«Vous vous tuerez infailliblement, s'écria-t-il, et votre mort, qui
n'aura été que la mort d'un insensé, n'aura pas même servi la science!
--Continuez, mon généreux inconnu, car véritablement vous pronostiquez
d'une façon fort agréable.
--Ah! c'en est trop! s'écria l'adversaire de Michel Ardan, et je ne
sais pas pourquoi je continue une discussion aussi peu sérieuse!
Poursuivez à votre aise cette folle entreprise! Ce n'est pas à vous
qu'il faut s'en prendre!
--Oh! ne vous gênez pas!
--Non! c'est un autre qui portera la responsabilité de vos actes!
--Et qui donc, s'il vous plaît? demanda Michel Ardan d'une voix
impérieuse.
--L'ignorant qui a organisé cette tentative aussi impossible que
ridicule!
L'attaque était directe. Barbicane, depuis l'intervention de
l'inconnu, faisait de violents efforts pour se contenir, et a brûler
sa fumée comme certains foyers de chaudières; mais, en se voyant si
outrageusement désigné, il se leva précipitamment et allait marcher à
l'adversaire qui le bravait en face, quand il se vit subitement séparé
de lui.
L'estrade fut enlevée tout d'un coup par cent bras vigoureux, et le
président du Gun-Club dut partager avec Michel Ardan les honneurs du
triomphe. Le pavois était lourd, mais les porteurs se relayaient sans
cesse, et chacun se disputait, luttait, combattait pour prêter à cette
manifestation l'appui de ses épaules.
Cependant l'inconnu n'avait point profité du tumulte pour quitter la
place. L'aurait-il pu, d'ailleurs, au milieu de cette foule compacte?
Non, sans doute. En tout cas, il se tenait au premier rang, les bras
croisés, et dévorait des yeux le président Barbicane.
Celui-ci ne le perdait pas de vue, et les regards de ces deux hommes
demeuraient engagés comme deux épées frémissantes.
Les cris de l'immense foule se maintinrent à leur maximum d'intensité
pendant cette marche triomphale. Michel Ardan se laissait faire avec
un plaisir évident. Sa face rayonnait. Quelquefois l'estrade
semblait prise de tangage et de roulis comme un navire battu des
flots. Mais les deux héros du meeting avaient le pied marin; ils ne
bronchaient pas, et leur vaisseau arriva sans avaries au port de
Tampa-Town. Michel Ardan parvint heureusement à se dérober aux
dernières étreintes de ses vigoureux admirateurs; il s'enfuit à
l'hôtel Franklin, gagna prestement sa chambre et se glissa rapidement
dans son lit, tandis qu'une armée de cent mille hommes veillait sous
ses fenêtres.
Pendant ce temps, une scène courte, grave, décisive, avait lieu entre
le personnage mystérieux et le président du Gun-Club.
Barbicane, libre enfin, était allé droit à son adversaire.
«Venez!» dit-il d'une voix brève.
Celui-ci le suivit sur le quai, et bientôt tous les deux se trouvèrent
seuls à l'entrée d'un wharf ouvert sur le Jone's-Fall.
Là, ces ennemis, encore inconnus l'un à l'autre, se regardèrent.
«Qui êtes-vous? demanda Barbicane.
--Le capitaine Nicholl.
--Je m'en doutais. Jusqu'ici le hasard ne vous avait jamais jeté sur
mon chemin...
--Je suis venu m'y mettre!
--Vous m'avez insulté!
--Publiquement.
--Et vous me rendrez raison de cette insulte.
--A l'instant.
--Non. Je désire que tout se passe secrètement entre nous. Il y a un
bois situé à trois milles de Tampa, le bois de Skersnaw. Vous le
connaissez?
--Je le connais.
--Vous plaira-t-il d'y entrer demain matin à cinq heures par un
côté?...
--Oui, si à la même heure vous entrez par l'autre côté.
--Et vous n'oublierez pas votre rifle? dit Barbicane.
--Pas plus que vous n'oublierez le vôtre», répondit Nicholl.
Sur ces paroles froidement prononcées, le président du Gun-Club et le
capitaine se séparèrent. Barbicane revint à sa demeure, mais au lieu
de prendre quelques heures de repos, il passa la nuit à chercher les
moyens d'éviter le contrecoup du projectile et de résoudre ce
difficile problème posé par Michel Ardan dans la discussion du
meeting.
XXI
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COMMENT UN FRANÇAIS ARRANGE UNE AFFAIRE
Pendant que les conventions de ce duel étaient discutées entre le
président et le capitaine, duel terrible et sauvage, dans lequel
chaque adversaire devient chasseur d'homme, Michel Ardan se reposait
des fatigues du triomphe. Se reposer n'est évidemment pas une
expression juste, car les lits américains peuvent rivaliser pour la
dureté avec des tables de marbre ou de granit.
Ardan dormait donc assez mal, se tournant, se retournant entre les
serviettes qui lui servaient de draps, et il songeait à installer une
couchette plus confortable dans son projectile, quand un bruit violent
vint l'arracher à ses rêves. Des coups désordonnés ébranlaient sa
porte. Ils semblaient être portés avec un instrument de fer. De
formidables éclats de voix se mêlaient à ce tapage un peu trop
matinal.
«Ouvre! criait-on. Mais, au nom du Ciel, ouvre donc!
Ardan n'avait aucune raison d'acquiescer à une demande si bruyamment
posée. Cependant il se leva et ouvrit sa porte, au moment où elle
allait céder aux efforts du visiteur obstiné. Le secrétaire du
Gun-Club fit irruption dans la chambre. Une bombe ne serait pas
entrée avec moins de cérémonie.
«Hier soir, s'écria J.-T. Maston -ex abrupto-, notre président a été
insulté publiquement pendant le meeting! Il a provoqué son
adversaire, qui n'est autre que le capitaine Nicholl! Ils se battent
ce matin au bois de Skersnaw! J'ai tout appris de la bouche de
Barbicane! S'il est tué, c'est l'anéantissement de nos projets! Il
faut donc empêcher ce duel! Or, un seul homme au monde peut avoir
assez d'empire sur Barbicane pour l'arrêter, et cet homme c'est Michel
Ardan!
