bruit, comme un amoureux qui enlève sa belle...
-- Oui... à moins que ce Gaydon...
-- Il nous faut Roch et Gaydon, dit le comte d'Artigas.
-- C'est compris!» répliqua le capitaine Spade.
Le canot déborda, et les matelots le suivirent du regard jusqu'au
moment où il disparut au milieu de l'obscurité.
Il convient de noter qu'en attendant son retour, l'-Ebba- ne fit
aucun préparatif d'appareillage. Sans doute, elle ne comptait
point quitter le mouillage de New-Berne après l'enlèvement. Et, au
vrai, comment aurait-elle pu gagner la pleine mer? On ne sentait
plus un souffle de brise, et le flot allait se faire sentir avant
une demi-heure jusqu'à plusieurs milles en amont de la Neuze.
Aussi la goélette ne se mit-elle pas à pic sur son ancre.
Mouillée à deux encablures de la berge, l'-Ebba- aurait pu s'en
approcher davantage et trouver encore quinze ou vingt pieds de
fond, ce qui eût facilité l'embarquement, lorsque le canot serait
revenu l'accoster. Mais si cette manoeuvre ne s'était pas
effectuée, c'est que le comte d'Artigas avait eu des raisons pour
ne point l'ordonner.
La distance fut franchie en quelques minutes, le canot ayant passé
sans être aperçu.
La rive était déserte, -- désert aussi le chemin qui, sous le
couvert des grands hêtres, longeait le parc de Healthful-House.
Le grappin, envoyé sur la berge, fut solidement assujetti. Le
capitaine Spade et les quatre matelots débarquèrent, laissant le
maître d'équipage à l'arrière, et ils disparurent sous l'obscure
voûte des arbres.
Arrivés devant le mur du parc, le capitaine Spade s'arrêta, et ses
hommes se rangèrent de chaque côté de la porte.
Après la précaution prise par le capitaine Spade, celui-ci n'avait
plus qu'à introduire la clé dans la serrure, puis à repousser la
porte, à moins toutefois qu'un des domestiques de l'établissement,
remarquant qu'elle n'était pas fermée comme d'habitude, l'eût
verrouillée à l'intérieur.
Dans ce cas, l'enlèvement aurait été difficile, même en admettant
qu'il fût possible de franchir la crête du mur.
En premier lieu, le capitaine Spade posa son oreille contre le
vantail.
Aucun bruit de pas dans le parc, nulle allée et venue autour du
pavillon 17. Pas une feuille ne remuait aux branches des hêtres
qui abritaient le chemin. Partout ce silence étouffé de la rase
campagne par une nuit sans brise.
Le capitaine Spade tira la clé de sa poche et la glissa dans la
serrure. Le pêne joua et, sous une faible poussée, la porte
s'ouvrit du dehors au-dedans.
Les choses étaient donc en l'état où les avaient laissées les
visiteurs de Healthful-House.
Le capitaine Spade entra dans l'enclos, après s'être assuré que
personne ne se trouvait au voisinage du pavillon, et les matelots
le suivirent.
La porte fut simplement repoussée contre le chambranle, ce qui
permettrait au capitaine et aux matelots de s'élancer d'un pas
rapide hors du parc.
En cette partie ombragée de hauts arbres, coupée de massifs, il
faisait sombre à ce point qu'il aurait été malaisé de distinguer
le pavillon, si une des fenêtres n'eût brillé d'une vive clarté.
Nul doute que cette fenêtre fût celle de la chambre occupée par
Thomas Roch et par le gardien Gaydon, puisque celui-ci quittait ni
de jour ni de nuit le pensionnaire confié à sa surveillance. Aussi
le capitaine Spade s'attendait-il à le trouver là.
Ses quatre hommes et lui s'avancèrent prudemment, prenant garde
que le bruit d'une pierre heurtée ou d'une branche écrasée révélât
leur présence. Ils gagnèrent ainsi du côté du pavillon, de manière
à atteindre la porte latérale, près de laquelle la fenêtre
s'éclairait à travers les plis de ses rideaux.
Mais, si cette porte était close, comment pénétrerait-on dans la
chambre de Thomas Roch? c'est ce qu'avait dû se demander le
capitaine Spade. Puisqu'il ne possédait pas une clé qui pût
l'ouvrir, ne serait-il pas nécessaire de casser une des vitres de
la fenêtre, d'en faire jouer l'espagnolette d'un tour de main, de
se précipiter dans la chambre, d'y surprendre Gaydon par une
brusque agression, de le mettre hors d'état d'appeler à son
secours. Et, en effet, comment procéder d'une autre façon?...
Néanmoins, ce coup de force présentait certains dangers. Le
capitaine Spade s'en rendait parfaitement compte, en homme auquel,
d'ordinaire, la ruse allait mieux que la violence.
Mais il n'avait pas le choix. L'essentiel, d'ailleurs, c'était
d'enlever Thomas Roch, -- Gaydon par surcroît, conformément aux
intentions du comte d'Artigas, -- et il fallait y réussir à tout
prix.
Arrivé sous la fenêtre, le capitaine Spade se dressa sur la pointe
des pieds, et, par un interstice des rideaux, il put du regard
embrasser la chambre.
Gaydon était là, près de Thomas Roch, dont la crise n'avait pas
encore pris fin depuis le départ du comte d'Artigas. Cette crise
exigeait des soins spéciaux, que le gardien donnait au malade
suivant les indications d'un troisième personnage.
C'était un des médecins de Healthful-House, que le directeur avait
immédiatement envoyé au pavillon 17.
La présence de ce médecin ne pouvait évidemment que compliquer la
situation et rendre l'enlèvement plus difficile.
Thomas Roch était étendu sur une chaise longue tout habillé. En ce
moment, il paraissait assez calme. La crise, qui s'apaisait peu à
peu, allait être suivie de quelques heures de torpeur et
d'assoupissement.
À l'instant où le capitaine Spade s'était hissé à la hauteur de la
fenêtre, le médecin se préparait à se retirer. En prêtant
l'oreille, on put l'entendre affirmer à Gaydon que la nuit se
passerait sans autre alerte, et qu'il n'aurait pas à intervenir
une seconde fois.
