a un mais?
--Oui, monseigneur; -mais- ma mie Piaillon vient de chatonner.
--Oh! fit la demoiselle de Gournay confuse et joignant les mains.
--Combien de chatons? demanda le cardinal.
--Cinq!
--Ouais! fit le cardinal, ma mie Piaillon est bien féconde; n'importe,
le Bois, j'ajoute une pistole pour chaque chaton.
Et maintenant, mademoiselle de Gournay, dit Bois-Robert enchanté, je
vous permets de remercier Son Eminence.
--Pas encore, pas encore, dit le cardinal, et ce n'est point à Mlle de
Gournay de me remercier maintenant, tandis que ce sera probablement à
moi, au contraire, de la remercier tout à l'heure.
--Bah! fit Bois-Robert étonné.
--Laisse-nous seuls, le Bois, j'ai une grâce à demander à mademoiselle.
Bois-Robert jeta un regard ébahi sur le cardinal, puis sur Mlle de
Gournay.
--Oui, je vois bien ce qui se passe dans votre esprit, maître drôle, dit
le cardinal; mais si j'entends le moindre propos sur l'honneur de Mlle
de Gournay venant de vous, vous aurez affaire à moi. Attendez
mademoiselle dans le salon.
Bois-Robert salua et sortit; il ne comprenait absolument rien à ce qui
se passait.
Le cardinal s'assura que la porte était bien refermée, et s'approchant
de Mlle de Gournay non moins étonnée que Bois-Robert:
--Oui, mademoiselle, lui dit-il, j'ai une grâce à vous demander.
--Laquelle, monseigneur? fit la pauvre vieille fille.
--C'est de reporter vos souvenirs en arrière; cela vous sera facile;
vous devez avoir bonne mémoire, n'est-ce pas?
--Excellente, monseigneur, si ce n'est pas trop loin.
--Le renseignement que j'ai à vous demander concerne un fait ou plutôt
deux faits qui se sont passés du 9 au 11 mai 1610.
Mlle de Gournay fit un soubresaut à cette date, et regarda le cardinal
d'un oeil qui trahissait l'inquiétude.
--Du 9 au 11 mai, répéta-t-elle, du 9 au 11 mai 1610, c'est-à-dire
l'année même où fut assassiné notre pauvre cher roi Henri IV, le
bien-aimé.
--Justement, mademoiselle, et le renseignement que j'ai à vous demander
est relatif à sa mort.
Mlle de Gournay ne répondit rien, mais son inquiétude parut redoubler.
--Ne vous inquiétez point, mademoiselle, dit Richelieu, l'espèce
d'enquête que je vous fais subir ne vous concerne aucunement. Et, bien
loin de vous en vouloir, sachez, pour n'en avoir de reconnaissance qu'à
vous même, que c'est à votre fidélité aux bons principes, à cette
époque, bien plus qu'à la sollicitation de Bois-Robert, que vous devez
la faveur, bien au-dessous de votre mérite, que je viens de vous
accorder.
--Excusez-moi, monseigneur, dit la pauvre fille toute troublée, mais je
n'y comprends rien.
--Deux mots suffiront pour vous mettre au courant: vous avez connu une
femme nommée Jeanne le Voyer, dame de Coëtman?
Cette fois, Mlle de Gournay tressaillit et pâlit visiblement.
--Oui, dit-elle, elle est du même pays que moi, mais d'une trentaine
d'années plus jeune, si toutefois elle vit encore.
--Elle vous remit, le 9 ou le 10 mai, elle ne se rappelait plus
elle-même le jour précis, une lettre adressée à M. de Sully, mais pour
être communiquée au roi Henri IV?
--Le 10 mai, oui, monseigneur.
--Vous savez ce que contenait cette lettre?
--C'était un avis au roi qu'il devait être assassiné.
--La lettre nommait les auteurs du complot?
--Oui, monseigneur, dit la demoiselle de Gournay toute tremblante.
--Vous vous rappelez les personnes dénoncées par la dame de Coëtman?
--Je me les rappelle.
--Voulez-vous me dire leurs noms?
--C'est bien grave, ce que vous me demandez là, monseigneur!
--Vous avez raison; je vais vous les nommer; vous vous contenterez de
répondre oui ou non par un signe de tête. Les personnes dénoncées par
Mme de Coëtman étaient: la reine-mère, Marie de Médicis, le maréchal
d'Ancre et le duc d'Epernon?
La demoiselle de Gournay, plus morte que vive, fit de la tête un signe
affirmatif.
--Cette lettre, continua le cardinal, vous la remîtes à M. de Sully, qui
eut l'immense tort de ne pas la montrer au roi et vous la rendit, se
contentant de lui en parler.
--Tout cela est parfaitement exact, monseigneur, dit Mlle de Gournay.
--Cette lettre, vous l'avez gardée?
--Oui, monseigneur; car deux personnes seulement avaient le droit de me
la réclamer; le duc de Sully, auquel elle était adressée, et la dame de
Coëtman qui l'avait écrite.
--Vous n'avez jamais entendu reparler de M. de Sully?
--Non, monseigneur.
--Ni de la dame de Coëtman?
--J'ai appris qu'elle avait été arrêtée le 13; je ne l'ai pas revue
depuis, et ne sais si elle est morte ou vivante.
--Donc vous avez cette lettre?
--Oui, monseigneur.
--Eh bien, la grâce que j'ai à vous demander, ma chère demoiselle, c'est
de me la remettre.
--Impossible, monseigneur, dit Mlle de Gournay avec une fermeté dont un
instant auparavant on l'eût crue incapable.
--Pourquoi cela?
--Parce que, comme j'avais l'honneur de le dire, il n'y a qu'un instant,
à Votre Eminence, deux personnes seulement ont le droit de me réclamer
cette lettre; la dame de Coëtman, qui a été accusée de complicité dans
cette sombre et douloureuse affaire et à qui elle peut servir de
justification, et M. le duc de Sully.