Pendant que J.-T. Maston parlait ainsi, Michel Ardan, renonçant à
l'interrompre, s'était précipité dans son vaste pantalon, et, moins de
deux minutes après, les deux amis gagnaient à toutes jambes les
faubourgs de Tampa-Town.
Ce fut pendant cette course rapide que Maston mit Ardan au courant de
la situation. Il lui apprit les véritables causes de l'inimitié de
Barbicane et de Nicholl, comment cette inimitié était de vieille date,
pourquoi jusque-là, grâce à des amis communs, le président et le
capitaine ne s'étaient jamais rencontrés face à face; il ajouta qu'il
s'agissait uniquement d'une rivalité de plaque et de boulet, et
qu'enfin la scène du meeting n'avait été qu'une occasion longtemps
cherchée par Nicholl de satisfaire de vieilles rancunes.
Rien de plus terrible que ces duels particuliers à l'Amérique, pendant
lesquels les deux adversaires se cherchent à travers les taillis, se
guettent au coin des halliers et se tirent au milieu des fourrés comme
des bêtes fauves. C'est alors que chacun d'eux doit envier ces
qualités merveilleuses si naturelles aux Indiens des Prairies, leur
intelligence rapide, leur ruse ingénieuse, leur sentiment des traces,
leur flair de l'ennemi. Une erreur, une hésitation, un faux pas
peuvent amener la mort. Dans ces rencontres, les Yankees se font
souvent accompagner de leurs chiens et, à la fois chasseurs et gibier,
ils se relancent pendant des heures entières.
«Quels diables de gens vous êtes! s'écria Michel Ardan, quand son
compagnon lui eut dépeint avec beaucoup d'énergie toute cette mise en
scène.
--Nous sommes ainsi, répondit modestement J.-T. Maston; mais
hâtons-nous.
Cependant Michel Ardan et lui eurent beau courir à travers la plaine
encore tout humide de rosée, franchir les rizières et les creeks,
couper au plus court, ils ne purent atteindre avant cinq heures et
demie le bois de Skersnaw. Barbicane devait avoir passé sa lisière
depuis une demi-heure.
Là travaillait un vieux bushman occupé à débiter en fagots des arbres
abattus sous sa hache. Maston courut à lui en criant:
«Avez-vous vu entrer dans le bois un homme armé d'un rifle, Barbicane,
le président... mon meilleur ami?...
Le digne secrétaire du Gun-Club pensait naïvement que son président
devait être connu du monde entier. Mais le bushman n'eut pas l'air de
le comprendre.
«Un chasseur, dit alors Ardan.
--Un chasseur? oui, répondit le bushman.
--Il y a longtemps?
--Une heure à peu près.
--Trop tard! s'écria Maston.
--Et avez-vous entendu des coups de fusil? demanda Michel Ardan.
--Non.
--Pas un seul?
--Pas un seul. Ce chasseur-là n'a pas l'air de faire bonne chasse!
--Que faire? dit Maston.
--Entrer dans le bois, au risque d'attraper une balle qui ne nous est
pas destinée.
--Ah! s'écria Maston avec un accent auquel on ne pouvait se
méprendre, j'aimerais mieux dix balles dans ma tête qu'une seule dans
la tête de Barbicane.
--En avant donc!» reprit Ardan en serrant la main de son compagnon.
Quelques secondes plus tard, les deux amis disparaissaient dans le
taillis. C'était un fourré fort épais, fait de cyprès géants, de
sycomores, de tulipiers, d'oliviers, de tamarins, de chênes vifs et de
magnolias. Ces divers arbres enchevêtraient leurs branches dans un
inextricable pêle-mêle, sans permettre à la vue de s'étendre au loin.
Michel Ardan et Maston marchaient l'un près de l'autre, passant
silencieusement à travers les hautes herbes, se frayant un chemin au
milieu des lianes vigoureuses, interrogeant du regard les buissons ou
les branches perdues dans la sombre épaisseur du feuillage et
attendant à chaque pas la redoutable détonation des rifles. Quant aux
traces que Barbicane avait dû laisser de son passage à travers le
bois, il leur était impossible de les reconnaître, et ils marchaient
en aveugles dans ces sentiers à peine frayés, sur lesquels un Indien
eût suivi pas à pas la marche de son adversaire.
Après une heure de vaines recherches, les deux compagnons
s'arrêtèrent. Leur inquiétude redoublait.
«Il faut que tout soit fini, dit Maston découragé. Un homme comme
Barbicane n'a pas rusé avec son ennemi, ni tendu de piège, ni pratiqué
de manœuvre! Il est trop franc, trop courageux. Il est allé en
avant, droit au danger, et sans doute assez loin du bushman pour que
le vent ait emporté la détonation d'une arme à feu!
--Mais nous! nous! répondit Michel Ardan, depuis notre entrée sous
bois, nous aurions entendu!...
--Et si nous sommes arrivés trop tard! s'écria Maston avec un accent
de désespoir.
Michel Ardan ne trouva pas un mot à répondre; Maston et lui reprirent
leur marche interrompue. De temps en temps ils poussaient de grands
cris; ils appelaient soit Barbicane, soit Nicholl; mais ni l'un ni
l'autre des deux adversaires ne répondait à leur voix. De joyeuses
volées d'oiseaux, éveillés au bruit, disparaissaient entre les
branches, et quelques daims effarouchés s'enfuyaient précipitamment à
travers les taillis.
Pendant une heure encore, la recherche se prolongea. La plus grande
partie du bois avait été explorée. Rien ne décelait la présence des
combattants. C'était à douter de l'affirmation du bushman, et Ardan
allait renoncer à poursuivre plus longtemps une reconnaissance
inutile, quand, tout d'un coup, Maston s'arrêta.
«Chut! fit-il. Quelqu'un là-bas!
--Quelqu'un? répondit Michel Ardan.
--Oui! un homme! Il semble immobile. Son rifle n'est plus entre ses
mains. Que fait-il donc?
--Mais le reconnais-tu? demanda Michel Ardan, que sa vue basse
servait fort mal en pareille circonstance.
