LE FÉTU DE PAILLE INVISIBLE, LE GRAIN DE SABLE INAPERÇU.
Tandis que toutes ces basses intrigues se nouaient contre lui, le
cardinal, courbé à la lueur d'une lampe, sur une carte qu'on appelait
alors la marche du royaume, carte qui, dans ses moindres détails
déroulait sous les yeux la double frontière de France et de Savoie,
suivait avec M. de Pontis, son ingénieur géographe et l'auteur de la
carte que le cardinal avait devant lui, la marche que devait suivre
l'armée, les villes ou les villages où elle devait faire halte, et
marquait les chemins par lesquels les vivres nécessaires à la
subsistance de trente mille hommes pouvaient arriver.
La carte revue par M. d'Escures, comme nous l'avons dit, relevait avec
la plus grande exactitude, vallées, montagnes, torrents, et jusqu'aux
ruisseaux; le cardinal était enchanté, c'était la première carte de
cette valeur qu'il avait sous les yeux.
Comme Bonaparte, couché sur la carte d'Italie, disait, au mois de mars
1800, en montrant les plaines de Marengo: C'est ici que je battrai
Mélas, le cardinal de Richelieu, autant homme de guerre qu'il était peu
homme d'Eglise, le cardinal de Richelieu disait d'avance: C'est ici que
je battrai Charles-Emmanuel.
Puis, dans sa joie, se retournant vers M. de Pontis:
--Monsieur le vicomte, lui dit-il, vous êtes non-seulement un fidèle,
mais un habile serviteur du roi, et la guerre finie à notre avantage,
comme nous l'espérons, vous aurez droit à une récompense. Cette
récompense, vous me la demanderez, et si elle est, comme je n'en doute
pas, dans la mesure de mes moyens, cette récompense vous est accordée
d'avance.
--Monseigneur, dit M. de Pontis en s'inclinant, tout homme a son
ambition, les uns dans la tête, les autres dans le coeur, et le moment
venu, puisque j'ai permission de Votre Eminence, je lui ouvrirai mon
coeur.
--Ah! fit le cardinal, vous êtes amoureux, vicomte.
--Oui, monseigneur.
--Et vous aimez au-dessus de vous.
--Comme nom peut-être, mais pas comme position de fortune.
--Et en quoi puis-je vous servir en pareille occurrence?
--Le père de celle que j'aime est un fidèle serviteur de Votre Eminence,
qui ne fera rien qu'avec sa permission.
Le cardinal réfléchit un instant comme si un souvenir se présentait à sa
mémoire.
--Ah! dit-il, n'est-ce pas vous, mon cher vicomte, qui avez, il y a un
an à peu près, amené en France et conduit près de la reine Mlle Isabelle
de Lautrec?
--Oui, monseigneur, dit le vicomte de Pontis en rougissant.
--Mais, dès cette époque, Mlle de Lautrec n'avait-elle point été
présentée à Sa Majesté comme votre fiancée.
--Comme ma fiancée, non, monseigneur, comme ma promise, oui. Et, en
effet, M. de Lautrec, au premier mot que je lui avais dit de mon amour
pour sa fille m'avait répondu: «Isabelle n'a que quinze ans, vous avez,
de votre côté un chemin à faire; dans deux ans, quand les affaires
d'Italie seront arrangées, nous reparlerons de cela, et si vous aimez
toujours Isabelle, si vous avez l'agrément du cardinal, je serai heureux
de vous appeler mon fils.»
--Et Mlle de Lautrec est-elle entrée pour quelque chose dans les
promesses de son père?
--Mlle de Lautrec, quand je lui ai parlé de mon amour et quand elle a su
que j'étais autorisé par son père à lui parler, m'a répondu, je devrais
dire s'est contentée de me répondre que son coeur était libre, et
qu'elle respectait trop son père pour ne pas obéir à ses volontés.
--Et à quelle époque vous a-t-elle dit cela?
--Il y a un an, monseigneur.
--Et depuis l'avez-vous revue?
--Rarement.
--Et, quand vous l'avez revue, lui avez-vous parlé de votre amour?
--Il y a quatre jours seulement.
--Qu'a-t-elle répondu?
--Elle a rougi et a balbutié quelques paroles dont j'ai attribué
l'embarras à son émotion.
Le cardinal sourit; et à lui-même:--Il me semble, dit-il, qu'elle a
oublié ce détail dans sa confession.
Le vicomte de Pontis regarda le cardinal avec inquiétude.
--Votre Eminence aurait-elle quelque objection à faire à mes désirs?
demanda-t-il.
--Aucune, vicomte, aucune; faites-vous aimer de Mlle de Lautrec, et,
s'il y a empêchement à votre bonheur, cet empêchement ne viendra point
de moi.
La sérénité reparut sur le visage du vicomte.
--Merci, monseigneur, dit-il en s'inclinant.
En ce moment la pendule sonnait deux heures du matin.
Le cardinal congédia le vicomte avec une certaine tristesse, car,
d'après les aveux que lui avait faits Isabelle, il comprenait qu'il lui
serait difficile, impossible même de donner à ce bon serviteur la
récompense qu'il ambitionnait.
Il se préparait à remonter dans sa chambre, lorsque la porte de
l'appartement de Mme de Combalet s'ouvrit et que celle-ci, la bouche et
les yeux souriants, apparut sur le seuil.
--O chère Marie, dit le cardinal, est-ce raisonnable de veiller jusqu'à
une pareille heure de la nuit, quand depuis trois heures et plus vous
devriez être dans votre chambre à vous reposer?
