pullulaient au pied de la berge. Mais, entre deux inconvénients, mieux valait choisir le moindre et braver plutôt l'aiguillon des maringouins et autres incommodes insectes que l'énorme mâchoire des alligators. Pour les premières heures, John Cort se tint en surveillance à l'orifice de l'anfractuosité, tandis que ses compagnons dormaient d'un gros sommeil en dépit du bourdonnement des moustiques. Pendant sa faction, s'il ne vit rien de suspect, du moins à plusieurs reprises crut-il entendre un mot qui semblait articulé par des lèvres humaines sur un ton plaintif... Et ce mot, c'était celui de «ngora», lequel signifie «mère» en langue indigène. CHAPITRE VII -La cage vide- Comment ne pas se féliciter de ce que le foreloper eût si à propos découvert une grotte, due à une disposition naturelle de la berge? Sur le sol, un sable fin, très sec. Aucune trace d'humidité, ni aux parois latérales ni à la paroi supérieure. Grâce à cet abri, ses hôtes n'avaient pas eu à souffrir d'une pluie intense qui ne cessa de tomber jusqu'à minuit. Donc refuge assuré audit endroit pour tout le temps qu'exigerait la construction d'un radeau. Du reste, un vent assez vif soufflait du nord. Le ciel s'était nettoyé aux premiers rayons du soleil. Une journée chaude s'annonçait. Peut-être Khamis et ses compagnons en viendraient-ils à regretter l'ombrage des arbres sous lesquels ils cheminaient depuis cinq jours. John Cort et Max Huber ne cachèrent point leur bonne humeur. Cette rivière allait les transporter sans fatigue, sur un parcours de quatre cents kilomètres environ, jusqu'à son embouchure sur l'Oubanghi, dont elle devait être tributaire. Ainsi seraient franchis les trois derniers quarts du trajet dans des conditions plus favorables. Ce calcul fut établi avec une suffisante exactitude par John Cort, d'après les relèvements que lui fournit le foreloper. Leur regard se porta alors vers la droite et vers la gauche, c'est-à-dire au nord et au sud. En amont, le cours d'eau, qui s'étendait presque en ligne directe, disparaissait, à un kilomètre, sous le fouillis des arbres. En aval, la verdure se massait à une distance plus rapprochée de cinq cents mètres, où la rivière faisait un coude brusque au sud- est. C'est à partir de ce coude que la forêt reprenait son épaisseur normale. À vrai dire, c'était une large clairière marécageuse qui occupait cette portion de la rive droite. Sur la berge opposée, les arbres se pressaient en rangs serrés. Une futaie très dense s'étageait à la surface d'un terrain assez mouvementé, et ses cimes, éclairées par le soleil levant, se découpaient en un lointain horizon. Quant au lit de la rivière, une eau transparente, au courant tranquille, l'emplissait à pleins bords, charriant de vieux troncs, des paquets de broussailles, des tas d'herbes arrachées aux deux berges rongées par le courant. Tout d'abord, sa mémoire rappela à John Cort qu'il avait entendu le mot «ngora» prononcé à proximité de la grotte pendant la nuit. Il chercha donc à voir si quelque créature humaine rôdait aux environs. Que des nomades s'aventurassent parfois à descendre cette rivière pour rejoindre l'Oubanghi, c'était chose admissible, et sans en tirer cette conclusion que l'immense aire de la forêt développée vers l'est jusqu'aux sources du Nil fût fréquentée par les tribus errantes ou habitée par des tribus sédentaires. John Cort n'aperçut aucun être humain aux abords du marécage, ni sur les rives du cours d'eau. «J'ai été dupe d'une illusion, pensait-il. Il est possible que je me sois endormi un instant, et c'est dans un rêve que j'ai cru entendre ce mot.» Aussi ne dit-il rien de l'incident à ses compagnons. «Mon cher Max, demanda-t-il alors, avez-vous fait à notre brave Khamis toutes vos excuses pour avoir douté de l'existence de ce rio, dont il n'a jamais douté, lui?... -- Il a eu raison contre moi, John, et je suis heureux d'avoir eu tort, puisque le courant va nous véhiculer sans fatigue aux rives de l'Oubanghi... -- Sans fatigue... je ne l'affirme pas, repartit le foreloper. Peut-être des chutes... des rapides... -- Ne voyons que le bon côté des choses, déclara John Cort. Nous cherchions une rivière, la voici... Nous songions à construire un radeau, construisons-le... -- Dès ce matin, je vais me mettre à la besogne, dit Khamis, et, si vous voulez m'aider, monsieur John... -- Certainement, Khamis. Pendant notre travail, Max voudra bien s'occuper de nous ravitailler... -- C'est d'autant plus urgent, insista Max Huber, qu'il ne reste plus rien à manger... Ce gourmand de Llanga a tout dévoré hier soir... -- Moi... mon ami Max!... se défendit Llanga, qui, le prenant au sérieux, parut sensible à ce reproche. -- Eh, gamin, tu vois bien que je plaisante!... Allons, viens avec moi... Nous suivrons la berge jusqu'au tournant de la rivière. Avec le marécage d'un côté, l'eau courante de l'autre, le gibier aquatique ne manquera ni à droite ni à gauche, et, qui sait?... quelque beau poisson pour varier le menu... -- Défiez-vous des crocodiles... et même des hippopotames, monsieur Max, conseilla le foreloper. -- Eh! Khamis, un gigot d'hippopotame rôti à point n'est pas à dédaigner, je pense!... Comment un animal d'un caractère si heureux... un cochon d'eau douce après tout... n'aurait-il pas une chair savoureuse?... -- D'un caractère heureux, c'est possible, monsieur Max, mais, quand on l'irrite, sa fureur est terrible! -- On ne peut pourtant pas lui découper quelques kilogrammes de lui-même sans s'exposer à le fâcher un peu... -- Enfin, ajouta John Cort, si vous aperceviez