ce me semble, je dois être pleinement rassuré. Personne ne pourra réussir là où j'ai échoué depuis quinze mois. Au degré d'affaissement intellectuel où mon compatriote est réduit, toute tentative pour lui arracher son secret sera sans résultat. Au vrai, son état ne peut plus qu'empirer, sa folie devenir absolue, même sur les points où sa raison est restée intacte jusqu'à ce jour. Somme toute, il ne s'agit pas de Thomas Roch en ce moment, il s'agit de moi, et voici ce que je constate. À la suite de quelques balancements assez vifs, le canot s'est mis en mouvement sous la poussée des avirons. Le trajet n'a duré qu'une minute à peine. Un léger choc s'est produit. À coup sûr, l'embarcation, après avoir heurté une coque de navire, s'est rangée contre. Il s'est fait une certaine agitation bruyante. On parlait, on commandait, on manoeuvrait... Sous mon bandeau, sans rien comprendre, j'ai perçu un murmure confus de voix, qui a continué pendant cinq à six minutes... La seule pensée qui ait pu me venir à l'esprit, c'est qu'on allait me transborder du canot sur le bâtiment auquel il appartient, m'enfermer à fond de cale jusqu'au moment où ledit bâtiment serait en pleine mer. Tant qu'il naviguera sur les eaux du Pamplico- Sound, il est évident qu'on ne laissera ni Thomas Roch ni son gardien paraître sur le pont... En effet, toujours bâillonné, on m'a saisi par les jambes et les épaules. Mon impression a été, non point que des bras me soulevaient au-dessus du bastingage d'un bâtiment, mais qu'ils m'affalaient au contraire... Était-ce pour me lâcher... me précipiter à l'eau, afin de se débarrasser d'un témoin gênant?... Cette idée m'a traversé un instant l'esprit, un frisson d'angoisse m'a couru de la tête aux pieds... Instinctivement, j'ai pris une large respiration, et ma poitrine s'est gonflée de cet air qui ne tarderait peut-être pas à lui manquer... Non! on m'a descendu avec de certaines précautions sur un plancher solide, qui m'a donné la sensation d'une froideur métallique. J'étais couché en long. À mon extrême surprise, les liens qui m'entravaient avaient été relâchés. Les piétinements ont cessé autour de moi. Un instant après, j'ai entendu le bruit sonore d'une porte qui se refermait... Me voici... Où?... Et d'abord, suis-je seul?... J'arrache le bâillon de ma bouche et le bandeau de mes yeux... Tout est noir, profondément noir. Pas le plus mince rayon de clarté, pas même cette vague perception de lumière que conserve la prunelle dans les chambres closes hermétiquement... J'appelle... j'appelle à plusieurs reprises... Aucune réponse. Ma voix est étouffée, comme si elle traversait un milieu impropre à transmettre des sons. En outre, l'air que je respire est chaud, lourd, épaissi, et le jeu de mes poumons va devenir difficile, impossible, si cet air n'est pas renouvelé... Alors, en étendant les bras, voici ce qu'il m'est permis de reconnaître au toucher: J'occupe un compartiment à parois de tôle, qui ne mesure pas plus de trois à quatre mètres cubes. Lorsque je promène ma main sur ces tôles, je constate qu'elles sont boulonnées comme les cloisons étanches d'un navire. En fait d'ouverture, il me semble que sur l'une des parois se dessine le cadre d'une porte, dont les charnières excèdent la cloison de quelques centimètres. Cette porte doit s'ouvrir du dehors en dedans, et c'est par là sans doute que l'on m'a introduit à l'intérieur de cet étroit compartiment. Mon oreille collée contre la porte, je n'entends aucun bruit. Le silence est aussi absolu que l'obscurité, -- silence bizarre, troublé seulement, lorsque je remue, par la sonorité du plancher métallique. Rien de ces rumeurs sourdes qui règnent d'habitude à bord des navires, ni le vague frôlement du courant le long de sa coque, ni le clapotis de la mer qui lèche sa carène. Rien non plus de ce bercement qui eût dû se produire, car, dans l'estuaire de la Neuze, la marée détermine toujours un mouvement ondulatoire très sensible. Mais, en réalité, ce compartiment où je suis emprisonné appartient-il à un navire?... Puis-je affirmer qu'il flotte à la surface des eaux de la Neuze, bien que j'aie été transporté par une embarcation dont le trajet n'a duré qu'une minute?... En effet, pourquoi ce canot, au lieu de rejoindre un bâtiment quelconque qui l'attendait au pied de Healthful-House, n'aurait-il point rallié un autre point de la rive?... Et, dans ce cas, ne serait-il pas possible que j'eusse été déposé à terre, au fond d'une cave?... Cela expliquerait cette immobilité complète du compartiment. Il est vrai, il y a ces cloisons métalliques, ces tôles boulonnées, et aussi cette vague émanation saline répandue autour de moi -- cette odeur -sui generis-, dont l'air est généralement imprégné à l'intérieur des navires, et sur la nature de laquelle je ne puis me tromper... Un intervalle de temps que j'estime à quatre heures s'est écoulé depuis mon incarcération. Il doit donc être près de minuit. Vais- je rester ainsi jusqu'au matin?... Il est heureux que j'aie dîné à six heures, suivant les règlements de Healthful-House. Je ne souffre pas de la faim, et je suis plutôt pris d'une forte envie de dormir. Cependant, j'aurai, je l'espère, l'énergie de résister au sommeil... Je ne me laisserai pas y succomber... Il faut me ressaisir à quelque chose du dehors... À quoi?... Ni son ni lumière ne pénètrent dans cette boite de tôle... Attendons!... Peut-être, si faible qu'il soit, un bruit arrivera-t-il à mon oreille?... Aussi est-ce dans le sens de l'ouïe que se concentre toute ma puissance vitale... Et puis, je guette toujours, -- en cas que je ne serais pas sur la terre ferme, -- un mouvement, une oscillation, qui finira par se faire sentir... En admettant que le bâtiment soit encore mouillé sur ses ancres, il ne peut tarder à appareiller... ou... alors... je