--Cher oncle, dit Mme de Combalet, la joie comme le chagrin empêche de
dormir, et je n'eusse pas fermé l'oeil sans vous féliciter de votre
succès. Lorsque vous êtes triste, vous me laissez partager votre
tristesse; quand vous êtes victorieux, car c'est une victoire, n'est-ce
pas, que vous avez obtenue aujourd'hui?...
--Une véritable victoire, Marie, dit le cardinal, le coeur dilaté et en
respirant à pleine poitrine.
--Eh bien, reprit Mme de Combalet, quand vous êtes victorieux,
laissez-moi partager votre triomphe.
--Oh! oui, vous avez raison de réclamer une part de ma joie, car vous y
avez droit, ma chère Marie; vous faites partie de ma vie, et, par
conséquent, vous avez votre part faite d'avance de ce qui m'arrive
d'heureux ou de malheureux. Or, aujourd'hui seulement et pour la
première fois, je respire librement; cette fois, je n'ai pas eu besoin
pour monter un degré de plus, de mettre le pied sur la première marche
de l'échafaud d'un de mes ennemis,--victoire d'autant plus belle, Marie,
qu'elle est toute pacifique et due à la seule persuasion,--les esclaves
que l'on soumet par la force restent nos ennemis,--ceux que l'on soumet
par le raisonnement deviennent vos apôtres.--Oh! si Dieu m'aide, dans
six mois, ma chère Marie, il y aura une puissance crainte et respectée
de toutes les autres puissances. Cette puissance sera la France, car,
dans six mois, que la Providence continue d'écarter de moi ces deux
femmes perfides, dans six mois le siége de Cazal sera levé, Mantoue
secourue et les protestants du Languedoc, voyant revenir l'Italie et se
tourner contre eux notre armée victorieuse, demanderont la paix sans
qu'il soit besoin, je l'espère, de leur faire la guerre, et alors le
pape ne pourra pas refuser de me faire légat, légat -a latere-, légat à
vie, et je tiendrai à la fois dans ma main le pouvoir temporel et le
pouvoir spirituel, car, je l'espère, le roi est bien à moi maintenant,
et à moins qu'il ne se rencontre sur ma route ce fétu de paille
invisible, ce grain de sable inaperçu qui font chavirer les plus grands
projets, je suis maître de la France et de l'Italie. Embrassez-moi,
Marie, et dormez du sommeil que vous méritez si bien. Quant à moi, je ne
dirai pas: Je vais dormir, mais je vais essayer de dormir.
--Mais vous serez brisé demain.
--Non. La joie tient lieu de sommeil, et jamais je ne me suis si bien
porté.
--Permettez-vous que demain, en m'éveillant, j'entre chez vous, mon cher
oncle, pour savoir comment vous avez passé la nuit?
--Entre, entre, et que mon soleil levant, comme mon soleil couchant,
soit un regard de tes beaux yeux; et alors je serai sûr d'avoir une
belle journée, comme je suis sûr d'avoir une belle nuit.
Et embrassant Mme de Combalet au front, il la conduisit jusqu'à la porte
de sa chambre et demeura sur le seuil, la regardant jusqu'à ce qu'elle
se fût perdue dans la pénombre de l'escalier.
Alors seulement le cardinal referma la porte et s'apprêta à monter à son
tour à son appartement; mais au moment où il allait sortir de son
cabinet, il entendit frapper un petit coup à la porte qui donnait chez
Marion Delorme.
Il crut s'être trompé, s'arrêta et écouta de nouveau; cette fois les
coups redoublèrent de rapidité et de force; il n'y avait point à s'y
tromper, quelqu'un heurtait à la porte de communication qui donnait du
cabinet dans la chambre voisine.
Richelieu donna un tour de clef à la porte par laquelle il allait
sortir, alla pousser le verrou des autres portes, et, s'approchant de
l'entrée secrète perdue dans la boiserie:
--Qui frappe? demanda-t-il à voix basse.
--Moi! répondit une voix de femme. Etes-vous seul?
--Oui.
--Ouvrez-moi alors. J'ai à vous communiquer quelque chose que je crois
d'une certaine importance.
Le cardinal regarda autour de lui pour voir s'il était bien seul en
effet; puis, poussant le ressort, il ouvrit le passage secret dans
lequel apparut un beau jeune homme frisant une fausse moustache.
Ce jeune homme, c'était Marion.
--Ah! vous voilà, beau page, dit Richelieu souriant; j'avoue que, si
j'attendais quelqu'un à cette heure, ce n'était pas vous.
--Ne m'avez-vous pas dit: A quelque heure que ce soit, quand vous aurez
quelque chose d'important à me dire, si je ne suis pas dans mon cabinet,
sonnez; si j'y suis, frappez.
--Je vous l'ai dit, ma chère Marion, et je vous remercie de vous en
souvenir.
Et s'asseyant, le cardinal fit signe à Marion de s'asseoir près de lui.
--Sous ce costume! fit Marion, en riant et pirouettant sur la pointe du
pied pour montrer au cardinal toutes les élégances de sa personne, même
sous un habit qui n'était pas celui de son sexe;--non, ce serait manquer
de respect à Votre Eminence; je resterai debout, s'il vous plaît,
monseigneur, pour vous faire mon petit rapport à moins que vous n'aimiez
mieux que je vous parle un genou en terre; mais alors ce serait une
confession, et non pas un rapport, et cela nous entraînerait trop loin
tous les deux.
--Parlez comme vous voudrez; Marion, dit le cardinal, laissant percer
une certaine inquiétude sur son front; car si je ne me trompe, vous
m'avez demandé cette entrevue pour me préparer à une mauvaise nouvelle,
et les mauvaises nouvelles, comme il faut y parer, on ne les sait jamais
trop tôt.
--Je ne saurais dire si la nouvelle est mauvaise; mon instinct de femme
me dit qu'elle n'est pas bonne. Vous apprécierez.
