comment tout à l'heure--était née en 1588,--c'est-à-dire l'année où le
duc de Guise et son frère furent assassinés aux Etats de Blois, par
ordre de Henri III.--Elle était la fille de Jean de Vivone, marquis de
Pisani, et de Julie Savelli, dame romaine de l'illustre famille des
Savelli, qui a donné deux papes: Honoré III et Honoré IV, à la
chrétienté--et une sainte à l'Eglise: sainte Lucine.
Elle avait, à l'âge de douze ans, épousé le marquis de Rambouillet, de
la maison d'Angennes,--maison illustre qui, de son côté, avait donné le
cardinal de Rambouillet, et ce marquis de Rambouillet, qui fut vice-roi
de Pologne en attendant l'arrivée de Henri III.
En 1606, c'est-à-dire après six ans de mariage, M. de Rambouillet avait,
dans un moment de gêne, vendu l'hôtel Pisani à Pierre Forget
Dufresnes.--La vente avait été faite moyennant la somme de 34,500 livres
tournois;--puis celui-ci l'avait, en 1624, au prix de 30,000 écus,
revendu au cardinal-ministre, qui l'avait fait abattre, et, au moment où
nous sommes arrivés, était occupé à faire bâtir sur le même terrain le
Palais-Cardinal; en attendant que ce palais, dont on disait des
merveilles, fût en état d'être habitable, Richelieu avait deux maisons
de campagne--l'une à Chaillot--l'autre à Rueil, et place Royale, une
maison de ville, attenant à celle qu'habitait Marion Delorme.
La marquise de Rambouillet, après la vente de l'hôtel Pisani à Pierre
Forget Dufresne, était restée avec la petite maison de son père située
rue Saint-Thomas-du-Louvre--cette maison s'était trouvée trop étroite
pour elle, ses six enfants et son nombreux domestique. Ce fut alors
qu'elle se décida de faire bâtir ce fameux hôtel Rambouillet, qui eut
une si grande réputation dans la suite. Mais, mécontente des plans que
lui présentaient les architectes, le terrain tout biscornu étant
difficile à utiliser, elle déclara qu'elle ferait son plan elle-même.
Longtemps, elle chercha inutilement ce plan, mais un beau jour elle
s'écria, comme Archimède: «Je l'ai trouvé!», se fit apporter du papier
et une plume, et immédiatement fit le dessin intérieur et extérieur de
son hôtel, et cela avec un goût si parfait, que la reine Marie de
Médicis, alors régente, et occupée à faire bâtir le Luxembourg,
quoiqu'elle eût vu à Florence, dans sa jeunesse, les plus beaux palais
du monde, et qu'elle eût fait venir de cette autre Athènes les premiers
architectes de l'époque, envoya ceux-ci demander des conseils à Mme de
Rambouillet et prendre exemple sur son hôtel.
L'aînée des filles de la marquise de Rambouillet, et même de tous ses
enfants, était la belle Julie-Lucine d'Angennes, qui fit encore plus de
bruit que sa mère: après l'adultère épouse de Ménélas, qui lança
l'Europe sur l'Asie, il n'y a point de femme dont la beauté ait été plus
hautement et plus généralement chantée sur tous les tons et sur tous les
instruments. Aucun de ceux dont elle conquit le coeur ne rentra jamais
dans la possession du bien qu'il avait perdu. Ce furent des blessures
sinon mortelles, du moins inguérissables, que celles que firent les
beaux yeux de Mme de Montausier. Ninon de Lenclos eut ses -martyrs-,
mais Julie d'Angennes eut ses -mourants-.
Elle était née en 1600, avait 28 ans, et quoiqu'ayant passé la première
jeunesse, était, à l'époque où nous sommes arrivés, dans tout l'éclat de
sa beauté.
Madame de Rambouillet avait quatre filles que leur aînée effaça, et qui
restèrent à peu près inconnues. Trois d'ailleurs entrèrent en religion:
ce furent Mme d'Hieres, Mme de Saint-Etienne, Mme Pisani, et la dernière
enfin, Claire-Angélique d'Angennes, qui fut la première femme de M. de
Grignan.
Nous avons, dans les premiers chapitres de ce livre, fait connaissance
avec l'aîné de ses fils, le marquis de Pisani; elle avait eu un second
fils qui était mort à l'âge de huit ans, sa gouvernante ayant été voir
un pestiféré et ayant eu l'imprudence d'embrasser le pauvre enfant, au
retour de l'hôpital. Elle et lui moururent de la peste en deux jours.
L'originalité, qui faisait le caractère particulier de ce brillant hôtel
Rambouillet, était d'abord la passion qu'inspirait la belle Julie à tout
homme de nom qui l'approchait, et le dévouement que les domestiques
portaient à la famille. Le gouverneur du marquis Pisani, Chavaroche,
était, avait toujours été et devait toujours être un des -mourants- de
la belle Julie. Lorsque celle-ci, après douze ans d'attente, s'était
décidée, à l'âge de trente-neuf ans, à couronner la flamme de M. de
Montausier, elle eut une couche très-laborieuse. On chargea alors
Chavaroche, car on savait l'empressement qu'il y mettrait, d'aller
chercher la ceinture de sainte Marguerite, relique renommée pour
faciliter les accouchements, à l'abbaye de Saint-Germain qui la tenait
en dépôt. Chavaroche y courut, mais, comme il n'était que trois heures
du matin, il trouva les religieux couchés et fut obligé, malgré son
impatience, d'attendre près d'une demi-heure.
--Ah! s'écria-t-il, par ma foi, voilà de beaux moines, qui dorment
tandis que Mme de Montausier accouche!
Et, à partir de ce moment, Chavaroche parla toujours mal des moines de
l'Abbaye de Saint-Germain.
Après Chavaroche, et en descendant un degré vers la domesticité, on
rencontrait, sa longue épée lui battant les jambes, sa royale lui
descendant jusqu'à la poitrine, Louis de Neuf-Germain, qui prenait le
titre de poëte hétéroclite de MONSIEUR, frère du roi.
Il avait--Neuf-Germain, bien entendu--une maîtresse rue Gravillier, la
dernière rue de Paris où un galant homme dût chercher une maîtresse;
aussi certain filou, qui prétendait avoir un droit d'antériorité sur la
donzelle, trouva mauvais que Neuf-Germain lui fit visite; ils se
querellèrent dans la rue; le filou prit Neuf-Germain par sa royale et
tira si bien, que la royale tout entière lui resta dans la main.
