Le village aérien
Par
Jules Verne
(1901)
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CHAPITRE I
-Après une longue étape-
«Et le Congo américain, demanda Max Huber, il n'en est donc pas
encore question?...
-- À quoi bon, mon cher Max?... répondit John Cort. Est-ce que les
vastes espaces nous manquent aux États-Unis?... Que de régions
neuves et désertes à visiter entre l'Alaska et le Texas!... Avant
d'aller coloniser au dehors, mieux vaut coloniser au dedans, je
pense...
-- Eh! mon cher John, les nations européennes finiront par s'être
partagé l'Afrique, si les choses continuent -- soit une superficie
d'environ trois milliards d'hectares!... Les Américains les
abandonneront-ils en totalité aux Anglais, aux Allemands, aux
Hollandais, aux Portugais, aux Français, aux Italiens, aux
Espagnols, aux Belges?...
-- Les Américains n'en ont que faire -- pas plus que les Russes,
répliqua John Cort, et pour la même raison...
-- Laquelle?
-- C'est qu'il est inutile de se fatiguer les jambes, lorsqu'il
suffit d'étendre le bras...
-- Bon! mon cher John, le gouvernement fédéral réclamera, un jour
ou l'autre, sa part du gâteau africain... Il y a un Congo
français, un Congo belge, un Congo allemand, sans compter le Congo
indépendant, et celui-ci n'attend que l'occasion de sacrifier son
indépendance!... Et tout ce pays que nous venons de parcourir
depuis trois mois...
-- En curieux, en simples curieux, Max, non en conquérants...
-- La différence n'est pas considérable, digne citoyen des États-
Unis, déclara Max Huber. Je le répète, en cette partie de
l'Afrique, l'Union pourrait se tailler une colonie superbe... On
trouve là des territoires fertiles qui ne demandent qu'à utiliser
leur fertilité, sous l'influence d'une irrigation généreuse dont
la nature a fait tous les frais. Ils possèdent un réseau liquide
qui ne tarit jamais...
-- Même par cette abominable chaleur, observa John Cort, en
épongeant son front calciné par le soleil tropical.
-- Bah! n'y prenons plus garde! reprit Max Huber. Est-ce que nous
ne sommes pas acclimatés, je dirai négrifiés, si vous n'y voyez
pas d'inconvénient, cher ami?... Nous voici en mars seulement, et
parlez-moi des températures de juillet, d'août, lorsque les rayons
solaires vous percent la peau comme des vrilles de feu!...
-- N'importe, Max, nous aurons quelque peine à devenir Pahouins ou
Zanzibarites, avec notre léger épiderme de Français et
d'Américain! J'en conviens, cependant, nous allons achever une
belle et intéressante campagne que la bonne fortune a favorisée...
Mais il me tarde d'être de retour à Libreville, de retrouver dans
nos factoreries un peu de cette tranquillité, de ce repos qui est
bien dû à des voyageurs après les trois mois d'un tel voyage...
-- D'accord, ami John, cette aventureuse expédition a présenté
quelque intérêt. Pourtant, l'avouerai-je, elle ne m'a pas donné
tout ce que j'en attendais...
-- Comment, Max, plusieurs centaines de milles à travers un pays
inconnu, pas mal de dangers affrontés au milieu de tribus peu
accueillantes, des coups de feu échangés à l'occasion contre des
coups de sagaies et des volées de flèches, des chasses que le lion
numide et la panthère libyenne ont daigné honorer de leur
présence, des hécatombes d'éléphants faites au profit de notre
chef Urdax, une récolte d'ivoire de premier choix qui suffirait à
fournir de touches les pianos du monde entier!... Et vous ne vous
déclarez pas satisfait...
-- Oui et non, John. Tout cela forme le menu ordinaire des
explorateurs de l'Afrique centrale... C'est ce que le lecteur
rencontre dans les récits des Barth, des Burton, des Speke, des
Grant, des du Chaillu, des Livingstone, des Stanley, des Serpa
Pinto, des Anderson, des Cameron, des Mage, des Brazza, des
Gallieni, des Dibowsky, des Lejean, des Massari, des Wissemann,
des Buonfanti, des Maistre...»
Le choc de l'avant-train du chariot contre une grosse pierre coupa
net la nomenclature des conquérants africains que déroulait Max
Huber. John Cort en profita pour lui dire:
«Alors vous comptiez trouver autre chose au cours de notre
voyage?...
-- Oui, mon cher John.
-- De l'imprévu?...
-- Mieux que de l'imprévu, lequel, je le reconnais volontiers, ne
nous a pas fait défaut...
-- De l'extraordinaire?...
-- C'est le mot, mon ami, et, pas une fois, pas une seule, je n'ai
eu l'occasion de la jeter aux échos de la vieille Libye, cette
énorme qualification de -portentosa Africa -due aux blagueurs
classiques de l'Antiquité...
-- Allons, Max, je vois qu'une âme française est plus difficile à
contenter...
-- Qu'une âme américaine... je l'avoue, John, si les souvenirs que
vous emportez de notre campagne vous suffisent...
-- Amplement, Max.
-- Et si vous revenez content...
-- Content... surtout d'en revenir!
-- Et vous pensez que des gens qui liraient le récit de ce voyage
s'écrieraient: «Diable, voilà qui est curieux!»
-- Ils seraient exigeants, s'ils ne le criaient pas!
-- À mon avis, ils ne le seraient pas assez...
-- Et le seraient, sans doute, riposta John Cort, si nous avions
terminé notre expédition dans l'estomac d'un lion ou dans le
ventre d'un anthropophage de l'Oubanghi...
-- Non, John, non, et, sans aller jusqu'à ce genre de dénouement
qui, d'ailleurs, n'est pas dénué d'un certain intérêt pour les
lecteurs et même pour les lectrices, en votre âme et conscience,
devant Dieu et devant les hommes, oseriez-vous jurer que nous
ayons découvert et observé plus que n'avaient déjà observé et
découvert nos devanciers dans l'Afrique centrale?...
-- Non, en effet, Max.