--J'écoute.
--Votre Eminence a appris que le roi était brouillé avec son favori, M.
Baradas.
--Ou plutôt que M. Baradas était brouillé avec le roi.
--En effet, c'est plus juste, puisque c'était M. Baradas qui boudait le
roi. Eh bien, ce soir, pendant que le roi était avec son fou l'Angély,
les deux reines sont entrées, et après une demi-heure environ, sont
sorties; elles étaient fort émues et ont causé un instant avec Mgr le
duc d'Orléans; après quoi M. le duc d'Orléans s'est entretenu près d'un
quart d'heure, dans l'embrasure d'une fenêtre, avec M. Baradas: on
paraissait discuter. Enfin le prince et le page sont tombés d'accord,
tous deux sont sortis ensemble, Monsieur est resté dans le corridor
jusqu'à ce qu'il eût vu entrer Baradas chez le roi; après quoi il a
disparu à son tour dans le corridor qui conduit à l'appartement des deux
reines.
Le cardinal resta pensif pendant un instant, puis regardant Marion sans
se donner la peine de dissimuler son inquiétude:
--Vous me donnez des détails d'une précision telle, dit-il, que je ne
vous demande pas si vous êtes sûre de leur exactitude.
--J'en suis sûre, et d'ailleurs je n'ai aucune raison de cacher à Votre
Eminence de qui je les tiens.
--S'il n'y a pas d'indiscrétion, ma belle amie, je serais, je vous
l'avoue, bien aise de le savoir.
--Non-seulement il n'y a pas d'indiscrétion, mais je suis convaincue que
je rends service à celui qui me les a donnés.
--C'est donc un ami.
--C'est quelqu'un qui désire que Votre Eminence le tienne pour son
dévoué serviteur.
--Son nom?
--Saint-Simon.
--Ce petit page du roi?
--Justement.
--Vous le connaissez?
--Je le connais et je ne le connais pas, tant il y a qu'il est venu chez
moi ce soir.
--Ce soir ou cette nuit?
--Contentez-vous de ce que je vous dirai, monseigneur. Il est donc venu
chez moi ce soir et m'a raconté cette histoire toute chaude. Il sortait
du Louvre. En allant chez son camarade Baradas, il avait vu les deux
reines sortant de chez Sa Majesté. Elles étaient si préoccupées qu'elles
ne l'ont pas vu, lui; il a continué son chemin, après les avoir vues,
dans un entre-deux de portes, parler avec M. le duc d'Orléans. Puis il
est entré chez Baradas; le page boudait toujours et disait que le
lendemain il quitterait le Louvre. Au bout d'un instant Monsieur est
entré. Il n'a pas fait attention au petit Saint-Simon. Lui, s'est tenu
coi; et, comme je vous l'ai dit, il a vu son camarade causer avec le
prince dans l'embrasure d'une fenêtre, puis tous deux sortir, Baradas
entrer chez le roi, et Monsieur courir, selon toute probabilité, rendre
compte de sa bonne réussite aux reines.
--Et le petit Saint Simon est venu vous dire tout cela pour que la chose
me fût répétée, dites-vous?
--Oh ma foi, je vais vous répéter ses propres paroles: «Ma chère Marion,
a-t-il dit, je crois qu'il y a dans toutes ces allées et ces venues, une
machination contre M. le cardinal de Richelieu; on vous dit de ses
bonnes amies, je ne vous demande pas si c'est ou si ce n'est pas vrai,
mais si c'est vrai, prévenez-le et dites-lui que je suis son humble
serviteur.»
--C'est un garçon d'esprit, et je ne l'oublierai point à l'occasion,
dites-le lui de ma part; et quant à vous, ma chère Marion, je cherche
comment je pourrai vous prouver ma reconnaissance.
--Ah, monseigneur.
--J'y aviserai; mais en attendant....
Le cardinal tira de son doigt un diamant magnifique.
--Tenez, continua-t-il, prenez ce diamant en mémoire de moi.
Mais Marion, au lieu de tendre la main, la mettait derrière son dos.
Le cardinal la lui prit, en tira lui-même le gant et lui mit le diamant
au doigt.
Puis, lui baisant la main:
--Marion, dit-il, soyez-moi toujours aussi bonne amie que vous l'êtes,
et vous ne vous en repentirez pas.
--Monseigneur, lui dit Marion, je trompe parfois mes amants, mes amis
jamais.
Et le poing sur la hanche, le chapeau à plume à la main, l'insouciance
de la jeunesse et de la beauté au front, le sourire de l'amour et de la
volupté sur les lèvres, tirant sa révérence comme eût fait un véritable
page, elle rentra chez elle, regardant son diamant et chantant une
villanelle de Desportes.
Le cardinal resta seul, et passant sa main sur son front assombri.
--Ah! voilà, dit-il, le fétu de paille invisible, voilà le grain de
sable inaperçu!
Puis avec une expression de mépris impossible à rendre:
--Ah! dit-il, un Baradas!!
CHAPITRE X.
LA RÉSOLUTION DE RICHELIEU.
Le cardinal passa une nuit très agitée, comme l'avait pensé la belle
Marion, qui ne se mettait en contact avec lui que dans les grandes
circonstances. La nouvelle apportée par elle était grande: Le roi
raccommodé avec son favori par l'entremise de Monsieur, l'ennemi acharné
du cardinal. C'était une vaste porte ouverte aux conjectures fâcheuses.
Aussi le cardinal examina-t-il la question sur toutes ses faces, et le
lendemain, nous ne dirons pas lorsqu'il s'éveilla, mais lorsqu'il se
leva, avait-il un parti arrêté d'avance pour chaque éventualité.
