de la surface de l'eau. Il n'en est donc pas de la grotte de Back- Cup comme des grottes de Staffa ou de Morgate, dont l'entrée est toujours libre même à l'époque des hautes marées. Existe-t-il un autre passage communiquant avec le littoral, un couloir naturel ou artificiel?... Il importe que je sois fixé à ce sujet. En réalité, l'îlot de Back-Cup mérite son nom. C'est bien une énorme tasse renversée. Non seulement il en affecte la forme extérieure, mais, -- ce qu'on ignorait, -- il en reproduit aussi la forme intérieure. J'ai dit que Bee-Hive occupe la partie de la caverne qui s'arrondit au nord du lagon, c'est-à-dire la gauche en pénétrant par le tunnel. À l'opposé sont établis les magasins, ou s'entreposent les approvisionnements de toute sorte, ballots de marchandises, pièces de vin et d'eau-de-vie, barils de bière, caisses de conserves, colis multiples désignés par des marques de diverses provenances. On dirait que les cargaisons de vingt navires ont été débarquées en cet endroit. Un peu plus loin s'élève une assez importante construction, entourée d'un mur de planches, dont la destination est aisée à reconnaître. D'un poteau qui la domine, partent les gros fils de cuivre qui alimentent de leur courant les puissantes lampes électriques suspendues sous la voûte et les ampoules à incandescence servant à chaque alvéole de la ruche. Il y a même bon nombre de ces appareils d'éclairage, installés entre les piliers de la caverne, qui permettent de l'éclairer jusqu'à son extrême profondeur. À présent se pose cette question: Me laissera-t-on aller librement à l'intérieur de Back-Cup?... Je l'espère. Pourquoi le comte d'Artigas prétendrait-il entraver ma liberté, m'interdire de circuler à travers son mystérieux domaine?... Ne suis-je pas enfermé entre les parois de cet îlot?... Est-il possible d'en sortir autrement que par le tunnel?... Or, comment franchir cette porte d'eau, qui est toujours close?... Et puis, pour ce qui me concerne, en admettant que j'eusse pu traverser le tunnel, est-ce que ma disparition tarderait à être constatée?... Le tug conduirait une douzaine d'hommes sur le littoral, qui serait fouillé jusque dans ses plus secrètes anfractuosités... Je serais inévitablement repris, ramené à Bee- Hive, et, cette fois, privé de la liberté d'aller et venir... Je dois donc rejeter toute idée de fuite, tant que je n'aurai pu mettre de mon côté quelque sérieuse chance de succès. Qu'une circonstance favorable se présente, je ne la laisserai pas échapper. En circulant le long des rangées d'alvéoles, il m'a été permis d'observer quelques-uns de ces compagnons du comte d'Artigas, qui ont accepté cette monotone existence dans les profondeurs de Back- Cup. Je le répète, leur nombre peut être évalué à une centaine, d'après celui des cellules de Bee-Hive. Lorsque je passe, ces gens ne font aucune attention à moi. À les examiner de près, ils me paraissent s'être recrutés d'un peu partout. Entre eux, je ne distingue aucune communauté d'origine, - - pas même ce lien qui en ferait soit des Américains du Nord, soit des Européens, soit des Asiatiques. La coloration de leur peau va du blanc au cuivre et au noir, -- le noir de l'Australasie plutôt que celui de l'Afrique. En résumé, ils semblent pour la plupart appartenir aux races malaises, et ce type est même très reconnaissable chez le plus grand nombre. J'ajoute que le comte d'Artigas est certainement sorti de cette spéciale race des îles néerlandaises de l'Ouest-Pacifique, alors que l'ingénieur Serkö serait Levantin, le capitaine Spade d'origine italienne. Mais, si ces habitants de Back-Cup ne sont pas reliés par un lien de race, ils le sont certainement par celui des instincts et des appétits. Quelles inquiétantes physionomies, quelles figures farouches, quels types foncièrement sauvages! Ce sont des natures violentes, cela se voit, qui n'ont jamais su refréner leurs passions ni reculer devant aucun excès. Et, -- cette idée me vient, -- pourquoi ne serait-ce pas à la suite d'une longue série de crimes, vols, incendies, meurtres, attentats de toute sorte exercés en commun, qu'ils auraient eu la pensée de se réfugier au fond de cette caverne, où ils peuvent se croire assurés d'une absolue impunité?... Le comte d'Artigas ne serait plus alors que le chef d'une bande de malfaiteurs, avec ses deux lieutenants Spade et Serkö, et Back-Cup un repaire de pirates... Telle est la pensée qui s'est décidément incrustée en mon cerveau. Je serai bien surpris si l'avenir démontre que je me suis trompé. D'ailleurs, ce que je remarque au cours de cette première exploration est fait pour confirmer mon opinion, et autoriser les plus suspectes hypothèses. Dans tous les cas, quels qu'ils soient et quelles que soient les circonstances qui les ont réunis en ce lieu, les compagnons du comte d'Artigas me paraissent avoir accepté sans réserve sa toute- puissante domination. En revanche, si une sévère discipline les maintient sous sa main de fer, il est probable que certains avantages doivent compenser cette espèce de servitude à laquelle ils ont consenti... Lesquels?... Après avoir contourné la partie de la berge sous laquelle débouche le tunnel, j'atteins la rive opposée du lagon. Ainsi que je l'ai reconnu déjà, sur cette rive est établi l'entrepôt des marchandises apportées par la goélette -Ebba- à chacun de ses voyages. De vastes excavations, creusées dans les parois, peuvent contenir et contiennent un nombre considérable de ballots. Au-delà se trouve la fabrique d'énergie électrique. En passant devant les fenêtres, j'aperçois certains appareils, d'invention récente, peu encombrants et très perfectionnés. Point de ces machines à vapeur, qui nécessitent l'emploi de la houille et exigent un mécanisme compliqué. Ainsi que je l'avais pressenti, ce sont des piles d'une extraordinaire puissance, qui fournissent le courant aux lampes de la caverne comme aux dynamos du tug. Sans doute aussi, ce courant sert aux divers usages domestiques, au chauffage de Bee-Hive, à la cuisson des