instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du
projectile comparée à celle de la Lune; ils craignaient qu'il ne vînt
à déranger son orbite, à la troubler dans son rôle de satellite et à
provoquer sa chute à la surface du globe terrestre. Dans ce cas-là,
il valait mieux s'abstenir. Ce qu'ils firent, à quelques réaux près.
Restait l'Angleterre. On connaît la méprisante antipathie avec
laquelle elle accueillit la proposition Barbicane. Les Anglais n'ont
qu'une seule et même âme pour les vingt-cinq millions d'habitants que
renferme la Grande-Bretagne. Ils donnèrent à entendre que
l'entreprise du Gun-Club était contraire «au principe de
non-intervention», et ils ne souscrivirent même pas pour un farthing.
A cette nouvelle, le Gun-Club se contenta de hausser les épaules et
revint à sa grande affaire. Quand l'Amérique du Sud, c'est-à-dire le
Pérou, le Chili, le Brésil, les provinces de la Plata, la Colombie,
eurent pour leur quote-part versé entre ses mains la somme de trois
cent mille dollars [Un million six cent vingt-six mille francs.], il
se trouva à la tête d'un capital considérable, dont voici le décompte:
Souscription des États-Unis.... 4,000,000 dollars
Souscriptions étrangères....... 1,446,675 dollars
-----------------
Total.......................... 5,446,675 dollars
C'était donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six cent
soixante-quinze dollars [Vingt-neuf millions cinq cent vingt mille
neuf cent quatre-vingt-trois francs quarante centimes.] que le public
versait dans la caisse du Gun-Club.
Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme. Les travaux
de la fonte, du forage, de la maçonnerie, le transport des ouvriers,
leur installation dans un pays presque inhabité, les constructions de
fours et de bâtiments, l'outillage des usines, la poudre, le
projectile, les faux frais, devaient, suivant les devis, l'absorber à
peu près tout entière. Certains coups de canon de la guerre fédérale
sont revenus à mille dollars; celui du président Barbicane, unique
dans les fastes de l'artillerie, pouvait bien coûter cinq mille fois
plus.
Le 20 octobre, un traité fut conclu avec l'usine de Goldspring, près
New York, qui, pendant la guerre, avait fourni à Parrott ses meilleurs
canons de fonte.
Il fut stipulé, entre les parties contractantes, que l'usine de
Goldspring s'engageait à transporter à Tampa-Town, dans la Floride
méridionale, le matériel nécessaire pour la fonte de la Columbiad.
Cette opération devait être terminée, au plus tard, le 15 octobre
prochain, et le canon livré en bon état, sous peine d'une indemnité de
cent dollars [Cinq cent quarante-deux francs.] par jour jusqu'au
moment où la Lune se présenterait dans les mêmes conditions,
c'est-à-dire dans dix-huit ans et onze jours. L'engagement des
ouvriers, leur paie, les aménagements nécessaires incombaient à la
compagnie du Goldspring.
Ce traité, fait double et de bonne foi, fut signé par I. Barbicane,
président du Gun-Club, et J. Murchison, directeur de l'usine de
Goldspring, qui approuvèrent l'écriture de part et d'autre.
XIII
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STONE'S-HILL
Depuis le choix fait par les membres du Gun-Club au détriment du
Texas, chacun en Amérique, où tout le monde sait lire, se fit un
devoir d'étudier la géographie de la Floride. Jamais les libraires ne
vendirent tant de -Bartram's travel in Florida-, de -Roman's natural
history of East and West Florida-, de -William's territory of
Florida-, de -Cleland on the culture of the Sugar-Cane in East
Florida-. Il fallut imprimer de nouvelles éditions. C'était une
fureur.
Barbicane avait mieux à faire qu'à lire; il voulait voir de ses
propres yeux et marquer l'emplacement de la Columbiad. Aussi, sans
perdre un instant, il mit à la disposition de l'Observatoire de
Cambridge les fonds nécessaires à la construction d'un télescope, et
traita avec la maison Breadwill and Co. d'Albany, pour la confection
du projectile en aluminium; puis il quitta Baltimore, accompagné de
J.-T. Maston, du major Elphiston et du directeur de l'usine de
Goldspring.
Le lendemain, les quatre compagnons de route arrivèrent à La
Nouvelle-Orléans. Là ils s'embarquèrent immédiatement sur le
-Tampico-, aviso de la marine fédérale, que le gouvernement mettait à
leur disposition, et, les feux étant poussés, les rivages de la
Louisiane disparurent bientôt à leurs yeux.
La traversée ne fut pas longue; deux jours après son départ, le
-Tampico-, ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles [Environ
deux cents lieues.], eut connaissance de la côte floridienne. En
approchant, Barbicane se vit en présence d'une terre basse, plate,
d'un aspect assez infertile. Après avoir rangé une suite d'anses
riches en huîtres et en homards, le -Tampico- donna dans la baie
d'Espiritu-Santo.
Cette baie se divise en deux rades allongées, la rade de Tampa et la
rade d'Hillisboro, dont le steamer franchit bientôt le goulet. Peu de
temps après, le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessus
des flots, et la ville de Tampa apparut, négligemment couchée au fond
du petit port naturel formé par l'embouchure de la rivière Hillisboro.
Ce fut là que le -Tampico- mouilla, le 22 octobre, à sept heures du
soir; les quatre passagers débarquèrent immédiatement.
Barbicane sentit son cœur battre avec violence lorsqu'il foula le sol
floridien; il semblait le tâter du pied, comme fait un architecte
d'une maison dont il éprouve la solidité. J.-T. Maston grattait la
terre du bout de son crochet.
«Messieurs, dit alors Barbicane, nous n'avons pas de temps à perdre,
et dès demain nous monterons à cheval pour reconnaître le pays.
Au moment où Barbicane avait atterri, les trois mille habitants de
Tampa-Town s'étaient portés à sa rencontre, honneur bien dû au
président du Gun-Club qui les avait favorisés de son choix. Ils le
reçurent au milieu d'acclamations formidables; mais Barbicane se
déroba à toute ovation, gagna une chambre de l'hôtel Franklin et ne
voulut recevoir personne. Le métier d'homme célèbre ne lui allait
décidément pas.
Le lendemain, 23 octobre, de petits chevaux de race espagnole, pleins
de vigueur et de feu, piaffaient sous ses fenêtres. Mais, au lieu de
quatre, il y en avait cinquante, avec leurs cavaliers. Barbicane
descendit, accompagné de ses trois compagnons, et s'étonna tout
d'abord de se trouver au milieu d'une pareille cavalcade. Il remarqua
en outre que chaque cavalier portait une carabine en bandoulière et
des pistolets dans ses fontes. La raison d'un tel déploiement de
forces lui fut aussitôt donnée par un jeune Floridien, qui lui dit:
«Monsieur, il y a les Séminoles.