Neuf-Germain, qui portait toujours l'épée, et qui avait donné ses
premières leçons d'armes au marquis Pisani, porta de cette épée, à son
antagoniste, un coup qui lui fit lâcher prise, si bien que le bouquet de
barbe qu'il tenait dans sa main tomba à terre; le filou blessé se sauva
en hurlant, poursuivi par la moitié des spectateurs que cette querelle
avait attirés; l'autre moitié resta autour de Neuf-Germain, l'exaltant
et criant: bravo! tandis qu'il continuait à battre l'air de sa rapière,
défiant le filou, qui n'avait garde de revenir. Neuf-Germain parti, un
savetier qui connaissait le vainqueur pour appartenir à l'hôtel
Rambouillet, dont la réputation avait ses racines dans le plus bas
peuple, s'aperçut que cette vénérable barbe, arrachée à son menton,
était restée sur le champ de bataille; il la ramassa soigneusement
jusqu'au dernier poil, la plia dans un papier blanc, et s'achemina vers
l'hôtel Rambouillet. On était en train de dîner lorsqu'il cogna à la
porte, et que l'on vint dire au marquis qu'un savetier de la rue
Gravillier demandait à lui parler.
La nouvelle était assez inattendue pour que M. de Rambouillet désirât
savoir ce que le savetier avait à lui dire.
--Faites-le entrer, dit-il.
L'ordre est exécuté, le savetier entre, tire sa révérence, et
s'approchant de M. de Rambouillet:
--Monsieur le marquis, dit-il, j'ai l'honneur de vous rapporter la barbe
de M. de Neuf-Germain, que celui-ci a eu le malheur de perdre devant ma
porte.
Sans trop savoir ce que cela voulait dire, M. de Rambouillet tira de sa
poche un de ces nouveaux écus que l'on venait de frapper à l'effigie de
Louis XIII et que l'on nommait des louis d'argent, et le donna au
savetier qui se retira au comble de la satisfaction, non pas d'avoir
reçu un écu, mais d'avoir eu l'honneur de voir à table, mangeant comme
de simples mortels, M. de Rambouillet et sa famille.
Or, M. de Rambouillet et sa famille en étaient encore à regarder, sans y
rien comprendre, cette poignée de barbe, lorsque Neuf-Germain entra avec
son menton plumé et raconta l'aventure, tout surpris que, quelque
diligence qu'il eût faite pour revenir à l'hôtel, sa barbe y fût arrivée
avant lui.
Un étage plus bas, on rencontrait l'écuyer, ou plutôt le quinola
Silésie,--on appelait quinola à cette époque un écuyer de second
ordre,--autre fou d'un autre genre, car tout le monde à l'hôtel
Rambouillet avait sa folie; aussi Mme Rambouillet appelait-elle
Neuf-Germain son fou -interne- et Silésie son fou -externe-, attendu
qu'il logeait avec sa femme et ses enfants hors de l'hôtel, mais à
quelques pas seulement.
Un matin, tous les gens qui habitaient la même maison que Silésie,
vinrent se plaindre au marquis, lui disant que depuis les chaleurs, il
n'y avait pas moyen de dormir sous le même toit que son écuyer.
M. de Rambouillet l'appela devant lui.
--Quel sabbat fais-tu donc la nuit? lui demanda-t-il, que tous les
voisins se plaignent de ne pouvoir fermer l'oeil un instant.
--Sauf votre respect, M. le marquis, répondit Silésie, je tue mes puces.
--Et comment mènes-tu si grand bruit en tuant tes puces?
--Parce que je les tue à coups de marteau.
--A coups de marteau! Explique-moi cela, Silésie.
--Monsieur le marquis a dû remarquer qu'aucun animal n'a la vie plus
dure qu'une puce.
--C'est vrai.
--Eh bien, je prends les miennes, et de peur qu'elles ne s'échappent
dans ma chambre, je les porte sur l'escalier et à grands coups de
marteau, je les écrase.
Et, quelque chose que pût lui dire le marquis, Silésie continua de tuer
ses puces de la même façon jusqu'à ce que, pendant une nuit, où il était
probablement mal réveillé, il manqua la première marche et roula du haut
en bas de l'escalier.
Quand on le ramassa, il avait le cou rompu.
Après Silésie, venait maître Claude l'argentier, espèce de Jocrisse,
fanatique des exécutions, et qui, quelques observations que l'on pût lui
faire sur la cruauté du spectacle, n'en manquait pas une. Cependant
trois ou quatre eurent lieu les unes à la suite des autres, sans que
maître Claude bougeât de la maison.
Inquiète de cette insouciance, la marquise lui en demanda la cause.
--Ah! madame la marquise, lui répondit maître Claude, en secouant la
tête d'un air mélancolique, je ne prends plus aucun plaisir à voir
rouer.
--Et pourquoi cela? lui demanda sa maîtresse.
--Imaginez vous que, depuis le commencement de cette année, ces coquins
de bourreaux étranglent les patients avant que de les rouer! J'espère
qu'un jour on les rouera eux-mêmes, et j'attends ce jour-là pour
retourner en Grève.
Un jour, ou plutôt un soir, il alla pour voir le feu d'artifice de la
Saint-Jean, mais, au moment où l'on allait allumer la première fusée, se
trouvant derrière un curieux plus grand que lui de la tête, gros à
l'avenant, qui l'empêchait de voir, il eut l'idée, pour n'être gêné par
personne, d'aller à Montmartre; seulement lorsqu'il arriva tout
essoufflé au haut de la butte, et qu'il se retourna du côté de l'Hôtel
de Ville, le feu d'artifice était tiré, de sorte que ce soir-là, au lieu
de mal voir, Claude ne vit rien du tout.
Mais ce qu'il vit en détail et ce qui lui fit grand plaisir à voir, ce
fut le trésor de Saint-Denis. Aussi à son retour, interrogé par la
marquise:
--Ah! madame--dit-il--que de belles choses ils ont, ces coquins de
chanoines!
Et il commença d'énumérer les croix ornées de pierreries, les chapes
brodées de perles, les ostensoirs en or, les crosses en argent--et puis,
ajouta-t-il--le plus important que j'oubliais.
--Qu'appelez-vous le plus important, maître Claude?
--Eh donc, madame la marquise, le bras de notre voisin qu'ils ont.
--De quel voisin? demanda Mme de Rambouillet, qui se demandait
inutilement lequel de ses voisins pouvait avoir eu l'idée de déposer son
bras au trésor de Saint-Denis.
--Eh! pardieu! le bras de notre voisin Saint Thomas, madame, nous n'en
n'avons pas de plus proche, puisque nous touchons à son église.