aliments. Ce que je constate, c'est qu'il est appliqué, dans une cavité voisine, aux alambics qui servent à la production de l'eau douce. Les colons de Back-Cup n'en sont pas réduits à recueillir pour leur boisson les pluies abondamment versées sur le littoral de l'îlot. À quelques pas de la fabrique d'énergie électrique s'arrondit une large citerne que je puis comparer, toute proportion gardée, à celles que j'avais visitées aux Bermudes. Là, il s'agissait de pourvoir aux besoins d'une population de dix mille habitants... ici d'une centaine de... Je ne sais encore comment les qualifier. Que leur chef et eux aient eu de sérieuses raisons pour habiter dans les entrailles de cet îlot, cela est l'évidence même, mais quelles sont-elles?... Lorsque des religieux s'enferment entre les murs de leur couvent avec l'intention de se séparer du reste des humains, cela s'explique. À vrai dire, ils n'ont l'air ni de bénédictins ni de chartreux, les sujets du comte d'Artigas! En poursuivant ma promenade à travers la forêt de piliers, je suis arrivé à l'extrême limite de la caverne. Personne ne m'a gêné, personne ne m'a parlé, personne n'a même paru s'inquiéter de mon individu. Cette portion de Back-Cup est extrêmement curieuse, comparable à ce qu'offrent de plus merveilleux les grottes du Kentucky ou des Baléares. Il va de soi que le travail de l'homme ne se montre nulle part. Seul apparaît le travail de la nature, et ce n'est pas sans un certain étonnement, mêlé d'effroi, que l'on songe à ces forces telluriques, qui sont capables d'engendrer de si prodigieuses substructions. La partie située au-delà du lagon ne reçoit que très obliquement les rayons lumineux du cratère central. Le soir, éclairée de lampes électriques, elle doit prendre un aspect fantastique. En aucun endroit, malgré mes recherches, je n'ai trouvé d'issue communiquant avec l'extérieur. À noter que l'îlot offre asile à de nombreux couples d'oiseaux, goélands, mouettes, hirondelles de mer, -- hôtes habituels des plages bermudiennes. Ici, semble-t-il, on ne leur a jamais donné la chasse, on les laisse se multiplier à loisir, et ils ne s'effraient pas du voisinage de l'homme. Au surplus, Back-Cup possède également d'autres animaux que ces volatiles d'essence marine. Du côté de Bee-Hive sont ménagés des enclos destinés aux vaches, aux porcs, aux moutons, aux volailles. L'alimentation est donc non moins assurée que variée, grâce, également, aux produits de la pêche, soit entre les récifs du dehors, soit dans les eaux du lagon, où abondent des poissons d'espèces très variées. En somme, pour se convaincre que les hôtes de Back-Cup ne manquent d'aucune ressource, il suffit de les regarder. Ce sont tous gens vigoureux, robustes types de marins cuits et recuits sous le hâle des chaudes latitudes, au sang riche et suroxygéné par les brises de l'Océan. Il n'y a ni enfants ni vieillards, -- rien que des hommes dont l'âge est compris entre trente et cinquante ans. Mais pourquoi ont-ils accepté de se soumettre à ce genre d'existence?... Et puis, ne quittent-ils donc jamais cette retraite de Back-Cup?... Peut-être ne tarderai-je pas à l'apprendre. X Ker Karraje L'alvéole que j'occupe est situé à une centaine de pas de l'habitation du comte d'Artigas, l'une des dernières de cette rangée de Bee-Hive. Si je ne dois pas la partager avec Thomas Roch, je pense du moins qu'elle se trouve voisine de la sienne? Pour que le gardien Gaydon puisse continuer ses soins au pensionnaire de Healthful-House, il faut que les deux cellules soient contiguës... Je serai, j'imagine, bientôt fixé à cet égard. Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö demeurent séparément à proximité de l'hôtel d'Artigas. Un hôtel?... Oui, pourquoi ne point lui donner ce nom, puisque cette habitation a été arrangée avec un certain art? Des mains habiles ont taillé la roche, de manière à figurer une façade ornementale. Une large porte y donne accès. Le jour pénètre par plusieurs fenêtres, percées dans le calcaire, et que ferment des châssis à carreaux de couleurs. L'intérieur comprend diverses chambres, une salle à manger et un salon éclairés par un vitrail, -- le tout aménagé de manière que l'aération s'opère dans des conditions parfaites. Les meubles sont d'origines différentes, de formes très fantaisistes, avec les marques de fabrication française, anglaise, américaine. Évidemment, leur propriétaire tient à la variété des styles. Quant à l'office et à la cuisine, on les a disposées dans des cellules annexes, en arrière de Bee-Hive. L'après-midi, au moment où je sortais avec la ferme intention d'» obtenir une audience» du comte d'Artigas, j'aperçois ce personnage alors qu'il remontait des rives du lagon vers la ruche. Soit qu'il ne m'ait point vu, soit qu'il ait voulu m'éviter, il a hâté le pas, et je n'ai pu le rejoindre. «Il faut pourtant qu'il me reçoive!» me suis-je dit. Je me hâte et m'arrête devant la porte de l'habitation qui venait de se refermer. Une espèce de grand diable, d'origine malaise, très foncé de couleur, paraît aussitôt sur le seuil. D'une voix rude, il me signifie de m'éloigner. Je résiste à cette injonction, et j'insiste, en répétant par deux fois cette phrase en bon anglais: «Prévenez le comte d'Artigas que je désire être reçu à l'instant même.» Autant eût valu m'adresser aux roches de Back-Cup! Ce sauvage ne comprend sans doute pas un mot de la langue anglaise et ne me répond que par un cri menaçant. L'idée me prend alors de forcer la porte, d'appeler de façon à être entendu du comte d'Artigas. Mais, selon toute probabilité, cela n'aurait d'autre résultat que de provoquer la colère du Malais, dont la force doit être herculéenne. Je remets à un autre moment l'explication qui m'est due, -- que j'aurai tôt ou tard. En longeant la rangée de Bee-Hive dans la direction de l'est, ma pensée s'est reportée sur Thomas Roch. Je suis très surpris de ne pas l'avoir encore aperçu pendant cette première journée. Est-ce qu'il serait en proie à une nouvelle crise?... Cette hypothèse n'est