le moindre danger, revenez au plus vite. Soyez prudent... -- Et vous, soyez tranquille, John. -- Viens, Llanga... -- Va, mon garçon, dit John Cort, et n'oublie pas que nous te confions ton ami Max!» Après une telle recommandation, on pouvait tenir pour certain qu'il n'arriverait rien de fâcheux à Max Huber, puisque Llanga veillerait sur sa personne. Max Huber prit sa carabine et vérifia sa cartouchière. «Ménagez vos munitions, monsieur Max... dit le foreloper. -- Le plus possible, Khamis. Mais il est vraiment regrettable que la nature n'ait pas créé le cartouchier comme elle a créé l'arbre à pain et l'arbre à beurre des forêts africaines!... En passant, on cueillerait ses cartouches comme on cueille des figues ou des dattes!» Sur cette observation d'une incontestable justesse, Max Huber et Llanga s'éloignèrent en suivant une sorte de sentier en contre-bas de la berge, -- et ils furent bientôt hors de vue. John Cort et Khamis s'occupèrent alors de chercher des bois propres à la construction d'un radeau. Si ce ne pouvait être qu'un très rudimentaire appareil, encore fallait-il en rassembler les matériaux. Le foreloper et son compagnon ne possédaient qu'une hachette et leurs couteaux de poche. Avec de tels outils, comment s'attaquer aux géants de la forêt ou même à leurs congénères de stature plus réduite?... Aussi Khamis comptait-il employer les branches tombées, qu'il relierait par des lianes et sur lesquelles serait établi une sorte de plancher doublé de terre et d'herbes. Avec douze pieds de long, huit de large, ce radeau suffirait au transport de trois hommes et d'un enfant, qui, d'ailleurs, débarqueraient aux heures des repas et des haltes de nuit. De ces bois, dont la vieillesse, le vent, quelque coup de foudre avaient provoqué la chute, il se trouvait quantité sur le marécage où certains arbres d'essence résineuse se dressaient encore. La veille, Khamis s'était promis de ramasser à cette place les diverses pièces nécessaires à la construction du radeau. Il fit part à John Cort de son intention et celui-ci se déclara prêt à l'accompagner. Un dernier regard jeté sur la rivière, en amont et en aval, tout paraissant tranquille aux environs du marécage, John Cort et Khamis se mirent en route. Ils n'eurent qu'une centaine de pas à faire pour rencontrer un amas de pièces flottables. La plus sérieuse difficulté serait, sans doute, de les traîner jusqu'au pied de la berge. En cas qu'elles fussent trop lourdes à manier pour deux personnes, on ne l'essayerait qu'après le retour des chasseurs. En attendant, tout portait à croire que Max Huber faisait bonne chasse. Une détonation venait de retentir, et l'adresse du Français permettait d'affirmer que ce coup de fusil ne devait pas avoir été perdu. Très certainement, avec des munitions en quantité suffisante, l'alimentation de la petite troupe eût été assurée pendant ces quatre cents kilomètres qui la séparaient de l'Oubanghi et même pour un plus long parcours. Or, Khamis et John Cort s'occupaient à choisir les meilleurs bois, lorsque leur attention fut attirée par des cris venant de la direction prise par Max Huber. «C'est la voix de Max... dit John Cort. -- Oui, répondit Khamis, et aussi celle de Llanga.» En effet, un fausset aigu se mêlait à une voix mâle. «Sont-ils donc en danger?...» demanda John Cort. Tous deux retraversèrent le marécage et atteignirent la légère tumescence sous laquelle s'évidait la grotte. De cette place, en portant les yeux vers l'aval, ils aperçurent Max Huber et le petit indigène arrêtés sur la berge. Ni êtres humains ni animaux aux alentours. Du reste, leurs gestes n'étaient qu'une invitation à les rejoindre et ils ne manifestaient aucune inquiétude. Khamis et John Cort, après être descendus, franchirent rapidement trois à quatre cents mètres, et, lorsqu'ils furent réunis, Max Huber se contenta de dire: «Peut-être n'aurez-vous pas la peine de construire un radeau, Khamis... -- Et pourquoi?... demanda le foreloper. -- En voici un tout fait... en mauvais état, il est vrai, mais les morceaux en sont bons.» Et Max Huber montrait dans un enfoncement de la rive une sorte de plate-forme, un assemblage de madriers et de planches, retenu par une corde à demi pourrie dont le bout s'enroulait à un piquet de la berge. «Un radeau!... s'écria John Cort. -- C'est bien un radeau!...» constata Khamis. En effet, sur la destination de ces madriers et de ces planches, aucun doute n'était admissible. «Des indigènes ont-ils donc déjà descendu la rivière jusqu'à cet endroit?... observa Khamis. -- Des indigènes ou des explorateurs, répondit John Cort. Et pourtant, si cette partie de la forêt d'Oubanghi eût été visitée, on l'aurait su au Congo ou au Cameroun. -- Au total, déclara Max Huber, peu importe, la question est de savoir si ce radeau ou ce qui en reste peut nous servir... -- Assurément.» Et le foreloper allait se glisser au niveau de la crique, lorsqu'il fut arrêté par un cri de Llanga. L'enfant, qui s'était éloigné d'une cinquantaine de pas en aval, accourait, agitant un objet qu'il tenait à la main. Un instant après il remettait à John Cort ledit objet. C'était un cadenas de fer, rongé par la rouille, dépourvu de sa clef, et dont le mécanisme, d'ailleurs, eût été hors d'état de fonctionner. «Décidément, dit Max Huber, il ne s'agit pas des nomades congolais ou autres, auxquels les mystères de la serrurerie moderne sont inconnus!... Ce sont des blancs que ce radeau a transportés jusqu'à ce coude de la rivière... -- Et qui, s'en étant éloignés, n'y sont jamais revenus!» ajouta