--Quels Séminoles?
--Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru prudent de
vous faire escorte.
--Peuh! fit J.-T. Maston en escaladant sa monture.
--Enfin, reprit le Floridien, c'est plus sûr.
--Messieurs, répondit Barbicane, je vous remercie de votre attention,
et maintenant, en route!
La petite troupe s'ébranla aussitôt et disparut dans un nuage de
poussière. Il était cinq heures du matin; le soleil resplendissait
déjà et le thermomètre marquait 84° [Du thermomètre Fahrenheit. Cela
fait 28 degrés centigrades.]; mais de fraîches brises de mer
modéraient cette excessive température.
Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit la
côte, de manière à gagner le creek [Petit cours d'eau.] d'Alifia.
Cette petite rivière se jette dans la baie Hillisboro, à douze milles
au-dessous de Tampa-Town. Barbicane et son escorte côtoyèrent sa rive
droite en remontant vers l'est. Bientôt les flots de la baie
disparurent derrière un pli de terrain, et la campagne floridienne
s'offrit seule aux regards.
La Floride se divise en deux parties: l'une au nord, plus populeuse,
moins abandonnée, a Tallahassee pour capitale et Pensacola, l'un des
principaux arsenaux maritimes des États-Unis; l'autre, pressée entre
l'Atlantique et le golfe du Mexique, qui l'étreignent de leurs eaux,
n'est qu'une mince presqu'île rongée par le courant du Gulf-Stream,
pointe de terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que doublent
incessamment les nombreux navires du canal de Bahama. C'est la
sentinelle avancée du golfe des grandes tempêtes. La superficie de
cet État est de trente-huit millions trente-trois mille deux cent
soixante-sept acres [Quinze millions trois cent soixante-cinq mille
quatre cent quarante hectares.], parmi lesquels il fallait en choisir
un situé en deçà du vingt-huitième parallèle et convenable à
l'entreprise; aussi Barbicane, en chevauchant, examinait attentivement
la configuration du sol et sa distribution particulière.
La Floride, découverte par Juan Ponce de León, en 1512, le jour des
Rameaux, fut d'abord nommée Pâques-Fleuries. Elle méritait peu cette
appellation charmante sur ses côtes arides et brûlées. Mais, à
quelques milles du rivage, la nature du terrain changea peu à peu, et
le pays se montra digne de son nom; le sol était entrecoupé d'un
réseau de creeks, de rios, de cours d'eau, d'étangs, de petits lacs;
on se serait cru dans la Hollande ou la Guyane; mais la campagne
s'éleva sensiblement et montra bientôt ses plaines cultivées, où
réussissaient toutes les productions végétales du Nord et du Midi, ses
champs immenses dont le soleil des tropiques et les eaux conservées
dans l'argile du sol faisaient tous les frais de culture, puis enfin
ses prairies d'ananas, d'ignames, de tabac, de riz, de coton et de
canne à sucre, qui s'étendaient à perte de vue, en étalant leurs
richesses avec une insouciante prodigalité.
Barbicane parut très satisfait de constater l'élévation progressive du
terrain, et, lorsque J.-T. Maston l'interrogea à ce sujet:
«Mon digne ami, lui répondit-il, nous avons un intérêt de premier
ordre à couler notre Columbiad dans les hautes terres.
--Pour être plus près de la Lune? s'écria le secrétaire du Gun-Club.
--Non! répondit Barbicane en souriant. Qu'importent quelques toises
de plus ou de moins? Non, mais au milieu de terrains élevés, nos
travaux marcheront plus facilement; nous n'aurons pas à lutter avec
les eaux, ce qui nous évitera des tubages longs et coûteux, et c'est
considérer, lorsqu'il s'agit de forer un puits de neuf cents pieds de
profondeur.
--Vous avez raison, dit alors l'ingénieur Murchison; il faut, autant
que possible, éviter les cours d'eau pendant le forage; mais si nous
rencontrons des sources, qu'à cela ne tienne, nous les épuiserons avec
nos machines, ou nous les détournerons. Il ne s'agit pas ici d'un
puits artésien [On a mis neuf ans à forer le puits de Grenelle; il a
cinq cent quarante-sept mètres de profondeur.], étroit et obscur, où
le taraud, la douille, la sonde, en un mot tous les outils du foreur,
travaillent en aveugles. Non. Nous opérerons à ciel ouvert, au
grand jour, la pioche ou le pic à la main, et, la mine aidant, nous
irons rapidement en besogne.
--Cependant, reprit Barbicane, si par l'élévation du sol ou sa nature
nous pouvons éviter une lutte avec les eaux souterraines, le travail
en sera plus rapide et plus parfait; cherchons donc à ouvrir notre
tranchée dans un terrain situé à quelques centaines de toises
au-dessus du niveau de la mer.
--Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me trompe, nous
trouverons avant peu un emplacement convenable.
--Ah! je voudrais être au premier coup de pioche, dit le président.
--Et moi au dernier! s'écria J.-T. Maston.
--Nous y arriverons, messieurs, répondit l'ingénieur, et, croyez-moi,
la compagnie du Goldspring n'aura pas à vous payer d'indemnité de
retard.
--Par sainte Barbe! vous aurez raison! répliqua J.-T. Maston; cent
dollars par jour jusqu'à ce que la Lune se représente dans les mêmes
conditions, c'est-à-dire pendant dix-huit ans et onze jours,
savez-vous bien que cela ferait six cent cinquante-huit mille cent
dollars [Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent deux
francs.]?
--Non, monsieur, nous ne le savons pas, répondit l'ingénieur, et nous
n'aurons pas besoin de l'apprendre.
Vers dix heures du matin, la petite troupe avait franchi une douzaine
de milles; aux campagnes fertiles succédait alors la région des
forêts. Là, croissaient les essences les plus variées avec une
profusion tropicale. Ces forêts presque impénétrables étaient faites
de grenadiers, d'orangers, de citronniers, de figuiers, d'oliviers,
d'abricotiers, de bananiers, de grands ceps de vigne, dont les fruits
et les fleurs rivalisaient de couleurs et de parfums. A l'ombre
odorante de ces arbres magnifiques chantait et volait tout un monde
d'oiseaux aux brillantes couleurs, au milieu desquels on distinguait
plus particulièrement des crabiers, dont le nid devait être un écrin,
pour être digne de ces bijoux emplumés.