Puis, cela dit, le médecin se dirigea vers la porte, laquelle, on
ne l'a point oublié, s'ouvrait près de cette fenêtre devant
laquelle attendaient le capitaine Spade et ses hommes. S'ils ne se
cachaient pas, s'ils ne se blottissaient pas derrière les massifs
voisins du pavillon, ils pouvaient être aperçus, non seulement du
docteur, mais du gardien qui se disposait à le reconduire au-
dehors.
Avant que tous deux eussent apparu sur le perron, le capitaine
Spade fit un signe, et les matelots se dispersèrent, tandis que
lui s'affalait au pied du mur.
Très heureusement, la lampe était restée dans la chambre et il n'y
avait point risque d'être trahis par un jet de lumière.
Au moment de prendre congé de Gaydon, le médecin, s'arrêtant sur
la première marche, dit:
«Voilà une des plus rudes attaques que notre malade ait subies!...
Il n'en faudrait pas deux ou trois de ce genre pour qu'il perdît
le peu de raison qui lui reste!
-- Aussi, répondit Gaydon, pourquoi le directeur n'interdit-il pas
à tout visiteur l'entrée du pavillon?... C'est à un certain comte
d'Artigas, aux choses dont il a parlé à Thomas Roch, que notre
pensionnaire doit d'être dans l'état où vous l'avez trouvé.
-- J'appellerai là-dessus l'attention du directeur», répliqua le
médecin.
Il descendit alors les degrés du perron, et Gaydon l'accompagna
jusqu'au fond de l'allée montante, après avoir laissé la porte du
pavillon entrouverte.
Dès que tous deux se furent éloignés d'une vingtaine de pas, le
capitaine Spade se releva, et les matelots le rejoignirent.
Ne fallait-il pas profiter de cette circonstance que le hasard
offrait pour pénétrer dans la chambre, s'emparer de Thomas Roch,
alors plongé dans un demi-sommeil, puis attendre que Gaydon fût de
retour pour le saisir?...
Mais dès que le gardien aurait constaté la disparition de Thomas
Roch, il se mettrait à sa recherche, il appellerait, il donnerait
l'éveil... Le médecin accourrait aussitôt... Le personnel de
Healthful-House serait sur pied... Le capitaine Spade n'aurait pas
le temps de gagner la porte de l'enceinte, de la franchir, de la
refermer derrière lui...
Du reste, il n'eut pas le loisir de réfléchir à ce sujet. Un bruit
de pas sur le sable indiquait que Gaydon gagnait le pavillon. Le
mieux était de se précipiter sur lui, d'étouffer ses cris avant
qu'il eût pu donner l'alarme, de le mettre dans l'impossibilité de
se défendre. À quatre, à cinq même, on aurait aisément raison de
sa résistance, et on l'entraînerait hors du parc. Quant à
l'enlèvement de Thomas Roch, il n'offrirait aucune difficulté,
puisque ce malheureux dément n'aurait même pas connaissance de ce
que l'on ferait de lui.
Cependant Gaydon venait de tourner le massif, et se dirigeait vers
le perron. Mais, au moment où il mettait le pied sur la première
marche, les quatre matelots s'abattirent sur lui, l'étendirent à
terre sans lui avoir laissé la possibilité de pousser un cri, le
bâillonnèrent avec un mouchoir, lui appliquèrent un bandeau sur
les yeux, lui lièrent les bras et les jambes, et si étroitement
qu'il fut réduit à ne plus être qu'un corps inerte.
Deux des hommes restèrent à son côté, tandis que le capitaine
Spade et les autres s'introduisaient dans la chambre.
Ainsi que le pensait le capitaine, Thomas Roch se trouvait en un
tel état que le bruit ne l'avait même pas tiré de sa torpeur.
Étendu sur la chaise longue, les yeux clos, n'eût été sa
respiration fortement accentuée, on aurait pu le croire mort. Il
ne parut point indispensable de l'attacher ni de le bâillonner. Il
suffisait que l'un des deux hommes le saisît par les pieds,
l'autre par la tête, et ils le porteraient jusqu'à l'embarcation
gardée par le maître d'équipage de la goélette.
C'est ce qui fut fait en un instant.
Le capitaine Spade quitta le dernier la chambre, après avoir eu le
soin d'éteindre la lampe et de refermer la porte. De cette façon,
il y avait lieu d'admettre que l'enlèvement ne pourrait être
découvert avant le lendemain et au plus tôt dans les premières
heures de la matinée.
Même manoeuvre pour le transport de Gaydon, qui s'effectua sans
difficulté. Les deux autres hommes le soulevèrent, et, descendant
à travers le jardin en contournant les massifs, gagnèrent vers le
mur d'enceinte.
En cette partie du parc, toujours déserte, l'obscurité se faisait
plus profonde. On ne voyait même plus, au revers de la colline,
les lumières des bâtiments de la partie supérieure du parc et des
autres pavillons de Healthful-House.
Arrivé devant la porte, le capitaine Spade n'eut que la peine de
la tirer à lui.
Ceux des hommes qui portaient le gardien la franchirent les
premiers. Thomas Roch fut sorti le second aux bras des deux
autres. Puis, le capitaine Spade passa à son tour et referma la
porte avec cette clé qu'il se proposait de jeter dans les eaux de
la Neuze, dès qu'il aurait rejoint l'embarcation de l'-Ebba-.
Personne sur le chemin, personne sur la berge.
En vingt pas, on retrouva le maître d'équipage Effrondat, qui
attendait, assis contre le talus.
Thomas Roch et Gaydon furent déposés à l'arrière du canot, dans
lequel le capitaine Spade et ses matelots vinrent prendre place.
«Envoie le grappin et vite», commanda le capitaine Spade au maître
d'équipage.
Celui-ci exécuta l'ordre, puis, s'affalant le long de la berge,
embarqua le dernier.
Les quatre avirons frappèrent l'eau, et l'embarcation se dirigea
vers la goélette. Un feu, en tête du mât de misaine, indiquait son
mouillage, et, vingt minutes avant, elle venait d'éviter sur son
ancre avec le flot.
Deux minutes après, le canot se trouvait rendu bord à bord avec
l'-Ebba-.
Le comte d'Artigas était appuyé sur le bastingage, près de
l'échelle de coupée.
