LE ROI. Bien qu'il soit né sujet il a de haut desseins. MIRAME. S'il agit contre vous, il faut les rendre vains. LE ROI. Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables. --Je tiens beaucoup à ce vers qui doit rester tel qu'il est, dit Richelieu s'interrompant. --Celui qui oserait y toucher, dit Bois-Robert, serait incapable de comprendre sa beauté, continuez, continuez. Le cardinal reprit en scandant complaisamment le vers. Il prétend avoir Mars et l'Amour favorables. MIRAME. Ceux qui prétendent trop sont souvent misérables. --J'espère que vous ne laisserez pas toucher à celui-ci non plus, dit Colletet. Richelieu continua. Il se vante d'avoir quelque bonheur secret. MIRAME. Un amour bien traité devrait être discret. --Belle pensée, murmura Corneille. --Vous pensez, jeune homme, dit Richelieu avec complaisance. LE ROI. Il dit qu'il est fort aimé d'une fort belle dame. MIRAME. Ce n'est donc pas moi dont il a captivé l'âme? LE ROI. Pourquoi rougissez-vous s'il n'est point votre amant? MIRAME. Vous me voyez rougir de courroux seulement! Richelieu s'interrompit. --Voici où j'en suis resté, dit-il, dans le second et dans le troisième j'ai esquissé des scènes que je communiquerai à ceux qui seront chargés du deuxième et du troisième acte. --Qui se chargera des deux premiers, dit Bois-Robert, qui osera mettre ses vers avant et après les vôtres, monseigneur? --Voyez, messieurs, dit Richelieu, au comble de la joie, accessible qu'il était comme un enfant à la louange littéraire, lui si sévère pour lui-même dans les questions politiques, voyez si vous croyez le poids des deux premiers actes trop lourd, on pourra tirer les cinq actes au sort. --La jeunesse ne doute de rien, monseigneur, dit Rotrou; mon ami Corneille et moi nous nous chargeons des deux premiers actes. --Téméraires, dit en riant Richelieu. --Votre éminence aura seulement la bonté de nous donner un plan détaillé des scènes, afin que nous ne nous écartions pas un instant de sa volonté. --Alors, dit Bois-Robert, je me chargerai du troisième. --Et moi du quatrième, dit l'Etoile. --Et moi du cinquième, dit Colletet. --Si vous vous chargez du cinquième, Colletet, dit Richelieu, je vous recommanderai, et lui touchant sur l'épaule, il l'emmena dans l'embrasure d'une fenêtre où il lui parla à voix basse. Pendant ce temps Rotrou se penchait à l'oreille de son ami Corneille. --Pierre, lui dit-il, à partir de cette heure, la fortune est dans ta main, c'est à toi de ne pas la laisser échapper. --Que faut-il faire pour cela? demanda Corneille, toujours naïf. --Des vers qui ne vaillent pas mieux que ceux de M. le cardinal! dit Rotrou. CHAPITRE XIX. LES NOUVELLES DE LA COUR. Les cinq actes de -Mirame- distribués, la recommandation, faite pour le cinquième à Colletet, les collaborateurs du cardinal prirent congé de lui, moins Corneille et Rotrou, qu'il garda une partie de la nuit pour leur dicter le plan complet des deux premiers actes. Bois-Robert devait revenir dans la matinée du lendemain, et recevoir ses instructions et pour lui et pour ses deux autres compagnons, à qui il était chargé de les communiquer. Corneille et Rotrou couchèrent à Chaillot. Le lendemain matin, ils déjeunèrent avec le cardinal, qui leur fit ses dernières recommandations. Pendant le déjeuner, Bois-Robert arriva, Corneille et Rotrou prirent congé; Bois-Robert resta. Le cardinal n'avait pas de secrets pour Bois-Robert, et Bois-Robert avait pu voir, malgré l'affectation du cardinal à ne s'occuper que de sa tragédie, quelle préoccupation profonde se cachait derrière cette frivole occupation. Bois-Robert avait communiqué avec Charpentier et avec Rossignol; il avait su le retour de Beautru, de La Saladie et de Charnassé. Il avait été trouver le Père Joseph dans son couvent, et dès la veille il avait pu dire au cardinal quelle avait été la réponse du moine; cette réponse avait fort réjoui Richelieu, qui avait confiance entière dans la discrétion, mais non pas dans l'ambition du moine, qui, en effet, plus tard le trahit, mais qui avait jugé que l'heure de la trahison n'était pas venue encore; enfin il savait que Souscarrières et Lopez devaient faire leurs rapports dans la journée. Donc, tout espoir de revoir le roi n'était point perdu, et cette troisième journée que le cardinal avait fixée pour terme à ses espérances, n'était pas encore écoulée. Vers deux heures, on entendit le galop d'un cheval, le cardinal courut à la fenêtre, quoiqu'il fût bien sûr que le cavalier ne pouvait être le roi. Si sûr de lui même que fut le cardinal, il ne put retenir un cri de joie: un jeune homme, portant le costume des pages du roi, sauta lestement à bas de son cheval, jeta la bride au bras d'un laquais du cardinal qui reconnut