-- Eh bien, moi, j'espérais être plus favorisé...
-- Gourmand, qui prétend faire une vertu de sa gourmandise!
répliqua John Cort. Pour mon compte, je me déclare repu, et je
n'attendais pas de notre campagne plus qu'elle n'a donné...
-- C'est-à-dire rien, John.
-- D'ailleurs, Max, le voyage n'est pas encore terminé, et,
pendant les cinq ou six semaines que nécessitera le parcours d'ici
à Libreville...
-- Allons donc! s'écria Max Huber, un simple cheminement de
caravane..., le trantran ordinaire des étapes... une promenade en
diligence, comme au bon temps...
-- Qui sait?...» dit John Cort.
Cette fois, le chariot s'arrêta pour la halte du soir au bas d'un
tertre couronné de cinq ou six beaux arbres, les seuls qui se
montrassent sur cette vaste plaine, illuminée alors des feux du
soleil couchant.
Il était sept heures du soir. Grâce à la brièveté du crépuscule
sous cette latitude du neuvième degré nord, la nuit ne tarderait
pas à s'étendre. L'obscurité serait même profonde, car d'épais
nuages allaient voiler le rayonnement stellaire, et le croissant
de la lune venait de disparaître à l'horizon de l'ouest.
Le chariot, uniquement destiné au transport des voyageurs, ne
contenait ni marchandises ni provisions. Que l'on se figure une
sorte de wagon disposé sur quatre roues massives, et mis en
mouvement par un attelage de six boeufs. À la partie antérieure
s'ouvrait une porte. Éclairé de petites fenêtres latérales, le
wagon se divisait en deux chambres contiguës que séparait une
cloison. Celle du fond était réservée à deux jeunes gens de vingt-
cinq à vingt-six ans, l'un américain, John Cort, l'autre français,
Max Huber. Celle de l'avant était occupée par un trafiquant
portugais nommé Urdax, et par le «foreloper» nommé Khamis. Ce
foreloper, -- c'est-à-dire l'homme qui ouvre la marche d'une
caravane, -- était indigène du Cameroun et très entendu à ce
difficile métier de guide à travers les brûlants espaces de
l'Oubanghi.
Il va de soi que la construction de ce wagon-chariot ne laissait
rien à reprendre au point de vue de la solidité. Après les
épreuves de cette longue et pénible expédition, sa caisse en bon
état, ses roues à peine usées au cercle de la jante, ses essieux
ni fendus ni faussés, on eût dit qu'il revenait d'une simple
promenade de quinze à vingt lieues, alors que son parcours se
chiffrait par plus de deux mille kilomètres.
Trois mois auparavant, ce véhicule avait quitté Libreville, la
capitale du Congo français. De là, en suivant la direction de
l'est, il s'était avancé sur les plaines de l'Oubanghi plus loin
que le cours du Bahar-el-Abiad, l'un des tributaires qui versent
leurs eaux dans le sud du lac Tchad.
C'est à l'un des principaux affluents de la rive droite du Congo
ou Zaïre que cette contrée doit son nom. Elle s'étend à l'est du
Cameroun allemand, dont le gouverneur est le consul général
d'Allemagne de l'Afrique occidentale, et elle ne saurait être
actuellement délimitée par un trait précis sur les cartes, même
les plus modernes. Si ce n'est pas le désert, -- un désert à
végétation puissante, qui n'aurait aucun point de ressemblance
avec le Sahara, -- c'est du moins une immense région, sur laquelle
se disséminent des villages à grande distance les uns des autres.
Les peuplades y guerroient sans cesse, s'asservissent ou s'entre-
tuent, et s'y nourrissent encore de chair humaine, tels les
Moubouttous, entre le bassin du Nil et celui du Congo. Et, ce qui
est abominable, les enfants servent d'ordinaire à l'assouvissement
de ces instincts du cannibalisme. Aussi, les missionnaires se
dévouent-ils pour sauver ces petites créatures, soit en les
enlevant par force, soit en les rachetant, et ils les élèvent
chrétiennement dans les missions établies le long du fleuve
Siramba. Qu'on ne l'oublie pas, ces missions ne tarderaient pas à
succomber faute de ressources, si la générosité des États
européens, celle de la France en particulier, venait à s'éteindre.
Il convient même d'ajouter que, dans l'Oubanghi, les enfants
indigènes sont considérés comme monnaie courante pour les échanges
du commerce. On paye en petits garçons et en petites filles les
objets de consommation que les trafiquants introduisent jusqu'au
centre du pays. Le plus riche indigène est donc celui dont la
famille est la plus nombreuse.
Mais, si le Portugais Urdax ne s'était pas aventuré à travers ces
plaines dans un intérêt commercial, s'il n'avait pas eu à faire de
trafic avec les tribus riveraines de l'Oubanghi, s'il n'avait eu
d'autre objectif que de se procurer une certaine quantité d'ivoire
en chassant l'éléphant qui abonde en cette contrée, il n'était pas
sans avoir pris contact avec les féroces peuplades congolaises. En
plusieurs rencontres même, il dut tenir en respect des bandes
hostiles et changer en armes défensives contre les indigènes
celles qu'il destinait à poursuivre les troupeaux de pachydermes.
Au total, heureuse et fructueuse campagne qui ne comptait pas une
seule victime parmi le personnel de la caravane.
