Voici le texte de cette dépêche, qui figure maintenant aux archives du
Gun-Club:
FRANCE, PARIS.
-30 septembre, 4 h matin.
Barbicane, Tampa, Floride,
États-Unis.
Remplacez obus sphérique par projectile cylindro-conique. Partirai
dedans. Arriverai par steamer- Atlanta.
MICHEL ARDAN.
XVIII
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LE PASSAGER DE L'«ATLANTA
Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les fils
électriques, fût arrivée simplement par la poste et sous enveloppe
cachetée, si les employés français, irlandais, terre-neuviens,
américains n'eussent pas été nécessairement dans la confidence du
télégraphe, Barbicane n'aurait pas hésité un seul instant. Il se
serait tu par mesure de prudence et pour ne pas déconsidérer son
œuvre. Ce télégramme pouvait cacher une mystification, venant d'un
Français surtout. Quelle apparence qu'un homme quelconque fût assez
audacieux pour concevoir seulement l'idée d'un pareil voyage? Et si
cet homme existait, n'était-ce pas un fou qu'il fallait enfermer dans
un cabanon et non dans un boulet?
Mais la dépêche était connue, car les appareils de transmission sont
peu discrets de leur nature, et la proposition de Michel Ardan courait
déjà les divers États de l'Union. Ainsi Barbicane n'avait plus aucune
raison de se taire. Il réunit donc ses collègues présents à
Tampa-Town, et sans laisser voir sa pensée, sans discuter le plus ou
moins de créance que méritait le télégramme, il en lut froidement le
texte laconique.
«Pas possible!--C'est invraisemblable!--Pure plaisanterie!--On s'est
moqué de nous!--Ridicule!--Absurde!» Toute la série des expressions qui
servent à exprimer le doute, l'incrédulité, la sottise, la folie, se
déroula pendant quelques minutes, avec accompagnement des gestes usités
en pareille circonstance. Chacun souriait, riait, haussait les épaules
ou éclatait de rire, suivant sa disposition d'humeur. Seul, J.-T. Maston
eut un mot superbe.
«C'est une idée, cela! s'écria-t-il.
--Oui, lui répondit le major, mais s'il est quelquefois permis d'avoir
des idées comme celle-là, c'est à la condition de ne pas même songer à
les mettre à exécution.
--Et pourquoi pas?» répliqua vivement le secrétaire du Gun-Club, prêt
à discuter. Mais on ne voulut pas le pousser davantage.
Cependant le nom de Michel Ardan circulait déjà dans la ville de
Tampa. Les étrangers et les indigènes se regardaient,
s'interrogeaient et plaisantaient, non pas cet Européen,--un mythe,
un individu chimérique,--mais J.-T. Maston, qui avait pu croire à
l'existence de ce personnage légendaire. Quand Barbicane proposa
d'envoyer un projectile à la Lune, chacun trouva l'entreprise
naturelle, praticable, une pure affaire de balistique! Mais qu'un
être raisonnable offrît de prendre passage dans le projectile, de
tenter ce voyage invraisemblable, c'était une proposition fantaisiste,
une plaisanterie, une farce, et, pour employer un mot dont les
Français ont précisément la traduction exacte dans leur langage
familier, un «humbug [Mystification.]»!
Les moqueries durèrent jusqu'au soir sans discontinuer, et l'on peut
affirmer que toute l'Union fut prise d'un fou rire, ce qui n'est guère
habituel à un pays où les entreprises impossibles trouvent volontiers
des prôneurs, des adeptes, des partisans.
Cependant la proposition de Michel Ardan, comme toutes les idées
nouvelles, ne laissait pas de tracasser certains esprits. Cela
dérangeait le cours des émotions accoutumées. «On n'avait pas songé à
cela!» Cet incident devint bientôt une obsession par son étrangeté
même. On y pensait. Que de choses niées la veille dont le lendemain
a fait des réalités! Pourquoi ce voyage ne s'accomplirait-il pas un
jour ou l'autre? Mais, en tout cas, l'homme qui voulait se risquer
ainsi devait être fou, et décidément, puisque son projet ne pouvait
être pris au sérieux, il eût mieux fait de se taire, au lieu de
troubler toute une population par ses billevesées ridicules.
Mais, d'abord, ce personnage existait-il réellement? Grande question!
Ce nom, «Michel Ardan», n'était pas inconnu à l'Amérique! Il
appartenait à un Européen fort cité pour ses entreprises audacieuses.
Puis, ce télégramme lancé à travers les profondeurs de l'Atlantique,
cette désignation du navire sur lequel le Français disait avoir pris
passage, la date assignée à sa prochaine arrivée, toutes ces
circonstances donnaient à la proposition un certain caractère de
vraisemblance. Il fallait en avoir le cœur net. Bientôt les
individus isolés se formèrent en groupes, les groupes se condensèrent
sous l'action de la curiosité comme des atomes en vertu de
l'attraction moléculaire, et, finalement, il en résulta une foule
compacte, qui se dirigea vers la demeure du président Barbicane.
Celui-ci, depuis l'arrivée de la dépêche, ne s'était pas prononcé; il
avait laissé l'opinion de J.-T. Maston se produire, sans manifester
ni approbation ni blâme; il se tenait coi, et se proposait d'attendre
les événements; mais il comptait sans l'impatience publique, et vit
d'un œil peu satisfait la population de Tampa s'amasser sous ses
fenêtres. Bientôt des murmures, des vociférations, l'obligèrent à
paraître. On voit qu'il avait tous les devoirs et, par conséquent,
tous les ennuis de la célébrité.
Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la parole,
lui posa carrément la question suivante: «Le personnage désigné dans
la dépêche sous le nom de Michel Ardan est-il en route pour
l'Amérique, oui ou non?
--Messieurs, répondit Barbicane, je ne le sais pas plus que vous.
--Il faut le savoir, s'écrièrent des voix impatientes.
--Le temps nous l'apprendra, répondit froidement le président.
--Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout entier,
reprit l'orateur. Avez-vous modifié les plans du projectile, ainsi
que le demande le télégramme?
--Pas encore, messieurs; mais, vous avez raison, il faut savoir à quoi
s'en tenir; le télégraphe, qui a causé toute cette émotion, voudra
bien compléter ses renseignements.
--Au télégraphe! au télégraphe!» s'écria la foule.
Barbicane descendit, et, précédant l'immense rassemblement, il se
dirigea vers les bureaux de l'administration.
