ce me semble, je dois être pleinement rassuré. Personne ne pourra
réussir là où j'ai échoué depuis quinze mois. Au degré
d'affaissement intellectuel où mon compatriote est réduit, toute
tentative pour lui arracher son secret sera sans résultat. Au
vrai, son état ne peut plus qu'empirer, sa folie devenir absolue,
même sur les points où sa raison est restée intacte jusqu'à ce
jour.
Somme toute, il ne s'agit pas de Thomas Roch en ce moment, il
s'agit de moi, et voici ce que je constate.
À la suite de quelques balancements assez vifs, le canot s'est mis
en mouvement sous la poussée des avirons. Le trajet n'a duré
qu'une minute à peine. Un léger choc s'est produit. À coup sûr,
l'embarcation, après avoir heurté une coque de navire, s'est
rangée contre. Il s'est fait une certaine agitation bruyante. On
parlait, on commandait, on manoeuvrait... Sous mon bandeau, sans
rien comprendre, j'ai perçu un murmure confus de voix, qui a
continué pendant cinq à six minutes...
La seule pensée qui ait pu me venir à l'esprit, c'est qu'on allait
me transborder du canot sur le bâtiment auquel il appartient,
m'enfermer à fond de cale jusqu'au moment où ledit bâtiment serait
en pleine mer. Tant qu'il naviguera sur les eaux du Pamplico-
Sound, il est évident qu'on ne laissera ni Thomas Roch ni son
gardien paraître sur le pont...
En effet, toujours bâillonné, on m'a saisi par les jambes et les
épaules. Mon impression a été, non point que des bras me
soulevaient au-dessus du bastingage d'un bâtiment, mais qu'ils
m'affalaient au contraire... Était-ce pour me lâcher... me
précipiter à l'eau, afin de se débarrasser d'un témoin gênant?...
Cette idée m'a traversé un instant l'esprit, un frisson d'angoisse
m'a couru de la tête aux pieds... Instinctivement, j'ai pris une
large respiration, et ma poitrine s'est gonflée de cet air qui ne
tarderait peut-être pas à lui manquer...
Non! on m'a descendu avec de certaines précautions sur un plancher
solide, qui m'a donné la sensation d'une froideur métallique.
J'étais couché en long. À mon extrême surprise, les liens qui
m'entravaient avaient été relâchés. Les piétinements ont cessé
autour de moi. Un instant après, j'ai entendu le bruit sonore
d'une porte qui se refermait...
Me voici... Où?... Et d'abord, suis-je seul?... J'arrache le
bâillon de ma bouche et le bandeau de mes yeux...
Tout est noir, profondément noir. Pas le plus mince rayon de
clarté, pas même cette vague perception de lumière que conserve la
prunelle dans les chambres closes hermétiquement...
J'appelle... j'appelle à plusieurs reprises... Aucune réponse. Ma
voix est étouffée, comme si elle traversait un milieu impropre à
transmettre des sons.
En outre, l'air que je respire est chaud, lourd, épaissi, et le
jeu de mes poumons va devenir difficile, impossible, si cet air
n'est pas renouvelé...
Alors, en étendant les bras, voici ce qu'il m'est permis de
reconnaître au toucher:
J'occupe un compartiment à parois de tôle, qui ne mesure pas plus
de trois à quatre mètres cubes. Lorsque je promène ma main sur ces
tôles, je constate qu'elles sont boulonnées comme les cloisons
étanches d'un navire.
En fait d'ouverture, il me semble que sur l'une des parois se
dessine le cadre d'une porte, dont les charnières excèdent la
cloison de quelques centimètres. Cette porte doit s'ouvrir du
dehors en dedans, et c'est par là sans doute que l'on m'a
introduit à l'intérieur de cet étroit compartiment.
Mon oreille collée contre la porte, je n'entends aucun bruit. Le
silence est aussi absolu que l'obscurité, -- silence bizarre,
troublé seulement, lorsque je remue, par la sonorité du plancher
métallique. Rien de ces rumeurs sourdes qui règnent d'habitude à
bord des navires, ni le vague frôlement du courant le long de sa
coque, ni le clapotis de la mer qui lèche sa carène. Rien non plus
de ce bercement qui eût dû se produire, car, dans l'estuaire de la
Neuze, la marée détermine toujours un mouvement ondulatoire très
sensible.
Mais, en réalité, ce compartiment où je suis emprisonné
appartient-il à un navire?... Puis-je affirmer qu'il flotte à la
surface des eaux de la Neuze, bien que j'aie été transporté par
une embarcation dont le trajet n'a duré qu'une minute?... En
effet, pourquoi ce canot, au lieu de rejoindre un bâtiment
quelconque qui l'attendait au pied de Healthful-House, n'aurait-il
point rallié un autre point de la rive?... Et, dans ce cas, ne
serait-il pas possible que j'eusse été déposé à terre, au fond
d'une cave?... Cela expliquerait cette immobilité complète du
compartiment. Il est vrai, il y a ces cloisons métalliques, ces
tôles boulonnées, et aussi cette vague émanation saline répandue
autour de moi -- cette odeur -sui generis-, dont l'air est
généralement imprégné à l'intérieur des navires, et sur la nature
de laquelle je ne puis me tromper...
Un intervalle de temps que j'estime à quatre heures s'est écoulé
depuis mon incarcération. Il doit donc être près de minuit. Vais-
je rester ainsi jusqu'au matin?... Il est heureux que j'aie dîné à
six heures, suivant les règlements de Healthful-House. Je ne
souffre pas de la faim, et je suis plutôt pris d'une forte envie
de dormir. Cependant, j'aurai, je l'espère, l'énergie de résister
au sommeil... Je ne me laisserai pas y succomber... Il faut me
ressaisir à quelque chose du dehors... À quoi?... Ni son ni
lumière ne pénètrent dans cette boite de tôle... Attendons!...
Peut-être, si faible qu'il soit, un bruit arrivera-t-il à mon
oreille?... Aussi est-ce dans le sens de l'ouïe que se concentre
toute ma puissance vitale... Et puis, je guette toujours, -- en
cas que je ne serais pas sur la terre ferme, -- un mouvement, une
oscillation, qui finira par se faire sentir... En admettant que le
bâtiment soit encore mouillé sur ses ancres, il ne peut tarder à
appareiller... ou... alors... je ne comprendrais plus pourquoi on
nous aurait enlevés, Thomas Roch et moi...
