de la surface de l'eau. Il n'en est donc pas de la grotte de Back-
Cup comme des grottes de Staffa ou de Morgate, dont l'entrée est
toujours libre même à l'époque des hautes marées. Existe-t-il un
autre passage communiquant avec le littoral, un couloir naturel ou
artificiel?... Il importe que je sois fixé à ce sujet.
En réalité, l'îlot de Back-Cup mérite son nom. C'est bien une
énorme tasse renversée. Non seulement il en affecte la forme
extérieure, mais, -- ce qu'on ignorait, -- il en reproduit aussi
la forme intérieure.
J'ai dit que Bee-Hive occupe la partie de la caverne qui
s'arrondit au nord du lagon, c'est-à-dire la gauche en pénétrant
par le tunnel. À l'opposé sont établis les magasins, ou
s'entreposent les approvisionnements de toute sorte, ballots de
marchandises, pièces de vin et d'eau-de-vie, barils de bière,
caisses de conserves, colis multiples désignés par des marques de
diverses provenances. On dirait que les cargaisons de vingt
navires ont été débarquées en cet endroit. Un peu plus loin
s'élève une assez importante construction, entourée d'un mur de
planches, dont la destination est aisée à reconnaître. D'un poteau
qui la domine, partent les gros fils de cuivre qui alimentent de
leur courant les puissantes lampes électriques suspendues sous la
voûte et les ampoules à incandescence servant à chaque alvéole de
la ruche. Il y a même bon nombre de ces appareils d'éclairage,
installés entre les piliers de la caverne, qui permettent de
l'éclairer jusqu'à son extrême profondeur.
À présent se pose cette question: Me laissera-t-on aller librement
à l'intérieur de Back-Cup?... Je l'espère. Pourquoi le comte
d'Artigas prétendrait-il entraver ma liberté, m'interdire de
circuler à travers son mystérieux domaine?... Ne suis-je pas
enfermé entre les parois de cet îlot?... Est-il possible d'en
sortir autrement que par le tunnel?... Or, comment franchir cette
porte d'eau, qui est toujours close?...
Et puis, pour ce qui me concerne, en admettant que j'eusse pu
traverser le tunnel, est-ce que ma disparition tarderait à être
constatée?... Le tug conduirait une douzaine d'hommes sur le
littoral, qui serait fouillé jusque dans ses plus secrètes
anfractuosités... Je serais inévitablement repris, ramené à Bee-
Hive, et, cette fois, privé de la liberté d'aller et venir...
Je dois donc rejeter toute idée de fuite, tant que je n'aurai pu
mettre de mon côté quelque sérieuse chance de succès. Qu'une
circonstance favorable se présente, je ne la laisserai pas
échapper.
En circulant le long des rangées d'alvéoles, il m'a été permis
d'observer quelques-uns de ces compagnons du comte d'Artigas, qui
ont accepté cette monotone existence dans les profondeurs de Back-
Cup. Je le répète, leur nombre peut être évalué à une centaine,
d'après celui des cellules de Bee-Hive.
Lorsque je passe, ces gens ne font aucune attention à moi. À les
examiner de près, ils me paraissent s'être recrutés d'un peu
partout. Entre eux, je ne distingue aucune communauté d'origine, -
- pas même ce lien qui en ferait soit des Américains du Nord, soit
des Européens, soit des Asiatiques. La coloration de leur peau va
du blanc au cuivre et au noir, -- le noir de l'Australasie plutôt
que celui de l'Afrique. En résumé, ils semblent pour la plupart
appartenir aux races malaises, et ce type est même très
reconnaissable chez le plus grand nombre. J'ajoute que le comte
d'Artigas est certainement sorti de cette spéciale race des îles
néerlandaises de l'Ouest-Pacifique, alors que l'ingénieur Serkö
serait Levantin, le capitaine Spade d'origine italienne.
Mais, si ces habitants de Back-Cup ne sont pas reliés par un lien
de race, ils le sont certainement par celui des instincts et des
appétits. Quelles inquiétantes physionomies, quelles figures
farouches, quels types foncièrement sauvages! Ce sont des natures
violentes, cela se voit, qui n'ont jamais su refréner leurs
passions ni reculer devant aucun excès. Et, -- cette idée me
vient, -- pourquoi ne serait-ce pas à la suite d'une longue série
de crimes, vols, incendies, meurtres, attentats de toute sorte
exercés en commun, qu'ils auraient eu la pensée de se réfugier au
fond de cette caverne, où ils peuvent se croire assurés d'une
absolue impunité?... Le comte d'Artigas ne serait plus alors que
le chef d'une bande de malfaiteurs, avec ses deux lieutenants
Spade et Serkö, et Back-Cup un repaire de pirates...
Telle est la pensée qui s'est décidément incrustée en mon cerveau.
Je serai bien surpris si l'avenir démontre que je me suis trompé.
D'ailleurs, ce que je remarque au cours de cette première
exploration est fait pour confirmer mon opinion, et autoriser les
plus suspectes hypothèses.
Dans tous les cas, quels qu'ils soient et quelles que soient les
circonstances qui les ont réunis en ce lieu, les compagnons du
comte d'Artigas me paraissent avoir accepté sans réserve sa toute-
puissante domination. En revanche, si une sévère discipline les
maintient sous sa main de fer, il est probable que certains
avantages doivent compenser cette espèce de servitude à laquelle
ils ont consenti... Lesquels?...
Après avoir contourné la partie de la berge sous laquelle débouche
le tunnel, j'atteins la rive opposée du lagon. Ainsi que je l'ai
reconnu déjà, sur cette rive est établi l'entrepôt des
marchandises apportées par la goélette -Ebba- à chacun de ses
voyages. De vastes excavations, creusées dans les parois, peuvent
contenir et contiennent un nombre considérable de ballots.
Au-delà se trouve la fabrique d'énergie électrique. En passant
devant les fenêtres, j'aperçois certains appareils, d'invention
récente, peu encombrants et très perfectionnés.
Point de ces machines à vapeur, qui nécessitent l'emploi de la
houille et exigent un mécanisme compliqué. Ainsi que je l'avais
pressenti, ce sont des piles d'une extraordinaire puissance, qui
fournissent le courant aux lampes de la caverne comme aux dynamos
du tug. Sans doute aussi, ce courant sert aux divers usages
domestiques, au chauffage de Bee-Hive, à la cuisson des aliments.
Ce que je constate, c'est qu'il est appliqué, dans une cavité
voisine, aux alambics qui servent à la production de l'eau douce.
