bruit, comme un amoureux qui enlève sa belle... -- Oui... à moins que ce Gaydon... -- Il nous faut Roch et Gaydon, dit le comte d'Artigas. -- C'est compris!» répliqua le capitaine Spade. Le canot déborda, et les matelots le suivirent du regard jusqu'au moment où il disparut au milieu de l'obscurité. Il convient de noter qu'en attendant son retour, l'-Ebba- ne fit aucun préparatif d'appareillage. Sans doute, elle ne comptait point quitter le mouillage de New-Berne après l'enlèvement. Et, au vrai, comment aurait-elle pu gagner la pleine mer? On ne sentait plus un souffle de brise, et le flot allait se faire sentir avant une demi-heure jusqu'à plusieurs milles en amont de la Neuze. Aussi la goélette ne se mit-elle pas à pic sur son ancre. Mouillée à deux encablures de la berge, l'-Ebba- aurait pu s'en approcher davantage et trouver encore quinze ou vingt pieds de fond, ce qui eût facilité l'embarquement, lorsque le canot serait revenu l'accoster. Mais si cette manoeuvre ne s'était pas effectuée, c'est que le comte d'Artigas avait eu des raisons pour ne point l'ordonner. La distance fut franchie en quelques minutes, le canot ayant passé sans être aperçu. La rive était déserte, -- désert aussi le chemin qui, sous le couvert des grands hêtres, longeait le parc de Healthful-House. Le grappin, envoyé sur la berge, fut solidement assujetti. Le capitaine Spade et les quatre matelots débarquèrent, laissant le maître d'équipage à l'arrière, et ils disparurent sous l'obscure voûte des arbres. Arrivés devant le mur du parc, le capitaine Spade s'arrêta, et ses hommes se rangèrent de chaque côté de la porte. Après la précaution prise par le capitaine Spade, celui-ci n'avait plus qu'à introduire la clé dans la serrure, puis à repousser la porte, à moins toutefois qu'un des domestiques de l'établissement, remarquant qu'elle n'était pas fermée comme d'habitude, l'eût verrouillée à l'intérieur. Dans ce cas, l'enlèvement aurait été difficile, même en admettant qu'il fût possible de franchir la crête du mur. En premier lieu, le capitaine Spade posa son oreille contre le vantail. Aucun bruit de pas dans le parc, nulle allée et venue autour du pavillon 17. Pas une feuille ne remuait aux branches des hêtres qui abritaient le chemin. Partout ce silence étouffé de la rase campagne par une nuit sans brise. Le capitaine Spade tira la clé de sa poche et la glissa dans la serrure. Le pêne joua et, sous une faible poussée, la porte s'ouvrit du dehors au-dedans. Les choses étaient donc en l'état où les avaient laissées les visiteurs de Healthful-House. Le capitaine Spade entra dans l'enclos, après s'être assuré que personne ne se trouvait au voisinage du pavillon, et les matelots le suivirent. La porte fut simplement repoussée contre le chambranle, ce qui permettrait au capitaine et aux matelots de s'élancer d'un pas rapide hors du parc. En cette partie ombragée de hauts arbres, coupée de massifs, il faisait sombre à ce point qu'il aurait été malaisé de distinguer le pavillon, si une des fenêtres n'eût brillé d'une vive clarté. Nul doute que cette fenêtre fût celle de la chambre occupée par Thomas Roch et par le gardien Gaydon, puisque celui-ci quittait ni de jour ni de nuit le pensionnaire confié à sa surveillance. Aussi le capitaine Spade s'attendait-il à le trouver là. Ses quatre hommes et lui s'avancèrent prudemment, prenant garde que le bruit d'une pierre heurtée ou d'une branche écrasée révélât leur présence. Ils gagnèrent ainsi du côté du pavillon, de manière à atteindre la porte latérale, près de laquelle la fenêtre s'éclairait à travers les plis de ses rideaux. Mais, si cette porte était close, comment pénétrerait-on dans la chambre de Thomas Roch? c'est ce qu'avait dû se demander le capitaine Spade. Puisqu'il ne possédait pas une clé qui pût l'ouvrir, ne serait-il pas nécessaire de casser une des vitres de la fenêtre, d'en faire jouer l'espagnolette d'un tour de main, de se précipiter dans la chambre, d'y surprendre Gaydon par une brusque agression, de le mettre hors d'état d'appeler à son secours. Et, en effet, comment procéder d'une autre façon?... Néanmoins, ce coup de force présentait certains dangers. Le capitaine Spade s'en rendait parfaitement compte, en homme auquel, d'ordinaire, la ruse allait mieux que la violence. Mais il n'avait pas le choix. L'essentiel, d'ailleurs, c'était d'enlever Thomas Roch, -- Gaydon par surcroît, conformément aux intentions du comte d'Artigas, -- et il fallait y réussir à tout prix. Arrivé sous la fenêtre, le capitaine Spade se dressa sur la pointe des pieds, et, par un interstice des rideaux, il put du regard embrasser la chambre. Gaydon était là, près de Thomas Roch, dont la crise n'avait pas encore pris fin depuis le départ du comte d'Artigas. Cette crise exigeait des soins spéciaux, que le gardien donnait au malade suivant les indications d'un troisième personnage. C'était un des médecins de Healthful-House, que le directeur avait immédiatement envoyé au pavillon 17. La présence de ce médecin ne pouvait évidemment que compliquer la situation et rendre l'enlèvement plus difficile. Thomas Roch était étendu sur une chaise longue tout habillé. En ce moment, il paraissait assez calme. La crise, qui s'apaisait peu à peu, allait être suivie de quelques heures de torpeur et d'assoupissement. À l'instant où le capitaine Spade s'était hissé à la hauteur de la fenêtre, le médecin se préparait à se retirer. En prêtant l'oreille, on put l'entendre affirmer à Gaydon que la nuit se passerait sans autre alerte, et qu'il n'aurait pas à intervenir une seconde fois. Puis, cela dit, le médecin se dirigea