--Oui! oui! Il se retourne, répondit Maston.
--Et c'est?...
--Le capitaine Nicholl!
--Nicholl!» s'écria Michel Ardan, qui ressentit un violent serrement
de cœur.
Nicholl désarmé! Il n'avait donc plus rien à craindre de son
adversaire?
«Marchons à lui, dit Michel Ardan, nous saurons à quoi nous en tenir.
Mais son compagnon et lui n'eurent pas fait cinquante pas, qu'ils
s'arrêtèrent pour examiner plus attentivement le capitaine. Ils
s'imaginaient trouver un homme altéré de sang et tout entier à sa
vengeance! En le voyant, ils demeurèrent stupéfaits.
Un filet à maille serrée était tendu entre deux tulipiers
gigantesques, et, au milieu du réseau, un petit oiseau, les ailes
enchevêtrées, se débattait en poussant des cris plaintifs. L'oiseleur
qui avait disposé cette toile inextricable n'était pas un être humain,
mais bien une venimeuse araignée, particulière au pays, grosse comme
un œuf de pigeon, et munie de pattes énormes. Le hideux animal, au
moment de se précipiter sur sa proie, avait dû rebrousser chemin et
chercher asile sur les hautes branches du tulipier, car un ennemi
redoutable venait le menacer à son tour.
En effet, le capitaine Nicholl, son fusil à terre, oubliant les
dangers de sa situation, s'occupait à délivrer le plus délicatement
possible la victime prise dans les filets de la monstrueuse araignée.
Quand il eut fini, il donna la volée au petit oiseau, qui battit
joyeusement de l'aile et disparut.
Nicholl, attendri, le regardait fuir à travers les branches, quand il
entendit ces paroles prononcées d'une voix émue:
«Vous êtes un brave homme, vous!
Il se retourna. Michel Ardan était devant lui, répétant sur tous les
tons:
«Et un aimable homme!
--Michel Ardan! s'écria le capitaine. Que venez-vous faire ici,
monsieur?
--Vous serrer la main, Nicholl, et vous empêcher de tuer Barbicane ou
d'être tué par lui.
--Barbicane! s'écria le capitaine, que je cherche depuis deux heures
sans le trouver! Où se cache-t-il?...
--Nicholl, dit Michel Ardan, ceci n'est pas poli! il faut toujours
respecter son adversaire; soyez tranquille, si Barbicane est vivant,
nous le trouverons, et d'autant plus facilement que, s'il ne s'est pas
amusé comme vous à secourir des oiseaux opprimés, il doit vous
chercher aussi. Mais quand nous l'aurons trouvé, c'est Michel Ardan
qui vous le dit, il ne sera plus question de duel entre vous.
--Entre le président Barbicane et moi, répondit gravement Nicholl, il
y a une rivalité telle, que la mort de l'un de nous...
--Allons donc! allons donc! reprit Michel Ardan, de braves gens
comme vous, cela a pu se détester, mais cela s'estime. Vous ne vous
battrez pas.
--Je me battrai, monsieur!
--Point.
--Capitaine, dit alors J.-T. Maston avec beaucoup de cœur, je suis
l'ami du président, son -alter ego-, un autre lui-même; si vous voulez
absolument tuer quelqu'un, tirez sur moi, ce sera exactement la même
chose.
--Monsieur, dit Nicholl en serrant son rifle d'une main convulsive,
ces plaisanteries...
--L'ami Maston ne plaisante pas, répondit Michel Ardan, et je
comprends son idée de se faire tuer pour l'homme qu'il aime! Mais ni
lui ni Barbicane ne tomberont sous les balles du capitaine Nicholl,
car j'ai à faire aux deux rivaux une proposition si séduisante qu'ils
s'empresseront de l'accepter.
--Et laquelle? demanda Nicholl avec une visible incrédulité.
--Patience, répondit Ardan, je ne puis la communiquer qu'en présence
de Barbicane.
--Cherchons-le donc», s'écria le capitaine.
Aussitôt ces trois hommes se mirent en chemin; le capitaine, après
avoir désarmé son rifle, le jeta sur son épaule et s'avança d'un pas
saccadé, sans mot dire.
Pendant une demi-heure encore, les recherches furent inutiles. Maston
se sentait pris d'un sinistre pressentiment. Il observait sévèrement
Nicholl, se demandant si, la vengeance du capitaine satisfaite, le
malheureux Barbicane, déjà frappé d'une balle, ne gisait pas sans vie
au fond de quelque taillis ensanglanté. Michel Ardan semblait avoir
la même pensée, et tous deux interrogeaient déjà du regard le
capitaine Nicholl, quand Maston s'arrêta soudain.
Le buste immobile d'un homme adossé au pied d'un gigantesque catalpa
apparaissait à vingt pas, à moitié perdu dans les herbes.
«C'est lui!» fit Maston.
Barbicane ne bougeait pas. Ardan plongea ses regards dans les yeux du
capitaine, mais celui-ci ne broncha pas. Ardan fit quelques pas en
criant:
«Barbicane! Barbicane!
Nulle réponse. Ardan se précipita vers son ami; mais, au moment où il
allait lui saisir le bras, il s'arrêta court en poussant un cri de
surprise.
Barbicane, le crayon à la main, traçait des formules et des figures
géométriques sur un carnet, tandis que son fusil désarmé gisait à
terre.
Absorbé dans son travail, le savant, oubliant à son tour son duel et
sa vengeance, n'avait rien vu, rien entendu.
Mais quand Michel Ardan posa sa main sur la sienne, il se leva et le
considéra d'un œil étonné.
«Ah! s'écria-t-il enfin, toi! ici! J'ai trouvé, mon ami! J'ai
trouvé!
--Quoi?
--Mon moyen!
--Quel moyen?
--Le moyen d'annuler l'effet du contrecoup au départ du projectile!
--Vraiment? dit Michel en regardant le capitaine du coin de l'œil.
--Oui! de l'eau! de l'eau simple qui fera ressort... Ah! Maston!
s'écria Barbicane, vous aussi!
