s'était arrêté et, regardant le duc d'Angoulême:
--Eh bien, lui demanda-t-il, qu'en dites-vous?
Le duc haussa les épaules.
--J'en dis que mon pauvre roi Henri III, tant calomnié, n'a pas été, au
bout du compte, plus désespéré pour la mort de Quélus, de Schomberg et
de Maugiron, que ne vient de l'être notre bon roi Louis XIII pour
l'égratignure de M. de Baradas.
--Est-il possible qu'un fils ressemble si peu à son père! murmura le duc
de Guise en jetant un regard de côté, comme s'il eût voulu, à travers la
porte, voir ce qui se passait dans la chambre qu'il venait de quitter;
par ma foi, j'avoue que j'aimais encore mieux le roi Henri IV, tout
huguenot qu'il fût resté au fond du coeur.
--Bon! vous dites cela parce que le roi Henri IV est mort; mais de son
vivant vous l'abominiez.
--Il avait fait assez de mal à notre maison, pour que nous ne fussions
pas de ses meilleurs amis.
--Quant à cela, je l'admets, dit le duc d'Angoulême; mais ce que je
n'admets pas, c'est cette ressemblance absolue que vous voulez trouver
entre les enfants et les maris de leurs mères. De cette ressemblance,
savez-vous bien qu'il n'est pas donné à tout le monde d'en jouir ainsi.
Tenez, à commencer par vous, mon cher duc, et M. d'Angoulême s'appuya
tendrement sur le bras de son interlocuteur, en mettant le pied sur les
marches de l'escalier, ainsi, à commencer par vous, moi qui ai eu
l'honneur de connaître le mari de madame votre mère, et qui ai eu le
bonheur de vous connaître, j'oserai dire, sans y entendre le moindrement
malice, bien entendu, qu'il n'y a aucune ressemblance entre vous et lui.
--Mon cher duc! mon cher duc! murmura M. de Guise, ne sachant pas, ou
plutôt sachant trop où un interlocuteur, aussi goguenard que M.
d'Angoulême, pouvait le mener en prenant un pareil chemin.
--Mais non, insista le duc avec cet air de bonhomie qu'il prenait avec
tant d'art, qu'on ne savait jamais s'il raillait ou s'il parlait
sérieusement, mais non, et c'est visible, pardieu! Nous nous souvenons
tous, excepté vous, de feu votre père. Il était grand, vous êtes petit;
il avait le nez aquilin, vous l'avez camus; il avait les yeux noirs,
vous les avez gris.
--Que ne dites-vous aussi qu'il avait une balafre à la joue, et que je
ne l'ai pas.
--Parce que vous ne pouvez pas avoir ce qui ne s'attrape qu'à la guerre,
vous qui n'avez jamais vu le feu.
--Comment, s'écria le duc de Guise, je n'ai jamais vu le feu! et à La
Rochelle donc?
--C'est vrai, j'oubliais, il a pris à votre bâtiment--le feu!
--Duc, dit M. de Guise, détachant son bras de celui du duc d'Angoulême,
je crois que vous êtes dans un mauvais jour, et qu'autant vaut que nous
nous séparions.
--Moi! dans un mauvais jour, que vous ai-je donc dit? pas des choses
désagréables, je l'espère, ou ce serait sans intention. On ressemble à
qui l'on peut, vous comprenez bien; ça c'est une affaire de hasard.
Est-ce que par exemple moi je ressemble à mon père Charles IX, qui était
rouge de cheveux et rouge de peau; mais on ne doit pas se désoler pour
cela, on ressemble toujours à quelqu'un.
--Tenez, notre roi, par exemple; eh bien, il ressemble au cousin de la
reine-mère, qui est venu en France avec elle, au duc de Bracciano; vous
le rappelez-vous ce Virginio Orsini?--Monsieur, de son côté, ressemble
au maréchal d'Ancre comme une goutte d'eau à une autre. Vous-même vous
ne vous doutez peut-être pas à qui vous ressemblez.
--Non je ne saurais pas le savoir.
--C'est vrai, vous ne l'avez pas pu connaître, puisqu'il a été tué six
mois avant votre connaissance par votre oncle Mayenne. Eh bien, vous
ressemblez à s'y méprendre à M. le comte de Saint-Megrin; est-ce qu'on
ne vous l'a pas dit déjà?
--Si fait! seulement lorsqu'on me l'a dit je me suis fâché, mon cher
duc, je vous en préviens.
--Parce qu'on vous le disait méchamment et non sans malice, comme je le
fais, moi. Est-ce que je me suis fâché tout à l'heure quand M. de
Bassompierre m'a dit que je faisais de la fausse monnaie, mais c'est
vous qui êtes mal disposé et non pas moi; aussi je vous laisse.
--Et je crois que vous faites bien, dit M. de Guise, en prenant le côté
de la rue de l'Arbre-Sec qui conduisait à la rue Saint-Honoré.
Et doublant le pas il s'éloigna rapidement de son caustique
interlocuteur, lequel resta un instant à sa place avec l'air étonné d'un
homme qui ne comprend pas chez les autres une susceptibilité qu'il se
vantait de n'avoir pas lui-même.
Après quoi il se dirigea vers le pont Neuf, espérant trouver sur ce lieu
de passage quelque autre victime, pour continuer sur elle la petite
torture commencée sur le duc de Guise.
Pendant ce temps, les autres courtisans s'étaient éclipsés peu à peu, et
le roi s'était retrouvé seul avec l'Angély.
Celui-ci, qui ne voulait pas perdre une si belle occasion de jouer son
rôle de bouffon, vint se planter devant le roi qui se tenait assis,
triste, la tête basse et les yeux fixés en terre.
--Heu! fit l'Angély en poussant un gros soupir.
Louis releva la tête.
--Eh bien? lui demanda-t-il du ton d'un homme qui s'attend à voir celui
à qui il s'adresse abonder dans son sens.
--Eh bien? répéta l'Angély du même ton plaintif.
--Que dis-tu de M. Bassompierre?
--Je dis, répondit l'Angély, laissant percer dans son accent
l'expression d'une admiration railleuse, je dis qu'il joue joliment de
la lardoire et qu'il faut qu'il ait été cuisinier dans sa jeunesse.