--La dame de Coëtman n'a pas besoin, à l'heure qu'il est, de
justification, attendu qu'elle est morte cette nuit, entre une heure et
deux heures, au couvent des Filles repenties.
--Dieu ait son âme! dit Mlle de Gournay en se signant, ce fut une
martyre.
--Et quant au duc de Sully, continua le cardinal, s'étant si peu soucié
de la lettre depuis dix-huit ans, il est probable qu'il ne s'en soucie
pas davantage aujourd'hui.
Mlle de Gournay secoua la tête.
--Je ne puis rien faire qu'avec la permission de M. de Sully, dit-elle,
surtout la dame de Coëtman n'étant plus de ce monde.
--Et cependant, dit Richelieu, si je mettais les grâces que je vous ai
accordées au prix de cette lettre.
Mlle de Gournay se leva avec une dignité suprême.
--Monseigneur, dit-elle, je suis fille de noblesse et, par conséquent
gentilfemme, comme vous êtes gentilhomme... Je mourrai de faim s'il le
faut, mais ne ferai point une chose que me reprocherait ma conscience.
--Vous ne mourrez pas de faim, noble fille, et votre conscience ne vous
reprochera rien, dit le cardinal avec une visible satisfaction de voir
tant de loyauté dans une pauvre faiseuse de livres; j'ai promesse de M.
de Sully de vous donner cette permission, et vous allez aller vous-même
à l'hôtel de Sully avec mon capitaine des gardes, pour la lui demander.
Puis, appelant à la fois Cavois et Bois-Robert, qui entrèrent chacun par
une porte:
--Cavois, dit-il, vous allez conduire de ma part et dans mon carrosse
Mlle de Gournay chez M. le duc de Sully; vous ferez en sorte, en me
nommant, qu'elle soit introduite sans attendre; puis l'accompagnerez, en
carrosse toujours, jusque chez elle, et là elle vous remettra une lettre
que vous ne rendrez qu'à moi.
Puis s'adressant à Bois-Robert:
--Le Bois, ajouta-t-il, je double la pension de la demoiselle de
Gournay, de la bâtarde d'Amadis Jamyn, de ma mie Piaillon et des
chatons: est-ce bien cela, et n'ai-je oublié personne?
--Non, monseigneur, dit Bois-Robert au comble de la joie.
--Vous vous entendrez avec mon trésorier, afin que cette pension courre
du Ier janvier de l'année 1628.
--Ah! monseigneur, s'écria Mlle de Gournay saisissant la main de
Richelieu pour la lui baiser.
--C'est à moi de baiser la vôtre, mademoiselle, dit le cardinal.
--Monseigneur, monseigneur, fit Mlle de Gournay essayant de retirer sa
main, à une vieille fille de mon âge!
--Main loyale vaut bien jeune main, dit le cardinal.
Et il baisa la main de Mlle de Gournay aussi respectueusement que si
elle n'eût eu que 25 ans.
Mlle de Gournay sortit par une porte avec Cavois, et Bois-Robert par
l'autre.
CHAPITRE XIV.
LE RAPPORT DE SOUSCARRIÈRES.
Resté seul, le cardinal appela son secrétaire Charpentier et lui demanda
sa correspondance du jour. Elle contenait trois lettres importantes:
Une de Beautru, l'ambassadeur, ou plutôt l'envoyé en Espagne, car jamais
Beautru ne fut ambassadeur en titre; sa position de demi-bouffon à la
cour, nous dirions d'homme d'esprit si nous ne craignions pas d'être
impertinent pour la haute diplomatie, ne permettant pas qu'on lui donnât
le titre d'ambassadeur.
La seconde, de La Saladie, envoyé extraordinaire en Piémont, à Mantoue,
à Venise et à Rome.
La troisième de Charnassé, envoyé de confiance en Allemagne et chargé
d'une mission secrète pour Gustave-Adolphe.
Peut-être Beautru n'avait-il été choisi, par Mgr de Richelieu, que parce
qu'il était un des grands ennemis de M. d'Epernon; s'étant permis
quelques plaisanteries sur le duc, le duc le fit prendre par les Simon,
déjà mentionnés, on s'en souviendra, par Latil comme des donneurs
d'étrivières: encore mal remis de cet accident, et les reins endoloris,
il vint faire visite à la reine-mère, s'appuyant sur une canne.
--Avez-vous donc la goutte, monsieur de Beautru, lui demanda la
reine-mère, que vous êtes obligé de vous appuyer sur un bâton?
--Madame, répondit le prince de Guéménée, Beautru n'a pas la goutte,
mais il porte le bâton comme saint Laurent porte son gril, pour montrer
l'instrument de son martyre.
Etant en province, le juge d'une petite ville l'importunait si souvent
qu'il avait ordonné à son valet de ne plus le laisser entrer; le juge se
présente; malgré la défense, le valet l'annonce.
--Ne t'ai-je pas ordonné, drôle, de trouver un prétexte pour me
débarrasser de lui?
--Par ma foi oui, vous m'avez dit cela, mais je ne sais que lui dire.
--Dis-lui que je suis au lit, pardieu!
Le valet sort et rentre.
--Monsieur, il dit qu'il attendra que vous soyez levé.
--Dis-lui que je suis malade, alors.
Le valet sort et rentre:
--Monsieur, il dit qu'il vous enseignera une recette.
--Dis-lui que je suis à l'extrémité.
Le valet sort et rentre.
--Monsieur, il dit qu'il veut vous faire ses adieux.
--Dis-lui que je suis mort.
Le valet sort et rentre.
--Monsieur, il dit qu'il veut vous jeter de l'eau bénite.