vers la porte, laquelle, on ne l'a point oublié, s'ouvrait près de cette fenêtre devant laquelle attendaient le capitaine Spade et ses hommes. S'ils ne se cachaient pas, s'ils ne se blottissaient pas derrière les massifs voisins du pavillon, ils pouvaient être aperçus, non seulement du docteur, mais du gardien qui se disposait à le reconduire au- dehors. Avant que tous deux eussent apparu sur le perron, le capitaine Spade fit un signe, et les matelots se dispersèrent, tandis que lui s'affalait au pied du mur. Très heureusement, la lampe était restée dans la chambre et il n'y avait point risque d'être trahis par un jet de lumière. Au moment de prendre congé de Gaydon, le médecin, s'arrêtant sur la première marche, dit: «Voilà une des plus rudes attaques que notre malade ait subies!... Il n'en faudrait pas deux ou trois de ce genre pour qu'il perdît le peu de raison qui lui reste! -- Aussi, répondit Gaydon, pourquoi le directeur n'interdit-il pas à tout visiteur l'entrée du pavillon?... C'est à un certain comte d'Artigas, aux choses dont il a parlé à Thomas Roch, que notre pensionnaire doit d'être dans l'état où vous l'avez trouvé. -- J'appellerai là-dessus l'attention du directeur», répliqua le médecin. Il descendit alors les degrés du perron, et Gaydon l'accompagna jusqu'au fond de l'allée montante, après avoir laissé la porte du pavillon entrouverte. Dès que tous deux se furent éloignés d'une vingtaine de pas, le capitaine Spade se releva, et les matelots le rejoignirent. Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance que le hasard offrait pour pénétrer dans la chambre, s'emparer de Thomas Roch, alors plongé dans un demi-sommeil, puis attendre que Gaydon fût de retour pour le saisir?... Mais dès que le gardien aurait constaté la disparition de Thomas Roch, il se mettrait à sa recherche, il appellerait, il donnerait l'éveil... Le médecin accourrait aussitôt... Le personnel de Healthful-House serait sur pied... Le capitaine Spade n'aurait pas le temps de gagner la porte de l'enceinte, de la franchir, de la refermer derrière lui... Du reste, il n'eut pas le loisir de réfléchir à ce sujet. Un bruit de pas sur le sable indiquait que Gaydon gagnait le pavillon. Le mieux était de se précipiter sur lui, d'étouffer ses cris avant qu'il eût pu donner l'alarme, de le mettre dans l'impossibilité de se défendre. À quatre, à cinq même, on aurait aisément raison de sa résistance, et on l'entraînerait hors du parc. Quant à l'enlèvement de Thomas Roch, il n'offrirait aucune difficulté, puisque ce malheureux dément n'aurait même pas connaissance de ce que l'on ferait de lui. Cependant Gaydon venait de tourner le massif, et se dirigeait vers le perron. Mais, au moment où il mettait le pied sur la première marche, les quatre matelots s'abattirent sur lui, l'étendirent à terre sans lui avoir laissé la possibilité de pousser un cri, le bâillonnèrent avec un mouchoir, lui appliquèrent un bandeau sur les yeux, lui lièrent les bras et les jambes, et si étroitement qu'il fut réduit à ne plus être qu'un corps inerte. Deux des hommes restèrent à son côté, tandis que le capitaine Spade et les autres s'introduisaient dans la chambre. Ainsi que le pensait le capitaine, Thomas Roch se trouvait en un tel état que le bruit ne l'avait même pas tiré de sa torpeur. Étendu sur la chaise longue, les yeux clos, n'eût été sa respiration fortement accentuée, on aurait pu le croire mort. Il ne parut point indispensable de l'attacher ni de le bâillonner. Il suffisait que l'un des deux hommes le saisît par les pieds, l'autre par la tête, et ils le porteraient jusqu'à l'embarcation gardée par le maître d'équipage de la goélette. C'est ce qui fut fait en un instant. Le capitaine Spade quitta le dernier la chambre, après avoir eu le soin d'éteindre la lampe et de refermer la porte. De cette façon, il y avait lieu d'admettre que l'enlèvement ne pourrait être découvert avant le lendemain et au plus tôt dans les premières heures de la matinée. Même manoeuvre pour le transport de Gaydon, qui s'effectua sans difficulté. Les deux autres hommes le soulevèrent, et, descendant à travers le jardin en contournant les massifs, gagnèrent vers le mur d'enceinte. En cette partie du parc, toujours déserte, l'obscurité se faisait plus profonde. On ne voyait même plus, au revers de la colline, les lumières des bâtiments de la partie supérieure du parc et des autres pavillons de Healthful-House. Arrivé devant la porte, le capitaine Spade n'eut que la peine de la tirer à lui. Ceux des hommes qui portaient le gardien la franchirent les premiers. Thomas Roch fut sorti le second aux bras des deux autres. Puis, le capitaine Spade passa à son tour et referma la porte avec cette clé qu'il se proposait de jeter dans les eaux de la Neuze, dès qu'il aurait rejoint l'embarcation de l'-Ebba-. Personne sur le chemin, personne sur la berge. En vingt pas, on retrouva le maître d'équipage Effrondat, qui attendait, assis contre le talus. Thomas Roch et Gaydon furent déposés à l'arrière du canot, dans lequel le capitaine Spade et ses matelots vinrent prendre place. «Envoie le grappin et vite», commanda le capitaine Spade au maître d'équipage. Celui-ci exécuta l'ordre, puis, s'affalant le long de la berge, embarqua le dernier. Les quatre avirons frappèrent l'eau, et l'embarcation se dirigea vers la goélette. Un feu, en tête du mât de misaine, indiquait son mouillage, et, vingt minutes avant, elle venait d'éviter sur son ancre avec le flot. Deux minutes après, le canot se trouvait rendu bord à bord avec l'-Ebba-. Le comte d'Artigas était appuyé sur le bastingage, près de