ÉMILIA.--Que le gibet lui pardonne, et que l'enfer dévore ses
os!--Pourquoi l'appellerait-il prostituée? Qui lui fait la cour? en quel
lieu? dans quel temps? de quelle manière? avec quelle apparence? Le
More est trompé par quelque indigne misérable, quelque grossier
coquin, quelque méchant fourbe. O ciel! que ne démasques-tu de pareils
scélérats? Que ne mets-tu à la main de chaque honnête homme un fouet
pour flageller le drôle tout nu, d'un bout du monde à l'autre, depuis
l'orient jusqu'au couchant!
JAGO.--Parlez plus bas.
ÉMILIA.--O fi! fi! de cet homme. C'était aussi quelque compagnon de
cette trempe qui vous mit l'esprit sens dessus dessous, quand vous me
soupçonnâtes d'une intrigue avec le More.
JAGO.--Allez, vous êtes une écervelée.
DESDÉMONA.--O bon Jago, que ferai-je pour ramener le coeur de mon mari?
Bon ami, va le trouver; par cette lumière du ciel, j'ignore comment j'ai
pu le perdre. Je tombe ici à genoux; si jamais ma volonté eut quelque
tort envers son amour, en pensée, en parole ou en action; si jamais mes
yeux, mes oreilles, aucun de mes sens, ont pu se complaire en quelque
autre objet que lui; et s'il n'est pas vrai que je l'aime encore, que je
l'ai toujours aimé, et que je l'aimerai toujours tendrement quand il
me rejetterait loin de lui dans la misère par un divorce... que toute
consolation m'abandonne! La dureté peut beaucoup, et sa dureté peut
détruire ma vie, mais jamais altérer mon amour. Je ne peux pas dire
prostituée:--ce mot me fait horreur maintenant que je le prononce; mais
tous les vains trésors du monde ne me feraient pas commettre l'action
qui pourrait mériter ce titre.
JAGO.--Calmez-vous, je vous prie; ce n'est qu'un moment d'humeur. Les
affaires d'État l'irritent, et c'est vous qu'il gronde.
DESDÉMONA.--S'il n'y avait pas d'autre cause...
JAGO.--Ce n'est que cela, je le garantis. (-Des trompettes.-) Écoutez:
ces trompettes annoncent le souper. Les grands messagers de Venise vous
attendent. Entrez et ne pleurez plus; tout ira bien. (-Sortent Desdémona
et Émilia.-)(-Entre Roderigo.-) Eh bien! Roderigo?
RODERIGO.--Je ne trouve pas que tu agisses franchement avec moi.
JAGO.--Quelle preuve du contraire?
RODERIGO.--Chaque jour tu me trompes par quelque nouvelle ruse, et à ce
qu'il me semble, tu m'éloignes de toutes les occasions, bien plutôt que
tu ne me procures quelque espérance. Je ne veux pas le supporter plus
longtemps; et même je ne suis pas encore décidé à digérer en silence ce
que j'ai déjà follement souffert.
JAGO.--Voulez-vous m'écouter, Roderigo?
RODERIGO.--Bah! je n'ai que trop écouté. Vos paroles et vos actions ne
sont pas cousines.
JAGO.--Vous m'accusez très-injustement.
RODERIGO.--De rien qui ne soit vrai. Je me suis dépouillé de toutes
mes ressources. Les bijoux que vous avez reçus de moi pour les offrir
à Desdémona auraient à demi corrompu une religieuse. Vous m'avez dit
qu'elle les avait acceptés; et en retour vous m'avez apporté l'espoir
et la consolation d'égards prochains et d'un payement assuré; mais je ne
vois rien.
JAGO.--Bon, poursuivez, fort bien.
RODERIGO.---Fort bien, poursuivez-: je ne puis poursuivre, voyez-vous,
et cela n'est pas fort bien; au contraire, je dis qu'il y a ici de la
fraude, et je commence à croire que je suis dupe.
JAGO.--Fort bien.
RODERIGO.--Je vous répète que ce n'est pas fort bien.--Je veux me faire
connaître à Desdémona. Si elle me rend mes bijoux, j'abandonnerai ma
poursuite, et je me repentirai de mes recherches illégitimes. Sinon,
soyez sûr que j'aurai raison de vous.
JAGO.--Vous avez tout dit?