Enfin... ce n'est point une illusion... Un léger roulis me berce
et me donne la certitude que je ne suis point à terre... bien
qu'il soit peu sensible, sans choc, sans à-coups... C'est plutôt
une sorte de glissement à la surface des eaux...
Réfléchissons avec sang-froid. Je suis à bord d'un des navires
mouillés à l'embouchure de la Neuze, et qui attendait sous voile
ou sous vapeur le résultat de l'enlèvement. Le canot m'y a
transporté; mais, je le répète, je n'ai point eu la sensation
qu'on me hissait par-dessus des bastingages... Ai-je donc été
glissé à travers un sabord percé dans la coque? Peu importe, après
tout! Que l'on m'ait ou non descendu à fond de cale, je suis sur
un appareil flottant et mouvant...
Sans doute, la liberté me sera bientôt rendue, ainsi qu'à Thomas
Roch, -- en admettant qu'on l'ait enfermé avec autant de soin que
moi. Par liberté, j'entends la faculté d'aller à ma convenance sur
le pont de ce bâtiment. Toutefois, ce ne sera pas avant quelques
heures, car il ne faut pas que nous puissions être aperçus. Donc,
nous ne respirerons l'air du dehors qu'à l'heure où le bâtiment
aura gagné la pleine mer. Si c'est un navire à voiles, il aura dû
attendre que la brise s'établisse, -- cette brise qui vient de
terre au lever du jour et favorise la navigation sur le Pamplico-
Sound. Il est vrai, si c'est un bateau à vapeur...
Non!... À bord d'un steamer se propagent inévitablement des
exhalaisons de houille, de graisses, des odeurs échappées des
chambres de chauffe qui seraient arrivées jusqu'à moi... Et puis,
les mouvements de l'hélice ou des aubes, les trépidations des
machines, les à-coups des pistons, je les eusse ressentis...
En somme, le mieux est de patienter. Demain seulement, je serai
extrait de ce trou. D'ailleurs, si l'on ne me rend pas la liberté,
on m'apportera quelque nourriture. Quelle apparence y a-t-il que
l'on veuille me laisser mourir de faim?... Il eût été plus
expéditif de m'envoyer au fond de la rivière et de ne point
m'embarquer... Une fois au large, qu'y a-t-il à craindre de
moi?... Ma voix ne pourra plus se faire entendre... Quant à mes
réclamations, inutiles, à mes récriminations, plus inutiles
encore!
Et puis, que suis-je pour les auteurs de cet attentat?... Un
simple surveillant d'hospice, un Gaydon sans importance...
C'est Thomas Roch qu'il s'agissait d'enlever de Healthful-House...
Moi... je n'ai été pris que par surcroît... parce que je suis
revenu au pavillon à cet instant...
Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, quels que soient les gens
qui ont conduit cette affaire, en quelque lieu qu'ils m'emmènent,
je m'en tiens à cette résolution: continuer à jouer mon rôle de
gardien. Personne, non! personne ne soupçonnera que, sous l'habit
de Gaydon, se cache l'ingénieur Simon Hart. À cela, deux
avantages: d'abord, on ne se défiera pas d'un pauvre diable de
surveillant, et, en second lieu, peut-être pourrai-je pénétrer les
mystères de cette machination et les mettre à profit, si je
parviens à m'enfuir...
Où ma pensée s'égare-t-elle?... Avant de prendre la fuite,
attendons d'être arrivé à destination. Il sera temps de songer à
s'évader, si quelque occasion se présente... Jusque-là,
l'essentiel est qu'on ne sache pas qui je suis, et on ne le saura
pas.
Maintenant, certitude complète à cet égard, nous sommes en cours
de navigation. Toutefois, je reviens sur ma première idée. Non!...
le navire qui nous emporte, s'il n'est pas un steamer, ne doit pas
être non plus un voilier. Il est incontestablement poussé par un
puissant engin de locomotion. Que je n'entende point ces bruits
spéciaux des machines à vapeur, quand elles actionnent des hélices
ou des roues, d'accord; que ce navire ne soit pas ébranlé sous le
va-et-vient des pistons dans les cylindres, je suis forcé de
l'admettre. C'est plutôt qu'un mouvement continu et régulier, une
sorte de rotation directe qui se communique au propulseur, quel
qu'il puisse être. Aucune erreur n'est possible: le bâtiment est
mu par un mécanisme particulier... Lequel?...
S'agirait-il d'une de ces turbines dont on a parlé depuis quelque
temps, et qui, manoeuvrées à l'intérieur d'un tube immergé, sont
destinées à remplacer les hélices, utilisant mieux qu'elles la
résistance de l'eau et imprimant une vitesse plus considérable?...
Encore quelques heures, et je saurai à quoi m'en tenir sur ce
genre de navigation, qui semble s'opérer dans un milieu
parfaitement homogène.
D'ailleurs, -- effet non moins extraordinaire, -- les mouvements
de roulis et de tangage ne sont aucunement sensibles. Or, comment
se fait-il que le Pamplico-Sound soit dans un tel état de
tranquillité?... Rien que les courants de mer montante et
descendante suffisent d'ordinaire à troubler sa surface.
Il est vrai, peut-être le flot est-il étale à cette heure, et, je
m'en souviens, la brise de terre était tombée hier avec le soir.
N'importe! Cela me paraît inexplicable, car un bâtiment, mû par un
propulseur, quelle que soit sa vitesse, éprouve toujours des
oscillations dont je ne puis saisir le plus léger indice.
Voilà de quelles pensées obsédantes ma tête est maintenant
remplie! Malgré une pressante envie de dormir, malgré la torpeur
qui m'envahit au milieu de cette atmosphère étouffante, j'ai
résolu de ne point m'abandonner au sommeil. Je veillerai jusqu'au
jour, et encore ne fera-t-il jour pour moi qu'au moment où ce
compartiment recevra la lumière extérieure. Et, peut-être ne
suffira-t-il pas que la porte s'ouvre, et faudra-t-il qu'on me
sorte de ce trou, qu'on me ramène sur le pont...
Je m'accote à l'un des angles des cloisons, car je n'ai pas même
un banc pour m'asseoir. Mais, comme mes paupières sont alourdies,
comme je me sens en proie à une sorte de somnolence, je me relève.
La colère me prend, je frappe les parois du poing, j'appelle... En
vain mes mains se meurtrissent contre les boulons des tôles, et
mes cris ne font venir personne.