Or, précisément aux abords d'un village, près des sources du
Bahar-el-Abiad, John Cort et Max Huber avaient pu arracher un
jeune enfant à l'affreux sort qui l'attendait et le racheter au
prix de quelques verroteries. C'était un petit garçon, âgé d'une
dizaine d'années, de constitution robuste, intéressante et douce
physionomie, de type nègre peu accentué. Ainsi que cela se voit
chez quelques tribus, il avait le teint presque clair, la
chevelure blonde et non la laine crépue des noirs, le nez aquilin
et non écrasé, les lèvres fines et non lippues. Ses yeux
brillaient d'intelligence, et il éprouva bientôt pour ses sauveurs
une sorte d'amour filial. Ce pauvre être, enlevé à sa tribu, sinon
à sa famille, car il n'avait plus ni père ni mère, se nommait
Llanga. Après avoir été pendant quelque temps instruit par les
missionnaires qui lui avaient appris un peu de français et
d'anglais, une mauvaise chance l'avait fait retomber entre les
mains des Denkas, et quel sort l'attendait, on le devine. Séduits
par son affection caressante, par la reconnaissance qu'il leur
témoignait, les deux amis se prirent d'une vive sympathie pour cet
enfant; ils le nourrirent, ils le vêtirent, ils l'élevèrent avec
grand profit, tant il montrait d'esprit précoce. Et, dès lors,
quelle différence pour Llanga! Au lieu d'être, comme les
malheureux petits indigènes, à l'état de marchandise vivante, il
vivrait dans les factoreries de Libreville, devenu l'enfant
adoptif de Max Huber et de John Cort... Ils en avaient pris la
charge et ne l'abandonneraient plus!... Malgré son jeune âge, il
comprenait cela, il se sentait aimé, une larme de bonheur coulait
de ses yeux chaque fois que les mains de Max Huber ou de John Cort
se posaient sur sa tête.
Lorsque le chariot eut fait halte, les boeufs, fatigués d'une
longue route par une température dévorante, se couchèrent sur la
prairie. Aussitôt Llanga, qui venait de cheminer à pied pendant
une partie de l'étape, tantôt en avant, tantôt en arrière de
l'attelage, accourut au moment où ses deux protecteurs
descendaient de la plate-forme.
«Tu n'es pas trop fatigué, Llanga?... demanda John Cort, en
prenant la main du petit garçon.
-- Non... non!... bonnes jambes... et aime bien à courir, répondit
Llanga, qui souriait des lèvres et des yeux à John Cort comme à
Max Huber.
-- Maintenant, il est temps de manger, dit ce dernier.
-- Manger... oui... mon ami Max!»
Puis, après avoir baisé les mains qui lui étaient tendues, il alla
se mêler aux porteurs sous la ramure des grands arbres du tertre.
Si ce chariot ne servait qu'au transport du Portugais Urdax, de
Khamis et de leurs deux compagnons, c'est que colis et charges
d'ivoire étaient confiés au personnel de la caravane, -- une
cinquantaine d'hommes, pour la plupart des noirs du Cameroun. Ils
avaient déposé à terre les défenses d'éléphants et les caisses qui
assuraient la nourriture quotidienne en dehors de ce que
fournissait la chasse sur ces giboyeuses contrées de l'Oubanghi.
Ces noirs ne sont que des mercenaires, rompus à ce métier, et
payés d'un assez haut prix, que permet de leur accorder le
bénéfice de ces fructueuses expéditions. On peut même dire qu'ils
n'ont jamais «couvé leurs oeufs», pour employer l'expression par
laquelle on désigne les indigènes sédentaires. Habitués à porter
dès l'enfance, ils porteront tant que leurs jambes ne leur feront
pas défaut. Et, cependant, le métier est rude, quand il faut
l'exercer sous un tel climat. Les épaules chargées de ce pesant
ivoire ou des lourds colis de provisions, la chair souvent mise à
vif, les pieds ensanglantés, le torse écorché par le piquant des
herbes, car ils sont à peu près nus, ils vont ainsi entre l'aube
et onze heures du matin et ils reprennent leur marche jusqu'au
soir lorsque la grande chaleur est passée. Mais l'intérêt des
trafiquants commande de les bien payer, et ils les payent bien; de
les bien nourrir, et ils les nourrissent bien; de ne point les
surmener au delà de toute mesure, et ils ne les surmènent pas.
Très réels sont les dangers de ces chasses aux éléphants, sans
parler de la rencontre possible des lions et des panthères, et le
chef doit pouvoir compter sur son personnel. En outre, la récolte
de la précieuse matière achevée, il importe que la caravane
retourne heureusement et promptement aux factoreries de la côte.
Il y a donc avantage à ce qu'elle ne soit arrêtée ni par des
retards provenant de fatigues excessives, ni par les maladies --
entre autres la petite vérole, dont les ravages sont les plus à
craindre. Aussi, pénétré de ces principes, servi par une vieille
expérience, le Portugais Urdax, en prenant un soin extrême de ses
hommes, avait-il réussi jusqu'alors dans ces lucratives
expéditions au centre de l'Afrique équatoriale.
Et telle était cette dernière, puisqu'elle lui valait un stock
considérable d'ivoire de belle qualité, rapporté des régions au
delà du Bahar-el-Abiad, presque sur la limite du Darfour.
Ce fut sous l'ombrage de magnifiques tamarins que s'organisa le
campement, et, lorsque John Cort, après que les porteurs eurent
commencé le déballage des provisions, interrogea le Portugais,
voici la réponse qu'il obtint, en cette langue anglaise qu'Urdax
parlait couramment:
«Je pense, monsieur Cort, que le lieu de la halte est convenable,
et la table est toute servie pour nos attelages.
-- En effet, ils auront là une herbe épaisse et grasse... dit John
Cort.
-- Et on la brouterait volontiers, ajouta Max Huber, si on
possédait la structure d'un ruminant et trois estomacs pour la
digérer!
-- Merci, répliqua John Cort, mais je préfère un quartier
d'antilope grillé sur les charbons, le biscuit dont nous sommes
largement approvisionnés, et nos quartauts de madère du Cap...
-- Auquel on pourra mélanger quelques gouttes de ce rio limpide
qui court à travers la plaine», observa le Portugais. Et il
montrait un cours d'eau, -- affluent de l'Oubanghi, sans doute, --
qui coulait à un kilomètre du tertre.
Le campement s'acheva sans retard. L'ivoire fut empilé par tas à
proximité du chariot. Les attelages vaguèrent autour des tamarins.
Des feux s'allumèrent çà et là avec le bois mort tombé des arbres.
Le foreloper s'assura que les divers groupes ne manquaient de
rien. La chair d'élan et d'antilope, fraîche ou séchée, abondait.