Les colons de Back-Cup n'en sont pas réduits à recueillir pour
leur boisson les pluies abondamment versées sur le littoral de
l'îlot. À quelques pas de la fabrique d'énergie électrique
s'arrondit une large citerne que je puis comparer, toute
proportion gardée, à celles que j'avais visitées aux Bermudes. Là,
il s'agissait de pourvoir aux besoins d'une population de dix
mille habitants... ici d'une centaine de...
Je ne sais encore comment les qualifier. Que leur chef et eux
aient eu de sérieuses raisons pour habiter dans les entrailles de
cet îlot, cela est l'évidence même, mais quelles sont-elles?...
Lorsque des religieux s'enferment entre les murs de leur couvent
avec l'intention de se séparer du reste des humains, cela
s'explique. À vrai dire, ils n'ont l'air ni de bénédictins ni de
chartreux, les sujets du comte d'Artigas!
En poursuivant ma promenade à travers la forêt de piliers, je suis
arrivé à l'extrême limite de la caverne. Personne ne m'a gêné,
personne ne m'a parlé, personne n'a même paru s'inquiéter de mon
individu. Cette portion de Back-Cup est extrêmement curieuse,
comparable à ce qu'offrent de plus merveilleux les grottes du
Kentucky ou des Baléares. Il va de soi que le travail de l'homme
ne se montre nulle part. Seul apparaît le travail de la nature, et
ce n'est pas sans un certain étonnement, mêlé d'effroi, que l'on
songe à ces forces telluriques, qui sont capables d'engendrer de
si prodigieuses substructions. La partie située au-delà du lagon
ne reçoit que très obliquement les rayons lumineux du cratère
central. Le soir, éclairée de lampes électriques, elle doit
prendre un aspect fantastique. En aucun endroit, malgré mes
recherches, je n'ai trouvé d'issue communiquant avec l'extérieur.
À noter que l'îlot offre asile à de nombreux couples d'oiseaux,
goélands, mouettes, hirondelles de mer, -- hôtes habituels des
plages bermudiennes. Ici, semble-t-il, on ne leur a jamais donné
la chasse, on les laisse se multiplier à loisir, et ils ne
s'effraient pas du voisinage de l'homme.
Au surplus, Back-Cup possède également d'autres animaux que ces
volatiles d'essence marine. Du côté de Bee-Hive sont ménagés des
enclos destinés aux vaches, aux porcs, aux moutons, aux volailles.
L'alimentation est donc non moins assurée que variée, grâce,
également, aux produits de la pêche, soit entre les récifs du
dehors, soit dans les eaux du lagon, où abondent des poissons
d'espèces très variées.
En somme, pour se convaincre que les hôtes de Back-Cup ne manquent
d'aucune ressource, il suffit de les regarder. Ce sont tous gens
vigoureux, robustes types de marins cuits et recuits sous le hâle
des chaudes latitudes, au sang riche et suroxygéné par les brises
de l'Océan. Il n'y a ni enfants ni vieillards, -- rien que des
hommes dont l'âge est compris entre trente et cinquante ans.
Mais pourquoi ont-ils accepté de se soumettre à ce genre
d'existence?... Et puis, ne quittent-ils donc jamais cette
retraite de Back-Cup?...
Peut-être ne tarderai-je pas à l'apprendre.
X
Ker Karraje
L'alvéole que j'occupe est situé à une centaine de pas de
l'habitation du comte d'Artigas, l'une des dernières de cette
rangée de Bee-Hive. Si je ne dois pas la partager avec Thomas
Roch, je pense du moins qu'elle se trouve voisine de la sienne?
Pour que le gardien Gaydon puisse continuer ses soins au
pensionnaire de Healthful-House, il faut que les deux cellules
soient contiguës... Je serai, j'imagine, bientôt fixé à cet égard.
Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö demeurent séparément à
proximité de l'hôtel d'Artigas.
Un hôtel?... Oui, pourquoi ne point lui donner ce nom, puisque
cette habitation a été arrangée avec un certain art? Des mains
habiles ont taillé la roche, de manière à figurer une façade
ornementale. Une large porte y donne accès. Le jour pénètre par
plusieurs fenêtres, percées dans le calcaire, et que ferment des
châssis à carreaux de couleurs. L'intérieur comprend diverses
chambres, une salle à manger et un salon éclairés par un vitrail,
-- le tout aménagé de manière que l'aération s'opère dans des
conditions parfaites. Les meubles sont d'origines différentes, de
formes très fantaisistes, avec les marques de fabrication
française, anglaise, américaine. Évidemment, leur propriétaire
tient à la variété des styles.
Quant à l'office et à la cuisine, on les a disposées dans des
cellules annexes, en arrière de Bee-Hive.
L'après-midi, au moment où je sortais avec la ferme intention
d'» obtenir une audience» du comte d'Artigas, j'aperçois ce
personnage alors qu'il remontait des rives du lagon vers la ruche.
Soit qu'il ne m'ait point vu, soit qu'il ait voulu m'éviter, il a
hâté le pas, et je n'ai pu le rejoindre.
«Il faut pourtant qu'il me reçoive!» me suis-je dit.
Je me hâte et m'arrête devant la porte de l'habitation qui venait
de se refermer.
Une espèce de grand diable, d'origine malaise, très foncé de
couleur, paraît aussitôt sur le seuil. D'une voix rude, il me
signifie de m'éloigner.
Je résiste à cette injonction, et j'insiste, en répétant par deux
fois cette phrase en bon anglais:
«Prévenez le comte d'Artigas que je désire être reçu à l'instant
même.»
Autant eût valu m'adresser aux roches de Back-Cup! Ce sauvage ne
comprend sans doute pas un mot de la langue anglaise et ne me
répond que par un cri menaçant.
L'idée me prend alors de forcer la porte, d'appeler de façon à
être entendu du comte d'Artigas. Mais, selon toute probabilité,
cela n'aurait d'autre résultat que de provoquer la colère du
Malais, dont la force doit être herculéenne.
Je remets à un autre moment l'explication qui m'est due, -- que
j'aurai tôt ou tard. En longeant la rangée de Bee-Hive dans la
direction de l'est, ma pensée s'est reportée sur Thomas Roch. Je
suis très surpris de ne pas l'avoir encore aperçu pendant cette
première journée. Est-ce qu'il serait en proie à une nouvelle
crise?...
Cette hypothèse n'est guère admissible. Le comte d'Artigas, -- à
s'en rapporter à ce qu'il m'a dit, -- aurait eu soin de mander
près de l'inventeur son gardien Gaydon.
À peine ai-je fait une centaine de pas que je rencontre
l'ingénieur Serkö.