Un éclair passa dans l'oeil morne de Louis XIII.
--L'Angély, dit-il, je te défends de plaisanter avec l'accident arrivé à
M. de Baradas.
Le visage de l'Angély prit l'expression de la plus profonde douleur.
--La cour prendra-t-elle le deuil? demanda-t-il.
--Si tu dis encore un mot, bouffon, dit le roi en se levant et en
frappant du pied, je te fais fouetter jusqu'au sang.
Et il se mit à marcher avec agitation dans la chambre.
--Bon! dit l'Angély en s'asseyant, comme pour mettre à couvert la partie
menacée, sur le fauteuil que venait de quitter le roi, me voilà menacé
d'être le bouc émissaire de messieurs les pages de Sa Majesté. Quand ils
auront commis une faute, c'est moi que l'on fouettera. Ah! mon confrère
Nogent avait bien raison, et tu ne t'appelles pas Louis le Juste pour
rien. Peste!
--Oh! dit Louis XIII sans riposter à la plaisanterie du bouffon, à
laquelle il n'eût su que répondre, je me vengerai sur M. de
Bassompierre.
--As-tu entendu raconter l'histoire d'un certain serpent qui voulut
ronger une lime et qui s'y usa les dents?
--Que veux-tu dire encore avec tes apologues?
--Je veux dire, mon fils, que tout roi que tu es, tu n'as pas plus le
pouvoir de perdre tes ennemis que de sauver tes amis--cela regarde notre
ministre Richelieu.--C'est toi qu'on appelle le -Juste- de ton vivant,
mais cela pourra bien être lui qu'on appellera le -Juste- après sa mort.
--Quoi!
--Tu ne trouves pas, Louis?--Je trouve, moi! Ainsi, par exemple, quand
il est venu te dire--«Sire, pendant que je veille à la fois à votre
salut et à la gloire de la France, votre frère conspire contre moi,
c'est-à-dire contre vous. Il devait venir me demander à dîner avec toute
sa suite au château de Fleury, et pendant que l'on serait à table, M. de
Chalais devait me passer son épée au travers du corps. En voilà la
preuve. D'ailleurs, interrogez votre frère, il vous le dira.»--Tu
interroges ton frère, il prend peur comme toujours, se jette à tes pieds
et te dit tout.--Ah! voilà un crime de haute trahison et pour lequel une
tête mérite de tomber sur l'échafaud. Mais quand tu vas dire à M. de
Richelieu:--Cardinal, je lardais, Baradas ne lardait pas, j'ai voulu le
faire larder, et sur son refus, je lui ai jeté au visage de l'eau de
Naffe. Lui, sans respect pour ma majesté, m'a arraché le flacon des
mains et l'a brisé sur le plancher. Alors j'ai demandé ce que méritait
un page qui se permettait une pareille insulte envers son roi. Le
maréchal de Bassompierre, en homme sensé, a répondu:--Le fouet, Sire.
Sur ce, M. Baradas a tiré son épée et s'est jeté sur M. de Bassompierre,
qui, pour garder la révérence qu'il me devait, n'a pas tiré la sienne et
s'est contenté de prendre une lardoire des mains de Georges et de la
planter dans le bras de M. Baradas. Je demande, en conséquence, que M.
de Bassompierre soit envoyé à la Bastille.» Ton ministre, je le soutiens
contre tous et même contre toi, ton ministre, qui est la justice en
personne, te répondra:--Mais c'est M. de Bassompierre qui a raison, et
non votre page, que je n'enverrai pas à la Bastille, parce que je n'y
envoie que les princes et les grands seigneurs; mais que je ferai
fouetter pour vous avoir arraché le flacon des mains, et mettre au
pilori pour avoir tiré l'épée devant vous, à qui je ne parle, moi, votre
ministre, moi, l'homme le plus important de la France, après vous, et
même avant vous, qu'à voix basse et la tête inclinée.
--Que lui répondras-tu, à ton ministre?
--J'aime Baradas et je hais M. de Richelieu, voilà tout ce que je puis
te dire.
--Que veux-tu? c'est un double tort: tu hais un grand homme qui fait
tout ce qu'il peut pour te faire grand, et tu aimes un petit drôle qui
est capable de te conseiller un crime, comme de Luynes, ou de le
commettre, comme Chalais.
--N'as-tu pas entendu qu'il demande le duel juridique? Nous avons un
exemple dans la monarchie: celui de Jarnac et de la Châtaigneraie, sous
le roi Henri II.
--Bon, voilà que tu oublies qu'il y a soixante-quinze ans de cela, que
Jarnac et la Châtaigneraie étaient deux grands seigneurs qui pouvaient
tirer l'épée l'un contre l'autre, que la France en était encore aux
temps chevaleresques, et qu'enfin il n'y avait point contre les duels
les édits qui viennent de faire tomber en Grève la tête de Bouteville,
c'est-à-dire d'un Montmorency. Va parler à M. de Richelieu d'autoriser
M. Baradas, page du roi, à se battre contre M. de Bassompierre, maréchal
de France, colonel général des Suisses, et tu verras comme il te
recevra!
--Il faut pourtant que le pauvre Baradas ait une satisfaction
quelconque, ou il le fera comme il le dit.
--Et que fera-t-il?
--Il restera chez lui!
--Et crois-tu que la terre cessera de tourner pour cela, puisque M.
Galilée prétend qu'elle tourne!... Non, M. Baradas est un fat et un
ingrat comme les autres,--dont tu te dégoûteras comme des autres;--quant
à moi, si j'étais à ta place, je sais bien ce que je ferais, mon fils.
--Et que ferais-tu? car au bout du compte, l'Angély, je dois le dire, tu
me donnes parfois de bons conseils.
--Tu peux même dire que je suis le seul qui t'en donne de bons.
--Et le cardinal, dont tu parlais tout à l'heure?
--Tu ne lui en demandes pas; il ne peut pas t'en donner.
--Voyons, l'Angély, à ma place, que ferais-tu?
--Tu es si malheureux en favoris, que j'essayerais d'une favorite.
Louis XIII fit un geste qui tenait le milieu entre la chasteté et la
répugnance.