Quelques minutes plus tard, une dépêche était lancée au syndic des
courtiers de navires à Liverpool. On demandait une réponse aux
questions suivantes:
«Qu'est-ce que le navire l'-Atlanta-?--Quand a-t-il quitté
l'Europe?--Avait-il à son bord un Français nommé Michel Ardan?
Deux heures après, Barbicane recevait des renseignements d'une
précision qui ne laissait plus place au moindre doute.
«Le steamer l'-Atlanta-, de Liverpool, a pris la mer le 2
octobre,--faisant voile pour Tampa-Town,--ayant à son bord un Français,
porté au livre des passagers sous le nom de Michel Ardan.
A cette confirmation de la première dépêche, les yeux du président
brillèrent d'une flamme subite, ses poings se fermèrent violemment, et
on l'entendit murmurer:
«C'est donc vrai! c'est donc possible! ce Français existe! et dans
quinze jours il sera ici! Mais c'est un fou! un cerveau brûlé!...
Jamais je ne consentirai...
Et cependant, le soir même, il écrivit à la maison Breadwill and Co.,
en la priant de suspendre jusqu'à nouvel ordre la fonte du projectile.
Maintenant, raconter l'émotion dont fut prise l'Amérique tout entière;
comment l'effet de la communication Barbicane fut dix fois dépassé; ce
que dirent les journaux de l'Union, la façon dont ils acceptèrent la
nouvelle et sur quel mode ils chantèrent l'arrivée de ce héros du
vieux continent; peindre l'agitation fébrile dans laquelle chacun
vécut, comptant les heures, comptant les minutes, comptant les
secondes; donner une idée, même affaiblie, de cette obsession
fatigante de tous les cerveaux maîtrisés par une pensée unique;
montrer les occupations cédant à une seule préoccupation, les travaux
arrêtés, le commerce suspendu, les navires prêts à partir restant
affourchés dans le port pour ne pas manquer l'arrivée de l'-Atlanta-,
les convois arrivant pleins et retournant vides, la baie
d'Espiritu-Santo incessamment sillonnée par les steamers, les
packets-boats, les yachts de plaisance, les fly-boats de toutes
dimensions; dénombrer ces milliers de curieux qui quadruplèrent en
quinze jours la population de Tampa-Town et durent camper sous des
tentes comme une armée en campagne, c'est une tâche au-dessus des
forces humaines et qu'on ne saurait entreprendre sans témérité.
Le 20 octobre, à neuf heures du matin, les sémaphores du canal de
Bahama signalèrent une épaisse fumée à l'horizon. Deux heures plus
tard, un grand steamer échangeait avec eux des signaux de
reconnaissance. Aussitôt le nom de l'-Atlanta- fut expédié à
Tampa-Town. A quatre heures, le navire anglais donnait dans la rade
d'Espiritu-Santo. A cinq, il franchissait les passes de la rade
Hillisboro à toute vapeur. A six, il mouillait dans le port de Tampa.
L'ancre n'avait pas encore mordu le fond de sable, que cinq cents
embarcations entouraient l'-Atlanta-, et le steamer était pris
d'assaut. Barbicane, le premier, franchit les bastingages, et d'une
voix dont il voulait en vain contenir l'émotion:
«Michel Ardan! s'écria-t-il.
--Présent!» répondit un individu monté sur la dunette.
Barbicane, les bras croisés, l'œil interrogateur, la bouche muette,
regarda fixement le passager de l'-Atlanta-.
C'était un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu voûté déjà,
comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs épaules. Sa
tête forte, véritable hure de lion, secouait par instants une
chevelure ardente qui lui faisait une véritable crinière. Une face
courte, large aux tempes, agrémentée d'une moustache hérissée comme
les barbes d'un chat et de petits bouquets de poils jaunâtres poussés
en pleines joues, des yeux ronds un peu égarés, un regard de myope,
complétaient cette physionomie éminemment féline. Mais le nez était
d'un dessin hardi, la bouche particulièrement humaine, le front haut,
intelligent et sillonné comme un champ qui ne reste jamais en friche.
Enfin un torse fortement développé et posé d'aplomb sur de longues
jambes, des bras musculeux, leviers puissants et bien attachés, une
allure décidée, faisaient de cet Européen un gaillard solidement bâti,
«plutôt forgé que fondu», pour emprunter une de ses expressions à
l'art métallurgique.
Les disciples de Lavater ou de Gratiolet eussent déchiffré sans peine
sur le crâne et la physionomie de ce personnage les signes
indiscutables de la combativité, c'est-à-dire du courage dans le
danger et de la tendance à briser les obstacles; ceux de la
bienveillance et ceux de la merveillosité, instinct qui porte certains
tempéraments à se passionner pour les choses surhumaines; mais, en
revanche, les bosses de l'acquisivité, ce besoin de posséder et
d'acquérir, manquaient absolument.
Pour achever le type physique du passager de l'-Atlanta-, il convient
de signaler ses vêtements larges de forme, faciles d'entournures, son
pantalon et son paletot d'une ampleur d'étoffe telle que Michel Ardan
se surnommait lui-même «la mort au drap», sa cravate lâche, son col de
chemise libéralement ouvert, d'où sortait un cou robuste, et ses
manchettes invariablement déboutonnées, à travers lesquelles
s'échappaient des mains fébriles. On sentait que, même au plus fort
des hivers et des dangers, cet homme-là n'avait jamais froid,--pas
même aux yeux.
D'ailleurs, sur le pont du steamer, au milieu de la foule, il allait,
venait, ne restant jamais en place, «chassant sur ses ancres», comme
disaient les matelots, gesticulant, tutoyant tout le monde et rongeant
ses ongles avec une avidité nerveuse. C'était un de ces originaux que
le Créateur invente dans un moment de fantaisie et dont il brise
aussitôt le moule.
En effet, la personnalité morale de Michel Ardan offrait un large
champ aux observations de l'analyste. Cet homme étonnant vivait dans
une perpétuelle disposition à l'hyperbole et n'avait pas encore
dépassé l'âge des superlatifs: les objets se peignaient sur la rétine
de son œil avec des dimensions démesurées; de là une association
d'idées gigantesques; il voyait tout en grand, sauf les difficultés et
les hommes.
C'était d'ailleurs une luxuriante nature, un artiste d'instinct, un
garçon spirituel, qui ne faisait pas un feu roulant de bons mots, mais
s'escrimait plutôt en tirailleur. Dans les discussions, peu soucieux
de la logique, rebelle au syllogisme, qu'il n'eût jamais inventé, il
avait des coups à lui. Véritable casseur de vitres, il lançait en
pleine poitrine des arguments -ad hominem- d'un effet sûr, et il
aimait à défendre du bec et des pattes les causes désespérées.