RODERIGO.--Oui; et je n'ai rien dit que je ne sois bien résolu
d'exécuter.
JAGO.--Eh bien! je vois maintenant que tu as du sang dans les veines,
et je commence à prendre de toi meilleure opinion que par le passé.
Donne-moi ta main, Roderigo; tu as conçu contre moi de très-justes
soupçons; cependant je te jure que j'ai agi très-sincèrement dans ton
intérêt.
RODERIGO.--Il n'y a pas paru.
JAGO.--Il n'y a pas paru, je l'avoue; et vos doutes ne sont point dénués
de raison et de jugement. Mais, Roderigo, si tu as vraiment en toi ce
que je suis maintenant plus disposé que jamais à y croire, je veux dire
de la résolution, du courage et de la valeur, montre-le cette nuit;
et si la nuit suivante tu ne possèdes pas Desdémona, fais-moi sortir
traîtreusement de ce monde, et dresse des embûches contre ma vie.
RODERIGO.--Quoi! qu'est ceci? Y a-t-il en cela quelque lueur, quelque
apparence de raison?
JAGO.--Seigneur, il est arrivé des ordres exprès de Venise pour mettre
Cassio à la place d'Othello.
RODERIGO.--Est-il vrai? Othello et Desdémona vont donc retourner à
Venise?
JAGO.--Non, non; il va en Mauritanie, et emmène avec lui la belle
Desdémona, à moins que son séjour ici ne soit prolongé par quelque
accident; et pour cela, il n'est point de plus sûr moyen que d'écarter
ce Cassio.
RODERIGO.--Que voulez-vous dire?--L'écarter?
JAGO.--Quoi! en le mettant hors d'état de succéder à Othello, en lui
faisant sauter la cervelle.
RODERIGO.--Et c'est là ce que vous voulez que je fasse?
JAGO.--Oui, si vous osez vous rendre service et justice vous-même.
Ce soir il soupe chez une fille de mauvaise vie, et je dois aller l'y
trouver. Il ne sait rien encore de sa brillante fortune. Si vous voulez
l'épier au sortir de là (et je m'arrangerai pour que ce soit entre
minuit et une heure), vous pourrez faire de lui tout ce qu'il vous
plaira. Je serai à deux pas prêt à vous seconder; il tombera entre nous
deux. Venez, ne restez pas ébahi du projet; mais suivez-moi. Je vous
prouverai si bien la nécessité de sa mort, que vous vous sentirez obligé
de la lui donner. Allons, il est grandement l'heure de souper, et la
nuit s'avance vers son milieu. A l'oeuvre.
RODERIGO.--Je veux bien savoir auparavant la raison de tout ceci.
JAGO.--Vous serez satisfait.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Un appartement dans le château.
-Entrent- OTHELLO, LODOVICO, DESDÉMONA, ÉMILIA -et leur suite-.
LODOVICO.--Seigneur, je vous en conjure, ne venez pas plus loin.
OTHELLO.--Excusez-moi, la promenade me fera du bien.
LODOVICO.--Madame, bonne nuit; je remercie humblement Votre Seigneurie.
DESDÉMONA.--Votre Honneur est le bienvenu.
OTHELLO.--Vous plaît-il de venir, seigneur? -(A voix basse.)- Oh!
Desdémona!
DESDÉMONA.--Mon seigneur?
OTHELLO.--Allez à l'instant vous mettre au lit, je reviens tout à
l'heure. Renvoyez votre suivante. N'y manquez pas.
DESDÉMONA.--Je le ferai, mon seigneur.
(Sortent Othello, Lodovico et la suite.)
ÉMILIA.--Comment cela va-t-il à présent? Il a l'air plus doux que
tantôt.
DESDÉMONA.--Il dit qu'il va revenir tout à l'heure. Il m'a ordonné de me
mettre au lit, et de te renvoyer.
ÉMILIA.--De me renvoyer?
DESDÉMONA.--C'est son ordre. Ainsi, bonne Émilia, donne-moi mes
vêtements de nuit, et adieu. Il ne faut pas lui déplaire maintenant.
ÉMILIA.--Je voudrais que vous ne l'eussiez jamais vu!
DESDÉMONA.--Oh! moi, non. Mon amour le chérit tellement que même son
humeur bourrue, ses dédains, ses brusqueries (je t'en prie, délace-moi)
ont de la grâce et du charme pour moi.