--Alors, fais-le entrer, dit Beautru avec un soupir; je n'aurais jamais
cru trouver un homme plus entêté que moi.
Une des choses qui le recommandaient au cardinal, c'était d'abord son
honnêteté. Le cardinal disait de lui: «J'aime mieux la conscience de
Beautru, qu'on appelle un bouffon, que celle de deux cardinaux de
Bérulle.» Ce qui le recommandait encore au cardinal c'était son
souverain mépris pour Rome, qu'il appelait une chemise apostolique; le
cardinal lui communiqua un jour une promotion de dix cardinaux nommés
par Urbain XIII, et dont le dernier s'appelait -Fachinetti-.
--Je n'en vois que neuf, dit Beautru.
--Bon! et Fachinetti, dit le cardinal?
--Excusez-moi, monseigneur, répondit Beautru, je croyais que c'était le
titre des neuf autres.
Beautru écrivait que l'Espagne n'avait point paru prendre sa mission au
sérieux. Le comte-duc Olivarès l'avait conduit voir le poulailler du roi
qui était bien tenu, et lui avait dit qu'il ne doutait point que, dès
que S. M. Philippe IV saurait son arrivée, il ne lui envoyât -della
gallos-, ce qui en espagnol faisait un jeu de mots médiocrement poli
pour la France. Il ajoutait qu'il invitait le cardinal à ne voir dans
toutes les propositions que ferait l'Espagne, qu'un moyen de gagner du
temps, le cabinet de Madrid étant lié par un traité avec
Charles-Emmanuel pour l'aider à prendre le Montferrat, quitte à le
partager avec lui quand il serait pris. Il recommandait surtout à son
Eminence de se défier de plus en plus de Fargis qui appartenait de corps
et d'âme--Beautru mettait l'âme en doute,--mais tout au moins de corps,
à la reine mère, et qui ne faisait rien que sur les notes de sa femme,
lesquelles n'étaient rien autre chose que les instructions de Marie de
Médicis et d'Anne d'Autriche.
Richelieu, après avoir lu la dépêche de Beautru, fit un imperceptible
mouvement d'épaule et murmura:
--J'aimerais mieux la paix, mais je suis prêt à la guerre.
La dépêche de La Saladie était plus explicite encore.
Le duc Charles-Emmanuel, auquel Richelieu faisait offrir, s'il voulait
renoncer à ses prétentions sur le Montferrat et sur Mantoue, la ville de
Trin, avec douze mille écus de rente en terres souveraines, avait refusé
et avait tout simplement répondu qu'il aimait autant Cazal que Trin, et
que Cazal serait pris avant que les troupes du roi fussent à Lyon.
A l'arrivée de La Saladie à Mantoue, le nouveau duc qui commençait à
désespérer, avait repris courage, mais il ajoutait qu'il fallait
renoncer au premier plan, qui était de faire débarquer le duc de Guise
avec 7,000 hommes à Gênes, les Espagnols gardant tous les passages de
Gênes dans le Montferrat. Le roi devait donc se contenter de forcer le
pas de Suze, position bien défendue, mais non imprenable.
Après avoir vu le duc de Savoie et le duc de Mantoue, La Saladie
annonçait qu'il partait pour Venise.
Richelieu prit son cahier de notes et écrivit:
«Rappeler le chevalier Marini, notre ambassadeur à Turin en lui
ordonnant d'annoncer à Charles-Emmanuel que le roi le regarde comme un
ennemi éclairé.»
Charnassé, dans l'intelligence duquel le cardinal avait d'ailleurs la
plus grande confiance, était parti longtemps avant les deux autres,
devant passer avant d'arriver en Suède, par Constantinople et la Russie.
M. de Charnassé, sous le poids d'une grande douleur, venant de perdre
une femme qu'il adorait, avait sollicité du cardinal, cette mission, qui
l'éloignait de Paris. Il avait traversé Constantinople, la Russie, et
était arrivé près de Gustave.
La lettre du baron n'était qu'un long panégyrique du roi de Suède, qu'il
présentait à Richelieu comme le seul homme capable d'arrêter le progrès
des armes impériales en Allemagne, si les protestants voulaient signer
une ligue avec lui.
Richelieu réfléchit un instant, puis comme s'il rompait avec un dernier
scrupule:
--Bon, fit-il, le pape dira ce qu'il voudra: au bout du compte, je suis
cardinal, et il ne peut me décardinaliser; mais la gloire et la grandeur
de la France avant tout!
Et tirant un papier à lui, il écrivit:
--Exhorter le roi Gustave dès qu'il en aura fini avec les Russes à
passer en Allemagne au secours de ceux de sa religion, dont Ferdinand
méditait la perte.
«Promettre au roi Gustave que Richelieu lui fournira une grosse somme
d'argent, s'il seconde sa politique, et laisser espérer que le roi de
France attaquera en même temps la Lorraine pour faire une diversion.»
Le cardinal, comme on le voit, n'oubliait pas la lettre en chiffres que,
huit jours auparavant, Rossignol avait déchiffrée.
Enfin le cardinal ajoutait:
«Si l'entreprise du roi de Suède commence bien et promet un bon succès,
le roi de France ne gardera plus aucun ménagement à l'endroit de la
maison d'Autriche.»
«La lettre pour le chevalier Marini et la dépêche pour Charnassé
partiront le jour même.
Le cardinal en était là de son travail diplomatique, lorsque Cavois
rentra, lui rapportant la lettre de Mme de Coëtman, dont M. de Sully
avait donné décharge à Mlle de Gournay.
Elle était conçue en ces termes:
«Au roi Henri IV, Majesté très-aimée!