Les chasseurs la pouvaient renouveler aisément. L'air se remplit
de l'odeur des grillades, et chacun fit preuve d'un appétit
formidable que justifiait cette demi-journée de marche.
Il va sans dire que les armes et les munitions étaient restées
dans le chariot, -- quelques caisses de cartouches, des fusils de
chasse, des carabines, des revolvers, excellents engins de
l'armement moderne, à la disposition du Portugais, de Khamis, de
John Cort et de Max Huber, en cas d'alerte.
Le repas devait prendre fin une heure après. L'estomac apaisé, et
la fatigue aidant, la caravane ne tarderait pas à être plongée
dans un profond sommeil.
Toutefois, le foreloper la confia à la surveillance de quelques-
uns de ses hommes, qui devaient se relever de deux heures en deux
heures. En ces lointaines contrées, il y a toujours lieu de se
garder contre les êtres malintentionnés, à deux pieds comme à
quatre pattes. Aussi, Urdax ne manquait-il pas de prendre toutes
les mesures de prudence. Âgé de cinquante ans, vigoureux encore,
très entendu à la conduite des expéditions de ce genre, il était
d'une extraordinaire endurance. De même, Khamis, trente-cinq ans,
leste, souple, solide aussi, de grand sang-froid et de grand
courage, offrait toute garantie pour la direction des caravanes à
travers l'Afrique.
Ce fut au pied de l'un des tamarins que les deux amis et le
Portugais s'assirent pour le souper, apporté par le petit garçon,
et que venait de préparer un des indigènes auquel étaient dévolues
les fonctions de cuisinier.
Pendant ce repas, les langues ne chômèrent pas plus que les
mâchoires. Manger n'empêche point de parler, lorsqu'on n'y met pas
trop de hâte. De quoi s'entretint-on?... Des incidents de
l'expédition durant le parcours vers le nord-est?... Point. Ceux
qui pouvaient se présenter au retour étaient d'un intérêt plus
actuel. Le cheminement serait long encore jusqu'aux factoreries de
Libreville -- plus de deux mille kilomètres -- ce qui exigerait de
neuf à dix semaines de marche. Or, dans cette seconde partie du
voyage, qui sait? avait dit John Cort à son compagnon, auquel il
fallait mieux que de l'imprévu, de l'extraordinaire.
Jusqu'à cette dernière étape, depuis les confins du Darfour, la
caravane avait redescendu vers l'Oubanghi, après avoir franchi les
gués de l'Aoukadébé et de ses multiples affluents. Ce jour-là,
elle venait de s'arrêter à peu près sur le point où se croisent le
vingt-deuxième méridien et le neuvième parallèle.
«Mais, maintenant, dit Urdax, nous allons suivre la direction du
sud-ouest...
-- Et cela est d'autant plus indiqué, répondit John Cort, que, si
mes yeux ne me trompent pas, l'horizon au sud est barré par une
forêt dont on ne voit l'extrême limite ni à l'est ni à l'ouest.
-- Oui... immense! répliqua le Portugais. Si nous étions obligés
de la contourner par l'est, des mois s'écouleraient avant que nous
l'eussions laissée en arrière!...
-- Tandis que par l'ouest...
-- Par l'ouest, répondit Urdax, et sans trop allonger la route, en
suivant sa lisière, nous rencontrerons l'Oubanghi aux environs des
rapides de Zongo.
-- Est-ce que de la traverser n'abrégerait pas le voyage?...
demanda Max Huber.
-- Oui... d'une quinzaine de journées de marche.
-- Alors... pourquoi ne pas nous lancer à travers cette forêt?...
-- Parce qu'elle est impénétrable.
-- Oh! impénétrable!... répliqua Max Huber d'un air de doute.
-- Pas aux piétons, peut-être, observa le Portugais, et encore
n'en suis-je pas sûr, puisque aucun ne l'a essayé. Quant à y
aventurer les attelages, ce serait une tentative qui n'aboutirait
pas.
-- Vous dites, Urdax, que personne n'a jamais essayé de s'engager
dans cette forêt?...
-- Essayé... je ne sais, monsieur Max, mais qu'on y ait réussi...
non... et, dans le Cameroun comme dans le Congo, personne ne
s'aviserait de le tenter. Qui aurait la prétention de passer là où
il n'y a aucun sentier, au milieu des halliers épineux et des
ronces?... Je ne sais même si le feu et la hache parviendraient à
déblayer le chemin, sans parler des arbres morts, qui doivent
former d'insurmontables obstacles...
-- Insurmontables, Urdax?...
-- Voyons, cher ami, dit alors John Cort, n'allez pas vous
emballer sur cette forêt, et estimons-nous heureux de n'avoir qu'à
la contourner!... J'avoue qu'il ne m'irait guère de m'aventurer à
travers un pareil labyrinthe d'arbres...
-- Pas même pour savoir ce qu'il renferme?...
-- Et que voulez-vous qu'on y trouve, Max?... Des royaumes
inconnus, des villes enchantées, des eldorados mythologiques, des
animaux d'espèce nouvelle, des carnassiers à cinq pattes et des
êtres humains à trois jambes?...
-- Pourquoi pas, John?... Et rien de tel que d'y aller voir!...»
Llanga, ses grands yeux attentifs, sa physionomie éveillée,
semblait dire que, si Max Huber se hasardait sous ces bois, il
n'aurait pas peur de l'y suivre.
«Dans tous les cas, reprit John Cort, puisque Urdax n'a pas
l'intention de la traverser pour atteindre les rives de
l'Oubanghi...
-- Non, certes, répliqua le Portugais. Ce serait s'exposer à n'en
pouvoir plus sortir!
-- Eh bien, mon cher Max, allons faire un somme, et permis à vous
de chercher à découvrir les mystères de cette forêt, de vous
risquer en ces impénétrables massifs... en rêve seulement, et
encore n'est-ce pas même très prudent...
-- Riez, John, riez de moi à votre aise! Mais je me souviens de ce
qu'a dit un de nos poètes... je ne sais plus lequel:
-Fouiller dans l'inconnu pour trouver du nouveau.-
-- Vraiment, Max?... Et quel est le vers qui rime avec celui-là?