ÉMILIA.--J'ai mis au lit les draps que vous m'avez demandés.
DESDÉMONA.--O mon père, que nos coeurs sont insensés!--(-A Émilia.-) Si
je meurs avant toi, ensevelis-moi, je t'en prie, dans un de ces draps.
ÉMILIA.--Allons, allons, comme vous bavardez.
DESDÉMONA.--Ma mère avait auprès d'elle une jeune fille, elle s'appelait
Barbara. Elle était amoureuse, et celui qu'elle aimait devint fou
et l'abandonna. Elle avait une chanson du saule: c'était une vieille
chanson, mais qui exprimait sa destinée, et elle mourut en la chantant.
Ce soir, cette chanson ne veut pas me sortir de l'esprit: j'ai bien de
la peine à m'empêcher de laisser tomber de côté ma tête, et de chanter
la chanson comme la pauvre Barbara.--Je t'en prie, dépêche-toi.
ÉMILIA.--Irai-je chercher votre robe de nuit?
DESDÉMONA.--Non, détache cela.--Ce Lodovico est un homme agréable.
ÉMILIA.--Un très-bel homme.
DESDÉMONA.--Et il parle bien.
ÉMILIA.--J'ai connu à Venise une dame qui aurait fait pieds nus le
pèlerinage de la Palestine, seulement pour toucher à ses lèvres.
DESDÉMONA.
La pauvre enfant était assise, en soupirant, auprès d'un sycomore.
Chantez tous le saule vert.
Sa main sur son coeur, sa tête sur ses genoux;
Chantez le saule, le saule, le saule.
Le frais ruisseau coulait près d'elle, et répétait en murmurant ses
gémissements;
Chantez le saule, le saule, le saule.
Ses larmes amères coulaient de ses yeux et amollissaient les pierres;
(A Émilia.)
Laisse ceci là:
Chantez le saule, le saule, le saule,
(A Émilia.) Je t'en prie, dépêche-toi; il va rentrer.
Chantez tous le saule vert; ses rameaux feront ma guirlande.
Que personne le blâme; j'approuve ses dédains:
Non; ce n'est pas là ce qui suit.--Écoute; qui frappe?
ÉMILIA.--C'est le vent.
DESDÉMONA.
J'appelais mon amour, amour trompeur; mais que me disait-il, alors?
Chantez le saule, le saule, le saule.
--Si je fais la cour à plus de femmes, plus d'hommes vous feront la
cour[22].
(A Émilia.)
Va-t'en. Bonne nuit. Les yeux me font mal. Cela présage-t-il des pleurs?
[Note 22: Cette chanson est une ancienne ballade qui se trouve dans
les -Relicks of ancient Poetry-. Le saule était alors, en Angleterre,
l'arbre de l'amour malheureux.]
ÉMILIA.--Ce n'est ni ici ni là.
DESDÉMONA--Je l'avais ouï dire ainsi. Oh! ces hommes, ces
hommes!--Dis-moi, Émilia:--crois-tu en conscience qu'il y ait des femmes
qui trompent si indignement leurs maris?
ÉMILIA.--Il y en a; cela n'est pas douteux.
DESDÉMONA.--Voudrais-tu faire une pareille chose pour le monde entier?
ÉMILIA.--Et vous, madame, ne le voudriez-vous pas?
DESDÉMONA.--Non, par cette lumière du ciel.
ÉMILIA.--Ni moi non plus, par cette lumière du ciel. Je le ferais tout
aussi bien dans l'obscurité.
DESDÉMONA.--Mais, voudrais-tu faire une pareille chose pour le monde
entier?
ÉMILIA.--Le monde est bien grand; c'est un grand prix pour une petite
faute!
DESDÉMONA.--Non, en vérité, je pense que tu ne le voudrais pas.
ÉMILIA.--En vérité, je crois le contraire, et que je voudrais le défaire
après l'avoir fait. Certes, je ne ferais pas une pareille chose pour
un anneau d'alliance, une pièce de linon, des robes, des jupons, des
chapeaux, ni pour une médiocre récompense; mais pour le monde entier...
Et qui refuserait d'être infidèle à son mari pour le faire roi? A ce
prix je risquerais le purgatoire.
DESDÉMONA.--Que je sois maudite si je voudrais commettre un pareil crime
pour le monde entier!