«Prière instante au nom de la France, au nom de son intérêt, au nom de
sa vie, de faire arrêter un homme nommé François Ravaillac, connu
partout sous le nom de -Tueur du Roi-, qui m'a avoué à moi-même son
dessein horrible, et que l'on dit, j'ose à peine le répéter, poussé à
ce parricide par la reine, par le maréchal d'Ancre et par le duc
d'Epernon.
«Trois lettres étant écrites par moi, la très humble servante de Sa
Majesté, à la reine et étant restées sans réponse, je m'adresse au roi
et prie M. le duc de Sully, que je crois le meilleur ami de Sa
Majesté, et même je l'adjure au besoin de mettre cette lettre sous les
yeux du roi dont je suis la très-humble sujette et servante,
«JEANNE LEVOYER, dame de COETMAN.»
Richelieu fit un signe de satisfaction, indiquant que la lettre était
bien telle qu'il la désirait; et ouvrant le tiroir secret dans lequel
était le fil correspondant à la chambre de sa nièce, après avoir hésité
s'il n'appellerait point celle-ci, il referma le tiroir, s'apercevant
que Cavois se tenait debout devant lui et paraissait avoir encore
quelque chose à lui dire.
--Eh bien, Cavois, que veux-tu encore, importun? lui demanda-t-il de ce
ton auquel ses familiers ne se trompaient point, et qu'il prenait
lorsqu'il était de belle humeur.
--Eminence, c'est M. de Souscarrières qui vous fait tenir son premier
rapport.
--Ah! c'est vrai! va prendre le premier rapport de M. de Souscarrières
et apporte-le moi.
Cavois sortit.
Le cardinal, comme si l'annonce de Cavois lui eût rappelé un souvenir
oublié, se leva, alla à la porte de communication donnant chez Marion
Delorme, l'ouvrit et ramassa le billet qui gisait sur le plancher.
Il contenait le renseignement suivant:
«Venu une seule fois, depuis huit jours, chez Mme de la Montagne: on le
croit amoureux d'une demoiselle de la reine, nommée Isabelle de
Lautrec.»
--Ah! ah! fit le duc, la fille du baron François de Lautrec, qui est
près du duc de Rethellois, à Mantoue!
Et il écrivit en note:
«Donner ordre au baron de Lautrec de rappeler sa fille près de lui.»
Puis se parlant à lui-même:
--Comme mon intention est d'envoyer le comte de Moret faire la guerre en
Italie, murmura-t-il, il ira de grand coeur, ne fût-ce que pour se
rapprocher de sa bien-aimée.
Comme il achevait de prendre cette note, Cavois entra et lui remit un
papier sous enveloppe aux armes de Bellegarde.
Le cardinal déchira l'enveloppe, déplia le papier et lut:
-Rapport du sieur Michel, dit Souscarrières, à Son Eminence le cardinal
de Richelieu.-
«Hier, 13 décembre, premier jour de l'exercice du sieur Michel, dit
Souscarrières:
«M. Mirabel, ambassadeur d'Espagne, a pris une chaise rue Saint-Sulpice,
et s'est fait conduire chez le joaillier Lopez, où il était rendu à onze
heures du matin.
«Vers la même heure, Mme de Fargis prenait une chaise à la rue des
Poulies et se faisait, de son côté, conduire chez Lopez.
«Un des porteurs a vu l'ambassadeur d'Espagne causer avec la dame de la
reine et lui remettre un billet.
«A midi, M. le cardinal de Bérulle a pris une chaise, quai des Galeries
du Louvre, et s'est fait conduire chez M. le duc de Bellegarde et chez
le maréchal de Bassompierre. Par mes relations dans la maison de M. de
Bellegarde, dont on s'obstine à me croire le fils, j'ai su qu'il était
question d'un conseil secret aux Tuileries, à l'endroit de la guerre du
Piémont. A ce conseil seront convoqués M. de Guise et M. de Marillac. M.
le cardinal sera averti du jour.»
--Ah! ah! fit le cardinal, je me doutais bien que ce drôle-là ne me
serait pas inutile.
«Mme Bellier, femme de chambre de la reine, a pris vers deux heures une
chaise et s'est fait conduire chez Michel Dauze, apothicaire de la
reine, lequel a pris une chaise à son tour, la nuit venue, et s'est fait
conduire au Louvre.
--Bon, murmura Richelieu, la reine régnante voudrait-elle avoir son
Vauthier comme la reine-mère? nous la surveillerons.
Puis, sur son cahier de notes il écrivit:
«Acheter Mme Bellier, femme de chambre de la reine, et Patrocle, écuyer
de la petite écurie, son amant.»
«Hier, vers huit heures du soir, S. M. la reine-mère a pris une chaise
et s'est fait conduire chez la présidente de Verdun, où se faisait
conduire, de son côté, un astrologue nommé -le Censuré-. L'entretien a
duré une heure; le Censuré est sorti regardant à la lueur de la lanterne
de la chaise une très belle bague de diamant, cadeau qui, selon toute
probabilité, lui venait de S. M. la reine-mère. On ignore le sujet de la
conversation.
«Hier soir, M. le comte de Moret a pris une chaise rue Sainte-Avoie et
s'est fait conduire à l'hôtel Longueville, où il y avait grande réunion,
et où se sont fait conduire, également en chaise, M. d'Orléans, le duc
de Montmorency, Mme de Fargis...
«En sortant, Mme de Fargis a, dans le vestibule, échangé quelques mots
avec M. le comte de Moret. On n'a entendu que ceux qui ont paru
satisfaire également M. le comte de Moret et Mme de Fargis, car Mme de
Fargis s'est éloignée en riant et M. le comte de Moret en chantant.
--Tout cela est excellent, murmura le cardinal, continuons.
«Hier, entre onze heures et minuit, M. le cardinal de Richelieu, déguisé
en capucin...
--Ah! ah! fit le cardinal en s'interrompant.