John Cort. Juste conséquence à tirer de l'incident. L'état d'oxydation du cadenas, le délabrement du radeau, démontraient que plusieurs années s'étaient écoulées depuis que l'un avait été perdu et l'autre abandonné au bord de cette crique. Deux déductions ressortaient donc de ce double fait logique et indiscutable. Aussi, lorsqu'elles furent présentées par John Cort, Max Huber et Khamis n'hésitèrent pas à les accepter: 1° Des explorateurs ou des voyageurs non indigènes avaient atteint cette clairière, après s'être embarqués soit au-dessus, soit au- dessous de la lisière de la grande forêt; 2° Lesdits explorateurs ou voyageurs, pour une raison ou pour une autre, avaient laissé là leur radeau, afin d'aller reconnaître cette portion de la forêt située sur la rive droite. Dans tous les cas, aucun d'eux n'avait jamais reparu. Ni John Cort ni Max Huber ne se souvenaient qu'il eût été question, depuis qu'ils habitaient le Congo, d'une exploration de ce genre. Si ce n'était pas là de l'extraordinaire, c'était tout au moins de l'inattendu, et Max Huber devrait renoncer à l'honneur d'avoir été le premier visiteur de la grande forêt, considérée à tort comme impénétrable. Cependant, très indifférent à cette question de priorité, Khamis examinait avec soin les madriers et les planches du radeau. Ceux- là se trouvaient en assez bon état, celles-ci avaient souffert davantage des intempéries et trois ou quatre seraient à remplacer. Mais, enfin, construire de toutes pièces un nouvel appareil, cela devenait inutile. Quelques réparations suffiraient. Le foreloper et ses compagnons, non moins satisfaits que surpris, possédaient le véhicule flottant qui leur permettrait de gagner le confluent du rio. Tandis que Khamis s'occupait de la sorte, les deux amis échangeaient leurs idées au sujet de cet incident: «Il n'y a pas d'erreur, répétait John Cort, des blancs ont déjà reconnu la partie supérieure de ce cours d'eau, -- des blancs, ce n'est pas douteux... Que ce radeau, fait de pièces grossières, eût pu être l'oeuvre des indigènes, soit!... Mais il y a le cadenas... -- Le cadenas révélateur... sans compter d'autres objets que nous ramasserons peut-être..., observa Max Huber. -- Encore... Max?... -- Eh! John, il est possible que nous retrouvions les vestiges d'un campement, dont il n'y a pas trace en cet endroit, car il ne faut pas regarder comme tel la grotte où nous avons passé la nuit. Elle ne paraît point avoir déjà servi de lieu de halte, et je ne doute pas que nous n'ayons été les seuls jusqu'ici à y chercher refuge... -- C'est l'évidence, mon cher Max. Allons jusqu'au coude du rio... -- Cela est d'autant plus indiqué, John, que là finit la clairière, et je ne serais pas étonné qu'un peu plus loin... -- Khamis?» cria John Cort. Le foreloper rejoignit les deux amis. «Eh bien, ce radeau?... demanda John Cort. -- Nous le réparerons sans trop de peine... Je vais rapporter les bois nécessaires. -- Avant de nous mettre à la besogne, proposa Max Huber, descendons le long de la rive. Qui sait si nous ne recueillerons pas quelques ustensiles, ayant une marque de fabrication qui indiquerait leur origine?... Cela viendrait à propos pour compléter notre batterie de cuisine par trop insuffisante!... Une gourde et pas même une tasse ni une bouilloire... -- Vous n'espérez pas, mon cher Max, découvrir office et table où le couvert serait mis pour des hôtes de passage?... -- Je n'espère rien, mon cher John, mais nous sommes en présence d'un fait inexplicable... Tâchons de lui imaginer une explication plausible. -- Soit, Max. -- Il n'y a pas d'inconvénient, Khamis, à s'éloigner d'un kilomètre?... -- À la condition de ne pas dépasser le tournant, répondit le foreloper. Puisque nous avons la facilité de naviguer, épargnons les marches inutiles... -- Entendu, Khamis, répliqua John Cort. Et, tandis que le courant entraînera notre radeau, nous aurons tout le loisir d'observer s'il existe des traces de campement sur l'une ou l'autre rive.» Les trois hommes et Llanga suivirent la berge, une sorte de digue naturelle entre le marécage et la rivière. Tout en cheminant, ils ne cessaient de regarder à leurs pieds, cherchant quelque empreinte, un pas d'homme, ou quelque objet qui eût été laissé sur le sol. Malgré un minutieux examen, autant sur le haut qu'au bas de la berge, on ne trouva rien. Nulle part ne furent relevés des indices de passage ou de halte. Lorsque Khamis et ses compagnons eurent atteint la première rangée d'arbres, ils furent salués par les cris d'une bande de singes. Ces quadrumanes ne parurent pas trop surpris de l'apparition d'êtres humains. Ils s'enfuirent cependant. Qu'il y eût des représentants de la gent simienne à s'ébattre entre les branches, on ne pouvait s'en étonner. C'étaient des babouins, des mandrills, qui se rapprochent physiquement des gorilles, des chimpanzés et des orangs. Comme toutes les espèces de l'Afrique, ils n'avaient qu'un rudiment de queue, cet ornement étant réservé aux espèces américaines et asiatiques. «Après tout, fit observer John Cort, ce ne sont pas eux qui ont construit le radeau, et, si intelligents qu'ils soient, ils n'en sont pas encore à faire usage de cadenas... -- Pas plus que de cage, que je sache... dit alors Max Huber. -- De cage?... s'écria John Cort. À quel propos, Max, parlez-vous de cage?... -- C'est qu'il me semble distinguer... entre les fourrés... à une vingtaine de pas de la rive... une sorte de construction... -- Quelque fourmilière en forme de ruche, comme en élèvent les fourmis d'Afrique... répondit