre voyage.
--Oui, mais à Exilles nous avons appris que le Pas de Suze était coupé
par des barricades et des fortifications sévèrement gardées; si nous
sommes reconnus, nous sommes arrêtés, attendu que le duc de Savoie
voudra faire de nous des otages.
--Il faudrait éviter Suze.
--Le peut-on?
--Oui, si vous vous fiez à moi.
--Vous êtes du pays?
--Je suis de Gravière.
--Vous connaissez les chemins?
--J'ai passé, pour éviter les gabelles, par tous les sentiers de la
montagne.
--Vous vous chargez d'être notre guide.
--Le chemin est rude.
--Nous ne craignons ni le danger ni la fatigue.
--C'est bien, je réponds de tout.
Le comte de Moret fit un signe de tête indiquant que cette promesse lui
suffisait.
--Maintenant, dit-il, ce n'est point le tout.
--Que désirez-vous encore? demanda Guillaume Coutet.
--Je désire des renseignements sur les travaux que l'on exécute en avant
de Suze.
--Rien de plus facile: mon frère y travaille comme terrassier.
--Et où demeure votre frère?
--A Gravière, comme moi.
--Puis-je aller trouver votre frère avec un mot de vous?
--Pourquoi ne viendrait-il pas, au contraire, vous trouver ici?
--Est-ce possible?
--Rien de plus facile: Gravière est à peine à une heure et demie d'ici;
mon cousin va l'aller chercher à cheval et le ramener en croupe.
--Quel âge a votre frère?
--Deux ou trois ans de plus que Votre Excellence.
--Quelle taille a-t-il?
--Celle de Votre Excellence.
--Y a-t-il beaucoup de personnes de Gravière employées aux travaux?
--Il est seul.
--Croyez-vous que votre frère sera disposé à me rendre service?
--Lorsqu'il saura ce que vous avez fait pour moi, il passera dans le feu
pour vous.
--C'est bien, envoyez-le chercher; inutile de dire qu'il y aura une
bonne récompense pour lui.
--Inutile, comme dit Votre Excellence, mon frère étant déjà récompensé.
--Alors que notre hôte l'aille chercher.
--Ayez l'obligeance de l'appeler et de me laisser seul avec lui pour
qu'il n'ait aucun doute que c'est moi qui le fais demander.
--Je vous l'envoie.
Le comte de Moret sortit, et un quart d'heure après, maître Germain
enfourchait son cheval et prenait la route de Gravière.
Une heure plus tard, il rentrait à son hôtel du -Genévrier d'or-,
ramenant en croupe Marie Coutet, frère de Guillaume Coutet.
CHAPITRE III.
MARIE COUTET.
Marie Coutet était un jeune homme de vingt-six ans, comme l'avait
indiqué son frère en lui donnant trois ou quatre ans de plus que le
comte de Moret; il avait la beauté mâle et la force virile des
montagnards; sa figure franche indiquait un coeur loyal; sa taille bien
prise, ses épaules larges, les proportions vigoureuses de ses jambes et
de ses bras indiquaient un corps nerveux.
Il avait été mis pendant la route au courant de la situation. Il savait
que son frère, emporté par une avalanche, avait eu le bonheur de
s'accrocher, en tombant, à un sapin et avait été sauvé par un voyageur
qui passait.
Maintenant, pourquoi son frère, qui était hors de danger, l'envoyait-il
chercher? c'est ce qu'il ignorait.
Il n'en accourait pas moins avec une rapidité qui témoignait de son
dévouement aux désirs de son frère.
A peine arrivé, il monta à la chambre de Guillaume Coutet, causa dix
minutes avec lui; après quoi, appelant maître Germain, il le pria de
faire monter le -Gentilhomme-.
Le comte de Moret se rendit à l'invitation.
--Excellence, lui dit Guillaume, voici mon frère Marie, qui sait que je
vous dois la vie et qui, comme moi, se met à votre entière disposition.
Le comte de Moret jeta un regard rapide sur le jeune montagnard et, du
premier coup d'oeil, crut reconnaître en lui le courage allié à la
franchise.
--Votre nom, lui dit-il est français.
--En effet, Excellence, répondit Marie Coutet, mon frère et moi sommes
d'origine française. Mon père et ma mère étaient de Phenieux; ils
vinrent s'établir à Gravière, et nous y naquîmes tous deux.
Il montra son frère.
--Alors vous êtes restés Français.
--De coeur comme de nom.
--Cependant vous travaillez aux fortifications de Suze.
--On me donne douze sous pour remuer la terre toute la journée; toute la
journée je remue la terre, sans m'inquiéter ni pourquoi je la remue, ni
à qui elle appartient.
--Mais alors vous servez contre votre pays.
Le jeune homme haussa les épaules.