Puis il reprit avec une curiosité croissante:
Déguisé en capucin, a pris une chaise rue Royale, et s'est fait
conduire rue de l'Homme-Armé, à l'hôtellerie de la -Barbe Peinte-.
--Hum! fit le cardinal.
«A l'hôtellerie de la -Barbe Peinte-, où il est resté jusqu'à une heure
et demie dans la chambre d'Etienne Latil; à une heure et demie, Son
Eminence est descendue et a donné l'ordre de la conduire rue des Postes,
au couvent des filles repenties.»
--Diable! diable!»
Puis, la curiosité le poussant:
«Là il s'est fait ouvrir les portes par la soeur tourière, a fait lever
la supérieure, s'est fait conduire par elle à la loge de la dame de
Coëtman; après un quart d'heure de conversation à travers la lucarne
grillée de cette loge, il a appelé ses deux porteurs et leur a ordonné
de pratiquer dans la muraille une ouverture par laquelle la dame de
Coëtman pût passer; une demi-heure après, l'ordre de Son Eminence était
exécuté.»
Le cardinal s'arrêta un instant comme pour réfléchir, et continua:
«Comme à sa sortie de la loge, la dame de Coëtman était à peu près nue,
Mgr le cardinal l'enveloppa dans sa robe, et restant nu tête et en habit
noir, la fit déposer dans la chambre de la supérieure, près d'un grand
feu, où la dame de Coëtman se réchauffa et reprit des forces. A trois
heures, monseigneur envoya chercher une seconde chaise pour la dame de
Coëtman, et la conduisit chez le baigneur Nollet, en face le pont
Notre-Dame, où il donna quelques ordres, continuant seul son chemin.
--Allons! allons! murmura le cardinal, le drôle est habile, tant mieux,
tant mieux; continuons:
«A cinq heures moins un quart, Son Eminence est rentrée chez elle, place
Royale, et à cinq heures et quelques minutes, ayant changé de costume,
elle est remontée en chaise avec son costume ordinaire, et s'est fait
conduire à l'hôtel Sully, où elle est restée une demi-heure à peu près;
vers six heures un quart, elle rentrait place Royale.
«Dix minutes après sa rentrée, Mme de Combalet prenait une chaise à son
tour, se faisait conduire chez le baigneur Nollet, et après y être
restée une heure à peu près, ramenait, vers les huit heures du matin,
chez elle, la dame de Coëtman habillée en carmélite.
«Tel est le rapport que le sieur Michel, dit Souscarrières, a l'honneur
de soumettre à Son Eminence, lui affirmant l'exactitude des faits qui y
sont consignés.
«Et a signé: «MICHEL, dit SOUSCARRIÈRES.»
--Ah! pardieu, s'écria le cardinal, voilà par ma foi, un adroit coquin.
Cavois! Cavois!
Le capitaine des gardes entra:
--Monseigneur?
--L'homme qui a apporté ce papier est-il encore là? demanda le cardinal.
--Monseigneur, répondit Cavois, si je ne me trompe, c'est M.
Souscarrières lui-même.
--Fais-le entrer, mon cher Cavois, fais-le entrer.
Comme si le seigneur de Souscarrières n'eût attendu que cette
autorisation, il parut sur le seuil de la porte du cabinet, vêtu d'un
costume sombre, mais élégant néanmoins; il fit une profonde révérence au
cardinal.
--Venez ici, monsieur Michel, lui dit Son Eminence.
--Me voici, monseigneur, dit Souscarrières.
--Je ne m'étais pas trompé en vous donnant ma confiance, vous êtes un
homme habile.
--Si monseigneur est content de moi, je serai en même temps un homme
heureux.
--Très-content; seulement, je n'aime pas les énigmes, n'ayant pas le
temps de les deviner. Comment se fait-il que tous les détails qui me
sont personnels soient venus aussi exactement à votre connaissance?
--Monseigneur, répondit Souscarrières avec un sourire dans lequel on
pouvait voir briller le contentement de lui-même, je me suis douté que
Votre Eminence voudrait tâter en personne du nouveau mode de locomotion
qu'il venait d'autoriser.
--Eh bien?
--Eh bien, monseigneur, je me suis embusqué rue Royale, et j'ai reconnu
Son Eminence.
--Après?
--Après, monseigneur; le plus grand des porteurs, celui qui a frappé à
la porte du couvent, qui a porté la dame de Coëtman près du feu, qui a
été chercher la chaise à porteurs fermée à clef, c'était moi.
--Ah! ma foi, fit le cardinal, vous m'en direz tant!
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
TROISIÈME VOLUME.
CHAPITRE Ier.
LES LARDOIRES DU ROI LOUIS XIII.
Et maintenant, il faut, pour les besoins de notre récit, que nos
lecteurs nous permettent de leur faire faire plus ample connaissance
avec le roi Louis XIII, qu'ils ont entrevu à peine pendant cette nuit
où, poussé par les pressentiments du cardinal de Richelieu dans la
chambre de la reine, il n'y entra que pour s'assurer que l'on n'y tenait
point cabale et lui annoncer que, par ordre de Bouvard, il se purgeait
le lendemain et se faisait saigner le surlendemain.
Il s'était purgé, il s'était fait saigner, et n'en était ni plus gai ni
plus rouge; mais tout au contraire, sa mélancolie n'avait fait
qu'augmenter.
Cette mélancolie, dont nul ne connaissait la cause et qui avait pris le
roi dès l'âge de quatorze à quinze ans, le conduisait à essayer les uns
après les autres toutes sortes de divertissements qui ne le
divertissaient pas. Joignez à cela qu'il était presque le seul à la
cour, avec son fou l'Angély, qui fût vêtu de noir, ce qui ajoutait
encore à son air lugubre.