--Lui-même, répondit Michel Ardan, et permets que je te présente en
même temps le digne capitaine Nicholl!
--Nicholl! s'écria Barbicane, qui fut debout en un instant. Pardon,
capitaine, dit-il, j'avais oublié... je suis prêt...
Michel Ardan intervint sans laisser aux deux ennemis le temps de
s'interpeller.
«Parbleu! dit-il, il est heureux que de braves gens comme vous ne se
soient pas rencontrés plus tôt! Nous aurions maintenant à pleurer
l'un ou l'autre. Mais, grâce à Dieu qui s'en est mêlé, il n'y a plus
rien à craindre. Quand on oublie sa haine pour se plonger dans des
problèmes de mécanique ou jouer des tours aux araignées, c'est que
cette haine n'est dangereuse pour personne.
Et Michel Ardan raconta au président l'histoire du capitaine.
«Je vous demande un peu, dit-il en terminant, si deux bons êtres comme
vous sont faits pour se casser réciproquement la tête à coups de
carabine?
Il y avait dans cette situation, un peu ridicule, quelque chose de si
inattendu, que Barbicane et Nicholl ne savaient trop quelle contenance
garder l'un vis-à-vis de l'autre. Michel Ardan le sentit bien, et il
résolut de brusquer la réconciliation.
«Mes braves amis, dit-il en laissant poindre sur ses lèvres son
meilleur sourire, il n'y a jamais eu entre vous qu'un malentendu. Pas
autre chose. Eh bien! pour prouver que tout est fini entre vous, et
puisque vous êtes gens à risquer votre peau, acceptez franchement la
proposition que je vais vous faire.
--Parlez, dit Nicholl.
--L'ami Barbicane croit que son projectile ira tout droit à la Lune.
--Oui, certes, répliqua le président.
--Et l'ami Nicholl est persuadé qu'il retombera sur la terre.
--J'en suis certain, s'écria le capitaine.
--Bon! reprit Michel Ardan. Je n'ai pas la prétention de vous mettre
d'accord; mais je vous dis tout bonnement: Partez avec moi, et venez
voir si nous resterons en route.
--Hein!» fit J.-T. Maston stupéfait.
Les deux rivaux, à cette proposition subite, avaient levé les yeux
l'un sur l'autre. Ils s'observaient avec attention. Barbicane
attendait la réponse du capitaine. Nicholl guettait les paroles du
président.
«Eh bien? fit Michel de son ton le plus engageant. Puisqu'il n'y a
plus de contrecoup à craindre!
--Accepté!» s'écria Barbicane.
Mais, si vite qu'il eût prononcé ce mot, Nicholl l'avait achevé en
même temps que lui.
«Hurrah! bravo! vivat! hip! hip! hip! s'écria Michel Ardan en
tendant la main aux deux adversaires. Et maintenant que l'affaire est
arrangée, mes amis, permettez-moi de vous traiter à la française.
Allons déjeuner.
XXII
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LE NOUVEAU CITOYEN DES ÉTATS-UNIS
Ce jour-là toute l'Amérique apprit en même temps l'affaire du
capitaine Nicholl et du président Barbicane, ainsi que son singulier
dénouement. Le rôle joué dans cette rencontre par le chevaleresque
Européen, sa proposition inattendue qui tranchait la difficulté,
l'acceptation simultanée des deux rivaux, cette conquête du continent
lunaire à laquelle la France et les États-Unis allaient marcher
d'accord, tout se réunit pour accroître encore la popularité de Michel
Ardan.
On sait avec quelle frénésie les Yankees se passionnent pour un
individu. Dans un pays où de graves magistrats s'attellent à la
voiture d'une danseuse et la traînent triomphalement, que l'on juge de
la passion déchaînée par l'audacieux Français! Si l'on ne détela pas
ses chevaux, c'est probablement parce qu'il n'en avait pas, mais
toutes les autres marques d'enthousiasme lui furent prodiguées. Pas
un citoyen qui ne s'unît à lui d'esprit et de cœur! -Ex pluribus
unum-, suivant la devise des États-Unis.
A dater de ce jour, Michel Ardan n'eut plus un moment de repos. Des
députations venues de tous les coins de l'Union le harcelèrent sans
fin ni trêve. Il dut les recevoir bon gré mal gré. Ce qu'il serra de
mains, ce qu'il tutoya de gens ne peut se compter; il fut bientôt sur
les dents; sa voix, enrouée dans des speechs innombrables, ne
s'échappait plus de ses lèvres qu'en sons inintelligibles, et il
faillit gagner une gastro-entérite à la suite des toasts qu'il dut
porter à tous les comtés de l'Union. Ce succès eût grisé un autre dès
le premier jour, mais lui sut se contenir dans une demi-ébriété
spirituelle et charmante.
Parmi les députations de toute espèce qui l'assaillirent, celle des
«lunatiques» n'eut garde d'oublier ce qu'elle devait au futur
conquérant de la Lune. Un jour, quelques-uns de ces pauvres gens,
assez nombreux en Amérique, vinrent le trouver et demandèrent à
retourner avec lui dans leur pays natal. Certains d'entre eux
prétendaient parler «le sélénite» et voulurent l'apprendre à Michel
Ardan. Celui-ci se prêta de bon cœur à leur innocente manie et se
chargea de commissions pour leurs amis de la Lune.
«Singulière folie! dit-il à Barbicane après les avoir congédiés, et
folie qui frappe souvent les vives intelligences. Un de nos plus
illustres savants, Arago, me disait que beaucoup de gens très sages et
très réservés dans leurs conceptions se laissaient aller à une grande
exaltation, à d'incroyables singularités, toutes les fois que la Lune
les occupait. Tu ne crois pas à l'influence de la Lune sur les
maladies?
--Peu, répondit le président du Gun-Club.
--Je n'y crois pas non plus, et cependant l'histoire a enregistré des
faits au moins étonnants. Ainsi, en 1693, pendant une épidémie, les
personnes périrent en plus grand nombre le 21 janvier, au moment d'une
éclipse. Le célèbre Bacon s'évanouissait pendant les éclipses de la
Lune et ne revenait à la vie qu'après l'entière émersion de l'astre.