--Je te jure, mon fils, lui dit le bouffon, que tu ne sais pas ce que tu
refuses; il ne faut pas absolument mépriser les femmes, elles ont du
bon.
--Pas à la cour, du moins.
--Comment, pas à la cour?
--Elles sont si dévergondées qu'elles me font honte.
--O mon fils, ce n'est pas pour Mme de Chevreuse, j'espère, que tu dis
cela?
--Ah! oui, parle-m'en de Mme de Chevreuse.
--Tiens! dit l'Angély de l'air le plus naïf du monde, et moi qui la
croyais sage.
--Bon, demande à milord Rich, demande à Châteauneuf, demande au vieil
archevêque de Tours, Bertrand de Chaux, dans les papiers duquel on a
retrouvé un billet de 25,000 livres déchiré et signé de Mme de
Chevreuse.
--Oui, c'est vrai; je me rappelle même qu'à cette époque-là, sur les
instances de la reine, qui n'avait rien à refuser à sa favorite, comme
tu n'as rien à refuser à ton favori, tu demandas pour ce digne
archevêque le chapeau qui te fut refusé, si bien que le pauvre bonhomme
allait partout disant: Si le roi eût été en faveur, j'étais cardinal.
Mais trois amants, dont un archevêque, ce n'est pas trop pour une femme
qui, à vingt-huit ans, n'a encore eu que deux maris.
--Oh! nous ne sommes pas encore au bout de la liste; demande au prince
de Marillac, demande à son chevalier servant Crufft, demande...
--Non, par ma foi, dit l'Angély, je suis trop paresseux pour aller
demander des renseignements à tous ces gens-là; j'aime mieux passer à
une autre.--Nous avons Mme de Fargis. Ah! tu ne diras point que celle-là
n'est point une vestale.
--Bon, tu plaisantes, bouffon. Et Créquy, et Cramail, et le
garde-des-sceaux Marillac. Est-ce que tu ne connais pas la fameuse prose
rimée latine:
Fargia dic mihi sodes
Quantas commisisti Sardes
Inter primas alque Laudes
Quando.....
Le roi s'arrêta court.
--Par ma foi non, je ne la connaissais pas, dit l'Angély, chante-moi
donc le couplet jusqu'à la fin, cela me distraira.
--Je n'oserais, dit Louis en rougissant, il y a des mots qu'une bouche
chaste ne saurait répéter.
--Ce qui ne t'empêche pas de la savoir par coeur, hypocrite. Continuons
donc. Voyons, que dis-tu de la princesse de Conti, elle est un peu mûre,
mais elle n'en a que plus d'expérience.
--Après ce que Bassompierre en a dit, ce serait être fou, et après ce
qu'elle en a dit elle-même, ce serait être stupide.
--J'ai entendu ce qu'en a dit le maréchal, mais je ne sais pas ce
qu'elle en a dit elle-même; dis, mon fils, dis, tu racontes si bien, du
moins les anecdotes grivoises.
--Eh bien, elle disait à son frère, qui jouait toujours sans gagner
jamais:--Ne joue donc plus, mon frère. Mais lui, répondit:--Je ne
jouerai plus, ma soeur, quand vous ne ferez plus l'amour.--Oh! le
méchant, répliqua-t-elle, il ne s'en corrigera jamais.--D'ailleurs, ma
conscience répugne à parler d'amour à une femme mariée.
--Cela m'explique pourquoi tu ne parles pas d'amour à la reine. Passons
donc aux demoiselles. Voyons, que dis-tu de la belle Isabelle de
Lautrec? Ah! celle-là, tu ne diras point qu'elle n'est pas sage.
Louis XIII rougit jusqu'aux oreilles.
--Ah! ah! dit l'Angély, aurais-je mis dans le blanc, par hasard.
--Je n'ai rien à dire contre la vertu de Mlle de Lautrec, au contraire,
dit Louis XIII d'une voix dans laquelle il était facile de distinguer un
léger tremblement.
--Contre sa beauté?
--Encore moins.
--Et contre son esprit?
--Elle est charmante, mais...
--Mais quoi?
--Je ne sais si je devrais te dire cela, l'Angély, mais.....
--Allons donc.
--Mais il m'a paru qu'elle n'avait point pour moi une grande sympathie.
--Bon, mon fils, tu te fais tort à toi-même, et c'est la modestie qui te
perd.
--Et la reine, si je t'écoute, que dira-t-elle?
--S'il est besoin que quelqu'un tienne les mains de Mlle de Lautrec,
elle s'en chargera, ne fût-ce que pour te voir hors de toutes ces
vilenies de pages et d'écuyers.
--Mais Baradas?
--Baradas sera jaloux comme un tigre et essayera de poignarder Mlle de
Lautrec; mais en la prévenant, elle portera une cuirasse, comme Jeanne
d'Arc; en tout cas, essaye!
--Mais si Baradas, au lieu de revenir à moi, se fâche tout à fait?
--Eh bien, il te restera Saint-Simon.
--Un gentil garçon, dit le roi, et le seul qui, à la chasse, souffle
proprement dans son cor.
--Eh bien! tu le vois, te voilà déjà à moitié consolé.
--Que dois-je faire, l'Angély?
--Suivre mes conseils et ceux de M. de Richelieu; avec un fou comme moi
et un ministre comme lui, tu seras dans six mois le premier souverain de
l'Europe.
--Eh bien donc, dit Louis, avec un soupir, j'essaierai.
--Eh quand cela, demanda l'Angély?
--Dès ce soir.
--Allons donc, sois homme ce soir, et demain tu seras roi.
CHAPITRE V.
LA CONFESSION.
Le lendemain du jour où le roi Louis XIII, sur les conseils de son fou
l'Angély, avait pris la résolution de rendre M. Baradas jaloux, le
cardinal de Richelieu expédiait Cavois à l'hôtel Montmorency avec une
lettre adressée au prince et conçue en ces termes:
«Monsieur le duc,
«Permettez que j'use d'un des priviléges de ma charge de ministre en
vous exprimant le grand désir que j'aurais de vous voir et de parler
sérieusement avec vous, comme avec un de nos capitaines les plus
distingués, de la campagne qui va s'ouvrir.