John Cort. -- Non, M. Max ne s'est pas trompé, affirma Khamis. Il y a là... oui... on dirait même une cabane construite au pied de deux mimosas, et dont la façade serait en treillis... -- Cage ou cabane, répliqua Max Huber, voyons ce qu'il y a dedans... -- Soyons prudents, dit le foreloper, et défilons-nous à l'abri des arbres... -- Que pouvons-nous craindre?...» reprit Max Huber, qu'un double sentiment d'impatience et de curiosité éperonnait, suivant son habitude. Du reste, les environs paraissaient être déserts. On n'entendait que le chant des oiseaux et les cris des singes en fuite. Aucune trace ancienne ou récente d'un campement n'apparaissait à la limite de la clairière. Rien non plus à la surface du cours d'eau, qui charriait de grosses touffes d'herbes. De l'autre côté, même apparence de solitude et d'abandon. Les cent derniers pas furent rapidement franchis le long de la berge qui s'infléchissait alors pour suivre le tournant de la rivière. Le marécage finissait en cet endroit, et le sol s'asséchait à mesure qu'il se surélevait sous la futaie plus dense. L'étrange construction se montrait alors de trois quarts, appuyée aux mimosas, recouverte d'une toiture inclinée qui disparaissait sous un chaume d'herbes jaunies. Elle ne présentait aucune ouverture latérale, et les lianes retombantes cachaient ses parois jusqu'à leur base. Ce qui lui donnait bien l'aspect d'une cage, c'était la grille, ou plutôt le grillage de sa façade, semblable à celui qui, dans les ménageries, sépare les fauves du public. Cette grille avait une porte -- une porte ouverte en ce moment. Quant à la cage, elle était vide. C'est ce que reconnut Max Huber qui, le premier, s'était précipité à l'intérieur. Des ustensiles, il en restait quelques-uns, une marmite en assez bon état, un coquemar, une tasse, trois ou quatre bouteilles brisées, une couverture de laine rongée, des lambeaux d'étoffe, une hache rouillée, un étui à lunettes à demi pourri sur lequel ne se laissait plus lire un nom de fabricant. Dans un coin gisait une boite en cuivre dont le couvercle, bien ajusté, avait dû préserver son contenu, si tant est qu'elle contint quelque chose. Max Huber la ramassa, essaya de l'ouvrir, n'y parvint pas. L'oxydation faisait adhérer les deux parties de la boîte. Il fallut passer un couteau dans la fente du couvercle qui céda. La boite renfermait un carnet en bon état de conservation, et, sur le plat de ce carnet, étaient imprimés ces deux mots que Max Huber lut à haute voix: -Docteur JOHAUSEN- CHAPITRE VIII -Le docteur Johausen- Si John Cort, Max Huber et même Khamis ne s'exclamèrent pas à entendre prononcer ce nom, c'est que la stupéfaction leur avait coupé la parole. Ce nom de Johausen fut une révélation. Il dévoilait une partie du mystère qui recouvrait la plus fantasque des tentatives scientifiques modernes, où le comique se mêlait au sérieux, -- le tragique aussi, car on devait croire qu'elle avait eu un dénouement des plus déplorables. Peut-être a-t-on souvenir de l'expérience à laquelle voulut se livrer l'Américain Garner dans le but d'étudier le langage des singes, et de donner à ses théories une démonstration expérimentale. Le nom du professeur, les articles répandus dans le -Hayser's Weekly-, de New York, le livre publié et lancé en Angleterre, en Allemagne, en France, en Amérique, ne pouvaient être oubliés des habitants du Congo et du Cameroun, -- particulièrement de John Cort et de Max Huber. «Lui, enfin, s'écria l'un, lui, dont on n'avait plus aucune nouvelle... -- Et dont on n'en aura jamais, puisqu'il n'est pas là pour nous en donner!...» s'écria l'autre. Lui, pour le Français et l'Américain, c'était le docteur Johausen. Mais, devançant le docteur, voici ce qu'avait fait M. Garner. Ce n'est pas ce Yankee qui aurait pu dire ce que Jean-Jacques Rousseau dit de lui-même au début des -Confessions:- «Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et qui n'aura point d'imitateurs.» M. Garner devait en avoir un. Avant de partir pour le continent noir, le professeur Garner s'était déjà mis en rapport avec le monde des singes, -- le monde apprivoisé, s'entend. De ses longues et minutieuses remarques il retira la conviction que ces quadrumanes parlaient, qu'ils se comprenaient, qu'ils employaient le langage articulé, qu'ils se servaient de certain mot pour exprimer le besoin de manger, de certain autre pour exprimer le besoin de boire. À l'intérieur du Jardin zoologique de Washington, M. Garner avait fait disposer des phonographes destinés à recueillir les mots de ce vocabulaire. Il observa même que les singes -- ce qui les distingue essentiellement des hommes -- ne parlaient jamais sans nécessité. Et il fut conduit à formuler son opinion en ces termes: «La connaissance que j'ai du monde animal m'a donné la ferme croyance que tous les mammifères possèdent la faculté du langage à un degré qui est en rapport avec leur expérience et leurs besoins.» Antérieurement aux études de M. Garner, on savait déjà que les mammifères, chiens, singes et autres, ont l'appareil laryngo- buccal disposé comme l'est celui de l'homme et la glotte organisée pour l'émission de sons articulés. Mais on savait aussi, -- n'en déplaise à l'école des simiologues, -- que la pensée a précédé la parole. Pour parler, il faut penser, et penser exige la faculté de généraliser, -- faculté dont les animaux sont dépourvus. Le perroquet parle, mais il ne comprend pas un mot de ce qu'il dit. La vérité, enfin, est que, si les bêtes ne parlent pas, c'est que la nature ne les a pas dotées d'une