Il y avait encore à l'hôtel Rambouillet deux autres serviteurs qui ne
déparaient pas la collection: un secrétaire nommé Adriani, et un brodeur
nommé Dubois. Le premier publia un volume de poésies qu'il dédia à M. de
Schomberg; l'autre, se prétendant entraîné par la vocation, se fit
capucin; mais la vocation ne fut point persistante, de sorte qu'avant la
fin de son noviciat, il sortit de son couvent, et n'osant aller
redemander sa place chez Mme de Rambouillet, il se fit portier des
comédiens de l'hôtel de Bourgogne, afin, disait-il, de revoir encore Mme
de Rambouillet, si par hasard il lui prenait l'envie d'aller au théâtre.
En effet, le marquis et la marquise de Rambouillet étaient adorés de
leurs serviteurs; un soir, l'avocat Patru--celui qui introduisit à
l'Académie la mode des discours de remerciements,--soupait à l'hôtel de
Nemours avec l'abbé de Saint-Spire, un des deux prononça le nom de la
marquise de Rambouillet; le sommelier, nommé Audry, qui traversait la
salle, après avoir donné aux domestiques inférieurs ses ordres sur le
vin qu'il devait leur servir, entendit le nom de la marquise et
s'arrêta; puis, comme les deux convives continuaient d'en parler, le
sommelier congédia tous les autres domestiques.
--Que diable faites-vous donc, Audry? demanda Patru.
--Eh! messieurs! s'écria le sommelier, j'ai été douze ans à Mme de
Montausier, et, puisque vous avez eu l'honneur d'être des amis de Mme la
marquise, personne ne vous servira ce soir que moi.
Et, au mépris de sa dignité, prenant la serviette aux mains du
domestique et la mettant sur son bras, le digne sommelier se tint debout
derrière les convives et les servit jusqu'à la fin du souper.
Et maintenant que nous avons fait connaissance avec les maîtres, les
commensaux et les serviteurs de l'hôtel Rambouillet, introduisons nos
lecteurs dans le susdit hôtel, un soir où nous y verrons les principales
célébrités de l'époque.
CHAPITRE V.
CE QUI SE PASSAIT A L'HOTEL RAMBOUILLET, AU MOMENT OU SOUSCARRIÈRES SE
DÉBARRASSAIT DE SON TROISIÈME BOSSU.
Or, pendant cette soirée du 5 décembre 1628, où nous avons ouvert dans
l'hôtellerie de la -Barbe Peinte- le premier chapitre de ce livre,
toutes les illustrations littéraires de l'époque, tout ce qui formait
cette société, qui plus tard tomba dans le ridicule, et que ridiculisa
Molière, était rassemblé dans l'hôtel de la marquise, non point comme
visiteurs ordinaires, familiers de la maison, mais comme invités, chacun
d'eux ayant reçu un billet de Mme de Rambouillet qui lui annonçait qu'il
y avait chez elle assemblée extraordinaire.
Aussi n'était-on pas venu, on était accouru.
Tout était événement, à cette bienheureuse époque où les femmes
commençaient à prendre une influence sur la société; la poésie était en
enfantement; elle avait, dans le siècle précédent, donné Marot, Garnier
et Ronsard; elle bégayait ses premières tragédies, ses premières
pastorales, ses premières comédies, avec Hardy, Desmarets, Rességuier,
et elle allait, grâce à Rotrou, à Corneille, à Molière et à Racine,
placer par sa littérature dramatique la France à la tête de toutes les
nations, et parfaire cette belle langue, qui, créée par Rabelais, épurée
par Boileau, filtrée par Voltaire, devait devenir, à cause de sa clarté,
la langue diplomatique des peuples civilisés. La clarté est la loyauté
des langues.
Le grand génie du seizième siècle, et, disons mieux, de tous les
siècles, William Shakespeare, était mort il y avait douze ans, connu des
seuls Anglais. La popularité européenne du grand poète d'Elisabeth, que
l'on ne s'y trompe pas, est toute moderne. Aucun des beaux esprits
rassemblés chez Mme de Rambouillet n'avait jamais même entendu prononcer
le nom de celui que, cent ans plus tard, Voltaire appelait -un barbare-.
D'ailleurs, dans un temps où le théâtre appartenait à des pièces comme
-la Délivrance d'Andromède-, -la Conquête du sanglier de Calydon- et -la
Mort de Bradamante-, des oeuvres comme -Hamlet-, comme -Macbeth-, comme
-Othello-, comme -Jules César-, comme -Roméo et Juliette- et comme
-Richard III-, eussent été des morceaux de bien dure digestion pour des
estomacs français.
Non, c'était de l'Espagne que nous venait la ligue avec les Guises, les
modes avec la reine, et la littérature avec Lope de Vega, Alarcon,
Tirso de Molina; Calderon n'avait pas encore paru.
Fermons cette longue parenthèse, qui s'est ouverte toute seule et par la
force des choses, pour reprendre notre phrase à ces mots: tout était
événement à cette bienheureuse époque, et nous allions ajouter qu'une
invitation de Mme de Rambouillet était un double événement.
On savait que la grande préoccupation, et surtout le grand plaisir de la
marquise était de faire des surprises à ses invités; elle fit un jour à
M. l'évêque de Lisieux, Philippe de Cospean, une surprise à laquelle, à
coup sûr, un évêque ne devait guère s'attendre. Il y avait dans le parc
de Rambouillet une grande roche circulaire de laquelle jaillissait une
fontaine; un rideau d'arbres l'abritait en la voilant; elle était
consacrée par les souvenirs de Rabelais, qui souvent en faisait son
cabinet de travail, quelquefois sa salle à manger. La marquise y
conduisit M. de Lisieux, un beau matin; au fur et à mesure qu'il en
approchait, le prélat clignait de l'oeil, apercevant à travers les
branches quelque chose de brillant dont il ne pouvait se rendre compte.
Cependant s'approchant toujours, il lui sembla qu'il finissait par
distinguer sept ou huit jeunes femmes vêtues en nymphes, c'est-à-dire
très-peu vêtues.
C'était, en effet, Mlle de Rambouillet en costume de Diane, le carquois
sur l'épaule, l'arc à la main, le croissant sur la tête, et toutes les
demoiselles de la maison, qui, groupées sur la roche, y faisaient, dit
Tallemant des Réaux, -le plus agréable spectacle du monde-. Un évêque de
nos jours se scandaliserait peut-être à ce spectacle -le plus agréable
du monde-, mais M. de Lisieux fut au contraire si charmé, que jamais il
ne voyait la marquise sans lui demander des nouvelles des roches de
Rambouillet. Et comme on faisait observer à celle-ci qu'en pareille
circonstance Actéon avait été changé en cerf et déchiré par les chiens,
elle répondait que le cas était hors de comparaison, et que le bon
évêque était si laid que les nymphes pouvaient bien faire de l'effet sur
lui, mais qu'il n'en pouvait faire sur les nymphes, si ce n'était
cependant de les mettre en fuite. Au reste, M. de Lisieux connaissait
bien sa laideur, et était même le premier à en plaisanter, car, ayant
sacré l'évêque de Riez, qui était loin d'être un Adonis, et celui-ci
étant allé le remercier:--Hélas! monsieur, lui dit-il, c'est à moi de
vous rendre des grâces, au contraire, car, avant que vous fussiez mon
collègue, j'étais le plus laid des évêques de France.