Saint-Simon, cet ami de Baradas qui avait donné un si important avis à Marion Delorme. --Bois-Robert, dit vivement le cardinal, faites entrer ce jeune homme près de moi et veillez à ce que personne ne nous interrompe. Bois-Robert se précipita par les escaliers, et presque aussitôt, on entendit le pas rapide du jeune homme qui montait les degrés quatre à quatre. A la porte de la chambre, où l'attendait le cardinal, il se trouva face à face avec lui. Le jeune homme s'arrêta court, arracha plutôt qu'il ne souleva son chapeau de sa tête et mit un genou en terre devant le cardinal. --Que faites-vous, monsieur? lui demanda en riant le cardinal, je ne suis pas le roi. --Vous ne l'êtes plus, monseigneur, c'est vrai; mais avec l'aide de Dieu, dit le jeune homme, vous allez le redevenir. Un frisson de plaisir courut par les veines du cardinal. --Vous m'avez rendu service, monsieur, dit-il, et si je redeviens ministre, ce que j'aurais peut-être tort de désirer, je tâcherai d'oublier mes ennemis, mais je vous promets de me souvenir de mes amis. Avez-vous quelque chose de bon à m'annoncer? Mais relevez-vous donc, je vous prie. --Je viens de la part d'une belle dame que je n'ose pas nommer devant monseigneur, reprit Saint-Simon en se relevant. --C'est bien, dit le cardinal, je devinerai. --Elle m'a chargé de dire à Votre Eminence qu'elle verrait le roi vers trois heures, et qu'elle serait bien étonnée si, à trois heures et demie, le roi n'était pas chez vous. --Cette dame, dit Richelieu, n'est probablement pas de la cour ou ne va pas à la cour, car elle ignore les règles de l'étiquette, sinon elle ne supposerait pas que le roi pût visiter le plus humble de ses sujets. --Cette dame n'est point de la cour, c'est vrai, dit Saint-Simon; elle ne va pas à la cour, c'est vrai encore; mais beaucoup de gens de la cour vont chez elle et se tiennent honorés d'y aller: il en résulte que je croirais fort à ses prédictions si elle me faisait l'honneur de m'en faire quelqu'une. --Ne vous en a-t-elle jamais fait? --A moi, monseigneur? dit Saint-Simon en riant du rire franc de la jeunesse et en montrant des dents magnifiques. --Oui; ne vous a-t-elle jamais dit que si, selon toute probabilité, M. Baradas tombait en défaveur du roi, ce serait M. de Saint-Simon qui lui succéderait, et qu'à l'avancement de ce jeune homme certain cardinal qui fut ministre et que l'on prétend devoir le redevenir, ne s'opposerait point, mais aiderait, au contraire! --Elle m'a dit quelque chose comme cela, monseigneur; mais ce n'était point une prédiction, c'était une promesse, et je me fie moins aux promesses de Marion Delorme!.... Ah! mon Dieu, voilà que, sans le vouloir, je l'ai nommée. --Je suis comme César, dit Richelieu, j'ai l'oreille droite un peu dure, je n'ai point entendu. --Pardon, monseigneur, dit Saint-Simon, je croyais que c'était l'oreille gauche dont César entendait mal? --C'est possible, répondit le cardinal, mais en tous cas, j'ai un avantage sur lui: je suis sourd de celle de laquelle je ne veux pas entendre; mais vous venez de la cour, quelles nouvelles? Bien entendu que je ne vous demande que les nouvelles que chacun sait, et que je ne sais point, habitant Chaillot, c'est-à-dire la province. --Les nouvelles? dit Saint-Simon, mais les voici en quelques mots: il y a trois jours, M. le cardinal a donné sa démission, et il y avait fête au Louvre. --Je sais cela. --Le roi a fait des promesses à tout le monde. Cinquante mille écus au duc d'Orléans, soixante mille livres à la reine-mère, trente mille livres à la reine régnante. --Et les leur a-t-il donnés? --Non et voilà l'imprudence. Les augustes donataires s'en sont rapportés à la parole du roi et, au lieu de lui faire signer des bons, séance tenante, sur un certain intendant nommé Charpentier, ils se sont contentés de la promesse du roi, mais... --Mais? --Mais le lendemain, en rentrant de la place Royale, le roi n'a vu personne et s'est enfermé chez lui, où il a dîné tête à tête avec l'Angély, auquel il a offert trente mille livres, que l'Angély a refusé tout net. --Ah! --Cela étonne Votre Eminence? --Non. --Alors il a fait venir Baradas, auquel il a promis trente mille livres; mais Baradas, moins confiant que Monsieur, que S. M. la reine-mère, que S. M. la reine régnante, s'est fait signer un bon tout de suite et a été le toucher dans la soirée. --Mais les autres? --Les autres attendent toujours; ce matin il y a eu conseil au Louvre; le conseil s'est composé de Monsieur, de la reine-mère, de la reine régnante, de Marillac les sceaux, de Marillac l'épée, de La Vieuville, qui rage toujours, vu que le roi a remis à M. Charpentier la clef du trésor, de M. de Bassompierre, et je ne sais plus trop de qui. --Le roi... le