-- Ma foi... je l'ai oublié, John!
-- Oubliez donc le premier comme vous avez oublié le second, et
allons dormir.»
C'était évidemment le parti le plus sage et sans s'abriter dans le
chariot. Une nuit au pied du tertre, sous ces larges tamarins dont
la fraîcheur tempérait quelque peu la chaleur ambiante, si forte
encore après le coucher du soleil, cela n'était pas pour inquiéter
des habitués de «l'hôtel de la -Belle-Étoile-», quand le temps le
permettait. Ce soir-là, bien que les constellations fussent
cachées derrière d'épais nuages, la pluie ne menaçant pas, il
était infiniment préférable de coucher en plein air.
Le jeune indigène apporta des couvertures. Les deux amis,
étroitement enveloppés, s'étendirent entre les racines d'un
tamarin, -- un vrai cadre de cabine, -- et Llanga se blottit à
leur côté, comme un chien de garde.
Avant de les imiter, Urdax et Khamis voulurent une dernière fois
faire le tour du campement, s'assurer que les boeufs entravés ne
pourraient divaguer par la plaine, que les porteurs se trouvaient
à leur poste de veille, que les foyers avaient été éteints, car
une étincelle eût suffi à incendier les herbes sèches et le bois
mort. Puis tous deux revinrent près du tertre.
Le sommeil ne tarda pas à les prendre -- un sommeil à ne pas
entendre Dieu tonner. Et peut-être les veilleurs y succombèrent-
ils, eux aussi?... En effet, après dix heures, il n'y eut personne
pour signaler certains feux suspects qui se déplaçaient à la
lisière de la grande forêt.
CHAPITRE II
-Les feux mouvants-
Une distance de deux kilomètres au plus séparait le tertre des
sombres massifs au pied desquels allaient et venaient des flammes
fuligineuses et vacillantes. On aurait pu en compter une dizaine,
tantôt réunies, tantôt isolées, agitées parfois avec une violence
que le calme de l'atmosphère ne justifiait pas. Qu'une bande
d'indigènes eût campé en cet endroit, qu'elle s'y fût installée en
attendant le jour, il y avait lieu de le présumer. Toutefois, ces
feux n'étaient pas ceux d'un campement. Ils se promenaient trop
capricieusement sur une centaine de toises, au lieu de se
concentrer en un foyer unique d'une halte de nuit.
Il ne faut pas oublier que ces régions de l'Oubanghi sont
fréquentées par des tribus nomades, venues de l'Adamaoua ou du
Barghimi à l'ouest, ou même de l'Ouganda à l'est. Une caravane de
trafiquants n'aurait pas été assez imprudente pour signaler sa
présence par ces feux multiples, se mouvant dans des ténèbres.
Seuls, des indigènes pouvaient s'être arrêtés à cette place. Et
qui sait s'ils n'étaient pas animés d'intentions hostiles à
l'égard de la caravane endormie sous la ramure des tamarins?
Quoi qu'il en soit, si, de ce chef, quelque danger la menaçait, si
plusieurs centaines de Pahouins, de Foundj, de Chiloux, de Bari,
de Denkas ou autres n'attendaient que le moment de l'assaillir
avec les chances d'une supériorité numérique, personne, -- jusqu'à
dix heures et demie du moins, -- n'avait pris aucune mesure
défensive. Tout le monde dormait au campement, maîtres et
serviteurs, et, ce qui était plus grave, les porteurs chargés de
se relever à leur poste de surveillance étaient plongés dans un
lourd sommeil.
Très heureusement, le jeune indigène se réveilla. Mais nul doute
que ses yeux ne se fussent refermés à l'instant s'ils ne s'étaient
dirigés vers l'horizon du sud. Sous ses paupières demi-closes il
sentit l'impression d'une lumière qui perçait cette nuit très
noire. Il se détira, il se frotta les yeux, il regarda avec plus
de soin... Non! il ne se trompait pas: des feux épars se mouvaient
sur la lisière de la forêt.
Llanga eut la pensée que la caravane allait être attaquée. Ce fut
de sa part tout instinctif plutôt que réfléchi. En effet, des
malfaiteurs se préparant au massacre et au pillage n'ignorent pas
qu'ils accroissent leurs chances lorsqu'ils agissent par surprise.
Ils ne se laissent pas voir avant, et ceux-ci se fussent
signalés?...
L'enfant, ne voulant pas réveiller Max Huber et John Cort, rampa
sans bruit vers le chariot. Dès qu'il fut arrivé près du
foreloper, il lui mit la main sur l'épaule, le réveilla et, du
doigt, lui montra les feux de l'horizon.
Khamis se redressa, observa pendant une minute ces flammes en
mouvement, et, d'une voix dont il ne songeait point à adoucir
l'éclat:
«Urdax!» dit-il.
Le Portugais, en homme habitué à se dégager vivement des vapeurs
du sommeil, fut debout en un instant.
«Qu'y a-t-il, Khamis?...
-- Regardez!»
Et, le bras tendu, il indiquait la lisière illuminée au ras de la
plaine.
«Alerte!» cria le Portugais de toute la force de ses poumons.
En quelques secondes, le personnel de la caravane se trouva sur
pied, et les esprits furent tellement saisis par la gravité de
cette situation, que personne ne songea à incriminer les veilleurs
pris en défaut. Il était certain que, sans Llanga, le campement
eût été envahi pendant que dormaient Urdax et ses compagnons.
Inutile de mentionner que Max Huber et John Cort, se hâtant de
quitter l'entre-deux des racines, avaient rejoint le Portugais et
le foreloper.
Il était un peu plus de dix heures et demie. Une profonde
obscurité enveloppait la plaine sur les trois quarts de son
périmètre, au nord, à l'est et à l'ouest. Seul le sud s'éclairait
de ces flammes falotes, jetant de vives clartés lorsqu'elles
tourbillonnaient, et dont on ne comptait pas alors moins d'une
cinquantaine.