Peut-être toute la partie masculine de la société de Mme de Rambouillet,
plus nombreuse encore que la partie féminine, s'attendait-elle à ce que
la marquise ferait ce soir-là à ses invités une surprise dans le genre
de celle qu'elle avait faite à M. de Lisieux, et était-elle accourue
dans cet espoir? Aussi régnait-il dans cette précieuse assemblée cette
inquiète curiosité qui précède les grands événements, ignorés encore,
mais dont on a cependant une vague perception.
La conversation roulait sur toutes choses d'amour et de poésie, mais
plus particulièrement sur la dernière pièce que venaient de représenter
les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, où la société commençait à aller
depuis que Belle-Rose, la Beaupré, sa femme, Mlle Vaillot, la Villiers
et Mondory avaient pris la direction du théâtre.
Mme de Rambouillet les avait mis à la mode, en leur faisant jouer chez
elle -Frédégonde, ou le Chaste Amour-, de Hardy. Depuis ce temps, il
avait été décidé que les femmes honnêtes, qui jusque-là n'avaient point
fréquenté l'hôtel de Bourgogne, y pouvaient aller.
Cette pièce dont on s'occupait était le début d'un très jeune homme que
protégeait la marquise, et qui se nommait Jean de Rotrou. Elle avait
pour titre: -l'Hypocondriaque, ou le Mort amoureux-. Quoique de médiocre
valeur, elle venait d'avoir, grâce à l'appui que lui donnait l'hôtel
Rambouillet, assez de succès pour que le cardinal de Richelieu eût fait
venir Rotrou dans sa maison de la place Royale, et l'eût adjoint à ses
collaborateurs ordinaires Mayret, l'Etoile et Colletet, en dehors
desquels il avait encore deux collaborateurs extraordinaires: Desmarets
et Bois-Robert.
Au moment où l'on discutait les mérites, fort contestables, de cette
comédie, que Scudéri et Chapelain hachaient menu comme chair à pâté, un
beau jeune homme de dix-neuf ans entra, vêtu d'un élégant costume, et
d'un air tout-à-fait cavalier traversa le salon, alla saluer selon les
règles de l'étiquette Mme la princesse d'abord, que l'on désignait tout
simplement sous le nom de Mme la princesse, parce qu'elle était femme de
M. de Condé, premier prince du sang, et qui, en sa qualité d'Altesse,
avait droit, partout où elle se trouvait, au premier salut; puis la
marquise, puis la belle Julie.
Il était suivi d'un compagnon plus âgé que lui de deux ou trois ans,
tout vêtu de noir, et qui s'avançait au milieu de la docte et imposante
assemblée d'un pas aussi timide que l'allure de son ami était dégagée.
--Eh! tenez, dit la marquise en apercevant les deux jeunes gens et en
désignant du geste le premier, voici justement le triomphateur!--et
c'est si beau de monter au capitole à son âge, que personne n'aura le
courage, je l'espère, de crier derrière son char: -César, souviens-toi
que tu es mortel!-
--Ah! madame la marquise, répondit Rotrou,--car c'était
lui-même,--laissez dire, au contraire; jamais le critique le plus
malveillant ne dira de ma pauvre pièce le mal que j'en pense moi-même,
et je vous jure bien que, si je n'eusse reçu l'ordre positif de M. le
comte de Soissons, j'eusse laissé de côté mon -Mort amoureux-, comme
s'il eût été véritablement mort, et j'eusse débuté par la comédie que je
fais en ce moment.
--Bon! et quel est le sujet de cette comédie, mon beau cavalier? demanda
Mlle Paulet.
--Une bague que nul n'aura l'envie de mettre à son doigt, une fois qu'il
vous aura vue, adorable lionne,--la -Bague de l'oubli-!
Un murmure flatteur et un gracieux remercîment de tête de la part de
celle à qui il était adressé, accueillit ce compliment, pendant lequel
le jeune homme vêtu de noir s'était tenu le plus complétement caché
qu'il avait pu derrière son introducteur; mais, comme il était
totalement inconnu à tout le monde, et que l'on ne présentait à la
marquise que des hommes ayant déjà un nom ou devant s'en faire un, un
jour, son maintien, si modeste qu'il fût, ne pouvait empêcher tous les
yeux de se fixer sur lui.
--Et comment avez-vous le temps de faire une nouvelle comédie, monsieur
de Rotrou, demanda la belle Julie, maintenant que vous êtes admis à
l'honneur de travailler à celles de M. le cardinal?
--M. le cardinal, répondit Rotrou, vient d'avoir tant de besogne au
siége de La Rochelle, qu'il nous a laissé un peu de répit, et j'ai
profité de cela pour travailler de mon mieux.
Pendant ce temps, le jeune homme vêtu de noir continuait d'absorber la
part d'attention qui ne se fixait pas sur Rotrou.
--Ce n'est point un homme d'épée, dit mademoiselle de Scudéri à son
frère.
--Il a plutôt l'air d'un clerc de procureur, répondit celui-ci.
Le jeune homme vêtu de noir entendit ce court dialogue, et salua avec un
sourire de bonhomie.
Rotrou aussi l'entendit.
--Oui, oui, en effet, c'est un clerc de procureur, et un clerc de
procureur qui sera un jour notre maître à tous, c'est moi qui vous le
dis.
Ce fut au tour des hommes de sourire, moitié d'incrédulité, moitié de
dédain. Les femmes regardèrent avec une curiosité plus grande celui que
Rotrou présentait avec une si brillante promesse.
Malgré sa grande jeunesse, il était remarquable par son visage austère,
par la ride transversale de son front qui semblait creusée par le soc de
la pensée, et par des yeux pleins de flammes.
Le reste du visage était vulgaire, le nez gros, la lèvre épaisse,
quoiqu'on la vît mal, perdue qu'elle était sous une moustache naissante.
Rotrou pensa qu'il était temps de satisfaire la curiosité générale et
continua:
--Madame la marquise, permettez-moi de vous présenter mon cher
compatriote, Pierre Corneille, fils d'un avocat-général de Rouen, et qui
bientôt sera fils de son génie.