J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en présence de cette
opulente nature sans en admirer les splendides beautés. Mais le
président Barbicane, peu sensible à ces merveilles, avait hâte d'aller
en avant; ce pays si fertile lui déplaisait par sa fertilité même;
sans être autrement hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas et
cherchait, mais en vain, les signes d'une incontestable aridité.
Cependant on avançait; il fallut passer à gué plusieurs rivières, et
non sans quelque danger, car elles étaient infestées de caïmans longs
de quinze à dix-huit pieds. J.-T. Maston les menaça hardiment de son
redoutable crochet, mais il ne parvint à effrayer que les pélicans,
les sarcelles, les phaétons, sauvages habitants de ces rives, tandis
que de grands flamants rouges le regardaient d'un air stupide.
Enfin ces hôtes des pays humides disparurent à leur tour; les arbres
moins gros s'éparpillèrent dans les bois moins épais; quelques groupes
isolés se détachèrent au milieu de plaines infinies où passaient des
troupeaux de daims effarouchés.
«Enfin! s'écria Barbicane en se dressant sur ses étriers, voici la
région des pins!
--Et celle des sauvages», répondit le major.
En effet, quelques Séminoles apparaissaient à l'horizon; ils
s'agitaient, ils couraient de l'un à l'autre sur leurs chevaux
rapides, brandissant de longues lances ou déchargeant leurs fusils à
détonation sourde; d'ailleurs ils se bornèrent à ces démonstrations
hostiles, sans inquiéter Barbicane et ses compagnons.
Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse, vaste
espace découvert d'une étendue de plusieurs acres, que le soleil
inondait de rayons brûlants. Elle était formée par une large
extumescence du terrain, qui semblait offrir aux membres du Gun-Club
toutes les conditions requises pour l'établissement de leur Columbiad.
«Halte! dit Barbicane en s'arrêtant. Cet endroit a-t-il un nom dans
le pays?
--Il s'appelle Stone's-Hill [Colline de pierres.]», répondit un des
Floridiens.
Barbicane, sans mot dire, mit pied à terre, prit ses instruments et
commença à relever sa position avec une extrême précision; la petite
troupe, rangée autour de lui, l'examinait en gardant un profond
silence.
En ce moment le soleil passait au méridien. Barbicane, après quelques
instants, chiffra rapidement le résultat de ses observations et dit:
«Cet emplacement est situé à trois cents toises au-dessus du niveau de
la mer par 27°7' de latitude et 5°7' de longitude ouest [Au méridien
de Washington. La différence avec le méridien de Paris est de 79°22'.
Cette longitude est donc en mesure française 83°25'.]; il me paraît
offrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions
favorables à l'expérience; c'est donc dans cette plaine que
s'élèveront nos magasins, nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de
nos ouvriers, et c'est d'ici, d'ici même, répéta-t-il en frappant du
pied le sommet de Stone's-Hill, que notre projectile s'envolera vers
les espaces du monde solaire!
XIV
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PIOCHE ET TRUELLE
Le soir même, Barbicane et ses compagnons rentraient à Tampa-Town, et
l'ingénieur Murchison se réembarquait sur le -Tampico- pour La
Nouvelle-Orléans. Il devait embaucher une armée d'ouvriers et ramener
la plus grande partie du matériel. Les membres du Gun-Club
demeurèrent à Tampa-Town, afin d'organiser les premiers travaux en
s'aidant des gens du pays.
Huit jours après son départ, le -Tampico- revenait dans la baie
d'Espiritu-Santo avec une flottille de bateaux à vapeur. Murchison
avait réuni quinze cents travailleurs. Aux mauvais jours de
l'esclavage, il eût perdu son temps et ses peines. Mais depuis que
l'Amérique, la terre de la liberté, ne comptait plus que des hommes
libres dans son sein, ceux-ci accouraient partout où les appelait une
main-d'œuvre largement rétribuée. Or, l'argent ne manquait pas au
Gun-Club; il offrait à ses hommes une haute paie, avec gratifications
considérables et proportionnelles. L'ouvrier embauché pour la Floride
pouvait compter, après l'achèvement des travaux, sur un capital déposé
en son nom à la banque de Baltimore. Murchison n'eut donc que
l'embarras du choix, et il put se montrer sévère sur l'intelligence et
l'habileté de ses travailleurs. On est autorisé à croire qu'il enrôla
dans sa laborieuse légion l'élite des mécaniciens, des chauffeurs, des
fondeurs, des chaufourniers, des mineurs, des briquetiers et des
manœuvres de tout genre, noirs ou blancs, sans distinction de
couleur. Beaucoup d'entre eux emmenaient leur famille. C'était une
véritable émigration.
Le 31 octobre, à dix heures du matin, cette troupe débarqua sur les
quais de Tampa-Town; on comprend le mouvement et l'activité qui
régnèrent dans cette petite ville dont on doublait en un jour la
population. En effet, Tampa-Town devait gagner énormément à cette
initiative du Gun-Club, non par le nombre des ouvriers, qui furent
dirigés immédiatement sur Stone's-Hill, mais grâce à cette affluence
de curieux qui convergèrent peu à peu de tous les points du globe vers
la presqu'île floridienne.
Pendant les premiers jours, on s'occupa de décharger l'outillage
apporté par la flottille, les machines, les vivres, ainsi qu'un assez
grand nombre de maisons de tôles faites de pièces démontées et
numérotées. En même temps, Barbicane plantait les premiers jalons
d'un railway long de quinze milles et destiné à relier Stone's-Hill à
Tampa-Town.
On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer américain;
capricieux dans ses détours, hardi dans ses pentes, méprisant les
garde-fous et les ouvrages d'art, escaladant les collines,
dégringolant les vallées, le rail-road court en aveugle et sans souci
de la ligne droite; il n'est pas coûteux, il n'est point gênant;
seulement, on y déraille et l'on y saute en toute liberté. Le chemin
de Tampa-Town à Stone's-Hill ne fut qu'une simple bagatelle, et ne
demanda ni grand temps ni grand argent pour s'établir.
Du reste, Barbicane était l'âme de ce monde accouru à sa voix; il
l'animait, il lui communiquait son souffle, son enthousiasme, sa
conviction; il se trouvait en tous lieux, comme s'il eût été doué du
don d'ubiquité et toujours suivi de J.-T. Maston, sa mouche
bourdonnante. Son esprit pratique s'ingéniait à mille inventions.
Avec lui point d'obstacles, nulle difficulté, jamais d'embarras; il
était mineur, maçon, mécanicien autant qu'artilleur, ayant des
réponses pour toutes les demandes et des solutions pour tous les
problèmes. Il correspondait activement avec le Gun-Club ou l'usine de
Goldspring, et jour et nuit, les feux allumés, la vapeur maintenue en
pression, le -Tampico- attendait ses ordres dans la rade d'Hillisboro.