De manières engageantes, de bonne humeur comme à l'habitude, cet
ironiste sourit en m'apercevant, et ne cherche point à m'éviter.
S'il savait que je suis un confrère, un ingénieur, -- en admettant
qu'il le soit, -- peut-être me ferait-il meilleur accueil?... Mais
je me garderai bien de lui décliner mes nom et qualités.
L'ingénieur Serkö s'est arrêté, les yeux brillants, la bouche
moqueuse, et il accompagne le bonjour qu'il me souhaite d'un geste
des plus gracieux.
Je réponds froidement à sa politesse, -- ce qu'il affecte de ne
point remarquer.
«Que saint Jonathan vous protège, monsieur Gaydon! me dit-il de sa
voix fraîche et sonore. Vous ne vous plaindrez pas, je l'espère,
de l'heureuse circonstance qui vous a permis de visiter cette
caverne, merveilleuse entre toutes... oui! l'une des plus
belles... et pourtant des moins connues de notre sphéroïde!...»
Ce mot de la langue scientifique, au cours d'une conversation avec
un simple gardien, me surprend, je l'avoue, et je me borne à
répondre:
«Je n'aurai pas à me plaindre, monsieur Serkö, à la condition
qu'après avoir eu le plaisir de visiter cette caverne, j'aie la
liberté d'en sortir...
-- Quoi! vous songeriez déjà à nous quitter, monsieur Gaydon... à
retourner dans votre triste pavillon de Healthful-House?... C'est
à peine si vous avez exploré notre magnifique domaine, si vous
avez pu en admirer les beautés incomparables, dont la nature seule
a fait tous les frais...
-- Ce que j'ai vu me suffit, ai-je répliqué, et en cas que vous me
parleriez sérieusement, je vous répondrais sérieusement que je ne
désire pas en voir davantage.
-- Allons, monsieur Gaydon, permettez-moi de vous faire observer
que vous n'avez pas encore pu apprécier les avantages d'une
existence qui se passe dans ce milieu sans rival!... Vie douce et
tranquille, exempte de tout souci, avenir assure, conditions
matérielles comme il ne s'en rencontre nulle part, égalité de
climat, rien à craindre des tempêtes qui désolent ces parages de
l'Atlantique, pas plus des glaces de l'hiver que des feux de
l'été!... C'est à peine si les changements de saison modifient
cette atmosphère tempérée et salubre!... Ici, nous n'avons point à
redouter les colères de Pluton ou de Neptune...»
Cette évocation de noms mythologiques me paraît on ne peut moins à
sa place. Il est visible que l'ingénieur Serkö se moque de moi.
Est-ce que le surveillant Gaydon a jamais entendu parler de Pluton
et de Neptune?...
«Monsieur, dis-je, il est possible que ce climat vous convienne,
que vous appréciez comme ils le méritent les avantages de vivre au
fond de cette grotte de...»
J'ai été sur le point de prononcer ce nom de Back-Cup... je me
suis retenu à temps. Qu'arriverait-il, si l'on me soupçonnait de
connaître le nom de l'îlot, et, par suite, son gisement à
l'extrémité ouest du groupe des Bermudes!
Aussi ai-je continué en disant:
«Mais, si ce climat ne me convient pas, j'ai le droit d'en
changer, ce me semble...
-- Le droit, en effet.
-- Et j'entends qu'il me soit permis de partir et que l'on me
fournisse les moyens de retourner en Amérique.
-- Je n'ai aucune bonne raison à vous opposer, monsieur Gaydon,
répond l'ingénieur Serkö. Votre prétention est même de tous points
fondée. Remarquez, cependant, que nous vivons ici dans une noble
et superbe indépendance, que nous ne relevons d'aucune puissance
étrangère, que nous échappons à toute autorité du dehors, que nous
ne sommes les colons d'aucun État de l'ancien ni du nouveau
monde... Cela mérite considération de quiconque a l'âme fière, le
coeur haut placé... Et puis, quels souvenirs évoquent chez un
esprit cultivé ces grottes qui semblent avoir été creusées de la
main des dieux, et dans lesquelles ils rendaient autrefois leurs
oracles par la bouche de Trophonius...»
Décidément, l'ingénieur Serkö se plaît aux citations de la Fable!
Trophonius après Pluton et Neptune! Ah çà! se figure-t-il qu'un
gardien d'hospice connaisse Trophonius?... Il est visible que ce
moqueur continue à se moquer, et je fais appel à toute ma patience
pour ne pas lui répondre sur le même ton.
«Il y a un instant, dis-je d'une voix brève, j'ai voulu entrer
dans cette habitation, qui est, si je ne me trompe, celle du comte
d'Artigas, et j'en ai été empêché...
-- Par qui, monsieur Gaydon?...
-- Par un homme au service du comte.
-- C'est que, très probablement, cet homme avait reçu des ordres
formels à votre égard.
-- Il faut pourtant, qu'il le veuille ou non, que le comte
d'Artigas m'écoute...
-- Je crains bien que ce ne soit difficile... et même impossible,
répond en souriant l'ingénieur Serkö.
-- Et pourquoi?...
-- Parce qu'il n'y a plus, ici, de comte d'Artigas.
-- Vous raillez, je pense!... Je viens de l'apercevoir...
-- Ce n'est pas le comte d'Artigas que vous avez aperçu, monsieur
Gaydon...
-- Et qui est-ce donc, s'il vous plaît?...
-- C'est le pirate Ker Karraje.» Ce nom me fut jeté d'une voix
dure, et l'ingénieur Serkö est parti sans que j'aie eu la pensée
de le retenir.
Le pirate Ker Karraje!
Oui!... Ce nom est toute une révélation pour moi!... Ce nom, je le
connais, et quels souvenirs il évoque!... Il m'explique, à lui
seul, ce que je regardais comme inexplicable! Il me dit quel est
l'homme entre les mains duquel je suis tombé!...
Avec ce que je savais déjà, avec ce que j'ai appris depuis mon
arrivée à Back-Cup de la bouche même de l'ingénieur Serkö, voici
ce qu'il m'est loisible de raconter sur le passé et le présent de
ce Ker Karraje.
Il y a de cela huit à neuf ans, les mers de l'Ouest-Pacifique
furent désolées par des attentats sans nombre, des faits de
piraterie, qui s'accomplissaient avec une rare audace. À cette
époque, une bande de malfaiteurs de diverses origines, déserteurs
des contingents coloniaux, échappés des pénitenciers, matelots
ayant abandonné leurs navires, opérait sous un chef redoutable. Le
noyau de cette bande s'était d'abord formé de ces gens, rebut des
populations européenne et américaine, qu'avait attirés la
découverte de riches placers dans les districts de la Nouvelle-
Galles du Sud en Australie.