guère admissible. Le comte d'Artigas, -- à s'en rapporter à ce qu'il m'a dit, -- aurait eu soin de mander près de l'inventeur son gardien Gaydon. À peine ai-je fait une centaine de pas que je rencontre l'ingénieur Serkö. De manières engageantes, de bonne humeur comme à l'habitude, cet ironiste sourit en m'apercevant, et ne cherche point à m'éviter. S'il savait que je suis un confrère, un ingénieur, -- en admettant qu'il le soit, -- peut-être me ferait-il meilleur accueil?... Mais je me garderai bien de lui décliner mes nom et qualités. L'ingénieur Serkö s'est arrêté, les yeux brillants, la bouche moqueuse, et il accompagne le bonjour qu'il me souhaite d'un geste des plus gracieux. Je réponds froidement à sa politesse, -- ce qu'il affecte de ne point remarquer. «Que saint Jonathan vous protège, monsieur Gaydon! me dit-il de sa voix fraîche et sonore. Vous ne vous plaindrez pas, je l'espère, de l'heureuse circonstance qui vous a permis de visiter cette caverne, merveilleuse entre toutes... oui! l'une des plus belles... et pourtant des moins connues de notre sphéroïde!...» Ce mot de la langue scientifique, au cours d'une conversation avec un simple gardien, me surprend, je l'avoue, et je me borne à répondre: «Je n'aurai pas à me plaindre, monsieur Serkö, à la condition qu'après avoir eu le plaisir de visiter cette caverne, j'aie la liberté d'en sortir... -- Quoi! vous songeriez déjà à nous quitter, monsieur Gaydon... à retourner dans votre triste pavillon de Healthful-House?... C'est à peine si vous avez exploré notre magnifique domaine, si vous avez pu en admirer les beautés incomparables, dont la nature seule a fait tous les frais... -- Ce que j'ai vu me suffit, ai-je répliqué, et en cas que vous me parleriez sérieusement, je vous répondrais sérieusement que je ne désire pas en voir davantage. -- Allons, monsieur Gaydon, permettez-moi de vous faire observer que vous n'avez pas encore pu apprécier les avantages d'une existence qui se passe dans ce milieu sans rival!... Vie douce et tranquille, exempte de tout souci, avenir assure, conditions matérielles comme il ne s'en rencontre nulle part, égalité de climat, rien à craindre des tempêtes qui désolent ces parages de l'Atlantique, pas plus des glaces de l'hiver que des feux de l'été!... C'est à peine si les changements de saison modifient cette atmosphère tempérée et salubre!... Ici, nous n'avons point à redouter les colères de Pluton ou de Neptune...» Cette évocation de noms mythologiques me paraît on ne peut moins à sa place. Il est visible que l'ingénieur Serkö se moque de moi. Est-ce que le surveillant Gaydon a jamais entendu parler de Pluton et de Neptune?... «Monsieur, dis-je, il est possible que ce climat vous convienne, que vous appréciez comme ils le méritent les avantages de vivre au fond de cette grotte de...» J'ai été sur le point de prononcer ce nom de Back-Cup... je me suis retenu à temps. Qu'arriverait-il, si l'on me soupçonnait de connaître le nom de l'îlot, et, par suite, son gisement à l'extrémité ouest du groupe des Bermudes! Aussi ai-je continué en disant: «Mais, si ce climat ne me convient pas, j'ai le droit d'en changer, ce me semble... -- Le droit, en effet. -- Et j'entends qu'il me soit permis de partir et que l'on me fournisse les moyens de retourner en Amérique. -- Je n'ai aucune bonne raison à vous opposer, monsieur Gaydon, répond l'ingénieur Serkö. Votre prétention est même de tous points fondée. Remarquez, cependant, que nous vivons ici dans une noble et superbe indépendance, que nous ne relevons d'aucune puissance étrangère, que nous échappons à toute autorité du dehors, que nous ne sommes les colons d'aucun État de l'ancien ni du nouveau monde... Cela mérite considération de quiconque a l'âme fière, le coeur haut placé... Et puis, quels souvenirs évoquent chez un esprit cultivé ces grottes qui semblent avoir été creusées de la main des dieux, et dans lesquelles ils rendaient autrefois leurs oracles par la bouche de Trophonius...» Décidément, l'ingénieur Serkö se plaît aux citations de la Fable! Trophonius après Pluton et Neptune! Ah çà! se figure-t-il qu'un gardien d'hospice connaisse Trophonius?... Il est visible que ce moqueur continue à se moquer, et je fais appel à toute ma patience pour ne pas lui répondre sur le même ton. «Il y a un instant, dis-je d'une voix brève, j'ai voulu entrer dans cette habitation, qui est, si je ne me trompe, celle du comte d'Artigas, et j'en ai été empêché... -- Par qui, monsieur Gaydon?... -- Par un homme au service du comte. -- C'est que, très probablement, cet homme avait reçu des ordres formels à votre égard. -- Il faut pourtant, qu'il le veuille ou non, que le comte d'Artigas m'écoute... -- Je crains bien que ce ne soit difficile... et même impossible, répond en souriant l'ingénieur Serkö. -- Et pourquoi?... -- Parce qu'il n'y a plus, ici, de comte d'Artigas. -- Vous raillez, je pense!... Je viens de l'apercevoir... -- Ce n'est pas le comte d'Artigas que vous avez aperçu, monsieur Gaydon... -- Et qui est-ce donc, s'il vous plaît?... -- C'est le pirate Ker Karraje.» Ce nom me fut jeté d'une voix dure, et l'ingénieur Serkö est parti sans que j'aie eu la pensée de le retenir. Le pirate Ker Karraje! Oui!... Ce nom est toute une révélation pour moi!... Ce nom, je le connais, et quels souvenirs il évoque!... Il m'explique, à lui seul, ce que je regardais comme inexplicable! Il me dit quel est l'homme entre les mains duquel je suis tombé!... Avec ce que je savais déjà, avec ce que j'ai appris depuis mon arrivée à Back-Cup de la bouche même de l'ingénieur Serkö, voici ce qu'il m'est loisible de raconter sur le passé et le présent de ce Ker Karraje. Il y a de cela huit à neuf ans, les mers de l'Ouest-Pacifique furent désolées par des attentats sans nombre, des faits de piraterie, qui s'accomplissaient avec une rare audace. À cette époque, une bande de malfaiteurs de diverses origines, déserteurs des contingents coloniaux, échappés des pénitenciers, matelots ayant abandonné leurs