Le roi Charles VI retomba six fois en démence pendant l'année 1399,
soit à la nouvelle, soit à la pleine Lune. Des médecins ont classé le
mal caduc parmi ceux qui suivent les phases de la Lune. Les maladies
nerveuses ont paru subir souvent son influence. Mead parle d'un
enfant qui entrait en convulsions quand la Lune entrait en opposition.
Gall avait remarqué que l'exaltation des personnes faibles
s'accroissait deux fois par mois, aux époques de la nouvelle et de la
pleine Lune. Enfin il y a encore mille observations de ce genre sur
les vertiges, les fièvres malignes, les somnambulismes, tendant à
prouver que l'astre des nuits a une mystérieuse influence sur les
maladies terrestres.
--Mais comment? pourquoi? demanda Barbicane.
--Pourquoi? répondit Ardan. Ma foi, je te ferai la même réponse
qu'Arago répétait dix-neuf siècles après Plutarque: «C'est peut-être
parce que ça n'est pas vrai!
Au milieu de son triomphe, Michel Ardan ne put échapper à aucune des
corvées inhérentes à l'état d'homme célèbre. Les entrepreneurs de
succès voulurent l'exhiber. Barnum lui offrit un million pour le
promener de ville en ville dans tous les États-Unis et le montrer
comme un animal curieux. Michel Ardan le traita de cornac et l'envoya
promener lui-même.
Cependant, s'il refusa de satisfaire ainsi la curiosité publique, ses
portraits, du moins, coururent le monde entier et occupèrent la place
d'honneur dans les albums; on en fit des épreuves de toutes
dimensions, depuis la grandeur naturelle jusqu'aux réductions
microscopiques des timbres-poste. Chacun pouvait posséder son héros
dans toutes les poses imaginables, en tête, en buste, en pied, de
face, de profil, de trois quarts, de dos. On en tira plus de quinze
cent mille exemplaires, et il avait là une belle occasion de se
débiter en reliques, mais il n'en profita pas. Rien qu'à vendre ses
cheveux un dollar la pièce, il lui en restait assez pour faire
fortune!
Pour tout dire, cette popularité ne lui déplaisait pas. Au contraire.
Il se mettait à la disposition du public et correspondait avec
l'univers entier. On répétait ses bons mots, on les propageait,
surtout ceux qu'il ne faisait pas. On lui en prêtait, suivant
l'habitude, car il était riche de ce côté.
Non seulement il eut pour lui les hommes, mais aussi les femmes. Quel
nombre infini de «beaux mariages» il aurait faits, pour peu que la
fantaisie l'eût pris de «se fixer»! Les vieilles misses surtout,
celles qui depuis quarante ans séchaient sur pied, rêvaient nuit et
jour devant ses photographies.
Il est certain qu'il eût trouvé des compagnes par centaines, même s'il
leur avait imposé la condition de le suivre dans les airs. Les femmes
sont intrépides quand elles n'ont pas peur de tout. Mais son
intention n'était pas de faire souche sur le continent lunaire, et d'y
transplanter une race croisée de Français et d'Américains. Il refusa
donc.
«Aller jouer là-haut, disait-il, le rôle d'Adam avec une fille d'Ève,
merci! Je n'aurais qu'à rencontrer des serpents!...
Dès qu'il put se soustraire enfin aux joies trop répétées du triomphe,
il alla, suivi de ses amis, faire une visite à la Columbiad. Il lui
devait bien cela. Du reste, il était devenu très fort en balistique,
depuis qu'il vivait avec Barbicane, J.-T. Maston et -tutti quanti-.
Son plus grand plaisir consistait à répéter à ces braves artilleurs
qu'ils n'étaient que des meurtriers aimables et savants. Il ne
tarissait pas en plaisanteries à cet égard. Le jour où il visita la
Columbiad, il l'admira fort et descendit jusqu'au fond de l'âme de ce
gigantesque mortier qui devait bientôt le lancer vers l'astre des
nuits.
«Au moins, dit-il, ce canon-là ne fera de mal à personne, ce qui est
déjà assez étonnant de la part d'un canon. Mais quant à vos engins
qui détruisent, qui incendient, qui brisent, qui tuent, ne m'en parlez
pas, et surtout ne venez jamais me dire qu'ils ont «une âme», je ne
vous croirais pas!
Il faut rapporter ici une proposition relative à J.-T. Maston. Quand
le secrétaire du Gun-Club entendit Barbicane et Nicholl accepter la
proposition de Michel Ardan, il résolut de se joindre à eux et de
faire «la partie à quatre». Un jour il demanda à être du voyage.
Barbicane, désolé de refuser, lui fit comprendre que le projectile ne
pouvait emporter un aussi grand nombre de passagers. J.-T. Maston,
désespéré, alla trouver Michel Ardan, qui l'invita à se résigner et
fit valoir des arguments -ad hominem-.
«Vois-tu, mon vieux Maston, lui dit-il, il ne faut pas prendre mes
paroles en mauvaise part; mais vraiment là, entre nous, tu es trop
incomplet pour te présenter dans la Lune!
--Incomplet! s'écria le vaillant invalide.
--Oui! mon brave ami! Songe au cas où nous rencontrerions des
habitants là-haut. Voudrais-tu donc leur donner une aussi triste idée
de ce qui se passe ici-bas, leur apprendre ce que c'est que la guerre,
leur montrer qu'on emploie le meilleur de son temps à se dévorer, à se
manger, à se casser bras et jambes, et cela sur un globe qui pourrait
nourrir cent milliards d'habitants, et où il y en a douze cents
millions à peine? Allons donc, mon digne ami, tu nous ferais mettre à
la porte!
--Mais si vous arrivez en morceaux, répliqua J.-T. Maston, vous serez
aussi incomplets que moi!
--Sans doute, répondit Michel Ardan, mais nous n'arriverons pas en
morceaux!