intelligence suffisante, car rien ne les en empêcherait. Au vrai, ainsi que cela est acquis, «pour qu'il y ait langage, a dit un savant critique, il faut qu'il y ait jugement et raisonnement basés, au moins implicitement, sur un concept abstrait et universel». Toutefois, ces règles, conformes au bon sens, le professeur Garner n'en voulait tenir aucun compte. Il va de soi que sa doctrine fut très discutée. Aussi prit-il la résolution d'aller se mettre en contact avec les sujets dont il rencontrerait grand nombre et grande variété dans les forêts de l'Afrique tropicale. Lorsqu'il aurait appris le gorille et le chimpanzé, il reviendrait en Amérique et publierait, avec la grammaire, le dictionnaire de la langue simienne. Force serait alors de lui donner raison et de se rendre à l'évidence. M. Garner a-t-il tenu la promesse qu'il avait faite à lui-même et au monde savant?... C'était la question, et, nul doute à cet égard, le docteur Johausen ne le croyait pas, ainsi qu'on va pouvoir en juger. En l'année 1892, M. Garner quitta l'Amérique pour le Congo, arriva à Libreville le 12 octobre, et élut domicile dans la factorerie John Holtand and Co. jusqu'au mois de février 1894. Ce fut à cette époque seulement que le professeur se décida à commencer sa campagne d'études. Après avoir remonté l'Ogoué sur un petit bateau à vapeur, il débarqua à Lambarène, et, le 22 avril, atteignit la mission catholique du Fernand-Vaz. Les Pères du Saint-Esprit l'accueillirent hospitalièrement dans leur maison bâtie sur le bord de ce magnifique lac Fernand-Vaz. Le docteur n'eut qu'à se louer des soins du personnel de la mission, qui ne négligea rien pour lui faciliter son aventureuse tâche de zoologiste. Or, en arrière de l'établissement, se massaient les premiers arbres d'une vaste forêt dans laquelle abondaient les singes. On ne pouvait imaginer de circonstances plus favorables pour se mettre en communication avec eux. Mais, ce qu'il fallait, c'était vivre dans leur intimité et, en somme, partager leur existence. C'est à ce propos que M. Garner avait fait fabriquer une cage de fer démontable. Sa cage fut transportée dans la forêt. Si l'on veut bien l'en croire, il y vécut trois mois, la plupart du temps seul, et put étudier ainsi le quadrumane à l'état de nature. La vérité est que le prudent Américain avait simplement installé sa maison métallique à vingt minutes de la mission des Pères, près de leur fontaine, en un endroit qu'il baptisa du nom de Fort- Gorille, et auquel on accédait par une route ombreuse. Il y coucha même trois nuits consécutives. Dévoré par des myriades de moustiques, il ne put y tenir plus longtemps, démonta sa cage et revint demander aux Pères du Saint-Esprit une hospitalité qui lui fut accordée sans rétribution. Enfin, le 18 juin, abandonnant définitivement la mission, il regagna l'Angleterre et revint en Amérique, rapportant pour unique souvenir de son voyage deux petits chimpanzés qui s'obstinèrent à ne point causer avec lui. Voilà quel résultat avait obtenu M. Garner. Au total, ce qui ne paraissait que trop certain, c'est que le patois des singes, s'il existait, restait encore à découvrir, ainsi que les fonctions respectives qui jouaient un rôle dans la formation de leur langage. Assurément, le professeur soutenait qu'il avait surpris divers signes vocaux ayant une signification précise, tels: «whouw», nourriture; «cheny», boisson; «iegk», prends garde, et autres relevés avec soin. Plus tard même, à la suite d'expériences faites au Jardin zoologique de Washington, et grâce à l'emploi du phonographe, il affirmait avoir noté un mot générique se rapportant à tout ce qui se mange et à tout ce qui se boit; un autre pour l'usage de la main; un autre pour la supputation du temps. Bref, selon lui, cette langue se composait de huit ou neuf sons principaux, modifiés par trente ou trente-cinq modulations, dont il donnait même la tonalité musicale, l'articulation se faisant presque toujours en -la- dièse. Pour conclure, et d'après son opinion, en conformité de la doctrine darwinienne sur l'unité de l'espèce et la transmission par hérédité des qualités physiques, non des défauts, on pouvait dire: «Si les races humaines sont les dérivés d'une souche simiesque, pourquoi les dialectes humains ne seraient-ils point les dérivés de la langue primitive de ces anthropoïdes?» Seulement, l'homme a-t-il eu des singes pour ancêtres?... Voilà ce qu'il aurait fallu démontrer, et ce qui ne l'est pas. En somme, le prétendu langage des singes, surpris par le naturaliste Garner, n'était que la série des sons que ces mammifères émettent pour communiquer avec leurs semblables, comme tous les animaux: chiens, chevaux, moutons, oies, hirondelles, fourmis, abeilles, etc. Et, suivant la remarque d'un observateur, cette communication s'établit soit par des cris, soit par des signes et des mouvements spéciaux, et, s'ils ne traduisent pas des pensées proprement dites, du moins expriment-ils des impressions vives, des émotions morales, -- telles la joie ou la terreur. Il était donc de toute évidence que la question n'avait pu être résolue par les études incomplètes et peu expérimentales du professeur américain. Et c'est alors que, deux années après lui, il vint à l'esprit d'un docteur allemand de recommencer la tentative en se transportant, cette fois, en pleine forêt, au milieu du monde des quadrumanes, et non plus à vingt minutes d'un établissement de missionnaires, dût-il devenir la proie des moustiques, auxquels n'avait pu résister la passion simiologique de M. Garner. Il