ne comprendrais plus pourquoi on nous aurait enlevés, Thomas Roch et moi... Enfin... ce n'est point une illusion... Un léger roulis me berce et me donne la certitude que je ne suis point à terre... bien qu'il soit peu sensible, sans choc, sans à-coups... C'est plutôt une sorte de glissement à la surface des eaux... Réfléchissons avec sang-froid. Je suis à bord d'un des navires mouillés à l'embouchure de la Neuze, et qui attendait sous voile ou sous vapeur le résultat de l'enlèvement. Le canot m'y a transporté; mais, je le répète, je n'ai point eu la sensation qu'on me hissait par-dessus des bastingages... Ai-je donc été glissé à travers un sabord percé dans la coque? Peu importe, après tout! Que l'on m'ait ou non descendu à fond de cale, je suis sur un appareil flottant et mouvant... Sans doute, la liberté me sera bientôt rendue, ainsi qu'à Thomas Roch, -- en admettant qu'on l'ait enfermé avec autant de soin que moi. Par liberté, j'entends la faculté d'aller à ma convenance sur le pont de ce bâtiment. Toutefois, ce ne sera pas avant quelques heures, car il ne faut pas que nous puissions être aperçus. Donc, nous ne respirerons l'air du dehors qu'à l'heure où le bâtiment aura gagné la pleine mer. Si c'est un navire à voiles, il aura dû attendre que la brise s'établisse, -- cette brise qui vient de terre au lever du jour et favorise la navigation sur le Pamplico- Sound. Il est vrai, si c'est un bateau à vapeur... Non!... À bord d'un steamer se propagent inévitablement des exhalaisons de houille, de graisses, des odeurs échappées des chambres de chauffe qui seraient arrivées jusqu'à moi... Et puis, les mouvements de l'hélice ou des aubes, les trépidations des machines, les à-coups des pistons, je les eusse ressentis... En somme, le mieux est de patienter. Demain seulement, je serai extrait de ce trou. D'ailleurs, si l'on ne me rend pas la liberté, on m'apportera quelque nourriture. Quelle apparence y a-t-il que l'on veuille me laisser mourir de faim?... Il eût été plus expéditif de m'envoyer au fond de la rivière et de ne point m'embarquer... Une fois au large, qu'y a-t-il à craindre de moi?... Ma voix ne pourra plus se faire entendre... Quant à mes réclamations, inutiles, à mes récriminations, plus inutiles encore! Et puis, que suis-je pour les auteurs de cet attentat?... Un simple surveillant d'hospice, un Gaydon sans importance... C'est Thomas Roch qu'il s'agissait d'enlever de Healthful-House... Moi... je n'ai été pris que par surcroît... parce que je suis revenu au pavillon à cet instant... Dans tous les cas, quoi qu'il arrive, quels que soient les gens qui ont conduit cette affaire, en quelque lieu qu'ils m'emmènent, je m'en tiens à cette résolution: continuer à jouer mon rôle de gardien. Personne, non! personne ne soupçonnera que, sous l'habit de Gaydon, se cache l'ingénieur Simon Hart. À cela, deux avantages: d'abord, on ne se défiera pas d'un pauvre diable de surveillant, et, en second lieu, peut-être pourrai-je pénétrer les mystères de cette machination et les mettre à profit, si je parviens à m'enfuir... Où ma pensée s'égare-t-elle?... Avant de prendre la fuite, attendons d'être arrivé à destination. Il sera temps de songer à s'évader, si quelque occasion se présente... Jusque-là, l'essentiel est qu'on ne sache pas qui je suis, et on ne le saura pas. Maintenant, certitude complète à cet égard, nous sommes en cours de navigation. Toutefois, je reviens sur ma première idée. Non!... le navire qui nous emporte, s'il n'est pas un steamer, ne doit pas être non plus un voilier. Il est incontestablement poussé par un puissant engin de locomotion. Que je n'entende point ces bruits spéciaux des machines à vapeur, quand elles actionnent des hélices ou des roues, d'accord; que ce navire ne soit pas ébranlé sous le va-et-vient des pistons dans les cylindres, je suis forcé de l'admettre. C'est plutôt qu'un mouvement continu et régulier, une sorte de rotation directe qui se communique au propulseur, quel qu'il puisse être. Aucune erreur n'est possible: le bâtiment est mu par un mécanisme particulier... Lequel?... S'agirait-il d'une de ces turbines dont on a parlé depuis quelque temps, et qui, manoeuvrées à l'intérieur d'un tube immergé, sont destinées à remplacer les hélices, utilisant mieux qu'elles la résistance de l'eau et imprimant une vitesse plus considérable?... Encore quelques heures, et je saurai à quoi m'en tenir sur ce genre de navigation, qui semble s'opérer dans un milieu parfaitement homogène. D'ailleurs, -- effet non moins extraordinaire, -- les mouvements de roulis et de tangage ne sont aucunement sensibles. Or, comment se fait-il que le Pamplico-Sound soit dans un tel état de tranquillité?... Rien que les courants de mer montante et descendante suffisent d'ordinaire à troubler sa surface. Il est vrai, peut-être le flot est-il étale à cette heure, et, je m'en souviens, la brise de terre était tombée hier avec le soir. N'importe! Cela me paraît inexplicable, car un bâtiment, mû par un propulseur, quelle que soit sa vitesse, éprouve toujours des oscillations dont je ne puis saisir le plus léger indice. Voilà de quelles pensées obsédantes ma tête est maintenant remplie! Malgré une pressante envie de dormir, malgré la torpeur qui m'envahit au milieu de cette atmosphère étouffante, j'ai résolu de ne point m'abandonner au sommeil. Je veillerai jusqu'au jour, et encore ne fera-t-il jour pour moi qu'au moment où ce compartiment recevra la lumière extérieure. Et, peut-être ne suffira-t-il pas que la porte s'ouvre, et faudra-t-il qu'on me sorte de ce trou, qu'on me ramène sur le pont... Je m'accote à l'un des angles des cloisons, car je n'ai pas même un banc pour m'asseoir. Mais, comme mes paupières sont alourdies, comme je me sens en proie à une sorte de somnolence, je me relève. La