navires, opérait sous un chef redoutable. Le noyau de cette bande s'était d'abord formé de ces gens, rebut des populations européenne et américaine, qu'avait attirés la découverte de riches placers dans les districts de la Nouvelle- Galles du Sud en Australie. Parmi ces chercheurs d'or, se trouvaient le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö, deux déclassés, qu'une certaine communauté d'idées et de caractère ne tarda pas à lier très intimement. Ces hommes, instruits, résolus, eussent certainement réussi en toute carrière, rien que par leur intelligence. Mais, sans conscience ni scrupules, déterminés à s'enrichir par n'importe quels moyens, demandant à la spéculation et au jeu ce qu'ils auraient pu obtenir par le travail patient et régulier, ils se jetèrent à travers les plus invraisemblables aventures, riches un jour, ruinés le lendemain, comme la plupart de ces gens sans aveu, qui vinrent chercher fortune sur les gisements aurifères. Il y avait alors aux placers de la Nouvelle-Galles du Sud un homme d'une audace incomparable, un de ces oseurs qui ne reculent devant rien, -- pas même devant le crime, -- et dont l'influence est irrésistible sur les natures violentes et mauvaises. Cet homme se nommait Ker Karraje. Quelles étaient l'origine et la nationalité de ce pirate, quels étaient ses antécédents, cela n'avait jamais pu être établi dans les enquêtes qui furent ordonnées à son sujet. Mais s'il avait su échapper à toutes les poursuites, son nom, -- du moins celui qu'il se donnait, -- courut le monde. On ne le prononçait qu'avec horreur et terreur, comme celui d'un personnage légendaire, invisible, insaisissable. Moi, maintenant, j'ai lieu de croire que ce Ker Karraje est de race malaise. Peu importe, en somme. Ce qui est certain, c'est qu'on le tenait à bon droit pour un forban redoutable, l'auteur des multiples attentats commis dans ces mers lointaines. Après avoir passé quelques années sur les placers de l'Australie, où il fit la connaissance de l'ingénieur Serkö et du capitaine Spade, Ker Karraje parvint à s'emparer d'un navire dans le port de Melbourne, de la province de Victoria. Une trentaine de coquins, dont le nombre devait bientôt être triplé, se firent ses compagnons. En cette partie de l'océan Pacifique, où la piraterie est encore si facile, et, disons-le, si fructueuse -- combien de bâtiments furent pillés, combien d'équipages massacrés, combien de razzias organisées dans certaines îles de l'Ouest que les colons n'étaient pas de force à défendre. Quoique le navire de Ker Karraje, commandé par le capitaine Spade, eût été plusieurs fois signalé, on ne put jamais s'en emparer. Il semblait qu'il eût la faculté de disparaître à sa fantaisie au milieu de ces labyrinthes d'archipels dont le forban connaissait toutes les passes et toutes les criques. L'épouvante régnait donc en ces parages. Les Anglais, les Français, les Allemands, les Russes, les Américains envoyèrent vainement des vaisseaux à la poursuite de cette sorte de navire- spectre, qui s'élançait on ne sait d'où, se cachait on ne sait où, après des pillages et des massacres que l'on désespérait de pouvoir arrêter ou punir. Un jour, ces actes criminels prirent fin. On n'entendit plus parler de Ker Karraje. Avait-il abandonné le Pacifique pour d'autres mers?... La piraterie allait-elle recommencer ailleurs?... Comme elle ne se reproduisit pas de quelque temps, on eut cette idée: c'est que, sans parler de ce qui avait dû être dépensé en orgies et en débauches, il restait assez du produit de ces vols si longtemps exercés pour constituer un trésor d'une énorme valeur. Et, maintenant, sans doute, Ker Karraje et ses compagnons en jouissaient, l'ayant mis en sûreté en quelque retraite connue d'eux seuls. Où s'était réfugiée la bande depuis sa disparition?... Toutes recherches à ce sujet furent stériles. L'inquiétude ayant cessé avec le danger, l'oubli commença de se faire sur les attentats dont l'Ouest-Pacifique avait été le théâtre. Voilà ce qui s'était passé, -- voici maintenant ce qu'on ne saura jamais, si je ne parviens pas à m'échapper de Back-Cup: Oui, ces malfaiteurs étaient possesseurs de richesses considérables, lorsqu'ils abandonnèrent les mers occidentales du Pacifique. Après avoir détruit leur navire, ils se dispersèrent par des voies diverses, non sans être convenus de se retrouver sur le continent américain. À cette époque, l'ingénieur Serkö, très instruit en sa partie, très habile mécanicien, et qui avait étudié de préférence le système des bateaux sous-marins, proposa à Ker Karraje de faire construire un de ces appareils, afin de reprendre sa criminelle existence dans des conditions plus secrètes et plus redoutables. Ker Karraje saisit tout ce qu'avait de pratique l'idée de son complice, et, l'argent ne manquant point, il n'y eut qu'à se mettre à l'oeuvre. Tandis que le soi-disant comte d'Artigas commandait la goélette -Ebba- aux chantiers de Gotteborg, en Suède, il donna aux chantiers Cramps de Philadelphie, en Amérique, les plans d'un bateau sous-marin, dont la construction ne donna lieu à aucun soupçon. D'ailleurs, ainsi qu'on va le voir, il ne devait pas tarder à disparaître corps et biens. Ce fut sur les gabarits de l'ingénieur Serkö et sous sa surveillance spéciale que cet appareil fut établi, en utilisant les divers perfectionnements de la science nautique d'alors. Un courant, produit par des piles de nouvelle invention, actionnant les réceptrices calées sur l'arbre de l'hélice, devait donner à son moteur une énorme puissance propulsive. Il va de soi que personne n'aurait pu deviner dans le comte d'Artigas Ker Karraje, l'ancien pirate du Pacifique, ni dans l'ingénieur Serkö le plus déterminé de ses complices. On ne voyait en lui qu'un étranger de haute origine, de grande fortune, qui, depuis un an, fréquentait avec sa goélette -Ebba -les ports des États-Unis, la goélette ayant pris la mer bien avant que la construction du tug eût été terminée. Ce travail n'exigea pas moins de dix-huit mois. Quand il fut