Oui!... cela est indigne de moi. Je me suis promis de me modérer,
et voilà que, dès le début, je perds la possession de moi-même, et
me conduis en enfant...
Il est de toute certitude que l'absence de tangage et de roulis
prouve au moins que le navire n'a pas encore atteint la pleine
mer. Est-ce que, au lieu de traverser le Pamplico-Sound, il aurait
remonté le cours de la Neuze?... Non! Pourquoi s'enfoncerait-il au
milieu des territoires du comté?... Si Thomas Roch a été enlevé de
Healthful-House, c'est que ses ravisseurs avaient l'intention de
l'entraîner hors des États-Unis, -- probablement dans une île
lointaine de l'Atlantique, ou sur un point quelconque de l'Ancien
Continent. Donc, ce n'est pas la Neuze, de cours peu étendu, que
remonte notre appareil marin... Nous sommes sur les eaux du
Pamplico-Sound, qui doit être au calme blanc.
Soit! lorsque le navire aura pris le large, il ne pourra échapper
aux oscillations de la houle, qui, même alors que la brise est
tombée, se fait toujours sentir pour les bâtiments de moyenne
grandeur. À moins d'être à bord d'un croiseur ou d'un cuirassé...
et ce n'est pas le cas, j'imagine!
En ce moment, il me semble bien... En effet... je ne me trompe
pas... Un bruit se produit à l'intérieur... un bruit de pas... Ces
pas se rapprochent de la cloison de tôle, dans laquelle est percée
la porte du compartiment... Ce sont des hommes de l'équipage, sans
doute... Cette porte va-t-elle s'ouvrir enfin?... J'écoute... Des
gens parlent, et j'entends leur voix... mais je ne puis les
comprendre... Ils se servent d'une langue qui m'est inconnue...
J'appelle... je crie... Pas de réponse!
Il n'y a donc qu'à attendre, attendre, attendre! Ce mot-là, je me
le répète, et il bat dans ma pauvre tête comme le battant d'une
cloche!
Essayons de calculer le temps qui s'est écoulé.
En somme, je ne puis pas l'évaluer à moins de quatre ou cinq
heures depuis que le navire s'est mis en marche. À mon estime,
minuit est passé. Par malheur, ma montre ne peut me servir au
milieu de cette profonde obscurité.
Or, si nous naviguons depuis cinq heures, le navire est
actuellement en dehors du Pamplico-Sound, qu'il en soit sorti par
l'Ocracoke-inlet ou par l'Hatteras-inlet. J'en conclus qu'il doit
être au large du littoral -- d'un bon mille au moins... Et,
cependant, je ne ressens rien de la houle du large...
C'est là l'inexplicable, c'est là l'invraisemblable... Voyons...
Est-ce que je me suis trompé?... Est-ce que j'ai été dupe d'une
illusion?... Ne suis-je point renfermé à fond de cale d'un
bâtiment en marche?...
Une nouvelle heure vient de s'écouler, et, soudain, les
trépidations des machines ont cessé... Je me rends parfaitement
compte de l'immobilité du navire qui m'emporte... Était-il donc
rendu à destination?... Dans ce cas, ce ne pourrait être que dans
un des ports du littoral, au nord ou au sud du Pamplico-Sound...
Mais quelle apparence que Thomas Roch, arraché de Healthful-House,
ait été ramené en terre ferme?... L'enlèvement ne pourrait tarder
à être connu, et ses auteurs s'exposeraient à être découverts par
les autorités de l'Union...
D'ailleurs, si le bâtiment est actuellement au mouillage, je vais
entendre le bruit de la chaîne à travers l'écubier, et, quand il
viendra à l'appel de son ancre, une secousse se produira, -- une
secousse que je guette... que je reconnaîtrai... Cela ne saurait
tarder de quelques minutes.
J'attends... j'écoute...
Un morne et inquiétant silence règne à bord... C'est à se demander
s'il y a sur ce navire d'autres êtres vivants que moi...
À présent, je me sens envahir par une sorte de torpeur...
L'atmosphère est viciée... La respiration me manque... Ma poitrine
est comme écrasée d'un poids dont je ne puis me délivrer...
Je veux résister... C'est impossible... J'ai dû m'étendre dans un
coin et me débarrasser d'une partie de mes vêtements, tant la
température est élevée... Mes paupières s'alourdissent, se
ferment, et je tombe dans une prostration, qui va me plonger en un
lourd et irrésistible sommeil...
Combien de temps ai-je dormi?... Je l'ignore. Fait-il nuit, fait-
il jour?... Je ne saurais le dire. Mais, ce que j'observe en
premier lieu, c'est que ma respiration est plus facile. Mes
poumons s'emplissent d'un air qui n'est plus empoisonné d'acide
carbonique.
Est-ce que cet air a été renouvelé tandis que je dormais?... Le
compartiment a-t-il été ouvert?... Quelqu'un est-il entré dans cet
étroit réduit?...
Oui... et j'en ai la preuve.
Ma main -- au hasard -- vient de saisir un objet, un récipient
rempli d'un liquide dont l'odeur est engageante. Je le porte à mes
lèvres, qui sont brûlantes, car je suis torturé par la soif à ce
point que je me contenterais même d'une eau saumâtre.
C'est de l'ale, -- une ale de bonne qualité, -- qui me rafraîchit,
me réconforte, et dont j'absorbe une pinte entière.
Mais si on ne m'a pas condamné à mourir de soif, on ne m'a pas, je
suppose, condamné à mourir de faim?...
Non... Dans un des coins a été déposé un panier, et ce panier
contient une miche de pain avec un morceau de viande froide.
Je mange donc... je mange avidement, et les forces peu à peu me
reviennent.
Décidément, je ne suis pas aussi abandonné que je l'aurais pu
craindre. On s'est introduit dans ce trou obscur, et, par la
porte, a pénétré un peu de cet oxygène du dehors sans lequel
j'aurais été asphyxié. Puis, on a mis à ma disposition de quoi
calmer ma soif et ma faim jusqu'à l'heure où je serai délivré.
Combien de temps cette incarcération durera-t-elle encore?... Des
jours... des mois?... Il ne m'est pas possible, d'ailleurs, de
calculer le temps qui s'est écoulé pendant mon sommeil ni
d'établir avec quelque approximation l'heure qu'il est. J'avais
bien eu soin de remonter ma montre, mais ce n'est pas une montre à
répétition... Peut-être, en tâtant les aiguilles?... Oui... il me
semble que la petite est sur le chiffre huit... du matin, sans
doute...