Barbicane, le 1er novembre, quitta Tampa-Town avec un détachement de
travailleurs, et dès le lendemain une ville de maisons mécaniques
s'éleva autour de Stone's-Hill; on l'entoura de palissades, et à son
mouvement, à son ardeur, on l'eût bientôt prise pour une des grandes
cités de l'Union. La vie y fut réglée disciplinairement, et les
travaux commencèrent dans un ordre parfait.
Des sondages soigneusement pratiqués avaient permis de reconnaître la
nature du terrain, et le creusement put être entrepris dès le 4
novembre. Ce jour-là, Barbicane réunit ses chefs d'atelier et leur
dit:
«Vous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai réunis dans cette
partie sauvage de la Floride. Il s'agit de couler un canon mesurant
neuf pieds de diamètre intérieur, six pieds d'épaisseur à ses parois
et dix-neuf pieds et demi à son revêtement de pierre; c'est donc au
total un puits large de soixante pieds qu'il faut creuser à une
profondeur de neuf cents. Cet ouvrage considérable doit être terminé
en huit mois; or, vous avez deux millions cinq cent quarante-trois
mille quatre cents pieds cubes de terrain à extraire en deux cent
cinquante-cinq jours, soit, en chiffres ronds, dix mille pieds cubes
par jour. Ce qui n'offrirait aucune difficulté pour mille ouvriers
travaillant à coudées franches sera plus pénible dans un espace
relativement restreint. Néanmoins, puisque ce travail doit se faire,
il se fera, et je compte sur votre courage autant que sur votre
habileté.
A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donné dans le
sol floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plus
oisif un seul instant dans la main des mineurs. Les ouvriers se
relayaient par quart de journée.
D'ailleurs, quelque colossale que fût l'opération, elle ne dépassait
point la limite des forces humaines. Loin de là. Que de travaux
d'une difficulté plus réelle et dans lesquels les éléments durent être
directement combattus, qui furent menés à bonne fin! Et, pour ne
parler que d'ouvrages semblables, il suffira de citer ce -Puits du
Père Joseph-, construit auprès du Caire par le sultan Saladin, à une
époque où les machines n'étaient pas encore venues centupler la force
de l'homme, et qui descend au niveau même du Nil, à une profondeur de
trois cents pieds! Et cet autre puits creusé à Coblentz par le
margrave Jean de Bade jusqu'à six cents pieds dans le sol! Eh bien!
de quoi s'agissait-il, en somme? De tripler cette profondeur et sur
une largeur décuple, ce qui rendrait le forage plus facile! Aussi il
n'était pas un contremaître, pas un ouvrier qui doutât du succès de
l'opération.
Une décision importante, prise par l'ingénieur Murchison, d'accord
avec le président Barbicane, vint encore permettre d'accélérer la
marche des travaux. Un article du traité portait que la Columbiad
serait frettée avec des cercles de fer forgé placés à chaud. Luxe de
précautions inutiles, car l'engin pouvait évidemment se passer de ces
anneaux compresseurs. On renonça donc à cette clause.
De là une grande économie de temps, car on put alors employer ce
nouveau système de creusement adopté maintenant dans la construction
des puits, par lequel la maçonnerie se fait en même temps que le
forage. Grâce à ce procédé très simple, il n'est plus nécessaire
d'étayer les terres au moyen d'étrésillons; la muraille les contient
avec une inébranlable puissance et descend d'elle-même par son propre
poids.
Cette manœuvre ne devait commencer qu'au moment où la pioche aurait
atteint la partie solide du sol.
Le 4 novembre, cinquante ouvriers creusèrent au centre même de
l'enceinte palissadée, c'est-à-dire à la partie supérieure de
Stone's-Hill, un trou circulaire large de soixante pieds.
La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, épais de six
pouces, dont elle eut facilement raison. A ce terreau succédèrent
deux pieds d'un sable fin qui fut soigneusement retiré, car il devait
servir à la confection du moule intérieur.
Après ce sable apparut une argile blanche assez compacte, semblable à
la marne d'Angleterre, et qui s'étageait sur une épaisseur de quatre
pieds.
Puis le fer des pics étincela sur la couche dure du sol, sur une
espèce de roche formée de coquillages pétrifiés, très sèche, très
solide, et que les outils ne devaient plus quitter. A ce point, le
trou présentait une profondeur de six pieds et demi, et les travaux de
maçonnerie furent commencés.
Au fond de cette excavation, on construisit un «rouet» en bois de
chêne, sorte de disque fortement boulonné et d'une solidité à toute
épreuve; il était percé à son centre d'un trou offrant un diamètre
égal au diamètre extérieur da la Columbiad. Ce fut sur ce rouet que
reposèrent les premières assises de la maçonnerie, dont le ciment
hydraulique enchaînait les pierres avec une inflexible ténacité. Les
ouvriers, après avoir maçonné de la circonférence au centre, se
trouvaient renfermés dans un puits large de vingt et un pieds.
Lorsque cet ouvrage fut achevé, les mineurs reprirent le pic et la
pioche, et ils entamèrent la roche sous le rouet même, en ayant soin
de le supporter au fur et à mesure sur des «tins» [Sorte de
chevalets.] d'une extrême solidité; toutes les fois que le trou avait
gagné deux pieds en profondeur, on retirait successivement ces tins;
le rouet s'abaissait peu à peu, et avec lui le massif annulaire de
maçonnerie, à la couche supérieure duquel les maçons travaillaient
incessamment, tout en réservant des «évents», qui devaient permettre
aux gaz de s'échapper pendant l'opération de la fonte.
Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habileté
extrême et une attention de tous les instants; plus d'un, en creusant
sous le rouet, fut blessé dangereusement par les éclats de pierre, et
même mortellement; mais l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute,
et jour et nuit: le jour, aux rayons d'un soleil qui versait, quelques
mois plus tard, quatre-vingt-dix-neuf degrés [Quarante degrés
centigrades.] de chaleur à ces plaines calcinées; la nuit, sous les
blanches nappes de la lumière électrique, le bruit des pics sur la
roche, la détonation des mines, le grincement des machines, le
tourbillon des fumées éparses dans les airs tracèrent autour de
Stone's-Hill un cercle d'épouvante que les troupeaux de bisons ou les
détachements de Séminoles n'osaient plus franchir.
Cependant les travaux avançaient régulièrement; des grues à vapeur
activaient l'enlèvement des matériaux; d'obstacles inattendus il fut
peu question, mais seulement de difficultés prévues, et l'on s'en
tirait avec habileté.