«Permettez, en outre, que je vous apprenne le désir que l'entrevue ait
lieu dans ma maison de la place Royale, voisine de votre hôtel, et que
je vous prie de venir à pied et sans suite, afin que cette entrevue,
toute à votre satisfaction, je l'espère, reste secrète.
«Si neuf heures du matin était une heure à votre convenance, elle
serait aussi à la mienne.
«Vous pourriez vous faire accompagner, si vous n'y voyez aucun
inconvénient et s'il consentait à me faire le même honneur que vous,
de votre jeune ami le comte de Moret, sur lequel j'ai des projets tout
à fait dignes du nom qu'il porte et de la source d'où il sort.
«Croyez-moi avec la plus sincère considération, monsieur le duc, votre
très-dévoué serviteur.
«ARMAND, cardinal de Richelieu.»
Un quart d'heure après avoir été chargé du soin de porter cette lettre,
Cavois revint avec la réponse du duc. M. de Montmorency avait reçu à
merveille le messager, et faisait dire au cardinal qu'il acceptait le
rendez-vous avec reconnaissance et serait chez lui à l'heure dite, avec
le comte de Moret.
Le cardinal parut fort satisfait de la réponse, demanda à Cavois des
nouvelles de sa femme, apprit avec plaisir que, grâce au soin qu'il
avait eu, pendant les huit ou dix derniers jours écoulés, de ne retenir
Cavois que deux nuits au Palais-Royal, le ménage jouissait de la plus
douce sérénité, et se mit à son travail ordinaire.
Le soir, le cardinal envoya le P. Joseph prendre des nouvelles du blessé
Latil; il allait de mieux en mieux, mais ne pouvait encore quitter la
chambre.
Le lendemain, au point du jour, le cardinal, selon son habitude,
descendit dans son cabinet; mais de si bonne heure qu'il se fût levé,
quelqu'un l'attendait déjà, et on lui annonça que, dix minutes
auparavant, une dame voilée, qui avait dit ne vouloir se faire connaître
qu'à lui, s'était présentée et était demeurée dans l'antichambre.
Le cardinal employait tant de personnes différentes à sa police, que,
pensant qu'il avait affaire à quelqu'un de ses agents, ou plutôt de ses
agentes, il ne chercha même point à deviner laquelle, et ordonna à son
valet de chambre Guillemot de faire entrer la personne qui demandait à
lui parler, et de veiller à ce que personne n'interrompît sa conférence
avec l'inconnue; quand il voudrait donner un ordre quelconque, il
frapperait sur son timbre.
Puis jetant les yeux sur la pendule, il vit qu'il lui restait plus d'une
heure avant l'arrivée de M. de Montmorency, et pensant qu'une heure lui
suffirait pour expédier la dame voilée, il ne crut pas devoir ajouter
d'autre recommandation.
Cinq minutes après, Guillemot entrait conduisant la personne annoncée.
Elle demeura debout, près de la porte. Le cardinal fit un signe à
Guillemot qui sortit, et le laissa seul avec la personne qu'il venait
d'introduire.
Le cardinal n'avait eu qu'un regard à jeter sur elle pour s'assurer, aux
trois ou quatre pas qu'elle avait faits pour entrer dans le cabinet,
qu'elle était jeune, et pour reconnaître à sa mine, qu'elle était de
distinction.
Alors voyant, malgré le voile qui lui couvrait le visage, que l'inconnue
paraissait fort intimidée:
--Madame, lui dit-il, vous avez désiré une audience de moi. Me voici:
parlez.
Et en même temps il lui faisait signe de s'avancer vers lui.
La dame voilée fit un pas; mais, se sentant chanceler, elle se soutint
d'une main au dos d'une chaise, tandis que, de l'autre, elle essayait de
comprimer les battements de son coeur.
Et même sa tête, légèrement renversée en arrière, indiquait qu'elle
était en proie à un de ces spasmes causés par l'émotion ou par la
crainte.
Le cardinal était trop observateur pour se tromper à ces signes.
--A la terreur que je vous inspire, madame, dit-il en souriant, je suis
tenté de croire que vous venez à moi de la part de mes ennemis.
Rassurez-vous; vinssiez-vous de leur part, du moment que vous venez chez
moi, vous y serez reçue comme la colombe le fut dans l'arche.
--Peut-être, en effet, viens-je du camp de vos ennemis, monseigneur;
mais j'en sors en fugitive et pour vous demander à la fois votre appui
comme prélat et comme ministre; comme prêtre, je viens vous supplier de
m'entendre en confession; comme ministre, je viens implorer votre
protection.
Et l'inconnue joignait les mains en signe de prière.
--Il m'est facile de vous entendre en confession, dussiez-vous me rester
inconnue, mais il m'est difficile de vous protéger sans savoir qui vous
êtes.
--Du moment où j'aurai la preuve d'être entendue en confession par vous,
monseigneur, je n'aurai plus aucune raison de demeurer inconnue, puisque
la confession mettra sur vos lèvres son sceau sacré.
--Alors, dit le cardinal s'asseyant, venez ici ma fille, et ayez double
confiance en moi, puisque vous m'invoquez au double titre de prêtre et
de ministre.
La pauvre jeune femme s'approchant du cardinal, se mit à genoux près de
lui et leva son voile.
Le cardinal la suivait des yeux avec une curiosité qui prouvait qu'il ne
croyait pas avoir affaire à une pénitente vulgaire. Mais lorsque cette
pénitente leva son voile il ne put s'empêcher de pousser un cri de
surprise.
--Isabelle de Lautrec, murmura-t-il.
--Moi-même, monseigneur, puis-je espérer que ma vue n'a rien changé aux
bonnes dispositions de Votre Eminence?
--Non, mon enfant, dit le cardinal en lui serrant vivement la main, vous
êtes la fille d'un des bons serviteurs de la France, et par conséquent
d'un homme que j'estime et que j'aime; et depuis que vous êtes à la cour
de France, où je vous ai vue arriver avec quelque défiance, je dois dire
que je n'ai eu qu'à approuver la conduite que vous y avez tenue.
--Merci, monseigneur, vous me rendez toute ma confiance, et je viens
justement implorer votre bonté pour me tirer du double danger que je
cours.