«C'est fait, Spade?... demanda-t-il.
-- C'est fait.
-- Tous les deux?...
-- Tous les deux... le gardien et le gardé!...
-- Personne ne se doute à Healthful-House?...
-- Personne.» Il n'était pas présumable que Gaydon, les oreilles
et les yeux sous le bandeau, eût pu reconnaître la voix du comte
d'Artigas et du capitaine Spade. Ce qu'il convient d'observer, au
surplus, c'est que ni Thomas Roch ni lui ne furent immédiatement
hissés à bord de la goélette. Il y eut des frôlements le long de
la coque. Une demi-heure se passa, avant que Gaydon, qui avait
conservé tout son sang-froid, se sentît soulevé, puis descendu à
fond de cale. L'enlèvement étant accompli, il semblait que l'-Ebba
-n'avait plus qu'à quitter son mouillage, afin de redescendre
l'estuaire, à traverser le Pamplico-Sound, à donner en pleine mer.
Et, cependant, il ne se fit à bord aucune de ces manoeuvres qui
accompagnent l'appareillage d'un navire. N'était-il donc pas
dangereux, pourtant, de demeurer à cette place, après le double
rapt opéré dans la soirée? Le comte d'Artigas avait-il assez
étroitement caché ses prisonniers pour qu'ils ne pussent être
découverts, si l'-Ebba-, dont la présence à proximité de
Healthful-House devait paraître suspecte, recevait la visite des
agents de New-Berne?...
Quoi qu'il en soit, une heure après le retour de l'embarcation, --
sauf les hommes de quart étendus à l'avant, -- l'équipage dans son
poste, le comte d'Artigas, Serkö, le capitaine Spade dans leurs
cabines, tous dormaient à bord de la goélette, immobile sur ce
tranquille estuaire de la Neuze.
IV
La goélette -Ebba-
Ce fut le lendemain seulement, et sans y mettre aucun
empressement, que l'-Ebba- commença ses préparatifs. De
l'extrémité du quai de New-Berne, on put voir, après le lavage du
pont, l'équipage dégager les voiles de leurs étuis sous la
direction du maître Effrondat, larguer les garcettes, parer les
drisses, hisser les embarcations, en vue d'un appareillage.
À huit heures du matin, le comte d'Artigas ne s'était pas encore
montré. Son compagnon, l'ingénieur Serkö, -- ainsi le désignait-on
à bord, -- n'avait pas encore quitté sa cabine. Quant au capitaine
Spade, il s'occupait à donner aux matelots divers ordres qui
indiquaient le départ immédiat.
L'-Ebba- était un yacht remarquablement taillé pour la course,
bien qu'il n'eût jamais figuré dans les matches de l'Amérique du
Nord ou du Royaume-Uni. Sa mâture élevée, sa surface de voilure,
la croisure de ses vergues, son tirant d'eau qui lui assurait une
grande stabilité même lorsqu'il se couvrait de toile, ses formes
élancées à l'avant, fines à l'arrière, ses lignes d'eau
admirablement dessinées, tout dénotait un navire très rapide, très
marin, capable de tenir par les plus gros temps.
En effet, au plus près du vent, par forte brise, la goélette
-Ebba- pouvait aisément enlever ses douze milles à l'heure.
Il est vrai, les voiliers sont toujours soumis aux inconstances de
l'atmosphère. Lorsque les calmes surviennent, ils doivent se
résigner à ne plus faire route. Aussi, bien qu'ils possèdent des
qualités nautiques supérieures à celles des steam-yachts, ils
n'ont jamais les garanties de marche que la vapeur donne à ces
derniers.
Il semble de là que, tout pesé, la supériorité appartient au
navire qui réunit les avantages de la voile et de l'hélice. Mais
telle n'était pas, sans doute, l'opinion du comte d'Artigas,
puisqu'il se contentait d'une goélette pour ses excursions
maritimes, même lorsqu'il franchissait les limites de
l'Atlantique.
Ce matin-là, le vent soufflait de l'ouest en petite brise. L'-Ebba
-serait donc favorisée, d'abord pour sortir de l'estuaire de la
Neuze, ensuite pour atteindre, à travers le Pamplico-Sound, un de
ces inlets -- sortes de détroits -- qui établissent la
communication entre le lac et la haute mer.
Deux heures après, l'-Ebba -se balançait encore sur son ancre,
dont la chaîne commençait à raidir avec la marée descendante. La
goélette, évitée de jusant, présentait son avant à l'embouchure de
la Neuze. La petite bouée qui, la veille, flottait par bâbord,
devait avoir été relevée pendant la nuit, car on ne l'apercevait
plus dans le clapotis du courant.
Soudain, un coup de canon retentit à la distance d'un mille. Une
légère fumée couronna les batteries de la côte. Quelques
détonations lui répondirent, envoyées par les pièces échelonnées
sur la chaîne des longues îles, du côté du large.
À ce moment, le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö parurent sur
le pont.
Le capitaine Spade vint à eux.
«Un coup de canon... dit-il.
-- Nous l'attendions, répondit l'ingénieur Serkö, en haussant
légèrement l'épaule.
-- Cela indique que notre opération a été découverte par les gens
de Healthful-House, reprit le capitaine Spade.
-- Assurément, répliqua l'ingénieur Serkö, et ces détonations
signifient l'ordre de fermer les passes.
-- En quoi cela peut-il nous intéresser?... demanda d'un ton
tranquille le comte d'Artigas.
-- En rien», répondit l'ingénieur Serkö. Le capitaine Spade avait
eu raison de dire qu'à cette heure la disparition de Thomas Roch
et de son gardien était connue du personnel de Healthful-House. En
effet, au lever du jour, le médecin, qui s'était rendu au pavillon
17 pour sa visite habituelle, avait trouvé la chambre vide.