colère me prend, je frappe les parois du poing, j'appelle... En vain mes mains se meurtrissent contre les boulons des tôles, et mes cris ne font venir personne. Oui!... cela est indigne de moi. Je me suis promis de me modérer, et voilà que, dès le début, je perds la possession de moi-même, et me conduis en enfant... Il est de toute certitude que l'absence de tangage et de roulis prouve au moins que le navire n'a pas encore atteint la pleine mer. Est-ce que, au lieu de traverser le Pamplico-Sound, il aurait remonté le cours de la Neuze?... Non! Pourquoi s'enfoncerait-il au milieu des territoires du comté?... Si Thomas Roch a été enlevé de Healthful-House, c'est que ses ravisseurs avaient l'intention de l'entraîner hors des États-Unis, -- probablement dans une île lointaine de l'Atlantique, ou sur un point quelconque de l'Ancien Continent. Donc, ce n'est pas la Neuze, de cours peu étendu, que remonte notre appareil marin... Nous sommes sur les eaux du Pamplico-Sound, qui doit être au calme blanc. Soit! lorsque le navire aura pris le large, il ne pourra échapper aux oscillations de la houle, qui, même alors que la brise est tombée, se fait toujours sentir pour les bâtiments de moyenne grandeur. À moins d'être à bord d'un croiseur ou d'un cuirassé... et ce n'est pas le cas, j'imagine! En ce moment, il me semble bien... En effet... je ne me trompe pas... Un bruit se produit à l'intérieur... un bruit de pas... Ces pas se rapprochent de la cloison de tôle, dans laquelle est percée la porte du compartiment... Ce sont des hommes de l'équipage, sans doute... Cette porte va-t-elle s'ouvrir enfin?... J'écoute... Des gens parlent, et j'entends leur voix... mais je ne puis les comprendre... Ils se servent d'une langue qui m'est inconnue... J'appelle... je crie... Pas de réponse! Il n'y a donc qu'à attendre, attendre, attendre! Ce mot-là, je me le répète, et il bat dans ma pauvre tête comme le battant d'une cloche! Essayons de calculer le temps qui s'est écoulé. En somme, je ne puis pas l'évaluer à moins de quatre ou cinq heures depuis que le navire s'est mis en marche. À mon estime, minuit est passé. Par malheur, ma montre ne peut me servir au milieu de cette profonde obscurité. Or, si nous naviguons depuis cinq heures, le navire est actuellement en dehors du Pamplico-Sound, qu'il en soit sorti par l'Ocracoke-inlet ou par l'Hatteras-inlet. J'en conclus qu'il doit être au large du littoral -- d'un bon mille au moins... Et, cependant, je ne ressens rien de la houle du large... C'est là l'inexplicable, c'est là l'invraisemblable... Voyons... Est-ce que je me suis trompé?... Est-ce que j'ai été dupe d'une illusion?... Ne suis-je point renfermé à fond de cale d'un bâtiment en marche?... Une nouvelle heure vient de s'écouler, et, soudain, les trépidations des machines ont cessé... Je me rends parfaitement compte de l'immobilité du navire qui m'emporte... Était-il donc rendu à destination?... Dans ce cas, ce ne pourrait être que dans un des ports du littoral, au nord ou au sud du Pamplico-Sound... Mais quelle apparence que Thomas Roch, arraché de Healthful-House, ait été ramené en terre ferme?... L'enlèvement ne pourrait tarder à être connu, et ses auteurs s'exposeraient à être découverts par les autorités de l'Union... D'ailleurs, si le bâtiment est actuellement au mouillage, je vais entendre le bruit de la chaîne à travers l'écubier, et, quand il viendra à l'appel de son ancre, une secousse se produira, -- une secousse que je guette... que je reconnaîtrai... Cela ne saurait tarder de quelques minutes. J'attends... j'écoute... Un morne et inquiétant silence règne à bord... C'est à se demander s'il y a sur ce navire d'autres êtres vivants que moi... À présent, je me sens envahir par une sorte de torpeur... L'atmosphère est viciée... La respiration me manque... Ma poitrine est comme écrasée d'un poids dont je ne puis me délivrer... Je veux résister... C'est impossible... J'ai dû m'étendre dans un coin et me débarrasser d'une partie de mes vêtements, tant la température est élevée... Mes paupières s'alourdissent, se ferment, et je tombe dans une prostration, qui va me plonger en un lourd et irrésistible sommeil... Combien de temps ai-je dormi?... Je l'ignore. Fait-il nuit, fait- il jour?... Je ne saurais le dire. Mais, ce que j'observe en premier lieu, c'est que ma respiration est plus facile. Mes poumons s'emplissent d'un air qui n'est plus empoisonné d'acide carbonique. Est-ce que cet air a été renouvelé tandis que je dormais?... Le compartiment a-t-il été ouvert?... Quelqu'un est-il entré dans cet étroit réduit?... Oui... et j'en ai la preuve. Ma main -- au hasard -- vient de saisir un objet, un récipient rempli d'un liquide dont l'odeur est engageante. Je le porte à mes lèvres, qui sont brûlantes, car je suis torturé par la soif à ce point que je me contenterais même d'une eau saumâtre. C'est de l'ale, -- une ale de bonne qualité, -- qui me rafraîchit, me réconforte, et dont j'absorbe une pinte entière. Mais si on ne m'a pas condamné à mourir de soif, on ne m'a pas, je suppose, condamné à mourir de faim?... Non... Dans un des coins a été déposé un panier, et ce panier contient une miche de pain avec un morceau de viande froide. Je mange donc... je mange avidement, et les forces peu à peu me reviennent. Décidément, je ne suis pas aussi abandonné que je l'aurais pu craindre. On s'est introduit dans ce trou obscur, et, par la porte, a pénétré un peu de cet oxygène du dehors sans lequel j'aurais été asphyxié. Puis, on a mis à ma disposition de quoi calmer ma soif et ma faim jusqu'à l'heure où je serai délivré. Combien de temps cette incarcération durera-t-elle encore?... Des jours... des mois?... Il ne m'est pas possible, d'ailleurs, de calculer le temps qui s'est écoulé pendant mon sommeil ni d'établir avec