roi... --Le roi? répéta Saint-Simon. --A-t-il assisté au conseil? --Non, monseigneur, le roi a fait dire qu'il était malade. --Et de quoi a-t-il été question, le savez-vous? --De la guerre, probablement. --Qui vous le fait croire? --Mgr Gaston est sorti furieux d'un mot que lui a dit M. de Bassompierre. --Voyons le mot? --Mgr Gaston, en sa qualité de lieutenant général, traçait la marche de l'armée; il s'agissait de traverser une rivière, la Durance, je crois. --Où la traverserons-nous? demanda Bassompierre. --Là! monsieur, répondit Mgr Gaston en posant son doigt sur la carte. --Je vous ferai observer, monseigneur, que votre doigt n'est point un pont, a dit Bassompierre; de sorte que Mgr Gaston est sorti furieux du conseil. Un sourire de joie illumina le visage de Richelieu. --Je ne sais à qui tient, dit-il, que je ne leur laisse passer les rivières où ils voudront, et que je ne me tienne à l'écart pour rire à mon aise de leurs désastres. --Dont vous ne rirez pas, monseigneur, dit Saint-Simon, d'un ton plus grave qu'on ne pouvait l'attendre de lui. Richelieu le regarda. --Car leur désastre, continua le jeune homme, leur désastre serait celui de la France. --Bien, monsieur, dit le duc, et je vous remercie; vous dites donc que le roi n'a vu personne de sa famille depuis avant-hier. --Personne, monseigneur, je vous l'affirme. --Et que M. Baradas a seul touché ses trente mille livres. --De cela, je suis sûr, il m'a fait appeler au bas de l'escalier pour l'aider à transporter toute sa richesse chez lui. --Et que va-t-il faire de ses trente mille livres? --Rien encore, monseigneur; mais par une lettre il a offert à Marion Delorme, puisque j'ai dit son nom une fois, je puis le répéter une seconde, n'est-ce pas, monseigneur? --Oui. Qu'a-t-il offert à Marion Delorme? --De les manger avec elle. --Et comment lui a-t-il fait cette offre? de vive voix? --Non, par lettre, heureusement. --Et Marion a gardé cette lettre, j'espère; elle a cette lettre entre les mains. Saint-Simon tira sa montre. --Trois heures et demie, dit-il, en regardant sa montre; à cette heure-ci, elle doit s'en être dessaisie. --Pour qui? demanda vivement le cardinal? --Mais pour le roi! monseigneur. --Pour le roi! --Voilà ce qui lui faisait croire que la journée ne se passerait pas sans que vous revissiez Sa Majesté. --Ah! je comprends, maintenant. En ce moment, le bruit d'une voiture arrivant à fond de train se fit entendre. Le cardinal s'appuya, pâlissant, à un fauteuil. Saint-Simon courut à la fenêtre: --Le roi! cria-t-il. Au même instant, la porte donnant sur l'escalier s'ouvrit, et Bois-Robert se précipita dans la chambre, criant: --Le roi! La porte de Mme de Combalet s'ouvrit, et d'une voix tremblante d'émotion: --Le roi! murmura-t-elle. --Allez tous, dit le cardinal, et laissez-moi seul avec Sa Majesté. Chacun disparut par une porte, tandis que le cardinal s'essuyait le front. Alors on entendit des pas dans l'escalier, ces pas montaient les degrés marche à marche et d'une manière mesurée. Guillemot parut sur la porte et annonça: --Le roi! --Ah! par ma foi, murmura le cardinal, décidément, c'est un grand diplomate que ma voisine Marion Delorme. CHAPITRE XX. POURQUOI LE ROI LOUIS XIII ÉTAIT TOUJOURS VÊTU DE NOIR. Guillemot s'effaça rapidement, et le roi Louis XIII et le cardinal de Richelieu se trouvèrent face à face. --Sire, dit Richelieu en s'inclinant respectueusement, ma surprise a été si grande en apprenant que le roi descendait à la porte de mon humble maison, qu'au lieu de me précipiter comme je le devais au devant de lui et de l'attendre au bas de l'escalier, je suis resté ici les pieds cloués au parquet, et qu'à cette heure encore, en son auguste présence, je doute que ce soit Sa Majesté elle-même qui ait ainsi daigné descendre jusqu'à moi. Le roi regarda autour de lui. --Nous sommes seuls, monsieur le cardinal? dit-il. --Seuls, Votre Majesté. --Vous en êtes certain? --J'en suis certain, Sire. --Et nous pouvons parler en toute liberté? --En toute liberté. --Alors, fermez cette porte, et écoutez-moi. Le cardinal s'inclina, obéit, ferma la porte et montra du doigt au roi un fauteuil dans lequel le roi s'assit ou plutôt se laissa tomber. Le cardinal se tint debout et attendit. Le roi leva lentement les yeux sur le cardinal, et le regardant un instant: --Monsieur le cardinal, dit-il, j'ai eu tort. --Tort, Sire! en quoi? --De faire ce que j'ai fait. Le cardinal regarda fixement le roi à son tour. --Sire, dit il, une grande explication, une de ces explications claires, nettes, précises, qui ne laissent pas un doute, pas un nuage, pas une ombre, était, je crois, nécessaire entre nous; les paroles que vient de prononcer Votre Majesté me font croire que l'heure de