--Corneille, répéta Scudéri, ce nom est celui d'un oiseau de mauvais
augure.
--Oui, pour ses rivaux, monsieur Scudéri, répondit Rotrou.
--Corneille? répéta la marquise à son tour, mais avec bienveillance.
---Ab illice cornix-, souffla Chapelain à l'évêque de Vence, M. Godeau,
prélat de si petite taille qu'on l'appelait le nain de la princesse
Julie.
--Bon! dit Rotrou à Mme de Rambouillet, vous cherchez au frontispice de
quel poëme, à la tête de quelle tragédie vous avez lu ce nom-là. Sur
aucun, madame la marquise; il n'est encore inscrit qu'à la tête d'une
comédie dont ce bon compagnon arrivé hier de Rouen, a payé cette nuit
mon hospitalité. Je le conduis demain à l'hôtel de Bourgogne, je le
présente à Mondory, et dans un mois nous l'applaudissons.
Le jeune homme leva les yeux au ciel en poëte qui dit: -Dieu le
veuille!-
On se rapprocha des deux amis avec plus de curiosité. Mme la princesse
surtout, nature avide de louanges, voyant dans tout poëte un panégyriste
de sa beauté qui commençait à pâlir, Mme la princesse paraissait on ne
peut plus curieuse; elle fit rouler son fauteuil du côté du groupe qui
se formait autour de Rotrou et de son compagnon, et tandis que les
hommes, et particulièrement les poëtes, se tenaient dédaigneusement à
leur place:
--Eh! monsieur Corneille, demanda-t-elle, peut-on s'informer quel est le
titre de votre comédie?
Corneille se retourna à cette interpellation faite d'une voix quelque
peu hautaine. Tandis qu'il se retournait, Rotrou lui souffla un mot à
l'oreille.
--Elle s'appelle -Mélite-, répondit-il, à moins toutefois que Votre
Altesse ne daigne la baptiser d'un meilleur nom.
--Mélite! Mélite! répéta la princesse; non, il faut le laisser ainsi,
Mélite est charmant, et si la fable y correspond...
--Ah voilà ce qu'il y a de charmant surtout, madame la princesse, dit
Rotrou, c'est que ce n'est point une fable, c'est une histoire.
--Comment, une histoire? demanda Mlle Paulet, l'argument en serait-il
vrai?
--Voyons, raconte la chose à ces dames, mauvais sujet, dit Rotrou à son
compagnon.
Corneille rougit jusqu'aux oreilles; nul n'avait moins l'air d'un
mauvais sujet que lui.
--Reste à savoir si l'histoire peut se raconter en prose, dit Mme de
Combalet, se couvrant d'avance, et pour le cas où Corneille raconterait
l'histoire, le visage de son éventail.
Mme de Combalet, nièce bien-aimée du cardinal, était une habituée du
salon de Mme de Rambouillet.
--J'aimerais mieux, dit timidement Corneille, en réciter quelques vers
qu'en raconter l'argument.
--Bah! dit Rotrou, voilà bien de l'embarras pour une galanterie. Je vais
vous la dire en deux mots, moi l'histoire. Mais ce n'est point là
qu'est le mérite, puisque l'histoire est vraie, et que mon ami en étant
le héros n'a pas même le mérite de l'invention. Imaginez-vous, madame,
qu'un ami de ce libertin...
--Rotrou! Rotrou! interrompit Corneille.
--Je reprends, malgré l'interruption, continua Rotrou; imaginez-vous
qu'un ami de ce libertin le présente dans une honnête maison de Rouen,
où tout était arrêté pour son mariage avec une fille charmante... Que
pensez-vous que fasse M. Corneille? Qu'il attendra que la noce
s'accomplisse, et que momentanément il lui suffira d'être garçon
d'honneur, quitte plus tard à... Vous comprenez bien, n'est-ce pas?
--M. Rotrou! fit Mme Combalet en tirant sur ses yeux sa coiffe de
carmélite.
--Quitte plus tard à quoi faire? répéta Mlle de Scudéri d'un air rogue.
Si les autres ont compris, je vous préviens, M. de Rotrou, que je n'ai
pas compris, moi.
--Je l'espère bien, belle Sapho--c'était le nom que l'on donnait à Mlle
Scudéri dans le dictionnaire des ridicules--je parle pour M. l'évêque de
Vence et Mlle Paulet, qui ont compris, eux, n'est-ce pas?
Mlle Paulet donna avec une grâce des plus provocantes un petit coup
d'éventail sur les doigts de Rotrou, en disant:
--Continuez, vaurien, plus vite vous aurez fini, mieux sera.
--Oui, -ad eventum festina-, selon le précepte d'Horace. Eh bien! M.
Corneille, en sa qualité de poète, suivit les conseils de l'ami de
Mécène, il ne prit pas la peine d'attendre: il revient seul chez la
demoiselle, bat en brèche la place, qui ne s'appelait pas -Fidélité-, à
ce qu'il paraît, et des ruines du bonheur de son ami, bâtit son propre
bonheur; et ce bonheur est si grand, que tout à coup il fait jaillir du
coeur de monsieur une source de poésie qui n'est autre que celle à
laquelle se désaltèrent Pégase et ces neuf pucelles qu'on appelle les
Muses.
--Voyez un peu, dit Mme la princesse, où l'hypocrène va se nicher, dans
le coeur d'un clerc de procureur! En vérité, c'est à n'y pas croire.
--Jusqu'à preuve du contraire, n'est-ce pas, madame la princesse? Cette
preuve, mon ami Corneille vous la donnera.
--Voilà une dame bien heureuse, dit mademoiselle Paulet. Si la comédie
de Corneille a le succès que lui prédit M. de Rotrou, elle est
immortalisée.
--Oui, répéta Mlle de Scudéri avec sa sécheresse ordinaire, mais je
doute que pendant cette immortalité, durât-elle autant que celle de la
sibylle de Cumes, une pareille célébrité lui procure un mari.
--Eh! trouvez-vous, mon Dieu, dit Mlle Paulet, que ce soit un si grand
malheur de rester fille? Ah! quand on est jolie, bien entendu. Demandez
à Mme de Combalet, si c'est une si divine joie que d'être mariée.
Mme de Combalet se contenta de pousser un soupir, en levant les yeux au
ciel et en hochant tristement la tête.
--Avec tout cela, dit Mme la princesse, M. Corneille nous avait offert
de nous réciter des rimes de sa comédie.
--Oh! il est tout prêt, dit Rotrou; demander des vers à un poëte, c'est
demander de l'eau à une source. Allons, Corneille, allons, mon ami.