Aussitôt prévenu, le directeur fit opérer des recherches à
l'intérieur de l'enclos. L'enquête révéla que, si la porte du mur
d'enceinte, dans la partie qui longe la base de la colline, était
fermée à clé, la clé n'était plus sur la serrure, et, en outre,
que les verrous avaient été retirés de leurs gâches. Aucun doute,
c'était par cette porte que l'enlèvement s'était effectué pendant
la soirée ou pendant la nuit. À qui devait-il être attribué?... À
ce propos, impossible d'établir même une simple présomption, ni de
soupçonner qui que ce fût. Ce que l'on savait, c'est que, la
veille, vers sept heures et demie du soir, un des médecins de
l'établissement était venu voir Thomas Roth, en proie à une crise
violente. Après lui avoir donné ses soins, l'ayant laissé dans un
état qui lui enlevait toute conscience de ses actes, il avait
quitté le pavillon, accompagné du gardien Gaydon jusqu'au bout de
l'allée latérale.
Que s'était-il passé ensuite?... on l'ignorait.
La nouvelle de ce double rapt fut envoyée télégraphiquement à New-
Berne, et de là à Raleigh. Par dépêche, le gouverneur de la
Caroline du Nord donna aussitôt l'ordre de ne laisser sortir aucun
navire du Pamplico-Sound, sans qu'il eût été l'objet d'une visite
minutieuse. Une autre dépêche prévint le croiseur de station
-Falcon- de se prêter à l'exécution de ces mesures. En même temps,
des prescriptions sévères furent prises à l'effet de mettre en
surveillance les villes et la campagne de toute la province.
Aussi, en conséquence de cet arrêté, le comte d'Artigas put-il
voir, à deux milles dans l'est de l'estuaire, le -Falcon
-commencer ses préparatifs d'appareillage. Or, pendant le temps
qui lui serait nécessaire pour se mettre en pression, la goélette
aurait pu faire route sans crainte d'être poursuivie -- du moins
durant une heure.
«Faut-il lever l'ancre?... demanda le capitaine Spade.
-- Oui, puisque le vent est bon, mais ne marquer aucune hâte,
répondit le comte d'Artigas.
-- Il est vrai, ajouta l'ingénieur Serkö, les passes du Pamplico-
Sound doivent être observées maintenant, et pas un navire ne
pourrait, avant de gagner le large, éviter la visite de gentlemen
aussi curieux qu'indiscrets...
-- Appareillons quand même, ordonna le comte d'Artigas. Lorsque
les officiers du croiseur ou les agents de la douane auront
perquisitionné à bord de l'-Ebba-, l'embargo sera levé pour elle,
et je serais bien étonné si on ne lui accordait pas libre
passage...
-- Avec mille excuses, mille souhaits de bon voyage et de prompt
retour!» répliqua l'ingénieur Serkö, dont la phrase se termina par
un rire prolongé.
Lorsque la nouvelle fut connue à New-Berne, les autorités se
demandèrent d'abord s'il y avait eu fuite ou enlèvement de Thomas
Roch et de son gardien. Comme une fuite n'aurait pu s'opérer sans
la connivence de Gaydon, cette idée fut abandonnée. Dans la pensée
du directeur et de l'administration, la conduite du gardien Gaydon
ne pouvait prêter à aucun soupçon.
Donc, il s'agissait d'un enlèvement, et on peut imaginer quel
effet cet événement produisit dans la ville. Quoi! l'inventeur
français, si sévèrement gardé, avait disparu, et avec lui le
secret de ce Fulgurateur dont personne n'avait encore pu se rendre
maître!... Est-ce qu'il n'en résulterait pas de très graves
conséquences?... La découverte du nouvel engin n'était-elle pas
définitivement perdue pour l'Amérique?... À supposer que le coup
eût été fait au profit d'une autre nation, cette nation
n'obtiendrait-elle pas enfin de Thomas Roch, tombé en son pouvoir,
ce que le gouvernement fédéral n'avait pu obtenir?... Et, de bonne
foi, comment admettre que les auteurs du rapt eussent agi pour le
compte d'un simple particulier?...
Aussi, les mesures s'étendirent-elles sur les divers comtés de la
Caroline du Nord. Une surveillance spéciale fut organisée le long
des routes, des -railroads-, autour des habitations des villes et
de la campagne. Quant à la mer, elle allait être fermée sur tout
le littoral depuis Wilmington jusqu'à Norfolk. Aucun bâtiment ne
serait exempté de la visite des officiers ou agents, et il devrait
être retenu au moindre indice suspect. Et, non seulement le
-Falcon- faisait ses préparatifs d'appareillage, mais quelques
-steam-launches-, en réserve dans les eaux du Pamplico-Sound, se
disposaient à le parcourir en tous sens avec injonction de
fouiller, jusqu'à fond de cale, navires de commerce, navires de
plaisance, barques de pêche, -- aussi bien ceux qui demeuraient à
leur poste de mouillage que ceux qui s'apprêtaient à prendre le
large.
Et, cependant, la goélette -Ebba- se mettait en mesure de lever
l'ancre. Au total, il ne paraissait pas que le comte d'Artigas
éprouvât le moindre souci des précautions ordonnées par
l'administration, ni des éventualités auxquelles il serait exposé,
si l'on trouvait à son bord Thomas Roch et le gardien Gaydon.
Vers neuf heures, les dernières manoeuvres furent achevées.
L'équipage de la goélette vira au cabestan. La chaîne remonta à
travers l'écubier, et, au moment où l'ancre était à pic, les
voiles furent rapidement bordées.
Quelques instants plus tard, sous ses deux focs, sa trinquette, sa
misaine, sa grande voile et ses flèches, l'-Ebba -mit le cap à
l'est, afin de doubler la rive gauche de la Neuze.
À vingt-cinq kilomètres de New-Berne, l'estuaire se coude
brusquement, et, sur une étendue à peu près égale, remonte vers le
nord-ouest en s'élargissant. Après avoir passé devant Croatan et
Havelock, l'-Ebba- atteignit le coude, et fila dans la direction
du nord en serrant le vent le long de la rive gauche. Il était
onze heures, lorsque, favorisée par la brise, et n'ayant rencontré
ni le croiseur ni les -steam-launches-, elle évolua à la pointe de
l'île de Sivan, au-delà de laquelle se développe le Pamplico-
Sound.