l'échelle de coupée. «C'est fait, Spade?... demanda-t-il. -- C'est fait. -- Tous les deux?... -- Tous les deux... le gardien et le gardé!... -- Personne ne se doute à Healthful-House?... -- Personne.» Il n'était pas présumable que Gaydon, les oreilles et les yeux sous le bandeau, eût pu reconnaître la voix du comte d'Artigas et du capitaine Spade. Ce qu'il convient d'observer, au surplus, c'est que ni Thomas Roch ni lui ne furent immédiatement hissés à bord de la goélette. Il y eut des frôlements le long de la coque. Une demi-heure se passa, avant que Gaydon, qui avait conservé tout son sang-froid, se sentît soulevé, puis descendu à fond de cale. L'enlèvement étant accompli, il semblait que l'-Ebba -n'avait plus qu'à quitter son mouillage, afin de redescendre l'estuaire, à traverser le Pamplico-Sound, à donner en pleine mer. Et, cependant, il ne se fit à bord aucune de ces manoeuvres qui accompagnent l'appareillage d'un navire. N'était-il donc pas dangereux, pourtant, de demeurer à cette place, après le double rapt opéré dans la soirée? Le comte d'Artigas avait-il assez étroitement caché ses prisonniers pour qu'ils ne pussent être découverts, si l'-Ebba-, dont la présence à proximité de Healthful-House devait paraître suspecte, recevait la visite des agents de New-Berne?... Quoi qu'il en soit, une heure après le retour de l'embarcation, -- sauf les hommes de quart étendus à l'avant, -- l'équipage dans son poste, le comte d'Artigas, Serkö, le capitaine Spade dans leurs cabines, tous dormaient à bord de la goélette, immobile sur ce tranquille estuaire de la Neuze. IV La goélette -Ebba- Ce fut le lendemain seulement, et sans y mettre aucun empressement, que l'-Ebba- commença ses préparatifs. De l'extrémité du quai de New-Berne, on put voir, après le lavage du pont, l'équipage dégager les voiles de leurs étuis sous la direction du maître Effrondat, larguer les garcettes, parer les drisses, hisser les embarcations, en vue d'un appareillage. À huit heures du matin, le comte d'Artigas ne s'était pas encore montré. Son compagnon, l'ingénieur Serkö, -- ainsi le désignait-on à bord, -- n'avait pas encore quitté sa cabine. Quant au capitaine Spade, il s'occupait à donner aux matelots divers ordres qui indiquaient le départ immédiat. L'-Ebba- était un yacht remarquablement taillé pour la course, bien qu'il n'eût jamais figuré dans les matches de l'Amérique du Nord ou du Royaume-Uni. Sa mâture élevée, sa surface de voilure, la croisure de ses vergues, son tirant d'eau qui lui assurait une grande stabilité même lorsqu'il se couvrait de toile, ses formes élancées à l'avant, fines à l'arrière, ses lignes d'eau admirablement dessinées, tout dénotait un navire très rapide, très marin, capable de tenir par les plus gros temps. En effet, au plus près du vent, par forte brise, la goélette -Ebba- pouvait aisément enlever ses douze milles à l'heure. Il est vrai, les voiliers sont toujours soumis aux inconstances de l'atmosphère. Lorsque les calmes surviennent, ils doivent se résigner à ne plus faire route. Aussi, bien qu'ils possèdent des qualités nautiques supérieures à celles des steam-yachts, ils n'ont jamais les garanties de marche que la vapeur donne à ces derniers. Il semble de là que, tout pesé, la supériorité appartient au navire qui réunit les avantages de la voile et de l'hélice. Mais telle n'était pas, sans doute, l'opinion du comte d'Artigas, puisqu'il se contentait d'une goélette pour ses excursions maritimes, même lorsqu'il franchissait les limites de l'Atlantique. Ce matin-là, le vent soufflait de l'ouest en petite brise. L'-Ebba -serait donc favorisée, d'abord pour sortir de l'estuaire de la Neuze, ensuite pour atteindre, à travers le Pamplico-Sound, un de ces inlets -- sortes de détroits -- qui établissent la communication entre le lac et la haute mer. Deux heures après, l'-Ebba -se balançait encore sur son ancre, dont la chaîne commençait à raidir avec la marée descendante. La goélette, évitée de jusant, présentait son avant à l'embouchure de la Neuze. La petite bouée qui, la veille, flottait par bâbord, devait avoir été relevée pendant la nuit, car on ne l'apercevait plus dans le clapotis du courant. Soudain, un coup de canon retentit à la distance d'un mille. Une légère fumée couronna les batteries de la côte. Quelques détonations lui répondirent, envoyées par les pièces échelonnées sur la chaîne des longues îles, du côté du large. À ce moment, le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö parurent sur le pont. Le capitaine Spade vint à eux. «Un coup de canon... dit-il. -- Nous l'attendions, répondit l'ingénieur Serkö, en haussant légèrement l'épaule. -- Cela indique que notre opération a été découverte par les gens de Healthful-House, reprit le capitaine Spade. -- Assurément, répliqua l'ingénieur Serkö, et ces détonations signifient l'ordre de fermer les passes. -- En quoi cela peut-il nous intéresser?... demanda d'un ton tranquille le comte d'Artigas. -- En rien», répondit l'ingénieur Serkö. Le capitaine Spade avait eu raison de dire qu'à cette heure la disparition de Thomas Roch et de son gardien était connue du personnel de Healthful-House. En effet, au lever du jour, le médecin, qui s'était rendu au pavillon 17 pour sa visite habituelle, avait trouvé la chambre vide. Aussitôt prévenu, le directeur fit opérer des recherches à l'intérieur de l'enclos. L'enquête révéla que, si la porte du mur d'enceinte, dans la partie qui longe la base de la colline, était fermée à clé, la clé n'était plus sur la serrure, et, en outre, que les verrous avaient été retirés de leurs gâches. Aucun doute, c'était