y avait alors au Cameroun, à Malinba, un certain savant du nom de Johausen. Il y demeurait depuis quelques années. C'était un médecin, plus amateur de zoologie et de botanique que de médecine. Lorsqu'il fut informé de l'infructueuse expérience du professeur Garner, la pensée lui vint de la reprendre, bien qu'il eût dépassé la cinquantaine. John Cort avait eu l'occasion de s'entretenir plusieurs fois avec lui à Libreville. S'il n'était plus jeune, le docteur Johausen jouissait du moins d'une excellente santé. Parlant l'anglais et le français comme sa langue maternelle, il comprenait même le dialecte indigène, grâce à l'exercice de sa profession. Sa fortune lui permettait d'ailleurs de donner ses soins gratuitement, car il n'avait ni parents directs, ni collatéraux au degré successible. Indépendant dans toute l'acception du mot, sans compte à rendre à personne, d'une confiance en lui-même que rien n'eût pu ébranler, pourquoi n'aurait-il pas fait ce qu'il lui convenait de faire? Il est bon d'ajouter que, bizarre et maniaque, il semblait bien qu'il y eût ce qu'on appelle en France «une fêlure» dans son intellectualité. Il y avait au service du docteur un indigène dont il était assez satisfait. Lorsqu'il connut le projet d'aller vivre en forêt au milieu des singes, cet indigène n'hésita point à accepter l'offre de son maître, ne sachant trop à quoi il s'engageait. Il suit de là que le docteur Johausen et son serviteur se mirent à la besogne. Une cage démontable, genre Garner, mieux conditionnée, plus confortable, commandée en Allemagne, fut apportée à bord d'un paquebot qui faisait l'escale de Malinba. D'autre part, en cette ville, on trouva sans peine à rassembler des provisions, conserves et autres, des munitions, de manière à n'exiger aucun ravitaillement pendant une longue période. Quant au mobilier, très rudimentaire, literie, linge, vêtements, ustensiles de toilette et de cuisine, ces objets furent empruntés à la maison du docteur, et aussi un vieil orgue de Barbarie dans la pensée que les singes ne devaient pas être insensibles au charme de la musique. En même temps, il fit frapper un certain nombre de médailles en nickel, avec son nom et son portrait, destinées aux autorités de cette colonie simienne qu'il espérait fonder dans l'Afrique centrale. Pour achever, le 13 février 1896, le docteur et l'indigène s'embarquèrent à Malinba avec leur matériel sur une barque du Nbarri et ils en remontèrent le cours afin d'aller... D'aller où?... C'est ce que le docteur Johausen n'avait dit ni voulu dire à personne. N'ayant pas besoin d'être ravitaillé de longtemps, il serait de la sorte à l'abri de toutes les importunités. L'indigène et lui se suffiraient à eux-mêmes. Il n'y aurait aucun sujet de trouble ou de distraction pour les quadrumanes dont il voulait faire son unique société, et il saurait se contenter des délices de leur conversation, ne doutant pas de surprendre les secrets de la langue macaque. Ce que l'on sut plus tard, c'est que la barque, ayant remonté le Nbarri pendant une centaine de lieues, mouilla au village de Nghila; qu'une vingtaine de noirs furent engagés comme porteurs, que le matériel s'achemina dans la direction de l'est. Mais, à dater de ce moment, on n'entendit plus parler du docteur Johausen. Les porteurs, revenus à Nghila, étaient incapables d'indiquer avec précision l'endroit où ils avaient pris congé de lui. Bref, après deux ans écoulés, et malgré quelques recherches qui ne devaient pas aboutir, aucune nouvelle du docteur allemand ni de son fidèle serviteur. Ce qui s'était passé, John Cort et Max Huber allaient pouvoir le reconstituer -- en partie tout au moins. Le docteur Johausen avait atteint, avec son escorte, une rivière dans le nord-ouest de la forêt de l'Oubanghi; puis, il procéda à la construction d'un radeau dont son matériel fournit les planches et les madriers; enfin, ce travail achevé et l'escorte renvoyée, son serviteur et lui descendirent le cours de ce rio inconnu, s'arrêtèrent et montèrent la cabane à l'endroit où elle venait d'être retrouvée sous les premiers arbres de la rive droite. Voilà quelle était la part de la certitude dans l'affaire du professeur. Mais que d'hypothèses au sujet de sa situation actuelle!... Pourquoi la cage était-elle vide?... Pourquoi ses deux hôtes l'avaient-ils quittée?... Combien de mois, de semaines, de jours fut-elle occupée?... Était-ce volontairement qu'ils étaient partis?... Nulle probabilité à cet égard... Est-ce donc qu'ils avaient été enlevés?... Par qui?... Par des indigènes?... Mais la forêt de l'Oubanghi passait pour être inhabitée... Devait-on admettre qu'ils avaient fui devant une attaque de fauves?... Enfin le docteur Johausen et l'indigène vivaient-ils encore?... Ces diverses questions furent rapidement posées entre les deux amis. Il est vrai, à chaque hypothèse ils ne pouvaient faire de réponses plausibles et se perdaient dans les ténèbres de ce mystère. «Consultons le carnet..., proposa John Cort. -- Nous en sommes réduits là, dit Max Huber. Peut-être, à défaut de renseignements explicites, rien que par des dates, sera-t-il possible d'établir...» John Cort ouvrit le carnet, dont quelques pages adhéraient par humidité. «Je ne crois pas que ce carnet nous apprenne grand'chose..., observa-t-il. -- Pourquoi?... -- Parce que toutes les pages en sont blanches... à l'exception de la première... -- Et cette première page, John?... -- Quelques bribes de phrases, quelques dates aussi, qui, sans doute, devaient servir plus tard au docteur Johausen à rédiger son journal.» Et John Cort, assez difficilement d'ailleurs, parvint à déchiffrer les lignes suivantes écrites au crayon en allemand et qu'il traduisait à mesure: -29 juillet 1896. -- Arrivé avec l'escorte à la lisière de la forêt d'Oubanghi... Campé sur rive droite d'une rivière... Construit notre radeau.