Le premier mois écoulé, le puits avait atteint la profondeur assignée
pour ce laps de temps, soit cent douze pieds. En décembre, cette
profondeur fut doublée, et triplée en janvier. Pendant le mois de
février, les travailleurs eurent à lutter contre une nappe d'eau qui
se fit jour à travers l'écorce terrestre. Il fallut employer des
pompes puissantes et des appareils à air comprimé pour l'épuiser afin
de bétonner l'orifice des sources, comme on aveugle une voie d'eau à
bord d'un navire. Enfin on eut raison de ces courants malencontreux.
Seulement, par suite de la mobilité du terrain, le rouet céda en
partie, et il y eut un débordement partiel. Que l'on juge de
l'épouvantable poussée de ce disque de maçonnerie haut de
soixante-quinze toises! Cet accident coûta la vie à plusieurs
ouvriers.
Trois semaines durent être employées à étayer le revêtement de pierre,
à le reprendre en sous-œuvre et à rétablir le rouet dans ses
conditions premières de solidité. Mais, grâce à l'habileté de
l'ingénieur, à la puissance des machines employées, l'édifice, un
instant compromis, retrouva son aplomb, et le forage continua.
Aucun incident nouveau n'arrêta désormais la marche de l'opération, et
le 10 juin, vingt jours avant l'expiration des délais fixés par
Barbicane, le puits, entièrement revêtu de son parement de pierres,
avait atteint la profondeur de neuf cents pieds. Au fond, la
maçonnerie reposait sur un cube massif mesurant trente pieds
d'épaisseur, tandis qu'à sa partie supérieure elle venait affleurer le
sol.
Le président Barbicane et les membres du Gun-Club félicitèrent
chaudement l'ingénieur Murchison; son travail cyclopéen s'était
accompli dans des conditions extraordinaires de rapidité.
Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instant
Stone's-Hill; tout en suivant de près les opérations du forage, il
s'inquiétait incessamment du bien-être et de la santé de ses
travailleurs, et il fut assez heureux pour éviter ces épidémies
communes aux grandes agglomérations d'hommes et si désastreuses dans
ces régions du globe exposées à toutes les influences tropicales.
Plusieurs ouvriers, il est vrai, payèrent de leur vie les imprudences
inhérentes à ces dangereux travaux; mais ces déplorables malheurs sont
impossibles à éviter, et ce sont des détails dont les Américains se
préoccupent assez peu. Ils ont plus souci de l'humanité en général
que de l'individu en particulier. Cependant Barbicane professait les
principes contraires, et il les appliquait en toute occasion. Aussi,
grâce à ses soins, à son intelligence, à son utile intervention dans
les cas difficiles, à sa prodigieuse et humaine sagacité, la moyenne
des catastrophes ne dépassa pas celle des pays d'outre-mer cités pour
leur luxe de précautions, entre autres la France, où l'on compte
environ un accident sur deux cent mille francs de travaux.
XV
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LA FÊTE DE LA FONTE
Pendant les huit mois qui furent employés à l'opération du forage, les
travaux préparatoires de la fonte avaient été conduits simultanément
avec une extrême rapidité; un étranger, arrivant à Stone's-Hill, eût
été fort surpris du spectacle offert à ses regards.
A six cents yards du puits, et circulairement disposés autour de ce
point central, s'élevaient douze cents fours à réverbère, larges de
six pieds chacun et séparés l'un de l'autre par un intervalle d'une
demi-toise. La ligne développée par ces douze cents fours offrait une
longueur de deux milles [Trois mille six cents mètres environ.]. Tous
étaient construits sur le même modèle avec leur haute cheminée
quadrangulaire, et ils produisaient le plus singulier effet. J.-T.
Maston trouvait superbe cette disposition architecturale. Cela lui
rappelait les monuments de Washington. Pour lui, il n'existait rien
de plus beau, même en Grèce, «où d'ailleurs, disait-il, il n'avait
jamais été».
On se rappelle que, dans sa troisième séance, le Comité se décida à
employer la fonte de fer pour la Columbiad, et spécialement la fonte
grise. Ce métal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux,
facilement alésable, propre à toutes les opérations de moulage, et,
traité au charbon de terre, il est d'une qualité supérieure pour les
pièces de grande résistance, telles que canons, cylindres de machines
à vapeur, presses hydrauliques, etc.
Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est rarement
assez homogène, et c'est au moyen d'une deuxième fusion qu'on l'épure,
qu'on la raffine, en la débarrassant de ses derniers dépôts terreux.
Aussi, avant d'être expédié à Tampa-Town, le minerai de fer, traité
dans les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec du
charbon et du silicium chauffé à une forte température, s'était
carburé et transformé en fonte [C'est en enlevant ce carbone et ce
silicium par l'opération de l'affinage dans les fours à puddler que
l'on transforme la fonte en fer ductile.]. Après cette première
opération, le métal fut dirigé vers Stone's-Hill. Mais il s'agissait
de cent trente-six millions de livres de fonte, masse trop coûteuse à
expédier par les railways; le prix du transport eût doublé le prix de
la matière. Il parut préférable d'affréter des navires à New York et
de les charger de la fonte en barres; il ne fallut pas moins de
soixante-huit bâtiments de mille tonneaux, une véritable flotte, qui,
le 3 mai, sortit des passes de New York, prit la route de l'Océan,
prolongea les côtes américaines, embouqua le canal de Bahama, doubla
la pointe floridienne, et, le 10 du même mois, remontant la baie
d'Espiritu-Santo, vint mouiller sans avaries dans le port de
Tampa-Town.
Là les navires furent déchargés dans les wagons du rail-road de
Stone's-Hill, et, vers le milieu de janvier, l'énorme masse de métal
se trouvait rendue à destination.
On comprend aisément que ce n'était pas trop de douze cents fours pour
liquéfier en même temps ces soixante mille tonnes de fonte. Chacun de
ces fours pouvait contenir près de cent quatorze mille livres de
métal; on les avait établis sur le modèle de ceux qui servirent à la
fonte du canon Rodman; ils affectaient la forme trapézoïdale, et
étaient très surbaissés. L'appareil de chauffe et la cheminée se
trouvaient aux deux extrémités du fourneau, de telle sorte que
celui-ci était également chauffé dans toute son étendue. Ces fours,
construits en briques réfractaires, se composaient uniquement d'une
grille pour brûler le charbon de terre, et d'une «sole» sur laquelle
devaient être déposées les barres de fonte; cette sole, inclinée sous
un angle de vingt-cinq degrés, permettait au métal de s'écouler dans
les bassins de réception; de là douze cents rigoles convergentes le
dirigeaient vers le puits central.