Ce dont je suis certain, par exemple, c'est que le bâtiment n'est
plus en marche. Il ne se produit pas la plus légère secousse à
bord -- ce qui indique que le propulseur est au repos. Cependant
les heures se passent, des heures interminables, et je me demande
si l'on n'attendra pas la nuit pour entrer de nouveau dans ce
compartiment, afin de l'aérer comme on l'a fait pendant que je
dormais, en renouveler les provisions... Oui... on veut profiter
de mon sommeil...
Cette fois, j'y suis résolu... je résisterai... Et même, je
feindrai de dormir... et quelle que soit la personne qui entrera,
je saurai l'obliger à me répondre!
VI
Sur le pont
Me voici à l'air libre et je respire à pleins poumons... On m'a
enfin extrait de cette boîte étouffante et remonté sur le pont du
navire... Tout d'abord, en parcourant l'horizon du regard, je n'ai
plus aperçu aucune terre... Rien que cette ligne circulaire qui
délimite la mer et le ciel!
Non!... Il n'y a pas même une apparence de continent à l'ouest, de
ce côté où le littoral de l'Amérique du Nord se développe sur des
milliers de milles.
En ce moment, le soleil, à son déclin, n'envoie plus que des
rayons obliques à la surface de l'Océan... Il doit être environ
six heures du soir... Je consulte ma montre... Oui, six heures et
treize minutes.
Voici ce qui s'est passé pendant cette nuit du 17 juin.
J'attendais, comme je l'ai dit, que s'ouvrît la porte du
compartiment, bien décidé à ne point succomber au sommeil. Je ne
doutais pas qu'il fît jour alors, et la journée s'avançait, et
personne ne venait. Des provisions qui avaient été mises à ma
disposition, il ne restait plus rien. Je commençais à souffrir de
la faim, sinon de la soif, ayant conservé un peu d'ale.
Dès mon réveil, certains frémissements de la coque m'avaient donné
à penser que le bâtiment s'était remis en marche, après avoir
stationné depuis la veille, -- probablement dans quelque crique
déserte de la côte, puisque je n'avais rien ressenti des secousses
qui accompagnent l'opération du mouillage.
Il était donc six heures, lorsque des pas ont résonné derrière la
cloison métallique du compartiment. Allait-on entrer?... Oui... Un
grincement de serrure s'est produit, et la porte s'est ouverte. La
lueur d'un fanal a dissipé la profonde obscurité au milieu de
laquelle j'étais plongé depuis mon arrivée à bord.
Deux hommes ont apparu, que je n'ai pas eu le loisir de dévisager.
Ces deux hommes m'ont saisi par les bras, et un épais morceau de
toile a enveloppé ma tête, de telle sorte qu'il me fut impossible
de rien voir.
Que signifiait cette précaution?... Qu'allait-on faire de moi?...
J'ai voulu me débattre... On m'a solidement maintenu... J'ai
interrogé... Je n'ai pu obtenir aucune réponse. Quelques paroles
ont été échangées entre ces hommes, dans une langue que je ne
comprenais pas, et dont je n'ai pu reconnaître la provenance.
Décidément, on usait de peu d'égards envers moi! Il est vrai, un
gardien de fous, pourquoi se gêner avec un si infime
personnage?... Mais je ne suis pas bien sûr que l'ingénieur Simon
Hart eût été l'objet de meilleurs traitements.
Cette fois, cependant, on ne m'a pas bâillonné, on ne m'a lié ni
les bras ni les jambes. On s'est contenté de me tenir
vigoureusement, et je n'aurais pu fuir.
Un instant après, je suis entraîné hors du compartiment et poussé
à travers une étroite coursive. Sous mes pieds résonnent les
marches d'un escalier métallique. Puis, un air frais frappe mon
visage, et, à travers le morceau de toile, je respire avidement.
Alors on me soulève, et les deux hommes me déposent sur un
plancher qui, cette fois, n'est pas fait de plaques de tôle et
doit être le pont d'un navire.
Enfin les bras qui me serraient se relâchent. Me voici libre de
mes mouvements. J'arrache aussitôt la toile qui me recouvre la
tête, et je regarde...
Je suis à bord d'une goélette en pleine marche, dont le sillage
laisse une longue trace blanche.
Il m'a fallu saisir un des galhaubans pour ne pas choir, ébloui
que je suis par le grand jour, après cet emprisonnement de
quarante-huit heures au milieu d'une complète obscurité.
Sur le pont vont et viennent une dizaine d'hommes à la physionomie
rude, -- des types très dissemblables, auxquels je ne saurais
assurer une origine quelconque. D'ailleurs c'est à peine s'ils
font attention à moi.
Quant à la goélette, d'après mon estime, elle peut jauger de deux
cent cinquante à trois cents tonneaux. Assez large de flancs, sa
mâture est forte, et sa surface de voilure doit lui donner une
rapide allure par belle brise.
À l'arrière, un homme au visage hâlé est au gouvernail. Sa main,
sur les poignées de la roue, maintient la goélette contre des
embardées assez violentes.
J'aurais voulu lire le nom de ce navire, qui a l'aspect d'un yacht
de plaisance. Mais ce nom, est-il inscrit au tableau d'arrière ou
sur les pavois de l'avant?...
Je me dirige vers un des matelots, et lui dis:
«Quel est ce navire?...»
Nulle réponse, et j'ai même lieu de croire que cet homme ne me
comprend pas.
«Où est le capitaine?...» ai-je ajouté.
Le matelot n'a pas plus répondu à cette question qu'à la
précédente.
Je me transporte vers l'avant.
En cet endroit, au-dessus des montants du guindeau, est suspendue
une cloche... Sur le bronze de cette cloche, peut-être un nom est-
il gravé -- le nom de la goélette?...
Aucun nom.
Je reviens vers l'arrière, et, m'adressant à l'homme de barre, je
renouvelle ma question...
Cet homme me lance un regard peu sympathique, hausse les épaules,
et s'arc-boute solidement pour ramener la goélette jetée sur
bâbord dans un violent écart.
L'idée me vient de voir si Thomas Roch est là... Je ne l'aperçois
pas... N'est-il pas à bord?... Cela serait inexplicable. Pourquoi
aurait-on enlevé de Healthful-House le gardien Gaydon seul?...