Entre autres manies, il se proclamait «un ignorant sublime», comme
Shakespeare, et faisait profession de mépriser les savants: «des gens,
disait-il, qui ne font que marquer les points quand nous jouons la
partie». C'était, en somme, un bohémien du pays des monts et
merveilles, aventureux, mais non pas aventurier, un casse-cou, un
Phaéton menant à fond de train le char du Soleil, un Icare avec des
ailes de rechange. Du reste, il payait de sa personne et payait bien,
il se jetait tête levée dans les entreprises folles, il brûlait ses
vaisseaux avec plus d'entrain qu'Agathoclès, et, prêt à se faire
casser les reins à toute heure, il finissait invariablement par
retomber sur ses pieds, comme ces petits cabotins en moelle de sureau
dont les enfants s'amusent.
En deux mots, sa devise était: -Quand même!- et l'amour de
l'impossible sa «ruling passion [Sa maîtresse passion.]», suivant la
belle expression de Pope.
Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les défauts de
ses qualités! Qui ne risque rien n'a rien, dit-on. Ardan risqua
souvent et n'avait pas davantage! C'était un bourreau d'argent, un
tonneau des Danaïdes. Homme parfaitement désintéressé, d'ailleurs, il
faisait autant de coups de cœur que de coups de tête; secourable,
chevaleresque, il n'eût pas signé le «bon à pendre» de son plus cruel
ennemi, et se serait vendu comme esclave pour racheter un Nègre.
En France, en Europe, tout le monde le connaissait, ce personnage
brillant et bruyant. Ne faisait-il pas sans cesse parler de lui par
les cent voix de la Renommée enrouées à son service? Ne vivait-il pas
dans une maison de verre, prenant l'univers entier pour confident de
ses plus intimes secrets? Mais aussi possédait-il une admirable
collection d'ennemis, parmi ceux qu'il avait plus ou moins froissés,
blessés, culbutés sans merci, en jouant des coudes pour faire sa
trouée dans la foule.
Cependant on l'aimait généralement, on le traitait en enfant gâté.
C'était, suivant l'expression populaire, «un homme à prendre ou à
laisser», et on le prenait. Chacun s'intéressait à ses hardies
entreprises et le suivait d'un regard inquiet. On le savait si
imprudemment audacieux! Lorsque quelque ami voulait l'arrêter en lui
prédisant une catastrophe prochaine: «La forêt n'est brûlée que par
ses propres arbres», répondait-il avec un aimable sourire, et sans se
douter qu'il citait le plus joli de tous les proverbes arabes.
Tel était ce passager de l'-Atlanta-, toujours agité, toujours
bouillant sous l'action d'un feu intérieur, toujours ému, non de ce
qu'il venait faire en Amérique--il n'y pensait même pas--, mais par
l'effet de son organisation fiévreuse. Si jamais individus offrirent
un contraste frappant, ce furent bien le Français Michel Ardan et le
Yankee Barbicane, tous les deux, cependant, entreprenants, hardis,
audacieux à leur manière.
La contemplation à laquelle s'abandonnait le président du Gun-Club en
présence de ce rival qui venait le reléguer au second plan fut vite
interrompue par les hurrahs et les vivats de la foule. Ces cris
devinrent même si frénétiques, et l'enthousiasme prit des formes
tellement personnelles, que Michel Ardan, après avoir serré un millier
de mains dans lesquelles il faillit laisser ses dix doigts, dut se
réfugier dans sa cabine.
Barbicane le suivit sans avoir prononcé une parole.
«Vous êtes Barbicane? lui demanda Michel Ardan, dès qu'il furent
seuls et du ton dont il eût parlé à un ami de vingt ans.
--Oui, répondit le président du Gun-Club.
--Eh bien! bonjour, Barbicane. Comment cela va-t-il? Très bien?
Allons tant mieux! tant mieux!
--Ainsi, dit Barbicane, sans autre entrée en matière, vous êtes décidé
à partir?
--Absolument décidé.
--Rien ne vous arrêtera?
--Rien. Avez-vous modifié votre projectile ainsi que l'indiquait ma
dépêche?
--J'attendais votre arrivée. Mais, demanda Barbicane en insistant de
nouveau, vous avez bien réfléchi?...
--Réfléchi! est-ce que j'ai du temps à perdre? Je trouve l'occasion
d'aller faire un tour dans la Lune, j'en profite, et voilà tout. Il
me semble que cela ne mérite pas tant de réflexions.
Barbicane dévorait du regard cet homme qui parlait de son projet de
voyage avec une légèreté, une insouciance si complète et une si
parfaite absence d'inquiétudes.
«Mais au moins, lui dit-il, vous avez un plan, des moyens d'exécution?
--Excellents, mon cher Barbicane. Mais permettez-moi de vous faire
une observation: j'aime autant raconter mon histoire une bonne fois, à
tout le monde, et qu'il n'en soit plus question. Cela évitera des
redites. Donc, sauf meilleur avis, convoquez vos amis, vos collègues,
toute la ville, toute la Floride, toute l'Amérique, si vous voulez, et
demain je serai prêt à développer mes moyens comme à répondre aux
objections quelles qu'elles soient. Soyez tranquille, je les
attendrai de pied ferme. Cela vous va-t-il?
--Cela me va», répondit Barbicane.
Sur ce, le président sortit de la cabine et fit part à la foule de la
proposition de Michel Ardan. Ses paroles furent accueillies avec des
trépignements et des grognements de joie. Cela coupait court à toute
difficulté. Le lendemain chacun pourrait contempler à son aise le
héros européen. Cependant certains spectateurs des plus entêtés ne
voulurent pas quitter le pont de l'-Atlanta-; ils passèrent la nuit à
bord. Entre autres, J.-T. Maston avait vissé son crochet dans la
lisse de la dunette, et il aurait fallu un cabestan pour l'en
arracher.
«C'est un héros! un héros! s'écriait-il sur tous les tons, et nous
ne sommes que des femmelettes auprès de cet Européen-là!
Quant au président, après avoir convié les visiteurs à se retirer, il
rentra dans la cabine du passager, et il ne la quitta qu'au moment où
la cloche du steamer sonna le quart de minuit.
Mais alors les deux rivaux en popularité se serraient chaleureusement
la main, et Michel Ardan tutoyait le président Barbicane.