par cette porte que l'enlèvement s'était effectué pendant la soirée ou pendant la nuit. À qui devait-il être attribué?... À ce propos, impossible d'établir même une simple présomption, ni de soupçonner qui que ce fût. Ce que l'on savait, c'est que, la veille, vers sept heures et demie du soir, un des médecins de l'établissement était venu voir Thomas Roth, en proie à une crise violente. Après lui avoir donné ses soins, l'ayant laissé dans un état qui lui enlevait toute conscience de ses actes, il avait quitté le pavillon, accompagné du gardien Gaydon jusqu'au bout de l'allée latérale. Que s'était-il passé ensuite?... on l'ignorait. La nouvelle de ce double rapt fut envoyée télégraphiquement à New- Berne, et de là à Raleigh. Par dépêche, le gouverneur de la Caroline du Nord donna aussitôt l'ordre de ne laisser sortir aucun navire du Pamplico-Sound, sans qu'il eût été l'objet d'une visite minutieuse. Une autre dépêche prévint le croiseur de station -Falcon- de se prêter à l'exécution de ces mesures. En même temps, des prescriptions sévères furent prises à l'effet de mettre en surveillance les villes et la campagne de toute la province. Aussi, en conséquence de cet arrêté, le comte d'Artigas put-il voir, à deux milles dans l'est de l'estuaire, le -Falcon -commencer ses préparatifs d'appareillage. Or, pendant le temps qui lui serait nécessaire pour se mettre en pression, la goélette aurait pu faire route sans crainte d'être poursuivie -- du moins durant une heure. «Faut-il lever l'ancre?... demanda le capitaine Spade. -- Oui, puisque le vent est bon, mais ne marquer aucune hâte, répondit le comte d'Artigas. -- Il est vrai, ajouta l'ingénieur Serkö, les passes du Pamplico- Sound doivent être observées maintenant, et pas un navire ne pourrait, avant de gagner le large, éviter la visite de gentlemen aussi curieux qu'indiscrets... -- Appareillons quand même, ordonna le comte d'Artigas. Lorsque les officiers du croiseur ou les agents de la douane auront perquisitionné à bord de l'-Ebba-, l'embargo sera levé pour elle, et je serais bien étonné si on ne lui accordait pas libre passage... -- Avec mille excuses, mille souhaits de bon voyage et de prompt retour!» répliqua l'ingénieur Serkö, dont la phrase se termina par un rire prolongé. Lorsque la nouvelle fut connue à New-Berne, les autorités se demandèrent d'abord s'il y avait eu fuite ou enlèvement de Thomas Roch et de son gardien. Comme une fuite n'aurait pu s'opérer sans la connivence de Gaydon, cette idée fut abandonnée. Dans la pensée du directeur et de l'administration, la conduite du gardien Gaydon ne pouvait prêter à aucun soupçon. Donc, il s'agissait d'un enlèvement, et on peut imaginer quel effet cet événement produisit dans la ville. Quoi! l'inventeur français, si sévèrement gardé, avait disparu, et avec lui le secret de ce Fulgurateur dont personne n'avait encore pu se rendre maître!... Est-ce qu'il n'en résulterait pas de très graves conséquences?... La découverte du nouvel engin n'était-elle pas définitivement perdue pour l'Amérique?... À supposer que le coup eût été fait au profit d'une autre nation, cette nation n'obtiendrait-elle pas enfin de Thomas Roch, tombé en son pouvoir, ce que le gouvernement fédéral n'avait pu obtenir?... Et, de bonne foi, comment admettre que les auteurs du rapt eussent agi pour le compte d'un simple particulier?... Aussi, les mesures s'étendirent-elles sur les divers comtés de la Caroline du Nord. Une surveillance spéciale fut organisée le long des routes, des -railroads-, autour des habitations des villes et de la campagne. Quant à la mer, elle allait être fermée sur tout le littoral depuis Wilmington jusqu'à Norfolk. Aucun bâtiment ne serait exempté de la visite des officiers ou agents, et il devrait être retenu au moindre indice suspect. Et, non seulement le -Falcon- faisait ses préparatifs d'appareillage, mais quelques -steam-launches-, en réserve dans les eaux du Pamplico-Sound, se disposaient à le parcourir en tous sens avec injonction de fouiller, jusqu'à fond de cale, navires de commerce, navires de plaisance, barques de pêche, -- aussi bien ceux qui demeuraient à leur poste de mouillage que ceux qui s'apprêtaient à prendre le large. Et, cependant, la goélette -Ebba- se mettait en mesure de lever l'ancre. Au total, il ne paraissait pas que le comte d'Artigas éprouvât le moindre souci des précautions ordonnées par l'administration, ni des éventualités auxquelles il serait exposé, si l'on trouvait à son bord Thomas Roch et le gardien Gaydon. Vers neuf heures, les dernières manoeuvres furent achevées. L'équipage de la goélette vira au cabestan. La chaîne remonta à travers l'écubier, et, au moment où l'ancre était à pic, les voiles furent rapidement bordées. Quelques instants plus tard, sous ses deux focs, sa trinquette, sa misaine, sa grande voile et ses flèches, l'-Ebba -mit le cap à l'est, afin de doubler la rive gauche de la Neuze. À vingt-cinq kilomètres de New-Berne, l'estuaire se coude brusquement, et, sur une étendue à peu près égale, remonte vers le nord-ouest en s'élargissant. Après avoir passé devant Croatan et Havelock, l'-Ebba- atteignit le coude, et fila dans la direction du nord en serrant le vent le long de la rive gauche. Il était onze heures, lorsque, favorisée par la brise, et n'ayant rencontré ni le croiseur ni les -steam-launches-, elle évolua à la pointe de l'île de Sivan, au-delà de laquelle se développe le Pamplico- Sound. Cette vaste surface liquide mesure une centaine de kilomètres depuis l'île Sivan jusqu'à l'île Roadoke. Du côté de la mer s'égrène un chapelet de longues et étroites