En effet, une expérience préparatoire, tentée le 18 octobre, avait
donné les meilleurs résultats et fait concevoir les plus légitimes
espérances. Barbicane, désirant se rendre compte de l'effet de
contrecoup au moment du départ d'un projectile, fit venir un mortier
de trente-deux pouces (-- 0.75 cm) de l'arsenal de Pensacola. On
l'installa sur le rivage de la rade d'Hillisboro, afin que la bombe
retombât dans la mer et que sa chute fût amortie. Il ne s'agissait
que d'expérimenter la secousse au départ et non le choc à l'arrivée.
Un projectile creux fut préparé avec le plus grand soin pour cette
curieuse expérience. Un épais capitonnage, appliqué sur un réseau de
ressorts faits du meilleur acier, doublait ses parois intérieures.
C'était un véritable nid soigneusement ouaté.
«Quel dommage de ne pouvoir y prendre place!» disait J.-T. Maston en
regrettant que sa taille ne lui permît pas de tenter l'aventure.
Dans cette charmante bombe, qui se fermait au moyen d'un couvercle à
vis, on introduisit d'abord un gros chat, puis un écureuil appartenant
au secrétaire perpétuel du Gun-Club, et auquel J.-T. Maston tenait
particulièrement. Mais on voulait savoir comment ce petit animal, peu
sujet au vertige, supporterait ce voyage expérimental.
Le mortier fut chargé avec cent soixante livres de poudre et la bombe
placée dans la pièce. On fit feu.
Aussitôt le projectile s'enleva avec rapidité, décrivit
majestueusement sa parabole, atteignit une hauteur de mille pieds
environ, et par une courbe gracieuse alla s'abîmer au milieu des
flots.
Sans perdre un instant, une embarcation se dirigea vers le lieu de sa
chute; des plongeurs habiles se précipitèrent sous les eaux, et
attachèrent des câbles aux oreillettes de la bombe, qui fut rapidement
hissée à bord. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées entre le moment
où les animaux furent enfermés et le moment où l'on dévissa le
couvercle de leur prison.
Ardan, Barbicane, Maston, Nicholl se trouvaient sur l'embarcation, et
ils assistèrent à l'opération avec un sentiment d'intérêt facile à
comprendre. A peine la bombe fut-elle ouverte, que le chat s'élança
au-dehors, un peu froissé, mais plein de vie, et sans avoir l'air de
revenir d'une expédition aérienne. Mais d'écureuil point. On chercha.
Nulle trace. Il fallut bien alors reconnaître la vérité. Le chat
avait mangé son compagnon de voyage.
J.-T. Maston fut très attristé de la perte de son pauvre écureuil, et
se proposa de l'inscrire au martyrologe de la science.
Quoi qu'il en soit, après cette expérience, toute hésitation, toute
crainte disparurent; d'ailleurs les plans de Barbicane devaient encore
perfectionner le projectile et anéantir presque entièrement les effets
de contrecoup. Il n'y avait donc plus qu'à partir.
Deux jours plus tard, Michel Ardan reçut un message du président de
l'Union, honneur auquel il se montra particulièrement sensible.
A l'exemple de son chevaleresque compatriote le marquis de la Fayette,
le gouvernement lui décernait le titre de citoyen des États-Unis
d'Amérique.
XXIII
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LE WAGON-PROJECTILE
Après l'achèvement de la célèbre Columbiad, l'intérêt public se rejeta
immédiatement sur le projectile, ce nouveau véhicule destiné à
transporter à travers l'espace les trois hardis aventuriers. Personne
n'avait oublié que, par sa dépêche du 30 septembre, Michel Ardan
demandait une modification aux plans arrêtés par les membres du
Comité.
Le président Barbicane pensait alors avec raison que la forme du
projectile importait peu, car, après avoir traversé l'atmosphère en
quelques secondes, son parcours devait s'effectuer dans le vide
absolu. Le Comité avait donc adopté la forme ronde, afin que le
boulet pût tourner sur lui-même et se comporter à sa fantaisie. Mais,
dès l'instant qu'on le transformait en véhicule, c'était une autre
affaire. Michel Ardan ne se souciait pas de voyager à la façon des
écureuils; il voulait monter la tête en haut, les pieds en bas, ayant
autant de dignité que dans la nacelle d'un ballon, plus vite sans
doute, mais sans se livrer à une succession de cabrioles peu
convenables.
De nouveaux plans furent donc envoyés à la maison Breadwill and Co.
d'Albany, avec recommandation de les exécuter sans retard. Le
projectile, ainsi modifié, fut fondu le 2 novembre et expédié
immédiatement à Stone's-Hill par les railways de l'Est. Le 10, il
arriva sans accident au lieu de sa destination. Michel Ardan,
Barbicane et Nicholl attendaient avec la plus vive impatience ce
«wagon-projectile» dans lequel ils devaient prendre passage pour voler
à la découverte d'un nouveau monde.
Il faut en convenir, c'était une magnifique pièce de métal, un produit
métallurgique qui faisait le plus grand honneur au génie industriel
des Américains. On venait d'obtenir pour la première fois l'aluminium
en masse aussi considérable, ce qui pouvait être justement regardé
comme un résultat prodigieux. Ce précieux projectile étincelait aux
rayons du Soleil. A le voir avec ses formes imposantes et coiffé de
son chapeau conique, on l'eût pris volontiers pour une de ces épaisses
tourelles en façon de poivrières, que les architectes du Moyen Age
suspendaient à l'angle des châteaux forts. Il ne lui manquait que des
meurtrières et une girouette.
«Je m'attends, s'écriait Michel Ardan, à ce qu'il en sorte un homme
d'armes portant la haquebutte et le corselet d'acier. Nous serons
là-dedans comme des seigneurs féodaux, et, avec un peu d'artillerie,
on y tiendrait tête à toutes les armées sélénites, si toutefois il y
en a dans la Lune!
--Ainsi le véhicule te plaît? demanda Barbicane à son ami.
--Oui! oui! sans doute, répondit Michel Ardan qui l'examinait en
artiste. Je regrette seulement que ses formes ne soient pas plus
effilées, son cône plus gracieux; on aurait dû le terminer par une
touffe d'ornements en métal guilloché, avec une chimère, par exemple,
une gargouille, une salamandre sortant du feu les ailes déployées et
la gueule ouverte...