Vers neuf heures du matin, on annonça un messager du roi. Le messager
fut introduit dans le cabinet du cardinal, où celui-ci était déjà
descendu. Il remit avec un profond salut un pli, cacheté d'un grand
sceau rouge à Son Eminence, laquelle, et sans savoir ce que la lettre
contenait, lui remit, comme c'était son habitude de faire à tout
courrier venant de la part du roi, une bourse contenant vingt pistoles;
le cardinal avait pour ces occasions des bourses toutes préparées dans
son tiroir.
Un coup d'oeil jeté sur la lettre avait appris au cardinal qu'elle
venait directement du roi; car il avait reconnu que l'adresse elle-même
était de l'écriture de Sa Majesté; il invita donc le messager à attendre
dans le cabinet de son secrétaire Charpentier, dans le cas où il aurait
une réponse à faire.
Puis, comme l'athlète qui prend ses forces pour la lutte matérielle se
frotte d'huile, lui, pour la lutte morale, se recueillit un instant,
passa son mouchoir sur son front humide de sueur, et s'apprêta à rompre
le cachet.
Pendant ce temps-là, sans qu'il le remarquât, une porte s'était ouverte,
et la tête inquiète de Mme de Combalet était apparue par
l'entrebâillement de cette porte. Elle avait su par Guillemot que son
oncle avait mal dormi et, par Charpentier, qu'un message du roi était
arrivé.
Elle s'était alors hasardée à entrer, sans être appelée, dans le cabinet
de son oncle, sûre qu'elle était d'ailleurs d'y être toujours la bien
venue.
Mais voyant le cardinal assis et tenant à la main une lettre qu'il
hésitait à ouvrir, elle comprit ses angoisses et, quoiqu'elle ignorât la
visite de Marion Delorme, elle devina qu'il avait dû se passer quelque
chose de nouveau.
Enfin Richelieu ouvrit le message.
Le cardinal lisait, et, quelque chose comme une ombre, à mesure qu'il
lisait, s'étendait sur son front.
Elle se glissa, sans bruit, le long de la muraille et, à quelques pas de
lui, s'appuya sur un fauteuil.
Le cardinal avait fait un mouvement, mais comme ce mouvement était resté
silencieux, Mme de Combalet crut n'avoir pas été vue.
Le cardinal lisait toujours, seulement, de dix secondes en dix secondes,
il s'essuyait le front.
Il était évidemment en proie à une vive angoisse.
Mme de Combalet s'approcha de lui, elle entendit siffler sa respiration
haletante.
Puis il laissa retomber sur son bureau la main qui tenait la lettre et
qui semblait n'avoir plus la force de la porter.
Sa tête se tourna lentement du côté de sa nièce et lui laissa voir son
visage pâle et agité par des mouvements fébriles, tandis qu'il lui
tendait une main frissonnante.
Mme de Combalet se précipita sur cette main et la baisa.
Mais le cardinal passa son bras autour de sa taille, l'approcha de lui,
la serra contre son coeur et, de l'autre main, lui donnant la lettre en
essayant de sourire:
--Lisez, lui dit-il.
Mme de Combalet lut tout bas.
--Lisez tout haut, lui dit le cardinal, j'ai besoin d'étudier froidement
cette lettre, le son de votre voix me rafraîchira.
Mme de Combalet lut:
«Monsieur le cardinal et bon ami,
«Après avoir mûrement réfléchi à la situation intérieure et
extérieure, les trouvant toutes deux également graves, mais jugeant
que des deux questions, la question intérieure est la plus importante,
à cause des troubles que suscitent au coeur du royaume M. de Rohan et
ses huguenots, nous avons décidé, ayant toute confiance dans ce génie
politique dont vous nous avez si souvent donné la preuve, que nous
vous laisserions à Paris pour conduire les affaires de l'Etat en notre
absence, tandis que nous irions, avec notre frère bien-aimé Monsieur
pour lieutenant général, et MM. d'Angoulême, de Bassompierre, de
Bellegarde et de Guise pour capitaines, faire lever le siége de Cazal,
en passant, de gré ou de force, à travers les Etats de M. le duc de
Savoie, nous réservant, par des courriers qui vous seront envoyés tous
les jours, de vous donner des nouvelles de nos affaires, d'en demander
des vôtres, et de recourir en cas d'embarras à vos bons conseils.
«Sur quoi nous vous prions, monsieur le cardinal et bon ami, de nous
faire donner un état exact des troupes composant votre armée, des
pièces d'artillerie en état de faire la campagne et des sommes qui
peuvent être mises à notre disposition, tout en conservant celles que
vous croirez nécessaires aux besoins de votre ministère.
«J'ai longtemps réfléchi avant de prendre la décision dont je vous
fais part, car je me rappelais les paroles du grand poète italien
forcé de rester à Florence à cause des troubles qui l'agitaient, et
cependant désireux d'aller à Venise pour y terminer une négociation
importante.--Si je reste, qui ira? Si je pars, qui restera? Plus
heureux que lui, par bonheur, j'ai en vous, monsieur le cardinal et
bon ami, un autre moi-même, et en vous laissant à Paris, je puis à la
fois -rester- et -partir-.
«Sur ce, monsieur le cardinal et ami, la présente n'étant à autre fin,
je prie le Seigneur qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.
«Votre affectionné,
«LOUYS.»
La voix de Mme de Combalet s'était altérée au fur et à mesure qu'elle
avançait dans cette lecture, et, en arrivant aux dernières lignes, à
peine était-elle compréhensible. Mais quoique le cardinal ne l'eût lue
qu'une fois, elle s'était gravée dans son esprit d'une manière
ineffaçable, et c'était en effet pour calmer son agitation qu'il avait
invoqué le secours de la douce voix de Mme de Combalet, qui faisait sur
ses nombreuses irritations le même effet que la harpe de David sur les
démences de Saül.