quelque approximation l'heure qu'il est. J'avais bien eu soin de remonter ma montre, mais ce n'est pas une montre à répétition... Peut-être, en tâtant les aiguilles?... Oui... il me semble que la petite est sur le chiffre huit... du matin, sans doute... Ce dont je suis certain, par exemple, c'est que le bâtiment n'est plus en marche. Il ne se produit pas la plus légère secousse à bord -- ce qui indique que le propulseur est au repos. Cependant les heures se passent, des heures interminables, et je me demande si l'on n'attendra pas la nuit pour entrer de nouveau dans ce compartiment, afin de l'aérer comme on l'a fait pendant que je dormais, en renouveler les provisions... Oui... on veut profiter de mon sommeil... Cette fois, j'y suis résolu... je résisterai... Et même, je feindrai de dormir... et quelle que soit la personne qui entrera, je saurai l'obliger à me répondre! VI Sur le pont Me voici à l'air libre et je respire à pleins poumons... On m'a enfin extrait de cette boîte étouffante et remonté sur le pont du navire... Tout d'abord, en parcourant l'horizon du regard, je n'ai plus aperçu aucune terre... Rien que cette ligne circulaire qui délimite la mer et le ciel! Non!... Il n'y a pas même une apparence de continent à l'ouest, de ce côté où le littoral de l'Amérique du Nord se développe sur des milliers de milles. En ce moment, le soleil, à son déclin, n'envoie plus que des rayons obliques à la surface de l'Océan... Il doit être environ six heures du soir... Je consulte ma montre... Oui, six heures et treize minutes. Voici ce qui s'est passé pendant cette nuit du 17 juin. J'attendais, comme je l'ai dit, que s'ouvrît la porte du compartiment, bien décidé à ne point succomber au sommeil. Je ne doutais pas qu'il fît jour alors, et la journée s'avançait, et personne ne venait. Des provisions qui avaient été mises à ma disposition, il ne restait plus rien. Je commençais à souffrir de la faim, sinon de la soif, ayant conservé un peu d'ale. Dès mon réveil, certains frémissements de la coque m'avaient donné à penser que le bâtiment s'était remis en marche, après avoir stationné depuis la veille, -- probablement dans quelque crique déserte de la côte, puisque je n'avais rien ressenti des secousses qui accompagnent l'opération du mouillage. Il était donc six heures, lorsque des pas ont résonné derrière la cloison métallique du compartiment. Allait-on entrer?... Oui... Un grincement de serrure s'est produit, et la porte s'est ouverte. La lueur d'un fanal a dissipé la profonde obscurité au milieu de laquelle j'étais plongé depuis mon arrivée à bord. Deux hommes ont apparu, que je n'ai pas eu le loisir de dévisager. Ces deux hommes m'ont saisi par les bras, et un épais morceau de toile a enveloppé ma tête, de telle sorte qu'il me fut impossible de rien voir. Que signifiait cette précaution?... Qu'allait-on faire de moi?... J'ai voulu me débattre... On m'a solidement maintenu... J'ai interrogé... Je n'ai pu obtenir aucune réponse. Quelques paroles ont été échangées entre ces hommes, dans une langue que je ne comprenais pas, et dont je n'ai pu reconnaître la provenance. Décidément, on usait de peu d'égards envers moi! Il est vrai, un gardien de fous, pourquoi se gêner avec un si infime personnage?... Mais je ne suis pas bien sûr que l'ingénieur Simon Hart eût été l'objet de meilleurs traitements. Cette fois, cependant, on ne m'a pas bâillonné, on ne m'a lié ni les bras ni les jambes. On s'est contenté de me tenir vigoureusement, et je n'aurais pu fuir. Un instant après, je suis entraîné hors du compartiment et poussé à travers une étroite coursive. Sous mes pieds résonnent les marches d'un escalier métallique. Puis, un air frais frappe mon visage, et, à travers le morceau de toile, je respire avidement. Alors on me soulève, et les deux hommes me déposent sur un plancher qui, cette fois, n'est pas fait de plaques de tôle et doit être le pont d'un navire. Enfin les bras qui me serraient se relâchent. Me voici libre de mes mouvements. J'arrache aussitôt la toile qui me recouvre la tête, et je regarde... Je suis à bord d'une goélette en pleine marche, dont le sillage laisse une longue trace blanche. Il m'a fallu saisir un des galhaubans pour ne pas choir, ébloui que je suis par le grand jour, après cet emprisonnement de quarante-huit heures au milieu d'une complète obscurité. Sur le pont vont et viennent une dizaine d'hommes à la physionomie rude, -- des types très dissemblables, auxquels je ne saurais assurer une origine quelconque. D'ailleurs c'est à peine s'ils font attention à moi. Quant à la goélette, d'après mon estime, elle peut jauger de deux cent cinquante à trois cents tonneaux. Assez large de flancs, sa mâture est forte, et sa surface de voilure doit lui donner une rapide allure par belle brise. À l'arrière, un homme au visage hâlé est au gouvernail. Sa main, sur les poignées de la roue, maintient la goélette contre des embardées assez violentes. J'aurais voulu lire le nom de ce navire, qui a l'aspect d'un yacht de plaisance. Mais ce nom, est-il inscrit au tableau d'arrière ou sur les pavois de l'avant?... Je me dirige vers un des matelots, et lui dis: «Quel est ce navire?...» Nulle réponse, et j'ai même lieu de croire que cet homme ne me comprend pas. «Où est le capitaine?...» ai-je ajouté. Le matelot n'a pas plus répondu à cette question qu'à la précédente. Je me transporte vers l'avant. En cet endroit, au-dessus des montants du guindeau, est suspendue une cloche... Sur le bronze de cette cloche, peut-être un nom est- il gravé -- le nom de la goélette?... Aucun nom. Je reviens vers l'arrière, et, m'adressant à l'homme de barre, je renouvelle ma question... Cet homme me lance un regard peu sympathique, hausse les épaules, et s'arc-boute solidement pour ramener la goélette jetée sur bâbord