îles, -- autant de digues naturelles, qui courent sud et nord, depuis le cap Look-out jusqu'au cap Hatteras, et depuis ce dernier jusqu'au cap Henri, à la hauteur de la cité de Norfolk, située dans l'État de Virginie, limitrophe de la Caroline du Nord. Le Pamplico-Sound est éclairé par de multiples feux, disposés sur les îlots et les îles, de manière à rendre possible la navigation pendant la nuit. De là, grande facilité pour les bâtiments, désireux de chercher un refuge contre les houles de l'Atlantique, et qui sont assurés d'y trouver de bons mouillages. Plusieurs passes établissent la communication entre le Pamplico- Sound et l'océan Atlantique. Un peu en dehors des feux de l'île Sivan, s'ouvrent l'Ocracoke-inlet, au-delà l'Hatteras-inlet, puis, au-dessus, ces trois autres qui portent les noms de Logger-Head, de New-inlet et d'Oregon. Il résulte de cette disposition que la passe qui se présentait à la goélette étant celle d'Ocracoke, on devait présumer que l'-Ebba- y donnerait, afin de ne pas changer ses amures. Il est vrai, le -Falcon- surveillait alors cette partie du Pamplico-Sound, visitant les bâtiments de commerce et les barques de pêche qui manoeuvraient pour sortir. Et, de fait, à cette heure, par une entente commune des ordres reçus de l'administration, chaque passe était observée par des navires de l'État, sans parler des batteries qui commandaient le large. Arrivée par le travers d'Ocracoke-inlet, l'-Ebba- ne chercha point à s'en rapprocher non plus qu'à éviter les chaloupes à vapeur qui évoluaient à travers le Pamplico-Sound. Il semblait que ce yacht de plaisance ne voulût faire qu'une promenade matinale, et il continua sa marche indifférente en gagnant vers le détroit d'Hatteras. C'était par cette passe, sans doute, et pour des raisons de lui connues, que le comte d'Artigas avait l'intention de sortir, car sa goélette, arrivant d'un quart, prit alors cette direction. Jusqu'à ce moment, l'-Ebba- n'avait point été accostée par les agents des douanes, ni par les officiers du croiseur, bien qu'elle n'eût rien fait pour se dérober. D'ailleurs, comment serait-elle parvenue à tromper leur surveillance? L'autorité, par privilège spécial, consentait-elle donc à lui épargner les ennuis d'une visite?... Estimait-on ce comte d'Artigas un trop haut personnage pour contrarier sa navigation, ne fût-ce qu'une heure?... C'eût été invraisemblable, puisque, tout en le tenant pour un étranger, menant la grande existence des favorisés de la fortune, personne ne savait, en somme, ni qui il était, ni d'où il venait, ni où il allait. La goélette poursuivit ainsi sa route d'une allure gracieuse et rapide sur les eaux calmes du Pamplico-Sound. Son pavillon, -- un croissant d'or frappé à l'angle d'une étamine rouge, flottant à sa corne, -- se déployait largement sous la brise... Le comte d'Artigas était assis, à l'arrière, dans un de ces fauteuils d'osier, en usage à bord des bâtiments de plaisance. L'ingénieur Serkö et le capitaine Spade causaient avec lui. «Ils ne se pressent pas de nous honorer de leur coup de chapeau, messieurs les officiers de la marine fédérale, fit observer l'ingénieur Serkö. -- Qu'ils viennent à bord quand ils le voudront, répondit le comte d'Artigas du ton de la plus complète indifférence. -- Sans doute, ils attendent l'-Ebba- à l'entrée de l'inlet d'Hatteras, observa le capitaine Spade. -- Qu'ils l'attendent», conclut le riche yachtman. Et il retomba dans cette flegmatique insouciance qui lui était habituelle. On devait croire, d'ailleurs, que l'hypothèse du capitaine Spade se réaliserait, car il était visible que l'-Ebba- se dirigeait vers l'inlet indiqué. Si le -Falcon- ne se déplaçait pas encore pour venir la «raisonner», il le ferait certainement lorsqu'elle se présenterait à l'entrée de la passe. En cet endroit, il lui serait impossible de se refuser à la visite prescrite, si elle voulait sortir du Pamplico-Sound pour atteindre la pleine mer. Et il ne paraissait point, au surplus, qu'elle voulût l'éviter en aucune façon. Est-ce donc que Thomas Roch et Gaydon étaient si bien cachés à bord que les agents de l'État ne pourraient les découvrir?... Cette supposition était permise, mais peut-être le comte d'Artigas eût-il montré moins de confiance s'il eût su que l'-Ebba -avait été signalée d'une façon toute spéciale au croiseur et aux chaloupes de douane. En effet, la venue de l'étranger à Healthful-House n'avait fait qu'attirer l'attention sur lui. Évidemment, le directeur ne pouvait avoir eu aucun motif de suspecter les mobiles de sa visite. Cependant, quelques heures seulement après son départ, le pensionnaire et son surveillant avaient été enlevés, et, depuis, personne n'avait été reçu au pavillon 17, personne ne s'était mis en rapport avec Thomas Roch. Aussi, les soupçons éveillés, l'administration se demanda-t-elle s'il ne fallait pas voir la main de ce personnage dans cette affaire. Une fois la disposition des lieux observée, les abords du pavillon reconnus, le compagnon du comte d'Artigas n'avait-il pu repousser les verrous de la porte, en retirer la clé, revenir à la nuit tombante, se glisser à l'intérieur du parc, procéder à cet enlèvement dans des conditions relativement faciles, puisque la goélette -Ebba- n'était mouillée qu'à deux ou trois encablures de l'enceinte?... Or, ces suspicions, que ni le directeur ni le personnel de l'établissement n'avaient éprouvées au début de l'enquête, grandirent, lorsqu'on vit la goélette lever l'ancre, descendre l'estuaire de la Neuze et manoeuvrer de façon à gagner l'une des passes du Pamplico-Sound. Ce fut donc par ordre des autorités de New-Berne