Cette vaste surface liquide mesure une centaine de kilomètres
depuis l'île Sivan jusqu'à l'île Roadoke. Du côté de la mer
s'égrène un chapelet de longues et étroites îles, -- autant de
digues naturelles, qui courent sud et nord, depuis le cap Look-out
jusqu'au cap Hatteras, et depuis ce dernier jusqu'au cap Henri, à
la hauteur de la cité de Norfolk, située dans l'État de Virginie,
limitrophe de la Caroline du Nord.
Le Pamplico-Sound est éclairé par de multiples feux, disposés sur
les îlots et les îles, de manière à rendre possible la navigation
pendant la nuit. De là, grande facilité pour les bâtiments,
désireux de chercher un refuge contre les houles de l'Atlantique,
et qui sont assurés d'y trouver de bons mouillages.
Plusieurs passes établissent la communication entre le Pamplico-
Sound et l'océan Atlantique. Un peu en dehors des feux de l'île
Sivan, s'ouvrent l'Ocracoke-inlet, au-delà l'Hatteras-inlet, puis,
au-dessus, ces trois autres qui portent les noms de Logger-Head,
de New-inlet et d'Oregon.
Il résulte de cette disposition que la passe qui se présentait à
la goélette étant celle d'Ocracoke, on devait présumer que
l'-Ebba- y donnerait, afin de ne pas changer ses amures.
Il est vrai, le -Falcon- surveillait alors cette partie du
Pamplico-Sound, visitant les bâtiments de commerce et les barques
de pêche qui manoeuvraient pour sortir. Et, de fait, à cette
heure, par une entente commune des ordres reçus de
l'administration, chaque passe était observée par des navires de
l'État, sans parler des batteries qui commandaient le large.
Arrivée par le travers d'Ocracoke-inlet, l'-Ebba- ne chercha point
à s'en rapprocher non plus qu'à éviter les chaloupes à vapeur qui
évoluaient à travers le Pamplico-Sound. Il semblait que ce yacht
de plaisance ne voulût faire qu'une promenade matinale, et il
continua sa marche indifférente en gagnant vers le détroit
d'Hatteras.
C'était par cette passe, sans doute, et pour des raisons de lui
connues, que le comte d'Artigas avait l'intention de sortir, car
sa goélette, arrivant d'un quart, prit alors cette direction.
Jusqu'à ce moment, l'-Ebba- n'avait point été accostée par les
agents des douanes, ni par les officiers du croiseur, bien qu'elle
n'eût rien fait pour se dérober. D'ailleurs, comment serait-elle
parvenue à tromper leur surveillance?
L'autorité, par privilège spécial, consentait-elle donc à lui
épargner les ennuis d'une visite?... Estimait-on ce comte
d'Artigas un trop haut personnage pour contrarier sa navigation,
ne fût-ce qu'une heure?... C'eût été invraisemblable, puisque,
tout en le tenant pour un étranger, menant la grande existence des
favorisés de la fortune, personne ne savait, en somme, ni qui il
était, ni d'où il venait, ni où il allait.
La goélette poursuivit ainsi sa route d'une allure gracieuse et
rapide sur les eaux calmes du Pamplico-Sound. Son pavillon, -- un
croissant d'or frappé à l'angle d'une étamine rouge, flottant à sa
corne, -- se déployait largement sous la brise...
Le comte d'Artigas était assis, à l'arrière, dans un de ces
fauteuils d'osier, en usage à bord des bâtiments de plaisance.
L'ingénieur Serkö et le capitaine Spade causaient avec lui.
«Ils ne se pressent pas de nous honorer de leur coup de chapeau,
messieurs les officiers de la marine fédérale, fit observer
l'ingénieur Serkö.
-- Qu'ils viennent à bord quand ils le voudront, répondit le comte
d'Artigas du ton de la plus complète indifférence.
-- Sans doute, ils attendent l'-Ebba- à l'entrée de l'inlet
d'Hatteras, observa le capitaine Spade.
-- Qu'ils l'attendent», conclut le riche yachtman. Et il retomba
dans cette flegmatique insouciance qui lui était habituelle. On
devait croire, d'ailleurs, que l'hypothèse du capitaine Spade se
réaliserait, car il était visible que l'-Ebba- se dirigeait vers
l'inlet indiqué. Si le -Falcon- ne se déplaçait pas encore pour
venir la «raisonner», il le ferait certainement lorsqu'elle se
présenterait à l'entrée de la passe. En cet endroit, il lui serait
impossible de se refuser à la visite prescrite, si elle voulait
sortir du Pamplico-Sound pour atteindre la pleine mer.
Et il ne paraissait point, au surplus, qu'elle voulût l'éviter en
aucune façon. Est-ce donc que Thomas Roch et Gaydon étaient si
bien cachés à bord que les agents de l'État ne pourraient les
découvrir?... Cette supposition était permise, mais peut-être le
comte d'Artigas eût-il montré moins de confiance s'il eût su que
l'-Ebba -avait été signalée d'une façon toute spéciale au croiseur
et aux chaloupes de douane.
En effet, la venue de l'étranger à Healthful-House n'avait fait
qu'attirer l'attention sur lui. Évidemment, le directeur ne
pouvait avoir eu aucun motif de suspecter les mobiles de sa
visite. Cependant, quelques heures seulement après son départ, le
pensionnaire et son surveillant avaient été enlevés, et, depuis,
personne n'avait été reçu au pavillon 17, personne ne s'était mis
en rapport avec Thomas Roch. Aussi, les soupçons éveillés,
l'administration se demanda-t-elle s'il ne fallait pas voir la
main de ce personnage dans cette affaire. Une fois la disposition
des lieux observée, les abords du pavillon reconnus, le compagnon
du comte d'Artigas n'avait-il pu repousser les verrous de la
porte, en retirer la clé, revenir à la nuit tombante, se glisser à
l'intérieur du parc, procéder à cet enlèvement dans des conditions
relativement faciles, puisque la goélette -Ebba- n'était mouillée
qu'à deux ou trois encablures de l'enceinte?...
Or, ces suspicions, que ni le directeur ni le personnel de
l'établissement n'avaient éprouvées au début de l'enquête,
grandirent, lorsqu'on vit la goélette lever l'ancre, descendre
l'estuaire de la Neuze et manoeuvrer de façon à gagner l'une des
passes du Pamplico-Sound.