Personne n'a jamais pu soupçonner que je fusse l'ingénieur Simon
Hart, et, lors même qu'on le saurait, quel intérêt y aurait-il eu
à s'emparer de ma personne, et que pourrait-on attendre de moi?...
Aussi, puisque Thomas Roch n'est pas sur le pont, j'imagine qu'il
doit être enfermé dans l'une des cabines, et puisse-t-il avoir été
traité avec plus d'égards que son ex-gardien!
Voyons donc -- et comment cela ne m'a-t-il pas frappé
immédiatement -- dans quelles conditions marche-t-elle, cette
goélette?... Les voiles sont serrées... il n'y a pas un pouce de
toile dehors... la brise est tombée... les quelques souffles
intermittents, qui viennent de l'est, sont contraires, puisque
nous avons le cap dans cette direction... Et, cependant, la
goélette file avec rapidité, piquant un peu du nez, tandis que son
étrave fend les eaux, dont l'écume glisse sur sa ligne de
flottaison. Un sillage, comme une moire onduleuse, s'étend au loin
en arrière.
Ce navire est-il donc un -steam-yacht-?... Non!... Aucune cheminée
ne se dresse entre son grand mât et son mât de misaine... Est-ce
un bateau mû par l'électricité, possédant soit une batterie
d'accumulateurs, soit des piles d'une puissance considérable, qui
actionnent son hélice et lui impriment une pareille vitesse?...
En effet, je ne saurais m'expliquer autrement cette navigation.
Dans tous les cas, puisque le propulseur ne peut être qu'une
hélice, en me penchant au-dessus du couronnement, je la verrai
fonctionner, et il ne me restera plus qu'à reconnaître de quelle
source mécanique provient son mouvement.
L'homme de barre me laisse approcher, non sans m'adresser un
regard ironique.
Je me penche en dehors, et j'observe...
Nulle trace de ces bouillonnements qu'aurait produits la rotation
d'une hélice... Rien qu'un sillage plat, s'étendant à trois ou
quatre encablures, tel qu'en laisse un bâtiment entraîné par une
voilure puissante...
Mais quel est donc l'engin propulsif qui donne à cette goélette
cette merveilleuse vitesse? Je l'ai dit, le vent est plutôt
défavorable, la mer ne se soulève qu'en de longues ondulations qui
ne déferlent pas...
Je le saurai pourtant, et, sans que l'équipage se préoccupe de ma
personne, je retourne vers l'avant.
Arrivé près du capot du poste, me voici en présence d'un homme
dont la figure ne m'est pas inconnue... Accoudé tout à côté, cet
homme me laisse approcher de lui et me regarde... Il semble
attendre que je lui adresse la parole...
La mémoire me revient... C'est le personnage qui accompagnait le
comte d'Artigas pendant sa visite à Healthful-House. Oui... il n'y
a pas d'erreur...
Ainsi, c'est ce riche étranger qui a enlevé Thomas Roch, et je
suis à bord de l'-Ebba-, son yacht bien connu sur ces parages de
l'Est-Amérique!... Soit! L'homme qui est devant moi me dira ce que
j'ai le droit de savoir. Je me souviens que le comte d'Artigas et
lui parlaient la langue anglaise... Il me comprendra et ne pourra
refuser de répondre à mes questions.
Dans ma pensée, cet homme doit être le capitaine de la goélette
-Ebba-.
«Capitaine, lui dis-je, c'est vous que j'ai vu à Healthful-
House... Vous me reconnaissez?...»
Lui se contente de me dévisager et ne daigne pas me répondre.
«Je suis le surveillant Gaydon, ai-je repris, le gardien de Thomas
Roch, et je veux savoir pourquoi vous m'avez enlevé et mis à bord
de cette goélette?...»
Ledit capitaine m'interrompt d'un signe, et encore, ce signe,
n'est-ce pas à moi qu'il s'adresse, mais à quelques matelots
postés près du gaillard d'avant.
Ceux-ci accourent, me prennent les bras, et, s'inquiétant peu du
mouvement de colère que je ne puis retenir, m'obligent à descendre
l'escalier du capot de l'équipage.
Cet escalier n'est à vrai dire qu'une échelle à barreaux de fer
perpendiculairement fixée à la cloison. Sur le palier, de chaque
côté, s'ouvre une porte, qui établit la communication entre le
poste, la cabine du capitaine et d'autres chambres contiguës.
Allait-on de nouveau me plonger dans le sombre réduit que j'ai
déjà occupé à fond de cale?...
Je tourne à gauche, l'on m'introduit à l'intérieur d'une cabine,
éclairée par un des hublots de la coque, repoussé en ce moment, et
qui laisse passer un air vif. L'ameublement comprend un cadre avec
sa literie, une table, un fauteuil, une toilette, une armoire.
Sur la table, mon couvert est mis. Je n'ai plus qu'à m'asseoir,
et, comme l'aide-cuisinier allait se retirer après avoir déposé
divers plats, je lui adresse la parole.
Encore un muet celui-là, -- un jeune garçon de race nègre, et
peut-être ne comprend-il pas ma langue?...
La porte refermée, je mange avec appétit, remettant à plus tard
des questions qui ne resteront pas toujours sans réponses.
Il est vrai, je suis prisonnier, -- mais cette fois, dans des
conditions de confort infiniment préférables, et qui me seront
conservées, je l'espère, jusqu'à notre arrivée à destination.
Et alors, je m'abandonne à un cours d'idées dont la première est
celle-ci: c'est le comte d'Artigas qui avait préparé cette affaire
d'enlèvement, c'est lui qui est l'auteur du rapt de Thomas Roch,
et nul doute que l'inventeur français ne soit installé dans une
non moins confortable cabine à bord de l'-Ebba-.
En somme, qui est-il, ce personnage?... D'où vient-il, cet
étranger?... S'il s'est emparé de Thomas Roch, est-ce donc qu'il
veut, à n'importe quel prix, s'approprier le secret de son
Fulgurateur?... C'est vraisemblable. Aussi devrai-je prendre garde
à ne point trahir mon identité, car toute chance de redevenir
libre m'échapperait, si l'on apprenait la vérité sur mon compte.