achevé, le nouveau bateau excita l'admiration de tous ceux qui s'intéressaient à ces engins de navigation sous-marine. Par sa forme extérieure, son appropriation intérieure, son système d'aération, son habitabilité, sa stabilité, sa rapidité d'immersion, sa maniabilité, sa facilité d'évolution en portées et en plongées, son aptitude à gouverner, sa vitesse extraordinaire, le rendement des piles auxquelles il empruntait sa force mécanique, il dépassait, et de beaucoup, les successeurs des -Goubet-, des- Gymnote-, des -Zédé- et autres échantillons déjà si perfectionnés à cette époque. On allait pouvoir en juger, au surplus, car, après divers essais très réussis, une expérience publique fut faite en pleine mer, à quatre milles au large de Charleston, en présence de nombreux navires de guerre, de commerce, de plaisance, américains et étrangers, convoqués à cet effet. Il va sans dire que l'-Ebba- se trouvait au nombre de ces navires, ayant à son bord le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade et son équipage, -- moins une demi-douzaine d'hommes destinés à la manoeuvre du bateau sous-marin, que dirigeait le mécanicien Gibson, un Anglais très hardi et très habile. Le programme de cette expérience définitive comportait diverses évolutions à la surface de l'Océan, puis une immersion qui devait se prolonger un certain nombre d'heures, après lesquelles l'appareil avait ordre de réapparaître, quand il aurait atteint une bouée placée à plusieurs milles au large. Le moment venu, lorsque le panneau supérieur eut été fermé, le bateau manoeuvra d'abord sur la mer, et ses résultats de vitesse, ses essais de virages, provoquèrent chez les spectateurs une admiration justifiée. Puis, à un signal parti de l'-Ebba-, l'appareil sous-marin s'enfonça lentement et disparut à tous les regards. Quelques-uns des navires se dirigèrent vers le but, qui était assigné pour la réapparition. Trois heures s'écoulèrent... le bateau n'avait pas remonté à la surface de la mer. Ce que l'on ne pouvait savoir, c'est que, d'accord avec le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö, cet appareil, destiné au remorquage secret de la goélette, ne devait réémerger qu'à plusieurs milles de là. Mais, excepté chez ceux qui étaient dans le secret, il n'y eut doute pour personne qu'il eût péri par suite d'un accident survenu soit à sa coque, soit à sa machine. À bord de l'-Ebba-, la consternation fut remarquablement jouée, tandis qu'elle était des plus réelles à bord des autres bâtiments. On fit des sondages, on envoya des scaphandriers sur le parcours supposé du bateau. Recherches vaines, il ne parut que trop certain qu'il était englouti dans les profondeurs de l'Atlantique. À deux jours de là, le comte d'Artigas reprenait la mer, et, quarante-huit heures plus tard, il retrouvait le tug à l'endroit convenu d'avance. Voilà comment Ker Karraje devint possesseur d'un admirable engin, qui fut destiné à cette double fonction: le remorquage de la goélette, l'attaque des navires. Avec ce terrible instrument de destruction, dont on ne soupçonnait pas l'existence, le comte d'Artigas allait pouvoir recommencer le cours de ses pirateries dans les meilleures conditions de sécurité et d'impunité. Ces détails, je les appris par l'ingénieur Serkö, très fier de son oeuvre, -- très certain aussi que le prisonnier de Back-Cup ne pourrait jamais en dévoiler le secret. En effet, on comprend de quelle puissance offensive disposait Ker Karraje. Pendant la nuit, le tug se jetait sur les bâtiments qui ne peuvent se défier d'un yacht de plaisance. Quand il les a défoncés de son éperon, la goélette les aborde, ses hommes massacrent les équipages, pillent les cargaisons. Et c'est ainsi que nombre de navires ne figurent plus aux nouvelles de mer que sous cette désespérante rubrique: disparus corps et biens. Pendant une année, après cette odieuse comédie de la baie de Charleston, Ker Karraje exploita les parages de l'Atlantique au large des États-Unis. Ses richesses s'accrurent dans une proportion énorme. Les marchandises dont il n'avait pas l'emploi, on les vendait sur des marchés lointains, et le produit de ces pillages se transformait en argent et en or. Mais ce qui manquait toujours, c'était un lieu secret, où les pirates pussent déposer ces trésors en attendant le jour du partage. Le hasard leur vint en aide. Alors qu'ils exploraient les couches sous-marines aux approches des Bermudes, l'ingénieur Serkö et le mécanicien Gibson découvrirent à la base de l'îlot ce tunnel qui donnait accès à l'intérieur de Back-Cup. Où Ker Karraje eût-il jamais pu trouver pareil refuge, plus à l'abri de toutes perquisitions?... Et c'est ainsi qu'un des îlots de cet archipel bermudien, qui avait été un repaire de forbans, devint celui d'une bande bien autrement redoutable. Cette retraite de Back-Cup adoptée, sous sa vaste voûte s'organisa la nouvelle existence du comte d'Artigas et de ses compagnons, telle que j'étais à même de l'observer. L'ingénieur Serkö installa une fabrique d'énergie électrique, sans recourir à ces machines dont la construction à l'étranger eût pu paraître suspecte, et rien qu'avec ces piles d'un montage facile, n'exigeant que l'emploi de plaques de métaux, de substances chimiques, dont l'-Ebba -s'approvisionnait pendant ses relâches aux États-Unis. On devine sans peine ce qui s'était passé dans la nuit du 19 au 20. Si le trois-mâts, qui ne pouvait se déplacer faute de vent, n'était plus en vue au lever du jour, c'est qu'il avait été abordé par le tug, attaqué par la goélette, pillé, coulé avec son équipage... Et c'est une partie de sa cargaison qui se trouvait à bord de l'-Ebba-, alors qu'il avait disparu dans les abîmes de l'Atlantique!... En quelles mains je suis tombé, et comment finira cette aventure?... Pourrai-je jamais m'échapper de cette prison de Back- Cup, dénoncer ce faux comte d'Artigas, délivrer les mers des pirates de Ker Karraje?... Et, si terrible qu'il soit déjà, Ker Karraje ne le sera-t-il pas plus encore, en cas qu'il devienne