Ce fut donc par ordre des autorités de New-Berne que le croiseur
-Falcon- et les embarcations à vapeur de la douane furent chargées
de suivre la goélette -Ebba-, de l'arrêter avant qu'elle eût
franchi l'un des inlets, de la soumettre aux fouilles les plus
sévères, de ne laisser inexplorée aucune partie de ses cabines, de
ses roufs, de ses postes, de sa cale. On ne lui accorderait pas la
libre pratique sans que la certitude fût acquise que Thomas Roch
et Gaydon n'étaient point à bord.
Assurément, le comte d'Artigas ne pouvait se douter que des
soupçons particuliers se portaient sur lui, que son yacht était
spécialement signalé aux officiers et aux agents. Mais, quand même
il l'eût su, est-ce que cet homme de si superbe dédain, de si
hautaine allure, eût daigné en prendre le moindre souci?...
Vers trois heures de l'après-midi, la goélette, qui croisait à
moins d'un mille d'Hatteras-inlet, évolua de manière à conserver
le milieu de la passe.
Après avoir visité quelques barques de pêche qui faisaient route
vers le large, le -Falcon- attendait à l'entrée de l'inlet. Selon
toute probabilité, l'-Ebba -n'avait pas la prétention de sortir
inaperçue, ni de forcer de voile pour se soustraire aux formalités
qui concernaient tous les navires du Pamplico-Sound. Ce n'était
pas un simple voilier qui aurait pu échapper à la poursuite d'un
bâtiment de guerre, et si la goélette n'obéissait pas à
l'injonction de mettre en panne, un ou deux projectiles l'y
eussent bientôt contrainte.
En ce moment, une embarcation, portant deux officiers et une
dizaine de matelots, se détacha du croiseur; puis, ses avirons
bordés, elle fila de façon à couper la route de l'-Ebba-.
Le comte d'Artigas, de la place qu'il occupait à l'arrière,
regarda insoucieusement cette manoeuvre, après avoir allumé un
cigare de pur havane.
Lorsque l'embarcation ne fut plus qu'à une demi-encablure, un des
hommes se leva et agita un pavillon.
«Signal d'arrêt, dit l'ingénieur Serkö.
-- En effet, répondit le comte d'Artigas.
-- Ordre d'attendre...
-- Attendons.» Le capitaine Spade prit aussitôt ses dispositions
pour mettre en panne. La trinquette, les focs et la grande voile
furent traversés, tandis que le point de la misaine était relevé,
la barre dessous. L'erre de la goélette se cassa, et ne tarda pas
à s'immobiliser, ne subissant plus que l'action de la mer
descendante, qui dérivait vers la passe. Quelques coups d'aviron
amenèrent l'embarcation du -Falcon- bord à bord avec l'-Ebba-. Une
gaffe la crocha aux porte-haubans du grand mât. L'échelle fut
déroulée à la coupée, et les deux officiers, suivis de huit
hommes, montèrent sur le pont, deux matelots restant à la garde du
canot. L'équipage de la goélette se rangea sur une ligne près du
gaillard d'avant. L'officier supérieur en grade, -- un lieutenant
de vaisseau, -- s'avança vers le propriétaire de l'-Ebba-, qui
venait de se lever, et voici quelles demandes et réponses furent
échangées entre eux:
«Cette goélette appartient au comte d'Artigas devant qui j'ai
l'honneur de me trouver?...
-- Oui, monsieur.
-- Elle se nomme?
-- -Ebba-.
-- Et elle est commandée?...
-- Par le capitaine Spade.
-- Sa nationalité?...
-- Indo-malaise.»
L'officier regarda le pavillon de la goélette, tandis que le comte
d'Artigas ajoutait:
«Puis-je savoir pour quel motif, monsieur, j'ai le plaisir de vous
voir à mon bord?
-- Ordre a été donné, répondit l'officier, de visiter tous les
navires qui sont mouillés en ce moment dans le Pamplico-Sound ou
qui veulent en sortir.»
Il ne crut pas devoir insister sur ce point que, plus que tout
autre bâtiment, l'-Ebba- devait être soumise aux ennuis d'une
rigoureuse perquisition.
«Vous n'avez sans doute pas, monsieur le comte, l'intention de
vous refuser...
-- Nullement, monsieur, répondit le comte d'Artigas. Ma goélette
est à votre disposition depuis la pomme de ses mâts jusqu'au fond
de sa cale. Je vous demanderai seulement pourquoi les navires qui
se trouvent aujourd'hui à l'intérieur du Pamplico-Sound sont
astreints à ces formalités?...
-- Je ne vois aucune raison de vous laisser dans l'ignorance,
monsieur le comte, répondit l'officier. Un enlèvement, effectué à
Healthful-House, vient d'être signalé au gouverneur de la
Caroline, et l'administration veut s'assurer que ceux qui en
furent l'objet n'ont pas été embarqués pendant la nuit...
-- Est-ce possible?... dit le comte d'Artigas, en jouant la
surprise. Et quelles sont les personnes qui ont ainsi disparu de
Healthful-House?...
-- Un inventeur, un fou, qui a été victime de cet attentat ainsi
que son gardien...
-- Un fou, monsieur!... S'agirait-il, par hasard, du Français
Thomas Roch?...
-- De lui-même.
-- Ce Thomas Roch que j'ai vu hier pendant une visite à
l'établissement... que j'ai questionné en présence du directeur...
qui a été pris d'une violente crise au moment où nous l'avons
quitté, le capitaine Spade et moi?...»
L'officier observait l'étranger avec une extrême attention,
cherchant à surprendre quelque chose de suspect dans son attitude
ou dans ses paroles.
«Cela n'est pas croyable!» ajouta le comte d'Artigas. Et il dit
cela, comme s'il venait d'entendre parler pour la première fois du
rapt de Healthful-House. «Monsieur, reprit-il, je comprends ce que
doivent être les inquiétudes de l'administration, étant donné la
personnalité de ce Thomas Roch, et j'approuve les mesures qui ont
été décidées. Inutile de vous affirmer que ni l'inventeur français
ni son surveillant ne sont à bord de l'-Ebba-. Du reste, vous
pouvez vous en assurer en visitant la goélette aussi
minutieusement qu'il vous conviendra. -- Capitaine Spade, veuillez
accompagner ces messieurs.» Cette réponse faite, après avoir salué
froidement le lieutenant du -Falcon-, le comte d'Artigas revint
s'asseoir dans son fauteuil et replaça le cigare entre ses lèvres.