--Pourquoi mon pays ne me fait-il pas servir pour lui? dit-il.
--Si je vous demande des détails sur tous les travaux que vous faites,
me les donnerez-vous?
--On ne m'a pas demandé le secret, par conséquent je ne suis pas obligé
de le garder.
--Connaissez-vous quelque chose aux termes de fortification?
--J'entends parler, par nos ingénieurs, de redoutes, de demi-lunes, de
contrescarpes; mais j'ignore complétement ce que cela veut dire.
--Vous ne pourriez pas me dessiner la forme des travaux qui sont en
avant de Suze, et particulièrement de ceux des -Crêts de Montabon- et
des -Crêts de Montmoron-.
--Je ne sais ni lire, ni écrire. Je n'ai jamais tenu un crayon.
--Laisse-t-on approcher les étrangers des travaux?
--Non. Une ligne de sentinelles est placée à un quart de lieue en avant.
--Pouvez-vous m'emmener avec vous comme travailleur? On m'a dit que l'on
cherchait des travailleurs partout.
--Pour combien de jours?
--Pour un jour seulement.
--Le lendemain, en ne vous voyant pas revenir, on prendra méfiance.
--Pouvez-vous faire le malade pendant vingt-quatre heures?
--Oui.
--Et puis-je me présenter à votre place?
--Sans doute; mon frère vous donnera un billet pour le chef des
travailleurs, Jean Miroux.--Le lendemain, je vais mieux, je reprends mon
service, il n'y a rien à dire.
--Vous entendez, Guillaume?
--Oui, excellence.
--A quelle heure commencent les travaux?
--A sept heures du matin.
--Alors, il n'y a pas de temps à perdre. Faites écrire le billet par
votre frère, retournez à Gravière, et à sept heures du matin je serai
aux travaux.
--Et des habits?
--N'en avez-vous pas à me prêter?
--Ma garde-robe n'est pas bien fournie.
--N'en trouverai-je point ici de tout faits chez un tailleur?
--Ils sembleront bien neufs.
--On les souillera.
--Si l'on voit Votre Excellence faire des emplettes, on se doutera de
quelque chose... le duc de Savoie a des espions partout.
--Vous êtes à peu près de ma taille, vous les ferez pour moi; voici de
l'argent.
Le comte tendit une bourse à Marie Coutet.
--Mais il y a beaucoup trop.
--Vous me rendrez ce que vous n'aurez pas dépensé.
Les choses arrêtées ainsi, Marie Coutet sortit pour faire ses emplettes;
Guillaume Coutet fit demander une plume et de l'encre pour écrire le
billet, et le comte de Moret descendit pour prévenir Isabelle de son
absence, à laquelle il donna pour cause la nécessité de reconnaître le
chemin que l'on aurait à parcourir dans la journée du surlendemain.
Les rapprochements du voyage, la singularité de la situation, le double
aveu de leur amour, avaient mis les deux jeunes gens dans une position
pour ainsi dire exceptionnelle.
La mission officielle qu'avait reçue le comte de Moret, de veiller sur
sa fiancée, avait à sa passion d'amant ajouté quelque chose de doux et
de fraternel; aussi rien n'était plus charmant que les heures d'intimité
où chacun, se penchant sur l'autre, regardait au fond de son coeur comme
au fond des lacs qu'ils rencontraient sur leur route, et grâce à la
rapidité de leurs pensées, lisaient au plus profond ces deux mots qui,
comme les étoiles, semblaient une réflexion du ciel: Je t'aime.
Isabelle, sous la garde de la dame de Coëtman et de Galaor, restant, en
outre de ce côté de la frontière française, n'avait rien à craindre;
mais il n'en était point ainsi du comte de Moret se hasardant sur une
terre étrangère et perfide: aussi l'heure qu'il passa près de sa fiancée
fut elle accompagnée de toutes ces douces terreurs, de toutes ces
amoureuses recommandations qui précèdent, entre deux amants, une
séparation, si courte qu'elle soit ou promette de l'être. C'est dans ces
heures de charmantes angoisses, que l'amant devrait faire naître par
calcul si, hélas! elles ne venaient pas d'elles-mêmes, que, sans
résistance comme sans volonté de les prendre, les faveurs chastes de
l'amour sont accordées. Aussi le jeune homme était-il depuis une heure
aux pieds de sa maîtresse et croyait-il y être à peine depuis dix
minutes, lorsque maître Germain lui fit dire que Marie Coutet
l'attendait avec les habits qu'il avait achetés.
Chose bien inutile, car, sans promesse même il n'y eût point manqué,
Isabelle lui fit promettre de ne point partir sans lui dire adieu;
aussi, un quart d'heure après, se présentait-il devant elle habillé en
paysan piémontais.