dans un violent écart. L'idée me vient de voir si Thomas Roch est là... Je ne l'aperçois pas... N'est-il pas à bord?... Cela serait inexplicable. Pourquoi aurait-on enlevé de Healthful-House le gardien Gaydon seul?... Personne n'a jamais pu soupçonner que je fusse l'ingénieur Simon Hart, et, lors même qu'on le saurait, quel intérêt y aurait-il eu à s'emparer de ma personne, et que pourrait-on attendre de moi?... Aussi, puisque Thomas Roch n'est pas sur le pont, j'imagine qu'il doit être enfermé dans l'une des cabines, et puisse-t-il avoir été traité avec plus d'égards que son ex-gardien! Voyons donc -- et comment cela ne m'a-t-il pas frappé immédiatement -- dans quelles conditions marche-t-elle, cette goélette?... Les voiles sont serrées... il n'y a pas un pouce de toile dehors... la brise est tombée... les quelques souffles intermittents, qui viennent de l'est, sont contraires, puisque nous avons le cap dans cette direction... Et, cependant, la goélette file avec rapidité, piquant un peu du nez, tandis que son étrave fend les eaux, dont l'écume glisse sur sa ligne de flottaison. Un sillage, comme une moire onduleuse, s'étend au loin en arrière. Ce navire est-il donc un -steam-yacht-?... Non!... Aucune cheminée ne se dresse entre son grand mât et son mât de misaine... Est-ce un bateau mû par l'électricité, possédant soit une batterie d'accumulateurs, soit des piles d'une puissance considérable, qui actionnent son hélice et lui impriment une pareille vitesse?... En effet, je ne saurais m'expliquer autrement cette navigation. Dans tous les cas, puisque le propulseur ne peut être qu'une hélice, en me penchant au-dessus du couronnement, je la verrai fonctionner, et il ne me restera plus qu'à reconnaître de quelle source mécanique provient son mouvement. L'homme de barre me laisse approcher, non sans m'adresser un regard ironique. Je me penche en dehors, et j'observe... Nulle trace de ces bouillonnements qu'aurait produits la rotation d'une hélice... Rien qu'un sillage plat, s'étendant à trois ou quatre encablures, tel qu'en laisse un bâtiment entraîné par une voilure puissante... Mais quel est donc l'engin propulsif qui donne à cette goélette cette merveilleuse vitesse? Je l'ai dit, le vent est plutôt défavorable, la mer ne se soulève qu'en de longues ondulations qui ne déferlent pas... Je le saurai pourtant, et, sans que l'équipage se préoccupe de ma personne, je retourne vers l'avant. Arrivé près du capot du poste, me voici en présence d'un homme dont la figure ne m'est pas inconnue... Accoudé tout à côté, cet homme me laisse approcher de lui et me regarde... Il semble attendre que je lui adresse la parole... La mémoire me revient... C'est le personnage qui accompagnait le comte d'Artigas pendant sa visite à Healthful-House. Oui... il n'y a pas d'erreur... Ainsi, c'est ce riche étranger qui a enlevé Thomas Roch, et je suis à bord de l'-Ebba-, son yacht bien connu sur ces parages de l'Est-Amérique!... Soit! L'homme qui est devant moi me dira ce que j'ai le droit de savoir. Je me souviens que le comte d'Artigas et lui parlaient la langue anglaise... Il me comprendra et ne pourra refuser de répondre à mes questions. Dans ma pensée, cet homme doit être le capitaine de la goélette -Ebba-. «Capitaine, lui dis-je, c'est vous que j'ai vu à Healthful- House... Vous me reconnaissez?...» Lui se contente de me dévisager et ne daigne pas me répondre. «Je suis le surveillant Gaydon, ai-je repris, le gardien de Thomas Roch, et je veux savoir pourquoi vous m'avez enlevé et mis à bord de cette goélette?...» Ledit capitaine m'interrompt d'un signe, et encore, ce signe, n'est-ce pas à moi qu'il s'adresse, mais à quelques matelots postés près du gaillard d'avant. Ceux-ci accourent, me prennent les bras, et, s'inquiétant peu du mouvement de colère que je ne puis retenir, m'obligent à descendre l'escalier du capot de l'équipage. Cet escalier n'est à vrai dire qu'une échelle à barreaux de fer perpendiculairement fixée à la cloison. Sur le palier, de chaque côté, s'ouvre une porte, qui établit la communication entre le poste, la cabine du capitaine et d'autres chambres contiguës. Allait-on de nouveau me plonger dans le sombre réduit que j'ai déjà occupé à fond de cale?... Je tourne à gauche, l'on m'introduit à l'intérieur d'une cabine, éclairée par un des hublots de la coque, repoussé en ce moment, et qui laisse passer un air vif. L'ameublement comprend un cadre avec sa literie, une table, un fauteuil, une toilette, une armoire. Sur la table, mon couvert est mis. Je n'ai plus qu'à m'asseoir, et, comme l'aide-cuisinier allait se retirer après avoir déposé divers plats, je lui adresse la parole. Encore un muet celui-là, -- un jeune garçon de race nègre, et peut-être ne comprend-il pas ma langue?... La porte refermée, je mange avec appétit, remettant à plus tard des questions qui ne resteront pas toujours sans réponses. Il est vrai, je suis prisonnier, -- mais cette fois, dans des conditions de confort infiniment préférables, et qui me seront conservées, je l'espère, jusqu'à notre arrivée à destination. Et alors, je m'abandonne à un cours d'idées dont la première est celle-ci: c'est le comte d'Artigas qui avait préparé cette affaire d'enlèvement, c'est lui qui est l'auteur du rapt de Thomas Roch, et nul doute que l'inventeur français ne soit installé dans une non moins confortable cabine à bord de l'-Ebba-. En somme, qui est-il, ce personnage?... D'où vient-il, cet étranger?... S'il s'est emparé de Thomas Roch, est-ce donc qu'il veut, à n'importe quel prix, s'approprier le secret de son Fulgurateur?... C'est vraisemblable. Aussi devrai-je prendre garde à ne point trahir mon identité, car toute chance de redevenir libre m'échapperait, si l'on apprenait la vérité sur mon compte. Mais que de mystères à percer, que