possesseur du Fulgurateur Roch?... Oui, cent fois! S'il utilise ces nouveaux engins de destruction, aucun bâtiment de commerce ne pourra lui résister, aucun navire de guerre échapper à une destruction totale. Je reste longtemps obsédé de ces réflexions que me suggère la révélation du nom de Ker Karraje. Tout ce que je connaissais de ce fameux pirate est revenu à ma mémoire, -- son existence alors qu'il écumait les parages du Pacifique, les expéditions engagées par les puissances maritimes contre son navire, l'inutilité de leurs campagnes. C'était à lui qu'il fallait attribuer, depuis quelques années, ces inexplicables disparitions de bâtiments au large du continent américain... Il n'avait fait que changer le théâtre de ses attentats... On pensait en être débarrassé, et il continuait ses pirateries sur ces mers si fréquentées de l'Atlantique, avec l'aide de ce tug que l'on croyait englouti sous les eaux de la baie Charleston... «Maintenant, me dis-je, voici que je connais son véritable nom et sa véritable retraite, -- Ker Karraje et Back-Cup! Mais, si Serkö a prononcé ce nom devant moi, c'est qu'il y était autorisé... N'est-ce pas m'avoir fait comprendre que je dois renoncer à jamais recouvrer ma liberté?...» L'ingénieur Serkö avait manifestement vu l'effet produit sur moi par cette révélation. En me quittant, je me le rappelle, il s'était dirigé vers l'habitation de Ker Karraje, voulant sans doute le mettre au courant de ce qui s'était passé. Après une assez longue promenade sur les berges du lagon, je me disposais à regagner ma cellule, lorsqu'un bruit de pas se fait entendre derrière moi. Je me retourne. Le comte d'Artigas, accompagné du capitaine Spade, est là. Il me jette un regard inquisiteur. Et alors ces mots de m'échapper dans un mouvement d'irritation dont je ne suis pas maître: «Monsieur, vous me gardez ici contre tout droit!... Si c'est pour soigner Thomas Roch que vous m'avez enlevé de Healthful-House, je refuse de lui donner mes soins, et je vous somme de me renvoyer...» Le chef de pirates ne fait pas un geste, ne prononce pas une parole. La colère m'emporte alors au-delà de toute mesure. «Répondez, comte d'Artigas, -- ou plutôt, -- car je sais qui vous êtes... répondez... Ker Karraje...» Et il répond: «Le comte d'Artigas est Ker Karraje... comme le gardien Gaydon est l'ingénieur Simon Hart, et Ker Karraje ne rendra jamais la liberté à l'ingénieur Simon Hart qui connaît ses secrets!...» XI Pendant cinq semaines La situation est nette. Ker Karraje sait qui je suis... Il me connaissait, lorsqu'il a fait procéder au double enlèvement de Thomas Roch et de son gardien... Comment cet homme y est-il arrivé, comment a-t-il appris ce que j'avais pu cacher à tout le personnel de Healthful-House, comment a-t-il su qu'un ingénieur français remplissait les fonctions de surveillant près de Thomas Roch?... J'ignore de quelle façon cela s'est fait, mais cela est. Évidemment, cet homme possédait des moyens d'informations qui devaient lui coûter cher, mais dont il a tiré grand profit. Un personnage de cette trempe ne regarde pas à l'argent, d'ailleurs, lorsqu'il s'agit d'atteindre son but. Et désormais, c'est ce Ker Karraje, ou plutôt son complice l'ingénieur Serkö, qui va me remplacer près de l'inventeur Thomas Roch. Ses efforts réussiront-ils mieux que les miens?... Dieu veuille qu'il n'en soit rien, et que ce malheur soit épargné au monde civilisé! Je n'ai pas répondu à la dernière phrase de Ker Karraje. Elle m'a produit l'effet d'une balle tirée à bout portant. Je ne suis pas tombé, cependant, comme s'y attendait peut-être le prétendu comte d'Artigas. Non! mon regard est allé droit au sien, qui ne s'est pas abaissé et dont jaillissaient des étincelles. J'avais croisé les bras, à son exemple. Et pourtant, il était le maître de ma vie... Il suffisait d'un signe pour qu'un coup de revolver m'étendît à ses pieds... Puis, mon corps, précipité dans ce lagon, aurait été emporté à travers le tunnel au large de Back-Cup... Après cette scène, on m'a laissé libre comme avant. Aucune mesure n'est prise contre moi. Je puis circuler entre les piliers jusqu'aux extrêmes limites de la caverne, qui, -- cela n'est que trop évident, -- ne possède pas d'autre issue que le tunnel. Lorsque j'eus regagné mon alvéole à l'extrémité de Bee-Hive, en proie aux mille réflexions que me suggère cette situation nouvelle, je me dis: «Si Ker Karraje sait que je suis l'ingénieur Simon Hart, qu'il ne sache jamais, du moins, que je connais l'exact gisement de cet îlot de Back-Cup.» Quant au projet de confier Thomas Roch à mes soins, j'imagine que le comte d'Artigas ne l'a jamais eu sérieusement, puisque mon identité lui était révélée. Je le regrette dans une certaine mesure, car il est indubitable que l'inventeur sera l'objet de sollicitations pressantes, que l'ingénieur Serkö va employer tous les moyens pour obtenir la composition de l'explosif et du déflagrateur dont il saura faire un si détestable usage au cours de ses futures pirateries... Oui! mieux vaudrait que je fusse resté le gardien de Thomas Roch... ici comme à Healthful-House. Durant les quinze jours qui suivent, je n'ai pas aperçu une seule fois mon ancien pensionnaire. Personne, je le répète, ne m'a gêné dans mes promenades quotidiennes. De la partie matérielle de l'existence je n'ai aucunement à me préoccuper. Mes repas viennent avec une régularité réglementaire de la cuisine du comte d'Artigas, -- nom et titre dont je ne me suis pas déshabitué et que parfois je lui donne encore. Que sur la question de nourriture je ne sois pas difficile, d'accord; mais il serait injuste néanmoins de formuler la moindre plainte à ce sujet. L'alimentation ne laisse rien à désirer, grâce aux approvisionnements renouvelés à chaque voyage de l'-Ebba-. Il est heureux aussi que la possibilité d'écrire ne m'ait jamais manqué pendant ces longues heures de désoeuvrement. J'ai donc pu consigner sur mon carnet les plus menus faits depuis l'enlèvement de Healthful-House et tenir mes notes jour