«Il doit y avoir là un rassemblement d'indigènes, dit Urdax, et
probablement de ces Boudjos qui fréquentent les rives du Congo et
de l'Oubanghi.
-- Pour sûr, ajouta Khamis, ces flammes ne se sont pas allumées
toutes seules...
-- Et, fit observer John Cort, il y a des bras qui les portent et
les déplacent!
-- Mais, dit Max Huber, ces bras doivent tenir à des épaules, ces
épaules à des corps, et de ces corps nous n'apercevons pas un seul
au milieu de cette illumination...
-- Cela vient de ce qu'ils sont un peu en dedans de la lisière,
derrière les arbres...observa Khamis.
-- Et remarquons, reprit Max Huber, qu'il ne s'agit pas d'une
bande en marche sur le contour de la forêt... Non! si ces feux
s'écartent à droite et à gauche, ils reviennent toujours au même
endroit...
-- Là où doit être le campement de ces indigènes, affirma le
foreloper.
-- Votre opinion?... demanda John Cort à Urdax.
-- Est que nous allons être attaqués, affirma celui-ci, et qu'il
faut, à l'instant, faire nos préparatifs de défense...
-- Mais pourquoi ces indigènes ne nous ont-ils pas assaillis avant
de se montrer?
-- Des noirs ne sont pas des blancs, déclara le Portugais.
Néanmoins, pour être peu avisés, ils n'en sont pas moins
redoutables par leur nombre et par leurs instincts féroces...
-- Des panthères que nos missionnaires auront bien du mal à
transformer en agneaux!... ajouta Max Huber.
-- Tenons-nous prêts!» conclut le Portugais.
Oui, se tenir prêts à la défense, et se défendre jusqu'à la mort.
Il n'y a aucune pitié à espérer de ces tribus de l'Oubanghi. À
quel point elles sont cruelles, on ne saurait se le figurer, et
les plus sauvages peuplades de l'Australie, des Salomon, des
Hébrides, de la Nouvelle-Guinée, soutiendraient difficilement la
comparaison avec de tels indigènes. Vers le centre de la région,
ce ne sont que des villages de cannibales, et les Pères de la
Mission, qui bravent la plus épouvantable des morts, ne l'ignorent
pas. On serait tenté de classer ces êtres, fauves à face humaine,
au rang des animaux, en cette Afrique équatoriale où la faiblesse
est un crime, où la force est tout! Et de fait, même à l'âge
d'homme, combien de ces noirs ne possèdent pas les notions
premières d'un enfant de cinq à six ans.
Et, ce qu'il est permis d'affirmer, -- les preuves abondent, les
missionnaires ont été souvent les témoins de ces affreuses scènes,
-- c'est que les sacrifices humains sont en usage dans le pays. On
tue les esclaves sur la tombe de leurs maîtres, et les têtes,
fixées à une branche pliante, sont lancées au loin dès que le
couteau du féticheur les a tranchées. Entre la dixième et la
seizième année, les enfants servent de nourriture dans les
cérémonies d'apparat, et certains chefs ne s'alimentent que de
cette jeune chair.
À ces instincts de cannibales se joint l'instinct du pillage. Il
les entraîne parfois à de grandes distances sur le chemin des
caravanes, qu'ils assaillent, dépouillent et détruisent. S'ils
sont moins bien armés que les trafiquants et leur personnel, ils
ont le nombre pour eux, et des milliers d'indigènes auront
toujours raison de quelques centaines de porteurs. Les forelopers
ne l'ignorent pas. Aussi leur principale préoccupation est-elle de
ne point s'engager entre ces villages, tels Ngombé Dara, Kalaka
Taimo et autres compris dans la région de l'Aoukadépé et du Bahar-
el-Abiad, où les missionnaires n'ont pas encore fait leur
apparition, mais où ils pénétreront un jour. Aucune crainte
n'arrête le dévouement de ces derniers lorsqu'il s'agit d'arracher
de petits êtres à la mort et de régénérer ces races sauvages par
l'influence de la civilisation chrétienne.
Depuis le commencement de l'expédition le Portugais Urdax n'avait
pas toujours pu éviter l'attaque des indigènes, mais il s'en était
tiré sans grand dommage et il ramenait son personnel au complet.
Le retour promettait de s'accomplir dans des conditions parfaites
de sécurité. Cette forêt contournée par l'ouest, on aurait atteint
la rive droite de l'Oubanghi, et on descendrait cette rivière
jusqu'à son embouchure sur la rive droite du Congo. À partir de
l'Oubanghi, le pays est fréquenté par les marchands, par les
missionnaires. Dès lors il y aurait moins à craindre du contact
des tribus nomades que l'initiative française, anglaise,
portugaise, allemande, refoule peu à peu vers les lointaines
contrées du Darfour.
Mais, lorsque quelques journées de marche devaient suffire à
atteindre le fleuve, la caravane n'allait-elle pas être arrêtée
sur cette route, aux prises avec un tel nombre de pillards qu'elle
finirait par succomber?... Il y avait lieu de le craindre. Dans
tous les cas, elle ne périrait pas sans s'être défendue, et, à la
voix du Portugais, on prit toutes mesures pour organiser la
résistance.
En un instant, Urdax, le foreloper, John Cort, Max Huber, furent
armés, carabines à la main, revolvers à la ceinture, la
cartouchière bien garnie. Le chariot contenait une douzaine de
fusils et de pistolets qui furent confiés à quelques-uns des
porteurs dont on connaissait la fidélité.
En même temps, Urdax donna l'ordre à son personnel de se poster
autour des grands tamarins, afin de se mieux abriter contre les
flèches, dont la pointe empoisonnée occasionne des blessures
mortelles.
On attendit. Aucun bruit ne traversait l'espace. Il ne semblait
pas que les indigènes se fussent portés en avant de la forêt. Les
feux se montraient incessamment, et, çà et là, s'agitaient de
longs panaches de fumée jaunâtre.
«Ce sont des torches résineuses qui sont promenées sur la lisière
des arbres...