Mais que de mystères à percer, que d'inexplicable à expliquer, --
l'origine de ce d'Artigas, ses intentions pour l'avenir, la
direction que suit sa goélette, le port auquel elle est
attachée... et aussi cette navigation, sans voile et sans hélice,
avec une vitesse d'au moins dix milles à l'heure!...
Enfin, avec le soir, un air plus frais pénètre à travers le hublot
de la cabine. Je le ferme au moyen de sa vis, et, puisque ma porte
est verrouillée à l'extérieur, le mieux est de me jeter sur le
cadre, de m'endormir aux douces oscillations de cette singulière
-Ebba- à la surface de l'Atlantique.
Le lendemain, je suis levé dès l'aube, je procède à ma toilette,
je m'habille, et j'attends.
L'idée me vient aussitôt de voir si la porte de la cabine est
fermée...
Non, elle ne l'est pas. Je pousse le vantail, je gravis l'échelle
de fer, et me voici sur le pont.
À l'arrière, tandis que les matelots vaquent aux travaux de
lavage, deux hommes, dont l'un est le capitaine, sont en train de
causer. Celui-ci ne manifeste aucune surprise en m'apercevant, et,
d'un signe de tête, me désigne à son compagnon.
L'autre, que je n'ai jamais vu, est un individu d'une cinquantaine
d'années, barbe et chevelure noires mélangées de fils d'argent,
figure ironique et fine, oeil agile, physionomie intelligente.
Celui-là se rapproche du type hellénique, et je n'ai plus douté
qu'il fût d'origine grecque, quand je l'ai entendu appeler Serkö -
- l'ingénieur Serkö -- par le capitaine de l'-Ebba-.
Quant à ce dernier, il se nomme Spade, -- le capitaine Spade, --
et ce nom a bien l'air d'être de provenance italienne. Ainsi un
Grec, un Italien, un équipage composé de gens recrutés en tous les
coins du globe, et embarqués sur une goélette à nom norvégien...
ce mélange me paraît, à bon droit, suspect.
Et le comte d'Artigas, avec son nom espagnol, son type
asiatique... d'où vient-il?...
Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö s'entretiennent à voix
basse. Le premier surveille de près l'homme de barre, qui ne
semble pas avoir à se préoccuper des indications du compas placé
dans l'habitacle devant ses yeux. Il paraît plutôt obéir aux
gestes de l'un des matelots de l'avant, qui lui indique s'il doit
venir sur tribord ou sur bâbord.
Thomas Roch est là, près du roufle... Il regarde cette immense mer
déserte, qu'aucun contour de terre ne limite à l'horizon. Deux
matelots, placés près de lui, ne le perdent pas de vue. Ne
pouvait-on tout craindre de ce fou, -- même qu'il se jetât par-
dessus le bord?...
Je ne sais s'il me sera permis de communiquer avec mon ancien
pensionnaire?...
Tandis que je m'avance vers lui, le capitaine Spade et l'ingénieur
Serkö m'observent.
Je m'approche de Thomas Roch, qui ne me voit pas venir, et me
voici à son côté.
Thomas Roch n'a point l'air de me reconnaître, et ne fait pas un
seul mouvement. Ses yeux, qui brillent d'un vif éclat, ne cessent
de parcourir l'espace. Heureux de respirer cette atmosphère
vivifiante et chargée d'émanations salines, sa poitrine se gonfle
en de longues aspirations. À cet air suroxygéné se joint la
lumière d'un magnifique soleil, débordant un ciel sans nuages, et
dont les rayons le baignent tout entier. Se rend-il compte du
changement survenu dans sa situation?... Ne se souvient-il plus
déjà de Healthful-House, du pavillon où il était prisonnier, de
son gardien Gaydon?... C'est infiniment probable. Le passé s'est
effacé de son souvenir, et il est tout au présent.
Mais, à mon avis, même sur le pont de l'-Ebba-, dans ce milieu de
la pleine mer, Thomas Roch est toujours l'inconscient que j'ai
soigné durant quinze mois. Son état intellectuel n'a pas changé,
la raison ne lui reviendra que lorsqu'on l'entretiendra de ses
découvertes. Le comte d'Artigas connaît cette disposition mentale
pour en avoir fait l'expérience pendant sa visite, et c'est
évidemment sur cette disposition qu'il se fonde pour surprendre
tôt ou tard le secret de l'inventeur. Qu'en pourrait-il faire?...
«Thomas Roch?...» ai-je dit.
Ma voix le frappe, et, après s'être fixés un instant sur moi, ses
yeux se détournent vivement.
Je prends sa main, je la presse, mais il la retire brusquement,
puis s'éloigne, -- sans m'avoir reconnu, -- et il se dirige vers
l'arrière de la goélette, où se trouvent l'ingénieur Serkö et le
capitaine Spade.
A-t-il donc la pensée de s'adresser à l'un de ces deux hommes, et
s'ils lui parlent, leur répondra-t-il, -- ce dont il s'est
dispensé à mon égard?...
Juste à ce moment, sa physionomie vient de s'éclairer d'une lueur
d'intelligence, et son attention -- je ne puis en douter -- est
attirée par la marche bizarre de la goélette.
En effet, ses regards se portent sur la mâture de l'-Ebba-, dont
les voiles sont serrées, et qui glisse rapidement à la surface de
ces eaux calmes...
Thomas Roch rétrograde alors, il remonte la coursive de tribord,
il s'arrête à la place où devrait se dresser une cheminée, si
l'-Ebba -était un -steam-yacht-, -- une cheminée dont
s'échapperaient des tourbillons de fumée noire...
Ce qui m'a semblé si étrange paraît tel à Thomas Roch... Il ne
peut s'expliquer ce que j'ai trouvé inexplicable, et, comme je
l'ai fait, il gagne l'arrière afin de voir fonctionner l'hélice...
Sur les flancs de la goélette gambade une troupe de marsouins. Si
vite que file l'-Ebba-, ces agiles animaux la dépassent sans
peine, cabriolant, se culbutant, se jouant dans leur élément
naturel avec une merveilleuse souplesse.
Thomas Roch ne s'attache pas à les suivre du regard. Il se penche
au-dessus des bastingages...
Aussitôt l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade se rapprochent de
lui, et, craignant qu'il ne tombe à la mer, ils le retiennent
d'une main ferme, puis le ramènent sur le pont.
J'observe, d'ailleurs, -- car j'en ai la longue expérience, -- que
Thomas Roch est en proie à une vive surexcitation. Il tourne sur
lui-même, il gesticule, des phrases incohérentes, qui ne
s'adressent à personne, sortent de sa bouche...