--Si c'est une prière que vous me faites ou un conseil que vous me
demandez, mon enfant, ne demeurez pas à genoux, et asseyez-vous près de
moi.
--Non, monseigneur, laissez-moi ainsi, je vous prie. Je désire que les
aveux que j'ai à vous faire gardent tout le caractère de la confession.
Autrement ils prendraient peut-être le caractère d'une dénonciation et
s'arrêteraient sur ma bouche.
--Faites ainsi que vous l'entendrez, ma fille, dit le cardinal. Dieu me
garde de combattre les susceptibilités de votre conscience, ces
susceptibilités fussent-elles exagérées.
--Lorsqu'on me força à demeurer en France, monseigneur, quoique mon père
partît pour l'Italie, avec M. duc de Nevers, on fit valoir à mon père
deux choses: la fatigue que j'éprouverais dans un long voyage, et le
danger que je courrais dans une ville qui pouvait être assiégée et prise
d'assaut. En outre, en m'offrant près de Sa Majesté une place qui
pouvait satisfaire les désirs d'une jeune fille, même plus ambitieuse
que moi...
--Continuez, et dites-moi si vous ne vîtes pas bientôt quelque danger
dans cette place que vous occupiez.
--Oui monseigneur, il me sembla que l'on avait spéculé sur ma jeunesse
et mon dévouement à ma royale maîtresse. Le roi parut faire à moi une
attention que je ne méritais certes pas. Le respect, pendant quelque
temps, m'empêcha de me rendre compte des impressions de Sa Majesté, que
sa timidité maintenait, du reste, dans les limites d'une galante
courtoisie, et cependant un jour il me sembla que je devais compte à la
reine de quelques mots qui m'avaient été dits comme venant de la part du
roi; mais, à mon grand étonnement, la reine se prit à rire, et me dit:
«Ce serait un grand bonheur, chère enfant, si le roi devenait amoureux
de vous.» Je réfléchis toute la nuit à ces paroles, et il me sembla
qu'on avait eu sur mon séjour à la cour et sur ma position près de la
reine, d'autres vues que celles qu'on avait laissé paraître. Le
lendemain le roi redoubla d'assiduité; en huit jours, il était venu
trois fois au cercle de la reine, ce qui ne lui était jamais arrivé.
Mais au premier mot qu'il me dit, je lui fis une révérence et,
prétextant près de la reine une indisposition, je lui demandai la
permission de me retirer. La cause de ma retraite était si visible, qu'à
partir de cette soirée, le roi non-seulement ne me parla plus, mais ne
s'approcha même plus de moi. Quant à la reine Anne, elle parut éprouver
de ma susceptibilité un vif déplaisir, et lorsque je lui demandai la
cause de son refroidissement envers moi, elle se contenta de répondre:
«Je n'ai rien contre vous que le regret du service que vous eussiez pu
nous rendre et que vous ne nous avez pas rendu.» La reine-mère fut
encore plus froide pour moi que la reine.
--Et, demanda le cardinal, avez vous compris le genre de service que la
reine attendait de vous?
--Je m'en doutais vaguement, monseigneur, plutôt par la rougeur
instinctive que je sentis monter à mon front que par la révélation de
mon intelligence. Cependant, comme sans devenir bienveillante, la reine
continua d'être douce pour moi, je ne me plaignis point, et demeurai
près d'elle, lui rendant tous les services qu'il était en mon pouvoir de
lui rendre. Mais hier, monseigneur, à mon grand étonnement et à celui
des deux reines, Sa Majesté, qui depuis plus de deux semaines n'était
point venue au cercle des dames, entra sans avoir prévenu personne de
son arrivée, et, le visage souriant, contre son habitude, salua sa
femme, baisa la main de sa mère et s'avança près de moi. La reine
m'ayant permis de m'asseoir devant elle, je me levai à la vue du roi,
mais il me fit rasseoir; et, tout en jouant avec la naine Gretchen, qu'a
envoyée à sa nièce l'infante Claire-Eugénie, le roi m'adressa la parole,
s'informa de ma santé, m'annonça qu'à la prochaine chasse il inviterait
les reines et me demanda si je les accompagnerais. C'était une chose si
extraordinaire que les attentions du roi pour une femme, que je sentais
tous les yeux fixés sur moi, et qu'une rougeur bien autrement ardente
que la première me couvrit le visage. Je ne sais ce que je répondis à Sa
Majesté, ou plutôt je ne répondis pas, je balbutiai des paroles sans
suite. Je voulus me lever, le roi me retint par la main.
Je retombai paralysée sur ma chaise, pour cacher mon trouble. Je pris la
petite Gretchen dans mes bras; mais elle, qui dans cette position voyait
mon visage, tout courbé qu'il fût vers la terre, se mit tout haut à me
dire: «Pourquoi donc pleurez-vous?» Et, en effet, des larmes
involontaires coulaient silencieusement de mes yeux et roulaient sur mes
joues. Je ne sais quelle signification le roi donna à mes larmes, mais
il me serra la main, tira des bonbons de son drageoir et les donna à la
petite naine, qui éclata d'un méchant rire, glissa de mes bras et s'en
alla parler tout bas à la reine. Restée seule et isolée, je n'osais ni
me lever ni demeurer à ma place; un pareil malaise ne pouvait durer, je
sentis le sang bruire à mes oreilles, mes tempes se gonflèrent, les
meubles parurent se mouvoir, les murs semblèrent osciller. Je sentis les
forces me manquer, la vie se retirer de moi; je m'évanouis.
Quand je repris mes sens, j'étais couchée sur mon lit et Mme de Fargis
était assise près de moi.
--Mme de Fargis! répéta le cardinal en souriant.
--Oui, monseigneur.
--Continuez, mon enfant.
--Je ne demande pas mieux; mais ce qu'elle me dit est si étrange, les
félicitations qu'elle m'adressa sont si humiliantes, les exhortations
qu'elle me dit sont si singulières, que je ne sais comment les dire à
Votre Eminence.
--Oui, fit le cardinal, elle vous dit que le roi était amoureux de vous,
n'est-ce pas? Elle vous félicita d'avoir opéré sur Sa Majesté un miracle
que la reine elle-même n'avait pas pu opérer. Et elle vous exhorta à
entretenir du mieux que vous pourriez cet amour, afin que, succédant
dans les bonnes grâces du roi à son favori qui le boude, vous puissiez
par votre dévouement servir les intérêts politiques de mes ennemis.