d'inexplicable à expliquer, -- l'origine de ce d'Artigas, ses intentions pour l'avenir, la direction que suit sa goélette, le port auquel elle est attachée... et aussi cette navigation, sans voile et sans hélice, avec une vitesse d'au moins dix milles à l'heure!... Enfin, avec le soir, un air plus frais pénètre à travers le hublot de la cabine. Je le ferme au moyen de sa vis, et, puisque ma porte est verrouillée à l'extérieur, le mieux est de me jeter sur le cadre, de m'endormir aux douces oscillations de cette singulière -Ebba- à la surface de l'Atlantique. Le lendemain, je suis levé dès l'aube, je procède à ma toilette, je m'habille, et j'attends. L'idée me vient aussitôt de voir si la porte de la cabine est fermée... Non, elle ne l'est pas. Je pousse le vantail, je gravis l'échelle de fer, et me voici sur le pont. À l'arrière, tandis que les matelots vaquent aux travaux de lavage, deux hommes, dont l'un est le capitaine, sont en train de causer. Celui-ci ne manifeste aucune surprise en m'apercevant, et, d'un signe de tête, me désigne à son compagnon. L'autre, que je n'ai jamais vu, est un individu d'une cinquantaine d'années, barbe et chevelure noires mélangées de fils d'argent, figure ironique et fine, oeil agile, physionomie intelligente. Celui-là se rapproche du type hellénique, et je n'ai plus douté qu'il fût d'origine grecque, quand je l'ai entendu appeler Serkö - - l'ingénieur Serkö -- par le capitaine de l'-Ebba-. Quant à ce dernier, il se nomme Spade, -- le capitaine Spade, -- et ce nom a bien l'air d'être de provenance italienne. Ainsi un Grec, un Italien, un équipage composé de gens recrutés en tous les coins du globe, et embarqués sur une goélette à nom norvégien... ce mélange me paraît, à bon droit, suspect. Et le comte d'Artigas, avec son nom espagnol, son type asiatique... d'où vient-il?... Le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö s'entretiennent à voix basse. Le premier surveille de près l'homme de barre, qui ne semble pas avoir à se préoccuper des indications du compas placé dans l'habitacle devant ses yeux. Il paraît plutôt obéir aux gestes de l'un des matelots de l'avant, qui lui indique s'il doit venir sur tribord ou sur bâbord. Thomas Roch est là, près du roufle... Il regarde cette immense mer déserte, qu'aucun contour de terre ne limite à l'horizon. Deux matelots, placés près de lui, ne le perdent pas de vue. Ne pouvait-on tout craindre de ce fou, -- même qu'il se jetât par- dessus le bord?... Je ne sais s'il me sera permis de communiquer avec mon ancien pensionnaire?... Tandis que je m'avance vers lui, le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö m'observent. Je m'approche de Thomas Roch, qui ne me voit pas venir, et me voici à son côté. Thomas Roch n'a point l'air de me reconnaître, et ne fait pas un seul mouvement. Ses yeux, qui brillent d'un vif éclat, ne cessent de parcourir l'espace. Heureux de respirer cette atmosphère vivifiante et chargée d'émanations salines, sa poitrine se gonfle en de longues aspirations. À cet air suroxygéné se joint la lumière d'un magnifique soleil, débordant un ciel sans nuages, et dont les rayons le baignent tout entier. Se rend-il compte du changement survenu dans sa situation?... Ne se souvient-il plus déjà de Healthful-House, du pavillon où il était prisonnier, de son gardien Gaydon?... C'est infiniment probable. Le passé s'est effacé de son souvenir, et il est tout au présent. Mais, à mon avis, même sur le pont de l'-Ebba-, dans ce milieu de la pleine mer, Thomas Roch est toujours l'inconscient que j'ai soigné durant quinze mois. Son état intellectuel n'a pas changé, la raison ne lui reviendra que lorsqu'on l'entretiendra de ses découvertes. Le comte d'Artigas connaît cette disposition mentale pour en avoir fait l'expérience pendant sa visite, et c'est évidemment sur cette disposition qu'il se fonde pour surprendre tôt ou tard le secret de l'inventeur. Qu'en pourrait-il faire?... «Thomas Roch?...» ai-je dit. Ma voix le frappe, et, après s'être fixés un instant sur moi, ses yeux se détournent vivement. Je prends sa main, je la presse, mais il la retire brusquement, puis s'éloigne, -- sans m'avoir reconnu, -- et il se dirige vers l'arrière de la goélette, où se trouvent l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade. A-t-il donc la pensée de s'adresser à l'un de ces deux hommes, et s'ils lui parlent, leur répondra-t-il, -- ce dont il s'est dispensé à mon égard?... Juste à ce moment, sa physionomie vient de s'éclairer d'une lueur d'intelligence, et son attention -- je ne puis en douter -- est attirée par la marche bizarre de la goélette. En effet, ses regards se portent sur la mâture de l'-Ebba-, dont les voiles sont serrées, et qui glisse rapidement à la surface de ces eaux calmes... Thomas Roch rétrograde alors, il remonte la coursive de tribord, il s'arrête à la place où devrait se dresser une cheminée, si l'-Ebba -était un -steam-yacht-, -- une cheminée dont s'échapperaient des tourbillons de fumée noire... Ce qui m'a semblé si étrange paraît tel à Thomas Roch... Il ne peut s'expliquer ce que j'ai trouvé inexplicable, et, comme je l'ai fait, il gagne l'arrière afin de voir fonctionner l'hélice... Sur les flancs de la goélette gambade une troupe de marsouins. Si vite que file l'-Ebba-, ces agiles animaux la dépassent sans peine, cabriolant, se culbutant, se jouant dans leur élément naturel avec une merveilleuse souplesse. Thomas Roch ne s'attache pas à les suivre du regard. Il se penche au-dessus des bastingages... Aussitôt l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade se rapprochent de lui, et, craignant qu'il ne tombe à la mer, ils le retiennent d'une main ferme, puis le ramènent sur le pont. J'observe, d'ailleurs, -- car j'en ai la longue expérience, -- que Thomas Roch est