ÉMILIA.--Bah! Le crime n'est qu'un crime dans le monde, et si vous aviez
le monde pour votre peine, votre crime serait dans votre monde, et vous
en feriez sur-le-champ une vertu.
DESDÉMONA.--Et moi je ne crois pas qu'il y ait de pareilles femmes.
ÉMILIA.--Il y en a par douzaines, et encore autant par-dessus le marché
qu'il en tiendrait dans ce monde entier qui serait le prix de leur
faute: mais je pense que la faute en est aux maris si les femmes
succombent; voyez-vous, ils négligent leurs devoirs, et versent nos
trésors dans le sein des étrangères, ou ils éclatent en accès d'une
insupportable jalousie, et nous accablent de contraintes, ou ils nous
battent et diminuent pour nous faire enrager ce que nous avions à
dépenser; eh bien! alors nous avons de la rancune, et en dépit de notre
douceur, nous sommes capables de vengeance. Que les maris sachent que
leurs femmes sont sensibles comme eux; elles voient, elles sentent,
elles ont un palais qui sait distinguer ce qui est doux et ce qui est
amer comme les maris. Que font-ils quand ils nous abandonnent pour
d'autres? est-ce par plaisir? je le crois; est-ce par passion? je le
crois encore; est-ce la légèreté qui les entraîne? c'est aussi cela. Et
nous, donc, n'avons-nous pas des passions, et le goût du plaisir et
de la légèreté comme les hommes? Qu'ils nous traitent donc bien; sinon
qu'ils sachent que, nos torts envers eux, ce sont leurs torts envers
nous qui les amènent.
DESDÉMONA.--Bonne nuit, bonne nuit. Que le ciel m'inspire l'habitude de
ne pas apprendre le mal par le mal, et de me corriger au contraire par
la vue du mal!
(Elles sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
Une rue.
-Entrent- JAGO et RODERIGO.
JAGO.--Là, mets-toi derrière cette borne.--Dans l'instant il va venir.
Tiens ta bonne épée nue, et plonge-la dans son sein: ferme, ferme,
ne crains rien; je serai à côté de toi. Ceci nous sauve ou nous perd:
songes-y et affermis-toi dans ta résolution.
RODERIGO.--Tiens-toi près de moi: je peux manquer mon coup.
JAGO.--Ici, sous ta main.--Sois ferme et tire ton épée.
(Il se retire à peu de distance.)
RODERIGO.--Je ne me sens pas très-porté à cette action. Cependant il
m'a donné des motifs déterminants.--Après tout, ce n'est qu'un homme
mort.--Allons, mon épée, sors du fourreau.--Il mourra.
(Il va à son poste.)
JAGO.--J'ai frotté ce jeune bouton presque jusqu'à le rendre sensible,
et le voilà qui s'irrite. Maintenant qu'il tue Cassio, que Cassio le
tue, ou qu'ils se tuent tous deux, quoi qu'il arrive, j'y trouve mon
profit.--Si Roderigo vit, il me somme de lui restituer l'or et tous les
bijoux que je lui ai escamotés sous le nom de présents pour Desdémona.
Il ne faut pas que cela soit. Si Cassio survit, il y a dans sa vie un
éclat de tous les jours qui me rend hideux.--D'ailleurs le More peut me
dévoiler à lui: je vois là un grand péril pour moi.--Non, il faut qu'il
meure.--Mais chut! je l'entends qui vient.
(Entre Cassio.)
RODERIGO.--Je reconnais sa démarche. C'est lui. (-Il s'élance et fond
sur Cassio.-) Misérable, tu meurs.
CASSIO.--Ce coup en effet m'eût été fatal, si mon armure n'était
meilleure que tu ne croyais. Je veux éprouver la tienne.
(Il tire son épée et blesse Roderigo.)
RODERIGO.--Oh! je suis mort.
(Jago s'élance de sa place, frappe Cassio par derrière à la jambe, et
s'en va.)
CASSIO.--Je suis estropié pour toujours. Oh! du secours! au meurtre! au
meurtre!
(Il tombe.)
OTHELLO, -dans l'éloignement-.--La voix de Cassio!--Jago tient sa
parole.
RODERIGO.--O misérable que je suis!
OTHELLO.--Oui, c'est cela même.
CASSIO.--Oh! du secours! un chirurgien! de la lumière!