Corneille rougit, balbutia, appuya la main sur son front, et, d'une voix
qui semblait plutôt faite pour la tragédie que pour la comédie, il
récita les vers suivants:
Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable;
Je ne sais qu'un remède, et j'en suis incapable!
Le change serait juste après tant de rigueur,
Mais, malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur;
Elle a sur mes esprits une entière puissance;
Si j'ose murmurer, ce n'est qu'en son absence,
Et je ménage en vain, dans un éloignement,
Un peu de liberté pour mon ressentiment;
D'un seul de ses regards, l'adorable contrainte
Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte,
Et par un si doux charme aveugle ma raison,
Que je cherche le mal et fuis la guérison.
Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte,
Qu'il ranime soudain mon espérance morte,
Combat les déplaisirs de mon coeur irrité
Et soutient mon amour contre sa cruauté.
Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme
N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme
Et qui, sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir,
Me fait plaire en ma peine et m'obstine à souffrir.
Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle,
Pensa mourir de honte en la voyant si belle;
Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux
Pour se donner l'honneur d'accompagner ses jeux,
Et l'amour, qui ne put entrer dans son corsage,
Voulut obstinément loger sur son visage.
Deux ou trois fois, des murmures flatteurs avaient salué des vers qui
prouvaient que le pur Phoebus, si fort à la mode dans la société
parisienne, avait fait invasion dans la société de province, et que les
beaux esprits n'étaient pas tous hôtel Rambouillet et place Royale, mais
à ce dernier vers:
Voulut absolument loger sur son visage,
les applaudissements éclatèrent, Mme de Rambouillet ayant donné la
première le signal. Quelques hommes seulement, au nombre desquels était
le plus jeune des frères Montausier, qui ne pouvait souffrir cette
poésie de concetti et d'antithèses, protestèrent par leur silence.
Mais le poëte ne les remarqua même point, et, enivré de ces
applaudissements que lui donnait la fleur des beaux esprits parisiens,
il s'inclina en disant:
--Vient ensuite le sonnet à Mélite, dois-je le dire?
--Oui! oui! oui! s'écrièrent à la fois Mme la princesse, Mme de
Rambouillet, la belle Julie, Mlle Paulet, et tous ceux qui modelaient
leur goût sur celui de la maîtresse de la maison.
Corneille continua:
Après l'oeil de Mélite, il n'est rien d'admirable,
Il n'est rien de solide après ma loyauté.
Mon feu, comme son teint, se rend incomparable
Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté!
Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté,
Mon coeur à tous les traits demeure invulnérable
Et, quoiqu'elle ait au sien la même cruauté,
Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable.
C'est donc avec raison que mon extrême ardeur
Trouve chez cette belle une extrême froideur
Et que sans être aimé, je brûle pour Mélite.
Car de ce que les dieux, nous envoyant au jour,
Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite:
Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour.
Les sonnets avaient sur toutes les poésies le privilége de soulever
l'enthousiasme, et quoique Boileau n'eût pas encore dit, puisqu'il ne
devait naître que huit ans plus tard
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poëme,
celui-là, trouvé sans défaut, surtout par les femmes, fut applaudi à
outrance, et Mlle Scudéri elle-même daigna rapprocher les mains.
Rotrou surtout jouissait du triomphe de son ami, et, coeur loyal, plein
de tendresse et de dévouement, était au comble de la joie.
--En vérité, monsieur de Rotrou, dit madame la princesse, vous aviez
raison, et votre ami est un jeune homme qu'il faut soutenir.
--Si c'est votre avis, madame, est-ce que par Son Altesse monsieur le
prince, vous ne pourriez pas obtenir pour lui quelque petite place? dit
Rotrou, en baissant la voix, de manière à n'être entendu que de Mme de
Condé seule; car il est sans fortune, et, vous le voyez, il serait
fâcheux que, faute de quelques écus, un si beau génie avortât.
--Ah! bien oui, monsieur le prince! c'est bien à lui qu'il faut aller
parler poésie. L'autre jour, il me trouve dînant avec M. Chapelain; il
m'appelle pour me dire je ne sais quoi, puis, quand il a fini, il
revient et me demande:
«A propos, quel est ce petit noireau qui dîne avec vous?
«--C'est M. Chapelain, lui répondis-je, croyant avoir tout dit.
«Qui est-ce cela? M. Chapelain!
«Celui qui a fait la -Pucelle-.
«--La -Pucelle-! ah! c'est donc un statuaire!...
--Mais j'en parlerai à Mme de Combalet qui en parlera au cardinal.
Consentirait-il à travailler aux tragédies de Son Eminence?
--Il consentira à tout, pourvu qu'il puisse rester à Paris. Jugez, s'il
a fait de pareils vers dans une étude de procureur, ce qu'il ferait dans
un monde comme celui dont vous êtes la reine, et la marquise le premier
ministre!
--C'est bon! faites jouer -Mélite-; qu'elle réussisse, et nous
arrangerons tout cela!
Et elle tendit sa belle main princière à Rotrou, qui la prit dans la
sienne et la regarda comme si elle lui appartenait.
--Eh bien! à quoi pensez-vous? demanda Mme la princesse.
--Je regarde s'il y a sur cette main place pour deux bouches de poëtes.
Hélas! non, elle est trop petite!
--Par bonheur, dit Mme de Condé, le Seigneur m'en a donné deux, une pour
vous, l'autre pour qui vous voudrez.
--Corneille! Corneille! cria Rotrou, viens ici. Mme la princesse, en
faveur du sonnet à Mélite, permet que tu lui baises la main.
Corneille demeura stupéfait, il eut un éblouissement et faillit tomber.
Dans une même soirée et le jour de son début dans le monde, baiser la
main de Mme la princesse et être applaudi par Mme de Rambouillet, jamais
ses rêves les plus ambitieux n'avaient prétendu à une seule de ces deux
faveurs.
Pour qui était la gloire? était-ce pour Corneille et pour Rotrou, qui
baisaient les deux mains de la femme du premier prince du sang; était-ce
pour Mme de Condé, dont les deux mains étaient baisées à la fois par les
deux futurs auteurs de -Venceslas- et du -Cid-.
La postérité consultée a dit que l'honneur était pour Mme la princesse.