en proie à une vive surexcitation. Il tourne sur lui-même, il gesticule, des phrases incohérentes, qui ne s'adressent à personne, sortent de sa bouche... Cela n'est que trop visible, une crise est prochaine, -- une crise semblable à celle qui l'a saisi pendant la dernière soirée passée au pavillon de Healthful-House, et dont les conséquences ont été si funestes. Il va falloir s'emparer de lui, le descendre dans sa cabine, où l'on m'appellera peut-être à lui donner ces soins spéciaux dont j'ai l'habitude... En attendant, l'ingénieur Serkö et le capitaine Spade ne le perdent pas de vue. Vraisemblablement, leur intention est de le laisser faire, et voici ce qu'il fait: Après s'être dirigé vers le grand mât, dont ses yeux ont vainement cherché la voilure, il l'atteint, il l'entoure de ses bras, il essaie de l'ébranler en le secouant par le râtelier de tournage, comme s'il voulait l'abattre... Et, alors, voyant ses efforts infructueux, ce qu'il a tenté au grand mât, il va le tenter au mât de misaine. Sa nervosité croît au fur et à mesure. Des cris inarticulés succèdent aux vagues paroles qui lui échappent... Soudain, il se précipite vers les haubans de bâbord et s'y accroche. Je me demande s'il ne va pas s'élancer sur les enfléchures, monter jusqu'aux barres du hunier... Si on ne l'arrête pas, il risque de choir sur le pont, ou, dans un vif mouvement de roulis, d'être jeté à la mer... Sur un signe du capitaine Spade, des matelots accourent, le prennent à bras-le-corps, sans pouvoir lui faire lâcher les haubans, tant ses mains les serrent avec vigueur. Au cours d'une crise, je le sais, ses forces sont décuplées. Pour le maîtriser, il m'a fallu souvent appeler des gardiens à mon aide... Cette fois, les hommes de la goélette -- des gaillards taillés en force -- ont raison du malheureux dément. Thomas Roch est étendu sur le pont, où deux matelots le contiennent malgré son extraordinaire résistance. Il n'y a plus qu'à le descendre dans sa cabine, à l'y laisser au repos jusqu'à ce que cette crise ait pris fin. C'est même ce qui va être fait conformément à l'ordre donné par un nouveau personnage, dont la voix vient frapper mon oreille... Je me retourne, et je le reconnais. C'est le comte d'Artigas, la physionomie sombre, l'attitude impérieuse, tel que je l'ai vu à Healthful-House. Aussitôt je vais à lui. Il me faut une explication quand même... et je l'aurai. «De quel droit... monsieur?... ai-je demandé. -- Du droit du plus fort!» me répond le comte d'Artigas. Et il se dirige vers l'arrière, tandis que l'on emporte Thomas Roch dans sa cabine. VII Deux jours de navigation Peut-être -- si les circonstances l'exigent, -- serai-je amené à dire au comte d'Artigas que je suis l'ingénieur Simon Hart. Qui sait si je n'obtiendrai pas plus d'égards qu'en restant le gardien Gaydon?... Toutefois, cette mesure mérite réflexion. En effet, je suis toujours dominé par la pensée que, si le propriétaire de l'-Ebba- a fait enlever l'inventeur français, c'est dans l'espoir de s'assurer la possession du Fulgurateur Roch, auquel ni l'Ancien ni le Nouveau Continent n'ont voulu mettre le prix inacceptable qui en était demandé. Eh bien, dans le cas où Thomas Roch viendrait à livrer son secret, ne vaut-il pas mieux que j'aie continué d'avoir accès près de lui, que l'on m'ait conservé mes fonctions de surveillant, que je sois chargé des soins nécessités par son état?... Oui, je dois me réserver cette possibilité de tout voir, de tout entendre... qui sait?... d'apprendre enfin ce qu'il m'a été impossible de découvrir à Healthful-House! À présent, où va la goélette -Ebba-?... Première question. Qui est ce comte d'Artigas?... Deuxième question. La première sera résolue dans quelques jours, sans doute, étant donné la rapidité avec laquelle marche ce fantastique yacht de plaisance sous l'action d'un propulseur dont je finirai bien par reconnaître le fonctionnement. Quant à la seconde question, il est moins certain que je puisse jamais l'éclaircir. À mon avis, en effet, ce personnage énigmatique doit avoir un intérêt majeur à cacher son origine, et, je le crains, nul indice ne me permettra d'établir sa nationalité. Si ce comte d'Artigas parle couramment l'anglais, -- j'ai pu m'en assurer pendant sa visite au pavillon 17, -- il le fait avec un accent rude et vibrant, qui ne se retrouve pas chez les peuples du Nord. Cela ne me rappelle rien de ce que j'ai entendu au cours de mes voyages à travers les deux mondes, -- si ce n'est peut-être cette dureté caractéristique des idiomes de la Malaisie. Et, en vérité, avec son teint chaud, presque olivâtre, tirant sur le cuivre, sa chevelure crêpelée d'un noir d'ébène, son regard sortant d'une profonde orbite et qui jaillit comme un dard d'une prunelle immobile, sa taille élevée, la carrure de ses épaules, son relief musculaire très accentué qui décèle une grande vigueur physique, il ne serait pas impossible que le comte d'Artigas appartînt à quelqu'une de ces races de l'Extrême-Orient. Pour moi, ce nom d'Artigas n'est qu'un nom d'emprunt, comme doit l'être aussi ce titre de comte. Si sa goélette porte une appellation norvégienne, lui, à coup sûr, n'est point d'origine scandinave. Il n'a rien des hommes de l'Europe septentrionale, ni la physionomie calme, ni les cheveux blonds, ni ce doux regard qui s'échappe de leurs yeux d'un bleu pâle. Enfin, quel qu'il soit, cet homme a fait enlever Thomas Roch, -- moi avec, -- et ce ne peut-être que dans un mauvais dessein. Maintenant, a-t-il opéré au profit d'une puissance étrangère, ou dans son propre intérêt?... A-t-il voulu être seul à profiter de l'invention de Thomas Roch et se trouve-t-il donc dans des conditions à pouvoir en profiter?... C'est une troisième question à laquelle je ne saurais encore répondre. Par tout ce que je verrai dans la