- -3 août. -- Radeau achevé... Renvoyé l'escorte à Nghila... Fait disparaître toute trace de campement... Embarqué avec mon serviteur.- -9 août. -- Descendu le cours d'eau pendant sept jours, sans obstacles... Arrêt à une clairière... Nombreux singes aux environs... Endroit qui paraît convenable.- -10 août. -- Débarqué le matériel... Place choisie pour remonter la cabane-cage sous les premiers arbres de la rive droite, à l'extrémité de la clairière... Singes nombreux, chimpanzés, gorilles.- -13 août. -- Installation complète... Pris possession de la cabane... Environs absolument déserts... Nulle trace d'êtres humains, indigènes ou autres... Gibier aquatique très abondant... Cours d'eau poissonneux... Bien abrités dans la cabane pendant une bourrasque.- -25 août. -- Vingt-sept jours écoulés... Existence organisée régulièrement... Quelques hippopotames à la surface de la rivière, mais aucune agression de leur part... Élans et antilopes abattus... Grands singes venus la nuit dernière à proximité de la cabane... De quelle espèce sont-ils? cela n'a pu être encore reconnu... Ils n'ont pas fait de démonstrations hostiles, tantôt courant sur le sol, tantôt juchés dans les arbres... Cru entrevoir un feu à quelque cent pas sous la futaie... Fait curieux à vérifier: il semble bien que ces singes parlent, qu'ils échangent entre eux quelques phrases... Un petit a dit: «Ngora!... Ngora!... Ngora!...» mot que les indigènes emploient pour désigner la mère.- Llanga écoutait attentivement ce que lisait son ami John, et, à ce moment, il s'écria: «Oui... oui... ngora... ngora... mère... ngora... ngora!...» À ce mot relevé par le docteur Johausen et répété par le jeune garçon, comment John Cort ne se serait-il pas souvenu que, la nuit précédente, il avait frappé son oreille? Croyant à une illusion, à une erreur, il n'avait rien dit à ses compagnons de cet incident. Mais, après l'observation du docteur, il jugea devoir les mettre au courant. Et comme Max Huber s'écriait: «Décidément, est-ce que le professeur Garner aurait eu raison?... Des singes qui parlent... -- Tout ce que je puis dire, mon cher Max, c'est que j'ai, moi aussi, entendu ce mot de «ngora!», affirma John Cort. Et il raconta en quelles circonstances ce mot avait été prononcé d'une voix plaintive pendant la nuit du 14 au 15, tandis qu'il était de garde. «Tiens, tiens, fit Max Huber, voilà qui ne laisse pas d'être extraordinaire... -- N'est-ce pas ce que vous demandez, cher ami?...» répliqua John Cort. Khamis avait écouté ce récit. Vraisemblablement, ce qui paraissait intéresser le Français et l'Américain le laissait assez froid. Les faits relatifs au docteur Johausen, il les accueillait avec indifférence. L'essentiel, c'était que le docteur eût construit un radeau dont on disposerait, ainsi que des objets que renfermait sa cage abandonnée. Quant à savoir ce qu'étaient devenus son serviteur et lui, le foreloper ne comprenait pas qu'il y eût lieu de s'en inquiéter, encore moins que l'on pût avoir la pensée de se lancer à travers la grande forêt pour découvrir leurs traces, au risque d'être enlevé comme ils l'avaient été sans doute. Donc, si Max Huber et John Cort proposaient de se mettre à leur recherche, il s'emploierait à les en dissuader, il leur rappellerait que le seul parti à prendre était de continuer le voyage de retour en descendant le cours d'eau jusqu'à l'Oubanghi. La raison, d'ailleurs, indiquait qu'aucune tentative ne saurait être faite avec chance de succès... De quel côté se fût-on dirigé pour retrouver le docteur allemand?... Si encore quelque indice eût existé, peut-être John Cort eût-il regardé comme un devoir d'aller à son secours, peut-être Max Huber se fût-il considéré comme l'instrument de son salut, désigné par la Providence?... Mais rien, rien que ces phrases morcelées du carnet et dont la dernière figurait sous la date du 25 août, rien que des pages blanches qui furent vainement feuilletées jusqu'à la dernière!... Aussi John Cort de conclure: «Il est indubitable que le docteur est arrivé en cet endroit un 9 août et que ses notes s'arrêtent au 25 du même mois. S'il n'a plus écrit depuis cette date, c'est que, pour une raison ou pour une autre, il avait quitté sa cabane où il n'était resté que treize jours... -- Et, ajouta Khamis, il n'est guère possible d'imaginer ce qu'il a pu devenir. -- N'importe, observa Max Huber, je ne suis pas curieux... -- Oh! cher ami, vous l'êtes à un rare degré... -- Vous avez raison, John, et pour avoir le mot de cette énigme... -- Partons», se contenta de dire le foreloper. En effet, il n'y avait pas à s'attarder. Mettre le radeau en état de quitter la clairière, descendre le rio, cela s'imposait. Si, plus tard, on jugeait convenable d'organiser une expédition au profit du docteur Johausen, de s'aventurer jusqu'aux extrêmes limites de la grande forêt, cela se pourrait faire dans des conditions plus favorables, et libre aux deux amis d'y prendre part. Avant de sortir de la cage, Khamis en visita les moindres coins. Peut-être y trouverait-il quelque objet à utiliser. Ce ne serait pas là acte d'indélicatesse, car, après deux ans d'absence, comment admettre que leur possesseur reparût jamais pour les réclamer?... La cabane, en somme, solidement