par jour. Je continuerai ce travail tant que la plume ne me sera pas arrachée des mains. Peut-être servira-t-il dans l'avenir à dévoiler les mystères de Back-Cup. -- -Du 5 au 25 juillet. --- Deux semaines d'écoulées, et aucune tentative, pour me rapprocher de Thomas Roch, n'a pu réussir. Il est évident que des mesures sont prises pour le soustraire à mon influence, si inefficace qu'elle ait été jusqu'alors. Mon seul espoir est que le comte d'Artigas, l'ingénieur Serkö, le capitaine Spade perdront leur temps et leurs peines à vouloir s'approprier les secrets de l'inventeur. Trois ou quatre fois, -- à ma connaissance du moins, -- Thomas Roch et l'ingénieur Serkö se sont promenés ensemble, en faisant le tour du lagon. Autant que j'ai pu en juger, le premier semblait écouter avec une certaine attention ce que lui disait le second. Celui-ci lui a fait visiter toute la caverne, l'a conduit à la fabrique d'énergie électrique, lui a montré en détail la machinerie du tug... Visiblement, l'état mental de Thomas Roch s'est amélioré depuis son départ de Healthful-House. C'est dans l'habitation de Ker Karraje que Thomas Roch occupe une chambre à part. Je ne mets pas en doute qu'il ne soit journellement circonvenu, surtout par l'ingénieur Serkö. À l'offre de lui payer son engin du prix exorbitant qu'il demande, -- et se rend-il compte de la valeur de l'argent? -- aura-t-il la force de résister?... Ces misérables peuvent l'éblouir de tant d'or, provenant des rapines accumulées durant tant d'années!... En l'état d'esprit où il se trouve, ne se laissera-t-il pas aller à communiquer la composition de son Fulgurateur?... Il suffirait alors de rapporter à Back-Cup les substances nécessaires, et Thomas Roch aura tout le loisir de se livrer à ses combinaisons chimiques. Quant aux engins, quoi de plus facile que d'en commander un certain nombre dans une usine du continent, d'en ordonner la fabrication par pièces séparées, de manière à ne point éveiller les soupçons?... Et ce que peut devenir un tel agent de destruction entre les mains de ces pirates, mes cheveux se dressent rien que d'y penser! Ces intolérables appréhensions ne me laissent plus une heure de répit, elles me rongent, ma santé s'en ressent. Bien qu'un air pur emplisse l'intérieur de Back-Cup, je suis parfois pris d'étouffements. Il me semble que ces épaisses parois m'écrasent de tout leur poids. Et puis, je me sens séparé du reste du monde, -- comme en dehors de notre globe, -- ne sachant rien de ce qui se passe dans les pays d'outre-mer!... Ah! à travers cette ouverture à la voûte qui s'évide au-dessus du lagon, s'il était possible de s'enfuir... de se sauver par la cime de l'îlot... de redescendre à sa base!... Dans la matinée du 25 juillet, je rencontre enfin Thomas Roch. Il est seul sur la rive opposée, et je me demande même, puisque je ne les ai pas vus depuis la veille, si Ker Karraje, l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ne sont pas partis pour quelque «expédition» au large de Back-Cup... Je me dirige vers Thomas Roch et, avant qu'il ait pu m'apercevoir, je l'examine avec attention. Sa physionomie sérieuse, pensive, n'est plus celle d'un fou. Il marche à pas lents, les yeux baissés, ne regardant pas autour de lui, et porte sous son bras une planchette tendue d'une feuille de papier où sont dessinées différentes épures. Soudain, sa tête se relève vers moi, il s'avance d'un pas et me reconnaît: «Ah! toi... Gaydon!... s'écrie-t-il. Je t'ai donc échappé!... Je suis libre!» Il peut se croire libre, en effet, -- plus libre à Back-Cup qu'il ne l'était à Healthful-House. Mais ma présence est de nature à lui rappeler de mauvais souvenirs et va peut-être déterminer une crise, car il m'interpelle avec une extraordinaire animation: «Oui... toi... Gaydon!... Ne m'approche pas... ne m'approche pas!... Tu voudrais me reprendre... me ramener au cabanon... Jamais!... Ici j'ai des amis pour me défendre!... Ils sont puissants, ils sont riches!... Le comte d'Artigas est mon commanditaire!... L'ingénieur Serkö est mon associé!... Nous allons exploiter mon invention!... C'est ici que nous fabriquerons le Fulgurateur Roch... Va-t'en!... Va-t'en!...» Thomas Roch est en proie à une véritable fureur. En même temps que sa voix s'élève, ses bras s'agitent, et il tire de sa poche des paquets de dollars-papier et de bank-notes. Puis, des pièces d'or anglaises, françaises, américaines, allemandes, s'échappent de ses doigts. Et d'où lui vient cet argent, si ce n'est de Ker Karraje, et pour prix du secret qu'il a vendu?... Cependant, au bruit de cette pénible scène, accourent quelques hommes qui nous observaient à courte distance. Ils saisissent Thomas Roch, ils le contiennent, ils l'entraînent. D'ailleurs, dès que je suis hors de sa vue, il se laisse faire, il retrouve le calme du corps et de l'esprit. -- -27 juillet. --- À deux jours de là, en descendant vers la berge, aux premières heures du matin, je me suis avancé jusqu'à l'extrémité de la petite jetée de pierre. Le tug n'est plus à son mouillage habituel le long des roches, et n'apparaît en aucun autre point du lagon. Du reste, Ker Karraje et l'ingénieur Serkö n'étaient pas partis, comme je le supposais, car je les ai aperçus dans la soirée d'hier. Mais, aujourd'hui, il y a tout lieu de croire qu'ils se sont embarqués à bord du tug avec le capitaine Spade et son équipage, qu'ils ont rejoint la goélette dans la crique de l'îlot, et que l'-Ebba-, à cette heure, est en cours de navigation. S'agit-il de quelque coup de piraterie?... c'est possible. Toutefois il est également possible que Ker Karraje, redevenu le comte d'Artigas à bord de son yacht de plaisance, ait voulu rallier quelque point du littoral, afin de se procurer les substances nécessaires à la préparation du Fulgurateur Roch... Ah! si j'avais eu la possibilité de me cacher à bord du tug, de me glisser dans la cale de l'-Ebba-, d'y demeurer caché jusqu'à l'arrivée au port!... Alors, peut-être, eussé-je pu m'échapper... délivrer le monde de cette