Cela n'est que trop visible, une crise est prochaine, -- une crise
semblable à celle qui l'a saisi pendant la dernière soirée passée
au pavillon de Healthful-House, et dont les conséquences ont été
si funestes. Il va falloir s'emparer de lui, le descendre dans sa
cabine, où l'on m'appellera peut-être à lui donner ces soins
spéciaux dont j'ai l'habitude...
En attendant, l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ne le
perdent pas de vue. Vraisemblablement, leur intention est de le
laisser faire, et voici ce qu'il fait:
Après s'être dirigé vers le grand mât, dont ses yeux ont vainement
cherché la voilure, il l'atteint, il l'entoure de ses bras, il
essaie de l'ébranler en le secouant par le râtelier de tournage,
comme s'il voulait l'abattre...
Et, alors, voyant ses efforts infructueux, ce qu'il a tenté au
grand mât, il va le tenter au mât de misaine. Sa nervosité croît
au fur et à mesure. Des cris inarticulés succèdent aux vagues
paroles qui lui échappent...
Soudain, il se précipite vers les haubans de bâbord et s'y
accroche. Je me demande s'il ne va pas s'élancer sur les
enfléchures, monter jusqu'aux barres du hunier... Si on ne
l'arrête pas, il risque de choir sur le pont, ou, dans un vif
mouvement de roulis, d'être jeté à la mer...
Sur un signe du capitaine Spade, des matelots accourent, le
prennent à bras-le-corps, sans pouvoir lui faire lâcher les
haubans, tant ses mains les serrent avec vigueur. Au cours d'une
crise, je le sais, ses forces sont décuplées. Pour le maîtriser,
il m'a fallu souvent appeler des gardiens à mon aide...
Cette fois, les hommes de la goélette -- des gaillards taillés en
force -- ont raison du malheureux dément. Thomas Roch est étendu
sur le pont, où deux matelots le contiennent malgré son
extraordinaire résistance.
Il n'y a plus qu'à le descendre dans sa cabine, à l'y laisser au
repos jusqu'à ce que cette crise ait pris fin. C'est même ce qui
va être fait conformément à l'ordre donné par un nouveau
personnage, dont la voix vient frapper mon oreille...
Je me retourne, et je le reconnais.
C'est le comte d'Artigas, la physionomie sombre, l'attitude
impérieuse, tel que je l'ai vu à Healthful-House.
Aussitôt je vais à lui. Il me faut une explication quand même...
et je l'aurai.
«De quel droit... monsieur?... ai-je demandé.
-- Du droit du plus fort!» me répond le comte d'Artigas.
Et il se dirige vers l'arrière, tandis que l'on emporte Thomas
Roch dans sa cabine.
VII
Deux jours de navigation
Peut-être -- si les circonstances l'exigent, -- serai-je amené à
dire au comte d'Artigas que je suis l'ingénieur Simon Hart. Qui
sait si je n'obtiendrai pas plus d'égards qu'en restant le gardien
Gaydon?... Toutefois, cette mesure mérite réflexion. En effet, je
suis toujours dominé par la pensée que, si le propriétaire de
l'-Ebba- a fait enlever l'inventeur français, c'est dans l'espoir
de s'assurer la possession du Fulgurateur Roch, auquel ni l'Ancien
ni le Nouveau Continent n'ont voulu mettre le prix inacceptable
qui en était demandé. Eh bien, dans le cas où Thomas Roch
viendrait à livrer son secret, ne vaut-il pas mieux que j'aie
continué d'avoir accès près de lui, que l'on m'ait conservé mes
fonctions de surveillant, que je sois chargé des soins nécessités
par son état?... Oui, je dois me réserver cette possibilité de
tout voir, de tout entendre... qui sait?... d'apprendre enfin ce
qu'il m'a été impossible de découvrir à Healthful-House!
À présent, où va la goélette -Ebba-?... Première question.
Qui est ce comte d'Artigas?... Deuxième question.
La première sera résolue dans quelques jours, sans doute, étant
donné la rapidité avec laquelle marche ce fantastique yacht de
plaisance sous l'action d'un propulseur dont je finirai bien par
reconnaître le fonctionnement.
Quant à la seconde question, il est moins certain que je puisse
jamais l'éclaircir.
À mon avis, en effet, ce personnage énigmatique doit avoir un
intérêt majeur à cacher son origine, et, je le crains, nul indice
ne me permettra d'établir sa nationalité. Si ce comte d'Artigas
parle couramment l'anglais, -- j'ai pu m'en assurer pendant sa
visite au pavillon 17, -- il le fait avec un accent rude et
vibrant, qui ne se retrouve pas chez les peuples du Nord. Cela ne
me rappelle rien de ce que j'ai entendu au cours de mes voyages à
travers les deux mondes, -- si ce n'est peut-être cette dureté
caractéristique des idiomes de la Malaisie. Et, en vérité, avec
son teint chaud, presque olivâtre, tirant sur le cuivre, sa
chevelure crêpelée d'un noir d'ébène, son regard sortant d'une
profonde orbite et qui jaillit comme un dard d'une prunelle
immobile, sa taille élevée, la carrure de ses épaules, son relief
musculaire très accentué qui décèle une grande vigueur physique,
il ne serait pas impossible que le comte d'Artigas appartînt à
quelqu'une de ces races de l'Extrême-Orient.
Pour moi, ce nom d'Artigas n'est qu'un nom d'emprunt, comme doit
l'être aussi ce titre de comte. Si sa goélette porte une
appellation norvégienne, lui, à coup sûr, n'est point d'origine
scandinave. Il n'a rien des hommes de l'Europe septentrionale, ni
la physionomie calme, ni les cheveux blonds, ni ce doux regard qui
s'échappe de leurs yeux d'un bleu pâle.
Enfin, quel qu'il soit, cet homme a fait enlever Thomas Roch, --
moi avec, -- et ce ne peut-être que dans un mauvais dessein.
Maintenant, a-t-il opéré au profit d'une puissance étrangère, ou
dans son propre intérêt?... A-t-il voulu être seul à profiter de
l'invention de Thomas Roch et se trouve-t-il donc dans des
conditions à pouvoir en profiter?... C'est une troisième question
à laquelle je ne saurais encore répondre. Par tout ce que je
verrai dans la suite, tout ce que j'entendrai, peut-être
parviendrai-je à la résoudre, avant d'avoir pu m'enfuir, en
admettant que la fuite soit exécutable?...