--Votre nom n'a point été prononcé, monseigneur.
--Non, pour le premier jour c'eût été trop, mais j'ai bien deviné ce
qu'elle vous a dit, n'est-ce pas?
--Mot pour mot, monseigneur.
--Et que répondîtes-vous?
--Rien; j'avais achevé de comprendre ce dont je n'avais eu, aux
premières attentions du roi, qu'un vague pressentiment. On voulait faire
de moi un instrument politique. Bientôt, comme je continuais de pleurer
et de trembler, la reine entra et m'embrassa; mais cet embrassement, au
lieu de me soulager, me serra le coeur et me fit froid. Il me sembla
qu'il devait y avoir un secret venimeux, caché dans ce baiser qu'une
femme et surtout qu'une reine, donne à la jeune fille menacée de l'amour
de son époux pour l'affermir et encourager cet amour!--Puis, prenant Mme
de Fargis à part, elle échangea bas quelques mots avec elle, en me
disant:--Bonne nuit, chère Isabelle, croyez à tout ce que vous dira
Fargis, et surtout à ce que notre reconnaissance est disposée à faire en
échange de votre dévouement--et elle rentra dans sa chambre. Mme de
Fargis resta. A l'entendre, je n'avais qu'à me laisser faire,
c'est-à-dire qu'à me laisser aimer du roi. Elle parla longtemps sans que
je répondisse, essayant de me faire comprendre ce que c'était que
l'amour du roi, et combien cet amour se contenterait de peu. Sans doute
elle crut m'avoir convaincue, car elle m'embrassa à son tour et me
quitta; mais à peine eut-elle refermé la porte sur elle que ma
résolution fut prise: c'était de venir à vous, monseigneur, de me jeter
à vos pieds et de vous tout dire.
--Mais ce que vous me racontez-là, mon enfant, dit le cardinal, est le
récit de vos craintes; or, ces craintes n'étant ni un péché ni un crime,
mais au contraire une preuve de votre innocence et de votre loyauté, je
ne vois pas pourquoi vous vous êtes crue obligée de me faire ce récit à
genoux et de lui donner la forme d'une confession.
--C'est que je ne vous ai pas tout dit, monseigneur: cette indifférence
ou plutôt cette crainte que m'inspire le roi, je ne l'éprouve pas pour
tout le monde, et ma seule hésitation en venant à vous n'est pas causée
par la nécessité de dire à Votre Eminence: Le roi m'aime, mais par celle
de lui dire: Monseigneur, j'ai peur d'en aimer un autre.
--Et cet autre, est-ce donc un crime de l'aimer?
--Non, mais un danger, monseigneur.
--Un danger, pourquoi cela? Votre âge est celui de l'amour, et la
mission de la femme, indiquée à la fois par la nature et par la société,
est d'aimer et d'être aimée.
--Mais non pas quand celui qu'elle craint d'aimer est au-dessus d'elle
par le rang et par la naissance.
--Votre naissance, mon enfant, est plus qu'honorable, et votre nom,
quoiqu'il ne brille plus du même éclat qu'il y a cent ans, marche encore
l'égal des plus beaux noms de France.
--Monseigneur, monseigneur, ne m'encouragez pas dans une espérance folle
et surtout dangereuse.
--Croyez-vous donc que celui que vous aimez ne vous aime pas?
--Je crois qu'il m'aime au contraire, monseigneur, et c'est ce qui
m'épouvante.
--Vous vous êtes aperçue de cet amour?
--Il m'en a fait l'aveu.
--Et maintenant que la confession est faite, vous m'avez parlé d'une
prière.
--La prière, la voici, monseigneur; cet amour du roi, si peu exigeant
qu'il soit, deviendra une tache du moment où je l'aurai autorisé, et
même du moment où je l'aurai repoussé, car on aura intérêt à y faire
croire, et je ne veux pas être un instant soupçonnée par celui qui
m'aime et que je crains d'aimer; la prière est donc, monseigneur, de me
renvoyer à mon père. Quel que soit le danger là-bas, il sera moins grand
qu'ici.
--Si j'avais affaire à un coeur moins pur et moins noble que le vôtre,
moi aussi je me joindrais à ceux qui ne craignent pas de ternir votre
pureté et de briser votre coeur; moi aussi je vous dirais: «Laissez-vous
aimer de ce roi qui n'a jamais rien aimé au monde et qui, peut-être par
vous, commencera enfin à aimer;» Je vous dirais: «Feignez d'être la
complice de ces deux femmes qui travaillent à l'abaissement de la
France, et soyez mon alliée, à moi, qui veux sa grandeur.» Mais vous
n'êtes pas de celles à qui l'on fait de ces propositions; vous désirez
quitter la France, vous la quitterez; vous désirez retourner près de
votre père, je vous en donnerai les moyens.
--Oh! merci, s'écria la jeune fille en saisissant la main du cardinal et
en la baisant avant que celui-ci ait eu le temps de s'y opposer.
--La route ne sera peut-être pas sans danger.
--Les véritables dangers, monseigneur, sont pour moi à cette cour, où je
me vois menacée de périls mystérieux et inconnus, où je sens trembler
incessamment sous mes pieds le terrain sur lequel je marche, et où
l'innocence de mon coeur et la virginité de mes pensées sont des chances
de plus de succomber.--Eloignez-moi de ces reines qui conspirent, de ces
princes qui feignent des amours qu'ils n'ont pas, de ces courtisans qui
intriguent, de ces femmes qui conseillent, comme toutes simples et
toutes naturelles, des choses impossibles, et de ces bouches augustes
qui promettent, à la honte, les récompenses dues à l'honneur et à la
loyauté. Eloignez-moi d'ici monseigneur, et tant qu'il me sera donné par
le Seigneur de rester honnête et pure, je vous serai reconnaissante.
--Je n'ai rien à refuser à qui me prie pour une pareille cause et par de
semblables instances. Relevez-vous, dans une heure tout sera sinon prêt,
du moins arrêté pour votre départ.