construite, offrait encore un excellent abri. La toiture de zinc, recouverte de chaume, avait résisté aux intempéries de la mauvaise saison. La façade antérieure, la seule qui fût treillagée, regardait l'est, moins exposée ainsi aux grands vents. Et, probablement, le mobilier, literie, table, chaises, coffre, eût été retrouvé intact, si on ne l'avait emporté, et, pour tout dire, cela semblait assez inexplicable. Cependant, après ces deux années d'abandon, diverses réparations auraient été nécessaires. Les planches des parois latérales commençaient à se disjoindre, le pied des montants jouait dans la terre humide, des indices de délabrement se manifestaient sous les festons de lianes et de verdure. C'était une besogne dont Khamis et ses compagnons n'avaient point à se charger. Que cette cabane dût jamais servir de refuge à quelque autre amateur de simiologie, c'était fort improbable. Elle serait donc laissée telle qu'elle était. Et, maintenant, n'y recueillerait-on pas d'autres objets que le coquemar, la tasse, l'étui à lunettes, la hachette, la boîte du carnet que les deux amis venaient de ramasser? Khamis chercha avec soin. Ni armes, ni ustensiles, ni caisses, ni conserves, ni vêtements. Aussi le foreloper allait-il ressortir les mains vides, lorsque dans un angle du fond, à droite, le sol, qu'il frappait du pied, rendit un son métallique. «Il y a quelque chose là..., dit-il. -- Peut-être une clef?... répondit Max Huber. -- Et pourquoi une clef?... demanda John Cort. -- Eh! mon cher John..., la clef du mystère!» Ce n'était point une clef, mais une caisse en fer-blanc qui avait été enterrée à cette place et que retira Khamis. Elle ne paraissait pas avoir souffert, et, non sans une vive satisfaction, il fut constaté qu'elle contenait une centaine de cartouches! «Merci, bon docteur, s'écria Max Huber, et puissions-nous reconnaître un jour le signalé service que vous nous aurez rendu!» Service signalé, en effet, car ces cartouches étaient précisément du même calibre que les carabines du foreloper et de ses deux compagnons. Il ne restait plus qu'à revenir au lieu de halte, et à remettre le radeau en état de navigabilité. «Auparavant, proposa John Cort, voyons s'il n'existe aucune trace du docteur Johausen et de son serviteur aux environs... Il est possible que tous deux aient été entraînés par les indigènes dans les profondeurs de la forêt, mais il est possible aussi qu'ils aient succombé en se défendant... et si leurs restes sont sans sépulture... -- Notre devoir serait de les ensevelir», déclara Max Huber. Les recherches dans un rayon de cent mètres ne donnèrent pas de résultat. On devait en conclure que l'infortuné Johausen avait été enlevé -- et, par qui si ce n'est pas les indigènes, ceux-là mêmes que le docteur prenait pour des singes et qui causaient entre eux?... Quelle apparence, en effet, que des quadrumanes fussent doués de la parole?... «En tout cas, fit observer John Cort, cela indique que la forêt de l'Oubanghi est fréquentée par des nomades, et nous devons nous tenir sur nos gardes... -- Comme vous dites, monsieur John, approuva Khamis. Maintenant, au radeau... -- Et ne pas savoir ce qu'est devenu ce digne Teuton!... répliqua Max Huber. Où peut-il être?... -- Là où sont les gens dont on n'a plus de nouvelles, dit John Cort. -- Est-ce une réponse cela, John?... -- C'est la seule que nous puissions faire, mon cher Max.» Lorsque tous furent de retour à la grotte, il était environ neuf heures. Khamis s'occupa d'abord de préparer le déjeuner. Puisqu'il disposait d'une marmite, Max Huber demanda que l'on substituât la viande bouillie à la viande rôtie ou grillée. Ce serait une variante au menu ordinaire. La proposition acceptée, on alluma le feu, et, vers midi, les convives se délectèrent d'une soupe à laquelle il ne manquait que le pain, les légumes et le sel. Mais, avant le déjeuner, tous avaient travaillé aux réparations du radeau comme ils y travaillèrent après. Très heureusement, Khamis avait trouvé derrière la cabane quelques planches qui purent remplacer celles de la plate-forme, pourries en plusieurs endroits. Grosse besogne d'évitée, étant donné le manque d'outils. Cet ensemble de madriers et de planches fut rattaché au moyen de lianes aussi solides que des ligaments de fer, ou tout au moins que des cordes d'amarrage. L'ouvrage était terminé lorsque le soleil disparut derrière les massifs de la rive droite du rio. Le départ avait été remis au lendemain dès l'aube. Mieux valait passer la nuit dans la grotte. En effet, la pluie qui menaçait se mit à tomber avec force vers huit heures. Ainsi donc, après avoir retrouvé l'endroit où était venu s'installer le docteur Johausen, Khamis et ses compagnons partiraient sans savoir ce que ledit docteur était devenu!... Rien... rien!... Pas un seul indice!... Cette pensée ne cessait d'obséder Max Huber, alors qu'elle préoccupait assez peu John Cort et laissait le foreloper tout à fait indifférent. Il allait rêver de babouins, de chimpanzés, de gorilles, de mandrilles, de singes parlants, tout en convenant que le docteur n'avait pu avoir affaire qu'à des indigènes!... Et alors -- l'imaginatif qu'il était! -- la grande forêt lui réapparaissait avec ses éventualités mystérieuses, les invraisemblables hantises que lui suggéraient ses profondeurs, peuplades nouvelles, types inconnus, villages perdus sous les grands arbres... Avant de s'étendre au fond de la grotte: «Mon cher John, et vous aussi, Khamis, dit-il, j'ai une 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000