bande de pirates!... On voit à quelles pensées je m'abandonne obstinément... Fuir... fuir à tout prix ce repaire!... Mais la fuite n'est possible que par le tunnel avec le bateau sous-marin!... N'est-ce pas folie que d'y songer?... Oui!... folie... Et pourtant, quel autre moyen de s'évader de Back-Cup?... Tandis que je me livre à ces réflexions, voici que les eaux du lagon s'entrouvrent à vingt mètres de la jetée pour livrer passage au tug. Presque aussitôt, son panneau se rabat, le mécanicien Gibson et les hommes montent sur la plate-forme. D'autres accourent sur les roches afin de recevoir une amarre. On la saisit, on hale dessus, et l'appareil vient reprendre son mouillage. Donc, cette fois, la goélette navigue sans l'aide de son remorqueur, lequel n'est sorti que pour mettre Ker Karraje et ses compagnons à bord de l'-Ebba- et la dégager des passes de l'îlot. Cela me confirme dans l'idée que ce voyage n'a d'autre objet que de gagner un des ports américains, ou le comte d'Artigas pourra se procurer les matières qui composent l'explosif et commander les engins à quelque usine. Puis, au jour fixé pour son retour, le tug repassera le tunnel, rejoindra la goélette, et Ker Karraje rentrera à Back-Cup... Décidément, les desseins de ce malfaiteur sont en cours d'exécution, et cela marche plus vite que je ne le supposais! -- -3 août. --- Aujourd'hui s'est produit un incident dont le lagon a été le théâtre, -- incident très curieux, et qui doit être extrêmement rare. Vers trois heures de l'après-midi, un vif bouillonnement trouble les eaux pendant une minute, cesse pendant deux ou trois, et recommence dans la partie centrale du lagon. Une quinzaine de pirates, dont l'attention est attirée par ce phénomène assez inexplicable, sont descendus sur la berge, non sans donner des marques d'étonnement auquel se mêle un certain effroi, -- à ce qu'il me semble. Ce n'est point le tug qui cause cette agitation des eaux, puisqu'il est amarré près de la jetée. Quant à supposer qu'un autre appareil submersible serait parvenu à s'introduire par le tunnel, cela paraît, à tout le moins, invraisemblable. Presque aussitôt, des cris retentissent sur la rive opposée. D'autres hommes s'adressent aux premiers en un langage inintelligible, et, à la suite d'un échange de dix à douze phrases rauques, ceux-ci retournent en toute hâte du côté de Bee-Hive. Ont-ils donc aperçu quelque monstre marin engagé sous les eaux du lagon?... Vont-ils chercher des armes pour l'attaquer, des engins de pêche pour en opérer la capture?... J'ai deviné, et, un instant plus tard, je les vois revenir sur les berges, armés de fusils à balles explosibles et de harpons munis de longues lignes. C'est, en effet, une baleine, -- de l'espèce de ces cachalots si nombreux aux Bermudes, -- qui, après avoir traversé le tunnel, se débat maintenant dans les profondeurs du lagon. Puisque l'animal a été contraint de chercher un refuge à l'intérieur de Back-Cup, dois-je en conclure qu'il était poursuivi, que des baleiniers lui donnaient la chasse?... Quelques minutes s'écoulent avant que le cétacé remonte à la surface du lagon. On entrevoit sa masse énorme, luisante et verdâtre, évoluer comme s'il luttait contre un redoutable ennemi. Lorsqu'il reparaît, deux colonnes liquides jaillissent à grand bruit de ses évents. «Si c'est par nécessité d'échapper à la chasse des baleiniers que cet animal s'est jeté à travers le tunnel, me dis-je alors, c'est qu'il y a un navire à proximité de Back-Cup... peut-être à quelques encablures du littoral... C'est que ses embarcations ont suivi les passes de l'ouest jusqu'au pied de l'îlot... Et ne pouvoir communiquer avec elles!...» Et quand cela serait, est-ce qu'il m'est possible de les rejoindre à travers ces parois de Back-Cup?... Au surplus, je ne tarde pas à être fixé sur la cause qui a provoqué l'apparition du cachalot. Il ne s'agit point de pêcheurs acharnés à sa poursuite, mais d'une bande de requins, -- de ces formidables squales qui infectent les parages des Bermudes. Je les distingue sans peine entre deux eaux. Au nombre de cinq ou six, ils se retournent sur le flanc, ouvrant leurs énormes mâchoires hérissées de dents comme une étrille est hérissée de pointes. Ils se précipitent sur la baleine qui ne peut se défendre qu'en les assommant à coups de queue. Elle a déjà reçu de larges blessures, et les eaux se teignent de colorations rougeâtres, tandis qu'elle plonge, remonte, émerge, sans parvenir à éviter les morsures des squales. Et, pourtant, ce ne seront pas ces voraces animaux qui sortiront vainqueurs de la lutte. Cette proie va leur échapper, car l'homme, avec ses engins, est plus puissant qu'eux. Il y a là, sur les berges, nombre des compagnons de Ker Karraje, qui ne valent pas mieux que ces requins, car pirates ou tigres de mer, c'est tout un!... Ils vont essayer de capturer le cachalot, et cet animal sera de bonne prise pour les gens de Back-Cup!... En ce moment, la baleine se rapproche de la jetée, sur laquelle sont postés le Malais du comte d'Artigas et plusieurs autres des plus robustes. Ledit Malais est armé d'un harpon auquel se rattache une longue corde. Il le brandit d'un bras vigoureux et le lance avec autant de force que d'adresse. Grièvement atteinte sous sa nageoire gauche, la baleine s'enfonce d'un coup brusque, escortée des squales qui s'immergent à sa suite. La corde du harpon se déroule sur une longueur de cinquante à soixante mètres. Il n'y a plus qu'à haler dessus, et l'animal reviendra du fond pour exhaler son dernier souffle à la surface. C'est ce qu'exécutent le Malais et ses camarades, sans y mettre trop de hâte, de manière à ne point arracher le harpon des flancs de la baleine, qui ne tarde pas à reparaître près de la paroi où s'ouvre l'orifice du tunnel. Frappé à mort, l'énorme mammifère se démène dans une agonie furieuse, lançant des gerbes de vapeurs, des colonnes d'air et d'eau mélangées d'un flux de sang. Et alors, d'un terrible coup, 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000