que le croiseur -Falcon- et les embarcations à vapeur de la douane furent chargées de suivre la goélette -Ebba-, de l'arrêter avant qu'elle eût franchi l'un des inlets, de la soumettre aux fouilles les plus sévères, de ne laisser inexplorée aucune partie de ses cabines, de ses roufs, de ses postes, de sa cale. On ne lui accorderait pas la libre pratique sans que la certitude fût acquise que Thomas Roch et Gaydon n'étaient point à bord. Assurément, le comte d'Artigas ne pouvait se douter que des soupçons particuliers se portaient sur lui, que son yacht était spécialement signalé aux officiers et aux agents. Mais, quand même il l'eût su, est-ce que cet homme de si superbe dédain, de si hautaine allure, eût daigné en prendre le moindre souci?... Vers trois heures de l'après-midi, la goélette, qui croisait à moins d'un mille d'Hatteras-inlet, évolua de manière à conserver le milieu de la passe. Après avoir visité quelques barques de pêche qui faisaient route vers le large, le -Falcon- attendait à l'entrée de l'inlet. Selon toute probabilité, l'-Ebba -n'avait pas la prétention de sortir inaperçue, ni de forcer de voile pour se soustraire aux formalités qui concernaient tous les navires du Pamplico-Sound. Ce n'était pas un simple voilier qui aurait pu échapper à la poursuite d'un bâtiment de guerre, et si la goélette n'obéissait pas à l'injonction de mettre en panne, un ou deux projectiles l'y eussent bientôt contrainte. En ce moment, une embarcation, portant deux officiers et une dizaine de matelots, se détacha du croiseur; puis, ses avirons bordés, elle fila de façon à couper la route de l'-Ebba-. Le comte d'Artigas, de la place qu'il occupait à l'arrière, regarda insoucieusement cette manoeuvre, après avoir allumé un cigare de pur havane. Lorsque l'embarcation ne fut plus qu'à une demi-encablure, un des hommes se leva et agita un pavillon. «Signal d'arrêt, dit l'ingénieur Serkö. -- En effet, répondit le comte d'Artigas. -- Ordre d'attendre... -- Attendons.» Le capitaine Spade prit aussitôt ses dispositions pour mettre en panne. La trinquette, les focs et la grande voile furent traversés, tandis que le point de la misaine était relevé, la barre dessous. L'erre de la goélette se cassa, et ne tarda pas à s'immobiliser, ne subissant plus que l'action de la mer descendante, qui dérivait vers la passe. Quelques coups d'aviron amenèrent l'embarcation du -Falcon- bord à bord avec l'-Ebba-. Une gaffe la crocha aux porte-haubans du grand mât. L'échelle fut déroulée à la coupée, et les deux officiers, suivis de huit hommes, montèrent sur le pont, deux matelots restant à la garde du canot. L'équipage de la goélette se rangea sur une ligne près du gaillard d'avant. L'officier supérieur en grade, -- un lieutenant de vaisseau, -- s'avança vers le propriétaire de l'-Ebba-, qui venait de se lever, et voici quelles demandes et réponses furent échangées entre eux: «Cette goélette appartient au comte d'Artigas devant qui j'ai l'honneur de me trouver?... -- Oui, monsieur. -- Elle se nomme? -- -Ebba-. -- Et elle est commandée?... -- Par le capitaine Spade. -- Sa nationalité?... -- Indo-malaise.» L'officier regarda le pavillon de la goélette, tandis que le comte d'Artigas ajoutait: «Puis-je savoir pour quel motif, monsieur, j'ai le plaisir de vous voir à mon bord? -- Ordre a été donné, répondit l'officier, de visiter tous les navires qui sont mouillés en ce moment dans le Pamplico-Sound ou qui veulent en sortir.» Il ne crut pas devoir insister sur ce point que, plus que tout autre bâtiment, l'-Ebba- devait être soumise aux ennuis d'une rigoureuse perquisition. «Vous n'avez sans doute pas, monsieur le comte, l'intention de vous refuser... -- Nullement, monsieur, répondit le comte d'Artigas. Ma goélette est à votre disposition depuis la pomme de ses mâts jusqu'au fond de sa cale. Je vous demanderai seulement pourquoi les navires qui se trouvent aujourd'hui à l'intérieur du Pamplico-Sound sont astreints à ces formalités?... -- Je ne vois aucune raison de vous laisser dans l'ignorance, monsieur le comte, répondit l'officier. Un enlèvement, effectué à Healthful-House, vient d'être signalé au gouverneur de la Caroline, et l'administration veut s'assurer que ceux qui en furent l'objet n'ont pas été embarqués pendant la nuit... -- Est-ce possible?... dit le comte d'Artigas, en jouant la surprise. Et quelles sont les personnes qui ont ainsi disparu de Healthful-House?... -- Un inventeur, un fou, qui a été victime de cet attentat ainsi que son gardien... -- Un fou, monsieur!... S'agirait-il, par hasard, du Français Thomas Roch?... -- De lui-même. -- Ce Thomas Roch que j'ai vu hier pendant une visite à l'établissement... que j'ai questionné en présence du directeur... qui a été pris d'une violente crise au moment où nous l'avons quitté, le capitaine Spade et moi?...» L'officier observait l'étranger avec une extrême attention, cherchant à surprendre quelque chose de suspect dans son attitude ou dans ses paroles. «Cela n'est pas croyable!» ajouta le comte d'Artigas. Et il dit cela, comme s'il venait d'entendre parler pour la première fois du rapt de Healthful-House. «Monsieur, reprit-il, je comprends ce que doivent être les inquiétudes de l'administration, étant donné la personnalité de ce Thomas Roch, et j'approuve les mesures qui ont été décidées. Inutile de vous affirmer que ni l'inventeur français ni son surveillant ne sont à bord de l'-Ebba-. Du reste, vous pouvez vous en assurer en visitant la goélette aussi minutieusement qu'il vous conviendra. -- Capitaine Spade, veuillez accompagner ces messieurs.» Cette réponse faite, après