Lorsqu'elle eut fini, elle laissa tomber sa joue sur la tête du
cardinal.
--Oh! dit-elle, les méchants! ils ont juré de vous faire mourir à la
peine.
--Eh bien, voyons, que ferais-tu à ma place, Marie?
--Ce n'est pas sérieusement que vous me consultez, mon oncle?
--Très sérieusement.
--A votre place, moi?
Elle hésita.
--A ma place, toi? voyons, achève.
--A votre place, je les abandonnerais à leur sort. Vous n'étant plus là,
nous verrons un peu comment ils s'en tireront.
--C'est ton avis, Marie?
Elle se redressa, et appelant à elle toute son énergie:
--Oui, c'est mon avis, dit-elle, tous ces gens-là, rois, reines,
princes, sont indignes de la peine que vous prenez pour eux.
--Et alors que ferons-nous, si je quitte tous ces gens-là, comme tu les
appelles?
--Nous irons dans une de vos abbayes, dans une des meilleures, et nous y
vivrons tranquilles, moi vous aimant et vous soignant, vous tout à la
nature et à la poésie, faisant ces vers qui vous reposent de tout.
--Tu es la consolation en personne, ma bien-aimée Marie, et je t'ai
toujours trouvée bonne conseillère. Cette fois, d'ailleurs, ton avis est
d'accord avec ma volonté. Hier soir, après ta sortie de mon cabinet,
j'ai été prévenu, ou à peu près, de ce qui se tramait contre moi. J'ai
donc eu toute la nuit pour me préparer au coup qui me frappe, et
d'avance ma résolution était prise.
Il allongea la main, tira une feuille de papier et écrivit:
«Sire!
«J'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime et de
confiance que veut bien me donner Votre Majesté; mais je ne puis par
malheur, l'accepter. Ma santé déjà chancelante s'est encore empirée
pendant le siége de La Rochelle, que, Dieu aidant, nous avons mené à
bonne fin. Mais cet effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma
famille et mes amis exigent de moi la promesse d'un repos absolu que
peuvent seules me donner l'absence des affaires et la solitude de la
campagne. Je me retire donc, Sire, à ma maison de Chaillot, que
j'avais achetée dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire,
de vouloir bien accepter ma démission, tout en continuant à me croire
le plus humble et surtout le plus fidèle de vos sujets.
«ARMAND, cardinal de Richelieu.»
Mme Combalet s'était éloignée par discrétion, il la rappela d'un signe
et lui tendit le papier; à mesure qu'elle le lisait, de grosses larmes
silencieuses coulaient sur ses joues.
--Vous pleurez, lui dit le cardinal?
--Oui, dit-elle, et de saintes larmes!
--Qu'appelez-vous de saintes larmes, Marie?
--Celles que l'on verse, la joie dans le coeur, sur l'aveuglement de son
roi et le malheur de son pays.
Le cardinal releva la tête et posa la main sur le bras de sa nièce.
--Oui, Vous avez raison, dit-il; mais Dieu, qui abandonne parfois les
rois, n'abandonne pas aussi facilement les royaumes. La vie des uns est
éphémère, celle des autres dure des siècles. Croyez-moi, Marie, la
France tient une place trop importante en Europe, et elle a un rôle trop
nécessaire à jouer dans l'avenir, pour que le Seigneur détourne son
regard d'elle. Ce que j'ai commencé, un autre l'achèvera, et ce n'est
pas un homme de plus ou de moins qui peut changer ses destinées.
--Mais, est-il juste, dit Mme de Combalet, que l'homme qui a préparé les
destinées de son pays ne soit pas celui qui les accomplisse, et que le
travail et la lutte ayant été pour l'un, la gloire soit pour l'autre?
--Vous venez, Marie, dit le cardinal, dont le front se rassérénait de
plus en plus, vous venez de toucher là, sans y songer, la grande énigme
que depuis trois mille ans propose aux hommes ce sphinx accroupi aux
angles des prospérités qui s'écroulent, pour faire place aux infortunes
non méritées--ce sphinx, on l'appelle le Doute.--Pourquoi Dieu,
demande-t-il, pourquoi Dieu, qui est la suprême justice, est-il parfois,
ou plutôt paraît-il être, l'injustice suprême?
--Je ne me révolte pas contre Dieu, mon oncle, je cherche à le
comprendre.
--Dieu a le droit d'être injuste, Marie, car tenant l'éternité dans sa
main, il a l'avenir pour réparer ses injustices. Si nous pouvions
pénétrer ses secrets, d'ailleurs, nous verrions que ce qui paraît
injuste à nos yeux, n'est qu'un moyen d'arriver plus sûrement à son but.
Il fallait qu'un jour ou l'autre, cette grande question fût jugée entre
Sa Majesté, que Dieu conserve! et moi. Le roi sera-t-il pour sa famille?
sera-il pour la France? Je suis pour la France, Dieu est avec la France,
or qui sera contre moi, Dieu étant pour moi?
Il frappa sur un timbre; au deuxième coup, son secrétaire Charpentier
parut.
--Charpentier, dit-il, faites dresser à l'instant même la liste des
hommes en état de marcher pour la campagne d'Italie et des pièces
d'artillerie en état de servir. Il me faut cette liste dans un quart
d'heure.
Charpentier s'inclina et sortit.