OTHELLO.--C'est lui.--O brave Jago, homme juste et honnête qui ressens
si généreusement l'injure de ton ami, tu m'enseignes mon devoir.--Femme,
votre amant est couché mort et votre destin arrive à grands
pas.--Prostituée, j'arrive. Hors de mon coeur et ces charmes et tes
yeux, tout est effacé. Ton lit, ce lit souillé par l'impudicité, va être
taché du sang de l'impudique.
(Il s'éloigne.)
(Entrent Lodovico et Gratiano, à distance.)
CASSIO.--Oh! comment! point de garde, pas un seul passant? au meurtre!
au meurtre!
GRATIANO.--C'est quelque accident sinistre; ces cris sont terribles.
CASSIO.--Oh! du secours!
LODOVICO.--Écoutez!
RODERIGO.--O perfide scélérat!
LODOVICO.--Deux ou trois gémissements! la nuit est noire; ces cris
pourraient être feints.--Croyez qu'il n'est pas sûr d'avancer vers ces
cris sans plus de monde.
RODERIGO.--Personne ne vient. Alors je vais mourir en perdant tout mon
sang.
(Entre Jago un flambeau à la main.)
LODOVICO.--Écoutons.
GRATIANO.--Voici quelqu'un qui vient en chemise, avec un flambeau et des
armes.
JAGO.--Qui est là? Quel est ce bruit? On crie au meurtre?
LODOVICO.--Nous ne savons pas.
JAGO.--N'avez-vous pas entendu un cri?
CASSIO.--Ici, ici: au nom du ciel, secourez-moi!
JAGO.--Qu'est-il arrivé?
GRATIANO.--C'est l'enseigne d'Othello, à ce qu'il me semble.
LODOVICO.--Lui-même en effet, un brave soldat.
JAGO.--Qui êtes-vous, vous qui criez si piteusement?
CASSIO.--Jago!--Oh! je suis perdu, assassiné par des traîtres. Donne-moi
quelque secours.
JAGO, -accourant-.--Hélas! vous, lieutenant? Quels sont les misérables
qui ont fait ceci?
CASSIO.--Il y en a un, je crois, à quelques pas, et qui est hors d'état
de s'enfuir.
JAGO.--O lâches assassins! (-à Lodovico et Gratiano.-) Qui êtes-vous là?
approchez, et venez à notre aide.
RODERIGO.--Oh! secourez-moi.
CASSIO.--C'est l'un d'entre eux.
JAGO.--Exécrable meurtrier! O scélérat!
(Il perce Roderigo.)
RODERIGO.--O infernal Jago! Chien inhumain! oh! oh! oh!
JAGO, -élevant la voix-.--Égorger les gens dans l'obscurité! où sont
ces bandits sanguinaires? Quel silence dans cette ville! Au meurtre! au
meurtre!--(-Se tournant vers Lodovico.-) Qui pouvez-vous être? Êtes-vous
des bons ou des méchants?
LODOVICO.--Comme nous agirons, jugez-nous.
JAGO.--Seigneur Lodovico?
LODOVICO.--Lui-même.
JAGO.--Je vous demande pardon, seigneur.--Voici Cassio blessé par des
bandits.
GRATIANO.--Cassio?
JAGO, -à Cassio-.--Comment cela va-t-il, frère?
CASSIO.--Ma jambe est en deux.
JAGO.--Le ciel nous en préserve!--Messieurs, de la lumière, je vais
bander sa plaie avec ma chemise.
(Entre Bianca.)
BIANCA.--Quoi? qu'est-il donc arrivé? Qui est-ce qui criait?
JAGO.--Qui est-ce qui criait?
BIANCA.--O mon doux Cassio! mon cher Cassio! O Cassio, Cassio, Cassio!
JAGO.--O impudente coquine!--Cassio, pourriez-vous soupçonner quels sont
ceux qui vous ont ainsi mutilé?
CASSIO.--Non.
GRATIANO.--Je suis désolé de vous trouver en cet état. J'ai été vous
chercher chez vous.
JAGO.--Prêtez-moi une jarretière. Bon.--Oh! si nous avions une chaise
pour l'emporter doucement d'ici!
BIANCA.--Hélas! il s'évanouit. O Cassio, Cassio, Cassio!