Parmi ces chercheurs d'or, se trouvaient le capitaine Spade et
l'ingénieur Serkö, deux déclassés, qu'une certaine communauté
d'idées et de caractère ne tarda pas à lier très intimement.
Ces hommes, instruits, résolus, eussent certainement réussi en
toute carrière, rien que par leur intelligence. Mais, sans
conscience ni scrupules, déterminés à s'enrichir par n'importe
quels moyens, demandant à la spéculation et au jeu ce qu'ils
auraient pu obtenir par le travail patient et régulier, ils se
jetèrent à travers les plus invraisemblables aventures, riches un
jour, ruinés le lendemain, comme la plupart de ces gens sans aveu,
qui vinrent chercher fortune sur les gisements aurifères.
Il y avait alors aux placers de la Nouvelle-Galles du Sud un homme
d'une audace incomparable, un de ces oseurs qui ne reculent devant
rien, -- pas même devant le crime, -- et dont l'influence est
irrésistible sur les natures violentes et mauvaises.
Cet homme se nommait Ker Karraje.
Quelles étaient l'origine et la nationalité de ce pirate, quels
étaient ses antécédents, cela n'avait jamais pu être établi dans
les enquêtes qui furent ordonnées à son sujet. Mais s'il avait su
échapper à toutes les poursuites, son nom, -- du moins celui qu'il
se donnait, -- courut le monde. On ne le prononçait qu'avec
horreur et terreur, comme celui d'un personnage légendaire,
invisible, insaisissable.
Moi, maintenant, j'ai lieu de croire que ce Ker Karraje est de
race malaise. Peu importe, en somme. Ce qui est certain, c'est
qu'on le tenait à bon droit pour un forban redoutable, l'auteur
des multiples attentats commis dans ces mers lointaines.
Après avoir passé quelques années sur les placers de l'Australie,
où il fit la connaissance de l'ingénieur Serkö et du capitaine
Spade, Ker Karraje parvint à s'emparer d'un navire dans le port de
Melbourne, de la province de Victoria. Une trentaine de coquins,
dont le nombre devait bientôt être triplé, se firent ses
compagnons. En cette partie de l'océan Pacifique, où la piraterie
est encore si facile, et, disons-le, si fructueuse -- combien de
bâtiments furent pillés, combien d'équipages massacrés, combien de
razzias organisées dans certaines îles de l'Ouest que les colons
n'étaient pas de force à défendre. Quoique le navire de Ker
Karraje, commandé par le capitaine Spade, eût été plusieurs fois
signalé, on ne put jamais s'en emparer. Il semblait qu'il eût la
faculté de disparaître à sa fantaisie au milieu de ces labyrinthes
d'archipels dont le forban connaissait toutes les passes et toutes
les criques.
L'épouvante régnait donc en ces parages. Les Anglais, les
Français, les Allemands, les Russes, les Américains envoyèrent
vainement des vaisseaux à la poursuite de cette sorte de navire-
spectre, qui s'élançait on ne sait d'où, se cachait on ne sait où,
après des pillages et des massacres que l'on désespérait de
pouvoir arrêter ou punir.
Un jour, ces actes criminels prirent fin. On n'entendit plus
parler de Ker Karraje. Avait-il abandonné le Pacifique pour
d'autres mers?... La piraterie allait-elle recommencer
ailleurs?... Comme elle ne se reproduisit pas de quelque temps, on
eut cette idée: c'est que, sans parler de ce qui avait dû être
dépensé en orgies et en débauches, il restait assez du produit de
ces vols si longtemps exercés pour constituer un trésor d'une
énorme valeur. Et, maintenant, sans doute, Ker Karraje et ses
compagnons en jouissaient, l'ayant mis en sûreté en quelque
retraite connue d'eux seuls.
Où s'était réfugiée la bande depuis sa disparition?... Toutes
recherches à ce sujet furent stériles. L'inquiétude ayant cessé
avec le danger, l'oubli commença de se faire sur les attentats
dont l'Ouest-Pacifique avait été le théâtre.
Voilà ce qui s'était passé, -- voici maintenant ce qu'on ne saura
jamais, si je ne parviens pas à m'échapper de Back-Cup:
Oui, ces malfaiteurs étaient possesseurs de richesses
considérables, lorsqu'ils abandonnèrent les mers occidentales du
Pacifique. Après avoir détruit leur navire, ils se dispersèrent
par des voies diverses, non sans être convenus de se retrouver sur
le continent américain.
À cette époque, l'ingénieur Serkö, très instruit en sa partie,
très habile mécanicien, et qui avait étudié de préférence le
système des bateaux sous-marins, proposa à Ker Karraje de faire
construire un de ces appareils, afin de reprendre sa criminelle
existence dans des conditions plus secrètes et plus redoutables.
Ker Karraje saisit tout ce qu'avait de pratique l'idée de son
complice, et, l'argent ne manquant point, il n'y eut qu'à se
mettre à l'oeuvre.
Tandis que le soi-disant comte d'Artigas commandait la goélette
-Ebba- aux chantiers de Gotteborg, en Suède, il donna aux
chantiers Cramps de Philadelphie, en Amérique, les plans d'un
bateau sous-marin, dont la construction ne donna lieu à aucun
soupçon. D'ailleurs, ainsi qu'on va le voir, il ne devait pas
tarder à disparaître corps et biens.
Ce fut sur les gabarits de l'ingénieur Serkö et sous sa
surveillance spéciale que cet appareil fut établi, en utilisant
les divers perfectionnements de la science nautique d'alors. Un
courant, produit par des piles de nouvelle invention, actionnant
les réceptrices calées sur l'arbre de l'hélice, devait donner à
son moteur une énorme puissance propulsive.
Il va de soi que personne n'aurait pu deviner dans le comte
d'Artigas Ker Karraje, l'ancien pirate du Pacifique, ni dans
l'ingénieur Serkö le plus déterminé de ses complices. On ne voyait
en lui qu'un étranger de haute origine, de grande fortune, qui,
depuis un an, fréquentait avec sa goélette -Ebba -les ports des
États-Unis, la goélette ayant pris la mer bien avant que la
construction du tug eût été terminée.