Alors le cardinal se retourna vers son bureau, reprit la plume, et
au-dessous de la ligne de sa démission, il écrivit:
-P. S.---Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant
l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme
restant des six millions empruntés sur ma garantie--le cardinal
consulta un petit carnet qu'il portait toujours sur lui--elle monte à
trois millions huit cent quatre vingt-deux livres enfermés dans une
caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la
clef à Votre Majesté.
N'ayant point de cabinet au Louvre et craignant que, dans le transport
des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelques pièces importantes
ne s'égarent, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma maison à
Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout ce que
j'ai est à elle. Mes serviteurs resteront pour lui faciliter le
travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à
elle.
Aujourd'hui, à deux heures, Votre Majesté pourra prendre ou faire
prendre possession de ma maison.
Je termine ces lignes comme j'ai terminé celles qui les précèdent, en
osant me dire le très obéissant, mais aussi le très fidèle sujet de
Votre Majesté,
Armand [+] RICHELIEU.
A mesure qu'il écrivait, le cardinal répétait tout haut ce qu'il venait
d'écrire, de sorte qu'il n'eut pas besoin de faire lire le post-scriptum
à sa nièce pour lui apprendre ce qu'il contenait.
En ce moment, Charpentier lui apportait l'état demandé.--35,000 hommes
étaient disponibles, 70 pièces de canons étaient en état de faire
campagne.
Le cardinal joignit l'état à la lettre, mit le tout sous enveloppe,
appela le messager et lui donna le pli en disant.
--A Sa Majesté en personne.
Et il ajouta une seconde bourse à la première.
La voiture, d'après les ordres donnés par le cardinal, était tout
attelée. Le cardinal descendit sans emporter de sa maison autre chose
que les habits qu'il avait sur lui. Il monta en voiture avec Mme de
Combalet, fit monter Guillemot, le seul des serviteurs qu'il emmenât,
près du cocher, et dit:
--A Chaillot!
--Puis, se retournant vers sa nièce, il ajouta:
--Si, dans trois jours, le roi n'est point venu lui-même à Chaillot,
dans quatre nous partons pour mon évêché de Luçon.
CHAPITRE XI.
LES OISEAUX DE PROIE.
Comme on vient de le voir, le conseil donné par le duc de Savoie avait
complétement réussi. «Si la campagne d'Italie est résolue malgré mon
opposition, avait-il dit dans sa lettre secrète à Marie de Médicis,
obtenez pour monsieur le duc d'Orléans, sous le prétexte de s'éloigner
de l'objet de sa folle passion, le commandement de l'armée. Le cardinal,
dont toute l'ambition est de passer pour le premier général de son
siècle, ne supportera point cette honte et donnera sa démission. Une
seule crainte resterait, c'est que le roi ne l'acceptât point.»
Seulement, vers dix heures du matin, on ignorait encore au Louvre la
décision du cardinal, et on l'attendait avec impatience; et chose
singulière, la meilleure harmonie du monde semblait régner entre les
augustes personnages qui l'attendaient.
Ces augustes personnages étaient: le roi, la reine-mère, la reine Anne
et Monsieur.
Monsieur avait feint avec la reine-mère une réconciliation moins sincère
que ne l'était sa brouille; bien ou mal en apparence avec les gens,
Monsieur haïssait indifféremment tout le monde; coeur lâche et déloyal,
méprisé de tous, il devinait ce mépris à travers les louanges et le
sourire, et rendait ce mépris en haine.
Le lieu de la réunion était le boudoir voisin de la chambre de la reine
Anne, où nous avons vu Mme de Fargis, avec l'insouciante dépravation de
sa nature spirituelle et corrompue, lui donner de si bons conseils.
Dans les chambres du roi, de Marie de Médicis, de M. le duc d'Orléans,
se tenaient, l'oreille au guet, comme des aides de camp prêts à exécuter
les ordres: dans la chambre du roi, La Vieuville, Nogent-Beautru et
Baradas, remonté au comble de la puissance; dans la chambre du duc
d'Orléans, le médecin Senelle à qui du Tremblay avait soustrait la
fameuse lettre en chiffres où Monsieur était invité, en cas de disgrâce,
à passer en Lorraine et qui, croyant tout simplement l'avoir perdue,
gardait près de lui ce valet de chambre qui, vendu à l'Éminence grise,
l'avait déjà trahi et, ayant été bien récompensé de sa trahison, se
tenait prêt à trahir encore.
Quant à la reine Anne, elle n'était point en arrière des autres, et
tenait dans sa chambre Mme de Chevreuse, Mme de Fargis et la petite
naine Gretchen, de la fidélité de laquelle, on s'en souvient, avait
répondu l'infante Claire-Eugénie qui lui en avait fait cadeau, et que,
grâce à l'exiguïté de sa taille, elle pouvait utiliser, en la faisant
passer là où ne pouvait point passer une personne de taille ordinaire.
Vers dix heures et demie--on se rappelle que le cardinal l'avait fait
attendre--le messager arriva. Comme l'ordre avait été donné par le roi
de l'introduire dans le boudoir de la reine, et que l'injonction lui
avait été faite par le cardinal de ne remettre sa réponse qu'au roi, il
n'éprouva aucun retard et put immédiatement exécuter sa double mission.
Le roi prit la lettre avec une émotion visible, tandis que chacun fixait
avec anxiété les yeux sur ce pli qui contenait le sort de toutes ces
haines et de toutes ces ambitions, et demanda au messager.
--M. le cardinal ne vous a rien chargé de me dire de vive voix?
--Rien, Sire, sinon de présenter ses humbles respects à Votre Majesté et
de ne remettre cette lettre qu'à elle-même.
--C'est bien, dit le roi, allez!
Le messager se retira.
Le roi ouvrit la lettre et s'apprêta à la lire.