JAGO.--Nobles seigneurs, vous tous, je soupçonne cette malheureuse
d'être de compagnie dans cet attentat. Un peu de patience, cher
Cassio.--Venez, venez; prêtez-moi une lumière. (-Il va à Roderigo.-)
Voyons, connaissons-nous ce visage, ou non?--Comment, mon ami, mon
cher compatriote, Roderigo!--Non...--Oui, c'est lui-même, ô ciel! c'est
Roderigo.
GRATIANO.--Quoi! Roderigo de Venise?
JAGO.--Lui-même: le connaissiez-vous?
GRATIANO.--Si je le connaissais? oui.
JAGO.--Le seigneur Gratiano! J'implore votre pardon. Ces sanglants
accidents doivent excuser la négligence de mes manières envers vous.
GRATIANO.--Je suis bien aise de vous voir.
JAGO.--Eh bien! Cassio, comment vous trouvez-vous? oh! une chaise, une
chaise!
GRATIANO, -avec étonnement-.--Roderigo!
JAGO.--C'est lui, c'est lui.--Ah! bonne nouvelle! voilà la chaise.--Que
quelque bonne âme l'emporte soigneusement. Je cours chercher le
chirurgien du général. (-A Bianca.-) Pour vous, madame, ne prenez pas
tant de peines. Celui qui est étendu là, Cassio, était mon intime ami.
(-A Cassio.-) Quelle querelle y avait-il donc entre vous deux?
CASSIO.--Nulle au monde, et je ne connais pas cet homme.
JAGO, -à Bianca-.--Pourquoi êtes-vous si pâle? (-Aux porteurs du
brancard.-) Marchez, qu'il ne reste pas plus longtemps à l'air. (-On
emporte Cassio et Roderigo.-) Vous, dignes seigneurs, demeurez. Pourquoi
êtes-vous si pâle, madame?--Remarquez-vous l'égarement de ses yeux?--Ah!
si vous avez -le- regard fixe, nous en saurons davantage tout à
l'heure.--Regardez-la bien, je vous prie; observez-la: voyez-vous,
messieurs? quand les langues seraient muettes, le crime parlerait
encore.
(Entre Émilia.)
ÉMILIA.--Hélas! qu'y a-t-il donc? qu'y a-t-il, mon mari?
JAGO.--Cassio vient d'être attaqué dans l'obscurité par Roderigo et
des drôles qui se sont sauvés. Il est presque assassiné et Roderigo est
mort.
ÉMILIA.--Hélas! brave homme! Hélas! bon Cassio!
JAGO.--Voilà ce qu'on gagne à aller chez des créatures.--Émilia, je t'en
prie, va savoir de Cassio où il a soupé ce soir.--(-Regardant Bianca.-)
Quoi, vous frémissez à cette question?
BIANCA.--C'est chez moi qu'il a soupé, mais je ne frémis point de le
dire.
JAGO.--Ah! chez vous! je vous accuse, suivez-moi.
ÉMILIA.--Fi donc! fi donc, coquine!
BIANCA.--Je ne suis pas une coquine. Je mène une vie aussi honnête que
vous qui m'insultez.
ÉMILIA.--Que moi? pouah! fi donc!
JAGO.--Généreux et nobles seigneurs, allons voir panser le pauvre
Cassio.--Venez, madame, vous avez d'autres histoires à nous
conter.--Émilia, cours à la citadelle, va dire à mon seigneur et à sa
femme ce qui vient d'arriver. (-Aux autres.-) Voulez-vous venir, je vous
prie? (-A part.-) Voici la nuit qui fait ma fortune ou qui me perd.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Une chambre à coucher.--Un flambeau allumé.
DESDÉMONA -endormie dans son lit. Entre- OTHELLO.