-- Assurément, répondit Max Huber, mais je persiste à ne pas
comprendre pourquoi ces gens-là le font, s'ils ont l'intention de
nous attaquer...
-- Et je ne le comprends pas davantage, ajouta John Cort, s'ils
n'ont pas cette intention.»
C'était inexplicable, en effet. Il est vrai, de quoi s'étonner, du
moment qu'il s'agissait de ces brutes du haut Oubanghi?...
Une demi-heure s'écoula, sans amener aucun changement dans la
situation. Le campement se tenait sur ses gardes. Les regards
fouillaient les sombres lointains de l'est et de l'ouest. Tandis
que les feux brillaient au sud, un détachement pouvait se glisser
latéralement pour attaquer la caravane grâce à l'obscurité.
En cette direction, la plaine était certainement déserte. Si
profonde que fût la nuit, un parti d'agresseurs n'aurait pu
surprendre le Portugais et ses compagnons, avant que ceux-ci
eussent fait usage de leurs armes.
Un peu après, vers onze heures, Max Huber, se portant à quelques
pas du groupe que formaient Urdax, Khamis et John Cort, dit d'une
voix résolue:
«Il faut aller reconnaître l'ennemi...
-- Est-ce bien utile, demanda John Cort, et la simple prudence ne
nous commande-t-elle pas de rester en observation jusqu'au lever
du jour?...
-- Attendre... attendre... répliqua Max Huber, après que notre
sommeil a été si fâcheusement interrompu... attendre pendant six à
sept heures encore, la main sur la garde du fusil!... Non! il faut
savoir au plus tôt à quoi s'en tenir!... Et, somme toute, si ces
indigènes n'ont aucune mauvaise intention, je ne serais pas fâché
de me reblottir jusqu'au matin dans ce cadre de racines où je
faisais de si beaux rêves!
-- Qu'en pensez-vous?... demanda John Cort au Portugais qui
demeurait silencieux.
-- Peut-être la proposition mérite-t-elle d'être acceptée,
répliqua-t-il, mais n'agissons pas sans précautions...
-- Je m'offre pour aller en reconnaissance, dit Max Huber, et
fiez-vous à moi...
-- Je vous accompagnerai, ajouta le foreloper, si M. Urdax le
trouve bon...
-- Cela vaudra certes mieux, approuva le Portugais.
-- Je puis aussi me joindre à vous..., proposa John Cort.
-- Non... restez, cher ami, insista Max Huber. À deux, nous
suffirons... D'ailleurs, nous n'irons pas plus loin qu'il ne sera
nécessaire... Et, si nous découvrons un parti se dirigeant de ce
côté, nous reviendrons en toute hâte...
-- Assurez-vous que vos armes sont en état..., recommanda John
Cort.
-- C'est fait, répondit Khamis, mais j'espère que nous n'aurons
pas à nous en servir pendant cette reconnaissance. L'essentiel est
de ne pas se laisser voir...
-- C'est mon avis», déclara le Portugais.
Max Huber et le foreloper, marchant l'un près de l'autre, eurent
vite dépassé le tertre des tamarins. Au delà, la plaine était un
peu moins obscure. Un homme, cependant, n'y eût pu être signalé à
la distance d'une centaine de pas. Ils en avaient fait cinquante à
peine, lorsqu'ils aperçurent Llanga derrière eux. Sans rien dire,
l'enfant les avait suivis en dehors du campement.
«Eh! pourquoi es-tu venu, petit?... dit Khamis.
-- Oui, Llanga, reprit Max Huber, pourquoi n'es-tu pas resté avec
les autres?...
-- Allons... retourne..., ordonna le foreloper.
-- Oh! monsieur Max, murmura Llanga, avec vous... moi... avec
vous...
-- Mais tu sais bien que ton ami John est là-bas...
-- Oui... mais mon ami Max... est ici...
-- Nous n'avons pas besoin de toi!... dit Khamis d'un ton assez
dur.
-- Laissons-le, puisqu'il est là! reprit Max Huber. Il ne nous
gênera pas, Khamis, et, avec ses yeux de chat sauvage, peut-être
découvrira-t-il dans l'ombre ce que nous ne pourrions y voir...
-- Oui... je regarderai... je verrai loin!... assura l'enfant.
-- C'est bon!... Tiens-toi près de moi, dit Max Huber, et ouvre
l'oeil!»
Tous trois se portèrent en avant. Un quart d'heure après, ils
étaient à moitié chemin entre le campement et la grande forêt.
Les feux développaient toujours leurs clartés au pied des massifs
et, moins éloignés, se manifestaient par de plus vifs éclats. Mais
si pénétrante que fût la vue du foreloper, si bonne que fût la
lunette que Max Huber venait d'extraire de son étui, si perçants
que fussent les regards du jeune «chat sauvage», il était
impossible d'apercevoir ceux qui agitaient ces torches.
Cela confirmait cette opinion du Portugais, que c'était sous le
couvert des arbres, derrière les épaisses broussailles et les
larges troncs, que se mouvaient ces lueurs. Assurément, les
indigènes n'avaient pas dépassé la limite de la forêt, et peut-
être ne songeaient-ils pas à le faire.
En réalité, c'était de plus en plus inexplicable. S'il ne se
trouvait là avant l'intention de se remettre en route au point du
jour, pourquoi cette illumination de la lisière?... Quelle
cérémonie nocturne les tenait éveillés à cette heure?...
«Et je me demande même, fit observer Max Huber, s'ils ont reconnu
notre caravane, et s'ils savent qu'elle est campée autour des
tamarins...
-- En effet, répondit Khamis, il est possible qu'ils ne soient
arrivés qu'à la tombée de la nuit, lorsqu'elle enveloppait déjà la
plaine, et, comme nos foyers étaient éteints, peut-être ignorent-
ils que nous sommes campés à courte distance?... Mais, demain, dès
l'aube, ils nous verront...
-- À moins que nous ne soyons repartis, Khamis.»
Max Huber et le foreloper reprirent leur marche en silence.