Le lendemain du jour où les travaux de maçonnerie et de forage furent
terminés, Barbicane fit procéder à la confection du moule intérieur;
il s'agissait d'élever au centre du puits, et suivant son axe, un
cylindre haut de neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissait
exactement l'espace réservé à l'âme de la Columbiad. Ce cylindre fut
composé d'un mélange de terre argileuse et de sable, additionné de
foin et de paille. L'intervalle laissé entre le moule et la
maçonnerie devait être comblé par le métal en fusion, qui formerait
ainsi des parois de six pieds d'épaisseur.
Ce cylindre, pour se maintenir en équilibre, dut être consolidé par
des armatures de fer et assujetti de distance en distance au moyen de
traverses scellées dans le revêtement de pierre; après la fonte, ces
traverses devaient se trouver perdues dans le bloc de métal, ce qui
n'offrait aucun inconvénient.
Cette opération se termina le 8 juillet, et le coulage fut fixé au
lendemain.
«Ce sera une belle cérémonie que cette fête de la fonte, dit J.-T.
Maston à son ami Barbicane.
--Sans doute, répondit Barbicane, mais ce ne sera pas une fête
publique!
--Comment! vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte à tout
venant?
--Je m'en garderai bien, Maston; la fonte de la Columbiad est une
opération délicate, pour ne pas dire périlleuse, et je préfère qu'elle
s'effectue à huis clos. Au départ du projectile, fête si l'on veut,
mais jusque-là, non.
Le président avait raison; l'opération pouvait offrir des dangers
imprévus, auxquels une grande affluence de spectateurs eût empêché de
parer. Il fallait conserver la liberté de ses mouvements. Personne
ne fut donc admis dans l'enceinte, à l'exception d'une délégation des
membres du Gun-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town. On vit là le
fringant Bilsby, Tom Hunter, le colonel Blomsberry, le major
Elphiston, le général Morgan, et -tutti quanti-, pour lesquels la
fonte de la Columbiad devenait une affaire personnelle. J.-T. Maston
s'était constitué leur cicérone; il ne leur fit grâce d'aucun détail;
il les conduisit partout, aux magasins, aux ateliers, au milieu des
machines, et il les força de visiter les douze cents fourneaux les uns
après les autres. A la douze-centième visite, ils étaient un peu
écœurés.
La fonte devait avoir lieu à midi précis; la veille, chaque four avait
été chargé de cent quatorze mille livres de métal en barres, disposées
par piles croisées, afin que l'air chaud pût circuler librement entre
elles. Depuis le matin, les douze cents cheminées vomissaient dans
l'atmosphère leurs torrents de flammes, et le sol était agité de
sourdes trépidations. Autant de livres de métal à fondre, autant de
livres de houille à brûler. C'étaient donc soixante-huit mille tonnes
de charbon, qui projetaient devant le disque du soleil un épais rideau
de fumée noire.
La chaleur devint bientôt insoutenable dans ce cercle de fours dont
les ronflements ressemblaient au roulement du tonnerre; de puissants
ventilateurs y joignaient leurs souffles continus et saturaient
d'oxygène tous ces foyers incandescents.
L'opération, pour réussir, demandait à être rapidement conduite. Au
signal donné par un coup de canon, chaque four devait livrer passage à
la fonte liquide et se vider entièrement.
Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le moment
déterminé avec une impatience mêlée d'une certaine quantité d'émotion.
Il n'y avait plus personne dans l'enceinte, et chaque contremaître
fondeur se tenait à son poste près des trous de coulée.
Barbicane et ses collègues, installés sur une éminence voisine,
assistaient à l'opération. Devant eux, une pièce de canon était là,
prête à faire feu sur un signe de l'ingénieur.
Quelques minutes avant midi, les premières gouttelettes du métal
commencèrent à s'épancher; les bassins de réception s'emplirent peu à
peu, et lorsque la fonte fut entièrement liquide, on la tint en repos
pendant quelques instants, afin de faciliter la séparation des
substances étrangères.
Midi sonna. Un coup de canon éclata soudain et jeta son éclair fauve
dans les airs. Douze cents trous de coulée s'ouvrirent à la fois, et
douze cents serpents de feu rampèrent vers le puits central, en
déroulant leurs anneaux incandescents. Là ils se précipitèrent, avec
un fracas épouvantable, à une profondeur de neuf cents pieds. C'était
un émouvant et magnifique spectacle. Le sol tremblait, pendant que
ces flots de fonte, lançant vers le ciel des tourbillons de fumée,
volatilisaient en même temps l'humidité du moule et la rejetaient par
les évents du revêtement de pierre sous la forme d'impénétrables
vapeurs. Ces nuages factices déroulaient leurs spirales épaisses en
montant vers le zénith jusqu'à une hauteur de cinq cents toises.
Quelque sauvage, errant au-delà des limites de l'horizon, eût pu
croire à la formation d'un nouveau cratère au sein de la Floride, et
cependant ce n'était là ni une éruption, ni une trombe, ni un orage,
ni une lutte d'éléments, ni un de ces phénomènes terribles que la
nature est capable de produire! Non! l'homme seul avait créé ces
vapeurs rougeâtres, ces flammes gigantesques dignes d'un volcan, ces
trépidations bruyantes semblables aux secousses d'un tremblement de
terre, ces mugissements rivaux des ouragans et des tempêtes, et
c'était sa main qui précipitait, dans un abîme creusé par elle tout un
Niagara, de métal en fusion.
XVI
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LA COLUMBIAD
L'opération de la fonte avait-elle réussi? On en était réduit à de
simples conjectures. Cependant tout portait à croire au succès,
puisque le moule avait absorbé la masse entière du métal liquéfié dans
les fours. Quoi qu'il en soit, il devait être longtemps impossible de
s'en assurer directement.
En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent soixante
mille livres, il ne fallut pas moins de quinze jours pour en opérer le
refroidissement. Combien de temps, dès lors, la monstrueuse
Columbiad, couronnée de ses tourbillons de vapeurs, et défendue par sa
chaleur intense, allait-elle se dérober aux regards de ses
admirateurs? Il était difficile de le calculer.
L'impatience des membres du Gun-Club fut mise pendant ce laps de temps
à une rude épreuve. Mais on n'y pouvait rien. J.-T. Maston faillit
se rôtir par dévouement. Quinze jours après la fonte, un immense
panache de fumée se dressait encore en plein ciel, et le sol brûlait
les pieds dans un rayon de deux cents pas autour du sommet de
Stone's-Hill.
Les jours s'écoulèrent, les semaines s'ajoutèrent l'une à l'autre.