--A quoi bon? dit Barbicane, dont l'esprit positif était peu sensible
aux beautés de l'art.
--A quoi bon, ami Barbicane! Hélas! puisque tu me le demandes, je
crains bien que tu ne le comprennes jamais!
--Dis toujours, mon brave compagnon.
--Eh bien! suivant moi, il faut toujours mettre un peu d'art dans ce
que l'on fait, cela vaut mieux. Connais-tu une pièce indienne qu'on
appelle -Le Chariot de l'Enfant-?
--Pas même de nom, répondit Barbicane.
--Cela ne m'étonne pas, reprit Michel Ardan. Apprends donc que, dans
cette pièce, il y a un voleur qui, au moment de percer le mur d'une
maison, se demande s'il donnera à son trou la forme d'une lyre, d'une
fleur, d'un oiseau ou d'une amphore. Eh bien! dis-moi, ami
Barbicane, si à cette époque tu avais été membre du jury, est-ce que
tu aurais condamné ce voleur-là?
--Sans hésiter, répondit le président du Gun-Club, et avec la
circonstance aggravante d'effraction.
--Et moi je l'aurais acquitté, ami Barbicane! Voilà pourquoi tu ne
pourras jamais me comprendre!
--Je n'essaierai même pas, mon vaillant artiste.
--Mais au moins, reprit Michel Ardan, puisque l'extérieur de notre
wagon-projectile laisse à désirer, on me permettra de le meubler à mon
aise, et avec tout le luxe qui convient à des ambassadeurs de la
Terre!
--A cet égard, mon brave Michel, répondit Barbicane, tu agiras à ta
fantaisie, et nous te laisserons faire à ta guise.
Mais, avant de passer à l'agréable, le président du Gun-Club avait
songé à l'utile, et les moyens inventés par lui pour amoindrir les
effets du contrecoup furent appliqués avec une intelligence parfaite.
Barbicane s'était dit, non sans raison, que nul ressort ne serait
assez puissant pour amortir le choc, et, pendant sa fameuse promenade
dans le bois de Skersnaw, il avait fini par résoudre cette grande
difficulté d'une ingénieuse façon. C'est à l'eau qu'il comptait
demander de lui rendre ce service signalé. Voici comment.
Le projectile devait être rempli à la hauteur de trois pieds d'une
couche d'eau destinée à supporter un disque en bois parfaitement
étanche, qui glissait à frottement sur les parois intérieures du
projectile. C'est sur ce véritable radeau que les voyageurs prenaient
place. Quant à la masse liquide, elle était divisée par des cloisons
horizontales que le choc au départ devait briser successivement.
Alors chaque nappe d'eau, de la plus basse à la plus haute,
s'échappant par des tuyaux de dégagement vers la partie supérieure du
projectile, arrivait ainsi à faire ressort, et le disque, muni
lui-même de tampons extrêmement puissants, ne pouvait heurter le culot
inférieur qu'après l'écrasement successif des diverses cloisons. Sans
doute les voyageurs éprouveraient encore un contrecoup violent après
le complet échappement de la masse liquide, mais le premier choc
devait être presque entièrement amorti par ce ressort d'une grande
puissance.
Il est vrai que trois pieds d'eau sur une surface de cinquante-quatre
pieds carrés devaient peser près de onze mille cinq cents livres; mais
la détente des gaz accumulés dans la Columbiad suffirait, suivant
Barbicane, à vaincre cet accroissement de poids; d'ailleurs le choc
devait chasser toute cette eau en moins d'une seconde, et le
projectile reprendrait promptement sa pesanteur normale.
Voilà ce qu'avait imaginé le président du Gun-Club et de quelle façon
il pensait avoir résolu la grave question du contrecoup. Du reste, ce
travail, intelligemment compris par les ingénieurs de la maison
Breadwill, fut merveilleusement exécuté; l'effet une fois produit et
l'eau chassée au-dehors, les voyageurs pouvaient se débarrasser
facilement des cloisons brisées et démonter le disque mobile qui les
supportait au moment du départ.
Quant aux parois supérieures du projectile, elles étaient revêtues
d'un épais capitonnage de cuir, appliqué sur des spirales du meilleur
acier, qui avaient la souplesse des ressorts de montre. Les tuyaux
d'échappement dissimulés sous ce capitonnage ne laissaient pas même
soupçonner leur existence.
Ainsi donc toutes les précautions imaginables pour amortir le premier
choc avaient été prises, et pour se laisser écraser, disait Michel
Ardan, il faudrait être «de bien mauvaise composition».
Le projectile mesurait neuf pieds de large extérieurement sur douze
pieds de haut. Afin de ne pas dépasser le poids assigné, on avait un
peu diminué l'épaisseur de ses parois et renforcé sa partie
inférieure, qui devait supporter toute la violence des gaz développés
par la déflagration du pyroxyle. Il en est ainsi, d'ailleurs, dans
les bombes et les obus cylindro-coniques, dont le culot est toujours
plus épais.
On pénétrait dans cette tour de métal par une étroite ouverture
ménagée sur les parois du cône, et semblable à ces «trous d'homme» des
chaudières à vapeur. Elle se fermait hermétiquement au moyen d'une
plaque d'aluminium, retenue à l'intérieur par de puissantes vis de
pression. Les voyageurs pourraient donc sortir à volonté de leur
prison mobile, dès qu'ils auraient atteint l'astre des nuits.
Mais il ne suffisait pas d'aller, il fallait voir en route. Rien ne
fut plus facile. En effet, sous le capitonnage se trouvaient quatre
hublots de verre lenticulaire d'une forte épaisseur, deux percés dans
la paroi circulaire du projectile; un troisième à sa partie inférieure
et un quatrième dans son chapeau conique. Les voyageurs seraient donc
à même d'observer, pendant leur parcours, la Terre qu'ils
abandonnaient, la Lune dont ils s'approchaient et les espaces
constellés du ciel. Seulement, ces hublots étaient protégés contre
les chocs du départ par des plaques solidement encastrées, qu'il était
facile de rejeter au-dehors en dévissant des écrous intérieurs. De
cette façon, l'air contenu dans le projectile ne pouvait pas
s'échapper, et les observations devenaient possibles.