avoir salué froidement le lieutenant du -Falcon-, le comte d'Artigas revint s'asseoir dans son fauteuil et replaça le cigare entre ses lèvres. Les deux officiers et les huit matelots, conduits par le capitaine Spade, commencèrent aussitôt leurs perquisitions. En premier lieu, par le capot du rouf, ils descendirent au salon d'arrière, -- salon luxueusement aménagé, meublé, panneaux en bois précieux, objets d'art de haute valeur, tapis et tentures d'étoffes de grand prix. Il va sans dire que ce salon, les cabines y attenant, la chambre du comte d'Artigas, furent fouillés avec le soin qu'auraient été capables d'y apporter les agents les plus expérimentés de la police. Le capitaine Spade se prêtait d'ailleurs à ces recherches, ne voulant pas que les officiers pussent conserver le moindre soupçon à l'égard du propriétaire de l'-Ebba-. Après le salon et les chambres de l'arrière, on passa dans la salle à manger, richement ornée. On fouilla les offices, la cuisine, et, sur l'avant, les cabines du capitaine Spade et du maître d'équipage, puis le poste des hommes, sans que ni Thomas Roch ni Gaydon eussent été découverts. Restait alors la cale et ses divers aménagements, qui exigeaient une très précise perquisition. Aussi, lorsque les panneaux furent relevés, le capitaine Spade dut-il faire allumer deux fanaux afin de faciliter la visite. Cette cale ne contenait que des caisses à eau, des provisions de toute sorte, des barriques de vin, des pipes d'alcool, des fûts de gin, de brandevin et de whisky, des tonneaux de bière, un stock de charbon, le tout en abondance, comme si la goélette eût été pourvue pour un long voyage. Entre les vides de cette cargaison, les matelots américains se glissèrent jusqu'au vaigrage intérieur, jusqu'à la carlingue, s'introduisant dans les interstices des ballots et des sacs... Ils en furent pour leur peine. Évidemment, c'était à tort que le comte d'Artigas avait pu être soupçonné d'avoir pris part à l'enlèvement du pensionnaire de Healthful-House et de son gardien. Cette perquisition, qui dura deux heures environ, se termina sans avoir donné aucun résultat. À cinq heures et demie, les officiers et les hommes du -Falcon -remontèrent sur le pont de la goélette, après avoir consciencieusement opéré à l'intérieur et acquis l'absolue certitude que ni Thomas Roch ni Gaydon ne s'y trouvaient. À l'extérieur, ils visitèrent inutilement le gaillard d'avant et les embarcations. Leur conviction fut donc que l'-Ebba- avait été suspectée par erreur. Les deux officiers n'avaient plus alors qu'à prendre congé du comte d'Artigas, et ils s'avancèrent vers lui. «Vous nous excuserez de vous avoir dérangé, monsieur le comte, dit le lieutenant. -- Vous ne pouviez qu'obéir aux ordres dont l'exécution vous était confiée, messieurs... -- Ce n'était d'ailleurs qu'une simple formalité», crut devoir ajouter l'officier. Le comte d'Artigas, par un léger mouvement de tête, indiqua qu'il voulait bien admettre cette réponse. «Je vous avais affirmé, messieurs, que je n'étais pour rien dans cet enlèvement... -- Nous n'en doutons plus, monsieur le comte, et il ne nous reste qu'à rejoindre notre bord. -- Comme il vous plaira. -- La goélette -Ebba- a-t-elle maintenant libre passage?... -- Assurément. -- Au revoir, messieurs, au revoir, car je suis un habitué de ce littoral, et je ne tarderai pas à y revenir. J'espère qu'à mon retour vous aurez découvert l'auteur de ce rapt et réintégré Thomas Roch à Healthful-House. Ce résultat est à désirer dans l'intérêt des États-Unis, et j'ajouterai dans l'intérêt de l'humanité.» Ces paroles prononcées, les deux officiers saluèrent courtoisement le comte d'Artigas, qui répondit par un léger mouvement de tête. Le capitaine Spade les accompagna jusqu'à la coupée, et, suivis de leurs matelots, ils rallièrent le croiseur, qui les attendait à deux encablures. Sur un signe du comte d'Artigas, le capitaine Spade commanda de rétablir la voilure, telle qu'elle était avant que la goélette eût mis en panne. La brise avait fraîchi, et, d'une rapide allure, l'-Ebba- se dirigea vers l'inlet d'Hatteras. Une demi-heure après, la passe franchie, le yacht naviguait en pleine mer. Pendant une heure, le cap fut maintenu vers l'est-nord-est. Mais, ainsi que cela se produit d'habitude, la brise, qui venait de terre, ne se faisait plus sentir à quelques milles du littoral. L'-Ebba-, encalminée, les voiles battant sur les mâts, l'action du gouvernail nulle, demeura stationnaire à la surface d'une mer que ne troublait pas le moindre souffle. Il semblait, dès lors, que la goélette serait dans l'impossibilité de continuer sa route de toute la nuit. Le capitaine Spade était resté en observation à l'avant. Depuis la sortie de l'inlet, son regard ne cessait de se porter tantôt à bâbord, tantôt à tribord, comme s'il eût essayé d'apercevoir quelque objet flottant dans ces parages. En ce moment, il cria d'une voix forte: «À carguer tout!» En exécution de cet ordre, les matelots s'empressèrent de larguer les drisses, et les voiles abattues furent serrées sur les vergues, sans que l'on prît soin de les recouvrir de leurs étuis. L'intention du comte d'Artigas était-elle d'attendre le retour de l'aube à cette place, en même temps que la brise du matin? Mais il est rare que l'on ne demeure pas sous voiles afin d'utiliser les premiers souffles favorables. Le canot fut mis à la mer, et le capitaine Spade y descendit accompagné d'un matelot qui le dirigea à la godille vers un objet surnageant à une dizaine de toises de bâbord. Cet objet était une petite bouée semblable à celle qui flottait sur les eaux de la Neuze, alors que