cette explication est venue. --Monsieur le cardinal, dit Louis XIII se redressant, j'espère que vous n'oublierez pas... --Que vous êtes le roi Louis XIII, et que je suis son humble serviteur, le cardinal de Richelieu, non, Sire, soyez tranquille; mais cependant, avec le profond respect que j'ai pour Votre Majesté, je demande la permission de vous le dire: si j'ai le malheur de la blesser, je me retirerai si loin que non-seulement elle n'aura jamais l'ennui de me revoir, ni même le désagrément d'entendre à l'avenir même prononcer mon nom. Si au contraire, elle admet que mes raisons soient bonnes, que mes sujets de plaintes soient réels, elle n'a qu'à me dire du même accent dont elle vient de dire: -J'ai eu tort-, elle n'aura qu'à dire: -Cardinal, vous avez raison-, et nous laisserons tomber le passé dans le gouffre de l'oubli. --Parlez, monsieur, dit le roi, je vous écoute. --Sire, commençons, s'il vous plaît, par ce qui ne peut pas se discuter, par mon désintéressement et ma probité. --Les ai-je jamais attaqués? demanda le roi. --Non, mais Votre Majesté les a laissé attaquer devant elle, et c'est un grand tort qu'elle a eu. --Monsieur! fit le roi. --Sire, ou je dirai tout, ou je me tairai; Votre Majesté m'ordonne-t-elle de me taire? --Non, ventre saint-gris, comme disait le roi mon père, je vous ordonne, au contraire, de parler; mais..... ménagez-moi les reproches. --Je suis cependant obligé de faire à Votre Majesté ceux que je crois qu'elle mérite. Le roi se leva, frappa du pied, alla de son fauteuil à la fenêtre, de la fenêtre à la porte, de la porte à son fauteuil, regarda Richelieu, qui resta muet, et finit enfin par se rasseoir, en disant: --Parlez; je mets mon orgueil royal aux pieds du crucifix, je suis prêt à tout entendre. --J'ai dit, Sire, que je commencerais par mon désintéressement et ma probité; veuillez donc m'écouter. Louis XIII fit un signe de tête. --J'ai de mon patrimoine, continua le cardinal, vingt-cinq mille livres de rente; le roi m'a donné six abbayes, qui rapportent cent vingt-cinq mille livres; j'ai donc en tout, de rente, cent cinquante mille livres. --Je sais cela, dit le roi. --Votre Majesté sait aussi, sans doute, que je suis, étant ministre, bien entendu, entouré de complots et de poignards, à ce point que je dois avoir des gardes et un capitaine pour me défendre. --Je sais encore cela. --Eh bien, Sire, j'ai refusé soixante mille livres de pension que vous m'avez offertes, après la prise de La Rochelle. --Je m'en souviens. --J'ai refusé les appointements de l'amirauté, quarante mille livres; j'ai refusé un droit d'amiral, cent mille écus, ou plutôt je l'ai accepté, mais j'en ai fait don à l'Etat. Enfin, j'ai refusé un million que les financiers m'offraient pour ne pas être poursuivis; ils ont été poursuivis, et je les ai forcés de dégorger dix millions dans les caisses du roi. --Il n'y a pas de contestation là-dessus, monsieur le cardinal, dit le roi en tenant son chapeau, et je me plais à dire que vous êtes le plus honnête homme de mon royaume. Le cardinal salua. --Or, continua-t-il, quels sont mes ennemis près de Votre Majesté; quels sont ceux qui m'accusent en face de la France et qui me calomnient aux yeux de l'Europe; ceux qui devraient être les premiers à me rendre justice comme vous, Sire! S. A. R. Mgr Gaston votre frère, la reine Anne régnante, S. M. la reine mère. Le roi poussa un soupir; le cardinal venait de toucher la plaie, il continua: --S. A. R. Monsieur m'a toujours détesté; comment ai-je répondu à sa haine? Dans l'affaire de Chalais il n'était question de rien moins que de m'assassiner; les aveux de toutes parts, et même de la part de monseigneur, ont été clairs et précis; comment me suis je vengé? Je lui ai fait épouser la plus riche héritière du royaume, Mlle de Montpensier; j'ai obtenu pour lui de Votre Majesté, l'apanage et le titre de duc d'Orléans, Mgr Gaston possède à cette heure un million et demi de revenu. --C'est-à-dire qu'il est plus riche que moi, monsieur le cardinal. --Le roi n'a pas besoin d'être riche, il peut ce qu'il veut. Quand le roi a besoin d'un million, il demande un million, et tout est dit. --C'est vrai, dit le roi, puisqu'avant-hier vous m'en avez donné quatre, et hier un et demi. --Faut-il que je rappelle à Votre Majesté combien m'en veut la reine Anne d'Autriche et tout ce qu'elle a fait contre moi, et quel est mon crime à ses yeux; le respect me ferme la bouche. --Non, parlez, monsieur le cardinal; je puis, je dois, je veux tout entendre. --Sire, le grand malheur des princes, la grande calamité des Etats, sont les mariages des rois avec des princesses étrangères; les reines, venant soit d'Autriche, soit d'Italie, soit d'Espagne, apportent sur le trône