--Ne m'absolvez-vous pas, monseigneur?
--A qui n'a point commis de faute, l'absolution est inutile.
--Bénissez moi au moins, et votre bénédiction effacera peut-être le
trouble de mon coeur.
--Les mains que j'étendrais sur vous, mon enfant, chargé d'affaires et
de préoccupations mondaines comme je le suis, seraient moins pures que
ce coeur, tout troublé qu'il est. C'est à Dieu de vous bénir, mais pas à
moi, et je le prie ardemment de remplacer par sa suprême bonté, mon
insuffisante tendresse.
En ce moment neuf heures sonnèrent. Richelieu s'approcha de son bureau
et frappa sur un timbre.
Guillemot parut.
Les personnes que j'attendais sont-elles arrivées? demanda le cardinal.
--En ce moment même le prince vient d'entrer dans la galerie des
tableaux.
--Seul, ou accompagné?
--Avec un jeune homme.
--Mademoiselle, dit le cardinal, avant de vous rendre une réponse, je ne
dirai pas définitive, mais détaillée, j'ai besoin de causer avec les
deux personnes qui viennent d'arriver. Guillemot, conduisez Mlle de
Lautrec chez ma nièce, dans une demie-heure vous entrerez pour demander
si je suis libre.
Et saluant respectueusement Mlle de Lautrec, qui suivit le valet de
chambre, il alla ouvrir lui-même la porte de la galerie de tableaux où
se promenaient, mais depuis quelques minutes seulement, le duc de
Montmorency et le comte de Moret.
CHAPITRE VI.
OU M. LE CARDINAL DE RICHELIEU FAIT UNE COMÉDIE SANS LE SECOURS DE SES
COLLABORATEURS.
Les deux princes n'avaient attendu qu'un instant, et l'on connaissait
l'exigence de la multiplicité des affaires dont était chargé le
cardinal, pour que, l'attente eût-elle été plus longue, ils eussent eu
la susceptibilité d'en témoigner le moindre mécontentement. Sans avoir
atteint ce degré suprême auquel il arriva après la fameuse journée
baptisée, par l'histoire, la journée des Dupes, il était déjà regardé,
sinon de fait, du moins de droit, comme premier ministre; seulement il
est important de dire que dans les questions de paix ou de guerre il
n'avait que l'initiative, sa voix et la prépondérance de son génie,
éternellement combattu par la haine des deux reines et par une espèce de
conseil d'Etat s'assemblant au Luxembourg, et présidé par le cardinal de
Bérulle. Les décisions prises, le roi intervenait, approuvait ou
improuvait. C'était sur cette approbation ou improbation, que pesait
plus particulièrement tantôt Richelieu, tantôt la reine-mère, selon
l'humeur dans laquelle se trouvait Louis XIII.
Or la grande affaire qui allait se décider dans deux ou trois jours,
c'était, non point la guerre d'Italie--elle était arrêtée--Mais c'était
le choix du chef qu'on donnerait à cette armée.
C'était de cette question importante que le cardinal comptait entretenir
les deux princes qu'il désirait occuper dans cette guerre, lorsqu'il
avait écrit la veille au duc de Montmorency et au comte de Moret;
seulement, son entrevue avec Isabelle de Lautrec et l'intérêt que la
jeune femme lui avait inspiré venaient, dans leurs détails, de modifier
les intentions qu'il avait sur le comte.
C'était la première fois que M. de Montmorency se trouvait en face de
Richelieu depuis l'exécution de son cousin de Bouteville; mais nous
avons vu que le gouverneur du Languedoc avait fait le premier un pas
vers le cardinal, en allant à la soirée de la princesse Marie de
Gonzague saluer Mme de Combalet, qui n'avait pas manqué de raconter à
son oncle un fait de cette importance.
Le cardinal était trop bon politique pour ne pas comprendre que ce salut
à la nièce était en réalité adressé à l'oncle, et que c'était une
ouverture de paix que lui faisait le prince.
Quant au comte de Moret, c'était autre chose; non-seulement le jeune
homme par sa franchise, par son caractère tout français, au milieu de
tant de caractères espagnols et italiens, par son courage bien connu, et
dont il avait, à peine âgé de vingt-deux ans, donné tant de preuves,
inspirait au cardinal un intérêt réel; mais encore il tenait beaucoup à
le ménager, à le protéger, à aider sa fortune--étant le seul fils de
Henri IV qui n'eût point encore ouvertement conspiré contre lui.--Le
comte de Moret, livré, honoré, ayant un commandement dans l'armée,
servant la France, représentée dans sa politique par le duc de
Richelieu, était un contre-poids aux deux Vendôme, emprisonnés pour
avoir conspiré contre lui.
Or, dans l'opinion du cardinal, il était temps qu'il arrêtât le jeune
prince sur la pente où il était engagé, jeté au milieu des cabales de la
reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, prêt à devenir l'amant de Mme
de Fargis ou à redevenir l'amant de Mme de Chevreuse, il ne tarderait
pas à être enveloppé de tant de liens que lui même, le voulût-il, ne
pourrait plus se dégager.
Le cardinal offrit sa main à M. de Montmorency, qui la prit et la serra
sincèrement; mais il ne se permit pas cette familiarité avec le comte de
Moret, qui était de sang royal, et s'inclina à peu près comme il eût
fait pour Monsieur.
Les premiers compliments échangés:
--Monsieur le duc, lui dit le cardinal, lorsqu'il s'était agi de la
guerre de La Rochelle, guerre maritime que je désirais conduire sans
opposition, je vous ai racheté votre titre de grand amiral et vous l'ai
payé le prix que vous avez demandé. Aujourd'hui, il s'agit, non plus de
vous vendre, mais de vous donner mieux que je ne vous ai pris.
--Son Eminence croit-elle, dit le duc avec son plus gracieux sourire,
que lorsqu'il est question tout à la fois de son service et du bien de
l'Etat, il soit besoin, pour s'assurer mon dévouement, de commencer par
me faire une promesse?
--Non, monsieur le duc, je sais que nul plus que vous n'est prodigue de
son précieux sang, et c'est parce que je connais votre courage et votre
loyauté, que je vais m'expliquer clairement avec vous.