Rien n'était donc plus triste que ses appartements, dans lesquels, à
l'exception de la reine Anne d'Autriche et de la reine-mère, qui du
reste, avaient toujours le soin de prévenir le roi lorsqu'elles
désiraient lui rendre visite, il n'entrait jamais aucune femme.
Souvent, lorsque l'on avait audience de lui, en arrivant à l'heure
désignée, on était reçu ou par Beringhen, qu'en sa qualité de premier
valet de chambre on appelait M. le Premier, ou par M. de Tréville, ou
par M. de Guitaut; l'un ou l'autre de ces messieurs vous introduisait
dans le salon où l'on cherchait inutilement des yeux le roi; le roi
était dans une embrasure de fenêtre avec quelqu'un de son intimité, à
qui il avait fait l'honneur de dire: Monsieur un tel, venez avec moi et
ennuyons-nous. Et sur ce point, on était toujours sûr qu'il se tenait
religieusement parole à lui et aux autres.
Plus d'une fois la reine, dans le but d'avoir prise sur ce morne
personnage, et trop sûre de ne pouvoir y parvenir par elle-même, avait,
sur le conseil de la reine-mère, admis dans son intimité ou attaché à sa
maison quelque belle créature de la fidélité de laquelle elle était
certaine, espérant que cette glace se fondrait aux rayons de deux beaux
yeux, mais toujours inutilement.
Ce roi, que de Luynes, après quatre ans de mariage, avait été obligé de
porter dans la chambre de sa femme, avait des favoris, jamais des
favorites. -La buggera a passato i monti-, disaient les Italiens.
La belle Mme de Chevreuse, elle que l'on pouvait appeler
l'-Irrésistible-, y avait essayé, et malgré la triple séduction de sa
jeunesse, de sa beauté et de son esprit, elle y avait échoué.
--Mais, Sire, lui dit-elle un jour, impatientée de cette invincible
froideur, vous n'avez donc pas de maîtresse.
--Si fait, madame, j'en ai, lui répondit le roi.
--Comment donc les aimez-vous, alors?
--De la ceinture en haut, répondit le roi.
--Bon, fit Mme de Chevreuse, la première fois que je viendrai au Louvre,
je ferai comme Gros-Guillaume, je mettrai ma ceinture au milieu des
cuisses.
C'était un espoir pareil qui avait fait appeler à la cour la belle et
chaste enfant que nous avons déjà présentée à nos lecteurs sous le nom
d'Isabelle de Lautrec. On savait son dévouement acharné à la reine qui
l'avait fait élever, quoique son père fût attaché, lui, au duc de
Rethellois. Et en effet, elle était si belle, que Louis XIII s'en était
d'abord fort occupé; il avait causé avec elle, et son esprit l'avait
charmé. Elle, de son côté, tout à fait ignorante des desseins que l'on
avait sur elle, avait répondu au roi avec modestie et respect. Mais il
avait, six mois avant l'époque où nous sommes arrivés, recruté un
nouveau page de sa chambre, et non-seulement le roi ne s'était plus
occupé d'Isabelle, mais encore il avait presque entièrement cessé
d'aller chez la reine.
Et en effet les favoris se succédaient près du roi avec une rapidité qui
n'avait rien de rassurant pour celui qui, comme on dit en terme de turf,
tenait momentanément la corde.
Il y avait d'abord eu Pierrot, ce petit paysan dont nous avons parlé.
Vint ensuite Luynes, le chef des oiseaux de cabinet; puis son porteur
d'arbalète d'Esplan, qu'il fit marquis de Grimaud.
Puis Chalais, auquel il laissa couper la tête.
Puis Baradas, le favori du moment.
Et enfin Saint-Simon, le favori aspirant qui comptait sur la disgrâce de
Baradas, disgrâce que l'on pouvait toujours prévoir quant on connaissait
la fragilité de cet étrange sentiment qui, chez le roi Louis XIII,
tenait un inqualifiable milieu entre l'amitié et l'amour.
En dehors de ses favoris, le roi Louis XIII avait des familiers;
c'étaient: M. de Tréville, le commandant de ses mousquetaires, dont nous
nous sommes assez occupés dans quelques-uns de nos livres, pour que nous
nous contentions de le nommer ici; le comte de Nogent Beautru, frère de
celui que le cardinal venait d'envoyer en Espagne, qui, la première fois
qu'il avait été présenté à la cour, avait eu la chance, pour lui faire
passer un endroit des Tuileries où il y avait de l'eau, de porter le roi
sur ses épaules, comme saint-Christophe avait porté Jésus-Christ, et qui
avait le rare privilége, non-seulement comme son fou l'Angély, de tout
lui dire, mais encore de dérider ce front funèbre, par ses
plaisanteries.
Bassompierre, fait maréchal en 1622, bien plus par les souvenirs
d'alcôve de Marie de Médicis que par ses propres souvenirs de bataille;
homme, du reste, d'un esprit assez charmant, et d'un manque de coeur
assez complet, pour résumer en lui toute cette époque qui s'étend de la
première partie du seizième siècle à la première partie du dix-septième;
Lublet des Noyers, son secrétaire, ou plutôt son valet, La Vieuville, le
surintendant des finances, Guitaut, son capitaine des gardes, homme tout
dévoué à lui et à la reine Anne d'Autriche, qui, à toutes les offres que
lui fit le cardinal pour se l'attacher, ne fit jamais d'autres réponses
que: «Impossible, Votre Eminence, je suis au roi et l'Evangile défend de
servir deux maîtres» et enfin, le maréchal de Marillac, frère du garde
des sceaux, qui devait, lui aussi, être une des taches sanglantes du
règne de Louis XIII, ou plutôt du ministère du cardinal de Richelieu.