des sympathies de famille qui, à un moment donné, deviennent des crimes d'Etat; combien de reines ont volé et voleront encore, au profit de leur père ou de leur frère, l'épée de la France sous le chevet du roi, leur mari? Qu'arrive-t-il alors? C'est qu'il y a crime de trahison, et que ses crimes ne pouvant pas être poursuivis sur les vrais coupables, on frappe tout autour d'eux, et que des têtes tombent qui ne devraient pas tomber. Après avoir conspiré avec l'Angleterre, la reine Anne, qui m'en veut, parce qu'elle voit en moi le champion de la France, conspire aujourd'hui avec l'Espagne et avec l'Autriche. --Je le sais! je le sais! dit le roi d'une voix étouffée; mais la reine Anne n'a aucun pouvoir sur moi. --C'est vrai; mais en direz-vous autant de la reine Marie, Sire, de la reine Marie, la plus cruelle de mes trois ennemies, parce que c'est pour elle que j'ai le plus fait. --Pardonnez-lui, monsieur le cardinal. --Non, Sire, je ne le lui pardonne pas. --Même si je vous en prie? --Même si vous me l'ordonnez; oh! je l'ai dit à Votre Majesté, puisqu'elle est venue me chercher ici, il faut qu'ici la vérité tout entière lui soit dite. Le roi poussa un soupir. --Croyez-vous que je ne la connais pas, la vérité? dit-il d'une voix altérée. --Pas tout entière et il faut qu'entière elle vous soit dite une fois; votre mère, Sire, c'est terrible à dire à son fils, mais votre mère... --Eh bien, ma mère? dit le roi regardant fixement le cardinal. Ce regard du roi, qui eût arrêté les paroles dans la bouche d'un homme moins résolu à tout braver que l'était le cardinal, sembla, au contraire, les en faire jaillir. --Votre mère, Sire, reprit-il, votre mère était infidèle à son époux. Avant d'être la femme de son mari, votre mère, lorsqu'elle a abordé à Marseille... --Taisez vous, monsieur, dit le roi, les murs écoutent et entendent parfois, dit-on. S'ils écoutent et s'ils entendent, ils peuvent parler, et personne ne doit savoir, que vous et moi pourquoi j'hésite à donner un héritier à la couronne, quand tout le monde m'en presse, et vous tout le premier, et ce que je vous dis est si vrai, monsieur, ajouta le roi, en se levant et en saisissant la main du cardinal, que si je croyais mon frère fils du roi Henri IV, c'est-à-dire du seul sang qui ait le droit de régner sur la France, aussi vrai que Dieu et vous m'entendez, monsieur, j'aurais déjà abdiqué en sa faveur et me serais retiré dans un cloître où j'aurais prié pour ma mère et pour la France. Avez-vous encore autre chose à me dire, monsieur; m'ayant dit cela, vous pouvez tout me dire, maintenant? --Eh bien oui, Sire, je vous dirai tout! s'écria le cardinal étonné, car je commence à comprendre qu'au respect que j'ai déjà pour Votre Majesté, va se joindre un sentiment d'admiration d'autant plus profonde qu'elle restera secrète. Oh! Sire, quel horizon de tristesse me cachait le voile que vous venez de soulever, et Dieu m'est témoin que si je ne croyais pas l'avenir de la France intéressé à ce que je vais vous dire, je m'arrêterais là et n'irais point jusqu'au bout; Sire, avez-vous essayé de voir clair dans le mystère terrible du 14 mai? --Oui, et j'y suis parvenu. --Mais les vrais assassins, les connaissez-vous, Sire? --L'assassinat du maréchal d'Ancre, dont je parle sans remords, et que j'accomplirais encore demain s'il n'était déjà accompli depuis onze ans, vous prouvera du moins que je connaissais l'un d'entre eux si je ne connais pas les autres. --Mais moi, Sire! moi qui n'avais pas les mêmes raisons que Votre Majesté pour rester aveugle, moi j'ai été jusqu'au fond du mystère et je les connais tous, moi, les assassins! Le roi poussa un gémissement. --Vous ignorez, Sire, qu'il y a eu une sainte femme, une créature dévouée qui sachant que le crime devait s'accomplir, avait juré elle, que le crime ne s'accomplirait pas. Savez-vous quelle a été sa récompense? --On l'a enfermée dans un tombeau, dont elle a vu, vivante, la porte se murer sur elle, et où elle est restée dix-huit ans exposée aux rayons brûlants de l'été, à la bise glacée de l'hiver; sa loge était aux Filles repenties; elle s'appelait la -Coëtman-, elle est morte il y a douze jours seulement. --Et sachant cela, Sire, Votre Majesté a souffert qu'une pareille iniquité s'accomplit! --Les rois sont personnes sacrées, monsieur le cardinal, répondit Louis XIII avec ce culte terrible de la monarchie qui, sous Louis XIV, devait aller jusqu'à l'idolâtrie; et malheur à ceux qui pénètrent dans leurs secrets. --Eh bien! Sire, ce secret, il y a encore une autre personne que vous, une autre personne que moi qui le sait. Le roi fixa son oeil clair sur le cardinal; cet oeil interrogeait mieux que n'eussent fait des paroles. --Vous avez peut-être