XIX
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UN MEETING
Le lendemain, l'astre du jour se leva bien tard au gré de l'impatience
publique. On le trouva paresseux, pour un Soleil qui devait éclairer
une semblable fête. Barbicane, craignant les questions indiscrètes
pour Michel Ardan, aurait voulu réduire ses auditeurs à un petit
nombre d'adeptes, à ses collègues, par exemple. Mais autant essayer
d'endiguer le Niagara. Il dut donc renoncer à ses projets et laisser
son nouvel ami courir les chances d'une conférence publique. La
nouvelle salle de la Bourse de Tampa-Town, malgré ses dimensions
colossales, fut jugée insuffisante pour la cérémonie, car la réunion
projetée prenait les proportions d'un véritable meeting.
Le lieu choisit fut une vaste plaine située en dehors de la ville; en
quelques heures on parvint à l'abriter contre les rayons du soleil;
les navires du port riches en voiles, en agrès, en mâts de rechange,
en vergues, fournirent les accessoires nécessaires à la construction
d'une tente colossale. Bientôt un immense ciel de toile s'étendit sur
la prairie calcinée et la défendit des ardeurs du jour. Là trois cent
mille personnes trouvèrent place et bravèrent pendant plusieurs heures
une température étouffante, en attendant l'arrivée du Français. De
cette foule de spectateurs, un premier tiers pouvait voir et entendre;
un second tiers voyait mal et n'entendait pas; quant au troisième, il
ne voyait rien et n'entendait pas davantage. Ce ne fut cependant pas
le moins empressé à prodiguer ses applaudissements.
A trois heures, Michel Ardan fit son apparition, accompagné des
principaux membres du Gun-Club. Il donnait le bras droit au président
Barbicane, et le bras gauche à J.-T. Maston, plus radieux que le
Soleil en plein midi, et presque aussi rutilant. Ardan monta sur une
estrade, du haut de laquelle ses regards s'étendaient sur un océan de
chapeaux noirs. Il ne paraissait aucunement embarrassé; il ne posait
pas; il était là comme chez lui, gai, familier, aimable. Aux hurrahs
qui l'accueillirent il répondit par un salut gracieux; puis, de la
main, réclama le silence, silence, il prit la parole en anglais, et
s'exprima fort correctement en ces termes:
«Messieurs, dit-il, bien qu'il fasse très chaud, je vais abuser de vos
moments pour vous donner quelques explications sur des projets qui ont
paru vous intéresser. Je ne suis ni un orateur ni un savant, et je ne
comptais point parler publiquement; mais mon ami Barbicane m'a dit que
cela vous ferait plaisir, et je me suis dévoué. Donc, écoutez-moi
avec vos six cent mille oreilles, et veuillez excuser les fautes de
l'auteur.
Ce début sans façon fut fort goûté des assistants, qui exprimèrent
leur contentement par un immense murmure de satisfaction.
«Messieurs, dit-il, aucune marque d'approbation ou d'improbation n'est
interdite. Ceci convenu, je commence. Et d'abord, ne l'oubliez pas,
vous avez affaire à un ignorant, mais son ignorance va si loin qu'il
ignore même les difficultés. Il lui a donc paru que c'était chose
simple, naturelle, facile, de prendre passage dans un projectile et de
partir pour la Lune. Ce voyage-là devait se faire tôt ou tard, et
quant au mode de locomotion adopté, il suit tout simplement la loi du
progrès. L'homme a commencé par voyager à quatre pattes, puis, un
beau jour, sur deux pieds, puis en charrette, puis en coche, puis en
patache, puis en diligence, puis en chemin de fer; eh bien! le
projectile est la voiture de l'avenir, et, à vrai dire, les planètes
ne sont que des projectiles, de simples boulets de canon lancés par la
main du Créateur. Mais revenons à notre véhicule. Quelques-uns de
vous, messieurs, ont pu croire que la vitesse qui lui sera imprimée
est excessive; il n'en est rien; tous les astres l'emportent en
rapidité, et la Terre elle-même, dans son mouvement de translation
autour du Soleil, nous entraîne trois fois plus rapidement. Voici
quelques exemples. Seulement, je vous demande la permission de
m'exprimer en lieues, car les mesures américaines ne me sont pas très
familières, et je craindrais de m'embrouiller dans mes calculs.
La demande parut toute simple et ne souffrit aucune difficulté.
L'orateur reprit son discours:
«Voici, messieurs, la vitesse des différentes planètes. Je suis
obligé d'avouer que, malgré mon ignorance, je connais fort exactement
ce petit détail astronomique; mais avant deux minutes vous serez aussi
savants que moi. Apprenez donc que Neptune fait cinq mille lieues à
l'heure; Uranus, sept mille; Saturne, huit mille huit cent
cinquante-huit; Jupiter, onze mille six cent soixante-quinze; Mars,
vingt-deux mille onze; la Terre, vingt-sept mille cinq cents; Vénus,
trente-deux mille cent quatre-vingt-dix; Mercure, cinquante-deux mille
cinq cent vingt; certaines comètes, quatorze cent mille lieues dans
leur périhélie! Quant à nous, véritables flâneurs, gens peu pressés,
notre vitesse ne dépassera pas neuf mille neuf cents lieues, et elle
ira toujours en décroissant! Je vous demande s'il y a là de quoi
s'extasier, et n'est-il pas évident que tout cela sera dépassé quelque
jour par des vitesses plus grandes encore, dont la lumière ou
l'électricité seront probablement les agents mécaniques?
Personne ne parut mettre en doute cette affirmation de Michel Ardan.
«Mes chers auditeurs, reprit-il, à en croire certains esprits
bornés--c'est le qualificatif qui leur convient--, l'humanité serait
renfermée dans un cercle de Popilius qu'elle ne saurait franchir, et
condamnée à végéter sur ce globe sans jamais pouvoir s'élancer dans les
espaces planétaires! Il n'en est rien! On va aller à la Lune, on ira aux
planètes, on ira aux étoiles, comme on va aujourd'hui de Liverpool à New
York, facilement, rapidement, sûrement, et l'océan atmosphérique sera
bientôt traversé comme les océans de la Lune! La distance n'est qu'un
mot relatif, et finira par être ramenée à zéro.
L'assemblée, quoique très montée en faveur du héros français, resta un
peu interdite devant cette audacieuse théorie. Michel Ardan parut le
comprendre.