Ce travail n'exigea pas moins de dix-huit mois. Quand il fut
achevé, le nouveau bateau excita l'admiration de tous ceux qui
s'intéressaient à ces engins de navigation sous-marine. Par sa
forme extérieure, son appropriation intérieure, son système
d'aération, son habitabilité, sa stabilité, sa rapidité
d'immersion, sa maniabilité, sa facilité d'évolution en portées et
en plongées, son aptitude à gouverner, sa vitesse extraordinaire,
le rendement des piles auxquelles il empruntait sa force
mécanique, il dépassait, et de beaucoup, les successeurs des
-Goubet-, des- Gymnote-, des -Zédé- et autres échantillons déjà si
perfectionnés à cette époque.
On allait pouvoir en juger, au surplus, car, après divers essais
très réussis, une expérience publique fut faite en pleine mer, à
quatre milles au large de Charleston, en présence de nombreux
navires de guerre, de commerce, de plaisance, américains et
étrangers, convoqués à cet effet.
Il va sans dire que l'-Ebba- se trouvait au nombre de ces navires,
ayant à son bord le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le
capitaine Spade et son équipage, -- moins une demi-douzaine
d'hommes destinés à la manoeuvre du bateau sous-marin, que
dirigeait le mécanicien Gibson, un Anglais très hardi et très
habile.
Le programme de cette expérience définitive comportait diverses
évolutions à la surface de l'Océan, puis une immersion qui devait
se prolonger un certain nombre d'heures, après lesquelles
l'appareil avait ordre de réapparaître, quand il aurait atteint
une bouée placée à plusieurs milles au large.
Le moment venu, lorsque le panneau supérieur eut été fermé, le
bateau manoeuvra d'abord sur la mer, et ses résultats de vitesse,
ses essais de virages, provoquèrent chez les spectateurs une
admiration justifiée.
Puis, à un signal parti de l'-Ebba-, l'appareil sous-marin
s'enfonça lentement et disparut à tous les regards.
Quelques-uns des navires se dirigèrent vers le but, qui était
assigné pour la réapparition.
Trois heures s'écoulèrent... le bateau n'avait pas remonté à la
surface de la mer.
Ce que l'on ne pouvait savoir, c'est que, d'accord avec le comte
d'Artigas et l'ingénieur Serkö, cet appareil, destiné au
remorquage secret de la goélette, ne devait réémerger qu'à
plusieurs milles de là. Mais, excepté chez ceux qui étaient dans
le secret, il n'y eut doute pour personne qu'il eût péri par suite
d'un accident survenu soit à sa coque, soit à sa machine. À bord
de l'-Ebba-, la consternation fut remarquablement jouée, tandis
qu'elle était des plus réelles à bord des autres bâtiments. On fit
des sondages, on envoya des scaphandriers sur le parcours supposé
du bateau. Recherches vaines, il ne parut que trop certain qu'il
était englouti dans les profondeurs de l'Atlantique.
À deux jours de là, le comte d'Artigas reprenait la mer, et,
quarante-huit heures plus tard, il retrouvait le tug à l'endroit
convenu d'avance.
Voilà comment Ker Karraje devint possesseur d'un admirable engin,
qui fut destiné à cette double fonction: le remorquage de la
goélette, l'attaque des navires. Avec ce terrible instrument de
destruction, dont on ne soupçonnait pas l'existence, le comte
d'Artigas allait pouvoir recommencer le cours de ses pirateries
dans les meilleures conditions de sécurité et d'impunité.
Ces détails, je les appris par l'ingénieur Serkö, très fier de son
oeuvre, -- très certain aussi que le prisonnier de Back-Cup ne
pourrait jamais en dévoiler le secret. En effet, on comprend de
quelle puissance offensive disposait Ker Karraje. Pendant la nuit,
le tug se jetait sur les bâtiments qui ne peuvent se défier d'un
yacht de plaisance. Quand il les a défoncés de son éperon, la
goélette les aborde, ses hommes massacrent les équipages, pillent
les cargaisons. Et c'est ainsi que nombre de navires ne figurent
plus aux nouvelles de mer que sous cette désespérante rubrique:
disparus corps et biens.
Pendant une année, après cette odieuse comédie de la baie de
Charleston, Ker Karraje exploita les parages de l'Atlantique au
large des États-Unis. Ses richesses s'accrurent dans une
proportion énorme. Les marchandises dont il n'avait pas l'emploi,
on les vendait sur des marchés lointains, et le produit de ces
pillages se transformait en argent et en or. Mais ce qui manquait
toujours, c'était un lieu secret, où les pirates pussent déposer
ces trésors en attendant le jour du partage.
Le hasard leur vint en aide. Alors qu'ils exploraient les couches
sous-marines aux approches des Bermudes, l'ingénieur Serkö et le
mécanicien Gibson découvrirent à la base de l'îlot ce tunnel qui
donnait accès à l'intérieur de Back-Cup. Où Ker Karraje eût-il
jamais pu trouver pareil refuge, plus à l'abri de toutes
perquisitions?... Et c'est ainsi qu'un des îlots de cet archipel
bermudien, qui avait été un repaire de forbans, devint celui d'une
bande bien autrement redoutable.
Cette retraite de Back-Cup adoptée, sous sa vaste voûte s'organisa
la nouvelle existence du comte d'Artigas et de ses compagnons,
telle que j'étais à même de l'observer. L'ingénieur Serkö installa
une fabrique d'énergie électrique, sans recourir à ces machines
dont la construction à l'étranger eût pu paraître suspecte, et
rien qu'avec ces piles d'un montage facile, n'exigeant que
l'emploi de plaques de métaux, de substances chimiques, dont
l'-Ebba -s'approvisionnait pendant ses relâches aux États-Unis.
On devine sans peine ce qui s'était passé dans la nuit du 19 au
20. Si le trois-mâts, qui ne pouvait se déplacer faute de vent,
n'était plus en vue au lever du jour, c'est qu'il avait été abordé
par le tug, attaqué par la goélette, pillé, coulé avec son
équipage... Et c'est une partie de sa cargaison qui se trouvait à
bord de l'-Ebba-, alors qu'il avait disparu dans les abîmes de
l'Atlantique!...
En quelles mains je suis tombé, et comment finira cette
aventure?... Pourrai-je jamais m'échapper de cette prison de Back-
Cup, dénoncer ce faux comte d'Artigas, délivrer les mers des
pirates de Ker Karraje?...
Et, si terrible qu'il soit déjà, Ker Karraje ne le sera-t-il pas
plus encore, en cas qu'il devienne possesseur du Fulgurateur
Roch?... Oui, cent fois! S'il utilise ces nouveaux engins de
destruction, aucun bâtiment de commerce ne pourra lui résister,
aucun navire de guerre échapper à une destruction totale.