entendu dire, continua Richelieu, que sur l'échafaud Ravaillac avait demandé à faire des aveux. --Oui, dit Louis XIII pâlissant. --Vous avez peut-être entendu dire encore que le greffier alors s'approcha de lui, et que sous la dictée du patient, déjà à moitié mutilé, le greffier écrivit le nom des vrais coupables. --Oui, dit Louis XIII, sur une feuille volante détachée du procès. Et le cardinal crut le voir pâlir encore. --Vous avez peut-être entendu dire enfin que cette feuille avait été recueillie par le rapporteur Joly de Fleury, et gardée soigneusement par lui. --J'ai entendu dire tout cela, monsieur le cardinal, après?.... après?.... --Eh bien, j'ai voulu reprendre cette feuille chez les enfants de M. Joly de Fleury; deux hommes inconnus, l'un, un jeune homme de seize ans, l'autre, un homme de vingt-six, se sont présentés un jour chez le rapporteur, se sont faits connaître à lui, ont eu l'influence de se faire remettre ce précieux feuillet et l'ont emporté. --Et Votre Eminence, qui sait tout, n'a pas pu savoir quels étaient ces deux hommes? demanda le roi. --Non, Sire, répondit le cardinal. --Eh bien, je vais vous le dire, moi, fit le roi en saisissant fiévreusement le bras du cardinal: l'aîné de ces deux hommes, c'était M. de Luynes; le plus jeune c'était moi! --Vous, Sire, s'écria le cardinal en reculant d'étonnement. --Et, dit le roi en fouillant dans sa poitrine et en tirant d'une poche intérieure un papier jauni et froissé, et ce procès-verbal daté par Ravaillac sur l'échafaud, cette feuille fatale qui porte les noms des coupables, la voilà! --O Sire! dit Richelieu, reconnaissant à la pâleur du roi ce qu'il avait dû souffrir pendant toute cette scène, pardonnez-moi; tout ce que je viens de vous dire, je croyais que vous l'ignoriez. --Et quelle cause donniez-vous donc à ma tristesse, à mon isolement, à mon deuil. Est-ce donc l'habitude des rois de France de se vêtir comme je le suis. Chez nous autres souverains, le deuil d'un père, d'une mère, d'un frère, d'une soeur, d'un parent, d'un autre roi, se porte en violet; mais chez tous les hommes, roi et sujets, le deuil du bonheur se porte en noir. --Sire, dit le cardinal, il est inutile de garder ce papier, brûlez-le. --Non pas, monsieur, je suis faible; mais par bonheur, je me connais. Ma mère est ma mère, au bout du compte, et de temps en temps elle reprend son empire sur moi. Mais quand je sens que cet empire me fait dévier de la ligne droite et me pousse à quelque chose d'injuste, je regarde ce papier et il me rend la force, ce papier. Monsieur le cardinal, dit le roi d'une voix sombre, mais résolue, gardez-le comme un pacte entre nous, et le jour où il me faudra rompre avec ma mère, l'éloigner de moi, l'exiler de Paris, la chasser de la France, ce papier à la main, exigez de moi ce que vous voudrez. Le cardinal hésitait. --Prenez, dit le roi, prenez, je le veux. Le cardinal s'inclina et prit le papier. --Puisque Votre Majesté le veut, dit-il. --Et maintenant, ne me faites plus de conditions, monsieur le cardinal, la France et moi nous nous remettons entre vos mains. Le cardinal prit les mains du roi, mit un genou en terre, les baisa et lui dit: --Sire, en échange de cet instant, Votre Majesté acceptera, je l'espère, le dévouement de toute ma vie. --J'y compte, monsieur, dit le roi avec cette suprême majesté qu'il savait prendre dans certains moments; et maintenant, ajouta-t-il, mon cher cardinal, oublions tout ce qui s'est passé, dédaignons toutes ces misérables intrigues de ma mère, de mon frère et de la reine, et ne nous occupons plus que de la gloire de nos armes et de la grandeur de la France. CHAPITRE XXI. OU LE CARDINAL RÈGLE LE COMPTE DU ROI. Le lendemain, à deux heures après-midi, le roi Louis XIII, assis dans un grand fauteuil, la canne entre les jambes, son chapeau noir à plumes noires posé sur sa canne, le sourcil un peu moins froncé, le visage un peu moins pâle que d'habitude, regardait le cardinal de Richelieu assis à son bureau et travaillant. Tous deux étaient dans ce cabinet de la place Royale, où nous avons vu le roi, pendant ses trois jours de règne, passer de si mauvaises heures. Le cardinal écrivait, le roi attendait. Le cardinal leva la tête. --Sire, dit-il, j'ai écrit en Espagne, à Mantoue, à Venise et à Rome, et j'ai eu l'honneur de montrer à Votre Majesté mes lettres qu'elle a approuvées. Maintenant je viens, toujours par l'ordre de Votre Majesté, d'écrire à son cousin le roi de Suède. Cette réponse était plus difficile à faire que les autres. S. M. le roi Gustave-Adolphe, trop éloigné de nous, apprécie mal les hommes tout en jugeant bien les événements, et les appréciant avec son esprit à lui, et ne les jugeant point sur l'impression