«Vous ne semblez pas convaincus, mes braves hôtes, reprit-il avec un
aimable sourire. Eh bien! raisonnons un peu. Savez-vous quel temps
il faudrait à un train express pour atteindre la Lune? Trois cents
jours. Pas davantage. Un trajet de quatre-vingt-six mille quatre
cent dix lieues, mais qu'est-ce que cela? Pas même neuf fois le tour
de la Terre, et il n'est point de marins ni de voyageurs un peu
dégourdis qui n'aient fait plus de chemin pendant leur existence.
Songez donc que je ne serai que quatre-vingt-dix-sept heures en route!
Ah! vous vous figurez que la Lune est éloignée de la Terre et qu'il
faut y regarder à deux fois avant de tenter l'aventure! Mais que
diriez-vous donc s'il s'agissait d'aller à Neptune, qui gravite à onze
cent quarante-sept millions de lieues du Soleil! Voilà un voyage que
peu de gens pourraient faire, s'il coûtait seulement cinq sols par
kilomètre! Le baron de Rothschild lui-même, avec son milliard,
n'aurait pas de quoi payer sa place, et faute de cent quarante-sept
millions, il resterait en route!
Cette façon d'argumenter parut beaucoup plaire à l'assemblée;
d'ailleurs Michel Ardan, plein de son sujet, s'y lançait à corps perdu
avec un entrain superbe; il se sentait avidement écouté, et reprit
avec une admirable assurance:
«Eh bien! mes amis, cette distance de Neptune au Soleil n'est rien
encore, si on la compare à celle des étoiles; en effet, pour évaluer
l'éloignement de ces astres, il faut entrer dans cette numération
éblouissante où le plus petit nombre a neuf chiffres, et prendre le
milliard pour unité. Je vous demande pardon d'être si ferré sur cette
question, mais elle est d'un intérêt palpitant. Écoutez et jugez!
Alpha du Centaure est à huit mille milliards de lieues, Véga à
cinquante mille milliards, Sirius à cinquante mille milliards,
Arcturus à cinquante-deux mille milliards, la Polaire à cent dix-sept
mille milliards, la Chèvre à cent soixante-dix mille milliards, les
autres étoiles à des mille et des millions et des milliards de
milliards de lieues! Et l'on viendrait parler de la distance qui
sépare les planètes du Soleil! Et l'on soutiendrait que cette
distance existe! Erreur! fausseté! aberration des sens! Savez-vous
ce que je pense de ce monde qui commence à l'astre radieux et finit à
Neptune? Voulez-vous connaître ma théorie? Elle est bien simple!
Pour moi, le monde solaire est un corps solide, homogène; les planètes
qui le composent se pressent, se touchent, adhèrent, et l'espace
existant entre elles n'est que l'espace qui sépare les molécules du
métal le plus compacte, argent ou fer, or ou platine! J'ai donc le
droit d'affirmer, et je répète avec une conviction qui vous pénétrera
tous: «La distance est un vain mot, la distance n'existe pas!
--Bien dit! Bravo! Hurrah! s'écria d'une seule voix l'assemblée
électrisée par le geste, par l'accent de l'orateur, par la hardiesse
de ses conceptions.
--Non! s'écria J.-T. Maston plus énergiquement que les autres, la
distance n'existe pas!
Et, emporté par la violence de ses mouvements, par l'élan de son corps
qu'il eut peine à maîtriser, il faillit tomber du haut de l'estrade
sur le sol. Mais il parvint à retrouver son équilibre, et il évita
une chute qui lui eût brutalement prouvé que la distance n'était pas
un vain mot. Puis le discours de l'entraînant orateur reprit son
cours.
«Mes amis, dit Michel Ardan, je pense que cette question est
maintenant résolue. Si je ne vous ai pas convaincus tous, c'est que
j'ai été timide dans mes démonstrations, faible dans mes arguments, et
il faut en accuser l'insuffisance de mes études théoriques. Quoi
qu'il en soit, je vous le répète, la distance de la Terre à son
satellite est réellement peu importante et indigne de préoccuper un
esprit sérieux. Je ne crois donc pas trop m'avancer en disant qu'on
établira prochainement des trains de projectiles, dans lesquels se
fera commodément le voyage de la Terre à la Lune. Il n'y aura ni
choc, ni secousse, ni déraillement à craindre, et l'on atteindra le
but rapidement, sans fatigue, en ligne droite, «à vol d'abeille», pour
parler le langage de vos trappeurs. Avant vingt ans, la moitié de la
Terre aura visité la Lune!
--Hurrah! hurrah pour Michel Ardan! s'écrièrent les assistants, même
les moins convaincus.
--Hurrah pour Barbicane!» répondit modestement l'orateur.
Cet acte de reconnaissance envers le promoteur de l'entreprise fut
accueilli par d'unanimes applaudissements.
«Maintenant, mes amis, reprit Michel Ardan, si vous avez quelque
question à m'adresser, vous embarrasserez évidemment un pauvre homme
comme moi, mais je tâcherai cependant de vous répondre.
Jusqu'ici, le président du Gun-Club avait lieu d'être très satisfait
de la tournure que prenait la discussion. Elle portait sur ces
théories spéculatives dans lesquelles Michel Ardan, entraîné par sa
vive imagination, se montrait fort brillant. Il fallait donc
l'empêcher de dévier vers les questions pratiques, dont il se fût
moins bien tiré, sans doute. Barbicane se hâta de prendre la parole,
et il demanda à son nouvel ami s'il pensait que la Lune ou les
planètes fussent habitées.
«C'est un grand problème que tu me poses là, mon digne président,
répondit l'orateur en souriant; cependant, si je ne me trompe, des
hommes de grande intelligence, Plutarque, Swedenborg, Bernardin de
Saint-Pierre et beaucoup d'autres se sont prononcés pour
l'affirmative. En me plaçant au point de vue de la philosophie
naturelle, je serais porté à penser comme eux; je me dirais que rien
d'inutile n'existe en ce monde, et, répondant à ta question par une
autre question, ami Barbicane, j'affirmerais que si les mondes sont
habitables, ou ils sont habités, ou ils l'ont été, ou ils le seront.
--Très bien! s'écrièrent les premiers rangs des spectateurs, dont
l'opinion avait force de loi pour les derniers.
--On ne peut répondre avec plus de logique et de justesse, dit le
président du Gun-Club. La question revient donc à celle-ci: Les
mondes sont-ils habitables? Je le crois, pour ma part.
--Et moi, j'en suis certain, répondit Michel Ardan.