--Tout haut, Sire, tout haut, s'écria la reine Marie, d'une voix où, par
une singulière pondération de deux éléments opposés, le commandement se
joignait à la prière.
Le roi la regarda comme pour lui demander si cette lecture à haute voix
n'avait point ses inconvénients?
--Mais non, dit la reine, n'avons-nous pas tous ici tous les mêmes
intérêts?
Un léger mouvement du sourcil indiqua que le roi ne partageait peut-être
pas entièrement sur ce dernier point l'opinion de sa mère; mais, soit
déférence à son désir, soit habitude d'obéissance, il commença de lire
cette lettre que nos lecteurs connaissent déjà, mais que nous remettons
sous leurs yeux pour les faire assister à l'effet qu'elle produisit sur
les différents auditeurs appelés à l'écouter.
«SIRE!...
A ce mot, il se fit un tel silence que Louis leva les yeux de dessus son
papier et les reporta sur ses auditeurs pour s'assurer qu'ils n'étaient
pas évanouis comme des fantômes.
--Nous écoutons, Sire, dit la reine-mère avec impatience.
Le roi, le moins impatient de tous, parce que seul peut-être il
comprenait, au point de vue de la royauté, la gravité du fait qui
s'accomplissait, reprit et continua lentement avec une certaine
altération dans la voix:
«Sire, j'ai été on ne peut plus flatté de la nouvelle marque d'estime
et de confiance que veut bien me donner Votre Majesté...
--Oh! s'écria Marie de Médicis, incapable de contenir son impatience, il
accepte.
--Attendez, madame, dit le roi, il y a un -mais-...
--Alors, lisez, Sire, lisez!
--Si vous voulez que je lise, madame, ne m'interrompez pas.
Et il reprit avec la lenteur habituelle qu'il mettait à toute chose.
«-Mais je ne puis par malheur l'accepter.-
Ah! il refuse, s'écrièrent ensemble la reine-mère et Monsieur,
incapables de se contenir!
Le roi fit un mouvement d'impatience.
--Excusez-nous, Sire, dit la reine-mère, et continuez, s'il vous plaît.
Anne d'Autriche, au moins aussi heureuse que Marie de Médicis, mais plus
maîtresse d'elle-même par l'habitude qu'elle avait de dissimuler, appuya
sa blanche main frissonnante d'émotion sur la robe de satin noir de sa
belle-mère, pour lui recommander la circonspection et le silence.
Le roi reprit:
«Ma santé, déjà chancelante, s'est encore empirée pendant le siége de
La Rochelle, que, Dieu aidant nous avons mené à bonne fin mais cet
effort m'a complétement épuisé, et mon médecin, ma famille et mes amis
exigent de moi la promesse d'un repos absolu, que peuvent seules me
donner l'absence des affaires et la solitude de la campagne.»
--Ah! dit Marie de Médicis en respirant à pleine poitrine, qu'il se
repose donc pour le bien du royaume et la paix de l'Europe.
--Ma mère! ma mère! dit le duc d'Orléans, qui voyait avec inquiétude
s'irriter l'oeil du roi.
Anne pressa plus fortement le genou de Marie.
--Ah! dit celle-ci, incapable de se maîtriser, vous ne saurez jamais
tout ce que j'ai à reprocher à cet homme, mon fils.
--Si fait, madame, dit Louis XIII, le sourcil froncé; si fait, madame,
-je le sais-, et, appuyant avec affectation sur ces derniers mots, il
continua avec une impatience mal réprimée.
«Je me retire donc Sire, en ma maison de Chaillot, que j'avais achetée
dans la prévision de ma retraite, vous priant, Sire, de vouloir bien
accepter ma démission, tout en continuant de me croire le plus humble,
et surtout le plus fidèle de vos sujets.
«ARMAND, cardinal de Richelieu.»
Tout le monde se leva d'un même mouvement, croyant la lecture terminée;
les deux reines s'embrassèrent, et le duc d'Orléans s'approcha du roi
pour lui baiser la main.
Mais le roi arrêta tout le monde du regard.
--Ce n'est pas fini, dit-il, il y a un post-scriptum.
Quoique Mme de Sévigné n'eût pas encore dit que c'était dans le
-post-scriptum- que se trouvait généralement le point le plus important
de la lettre, chacun s'arrêta à ses mots: -Il y a un post-scriptum-, et
la reine mère ne put s'empêcher de dire à son fils:
--J'espère bien, mon fils, que, si le cardinal revenait sur sa décision,
vous ne reviendriez pas sur la vôtre.
--J'ai promis, madame, répondit Louis XIII.
--Ecoutons le post-scriptum, ma mère, dit Monsieur.
Le roi lut:
«P. S.--Votre Majesté recevra ci-jointe la liste des hommes composant
l'armée et l'état du matériel qui y est attaché. Quant à la somme
restant des six millions empruntés sur ma garantie, elle monte à trois
millions huit cent quatre-vingt-deux mille livres enfermés dans une
caisse dont mon secrétaire aura l'honneur de remettre directement la
clef à Votre Majesté.»
--Près de quatre millions, dit la reine Marie de Médicis avec une
cupidité qu'elle ne prenait point la peine de dissimuler!
Le roi frappa du pied, le silence se fit.
«N'ayant point de cabinet au Louvre, et craignant que, dans le
transport des papiers de l'Etat qui me sont confiés, quelque pièce
importante ne s'égare, j'abandonne non-seulement mon cabinet, mais ma
maison à Votre Majesté; comme tout ce que j'ai me vient d'elle, tout
ce que j'ai est à elle; mes serviteurs resteront pour lui faciliter le
travail, et les rapports journaliers qui me sont faits, seront faits à
elle.
«Aujourd'hui, à une heure, Votre Majesté pourra prendre ou faire
prendre possession de ma maison.