Montmorency s'inclina.
--Lorsque votre père mourut, quoique héritier de sa fortune et de ses
titres, il y avait une charge cependant dont vous ne pouviez hériter à
cause de votre extrême jeunesse--c'était celle de connétable. L'épée
fleurdelisée, vous le savez, ne se remet pas aux mains d'un enfant. Un
bras vigoureux d'ailleurs était là, prêt à la prendre et à la porter
loyalement. C'était celui du seigneur de Lesdiguières. Il fut fait
connétable à l'âge de quatre-vingt-cinq ans. Seulement il la laissa
échapper. Depuis ce temps, le maréchal de Créquy, son gendre, aspire à
le remplacer. Mais l'épée de connétable n'est point une quenouille qui
se transmette par les femmes. M. de Créquy a eu cette année une occasion
de la conquérir, c'était de faire réussir l'expédition du duc de Nevers,
au lieu de la faire manquer en se déclarant pour la reine-mère, contre
la France et contre moi. Il a donné sa démission de connétable; moi
vivant il ne le sera jamais!
Un souffle joyeux et brûlant sortit de la poitrine du duc de
Montmorency.
Ce témoignage de satisfaction n'échappa point au cardinal.--Il continua:
--La confiance que j'avais dans le maréchal de Créquy, je la reporte en
vous, prince. Votre parenté avec la reine-mère n'influera point sur
votre amour pour la France, car, comprenez-le bien, cette guerre
d'Italie, c'est selon le résultat bon ou mauvais qu'elle aura la
grandeur ou l'abaissement de la France.
Et comme le comte de Moret écoutait attentivement ce que disait le
cardinal:
--Vous faites bien de me prêter, vous aussi, attention, mon jeune
prince, dit-il; car nul plus que vous ne doit aimer cette France pour
laquelle votre auguste père a tout donné, même sa vie.
Et comme il voyait que le duc de Montmorency attendait avec impatience
la fin de son discours:
--Je terminerai en peu de paroles, dit-il: je mettrai dans ces dernières
paroles la même franchise que j'ai mise dans tout mon entretien. Si,
comme je l'espère, je suis chargé de la conduite de la guerre, vous
aurez le principal commandement de l'armée, mon cher duc; et, le siége
de Cazal levé, vous trouverez derrière la porte cette épée de connétable
qui ainsi rentrera pour la troisième fois dans votre famille. Et
maintenant réfléchissez, monsieur le duc, si vous avez plus à attendre
d'un autre que de moi. Je ne vous en voudrais pas, puisque je vous offre
toute liberté.
--Votre main! monseigneur, dit Montmorency.
Le cardinal lui tendit la main.
--Au nom de la France, monseigneur, lui dit Montmorency, recevez-moi
comme votre homme lige; je promets d'obéir en tous points à Votre
Eminence, excepté le cas où l'honneur de mon nom serait compromis.
--Si je ne suis pas prince, monsieur le duc, dit Richelieu avec une
suprême dignité, je suis gentilhomme. Croyez bien que je ne demanderai
jamais à un Montmorency rien dont il ait à rougir.
--Et quand faudra-t-il être prêt, monseigneur?
--Le plus tôt possible, monsieur le duc. Je compte, en supposant
toujours que la direction de la guerre me soit confiée, entrer en
campagne au commencement du mois prochain.
--Il n'y a pas de temps à perdre alors monseigneur. Je pars pour mon
gouvernement ce soir même, et le 10 janvier je serai à Lyon avec cent
gentilshommes et cinq cents cavaliers.
--Mais, demanda le cardinal, il faut supposer le cas où un autre que moi
serait chargé de la direction de la guerre. Oserai-je vous demander ce
que vous feriez dans cette circonstance?
--Tout autre que Votre Eminence ne paraissant point à la hauteur du
projet, je n'obéirai qu'à S. M. le roi Louis XIII et à vous.
--Partez, prince, vous savez où je vous ai dit que vous attendait l'épée
de connétable.
--Dois-je emmener avec moi mon jeune ami le comte de Moret?
--Non, monsieur le duc, j'ai sur M. le comte de Moret des vues toutes
particulières, et je désire lui donner, de son côté, une mission
importante. S'il la refuse, il sera libre de vous rejoindre; laissez-lui
seulement un serviteur sur lequel il puisse compter comme sur lui-même,
la mission qu'il va recevoir de moi nécessitant courage de sa part et
dévouement de la part de ceux qui l'accompagneront.
Le duc et le comte de Moret échangèrent à voix basse quelques mots,
parmi lesquels le cardinal put entendre ceux-ci, dits par le comte de
Moret au duc.
--Laissez-moi Galuar.
Puis, la joie dans le coeur, le prince saisit la main du cardinal, la
pressa avec reconnaissance et s'élança hors de l'appartement.
Resté seul avec le comte de Moret, le cardinal s'approcha de lui, et, le
regardant avec une respectueuse tendresse:
--Monsieur le comte, lui dit-il, ne vous étonnez point de l'intérêt que
je me permets de vous porter, intérêt auquel m'autorisent et ma position
et mon âge, qui est double du vôtre; mais parmi tous les enfants du roi
Henri, vous seul êtes son véritable portrait, et il est permis à ceux
qui ont aimé le père d'aimer le fils.
Le jeune prince se trouvait pour la première fois en face de Richelieu,
pour la première fois il entendait le son de voix, et prévenu contre lui
par ce qu'il avait entendu dire, il s'étonna tout à la fois que cette
figure sévère pût se dérider, et que cette voix impérative pût
s'adoucir.
--Monseigneur, lui répondit-il en riant, mais non cependant sans laisser
percer dans sa voix une certaine émotion, Votre Eminence est bien bonne
de s'occuper d'un jeune fou qui n'a pensé jusqu'ici qu'à s'amuser du
mieux qu'il a pu, et qui, si on lui demandait à lui-même à quoi il est
bon, ne saurait que répondre.
--Un vrai fils de Henri IV est bon à tout, monsieur, dit le cardinal,
car avec le sang se transmet le courage et l'intelligence. Et c'est pour
cela que je ne veux pas, en vous laissant faire fausse route, vous jeter
dans les périls auxquels vous vous exposez.
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