--Cependant, répliqua l'un des assistants, il y a des arguments contre
l'habitabilité des mondes. Il faudrait évidemment dans la plupart que
les principes de la vie fussent modifiés. Ainsi, pour ne parler que
des planètes, on doit être brûlé dans les unes et gelé dans les
autres, suivant qu'elles sont plus ou moins éloignées du Soleil.
--Je regrette, répondit Michel Ardan, de ne pas connaître
personnellement mon honorable contradicteur, car j'essaierais de lui
répondre. Son objection a sa valeur, mais je crois qu'on peut la
combattre avec quelque succès, ainsi que toutes celles dont
l'habitabilité des mondes a été l'objet. Si j'étais physicien, je
dirais que, s'il y a moins de calorique mis en mouvement dans les
planètes voisines du Soleil, et plus, au contraire, dans les planètes
éloignées, ce simple phénomène suffit pour équilibrer la chaleur et
rendre la température de ces mondes supportable à des êtres organisés
comme nous le sommes. Si j'étais naturaliste, je lui dirais, après
beaucoup de savants illustres, que la nature nous fournit sur la terre
des exemples d'animaux vivant dans des conditions bien diverses
d'habitabilité; que les poissons respirent dans un milieu mortel aux
autres animaux; que les amphibies ont une double existence assez
difficile à expliquer; que certains habitants des mers se maintiennent
dans les couches d'une grande profondeur et y supportent sans être
écrasés des pressions de cinquante ou soixante atmosphères; que divers
insectes aquatiques, insensibles à la température, se rencontrent à la
fois dans les sources d'eau bouillante et dans les plaines glacées de
l'océan Polaire; enfin, qu'il faut reconnaître à la nature une
diversité dans ses moyens d'action souvent incompréhensible, mais non
moins réelle, et qui va jusqu'à la toute-puissance. Si j'étais
chimiste, je lui dirais que les aérolithes, ces corps évidemment
formés en dehors du monde terrestre, ont révélé à l'analyse des traces
indiscutables de carbone; que cette substance ne doit son origine qu'à
des êtres organisés, et que, d'après les expériences de Reichenbach,
elle a dû être nécessairement «animalisée». Enfin, si j'étais
théologien, je lui dirais que la Rédemption divine semble, suivant
saint Paul, s'être appliquée non seulement à la Terre, mais à tous les
mondes célestes. Mais je ne suis ni théologien, ni chimiste, ni
naturaliste, ni physicien. Aussi, dans ma parfaite ignorance des
grandes lois qui régissent l'univers, je me borne à répondre: Je ne
sais pas si les mondes sont habités, et, comme je ne le sais pas, je
vais y voir!
L'adversaire des théories de Michel Ardan hasarda-t-il d'autres
arguments? Il est impossible de le dire, car les cris frénétiques de
la foule eussent empêché toute opinion de se faire jour. Lorsque le
silence se fut rétabli jusque dans les groupes les plus éloignés, le
triomphant orateur se contenta d'ajouter les considérations suivantes:
«Vous pensez bien, mes braves Yankees, qu'une si grande question est à
peine effleurée par moi; je ne viens point vous faire ici un cours
public et soutenir une thèse sur ce vaste sujet. Il y a toute une
autre série d'arguments en faveur de l'habitabilité des mondes. Je la
laisse de côté. Permettez-moi seulement d'insister sur un point. Aux
gens qui soutiennent que les planètes ne sont pas habitées, il faut
répondre: Vous pouvez avoir raison, s'il est démontré que la Terre est
le meilleur des mondes possible, mais cela n'est pas, quoi qu'en ait
dit Voltaire. Elle n'a qu'un satellite, quand Jupiter, Uranus,
Saturne, Neptune, en ont plusieurs à leur service, avantage qui n'est
point à dédaigner. Mais ce qui rend surtout notre globe peu
confortable, c'est l'inclinaison de son axe sur son orbite. De là
l'inégalité des jours et des nuits; de là cette diversité fâcheuse des
saisons. Sur notre malheureux sphéroïde, il fait toujours trop chaud
ou trop froid; on y gèle en hiver, on y brûle en été; c'est la planète
aux rhumes, aux coryzas et aux fluxions de poitrine, tandis qu'à la
surface de Jupiter, par exemple, où l'axe est très peu incliné
[L'inclinaison de l'axe de Jupiter sur son orbite n'est que de 3°
5'.], les habitants pourraient jouir de températures invariables; il y
a la zone des printemps, la zone des étés, la zone des automnes et la
zone des hivers perpétuels; chaque Jovien peut choisir le climat qui
lui plaît et se mettre pour toute sa vie à l'abri des variations de la
température. Vous conviendrez sans peine de cette supériorité de
Jupiter sur notre planète, sans parler de ses années, qui durent douze
ans chacune! De plus, il est évident pour moi que, sous ces auspices
et dans ces conditions merveilleuses d'existence, les habitants de ce
monde fortuné sont des êtres supérieurs, que les savants y sont plus
savants, que les artistes y sont plus artistes, que les méchants y
sont moins méchants, et que les bons y sont meilleurs. Hélas! que
manque-t-il à notre sphéroïde pour atteindre cette perfection? Peu de
chose! Un axe de rotation moins incliné sur le plan de son orbite.
--Eh bien! s'écria une voix impétueuse, unissons nos efforts,
inventons des machines et redressons l'axe de la Terre!
Un tonnerre d'applaudissements éclata à cette proposition, dont
l'auteur était et ne pouvait être que J.-T. Maston. Il est probable
que le fougueux secrétaire avait été emporté par ses instincts
d'ingénieur à hasarder cette hardie proposition. Mais, il faut le
dire--car c'est la vérité--, beaucoup l'appuyèrent de leurs cris,
et sans doute, s'ils avaient eu le point d'appui réclamé par
Archimède, les Américains auraient construit un levier capable de
soulever le monde et de redresser son axe. Mais le point d'appui,
voilà ce qui manquait à ces téméraires mécaniciens.
Néanmoins, cette idée «éminemment pratique» eut un succès énorme; la
discussion fut suspendue pendant un bon quart d'heure, et longtemps,
bien longtemps encore, on parla dans les États-Unis d'Amérique de la
proposition formulée si énergiquement par le secrétaire perpétuel du
Gun-Club.
XX
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ATTAQUE ET RIPOSTE
Cet incident semblait devoir terminer la discussion. C'était le «mot
de la fin», et l'on n'eût pas trouvé mieux. Cependant, quand
l'agitation se fut calmée, on entendit ces paroles prononcées d'une
voix forte et sévère:
«Maintenant que l'orateur a donné une large part à la fantaisie,
voudra-t-il bien rentrer dans son sujet, faire moins de théories et
discuter la partie pratique de son expédition?