générale. --Lisez, lisez, monsieur le cardinal, dit Louis XIII, je sais parfaitement ce que contenait la lettre de mon cousin Gustave. Le cardinal salua et lut: «Sire, «Cette familiarité avec laquelle Votre Majesté veut bien m'écrire est un grand honneur pour moi, tandis que ma familiarité à moi envers Votre Majesté, quoique autorisée par elle, serait tout à la fois un manque de respect et un oubli de l'humilité que m'impose le peu d'opinion que j'ai de moi-même et ce titre de prince de l'Eglise que vous voulez bien me donner. «Non, Sire, je ne suis pas un grand homme; non, Sire, je ne suis pas un homme de génie. Seulement je suis, comme vous voulez bien me le dire, un honnête homme, et c'est à ce point de vue que le roi mon maître veut bien surtout m'apprécier, n'ayant besoin d'avoir recours qu'à lui-même dans toutes les questions où le génie et la grandeur ont besoin d'intervenir. Je traiterai donc directement avec Votre Majesté, comme elle le désire, mais comme simple ministre du roi de France. «Oui, sire, je suis sûr de mon roi, plus sûr aujourd'hui que jamais, car aujourd'hui encore il vient, en me maintenant au pouvoir contre l'opinion de la reine Marie de Médicis, sa mère, contre celle de la reine Anne, son épouse, contre celle Mgr Gaston, son frère, de me donner une nouvelle preuve que, si son coeur cède parfois à ces beaux sentiments de piété filiale, d'amitié fraternelle et de tendresse conjugale qui sont le bonheur des autres hommes, et que Dieu a mis dans tous les coeurs honnêtes et bien nés, la raison d'Etat vient aussitôt corriger ces nobles élans de l'âme auxquels les rois sont parfois forcés de résister, en se faisant une vertu âpre et rigide, qui met le bien de ses sujets et les nécessités du gouvernement avant les lois mêmes de la nature. «Un des grands malheurs de la royauté, Sire, est que Dieu ait placé si haut ses représentants sur la terre, que les rois, ne pouvant avoir d'amis, soient forcés d'avoir des favoris. Mais, loin de se laisser influencer par ses favoris, vous avez pu voir que mon maître, à qui a été donné le beau surnom de Juste, a su, au contraire--et M. de Chalais, que vous nommez, en est la preuve--a su les abandonner même à la justice criminelle, du moment où ils étaient accusés d'empiéter d'une façon fatale sur les affaires d'Etat; et mon maître a le regard trop pénétrant et la main trop ferme pour permettre que jamais une intrigue, si bien ourdie qu'elle soit et si puissants que soient ceux qui la mettront en avant, renverse un homme qui a dévoué son esprit à son roi et son coeur à la France; peut-être un jour descendrai-je du pouvoir, mais je puis affirmer que je n'en tomberai pas. «Oui, Sire--et mon roi, à qui j'ai eu l'honneur de communiquer votre lettre, n'ayant rien de caché pour lui, m'autorise à vous le dire,--oui, je suis sûr, sauf la permission de Dieu, qui peut m'enlever de ce monde au moment où j'y penserai le moins, oui, je suis sûr de rester trois ans au pouvoir, et, en ce moment même, le roi m'en renouvelle l'assurance--en effet, Louis XIII fit à Richelieu un signe affirmatif.--Oui, je suis sûr de rester trois ans au pouvoir et de tenir, au nom du roi et au mien, les engagements que je prends directement avec vous par ordre très positif de mon maître. «Quant à appeler Votre Majesté -ami Gustave-,--je ne connais que deux hommes dans l'antiquité: Alexandre et César; que trois hommes dans notre monarchie moderne: Charlemagne, Philippe-Auguste et Henri IV, qui puissent se permettre vis-à-vis d'elle une si flatteuse familiarité. Moi, qui suis si peu de chose, je ne puis que me dire de Votre Majesté le très humble et très obéissant serviteur. [+] ARMAND, cardinal Richelieu. «Comme le désire Votre Majesté, et comme mon roi est enchanté d'en donner l'ordre, ce sera M. le baron de Charnassé qui lui remettra cette lettre et qui sera chargé de négocier avec Votre Majesté cette grande affaire de la ligue protestante, pour laquelle il a les pleins pouvoirs du roi, et, si vous y tenez absolument, j'ajouterai les miens.» Pendant tout le temps que le cardinal avait lu cette longue lettre, qui était une apologie du roi un peu trop librement attaqué par Gustave-Adolphe, Louis XIII, tout en mordant à deux ou trois passages sa moustache, avait approuvé de la tête; mais quand la lettre fut complétement achevée, il demeura un instant pensif et demanda au cardinal: --Eminence, en votre qualité de théologien, pouvez-vous m'affirmer que cette alliance avec un hérétique ne compromet point le salut de mon âme? --Comme c'est moi qui l'ai conseillée à Votre Majesté, s'il y a un péché je le prends sur moi. --Voilà qui me rassure un peu, dit Louis XIII, mais ayant tout fait depuis que vous êtes ministre et