Ceci posé comme explication préliminaire, il arriva que, le lendemain du
jour où Souscarrières avait fait au cardinal un rapport si véridique et
si circonstancié des événements de la nuit précédente, le roi, après
avoir déjeuné avec Baradas, fait une partie de volant avec Nogent, et
ordonné que l'on prévînt deux de ses musiciens, Molinier et Justin, de
prendre l'un son luth, l'autre sa viole, pour le distraire pendant la
grande occupation à laquelle il allait se livrer, se tourna vers MM. de
Bassompierre, de Marillac, des Noyers et La Vieuville, qui étaient venus
lui faire leur cour.
--Messieurs, allons larder! fit-il.
--Allons larder, messieurs, dit l'Angély en nasillant, voyez comme cela
s'accorde bien: majesté et larder!
Et, sur cette plaisanterie assez médiocre et que nous ne rappellerions
pas si elle n'était historique, il enfonça son chapeau sur son oreille
et celui de Nogent sur le milieu de sa tête.
--Eh bien, drôle, que fais-tu? lui dit Nogent.
--Je me couvre, et je vous couvre, dit l'Angély.
--Devant le roi, y penses-tu?
--Bah! pour des bouffons, c'est sans conséquence...
--Sire, faites donc taire votre fou! s'écria Nogent furieux.
--Bon! Nogent, dit Louis XIII, est-ce que l'on fait taire l'Angély?
--On me paye pour tout dire, fit l'Angély; si je me taisais, je ferais
comme M. de La Vieuville, qu'on fait surintendant des finances pour
qu'il y ait des finances, et qui n'a pas de finances, je volerais mon
argent.
--Mais Votre Majesté n'a pas entendu ce qu'il a dit.
--Si fait, mais tu m'en dis bien d'autres à moi.
--A vous, Sire?
--Oui, tout à l'heure, quand, en jouant à la raquette, j'ai manqué le
volant. Ne m'as-tu pas dit: «En voilà un beau Louis le Juste!» Si je ne
te regardais pas un peu comme le confrère de l'Angély, crois-tu que je
te laisserais me dire de ces choses-là? Allons larder, messieurs, allons
larder!
Ces deux mots: -Allons larder-, méritent une explication, sous peine de
ne pas être intelligibles pour nos lecteurs; cette explication, nous
allons la donner.
Nous avons dit, à deux endroits différents déjà, que, pour combattre sa
mélancolie, le roi se livrait à toute sorte de divertissements qui ne le
divertissaient pas. Il avait, enfant, fait des canons avec du cuir, des
jets d'eau avec des plumes; étant jeune homme il avait enluminé des
images, ce que ses courtisans avaient appelé faire de la peinture; il
avait fait ce que ses courtisans avaient appelé de la musique,
c'est-à-dire joué du tambour, exercice auquel, s'il faut en croire
Bassompierre, il réussissait très-bien.
Il avait fait des cages et des châssis, avec M. des Noyers. Il s'était
fait confiturier et avait fait d'excellentes confitures; puis jardinier
et avait réussi à avoir en février des pois verts qu'il avait fait
vendre, et que, pour lui faire sa cour, M. de Montauron avait achetés.
Enfin il s'était mis à faire la barbe, et un beau jour, dans l'ardeur
qu'il avait pour cet amusement, il avait réuni tous ses officiers, et
lui-même leur avait coupé la barbe, ne leur laissant au menton, dans sa
parcimonieuse munificence que ce bouquet de poil que, depuis ce jour, en
commémoration d'une main auguste, on a appelé -une royale-, si bien que
le lendemain, le pont-Neuf suivant courait par le Louvre:
Hélas! ma pauvre barbe,
Qui t'a donc faite ainsi?
C'est le grand roi Louis
Treizième de ce nom
Qui toute ébarba sa maison.
Ça, monsieur de la Force,
Faut vous la faire aussi.
Hélas, Sire, merci,
Ne me la faites pas:
Me méconnaîtraient mes soldats.
Laissons la barbe en pointe
Au cousin Richelieu,
Car par la vertudieu
Ce serait trop oser
Que de prétendre la raser.
Or, le roi Louis XIII avait fini par se lasser de faire la barbe, comme
il finissait par se lasser de tout, et comme il était descendu quelques
jours auparavant dans sa cuisine, afin d'y introduire une mesure
économique dans laquelle la générale Coquet perdit sa soupe au lait et
M. de la Vrillière ses biscuits du matin; il avait vu son cuisinier et
ses marmitons piquer, ceux-ci des longes de veau, ceux-là des filets de
boeuf, ceux-là des lièvres, ceux-là des faisans; il avait trouvé cette
opération des plus récréatives. Il en résultait que, depuis un mois à
peu près, Sa Majesté avait adopté ce nouveau divertissement.
Sa Majesté lardait et faisait larder avec elle ses courtisans.
Je ne sais si l'art de la cuisine avait à gagner en passant par des
mains royales, mais l'état de l'ornementation y avait fait de grands
progrès. Les longes de veau et les filets de boeuf surtout qui
présentaient une plus grande surface, redescendaient à l'office avec les
dessins les plus variés. Le roi se bornait à larder en paysage,
c'est-à-dire qu'il dessinait des arbres, des maisons, de chasses, des
chiens, des loups, des cerfs, des fleurs de lys; mais Nogent et les
autres ne se bornaient point à des figures héraldiques et variaient
leurs dessins de la façon la plus fantastique, ce qui leur valait
quelquefois, de la part du roi Charles Louis, les admonestations les
plus sévères et faisait exiler impitoyablement des tables royales les
morceaux ornementés par eux.
Et maintenant que voici nos lecteurs suffisamment renseignés, reprenons
le cours de notre récit.
Sur ces mots:--Messieurs, allons larder, les personnes que nous avons
nommées se hâtèrent donc de suivre le roi.