Un demi-kilomètre fut franchi de telle sorte que, à ce moment, la
distance jusqu'à la forêt se réduisait à quelques centaines de
mètres.
Rien de suspect à la surface de ce sol traversé parfois du long
jet des torches. Aucune silhouette ne s'y découpait, ni au sud, ni
au levant, ni au couchant. Une agression ne semblait pas
imminente. En outre, si rapprochés qu'ils fussent de la lisière,
ni Max Huber, ni Khamis, ni Llanga ne parvinrent à découvrir les
êtres qui signalaient leur présence par ces multiples feux.
«Devons-nous nous approcher davantage?... demanda Max Huber, après
un arrêt de quelques instants.
-- À quoi bon?... répondit Khamis. Ne serait-ce pas imprudent?...
Il est possible, après tout, que notre caravane n'ait point été
aperçue, et si nous décampons cette nuit...
-- J'aurais pourtant voulu être fixé!... répéta Max Huber. Cela se
présente dans des conditions si singulières...»
Et il n'en fallait pas tant pour surexciter une vive imagination
de Français.
«Retournons au tertre», répliqua le foreloper.
Cependant il dut s'avancer plus près encore, à la suite de Max
Huber, que Llanga n'avait pas voulu quitter... Et, peut-être, tous
les trois se fussent-ils portés jusqu'à la lisière, lorsque Khamis
s'arrêta définitivement.
«Pas un pas de plus!» dit-il à voix basse.
Était-ce donc devant un danger imminent que le foreloper et son
compagnon suspendirent leur marche?... Avaient-ils entrevu un
groupe d'indigènes?... Allaient-ils être attaqués?... Ce qui était
certain, c'est qu'un brusque changement venait de se manifester
dans la disposition des feux sur le bord de la forêt.
Un moment ces feux disparurent derrière le rideau des premiers
arbres, confondus dans une obscurité profonde.
«Attention!... dit Max Huber.
-- En arrière!...» répondit Khamis.
Convenait-il de rétrograder dans la crainte d'une agression
immédiate?... Peut-être. En tout cas, mieux valait ne pas battre
en retraite sans être prêt à répondre coup pour coup. Les
carabines armées remontèrent à l'épaule, tandis que les regards ne
cessaient de fouiller les sombres massifs de la lisière.
Soudain, de cette ombre, les clartés ne tardèrent pas à jaillir de
nouveau au nombre d'une vingtaine.
«Parbleu! s'écria Max Huber, cette fois-ci, si ce n'est pas de
l'extraordinaire, c'est tout au moins de l'étrange!»
Ce mot semblera justifié pour cette raison que les torches, après
avoir brillé naguère au niveau de la plaine, jetaient alors de
plus vifs éclats entre cinquante et cent pieds au-dessus du sol.
Quant aux êtres quelconques qui agitaient ces torches, tantôt sur
les basses branches, tantôt sur les plus hautes, comme si un vent
de flamme eût traversé cette épaisse frondaison, ni Max Huber, ni
le foreloper, ni Llanga ne parvinrent à en distinguer un seul.
«Eh! s'écria Max Huber, ne seraient-ce que des feux follets se
jouant dans les arbres?...»
Khamis secoua la tête. L'explication du phénomène ne le
satisfaisait point.
Qu'il y eût là quelque expansion d'hydrogène en exhalaisons
enflammées, une vingtaine de ces aigrettes que les orages
accrochent aussi bien aux branches des arbres qu'aux agrès d'un
navire, non, certes, et ces feux, on ne pouvait les confondre avec
les capricieuses furolles de Saint-Elme. L'atmosphère n'était
point saturée d'électricité, et les nuages menaçaient plutôt de se
résoudre en une de ces pluies torrentielles qui inondent
fréquemment la partie centrale du continent noir.
Mais, alors, pourquoi les indigènes campés au pied des arbres
s'étaient-ils hissés, les uns jusqu'à leur fourche, les autres
jusqu'à leurs extrêmes branches?... Et à quel propos y
promenaient-ils ces brandons allumés, ces flambeaux de résine dont
la déflagration faisait entendre ses craquements à cette
distance?...
«Avançons... dit Max Huber.
-- Inutile, répondit le foreloper. Je ne crois pas que notre
campement soit menacé cette nuit, et il est préférable d'y revenir
afin de rassurer nos compagnons...
-- Nous serons plus en mesure de les rassurer, Khamis, lorsque
nous saurons à quoi nous en tenir sur la nature de ce phénomène...
-- Non, monsieur Max, ne nous aventurons pas plus loin... Il est
certain qu'une tribu est réunie en cet endroit... Pour quelle
raison ces nomades agitent-ils ces flammes?... Pourquoi se sont-
ils réfugiés dans les arbres?... Est-ce afin d'éloigner des fauves
qu'ils ont entretenu ces feux?...
-- Des fauves?... répliqua Max Huber. Mais panthères, hyènes,
boeufs sauvages, on les entendrait rugir ou meugler, et l'unique
bruit qui nous arrive, c'est le crépitement de ces résines, qui
menacent d'incendier la forêt!... Je veux savoir...»
Et Max Huber s'avança de quelques pas, suivi de Llanga, que Khamis
rappelait vainement à lui.
Le foreloper hésitait sur ce qu'il devait faire dans son
impuissance à retenir l'impatient Français. Bref, ne voulant pas
le laisser s'aventurer, il se disposait à l'accompagner jusqu'aux
massifs, bien que, à son avis, ce fût une impardonnable témérité.
Soudain, il fit halte, à l'instant même où s'arrêtaient Max Huber
et Llanga. Tous trois se retournèrent, dos à la forêt. Ce
n'étaient plus les clartés qui attiraient leur attention.
D'ailleurs, comme au souffle d'un subit ouragan, les torches
venaient de s'éteindre, et de profondes ténèbres enveloppaient
l'horizon.
Du côté opposé, une rumeur lointaine se propageait à travers
l'espace, ou plutôt un concert de mugissements prolongés, de
ronflements nasards, à faire croire qu'un orgue gigantesque
lançait ses puissantes ondes à la surface de la plaine.
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