L'-Ebba- continue de naviguer dans les conditions inexplicables
que l'on connaît. Je suis libre de parcourir le pont, sans jamais
dépasser le poste d'équipage dont le capot s'ouvre sur l'avant du
mât de misaine.
En effet, une fois, j'ai voulu m'avancer jusqu'à l'emplanture du
beaupré, d'où j'aurais pu, en me penchant au-dehors, voir l'étrave
de la goélette fendre les eaux. Mais, en conséquence d'ordres
évidemment donnés, les matelots de quart se sont opposés à mon
passage, et l'un d'eux m'a dit d'un ton brusque en un rauque
anglais:
«À l'arrière... À l'arrière!... Vous gênez la manoeuvre!»
La manoeuvre?... On ne manoeuvre pas.
A-t-on compris que je cherchais à découvrir à quel genre de
propulsion obéissait la goélette?... C'est probable, et le
capitaine Spade, qui a été témoin de cette scène, a dû deviner que
je cherchais à me rendre compte de cette navigation. Même un
surveillant d'hospice ne saurait être que très étonné qu'un
navire, sans voilure, sans hélice, soit animé d'une pareille
vitesse. Enfin, pour une raison ou pour une autre, l'avant du pont
de l'-Ebba- m'est défendu.
Vers dix heures, la brise se lève, -- une brise du nord-ouest très
favorable, -- et le capitaine Spade donne ses instructions au
maître d'équipage.
Aussitôt celui-ci, le sifflet aux lèvres, fait hisser la grande
voile, la misaine et les focs. On n'eût pas opéré avec plus de
régularité et de discipline à bord d'un navire de guerre.
L'-Ebba -s'incline légèrement sur bâbord, et sa vitesse s'accélère
notablement. Cependant le moteur n'a point cessé de fonctionner,
car les voiles ne sont pas aussi pleines qu'elles auraient dû
l'être, si la goélette n'eût été soumise qu'à leur seule action.
Toutefois elles n'en aident pas moins la marche, grâce à la
fraîche brise, qui s'est régulièrement établie.
Le ciel est beau, les nuages de l'ouest se dissipent dès qu'ils
atteignent les hauteurs du zénith, et la mer resplendit sous
l'averse des rayons solaires.
Ma préoccupation est alors de relever, dans la mesure du possible,
la route que nous suivons. J'ai assez voyagé sur mer pour savoir
évaluer la vitesse d'un bâtiment. À mon avis, celle de l'-Ebba
-doit être comprise entre dix et onze milles. Quant à la
direction, elle est toujours la même, et il m'est facile de le
vérifier, en m'approchant de l'habitacle placé devant l'homme de
barre. Si l'avant de l'-Ebba- est interdit au gardien Gaydon, il
n'en est pas ainsi de l'arrière. À maintes reprises j'ai pu jeter
un rapide regard sur la boussole, dont l'aiguille marque
invariablement l'est, ou, avec plus d'exactitude, l'est-sud-est.
Voici donc dans quelles conditions nous naviguons à travers cette
partie de l'océan Atlantique, limitée au couchant par le littoral
des États-Unis d'Amérique.
Je fais appel à mes souvenirs: quels sont les îles ou groupes
d'îles qui se rencontrent dans cette direction, avant les terres
de l'Ancien Continent?
La Caroline du Nord, que la goélette a quittée depuis quarante-
huit heures, est traversée par le trente-cinquième parallèle, et
ce parallèle, prolongé vers le levant, doit, si je ne me trompe,
couper la côte africaine à peu près à la hauteur du Maroc. Mais,
sur son passage, gît l'archipel des Açores, à trois mille milles
environ de l'Amérique. Or, est-il présumable que l'-Ebba- ait
l'intention de rallier cet archipel, que son port d'attache se
trouve dans l'une de ces îles qui forment un domaine insulaire du
Portugal?... Non, je ne saurais admettre cette hypothèse.
D'ailleurs, avant les Açores, sur la ligne du trente-cinquième
parallèle, à la distance de douze cents kilomètres seulement, se
rencontre le groupe des Bermudes, qui appartient à l'Angleterre.
Il me paraîtrait moins hypothétique que, si le comte d'Artigas
s'est chargé de l'enlèvement de Thomas Roch pour le compte d'une
puissance européenne, cette puissance fût le Royaume-Uni de
Grande-Bretagne et d'Irlande. À vrai dire, reste toujours le cas
où ce personnage n'aurait agi qu'en vue de son propre intérêt.
Pendant cette journée, à trois ou quatre reprises, le comte
d'Artigas est venu prendre place à l'arrière. De là, son regard
m'a paru interroger attentivement les divers points de l'horizon.
Lorsqu'une voile ou une fumée apparaît au large, il les observe
longuement, en se servant d'une puissante lorgnette marine.
J'ajoute qu'il n'a même pas daigné remarquer ma présence sur le
pont.
De temps en temps, le capitaine Spade le rejoint, et tous deux
échangent quelques paroles dans une langue que je ne puis ni
comprendre ni reconnaître.
C'est avec l'ingénieur Serkö que le propriétaire de l'-Ebba
-s'entretient le plus volontiers, lequel paraît être fort avant
dans son intimité. Assez loquace, moins rébarbatif, moins fermé
que ses compagnons de bord, à quel titre cet ingénieur se trouve-
t-il sur la goélette?... Est-ce un ami particulier du comte
d'Artigas?... Court-il les mers avec lui, partageant cette
existence si enviable d'un riche yachtman?... Au total, cet homme
est le seul qui paraisse me témoigner, sinon un peu de sympathie,
du moins un peu d'intérêt.
Quant à Thomas Roch, je ne l'ai pas aperçu de toute la matinée, et
il doit être enfermé dans sa cabine, sous l'influence de cette
crise de la veille qui n'a pas encore pris fin.
J'en ai même eu la certitude, lorsque, vers trois heures après
midi, le comte d'Artigas, au moment où il allait redescendre par
le capot, m'a fait signe de m'approcher.
J'ignore ce qu'il me veut, ce comte d'Artigas, mais je sais bien
ce que je vais lui dire.
«Est-ce que ces crises auxquelles est sujet Thomas Roch durent
longtemps?... me demande-t-il en anglais.
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