Tous les regards se dirigèrent vers le personnage qui parlait ainsi.
C'était un homme maigre, sec, d'une figure énergique, avec une barbe
taillée à l'américaine qui foisonnait sous son menton. A la faveur
des diverses agitations produites dans l'assemblée, il avait peu à peu
gagné le premier rang des spectateurs. Là, les bras croisés, l'œil
brillant et hardi, il fixait imperturbablement le héros du meeting.
Après avoir formulé sa demande, il se tut et ne parut pas s'émouvoir
des milliers de regards qui convergeaient vers lui, ni du murmure
désapprobateur excité par ses paroles. La réponse se faisant
attendre, il posa de nouveau sa question avec le même accent net et
précis, puis il ajouta:
«Nous sommes ici pour nous occuper de la Lune et non de la Terre.
--Vous avez raison, monsieur, répondit Michel Ardan, la discussion
s'est égarée. Revenons à la Lune.
--Monsieur, reprit l'inconnu, vous prétendez que notre satellite est
habité. Bien. Mais s'il existe des Sélénites, ces gens-là, à coup
sûr, vivent sans respirer, car--je vous en préviens dans votre
intérêt--il n'y a pas la moindre molécule d'air à la surface de la
Lune.
A cette affirmation, Ardan redressa sa fauve crinière; il comprit que
la lutte allait s'engager avec cet homme sur le vif de la question.
Il le regarda fixement à son tour, et dit:
«Ah! il n'a pas d'air dans la Lune! Et qui prétend cela, s'il vous
plaît?
--Les savants.
--Vraiment?
--Vraiment.
--Monsieur, reprit Michel, toute plaisanterie à part, j'ai une
profonde estime pour les savants qui savent, mais un profond dédain
pour les savants qui ne savent pas.
--Vous en connaissez qui appartiennent à cette dernière catégorie?
--Particulièrement. En France, il y en a
un qui soutient que «mathématiquement»
l'oiseau ne peut pas voler, et un autre dont les
théories démontrent que le poisson n'est pas
fait pour vivre dans l'eau.
--Il ne s'agit pas de ceux-là, monsieur, et je pourrais citer à
l'appui de ma proposition des noms que vous ne récuseriez pas.
--Alors, monsieur, vous embarrasseriez fort un pauvre ignorant qui,
d'ailleurs, ne demande pas mieux que de s'instruire!
--Pourquoi donc abordez-vous les questions scientifiques si vous ne
les avez pas étudiées? demanda l'inconnu assez brutalement.
--Pourquoi! répondit Ardan. Par la raison que celui-là est toujours
brave qui ne soupçonne pas le danger! Je ne sais rien, c'est vrai,
mais c'est précisément ma faiblesse qui fait ma force.
--Votre faiblesse va jusqu'à la folie, s'écria l'inconnu d'un ton de
mauvaise humeur.
--Eh! tant mieux, riposta le Français, si ma folie me mène jusqu'à la
Lune!
Barbicane et ses collègues dévoraient des yeux cet intrus qui venait
si hardiment se jeter au travers de l'entreprise. Aucun ne le
connaissait, et le président, peu rassuré sur les suites d'une
discussion si franchement posée, regardait son nouvel ami avec une
certaine appréhension. L'assemblée était attentive et sérieusement
inquiète, car cette lutte avait pour résultat d'appeler son attention
sur les dangers ou même les véritables impossibilités de l'expédition.
«Monsieur, reprit l'adversaire de Michel Ardan, les raisons sont
nombreuses et indiscutables qui prouvent l'absence de toute atmosphère
autour de la Lune. Je dirai même -a priori- que, si cette atmosphère
a jamais existé, elle a dû être soutirée par la Terre. Mais j'aime
mieux vous opposer des faits irrécusables.
--Opposez, monsieur, répondit Michel Ardan avec une galanterie
parfaite, opposez tant qu'il vous plaira!
--Vous savez, dit l'inconnu, que lorsque des rayons lumineux
traversent un milieu tel que l'air, ils sont déviés de la ligne
droite, ou, en d'autres termes, qu'ils subissent une réfraction. Eh
bien! lorsque des étoiles sont occultées par la Lune, jamais leurs
rayons, en rasant les bords du disque, n'ont éprouvé la moindre
déviation ni donné le plus léger indice de réfraction. De là cette
conséquence évidente que la Lune n'est pas enveloppée d'une
atmosphère.
On regarda le Français, car, l'observation une fois admise, les
conséquences en étaient rigoureuses.
«En effet, répondit Michel Ardan, voilà votre meilleur argument, pour
ne pas dire le seul, et un savant serait peut-être embarrassé d'y
répondre; moi, je vous dirai seulement que cet argument n'a pas une
valeur absolue, parce qu'il suppose le diamètre angulaire de la Lune
parfaitement déterminé, ce qui n'est pas. Mais passons, et dites-moi,
mon cher monsieur, si vous admettez l'existence de volcans à la
surface de la Lune.
--Des volcans éteints, oui; enflammés, non.
--Laissez-moi croire pourtant, et sans dépasser les bornes de la
logique, que ces volcans ont été en activité pendant une certaine
période!
--Cela est certain, mais comme ils pouvaient fournir eux-mêmes
l'oxygène nécessaire à la combustion, le fait de leur éruption ne
prouve aucunement la présence d'une atmosphère lunaire.
--Passons alors, répondit Michel Ardan, et laissons de côté ce genre
d'arguments pour arriver aux observations directes. Mais je vous
préviens que je vais mettre des noms en avant.
--Mettez.
--Je mets. En 1715, les astronomes Louville et Halley, observant
l'éclipse du 3 mai, remarquèrent certaines fulminations d'une nature
bizarre. Ces éclats de lumière, rapides et souvent renouvelés, furent
attribués par eux à des orages qui se déchaînaient dans l'atmosphère
de la Lune.
--En 1715, répliqua l'inconnu, les astronomes Louville et Halley ont
pris pour des phénomènes lunaires des phénomènes purement terrestres,
tels que bolides ou autres, qui se produisaient dans notre atmosphère.
Voilà ce qu'ont répondu les savants à l'énoncé de ces faits, et ce que
je réponds avec eux.
--Passons encore, répondit Ardan, sans être troublé de la riposte.
Herschell, en 1787, n'a-t-il pas observé un grand nombre de points
lumineux à la surface de la Lune?