l'-Ebba- stationnait près de la berge de Healthful-House. Dès que cette bouée eut été relevée ainsi qu'une amarre qui y était fixée, le canot la transporta sur l'avant de la goélette. Au commandement du maître d'équipage, une remorque, envoyée du bord, fut rattachée à la première amarre. Puis le capitaine Spade et le matelot remontèrent sur le pont de la goélette, aux portemanteaux de laquelle on hissa le canot. Presque aussitôt, la remorque se tendit, et l'-Ebba-, à sec de toile, prit direction vers l'est avec une vitesse qui ne pouvait être inférieure à une dizaine de milles. La nuit était close, et les feux du littoral américain eurent bientôt disparu dans les brumes de l'horizon. V Où suis-je? (Notes de l'ingénieur Simon Hart.) Où suis-je?... Que s'est-il passé depuis cette agression soudaine, dont j'ai été victime à quelques pas du pavillon?... Je venais de quitter le docteur, j'allais gravir les marches du perron, rentrer dans la chambre, en fermer la porte, reprendre mon poste près de Thomas Roch, lorsque plusieurs hommes m'ont assailli et terrassé?... Qui sont-ils?... Je n'ai pu les reconnaître, ayant les yeux bandés... Je n'ai pu appeler au secours, ayant un bâillon sur la bouche... Je n'ai pu résister, car ils m'avaient lié bras et jambes... Puis, en cet état, j'ai senti qu'on me soulevait, que l'on me transportait l'espace d'une centaine de pas... que l'on me hissait... que l'on me descendait... que l'on me déposait... Où?... où?... Et Thomas Roch, qu'est-il devenu?... Est-ce à lui qu'on en voulait plutôt qu'à moi?... Hypothèse infiniment probable. Pour tous, je n'étais que le gardien Gaydon, non l'ingénieur Simon Hart, dont la véritable qualité, la véritable nationalité n'ont jamais donné prise au soupçon, et pourquoi aurait-on tenu à s'emparer d'un simple surveillant d'hospice?... Il y a donc eu enlèvement de l'inventeur français, cela ne fait pas doute... Si on l'a arraché de Healthful-House, n'est-ce pas avec l'espérance de lui tirer ses secrets?... Mais je raisonne dans la supposition que Thomas Roch a disparu avec moi... Cela est-il?... Oui... cela doit être... cela est... Je ne puis hésiter à cet égard... Je ne suis pas entre les mains de malfaiteurs qui n'auraient eu que le projet de voler... Ils n'eussent pas agi de la sorte... Après m'avoir mis dans l'impossibilité d'appeler, m'avoir jeté dans un coin du jardin au milieu d'un massif... après avoir enlevé Thomas Roch, ils ne m'auraient pas renfermé... où je suis maintenant... Où?... C'est l'invariable question que, depuis quelques heures, je ne parviens pas à résoudre. Quoi qu'il en soit, me voici lancé dans une extraordinaire aventure, qui se terminera... De quelle façon, je l'ignore... je n'ose même en prévoir le dénouement. En tout cas, mon intention est d'en fixer, minute par minute, les moindres circonstances dans ma mémoire, puis, si cela est possible, de consigner par écrit mes impressions quotidiennes... Qui sait ce que me réserve l'avenir, et pourquoi ne finirais-je pas, dans les nouvelles conditions où je me trouve, par découvrir le secret du Fulgurateur Roch?... Si je dois être délivré un jour, il faut qu'on le connaisse, ce secret, et que l'on sache aussi quel est l'auteur ou quels sont les auteurs de ce criminel attentat dont les conséquences peuvent être si graves! J'en reviens sans cesse à cette question, espérant qu'un incident se chargera d'y répondre: Où suis-je?... Reprenons les choses dès le début. Après avoir été transporté à bras hors de Healthful-House, j'ai senti que l'on me déposait, sans brutalité, d'ailleurs, sur les bancs d'une embarcation qui a donné la bande, -- un canot, sans doute, et de petite dimension... À ce premier balancement en a succédé presque aussitôt un autre, - - ce que j'attribue à l'embarquement d'une seconde personne. Dès lors puis-je douter qu'il s'agit de Thomas Roch?... Lui, on n'aura pas eu à prendre la précaution de le bâillonner, de lui voiler les yeux, de lui attacher les pieds et les mains. Il devait encore être dans un état de prostration qui lui interdisait toute résistance, toute conscience de l'acte attentatoire dont il était l'objet. La preuve que je ne me trompe pas, c'est qu'une odeur caractéristique d'éther s'est introduite sous mon bâillon. Or, hier, avant de nous quitter, le docteur avait administré quelques gouttes d'éther au malade, et, -- je me le rappelle, -- un peu de cette substance, si prompte à se volatiliser, était tombée sur ses vêtements, alors qu'il se débattait au paroxysme de sa crise. Donc, rien d'étonnant à ce que cette odeur eût persisté, ni que mon odorat en ait été affecté sensiblement. Oui... Thomas Roch était là, dans ce canot, étendu près de moi... Et si j'eusse tardé de quelques minutes à regagner le pavillon, je ne l'y aurais pas retrouvé... J'y songe... pourquoi faut-il que ce comte d'Artigas ait eu la malencontreuse fantaisie de visiter Healthful-House? Si mon pensionnaire n'avait pas été mis en sa présence, rien de tout cela ne serait arrivé. De lui avoir parlé de ses inventions a déterminé chez Thomas Roch cette crise d'une exceptionnelle violence. Le premier reproche revient au directeur, qui n'a pas tenu compte de mes avertissements... S'il m'eût écouté, le médecin n'aurait pas été appelé à donner ses soins à mon pensionnaire, la porte du pavillon aurait été close, et le coup eût manqué... Quant à l'intérêt que peut présenter l'enlèvement de Thomas Roch, soit au profit d'un particulier, soit au profit de l'un des États de l'Ancien Continent, inutile d'insister à ce sujet. Là-dessus, 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000