Les deux officiers et les huit matelots, conduits par le capitaine
Spade, commencèrent aussitôt leurs perquisitions. En premier lieu,
par le capot du rouf, ils descendirent au salon d'arrière, --
salon luxueusement aménagé, meublé, panneaux en bois précieux,
objets d'art de haute valeur, tapis et tentures d'étoffes de grand
prix.
Il va sans dire que ce salon, les cabines y attenant, la chambre
du comte d'Artigas, furent fouillés avec le soin qu'auraient été
capables d'y apporter les agents les plus expérimentés de la
police. Le capitaine Spade se prêtait d'ailleurs à ces recherches,
ne voulant pas que les officiers pussent conserver le moindre
soupçon à l'égard du propriétaire de l'-Ebba-.
Après le salon et les chambres de l'arrière, on passa dans la
salle à manger, richement ornée. On fouilla les offices, la
cuisine, et, sur l'avant, les cabines du capitaine Spade et du
maître d'équipage, puis le poste des hommes, sans que ni Thomas
Roch ni Gaydon eussent été découverts.
Restait alors la cale et ses divers aménagements, qui exigeaient
une très précise perquisition. Aussi, lorsque les panneaux furent
relevés, le capitaine Spade dut-il faire allumer deux fanaux afin
de faciliter la visite.
Cette cale ne contenait que des caisses à eau, des provisions de
toute sorte, des barriques de vin, des pipes d'alcool, des fûts de
gin, de brandevin et de whisky, des tonneaux de bière, un stock de
charbon, le tout en abondance, comme si la goélette eût été
pourvue pour un long voyage. Entre les vides de cette cargaison,
les matelots américains se glissèrent jusqu'au vaigrage intérieur,
jusqu'à la carlingue, s'introduisant dans les interstices des
ballots et des sacs... Ils en furent pour leur peine.
Évidemment, c'était à tort que le comte d'Artigas avait pu être
soupçonné d'avoir pris part à l'enlèvement du pensionnaire de
Healthful-House et de son gardien.
Cette perquisition, qui dura deux heures environ, se termina sans
avoir donné aucun résultat.
À cinq heures et demie, les officiers et les hommes du -Falcon
-remontèrent sur le pont de la goélette, après avoir
consciencieusement opéré à l'intérieur et acquis l'absolue
certitude que ni Thomas Roch ni Gaydon ne s'y trouvaient. À
l'extérieur, ils visitèrent inutilement le gaillard d'avant et les
embarcations. Leur conviction fut donc que l'-Ebba- avait été
suspectée par erreur.
Les deux officiers n'avaient plus alors qu'à prendre congé du
comte d'Artigas, et ils s'avancèrent vers lui.
«Vous nous excuserez de vous avoir dérangé, monsieur le comte, dit
le lieutenant.
-- Vous ne pouviez qu'obéir aux ordres dont l'exécution vous était
confiée, messieurs...
-- Ce n'était d'ailleurs qu'une simple formalité», crut devoir
ajouter l'officier. Le comte d'Artigas, par un léger mouvement de
tête, indiqua qu'il voulait bien admettre cette réponse.
«Je vous avais affirmé, messieurs, que je n'étais pour rien dans
cet enlèvement...
-- Nous n'en doutons plus, monsieur le comte, et il ne nous reste
qu'à rejoindre notre bord.
-- Comme il vous plaira. -- La goélette -Ebba- a-t-elle maintenant
libre passage?...
-- Assurément.
-- Au revoir, messieurs, au revoir, car je suis un habitué de ce
littoral, et je ne tarderai pas à y revenir. J'espère qu'à mon
retour vous aurez découvert l'auteur de ce rapt et réintégré
Thomas Roch à Healthful-House. Ce résultat est à désirer dans
l'intérêt des États-Unis, et j'ajouterai dans l'intérêt de
l'humanité.»
Ces paroles prononcées, les deux officiers saluèrent courtoisement
le comte d'Artigas, qui répondit par un léger mouvement de tête.
Le capitaine Spade les accompagna jusqu'à la coupée, et, suivis de
leurs matelots, ils rallièrent le croiseur, qui les attendait à
deux encablures.
Sur un signe du comte d'Artigas, le capitaine Spade commanda de
rétablir la voilure, telle qu'elle était avant que la goélette eût
mis en panne. La brise avait fraîchi, et, d'une rapide allure,
l'-Ebba- se dirigea vers l'inlet d'Hatteras.
Une demi-heure après, la passe franchie, le yacht naviguait en
pleine mer.
Pendant une heure, le cap fut maintenu vers l'est-nord-est. Mais,
ainsi que cela se produit d'habitude, la brise, qui venait de
terre, ne se faisait plus sentir à quelques milles du littoral.
L'-Ebba-, encalminée, les voiles battant sur les mâts, l'action du
gouvernail nulle, demeura stationnaire à la surface d'une mer que
ne troublait pas le moindre souffle.
Il semblait, dès lors, que la goélette serait dans l'impossibilité
de continuer sa route de toute la nuit.
Le capitaine Spade était resté en observation à l'avant. Depuis la
sortie de l'inlet, son regard ne cessait de se porter tantôt à
bâbord, tantôt à tribord, comme s'il eût essayé d'apercevoir
quelque objet flottant dans ces parages.
En ce moment, il cria d'une voix forte:
«À carguer tout!»
En exécution de cet ordre, les matelots s'empressèrent de larguer
les drisses, et les voiles abattues furent serrées sur les
vergues, sans que l'on prît soin de les recouvrir de leurs étuis.
L'intention du comte d'Artigas était-elle d'attendre le retour de
l'aube à cette place, en même temps que la brise du matin? Mais il
est rare que l'on ne demeure pas sous voiles afin d'utiliser les
premiers souffles favorables.
Le canot fut mis à la mer, et le capitaine Spade y descendit
accompagné d'un matelot qui le dirigea à la godille vers un objet
surnageant à une dizaine de toises de bâbord.