--Sans doute; mais sans s'expliquer sur l'origine de ces points
lumineux, Herschell lui-même n'a pas conclu de leur apparition à la
nécessité d'une atmosphère lunaire.
--Bien répondu, dit Michel Ardan en complimentant son adversaire; je
vois que vous êtes très fort en sélénographie.
--Très fort, monsieur, et j'ajouterai que les plus habiles
observateurs, ceux qui ont le mieux étudié l'astre des nuits, MM.
Beer et Moelder, sont d'accord sur le défaut absolu d'air à sa
surface.
Un mouvement se fit dans l'assistance, qui parut s'émouvoir des
arguments de ce singulier personnage.
«Passons toujours, répondit Michel Ardan avec le plus grand calme, et
arrivons maintenant à un fait important. Un habile astronome
français, M. Laussedat, en observant l'éclipse du 18 juillet 1860,
constata que les cornes du croissant solaire étaient arrondies et
tronquées. Or, ce phénomène n'a pu être produit que par une déviation
des rayons du soleil à travers l'atmosphère de la Lune, et il n'a pas
d'autre explication possible.
--Mais le fait est-il certain? demanda vivement l'inconnu.
--Absolument certain!
Un mouvement inverse ramena l'assemblée vers son héros favori, dont
l'adversaire resta silencieux. Ardan reprit la parole, et sans tirer
vanité de son dernier avantage, il dit simplement: «Vous voyez donc
bien, mon cher monsieur, qu'il ne faut pas se prononcer d'une façon
absolue contre l'existence d'une atmosphère à la surface de la Lune;
cette atmosphère est probablement peu dense, assez subtile, mais
aujourd'hui la science admet généralement qu'elle existe.
--Pas sur les montagnes, ne vous en déplaise, riposta l'inconnu, qui
n'en voulait pas démordre.
--Non, mais au fond des vallées, et ne dépassant pas en hauteur
quelques centaines de pieds.
--En tout cas, vous feriez bien de prendre vos précautions, car cet
air sera terriblement raréfié.
--Oh! mon brave monsieur, il y en aura toujours assez pour un homme
seul; d'ailleurs, une fois rendu là-haut, je tâcherai de l'économiser
de mon mieux et de ne respirer que dans les grandes occasions!
Un formidable éclat de rire vint tonner aux oreilles du mystérieux
interlocuteur, qui promena ses regards sur l'assemblée, en la bravant
avec fierté.
«Donc, reprit Michel Ardan d'un air dégagé, puisque nous sommes
d'accord sur la présence d'une certaine atmosphère, nous voilà forcés
d'admettre la présence d'une certaine quantité d'eau. C'est une
conséquence dont je me réjouis fort pour mon compte. D'ailleurs, mon
aimable contradicteur, permettez-moi de vous soumettre encore une
observation. Nous ne connaissons qu'un côté du disque de la Lune, et
s'il y a peu d'air sur la face qui nous regarde, il est possible qu'il
y en ait beaucoup sur la face opposée.
--Et pour quelle raison?
--Parce que la Lune, sous l'action de l'attraction terrestre, a pris
la forme d'un œuf que nous apercevons par le petit bout. De là cette
conséquence due aux calculs de Hansen, que son centre de gravité est
situé dans l'autre hémisphère. De là cette conclusion que toutes les
masses d'air et d'eau ont dû être entraînées sur l'autre face de notre
satellite aux premiers jours de sa création.
--Pures fantaisies! s'écria l'inconnu.
--Non! pures théories, qui sont appuyées sur les lois de la
mécanique, et il me paraît difficile de les réfuter. J'en appelle
donc à cette assemblée, et je mets aux voix la question de savoir si
la vie, telle qu'elle existe sur la Terre, est possible à la surface
de la Lune?
Trois cent mille auditeurs à la fois applaudirent à la proposition.
L'adversaire de Michel Ardan voulait encore parler, mais il ne pouvait
plus se faire entendre. Les cris, les menaces fondaient sur lui comme
la grêle.
«Assez! assez! disaient les uns.
--Chassez cet intrus! répétaient les autres.
--A la porte! à la porte!» s'écriait la foule irritée.
Mais lui, ferme, cramponné à l'estrade, ne bougeait pas et laissait
passer l'orage, qui eût pris des proportions formidables, si Michel
Ardan ne l'eût apaisé d'un geste. Il était trop chevaleresque pour
abandonner son contradicteur dans une semblable extrémité.
«Vous désirez ajouter quelques mots? lui demanda-t-il du ton le plus
gracieux.
--Oui! cent, mille, répondit l'inconnu avec emportement. Ou plutôt,
non, un seul! Pour persévérer dans votre entreprise, il faut que vous
soyez...
--Imprudent! Comment pouvez-vous me traiter ainsi, moi qui ai demandé
un boulet cylindro-conique à mon ami Barbicane, afin de ne pas tourner
en route à la façon des écureuils?
--Mais, malheureux, l'épouvantable contrecoup vous mettra en pièces au
départ!
--Mon cher contradicteur, vous venez de poser le doigt sur la
véritable et la seule difficulté; cependant, j'ai trop bonne opinion
du génie industriel des Américains pour croire qu'ils ne parviendront
pas à la résoudre!
--Mais la chaleur développée par la vitesse du projectile en
traversant les couches d'air?
--Oh! ses parois sont épaisses, et j'aurai si rapidement franchi
l'atmosphère!
--Mais des vivres? de l'eau?
--J'ai calculé que je pouvais en emporter pour un an, et ma traversée
durera quatre jours!
--Mais de l'air pour respirer en route?
--J'en ferai par des procédés chimiques.
--Mais votre chute sur la Lune, si vous y arrivez jamais?
--Elle sera six fois moins rapide qu'une chute sur la Terre, puisque
la pesanteur est six fois moindre à la surface de la Lune.
--Mais elle sera encore suffisante pour vous briser comme du verre!
--Et qui m'empêchera de retarder ma chute au moyen de fusées
convenablement disposées et enflammées en temps utile?
--Mais enfin, en supposant que toutes les difficultés soient résolues,
tous les obstacles aplanis, en réunissant toutes les chances en votre
faveur, en admettant que vous arriviez sain et sauf dans la Lune,
comment reviendrez-vous?
--Je ne reviendrai pas!
A cette réponse, qui touchait au sublime par sa simplicité,
l'assemblée demeura muette. Mais son silence fut plus éloquent que
n'eussent été ses cris d'enthousiasme. L'inconnu en profita pour
protester une dernière fois.
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