Pendant ce temps, maître Claude, la baguette à la main, comme le
Polonius d'Hamlet, était venu parler bas à la marquise de Rambouillet,
et après avoir écouté son maître d'hôtel et lui avoir de son côté
donné, assez bas pour que personne ne les pût entendre, quelques ordres
et quelques recommandations, la marquise avait relevé sa tête et dit en
souriant:
--Très nobles et très chers seigneurs, très précieuses et très bonnes
amies, quand je ne vous eusse invités à passer la soirée chez moi
aujourd'hui que pour vous faire entendre les vers de M. Corneille, vous
n'auriez déjà point à vous plaindre; mais je vous ai convoqués dans une
intention plus matérielle, dans un but moins éthéré. Je vous ai souvent
parlé de la supériorité des sorbets et des glaces d'Italie sur les
glaces et les sorbets de France; or, j'ai tant et si bien cherché, que
j'ai trouvé un glacier arrivant tout droit de Naples, et que je puis
enfin vous en faire goûter. Je ne dirai donc pas: -Qui m'aime me suive-,
mais: Qui aime les glaces me suive. Monsieur de Corneille, donnez moi le
bras.
--Voici mon bras, monsieur de Rotrou, dit Mme la princesse, qui avait
résolu de suivre en tout, ce soir-là, l'exemple de Mme la marquise.
Corneille, tout tremblant, et avec la gaucherie d'un homme de génie qui
arrive de sa province, tendit son bras à la marquise, en même temps que
Rotrou, galamment et comme un cavalier accompli, présentait en
l'arrondissant le sien à Mme de Condé. Le comte de Salles, le cadet des
deux frères Montausier et le marquis de Montausier s'offrirent, l'un à
être le cavalier de la belle Julie, l'autre, celui de Mlle Paulet.
Gambaull s'accommoda de Mlle de Scudéri, et les derniers s'arrangèrent
comme ils l'entendirent.
Mme de Combalet, qui, avec son habit de carmélite, dont la sévérité
n'était mitigée que par un frais bouquet de violettes et de boutons de
roses qu'elle portait à sa guimpe, ne pouvait donner le bras à aucun
homme, avait pris son rang immédiatement après Mme la princesse, appuyée
à celui de Mme de Saint-Etienne, la seconde fille de la marquise, qui,
elle aussi, était en religion. Cependant, il y avait cette différence
entre elle et Mme de Combalet, que chaque jour Mme de Saint-Etienne
faisait un pas de plus pour y entrer et Mme de Combalet un pas de plus
pour en sortir.
Jusque-là, il n'y avait rien qui eût surpris la société dans
l'invitation de Mme de Rambouillet; mais l'étonnement fut grand lorsque
l'on vit la marquise, qui avait, en sa qualité de guide, passé devant la
princesse, se diriger vers un endroit de la muraille où l'on savait
qu'il n'existait ni porte ni issue.
Arrivée là, elle frappa la muraille de son éventail.
Aussitôt la muraille s'ouvrit comme par enchantement, et l'on se trouva
sur le seuil d'une magnifique chambre parée d'un ameublement de velours
bleu, rehaussé d'or et d'argent; les tentures étaient de velours pareil
à celui des meubles, avec des ornements semblables. Au milieu de cette
chambre s'élevait une espèce d'étagère à quatre faces, chargée de
fleurs, de fruits, de gâteaux et de glaces, dont deux charmants petits
génies, qui n'étaient autres que les deux soeurs cadettes de Julie
d'Angennes et de Mme de Saint-Etienne, faisaient les honneurs.
Le cri d'admiration poussé par la société fut unanime. On savait qu'il
n'y avait derrière la muraille que le jardin des Quinze-Vingts, et l'on
voyait tout à coup apparaître une chambre si bien meublée, si bien
tapissée, avec un plafond si bien peint, que l'on pouvait croire qu'il
n'y avait qu'une fée qui en pût être l'architecte, et un magicien le
décorateur.
Pendant que chacun s'extasiait sur le goût et la richesse de ce cabinet
qui, sous le nom de la chambre bleue, devait devenir si célèbre par la
suite, Chapelain avait pris crayon et papier, et, dans un coin du salon,
il esquissait les trois premières stances de cette fameuse ode à
Zirphée, qui fit presque autant de bruit que la -Pucelle-, et qui eut
l'honneur de lui survivre.
On avait vu l'acte de Chapelain, et l'on avait deviné son intention;
aussi se fit-il un profond silence, lorsque celui qui passait pour le
premier poète de son temps se leva, et l'oeil inspiré, la main étendue,
la jambe en avant, dit d'une voix sonore les vers suivants:
Urgande sut bien autrefois,
En faveur d'Amadis et de sa noble bande,
Par ses charmes fixer les lois
Du temps à qui les cieux veulent que tout se rende.
J'ai dû faire à vos yeux ce qu'on a fait jadis,
Conserver Arthénice avec l'art dont Urgande
A su conserver Amadis.
Par la puissance de cet art,
J'ai construit cette loge, aux maux inaccessible,
Du temps et du sort à l'écart,
Franche des changements de l'être corruptible,
Pour qui, seule en roulant, les cieux ne roulent pas,
Bref où ne montrent pas leur visage terrible,
La vieillesse, ni le trépas.
Cette incomparable beauté,
Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre,
Par cet édifice enchanté
Trompera leurs efforts et s'en pourra défendre;
Elle y brille en son trône et son éclat divin
De là sur les mortels va désormais s'épandre
Sans nuage, éclipse, ni fin.
Trois salves d'applaudissements et des cris d'enthousiasme accueillaient
cette improvisation, lorsqu'au milieu des hourrahs et des bravos, un
homme se précipita dans la chambre que l'on venait d'inaugurer, pâle et
couvert de sang, en s'écriant:
--Un chirurgien! un chirurgien! Le marquis Pisani vient de se battre
avec Souscarrières et il est dangereusement blessé.
Et en effet, en même temps, on voyait au fond du salon le marquis Pisani
que deux valets soutenaient entre leurs bras, sans connaissance et pâle
comme un mort.
--Mon fils! Mon frère! Le marquis! furent les trois cris qui
retentirent; et sans s'occuper davantage de la chambre bleue, si
tristement inaugurée, chacun se précipita du côté du blessé.
Au moment même où le marquis Pisani était rapporté évanoui à l'hôtel
Rambouillet, un événement inattendu, qui allait singulièrement
compliquer la situation, jetait dans l'étonnement les commensaux de
l'hôtel de la -Barbe Peinte-.
Etienne Latil, que l'on croyait mort, et que l'on avait couché sur une
table en attendant que l'on cousît son linceul et qu'on eût assemblé les
planches de sa bière, fit un soupir, ouvrit les yeux, et murmura d'une
voix faible, mais parfaitement intelligible, ces deux mots:
--J'AI SOIF!
CHAPITRE VI.
MARINA ET JAQUELINO.