suite, tout ce que j'entendrai, peut-être parviendrai-je à la résoudre, avant d'avoir pu m'enfuir, en admettant que la fuite soit exécutable?... L'-Ebba- continue de naviguer dans les conditions inexplicables que l'on connaît. Je suis libre de parcourir le pont, sans jamais dépasser le poste d'équipage dont le capot s'ouvre sur l'avant du mât de misaine. En effet, une fois, j'ai voulu m'avancer jusqu'à l'emplanture du beaupré, d'où j'aurais pu, en me penchant au-dehors, voir l'étrave de la goélette fendre les eaux. Mais, en conséquence d'ordres évidemment donnés, les matelots de quart se sont opposés à mon passage, et l'un d'eux m'a dit d'un ton brusque en un rauque anglais: «À l'arrière... À l'arrière!... Vous gênez la manoeuvre!» La manoeuvre?... On ne manoeuvre pas. A-t-on compris que je cherchais à découvrir à quel genre de propulsion obéissait la goélette?... C'est probable, et le capitaine Spade, qui a été témoin de cette scène, a dû deviner que je cherchais à me rendre compte de cette navigation. Même un surveillant d'hospice ne saurait être que très étonné qu'un navire, sans voilure, sans hélice, soit animé d'une pareille vitesse. Enfin, pour une raison ou pour une autre, l'avant du pont de l'-Ebba- m'est défendu. Vers dix heures, la brise se lève, -- une brise du nord-ouest très favorable, -- et le capitaine Spade donne ses instructions au maître d'équipage. Aussitôt celui-ci, le sifflet aux lèvres, fait hisser la grande voile, la misaine et les focs. On n'eût pas opéré avec plus de régularité et de discipline à bord d'un navire de guerre. L'-Ebba -s'incline légèrement sur bâbord, et sa vitesse s'accélère notablement. Cependant le moteur n'a point cessé de fonctionner, car les voiles ne sont pas aussi pleines qu'elles auraient dû l'être, si la goélette n'eût été soumise qu'à leur seule action. Toutefois elles n'en aident pas moins la marche, grâce à la fraîche brise, qui s'est régulièrement établie. Le ciel est beau, les nuages de l'ouest se dissipent dès qu'ils atteignent les hauteurs du zénith, et la mer resplendit sous l'averse des rayons solaires. Ma préoccupation est alors de relever, dans la mesure du possible, la route que nous suivons. J'ai assez voyagé sur mer pour savoir évaluer la vitesse d'un bâtiment. À mon avis, celle de l'-Ebba -doit être comprise entre dix et onze milles. Quant à la direction, elle est toujours la même, et il m'est facile de le vérifier, en m'approchant de l'habitacle placé devant l'homme de barre. Si l'avant de l'-Ebba- est interdit au gardien Gaydon, il n'en est pas ainsi de l'arrière. À maintes reprises j'ai pu jeter un rapide regard sur la boussole, dont l'aiguille marque invariablement l'est, ou, avec plus d'exactitude, l'est-sud-est. Voici donc dans quelles conditions nous naviguons à travers cette partie de l'océan Atlantique, limitée au couchant par le littoral des États-Unis d'Amérique. Je fais appel à mes souvenirs: quels sont les îles ou groupes d'îles qui se rencontrent dans cette direction, avant les terres de l'Ancien Continent? La Caroline du Nord, que la goélette a quittée depuis quarante- huit heures, est traversée par le trente-cinquième parallèle, et ce parallèle, prolongé vers le levant, doit, si je ne me trompe, couper la côte africaine à peu près à la hauteur du Maroc. Mais, sur son passage, gît l'archipel des Açores, à trois mille milles environ de l'Amérique. Or, est-il présumable que l'-Ebba- ait l'intention de rallier cet archipel, que son port d'attache se trouve dans l'une de ces îles qui forment un domaine insulaire du Portugal?... Non, je ne saurais admettre cette hypothèse. D'ailleurs, avant les Açores, sur la ligne du trente-cinquième parallèle, à la distance de douze cents kilomètres seulement, se rencontre le groupe des Bermudes, qui appartient à l'Angleterre. Il me paraîtrait moins hypothétique que, si le comte d'Artigas s'est chargé de l'enlèvement de Thomas Roch pour le compte d'une puissance européenne, cette puissance fût le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande. À vrai dire, reste toujours le cas où ce personnage n'aurait agi qu'en vue de son propre intérêt. Pendant cette journée, à trois ou quatre reprises, le comte d'Artigas est venu prendre place à l'arrière. De là, son regard m'a paru interroger attentivement les divers points de l'horizon. Lorsqu'une voile ou une fumée apparaît au large, il les observe longuement, en se servant d'une puissante lorgnette marine. J'ajoute qu'il n'a même pas daigné remarquer ma présence sur le pont. De temps en temps, le capitaine Spade le rejoint, et tous deux échangent quelques paroles dans une langue que je ne puis ni comprendre ni reconnaître. C'est avec l'ingénieur Serkö que le propriétaire de l'-Ebba -s'entretient le plus volontiers, lequel paraît être fort avant dans son intimité. Assez loquace, moins rébarbatif, moins fermé que ses compagnons de bord, à quel titre cet ingénieur se trouve- t-il sur la goélette?... Est-ce un ami particulier du comte d'Artigas?... Court-il les mers avec lui, partageant cette existence si enviable d'un riche yachtman?... Au total, cet homme est le seul qui paraisse me témoigner, sinon un peu de sympathie, du moins un peu d'intérêt. Quant à Thomas Roch, je ne l'ai pas aperçu de toute la matinée, et il doit être enfermé dans sa cabine, sous l'influence de cette crise de la veille qui n'a pas encore pris fin. J'en ai même eu la certitude, lorsque, vers trois heures après midi, le comte d'Artigas, au moment où il allait redescendre par le capot, m'a fait signe de m'approcher. J'ignore ce qu'il me veut, ce comte d'Artigas, mais je sais bien ce que je vais lui dire. «Est-ce que ces crises auxquelles est sujet Thomas Roch durent longtemps?... me demande-t-il en anglais. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000