Quelques minutes furent employées par la jeune fille à examiner en
détail le nouvel ajustement dont le comte était revêtu et à trouver que
chaque pièce qui le composait lui allait à merveille. Il y a une période
ascendante de l'amour où tout embellit, fût-ce un habit de bure,
l'homme ou la femme qu'on aime; par malheur, aussi, il y a la période
opposée, où rien ne peut lui rendre le charme qu'il a perdu.
Il fallait se quitter: dix heures du soir sonnaient à Chaumont, il
fallait deux heures pour aller à Gravière, où l'on ne serait par
conséquent, qu'à minuit, et à sept heures du matin le comte devait être
rendu aux travaux.
Avant de partir, il se munit de la lettre écrite par Guillaume Coutet,
et qui était conçue en ces termes:
«Mon cher Jean Miroux,
«Celui qui vous remettra cette lettre vous annoncera à la fois et mon
retour de Lyon, où j'étais allé acheter des marchandises de mon état
et l'accident qui m'est arrivé entre Saint-Laurent et Chaumont. Ayant
été entraîné par un éboulement de neige dans un précipice, au bord
duquel j'ai, par la grâce du bon Dieu, trouvé un sapin auquel je me
suis accroché, position pénible de laquelle m'ont tiré des voyageurs
qui passaient, bonnes âmes de chrétiens que je prie Dieu de recevoir
dans son paradis; tant il y a que je suis tout meurtri de ma chute, et
que mon frère Marie est obligé de rester près de moi pour me frotter;
mais comme il ne veut pas que le travail souffre de son absence et de
mon accident, il vous envoie son camarade Jaquelino pour le
remplacer; il espère demain reprendre son service, et moi le mien. Il
n'y a que mon pauvre mulet -Dur-au-Trot---vous vous rappelez que c'est
comme cela que vous l'avez baptisé vous-même--qui a roulé jusqu'au
fond et qui est perdu avec la marchandise, ayant plus de cinquante
pieds de neige sur le corps. Mais, Dieu merci, pour un mulet et
quelques ballots de cotonnade, la vie n'est point en danger et les
affaires ne péricliteront pas.
«Votre cousin issu de germain,
«GUILLAUME COUTET»
Le comte de Moret lut la lettre et sourit plus d'une fois en la lisant;
elle était bien telle qu'il la désirait, quoiqu'il reconnût lui-même que
s'il eût été chargé de sa rédaction, il eût eu grand'peine à la dicter
ainsi.
Comme cette lettre était la seule chose qu'il attendît, et que le cheval
de maître Germain était tout sellé à la porte, il baisa une dernière
fois la main d'Isabelle, qui se tenait à l'entrée du corridor, sauta en
selle, invita Marie Coutet à monter en croupe derrière lui, répondit au
souhait de bon voyage qu'une douce voix lui envoyait par la fenêtre, et
partit sur un cheval qui, si la recherche de la paternité n'eût point
été interdite, eût été, sans contestation, reconnu pour le père du
pauvre mulet que Jean Miroux, par expérience probablement, avait
surnommé -Dur-au-Trot-.
Une heure après, les deux jeunes gens étaient au village de Gravière, et
le lendemain, à sept heures, le comte de Moret présentait à Jean Miroux
la lettre de Guillaume Coutet et était admis, sans contestation aucune,
au nombre des travailleurs, en remplacement de Marie Coutet.
Comme l'avait prévu Guillaume, Jean Miroux demanda quelques détails sur
l'accident arrivé à son cousin, et que Jaquelino était parfaitement en
état de lui donner.
CHAPITRE IV.
POURQUOI LE COMTE DE MORET AVAIT ÉTÉ TRAVAILLER AUX FORTIFICATIONS DU
PAS DE SUZE.
Comme on le devine bien, ce n'était point pour sa propre satisfaction et
pour son instruction particulière que le comte de Moret avait pris
l'habit et la place d'un paysan piémontais et était allé travailler
pendant un jour comme un simple manoeuvre aux fortifications du pas de
Suze.
Non, dans la conversation que le comte de Moret avait eue avec le
cardinal de Richelieu, celui-ci avait découvert des horizons politiques
dignes du fils de Henri IV, et le fils de Henri IV, ayant senti
s'épancher la bienveillance du grand ministre à son égard, avait résolu
de la mériter afin qu'elle lui arrivât non point comme une faveur, mais
comme un droit.
En conséquence, comprenant qu'il pouvait rendre un grand service au
cardinal et au roi son frère, au risque d'être reconnu et traité comme
espion, il avait résolu de voir lui-même les fortifications que faisait
construire le duc de Savoie, afin d'en rendre un compte exact au
cardinal.