Tous ces mécanismes, admirablement établis, fonctionnaient avec la
plus grande facilité, et les ingénieurs ne s'étaient pas montrés moins
intelligents dans les aménagements du wagon-projectile.
Des récipients solidement assujettis étaient destinés à contenir l'eau
et les vivres nécessaires aux trois voyageurs; ceux-ci pouvaient même
se procurer le feu et la lumière au moyen de gaz emmagasiné dans un
récipient spécial sous une pression de plusieurs atmosphères. Il
suffisait de tourner un robinet, et pendant six jours ce gaz devait
éclairer et chauffer ce confortable véhicule. On le voit, rien ne
manquait des choses essentielles à la vie et même au bien-être. De
plus, grâce aux instincts de Michel Ardan, l'agréable vint se joindre
à l'utile sous la forme d'objets d'art; il eût fait de son projectile
un véritable atelier d'artiste, si l'espace ne lui eût pas manqué. Du
reste, on se tromperait en supposant que trois personnes dussent se
trouver à l'étroit dans cette tour de métal. Elle avait une surface
de cinquante-quatre pieds carrés à peu près sur dix pieds de hauteur,
ce qui permettait à ses hôtes une certaine liberté de mouvement. Ils
n'eussent pas été aussi à leur aise dans le plus confortable wagon des
États-Unis.
La question des vivres et de l'éclairage étant résolue, restait la
question de l'air. Il était évident que l'air enfermé dans le
projectile ne suffirait pas pendant quatre jours à la respiration des
voyageurs; chaque homme, en effet, consomme dans une heure environ
tout l'oxygène contenu dans cent litres d'air. Barbicane, ses deux
compagnons, et deux chiens qu'il comptait emmener, devaient consommer,
par vingt-quatre heures, deux mille quatre cents litres d'oxygène, ou,
en poids, à peu près sept livres. Il fallait donc renouveler l'air du
projectile. Comment? Par un procédé bien simple, celui de MM.
Reiset et Regnault, indiqué par Michel Ardan pendant la discussion du
meeting.
On sait que l'air se compose principalement de vingt et une parties
d'oxygène et de soixante-dix-neuf parties d'azote. Or, que se
passe-t-il dans l'acte de la respiration? Un phénomène fort simple.
L'homme absorbe l'oxygène de l'air, éminemment propre à entretenir la
vie, et rejette l'azote intact. L'air expiré a perdu près de cinq
pour cent de son oxygène et contient alors un volume à peu près égal
d'acide carbonique, produit définitif de la combustion des éléments du
sang par l'oxygène inspiré. Il arrive donc que dans un milieu clos,
et après un certain temps, tout l'oxygène de l'air est remplacé par
l'acide carbonique, gaz essentiellement délétère.
La question se réduisait dès lors à ceci: l'azote s'étant conservé
intact, 1º refaire l'oxygène absorbé; 2º détruire l'acide carbonique
expiré. Rien de plus facile au moyen du chlorate de potasse et de la
potasse caustique.
Le chlorate de potasse est un sel qui se présente sous la forme de
paillettes blanches; lorsqu'on le porte à une température supérieure à
quatre cents degrés, il se transforme en chlorure de potassium, et
l'oxygène qu'il contient se dégage entièrement. Or, dix-huit livres
de chlorate de potasse rendent sept livres d'oxygène, c'est-à-dire la
quantité nécessaire aux voyageurs pendant vingt-quatre heures. Voilà
pour refaire l'oxygène.
Quant à la potasse caustique, c'est une matière très avide de l'acide
carbonique mêlé à l'air, et il suffit de l'agiter pour qu'elle s'en
empare et forme du bicarbonate de potasse. Voilà pour absorber
l'acide carbonique.
En combinant ces deux moyens, on était certain de rendre à l'air vicié
toutes ses qualités vivifiantes. C'est ce que les deux chimistes, MM.
Reiset et Regnault, avaient expérimenté avec succès. Mais, il faut le
dire, l'expérience avait eu lieu jusqu'alors -in anima vili-. Quelle
que fût sa précision scientifique, on ignorait absolument comment des
hommes la supporteraient.
Telle fut l'observation faite à la séance où se traita cette grave
question. Michel Ardan ne voulait pas mettre en doute la possibilité
de vivre au moyen de cet air factice, et il offrit d'en faire l'essai
avant le départ. Mais l'honneur de tenter cette épreuve fut réclamé
énergiquement par J.-T. Maston.
«Puisque je ne pars pas, dit ce brave artilleur, c'est bien le moins
que j'habite le projectile pendant une huitaine de jours.
Il y aurait eu mauvaise grâce à lui refuser. On se rendit à ses
vœux. Une quantité suffisante de chlorate de potasse et de potasse
caustique fut mise à sa disposition avec des vivres pour huit jours;
puis, ayant serré la main de ses amis, le 12 novembre, à six heures du
matin, après avoir expressément recommandé de ne pas ouvrir sa prison
avant le 20, à six heures du soir, il se glissa dans le projectile,
dont la plaque fut hermétiquement fermée. Que se passa-t-il pendant
cette huitaine? Impossible de s'en rendre compte. L'épaisseur des
parois du projectile empêchait tout bruit intérieur d'arriver
au-dehors.
Le 20 novembre, à six heures précises, la plaque fut retirée; les amis
de J.-T. Maston ne laissaient pas d'être un peu inquiets. Mais ils
furent promptement rassurés en entendant une voix joyeuse qui poussait
un hurrah formidable.
Bientôt le secrétaire du Gun-Club apparut au sommet du cône dans une
attitude triomphante. Il avait engraissé!
XXIV
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LE TÉLESCOPE DES MONTAGNES ROCHEUSES
Le 20 octobre de l'année précédente, après la souscription close, le
président du Gun-Club avait crédité l'Observatoire de Cambridge des
sommes nécessaires à la construction d'un vaste instrument d'optique.
Cet appareil, lunette ou télescope, devait être assez puissant pour
rendre visible à la surface de la Lune un objet ayant au plus neuf
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