Bassompierre profita du moment où l'on passait dans la salle à manger,
dans la pièce destinée au nouvel exercice adopté par le roi, dans
laquelle cinq ou six tables de marbre avaient chacune, soit sa longe de
veau, soit son filet de boeuf, son lièvre, soit son faisan, et où
l'écuyer Georges attendait au milieu d'assiettes pleines de lardons
taillés d'avance, et tenant en main des lardoires d'argent qu'il
remettait à ceux qui désiraient faire leur cour à Sa Majesté en
l'imitant, et surtout en se laissant vaincre par elle; Bassompierre,
disons-nous, profita de ce moment pour poser la main sur l'épaule du
surintendant des finances et lui dire assez bas pour y mettre de la
forme, assez haut pour être entendu:
--Monsieur le surintendant, sans être trop curieux, pourrait-on vous
demander quand vous comptez me payer mon dernier quartier de colonel
général des Suisses, que j'ai acheté cent mille écus, et que j'ai payé
rubis sur l'ongle?
Mais au lieu de lui répondre, M. de La Vieuville qui, comme Nogent,
donnait parfois dans la pasquinade, se mit à étendre et à rapprocher ses
bras en disant:
--Je nage, je nage, je nage!
--Par ma foi, dit Bassompierre, j'ai deviné bien des énigmes dans ma
vie, mais je ne sais pas le mot de celle-là.
--Monsieur le maréchal, dit La Vieuville, quand on nage, c'est qu'on a
perdu pied, n'est-ce pas?
--Oui.
--Et quand on a perdu pied, c'est qu'on n'a plus de fond.
--Après?
--Eh bien, je n'ai plus de fond; je nage, je nage, je nage!
En ce moment, M. le duc d'Angoulême, bâtard de Charles IX et de Marie
Touchet, venait de se joindre au cortége avec le duc de Guise que nous
avons déjà vu dans la soirée de la princesse Marie, et à qui le duc
d'Orléans avait promis un corps, dans l'armée où il serait
lieutenant-général pour le roi dans l'expédition d'Italie, et tous deux
attendaient pour s'avancer que le roi les remarquât. Bassompierre, qui
ne trouvait rien à répondre à de Vieuville et qui n'aimait point à
rester court, s'accrocha bravement au duc d'Angoulême, nous disons
bravement, parce que le duc d'Angoulême était pour la réplique, comme on
disait alors, un des -meilleurs becs- de l'époque.
--Vous nagez, vous nagez, vous nagez, c'est très bien; les oies et les
canards nagent aussi; mais cela ne me regarde pas, moi. Ah! pardieu, si
je faisais de la fausse monnaie, comme M. d'Angoulême, cela ne
m'inquiéterait pas!
Le duc d'Angoulême, qui probablement n'avait pas de riposte prête, fit
semblant de ne pas entendre; mais le roi Louis XIII avait entendu, et
comme il était très médisant de caractère:
--Entendez-vous ce que dit M. Bassompierre, mon cousin? fit-il.
--Non, Sire, je suis sourd de l'oreille droite, répondit le duc.
--Comme César, dit Bassompierre.
--Il vous demande si vous faites toujours de la fausse monnaie?
--Pardon, Sire, reprit Bassompierre, je ne demande pas si M. d'Angoulême
continue à faire de la fausse monnaie, ce qui serait dubitatif; je dis
qu'il en fait, ce qui est affirmatif.
Le duc d'Angoulême haussa les épaules.
--Voilà vingt ans, dit-il, que l'on me harpigne avec cette fadaise.
--Qu'y a-t-il de vrai, voyons, dites, mon cousin, demanda le roi.
--Ah! mon Dieu, Sire, voilà la vérité pure: je loue, dans mon château de
Gros-Bois, une chambre à un alchimiste nommé Merlin, qui la prétend
merveilleusement située pour la recherche de la pierre philosophale. Il
m'en donne quatre mille écus par an, à la condition de ne pas lui
demander ce qu'il y fait et de lui laisser jouir du privilége qu'ont les
habitations de France, de ne point être visitées par la justice. Vous
comprenez bien, Sire, que louant une seule chambre plus qu'on ne
m'offrait pour tout le château, je n'irai point, par une indiscrétion
ridicule, perdre un si bon locataire.
--Voyez, Bassompierre, comme vous êtes méchante langue, dit le roi; quoi
de plus honnête que l'industrie de notre cousin?
--D'ailleurs, dit le duc d'Angoulême, qui ne se tenait point pour battu,
quand je ferais un peu de fausse monnaie, moi, fils du roi Charles IX,
roi de France; votre père, de glorieuse mémoire, fils d'Antoine de
Bourbon, qui n'était que roi de Navarre, volait bien.
--Comment, mon père volait! s'écria Louis XIII.
--Ah! dit Bassompierre, à telles enseignes qu'il m'a dit à moi un jour:
«Je suis bien heureux d'être roi, sans cela je serais pendu.»
--Le roi votre père, Sire, continua le duc d'Angoulême, sauf le respect
que je dois à Votre Majesté, volait au jeu d'abord.
--Au jeu! dit Louis XIII. Je vous ferai observer, mon cousin, que voler
au jeu n'est pas voler, c'est tricher. D'ailleurs, après la partie, il
rendait l'argent.
--Pas toujours, dit Bassompierre.
--Comment, pas toujours! fit le roi.
--Non, sur ma parole, et votre auguste mère vous garantira le fait que
je vais vous citer. Un jour, ou plutôt un soir, que j'avais l'honneur de
jouer avec le roi, et qu'il y avait cinquante pistoles au jeu, il se
trouva des demi-pistoles parmi les pistoles. Sire, dis-je au roi, que je
savais sujet à caution, c'est Votre Majesté qui a voulu faire passer des
demi-pistoles pour des pistoles? Non, c'est vous, répliqua le roi.
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