Je reste longtemps obsédé de ces réflexions que me suggère la
révélation du nom de Ker Karraje. Tout ce que je connaissais de ce
fameux pirate est revenu à ma mémoire, -- son existence alors
qu'il écumait les parages du Pacifique, les expéditions engagées
par les puissances maritimes contre son navire, l'inutilité de
leurs campagnes. C'était à lui qu'il fallait attribuer, depuis
quelques années, ces inexplicables disparitions de bâtiments au
large du continent américain... Il n'avait fait que changer le
théâtre de ses attentats... On pensait en être débarrassé, et il
continuait ses pirateries sur ces mers si fréquentées de
l'Atlantique, avec l'aide de ce tug que l'on croyait englouti sous
les eaux de la baie Charleston...
«Maintenant, me dis-je, voici que je connais son véritable nom et
sa véritable retraite, -- Ker Karraje et Back-Cup! Mais, si Serkö
a prononcé ce nom devant moi, c'est qu'il y était autorisé...
N'est-ce pas m'avoir fait comprendre que je dois renoncer à jamais
recouvrer ma liberté?...»
L'ingénieur Serkö avait manifestement vu l'effet produit sur moi
par cette révélation. En me quittant, je me le rappelle, il
s'était dirigé vers l'habitation de Ker Karraje, voulant sans
doute le mettre au courant de ce qui s'était passé. Après une
assez longue promenade sur les berges du lagon, je me disposais à
regagner ma cellule, lorsqu'un bruit de pas se fait entendre
derrière moi. Je me retourne.
Le comte d'Artigas, accompagné du capitaine Spade, est là. Il me
jette un regard inquisiteur. Et alors ces mots de m'échapper dans
un mouvement d'irritation dont je ne suis pas maître:
«Monsieur, vous me gardez ici contre tout droit!... Si c'est pour
soigner Thomas Roch que vous m'avez enlevé de Healthful-House, je
refuse de lui donner mes soins, et je vous somme de me
renvoyer...»
Le chef de pirates ne fait pas un geste, ne prononce pas une
parole.
La colère m'emporte alors au-delà de toute mesure.
«Répondez, comte d'Artigas, -- ou plutôt, -- car je sais qui vous
êtes... répondez... Ker Karraje...»
Et il répond:
«Le comte d'Artigas est Ker Karraje... comme le gardien Gaydon est
l'ingénieur Simon Hart, et Ker Karraje ne rendra jamais la liberté
à l'ingénieur Simon Hart qui connaît ses secrets!...»
XI
Pendant cinq semaines
La situation est nette. Ker Karraje sait qui je suis... Il me
connaissait, lorsqu'il a fait procéder au double enlèvement de
Thomas Roch et de son gardien...
Comment cet homme y est-il arrivé, comment a-t-il appris ce que
j'avais pu cacher à tout le personnel de Healthful-House, comment
a-t-il su qu'un ingénieur français remplissait les fonctions de
surveillant près de Thomas Roch?... J'ignore de quelle façon cela
s'est fait, mais cela est.
Évidemment, cet homme possédait des moyens d'informations qui
devaient lui coûter cher, mais dont il a tiré grand profit. Un
personnage de cette trempe ne regarde pas à l'argent, d'ailleurs,
lorsqu'il s'agit d'atteindre son but.
Et désormais, c'est ce Ker Karraje, ou plutôt son complice
l'ingénieur Serkö, qui va me remplacer près de l'inventeur Thomas
Roch. Ses efforts réussiront-ils mieux que les miens?... Dieu
veuille qu'il n'en soit rien, et que ce malheur soit épargné au
monde civilisé!
Je n'ai pas répondu à la dernière phrase de Ker Karraje. Elle m'a
produit l'effet d'une balle tirée à bout portant. Je ne suis pas
tombé, cependant, comme s'y attendait peut-être le prétendu comte
d'Artigas.
Non! mon regard est allé droit au sien, qui ne s'est pas abaissé
et dont jaillissaient des étincelles. J'avais croisé les bras, à
son exemple. Et pourtant, il était le maître de ma vie... Il
suffisait d'un signe pour qu'un coup de revolver m'étendît à ses
pieds... Puis, mon corps, précipité dans ce lagon, aurait été
emporté à travers le tunnel au large de Back-Cup...
Après cette scène, on m'a laissé libre comme avant. Aucune mesure
n'est prise contre moi. Je puis circuler entre les piliers
jusqu'aux extrêmes limites de la caverne, qui, -- cela n'est que
trop évident, -- ne possède pas d'autre issue que le tunnel.
Lorsque j'eus regagné mon alvéole à l'extrémité de Bee-Hive, en
proie aux mille réflexions que me suggère cette situation
nouvelle, je me dis:
«Si Ker Karraje sait que je suis l'ingénieur Simon Hart, qu'il ne
sache jamais, du moins, que je connais l'exact gisement de cet
îlot de Back-Cup.»
Quant au projet de confier Thomas Roch à mes soins, j'imagine que
le comte d'Artigas ne l'a jamais eu sérieusement, puisque mon
identité lui était révélée. Je le regrette dans une certaine
mesure, car il est indubitable que l'inventeur sera l'objet de
sollicitations pressantes, que l'ingénieur Serkö va employer tous
les moyens pour obtenir la composition de l'explosif et du
déflagrateur dont il saura faire un si détestable usage au cours
de ses futures pirateries... Oui! mieux vaudrait que je fusse
resté le gardien de Thomas Roch... ici comme à Healthful-House.
Durant les quinze jours qui suivent, je n'ai pas aperçu une seule
fois mon ancien pensionnaire. Personne, je le répète, ne m'a gêné
dans mes promenades quotidiennes. De la partie matérielle de
l'existence je n'ai aucunement à me préoccuper. Mes repas viennent
avec une régularité réglementaire de la cuisine du comte
d'Artigas, -- nom et titre dont je ne me suis pas déshabitué et
que parfois je lui donne encore. Que sur la question de nourriture
je ne sois pas difficile, d'accord; mais il serait injuste
néanmoins de formuler la moindre plainte à ce sujet.
L'alimentation ne laisse rien à désirer, grâce aux
approvisionnements renouvelés à chaque voyage de l'-Ebba-.
Il est heureux aussi que la possibilité d'écrire ne m'ait jamais
manqué pendant ces longues heures de désoeuvrement. J'ai donc pu
consigner sur mon carnet les plus menus faits depuis l'enlèvement
de Healthful-House et tenir mes notes jour par jour. Je
continuerai ce travail tant que la plume ne me sera pas arrachée
des mains. Peut-être servira-t-il dans l'avenir à dévoiler les
mystères de Back-Cup.