comptant dans l'avenir tout faire d'après vos avis, croyez-vous, mon cher cardinal, que l'un de nous puisse être damné sans l'autre? --La question est trop difficile pour que j'essaye d'y répondre; mais tout ce que je puis dire à Votre Majesté, c'est que ma prière à Dieu est de ne jamais me séparer d'elle, soit en ce monde, soit pendant l'éternité. --Ah! fit le roi respirant, notre travail est donc fini, mon cher cardinal. --Pas encore tout à fait, Sire, dit Richelieu, et je prie Votre Majesté de m'accorder encore quelques instants pour l'entretenir des engagements qu'elle a pris et des promesses qu'elle a faites. --Voulez-vous parler des sommes que m'avaient demandées mon frère, ma mère et ma femme? --Oui, Sire. --Des traîtres, des trompeurs et des infidèles. Vous qui prêchez si bien l'économie, n'allez vous pas me donner le conseil de récompenser l'infidélité, le mensonge et la trahison? --Non, Sire; mais je vais dire à Votre Majesté: Une parole royale est sacrée; une fois donnée, elle doit être tenue. Votre Majesté a promis cinquante mille écus à son frère... --S'il était lieutenant général; puisqu'il ne l'est plus! --Raison de plus, pour lui donner un dédommagement. --Un fourbe qui a fait semblant d'aimer la princesse Marie rien que pour nous susciter des embarras de toute espèce. --Dont nous voilà sortis, je l'espère, puisque lui-même a dit qu'il renonçait à cet amour. --Tout en faisant son prix pour y renoncer. --S'il a fait son prix, Sire, il faut lui payer cette renonciation au taux qu'il a fixé lui-même. --Cinquante mille écus! --C'est cher, je le sais bien; mais un roi n'a que sa parole. --Il n'aura pas plutôt ses cinquante mille écus qu'il se sauvera avec en Crète, près du roi Minos, comme il appelle le duc Charles IV. --Tant mieux, Sire, car alors les cinquante mille écus auront été placés; pour cinquante mille écus, nous prendrons la Lorraine. --Et vous croyez que l'empereur Ferdinand nous laissera faire? --A quoi nous servirait Gustave-Adolphe? Le roi réfléchit un instant. --Vous êtes un rude joueur d'échecs, monsieur le cardinal, dit-il; monsieur mon frère aura ses cinquante mille écus; mais quant à ma mère, qu'elle ne compte pas sur ses soixante mille livres! --Sire, S. M. la reine mère avait besoin de cette somme il y a déjà longtemps, puisqu'elle m'avait demandé cent mille livres, et qu'à mon grand regret je n'avais pu lui en donner que cinquante. Mais à cette époque nous étions totalement dépourvus d'argent, tandis qu'aujourd'hui nous en avons. --Cardinal, vous oubliez tout ce que vous m'avez dit hier de ma mère? --Vous ai-je dit qu'elle ne fût pas votre mère, Sire? --Non; pour mon malheur et pour celui de la France, elle l'est. --Sire, vous avez signé à S. M. la reine-mère un bon de soixante-mille livres. --J'ai promis, je n'ai rien signé. --Une promesse royale est bien autrement sacrée qu'un écrit! --Alors c'est vous qui les lui donnerez et non pas moi; peut-être nous en aura-t-elle quelque reconnaissance et nous laissera-t-elle tranquilles? --La reine ne nous laissera jamais tranquilles, Sire; l'esprit tracassier des Médicis est en elle, et elle passera sa vie à regretter deux choses qu'elle ne peut reprendre: la jeunesse évanouie et son pouvoir perdu. --Passe encore pour la reine-mère, mais la reine, qui se fait payer son fil de perles par M. d'Emery et qui me le redemande!... oh! pour ceci par exemple! --Cela ne prouve qu'une chose, Sire, c'est que la reine, pour recourir à de pareils moyens, est fort gênée. Or, il n'est point convenable, quand le roi a la clef d'une caisse contenant plus de quatre millions, que la reine emprunte vingt mille livres à un particulier. Sa Majesté appréciera, je l'espère, et au lieu d'un bon de trente mille livres, signera un bon de cinquante mille livres à la reine, à la condition qu'elle remboursera les vingt mille livres à M. d'Emery. La couronne de France est d'or pur, Sire, et elle doit reluire aussi bien au front de la reine qu'à celui du roi. Le roi se leva, alla au cardinal et lui tendit la main. --Non-seulement, monsieur le cardinal, dit-il, vous êtes un grand ministre, un bon conseiller, mais encore un ennemi généreux; je vous autorise, monsieur le cardinal, à faire payer les différentes sommes dont nous venons de régler l'emploi. --C'est le roi qui les a promises, c'est au roi de les acquitter; le roi signera des bons que l'on présentera à la caisse et qui seront payés à vue; mais il me semble que Sa Majesté oublie une des gratifications qu'il a accordées. --Laquelle? --Je croyais que, dans sa généreuse répartition, le roi avait accordé à M. de l'Angély, son fou, la même somme qu'à M. de Baradas, son favori, 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000