Cet objet était une petite bouée semblable à celle qui flottait
sur les eaux de la Neuze, alors que l'-Ebba- stationnait près de
la berge de Healthful-House.
Dès que cette bouée eut été relevée ainsi qu'une amarre qui y
était fixée, le canot la transporta sur l'avant de la goélette.
Au commandement du maître d'équipage, une remorque, envoyée du
bord, fut rattachée à la première amarre. Puis le capitaine Spade
et le matelot remontèrent sur le pont de la goélette, aux
portemanteaux de laquelle on hissa le canot.
Presque aussitôt, la remorque se tendit, et l'-Ebba-, à sec de
toile, prit direction vers l'est avec une vitesse qui ne pouvait
être inférieure à une dizaine de milles.
La nuit était close, et les feux du littoral américain eurent
bientôt disparu dans les brumes de l'horizon.
V
Où suis-je?
(Notes de l'ingénieur Simon Hart.)
Où suis-je?... Que s'est-il passé depuis cette agression soudaine,
dont j'ai été victime à quelques pas du pavillon?...
Je venais de quitter le docteur, j'allais gravir les marches du
perron, rentrer dans la chambre, en fermer la porte, reprendre mon
poste près de Thomas Roch, lorsque plusieurs hommes m'ont assailli
et terrassé?... Qui sont-ils?... Je n'ai pu les reconnaître, ayant
les yeux bandés... Je n'ai pu appeler au secours, ayant un bâillon
sur la bouche... Je n'ai pu résister, car ils m'avaient lié bras
et jambes... Puis, en cet état, j'ai senti qu'on me soulevait, que
l'on me transportait l'espace d'une centaine de pas... que l'on me
hissait... que l'on me descendait... que l'on me déposait...
Où?... où?...
Et Thomas Roch, qu'est-il devenu?... Est-ce à lui qu'on en voulait
plutôt qu'à moi?... Hypothèse infiniment probable. Pour tous, je
n'étais que le gardien Gaydon, non l'ingénieur Simon Hart, dont la
véritable qualité, la véritable nationalité n'ont jamais donné
prise au soupçon, et pourquoi aurait-on tenu à s'emparer d'un
simple surveillant d'hospice?...
Il y a donc eu enlèvement de l'inventeur français, cela ne fait
pas doute... Si on l'a arraché de Healthful-House, n'est-ce pas
avec l'espérance de lui tirer ses secrets?...
Mais je raisonne dans la supposition que Thomas Roch a disparu
avec moi... Cela est-il?... Oui... cela doit être... cela est...
Je ne puis hésiter à cet égard... Je ne suis pas entre les mains
de malfaiteurs qui n'auraient eu que le projet de voler... Ils
n'eussent pas agi de la sorte... Après m'avoir mis dans
l'impossibilité d'appeler, m'avoir jeté dans un coin du jardin au
milieu d'un massif... après avoir enlevé Thomas Roch, ils ne
m'auraient pas renfermé... où je suis maintenant...
Où?... C'est l'invariable question que, depuis quelques heures, je
ne parviens pas à résoudre.
Quoi qu'il en soit, me voici lancé dans une extraordinaire
aventure, qui se terminera... De quelle façon, je l'ignore... je
n'ose même en prévoir le dénouement. En tout cas, mon intention
est d'en fixer, minute par minute, les moindres circonstances dans
ma mémoire, puis, si cela est possible, de consigner par écrit mes
impressions quotidiennes... Qui sait ce que me réserve l'avenir,
et pourquoi ne finirais-je pas, dans les nouvelles conditions où
je me trouve, par découvrir le secret du Fulgurateur Roch?... Si
je dois être délivré un jour, il faut qu'on le connaisse, ce
secret, et que l'on sache aussi quel est l'auteur ou quels sont
les auteurs de ce criminel attentat dont les conséquences peuvent
être si graves!
J'en reviens sans cesse à cette question, espérant qu'un incident
se chargera d'y répondre:
Où suis-je?...
Reprenons les choses dès le début.
Après avoir été transporté à bras hors de Healthful-House, j'ai
senti que l'on me déposait, sans brutalité, d'ailleurs, sur les
bancs d'une embarcation qui a donné la bande, -- un canot, sans
doute, et de petite dimension...
À ce premier balancement en a succédé presque aussitôt un autre, -
- ce que j'attribue à l'embarquement d'une seconde personne. Dès
lors puis-je douter qu'il s'agit de Thomas Roch?... Lui, on n'aura
pas eu à prendre la précaution de le bâillonner, de lui voiler les
yeux, de lui attacher les pieds et les mains. Il devait encore
être dans un état de prostration qui lui interdisait toute
résistance, toute conscience de l'acte attentatoire dont il était
l'objet. La preuve que je ne me trompe pas, c'est qu'une odeur
caractéristique d'éther s'est introduite sous mon bâillon. Or,
hier, avant de nous quitter, le docteur avait administré quelques
gouttes d'éther au malade, et, -- je me le rappelle, -- un peu de
cette substance, si prompte à se volatiliser, était tombée sur ses
vêtements, alors qu'il se débattait au paroxysme de sa crise.
Donc, rien d'étonnant à ce que cette odeur eût persisté, ni que
mon odorat en ait été affecté sensiblement. Oui... Thomas Roch
était là, dans ce canot, étendu près de moi... Et si j'eusse tardé
de quelques minutes à regagner le pavillon, je ne l'y aurais pas
retrouvé...
J'y songe... pourquoi faut-il que ce comte d'Artigas ait eu la
malencontreuse fantaisie de visiter Healthful-House? Si mon
pensionnaire n'avait pas été mis en sa présence, rien de tout cela
ne serait arrivé. De lui avoir parlé de ses inventions a déterminé
chez Thomas Roch cette crise d'une exceptionnelle violence. Le
premier reproche revient au directeur, qui n'a pas tenu compte de
mes avertissements...
S'il m'eût écouté, le médecin n'aurait pas été appelé à donner ses
soins à mon pensionnaire, la porte du pavillon aurait été close,
et le coup eût manqué...
Quant à l'intérêt que peut présenter l'enlèvement de Thomas Roch,
soit au profit d'un particulier, soit au profit de l'un des États
de l'Ancien Continent, inutile d'insister à ce sujet. Là-dessus,
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