-- -Du 5 au 25 juillet. --- Deux semaines d'écoulées, et aucune
tentative, pour me rapprocher de Thomas Roch, n'a pu réussir. Il
est évident que des mesures sont prises pour le soustraire à mon
influence, si inefficace qu'elle ait été jusqu'alors. Mon seul
espoir est que le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine
Spade perdront leur temps et leurs peines à vouloir s'approprier
les secrets de l'inventeur.
Trois ou quatre fois, -- à ma connaissance du moins, -- Thomas
Roch et l'ingénieur Serkö se sont promenés ensemble, en faisant le
tour du lagon. Autant que j'ai pu en juger, le premier semblait
écouter avec une certaine attention ce que lui disait le second.
Celui-ci lui a fait visiter toute la caverne, l'a conduit à la
fabrique d'énergie électrique, lui a montré en détail la
machinerie du tug... Visiblement, l'état mental de Thomas Roch
s'est amélioré depuis son départ de Healthful-House.
C'est dans l'habitation de Ker Karraje que Thomas Roch occupe une
chambre à part. Je ne mets pas en doute qu'il ne soit
journellement circonvenu, surtout par l'ingénieur Serkö. À l'offre
de lui payer son engin du prix exorbitant qu'il demande, -- et se
rend-il compte de la valeur de l'argent? -- aura-t-il la force de
résister?... Ces misérables peuvent l'éblouir de tant d'or,
provenant des rapines accumulées durant tant d'années!... En
l'état d'esprit où il se trouve, ne se laissera-t-il pas aller à
communiquer la composition de son Fulgurateur?... Il suffirait
alors de rapporter à Back-Cup les substances nécessaires, et
Thomas Roch aura tout le loisir de se livrer à ses combinaisons
chimiques. Quant aux engins, quoi de plus facile que d'en
commander un certain nombre dans une usine du continent, d'en
ordonner la fabrication par pièces séparées, de manière à ne point
éveiller les soupçons?... Et ce que peut devenir un tel agent de
destruction entre les mains de ces pirates, mes cheveux se
dressent rien que d'y penser!
Ces intolérables appréhensions ne me laissent plus une heure de
répit, elles me rongent, ma santé s'en ressent. Bien qu'un air pur
emplisse l'intérieur de Back-Cup, je suis parfois pris
d'étouffements. Il me semble que ces épaisses parois m'écrasent de
tout leur poids. Et puis, je me sens séparé du reste du monde, --
comme en dehors de notre globe, -- ne sachant rien de ce qui se
passe dans les pays d'outre-mer!... Ah! à travers cette ouverture
à la voûte qui s'évide au-dessus du lagon, s'il était possible de
s'enfuir... de se sauver par la cime de l'îlot... de redescendre à
sa base!...
Dans la matinée du 25 juillet, je rencontre enfin Thomas Roch. Il
est seul sur la rive opposée, et je me demande même, puisque je ne
les ai pas vus depuis la veille, si Ker Karraje, l'ingénieur Serkö
et le capitaine Spade ne sont pas partis pour quelque «expédition»
au large de Back-Cup...
Je me dirige vers Thomas Roch et, avant qu'il ait pu m'apercevoir,
je l'examine avec attention.
Sa physionomie sérieuse, pensive, n'est plus celle d'un fou. Il
marche à pas lents, les yeux baissés, ne regardant pas autour de
lui, et porte sous son bras une planchette tendue d'une feuille de
papier où sont dessinées différentes épures.
Soudain, sa tête se relève vers moi, il s'avance d'un pas et me
reconnaît:
«Ah! toi... Gaydon!... s'écrie-t-il. Je t'ai donc échappé!... Je
suis libre!»
Il peut se croire libre, en effet, -- plus libre à Back-Cup qu'il
ne l'était à Healthful-House. Mais ma présence est de nature à lui
rappeler de mauvais souvenirs et va peut-être déterminer une
crise, car il m'interpelle avec une extraordinaire animation:
«Oui... toi... Gaydon!... Ne m'approche pas... ne m'approche
pas!... Tu voudrais me reprendre... me ramener au cabanon...
Jamais!... Ici j'ai des amis pour me défendre!... Ils sont
puissants, ils sont riches!... Le comte d'Artigas est mon
commanditaire!... L'ingénieur Serkö est mon associé!... Nous
allons exploiter mon invention!... C'est ici que nous fabriquerons
le Fulgurateur Roch... Va-t'en!... Va-t'en!...»
Thomas Roch est en proie à une véritable fureur. En même temps que
sa voix s'élève, ses bras s'agitent, et il tire de sa poche des
paquets de dollars-papier et de bank-notes. Puis, des pièces d'or
anglaises, françaises, américaines, allemandes, s'échappent de ses
doigts. Et d'où lui vient cet argent, si ce n'est de Ker Karraje,
et pour prix du secret qu'il a vendu?...
Cependant, au bruit de cette pénible scène, accourent quelques
hommes qui nous observaient à courte distance. Ils saisissent
Thomas Roch, ils le contiennent, ils l'entraînent. D'ailleurs, dès
que je suis hors de sa vue, il se laisse faire, il retrouve le
calme du corps et de l'esprit.
-- -27 juillet. --- À deux jours de là, en descendant vers la
berge, aux premières heures du matin, je me suis avancé jusqu'à
l'extrémité de la petite jetée de pierre.
Le tug n'est plus à son mouillage habituel le long des roches, et
n'apparaît en aucun autre point du lagon. Du reste, Ker Karraje et
l'ingénieur Serkö n'étaient pas partis, comme je le supposais, car
je les ai aperçus dans la soirée d'hier.
Mais, aujourd'hui, il y a tout lieu de croire qu'ils se sont
embarqués à bord du tug avec le capitaine Spade et son équipage,
qu'ils ont rejoint la goélette dans la crique de l'îlot, et que
l'-Ebba-, à cette heure, est en cours de navigation.
S'agit-il de quelque coup de piraterie?... c'est possible.
Toutefois il est également possible que Ker Karraje, redevenu le
comte d'Artigas à bord de son yacht de plaisance, ait voulu
rallier quelque point du littoral, afin de se procurer les
substances nécessaires à la préparation du Fulgurateur Roch...
Ah! si j'avais eu la possibilité de me cacher à bord du tug, de me
glisser dans la cale de l'-Ebba-, d'y demeurer caché jusqu'à
l'arrivée au port!... Alors, peut-être, eussé-je pu m'échapper...
délivrer le monde de cette bande de pirates!...