Nul moyen de refroidir l'immense cylindre. Impossible de s'en
approcher. Il fallait attendre, et les membres du Gun-Club rongeaient
leur frein.
«Nous voilà au 10 août, dit un matin J.-T. Maston. Quatre mois à
peine nous séparent du premier décembre! Enlever le moule intérieur,
calibrer l'âme de la pièce, charger la Columbiad, tout cela est à
faire! Nous ne serons pas prêts! On ne peut seulement pas approcher
du canon! Est-ce qu'il ne se refroidira jamais! Voilà qui serait une
mystification cruelle!
On essayait de calmer l'impatient secrétaire sans y parvenir,
Barbicane ne disait rien, mais son silence cachait une sourde
irritation. Se voir absolument arrêté par un obstacle dont le temps
seul pouvait avoir raison,--le temps, un ennemi redoutable dans les
circonstances,--et être à la discrétion d'un ennemi, c'était dur
pour des gens de guerre.
Cependant des observations quotidiennes permirent de constater un
certain changement dans l'état du sol. Vers le 15 août, les vapeurs
projetées avaient diminué notablement d'intensité et d'épaisseur.
Quelques jours après, le terrain n'exhalait plus qu'une légère buée,
dernier souffle du monstre enfermé dans son cercueil de pierre. Peu à
peu les tressaillements du sol vinrent à s'apaiser, et le cercle de
calorique se restreignit; les plus impatients des spectateurs se
rapprochèrent; un jour on gagna deux toises; le lendemain, quatre; et,
le 22 août, Barbicane, ses collègues, l'ingénieur, purent prendre
place sur la nappe de fonte qui effleurait le sommet de Stone's-Hill,
un endroit fort hygiénique, à coup sûr, où il n'était pas encore
permis d'avoir froid aux pieds.
«Enfin!» s'écria le président du Gun-Club avec un immense soupir de
satisfaction.
Les travaux furent repris le même jour. On procéda immédiatement à
l'extraction du moule intérieur, afin de dégager l'âme de la pièce; le
pic, la pioche, les outils à tarauder fonctionnèrent sans relâche; la
terre argileuse et le sable avaient acquis une extrême dureté sous
l'action de la chaleur; mais, les machines aidant, on eut raison de ce
mélange encore brûlant au contact des parois de fonte; les matériaux
extraits furent rapidement enlevés sur des chariots mus à la vapeur,
et l'on fit si bien, l'ardeur au travail fut telle, l'intervention de
Barbicane si pressante, et ses arguments présentés avec une si grande
force sous la forme de dollars, que, le 3 septembre, toute trace du
moule avait disparu.
Immédiatement l'opération de l'alésage commença; les machines furent
installées sans retard et manœuvrèrent rapidement de puissants
alésoirs dont le tranchant vint mordre les rugosités de la fonte.
Quelques semaines plus tard, la surface intérieure de l'immense tube
était parfaitement cylindrique, et l'âme de la pièce avait acquis un
poli parfait.
Enfin, le 22 septembre, moins d'un an après la communication
Barbicane, l'énorme engin, rigoureusement calibré et d'une verticalité
absolue, relevée au moyen d'instruments délicats, fut prêt à
fonctionner. Il n'y avait plus que la Lune à attendre, mais on était
sûr qu'elle ne manquerait pas au rendez-vous. La joie de J.-T.
Maston ne connut plus de bornes, et il faillit faire une chute
effrayante, en plongeant ses regards dans le tube de neuf cents pieds.
Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel avait
heureusement conservé, le secrétaire du Gun-Club, comme un nouvel
Érostrate, eût trouvé la mort dans les profondeurs de la Columbiad.
Le canon était donc terminé; il n'y avait plus de doute possible sur
sa parfaite exécution; aussi, le 6 octobre, le capitaine Nicholl, quoi
qu'il en eût, s'exécuta vis-à-vis du président Barbicane, et celui-ci
inscrivit sur ses livres, à la colonne des recettes, une somme de deux
mille dollars. On est autorisé à croire que la colère du capitaine
fut poussée aux dernières limites et qu'il en fit une maladie.
Cependant il avait encore trois paris de trois mille, quatre mille et
cinq mille dollars, et pourvu qu'il en gagnât deux, son affaire
n'était pas mauvaise, sans être excellente. Mais l'argent n'entrait
point dans ses calculs, et le succès obtenu par son rival, dans la
fonte d'un canon auquel des plaques de dix toises n'eussent pas
résisté, lui portait un coup terrible.
Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait été largement
ouverte au public, et ce que fut l'affluence des visiteurs se
comprendra sans peine.
En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les points des
États-Unis, convergeaient vers la Floride. La ville de Tampa s'était
prodigieusement accrue pendant cette année, consacrée tout entière aux
travaux du Gun-Club, et elle comptait alors une population de cent
cinquante mille âmes. Après avoir englobé le fort Brooke dans un
réseau de rues, elle s'allongeait maintenant sur cette langue de terre
qui sépare les deux rades de la baie d'Espiritu-Santo; des quartiers
neufs, des places nouvelles, toute une forêt de maisons, avaient
poussé sur ces grèves naguère désertes, à la chaleur du soleil
américain. Des compagnies s'étaient fondées pour l'érection
d'églises, d'écoles, d'habitations particulières, et en moins d'un an
l'étendue de la ville fut décuplée.
On sait que les Yankees sont nés commerçants; partout où le sort les
jette, de la zone glacée à la zone torride, il faut que leur instinct
des affaires s'exerce utilement. C'est pourquoi de simples curieux,
des gens venus en Floride dans l'unique but de suivre les opérations
du Gun-Club, se laissèrent entraîner aux opérations commerciales dès
qu'ils furent installés à Tampa. Les navires frétés pour le
transportement du matériel et des ouvriers avaient donné au port une
activité sans pareille. Bientôt d'autres bâtiments, de toute forme et
de tout tonnage, chargés de vivres, d'approvisionnements, de
marchandises, sillonnèrent la baie et les deux rades; de vastes
comptoirs d'armateurs, des offices de courtiers s'établirent dans la
ville, et la -Shipping Gazette- [-Gazette maritime-.] enregistra
chaque jour des arrivages nouveaux au port de Tampa.
Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci,
en considération du prodigieux accroissement de sa population et de
son commerce, fut enfin reliée par un chemin de fer aux États
méridionaux de l'Union. Un railway rattacha la Mobile à Pensacola, le
grand arsenal maritime du Sud; puis, de ce point important, il se
dirigea sur Tallahassee. Là existait déjà un petit tronçon de voie
ferrée, long de vingt et un milles, par lequel Tallahassee se mettait
en communication avec Saint-Marks, sur les bords de la mer. Ce fut ce
bout de road-way qui fut prolongé jusqu'à Tampa-Town, en vivifiant sur
son passage et en réveillant les portions mortes ou endormies de la
Floride centrale. Aussi Tampa, grâce à ces merveilles de l'industrie
dues à l'idée éclose un beau jour dans le cerveau d'un homme, put
prendre à bon droit les airs d'une grande ville. On l'avait surnommée
«Moon-City [Cité de la Lune.]» et la capitale des Florides subissait
une éclipse totale, visible de tous les points du monde.
Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalité fut si grande entre
le Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils se
virent déboutés de leurs prétentions par le choix du Gun-Club. Dans
leur sagacité prévoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devait
gagner à l'expérience tentée par Barbicane et le bien dont un
semblable coup de canon serait accompagné. Le Texas y perdait un
vaste centre de commerce, des chemins de fer et un accroissement
considérable de population. Tous ces avantages retournaient à cette
misérable presqu'île floridienne, jetée comme une estacade entre les
flots du golfe et les vagues de l'océan Atlantique. Aussi, Barbicane
partageait-il avec le général Santa-Anna toutes les antipathies
texiennes.
Cependant, quoique livrée à sa furie commerciale et à sa fougue
industrielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garde
d'oublier les intéressantes opérations du Gun-Club. Au contraire.
Les plus minces détails de l'entreprise, le moindre coup de pioche, la
passionnèrent. Ce fut un va-et-vient incessant entre la ville et
Stone's-Hill, une procession, mieux encore, un pèlerinage.
On pouvait déjà prévoir que, le jour de l'expérience, l'agglomération
des spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient déjà de
tous les points de la terre s'accumuler sur l'étroite presqu'île.
L'Europe émigrait en Amérique.
Mais jusque-là, il faut le dire, la curiosité de ces nombreux
arrivants n'avait été que médiocrement satisfaite. Beaucoup
comptaient sur le spectacle de la fonte, qui n'en eurent que les
fumées. C'était peu pour des yeux avides; mais Barbicane ne voulut
admettre personne à cette opération. De là maugréement,
mécontentement, murmures; on blâma le président; on le taxa
d'absolutisme; son procédé fut déclaré «peu américain». Il y eut
presque une émeute autour des palissades de Stone's-Hill. Barbicane,
on le sait, resta inébranlable dans sa décision.
Mais, lorsque la Columbiad fut entièrement terminée, le huis clos ne
put être maintenu; il y aurait eu mauvaise grâce, d'ailleurs, à fermer
ses portes, pis même, imprudence à mécontenter les sentiments publics.
Barbicane ouvrit donc son enceinte à tout venant; cependant, poussé
par son esprit pratique, il résolut de battre monnaie sur la curiosité
publique.
C'était beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendre
dans ses profondeurs, voilà ce qui semblait aux Américains être le -ne
plus ultra- du bonheur en ce monde. Aussi pas un curieux qui ne
voulût se donner la jouissance de visiter intérieurement cet abîme de
métal. Des appareils, suspendus à un treuil à vapeur, permirent aux
spectateurs de satisfaire leur curiosité. Ce fut une fureur. Femmes,
enfants, vieillards, tous se firent un devoir de pénétrer jusqu'au
fond de l'âme les mystères du canon colossal. Le prix de la descente
fut fixé à cinq dollars par personne, et, malgré son élévation,
pendant les deux mois qui précédèrent l'expérience, l'affluence les
visiteurs permit au Gun-Club d'encaisser près de cinq cent mille
dollars [Deux millions sept cent dix mille francs.].
Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les
membres du Gun-Club, avantage justement réservé à l'illustre
assemblée. Cette solennité eut lieu le 25 septembre. Une caisse
d'honneur descendit le président Barbicane, J.-T. Maston, le major
Elphiston, le général Morgan, le colonel Blomsberry, l'ingénieur
Murchison et d'autres membres distingués du célèbre club. En tout,
une dizaine. Il faisait encore bien chaud au fond de ce long tube de
métal. On y étouffait un peu! Mais quelle joie! quel ravissement!
Une table de dix couverts avait été dressée sur le massif de pierre
qui supportait la Columbiad éclairée -a giorno- par un jet de lumière
électrique. Des plats exquis et nombreux, qui semblaient descendre du
ciel, vinrent se placer successivement devant les convives, et les
meilleurs vins de France coulèrent à profusion pendant ce repas
splendide servi à neuf cents pieds sous terre.
Le festin fut très animé et même très bruyant; des toasts nombreux
s'entrecroisèrent; on but au globe terrestre, on but à son satellite,
on but au Gun-Club, on but à l'Union, à la Lune, à Phoebé, à Diane, à
Séléné, à l'astre des nuits, à la «paisible courrière du firmament»!
Tous ces hurrahs, portés sur les ondes sonores de l'immense tube
acoustique, arrivaient comme un tonnerre à son extrémité, et la foule,
rangée autour de Stone's-Hill, s'unissait de cœur et de cris aux dix
convives enfouis au fond de la gigantesque Columbiad.
J.-T. Maston ne se possédait plus; s'il cria plus qu'il ne gesticula,
s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile à établir. En
tout cas, il n'eût pas donné sa place pour un empire, «non, quand même
le canon chargé amorcé, et faisant feu à l'instant, aurait dû
l'envoyer par morceaux dans les espaces planétaires».
XVII
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UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE
Les grands travaux entrepris par le Gun-Club étaient, pour ainsi dire,
terminés, et cependant, deux mois allaient encore s'écouler avant le
jour où le projectile s'élancerait vers la Lune. Deux mois qui
devaient paraître longs comme des années à l'impatience universelle!
Jusqu'alors les moindres détails de l'opération avaient été chaque
jour reproduits par les journaux, que l'on dévorait d'un œil avide et
passionné; mais il était à craindre que désormais, ce «dividende
d'intérêt» distribué au public ne fût fort diminué, et chacun
s'effrayait de n'avoir plus à toucher sa part d'émotions quotidiennes.
Il n'en fut rien; l'incident le plus inattendu, le plus
extraordinaire, le plus incroyable, le plus invraisemblable vint
fanatiser à nouveau les esprits haletants et rejeter le monde entier
sous le coup d'une poignante surexcitation. Un jour, le 30 septembre,
à trois heures quarante-sept minutes du soir, un télégramme, transmis
par le câble immergé entre Valentia (Irlande), Terre-Neuve et la côte
américaine, arriva à l'adresse du président Barbicane.
Le président Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dépêche, et, quel
que fût son pouvoir sur lui-même, ses lèvres pâlirent, ses yeux se
troublèrent à la lecture des vingt mots de ce télégramme.
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