Aussi à son retour, après avoir souhaité à Isabelle, comme Roméo à
Juliette, que le sommeil se posât sur ses yeux, plus léger que l'abeille
sur la rose, il se retira dans sa chambre, où il avait fait d'avance
porter papier, encre et plume, et commença à écrire au cardinal la
lettre suivante:
-A Son Eminence Monseigneur le cardinal de Richelieu.-
«Monseigneur,
«Permettez qu'au moment de franchir la frontière de France, j'adresse
cette lettre à Votre Eminence pour lui dire que jusqu'ici notre
voyage s'est accompli sans amener aucun accident qui mérite d'être
rapporté.
«Mais en approchant de la frontière, j'ai appris des nouvelles qui me
paraissent devoir être d'une importance réelle pour Votre Eminence, se
préparant comme elle le fait à marcher sur le Piémont.
«Le duc de Savoie, qui essaie de gagner du temps en promettant le
passage des troupes à travers ses Etats, fait fortifier le pas de
Suze.
«Alors j'ai pris la résolution de me rendre compte, par mes yeux, des
travaux qu'il fait exécuter.
«La Providence a fait que j'ai eu le bonheur de sauver la vie à un
paysan de Gravière, dont le frère travaillait aux fortifications. Je
pris la place de ce frère, et je passai un jour au milieu des
travailleurs.
«Mais auparavant de dire à Votre Eminence ce que j'ai vu et fait
pendant cette journée, je dois lui rendre un compte exact des
difficultés naturelles qu'elle trouvera sur son passage, en lui
faisant connaître autant que possible celles qu'elle doit combattre et
celles qu'elle doit éviter.
«Chaumont, d'où j'ai l'honneur d'écrire à Votre Eminence, est le
dernier bourg qui appartienne au roi. A un quart de lieue au-delà se
trouve la borne qui sépare le Dauphiné du Piémont. Un peu plus avant
dans les terres du duc de Savoie, on rencontre un énorme rocher
escarpé de tous côtés, abordable par une seule rampe étroite
environnée elle-même de précipices. Charles-Emmanuel regarde cette
roche comme une fortification naturelle opposée à la marche des
Français et y entretient une garnison. Cette roche s'appelle Gelane;
en l'évitant on s'engouffre dans une vallée creusée entre deux
montagnes très hautes, dont l'une se nomme le Crêt de Montabon et
l'autre le Crêt de Montmoron.
«C'est entre ces deux montagnes, chemin de Suze et seule porte de
l'Italie, que s'exécutent les travaux dont j'ai parlé à Votre
Eminence, et que j'ai voulu visiter moi-même pour vous dire en quoi
ils consistaient.
«Le duc de Savoie a fait fermer le passage qui se trouve entre les
deux montagnes par une demi-lune et par un bon retranchement, soutenu
de deux barricades distantes d'environ deux cents pas l'une de
l'autre, et dont les feux se croisent.
«En outre, Son Altesse a fait élever sur la double pente des deux
montagnes, dont l'une, le Crêt de Montabon, est surmontée d'un château
fort, de petites redoutes où peuvent facilement s'abriter cent hommes,
et de petites places de défense où ils peuvent tenir de vingt à
vingt-cinq.
«Tout cela serait garni par du canon venant de Suze, tandis que de
notre côté il sera impossible de mettre une seule pièce en batterie.
«La vallée, sur une longueur d'un quart de lieue, n'est large, en
plusieurs endroits, que de dix-huit à vingt pas, et se rétrécit
parfois jusqu'à dix: presque partout elle est embarrassée de roches et
de cailloux, qu'aucune machine ne pourrait remuer.
«En arrivant le matin aux travaux, j'appris que le duc de Savoie et
son fils devaient dans la journée venir de Turin à Suze, afin de hâter
les fortifications: et, en effet, vers une heure de l'après-midi, ils
arrivèrent et se rendirent aussitôt au milieu des travailleurs; ils
avaient amené trois mille hommes qu'ils avaient laissés à Suze, en
annonçant pour le surlendemain un autre corps de cinq mille.
«Envoyé sur la pente du Crêt de Montmoron pour y annoncer l'arrivée du
duc de Savoie, je vis de près la seconde redoute qui correspond à
celle du Crêt de Montabon. Elle m'a confirmé dans cette opinion que le
pas de Suze ne peut être forcé de face, mais devait être tourné.
«Cette nuit, vers trois heures du matin, profitant du clair de lune,
nous partirons de Chaumont, conduits par l'homme à qui j'ai sauvé la
vie, et qui répond sur sa tête de nous conduire hors des Etats du duc
de Savoie par des chemins à lui connus.
«Aussitôt Mlle de Lautrec remise à ses parents, je quitte Milan, et
par le chemin le plus court je reviens au-devant de vous, monsieur le
cardinal, pour reprendre ma place dans les rangs de l'armée, et
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