On voit à quelles pensées je m'abandonne obstinément... Fuir...
fuir à tout prix ce repaire!... Mais la fuite n'est possible que
par le tunnel avec le bateau sous-marin!... N'est-ce pas folie que
d'y songer?... Oui!... folie... Et pourtant, quel autre moyen de
s'évader de Back-Cup?...
Tandis que je me livre à ces réflexions, voici que les eaux du
lagon s'entrouvrent à vingt mètres de la jetée pour livrer passage
au tug. Presque aussitôt, son panneau se rabat, le mécanicien
Gibson et les hommes montent sur la plate-forme. D'autres
accourent sur les roches afin de recevoir une amarre. On la
saisit, on hale dessus, et l'appareil vient reprendre son
mouillage.
Donc, cette fois, la goélette navigue sans l'aide de son
remorqueur, lequel n'est sorti que pour mettre Ker Karraje et ses
compagnons à bord de l'-Ebba- et la dégager des passes de l'îlot.
Cela me confirme dans l'idée que ce voyage n'a d'autre objet que
de gagner un des ports américains, ou le comte d'Artigas pourra se
procurer les matières qui composent l'explosif et commander les
engins à quelque usine. Puis, au jour fixé pour son retour, le tug
repassera le tunnel, rejoindra la goélette, et Ker Karraje
rentrera à Back-Cup...
Décidément, les desseins de ce malfaiteur sont en cours
d'exécution, et cela marche plus vite que je ne le supposais!
-- -3 août. --- Aujourd'hui s'est produit un incident dont le
lagon a été le théâtre, -- incident très curieux, et qui doit être
extrêmement rare.
Vers trois heures de l'après-midi, un vif bouillonnement trouble
les eaux pendant une minute, cesse pendant deux ou trois, et
recommence dans la partie centrale du lagon.
Une quinzaine de pirates, dont l'attention est attirée par ce
phénomène assez inexplicable, sont descendus sur la berge, non
sans donner des marques d'étonnement auquel se mêle un certain
effroi, -- à ce qu'il me semble.
Ce n'est point le tug qui cause cette agitation des eaux,
puisqu'il est amarré près de la jetée. Quant à supposer qu'un
autre appareil submersible serait parvenu à s'introduire par le
tunnel, cela paraît, à tout le moins, invraisemblable.
Presque aussitôt, des cris retentissent sur la rive opposée.
D'autres hommes s'adressent aux premiers en un langage
inintelligible, et, à la suite d'un échange de dix à douze phrases
rauques, ceux-ci retournent en toute hâte du côté de Bee-Hive.
Ont-ils donc aperçu quelque monstre marin engagé sous les eaux du
lagon?... Vont-ils chercher des armes pour l'attaquer, des engins
de pêche pour en opérer la capture?...
J'ai deviné, et, un instant plus tard, je les vois revenir sur les
berges, armés de fusils à balles explosibles et de harpons munis
de longues lignes.
C'est, en effet, une baleine, -- de l'espèce de ces cachalots si
nombreux aux Bermudes, -- qui, après avoir traversé le tunnel, se
débat maintenant dans les profondeurs du lagon. Puisque l'animal a
été contraint de chercher un refuge à l'intérieur de Back-Cup,
dois-je en conclure qu'il était poursuivi, que des baleiniers lui
donnaient la chasse?...
Quelques minutes s'écoulent avant que le cétacé remonte à la
surface du lagon. On entrevoit sa masse énorme, luisante et
verdâtre, évoluer comme s'il luttait contre un redoutable ennemi.
Lorsqu'il reparaît, deux colonnes liquides jaillissent à grand
bruit de ses évents.
«Si c'est par nécessité d'échapper à la chasse des baleiniers que
cet animal s'est jeté à travers le tunnel, me dis-je alors, c'est
qu'il y a un navire à proximité de Back-Cup... peut-être à
quelques encablures du littoral... C'est que ses embarcations ont
suivi les passes de l'ouest jusqu'au pied de l'îlot... Et ne
pouvoir communiquer avec elles!...»
Et quand cela serait, est-ce qu'il m'est possible de les rejoindre
à travers ces parois de Back-Cup?...
Au surplus, je ne tarde pas à être fixé sur la cause qui a
provoqué l'apparition du cachalot. Il ne s'agit point de pêcheurs
acharnés à sa poursuite, mais d'une bande de requins, -- de ces
formidables squales qui infectent les parages des Bermudes. Je les
distingue sans peine entre deux eaux. Au nombre de cinq ou six,
ils se retournent sur le flanc, ouvrant leurs énormes mâchoires
hérissées de dents comme une étrille est hérissée de pointes. Ils
se précipitent sur la baleine qui ne peut se défendre qu'en les
assommant à coups de queue. Elle a déjà reçu de larges blessures,
et les eaux se teignent de colorations rougeâtres, tandis qu'elle
plonge, remonte, émerge, sans parvenir à éviter les morsures des
squales.
Et, pourtant, ce ne seront pas ces voraces animaux qui sortiront
vainqueurs de la lutte. Cette proie va leur échapper, car l'homme,
avec ses engins, est plus puissant qu'eux. Il y a là, sur les
berges, nombre des compagnons de Ker Karraje, qui ne valent pas
mieux que ces requins, car pirates ou tigres de mer, c'est tout
un!... Ils vont essayer de capturer le cachalot, et cet animal
sera de bonne prise pour les gens de Back-Cup!...
En ce moment, la baleine se rapproche de la jetée, sur laquelle
sont postés le Malais du comte d'Artigas et plusieurs autres des
plus robustes. Ledit Malais est armé d'un harpon auquel se
rattache une longue corde. Il le brandit d'un bras vigoureux et le
lance avec autant de force que d'adresse.
Grièvement atteinte sous sa nageoire gauche, la baleine s'enfonce
d'un coup brusque, escortée des squales qui s'immergent à sa
suite. La corde du harpon se déroule sur une longueur de cinquante
à soixante mètres. Il n'y a plus qu'à haler dessus, et l'animal
reviendra du fond pour exhaler son dernier souffle à la surface.
C'est ce qu'exécutent le Malais et ses camarades, sans y mettre
trop de hâte, de manière à ne point arracher le harpon des flancs
de la baleine, qui ne tarde pas à reparaître près de la paroi où
s'ouvre l'orifice du tunnel.
Frappé à mort, l'énorme mammifère se démène dans une agonie
furieuse, lançant des gerbes de vapeurs, des colonnes d'air et
d'eau mélangées d'un flux de sang. Et alors, d'un terrible coup,
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