Quelques minutes avant que Latil ne manifestât son existence par les
deux mots qu'en général prononce tout blessé revenant à la vie, et qui
d'ailleurs faisaient en première ligne partie du répertoire de notre
spadassin, un jeune homme s'était présenté à l'hôtel de la -Barbe
peinte-, et s'était informé si la chambre n. 13, située au premier
étage, n'était point occupée par une paysanne des environs de Paris,
nommée Marina. Elle était, avait-il ajouté, reconnaissable à ses beaux
cheveux et à ses beaux yeux noirs, que faisait valoir le cacolet ponceau
qui devait leur servir de cadre, et à sa mise tout entière qui rappelait
celle de ces âpres montagnes de Navarre que Henri IV avait, tête et
pieds nus, tant de fois escaladées tout enfant.
Mme Soleil, avec un charmant sourire, laissa au jeune homme tout le
temps de s'informer, car sans doute lui plaisait-il de regarder dans
tous ses détails cette tête juvénile; après quoi sa réponse,
accompagnée d'un coup d'oeil d'intelligence, fut que la jeune paysanne,
désignée sous le nom de Marina, était dans la chambre indiquée et
attendait depuis une demi-heure à peu près.
Et, en même temps, un geste gracieux de Mme Soleil, geste comme en ont
toujours les femmes de trente à trente-cinq ans pour les beaux garçons
de vingt à vingt-deux ans, en même temps, un geste gracieux de Mme
Soleil, disons-nous, indiquait au questionneur l'escalier au haut duquel
il devait trouver la chambre désignée sous le numéro 13.
Le jeune homme était, en effet, comme nous l'avons dit, un beau garçon
de vingt à vingt-deux ans, de taille moyenne, mais bien prise, et dans
chacun des mouvements de laquelle se révélaient l'élégance et la force.
Il avait les yeux bleus des races du Nord, abrités par les sourcils et
les cheveux noirs des races du Midi. Un teint plutôt hâlé par le soleil
que pâli par la fatigue, une moustache fine, une royale naissante, des
lèvres fines et railleuses qui, en s'ouvrant, laissaient voir un double
rang de dents blanches qu'eût envié plus d'une bouche de femme,
complétaient le charmant ensemble de cette physionomie.
Son costume de paysan basque était à la fois commode et élégant; il se
composait d'un béret rouge, sang de boeuf, orné à son centre d'un gros
gland noir, tombant sur les épaules, et de deux plumes, l'une du même
ton que le béret, l'autre de la même couleur que le gland, encadrant
coquettement le visage. Le pourpoint, du même drap que le béret,
passementé de noir comme lui, laissait voir par une de ses manches
ouvertes et pendantes, par la manche droite, un de ces dessous qui, à la
rigueur, pouvaient dans ces temps d'attaques journalières et
d'embuscades nocturnes servir de plastron et amortir un coup de poignard
ou d'épée.
Ce pourpoint, boutonné du haut en bas, était en arrière sur les modes de
Paris, où l'on portait déjà depuis plus de dix ans le pourpoint boutonné
du haut seulement, afin de laisser sortir, entre lui et le
haut-de-chausses, les plis d'une chemise de fine batiste et des flots de
rubans et de dentelles. Il se fermait sur une espèce de pantalon à pied,
de buffle gris, auquel on avait adapté des semelles à haut talon, qui
tenait lieu de bottes à celui qui le portait.
Un poignard passé à la ceinture de cuir qui lui serrait la taille et qui
soutenait une longue rapière lui battant les mollets, complétait le
costume de celui qu'à tort nous avons désigné sous le nom de paysan, et
qui, d'après l'arme qu'il portait, avait droit au titre de gentilhomme
campagnard.
Arrivé devant la porte, il commença par s'assurer qu'elle était bien
surmontée du n. 13, et certain de ne pas se tromper, il frappa d'une
façon particulière, c'est-à-dire deux coups pressés; puis, après un
intervalle, deux autres coups encore, puis enfin un cinquième coup, en
observant entre ce quatrième et ce cinquième coup le même intervalle
qu'entre les deux premiers et le troisième et le quatrième.
A ce cinquième coup, sans se faire attendre, la porte s'ouvrit, ce qui
prouvait que le visiteur était attendu.
La personne qui ouvrait la porte était une femme de vingt-huit à trente
ans, dans toute la puissance d'une luxuriante beauté. Ses yeux, qui
avaient servi d'indication au jeune homme dans le signalement qu'il
avait donné d'elle, étincelaient comme deux diamants noirs sous l'écrin
de velours de ses longues paupières. Ses cheveux étaient d'une nuance
tellement foncée, que toute comparaison empruntée à l'encre, au charbon,
à l'aile de corbeau, était insuffisante. Ses joues étaient d'une pâleur
chaude et ambrée dénonçant des passions plutôt tumultueuses et
passagères que profondes et durables. Son cou, serré par quatre rangs de
corail, était emmanché dans des épaules vigoureusement dessinées, et
descendait, par une pente doucement fuyante, vers une gorge
singulièrement provocante par ses rapides ondulations. Malgré ses
contours, qui, sculpturalement parlant, appartenaient plutôt à la Niobé
qu'à la Diane, la taille était fine--ou plutôt paraissait plus fine
qu'elle n'était, par le rebondissement tout espagnol des hanches. La
jupe courte, de la même couleur que le cacolet, c'est-à-dire rouge
zébrée de velours noir, laissait voir un bas de jambe plus
aristocratique que ne le comportait le costume, et un pied qui,
relativement au reste de cette plantureuse nature, paraissait d'une
petitesse exagérée.
Nous avons eu tort de dire que la porte s'ouvrait, nous eussions dû dire
s'entre-bâillait seulement, car ce ne fut que quand le jeune homme eut
prononcé le nom de -Marina- et que celle qu'il désignait sous ce nom,
comme par une espèce de mot d'ordre, lui eut répondu par celui de
-Jaquelino-, que la porte s'ouvrit tout à fait, et que celle qui en
était la gardienne s'effaça pour laisser entrer celui qu'elle attendait
et derrière lequel elle referma vivement le battant au verrou, se
retournant aussitôt d'ailleurs, pressée qu'elle était sans doute de voir
celui à qui elle avait affaire.
--Ventre-Saint-Gris! s'écria le jeune homme, que j'ai là une succulente
cousine.
--Et moi sur mon âme, un beau cousin! dit la jeune femme.
--Par ma foi! continua Jaquelino, quand on est si proches parents que
nous le sommes et qu'on ne s'est jamais vu, m'est avis que l'on doit
commencer à faire connaissance en s'embrassant.
--Je n'ai rien à dire contre cette manière de souhaiter la bienvenue à
ses parents, répondit Marina en tendant ses deux joues qui se couvrirent
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