«Je termine ces lignes comme j'ai terminé les précédentes, en osant me
dire le très-reconnaissant, mais aussi le très fidèle sujet de Votre
Majesté.»
ARMAND [+] RICHELIEU.
--Eh bien, dit le roi, avec l'oeil sombre et la voix rauque, vous voilà
tous contents, et chacun de vous croit déjà être le maître.
La reine-mère, qui était celle de tous qui comptait le plus sur cette
royauté, répondit la première.
--Vous savez mieux que personne, Sire, qu'il n'y a ici de maître que
vous, et que moi, toute la première, donnerai l'exemple de l'obéissance;
mais, pour que les affaires ne souffrent pas de la retraite de M. le
cardinal, je me permettrai d'émettre un avis.
--Lequel, madame? demanda le roi, tout avis venant de vous sera le bien
venu.
--Ce serait de former, séance tenante, un conseil pour diriger les
affaires intérieures en votre absence.
--Vous ne voyez donc plus maintenant, à ce que je m'éloigne, madame, les
mêmes inconvénients, pour mon salut et ma santé, lorsque je dois faire
la guerre avec mon frère, que lorsque je devais la faire avec M. le
cardinal?
--Vous m'avez paru sur ce point si résolu, mon fils, quand vous avez
résisté à mes prières et à celles de la reine votre épouse, que je n'ai
pas osé revenir sur ce point.
--Et qui proposerez-vous, madame, pour former ce conseil?
--Mais, répondit la reine-mère, je ne vois guère que M. le cardinal de
Bérulle que vous puissiez mettre à la place de M. de Richelieu.
--Et après?
--Vous avez M. de La Vieuville aux finances et M. de Marillac aux
sceaux; on peut les y laisser.
--Le roi fit un signe de tête.
--Et à la guerre? demanda-t-il.
--Vous avez le maréchal, frère de M. le garde des sceaux. Un pareil
conseil présidé par vous, mon fils, suffirait, composé d'hommes dévoués,
à pourvoir à la sûreté de l'Etat.
--Puis, dit Monsieur, il y a là deux amirautés, de Lorient et du Ponant,
dont M. le cardinal a sans doute donné sa démission en même temps que de
son ministère.
--Vous oubliez, monsieur, qu'il a acheté l'une de M. de Guise et l'autre
de M. de Montmorency, et qu'il les a payées un million chacune.
--Eh bien, on les lui rachètera, dit Monsieur.
--Avec son argent? demanda le roi, à qui un certain instinct de justice
faisait paraître assez honteuse cette combinaison, dont il savait
Monsieur parfaitement capable.
Monsieur sentit le coup et se cabra sous l'éperon.
--Mais non, Sire, dit-il, avec la permission de Votre Majesté, je
rachèterai l'une, et je crois que M. de Condé rachèterait volontiers
l'autre, à moins que le roi ne préfère que je les rachète toutes deux;
ce sont d'habitude les frères du roi qui sont grands-amiraux du royaume.
--C'est bien, dit le roi, nous aviserons.
--Seulement, dit Marie de Médicis, je vous ferai observer, mon fils,
qu'avant de mettre M. de La Vieuville, comme contrôleur des finances, en
possession de la somme laissée en caisse par le cardinal de Richelieu,
le roi pourrait, sans que personne en sût rien, faire certaines
largesses qui ne seraient que des actes de justice.
--Pas à mon frère, en tous cas: il est plus riche que nous, ce me
semble; ne disait-il pas tout à l'heure qu'il avait les deux millions
prêts pour racheter l'amirauté du Ponant et de l'Orient.
--Je disais que je les trouverais, Sire; M. de Richelieu en a bien
trouvé six sur sa parole; j'en trouverais bien deux, je présume, en
hypothéquant mes biens.
--Moi qui n'ai pas de biens, dit Marie de Médicis, j'avais grand besoin
des 100,000 livres que j'avais demandées à M. le cardinal, 100,000 sur
lesquelles il n'a pu me donner que 50,000; sur les 50,000 autres je
comptais donner un à-compte à mon peintre, M. Rubens, qui n'a encore
reçu que 10,000 livres sur les vingt deux tableaux qu'il a exécutés pour
ma galerie du Luxembourg et qui sont consacrés à la plus grande gloire
de la mémoire du roi votre père.
--Et en mémoire du roi mon père, dit Louis XIII avec un accent qui fit
tressaillir Marie de Médicis, vous les aurez, madame.
Puis, se tournant vers Anne d'Autriche.
--Et vous, madame, demanda-t-il, n'avez-vous pas quelque réclamation du
même genre à me faire?
--Vous m'avez autorisée, Sire, dit Anne d'Autriche en baissant les yeux,
à rassortir chez Lopez un fil de perles que vous m'avez donné, et dont
quelques-unes sont mortes; mais ces perles sont si belles que les
pareilles trouvées à grand'peine ont dépassé la somme énorme de 20,000
livres.
--Vous les aurez, madame, et ce n'est pas payer la dixième partie de ce
qu'il mérite, l'intérêt si sincère que vous prenez à ma santé quand vous
êtes venue me supplier de ne pas m'exposer aux neiges des Alpes, en
faisant la campagne avec M. le cardinal; n'avez-vous pas encore quelque
autre prière à m'adresser?
Anne se tut.
--Je sais que la reine ma fille, dit Marie de Médicis en prenant la
parole pour Anne d'Autriche, serait heureuse de récompenser par un don
d'une dizaine de mille livres le dévouement de sa dame d'honneur, Mme de
Fargis, laquelle enverrait la moitié de la somme reçue à son mari,
ambassadeur à Madrid, lequel ne saurait, avec les faibles appointements
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