OTHELLO.--C'est la cause, c'est la cause, ô mon âme! ne permettez pas
que je la dise devant vous, chastes étoiles! c'est la cause! cependant
je ne veux pas verser son sang, je ne veux pas percer son sein, ce sein
plus blanc que la neige, plus uni que l'albâtre des tombeaux. (-Il
pose à terre son épée.-) Pourtant il faut qu'elle meure, autrement
elle trahira encore d'autres hommes. Éteignons ce flambeau et ensuite
éteignons le flambeau de sa vie[23].--Si je t'éteins, toi, serviteur
enflammé, je puis ressusciter ta flamme, si je venais à me
repentir.--Mais que j'éteigne une fois ta flamme, toi le plus
merveilleux ouvrage de la souveraine nature, je ne sais où
se retrouverait le feu de Prométhée qui pourrait rallumer ta
lumière.--Quand j'ai cueilli la rose, je ne puis plus la faire
refleurir; il faut qu'elle se fane.--Je veux sentir encore la rose sur
sa tige. (-Il l'embrasse.-) O haleine embaumée qui persuaderait presque
à la justice de briser son glaive!--Encore un baiser; encore un! sois
telle que tu es là quand tu seras morte, et je veux te tuer et je
t'aimerai après.--Encore un, voici le dernier.--Jamais baiser si doux
ne fut si fatal.--Il faut que je pleure; mais ce sont de cruelles
larmes!--C'est le courroux du ciel, il frappe ce qu'il aime.--Elle
s'éveille.
[Note 23:-Put out the light and then put out the light-:
Ce passage a beaucoup occupé les commentateurs: son sens le plus
naturel est celui que nous avons adopté; Othello applique successivement
l'expression -put out the light, éteindre la lumière-, au flambeau
allumé qu'il éteint, et au flambeau de la vie de Desdémona, rien n'est
plus commun dans Shakspeare que ce double emploi du même mot appliqué,
dans le même vers, à deux objets différents. Warburton avait changé le
sens, en changeant la ponctuation.
Put -out the light, and then-.---Put out the light-!
«Éteignons ce flambeau et alors...--Éteindre ce flambeau? Si je
t'éteins, toi, serviteur enflammé, je puis ressusciter la flamme, etc.
etc.»
Ce changement ne me paraît nullement nécessaire; un jeu de mots, ou ce
qui y ressemble, est souvent le texte original le plus vraisemblable.]
DESDÉMONA.--Qui est là? Othello?
OTHELLO.--Oui, Desdémona.
DESDÉMONA.--Voulez-vous vous mettre au lit, seigneur?
OTHELLO.--Avez-vous fait votre prière ce soir, Desdémona?
DESDÉMONA.--Oui, mon seigneur.
OTHELLO.--Si vous vous souvenez dans votre âme de quelque crime pour
lequel vous ne soyez pas encore assurée de la grâce du ciel, implorez-la
sur-le-champ.
DESDÉMONA.--Hélas! mon seigneur, que voulez-vous dire?
OTHELLO.--Allons, faites ce que je dis, et soyez prompte; je vais me
promener en attendant;--je ne voudrais pas tuer votre âme avant qu'elle
se fût préparée;--non, le ciel m'en préserve! je ne voudrais pas tuer
ton âme.
DESDÉMONA.--Vous parlez de tuer?
OTHELLO.--Oui, j'en parle.
DESDÉMONA.--Que le ciel ait donc pitié de moi!
OTHELLO.--Amen, de tout mon coeur.
DESDÉMONA.--Si vous parlez ainsi, j'espère que vous ne me tuerez pas.
OTHELLO.--Hum!
DESDÉMONA.--Et cependant je vous crains; car vous êtes fatal quand vos
yeux roulent ainsi. Pourquoi je craindrais, je n'en sais rien, car je ne
me connais pas de crime; et pourtant je sens que je crains.
OTHELLO.--Pense à tes péchés.
DESDÉMONA.--C'est l'amour que je vous porte.
OTHELLO.--Oui, c'est pour cela que tu meurs.
DESDÉMONA.--C'est une mort bien contre nature, que d'être tuée pour
aimer. Hélas! pourquoi mordez-vous ainsi votre lèvre inférieure?
Quelque violente passion ébranle tout votre corps: ce sont des présages
sinistres; cependant j'espère que ce n'est pas moi qu'ils menacent.
OTHELLO.--Paix, tiens-toi tranquille.
DESDÉMONA.--Je le fais. Qu'est-ce?
OTHELLO.--Ce mouchoir que j'aimais tant et que je t'avais donné, tu l'as
donné à Cassio.
DESDÉMONA.--Non, sur ma vie et mon âme: envoyez-le chercher, et
demandez-lui.
OTHELLO.--Ma chère âme, prends garde, prends garde au parjure; tu es sur
ton lit de mort.
DESDÉMONA.--Mais non pas pour y mourir encore.
OTHELLO.--Si, tout à l'heure: ainsi, confesse sincèrement ton crime: en
vain nierais-tu chaque article avec serment, tu n'écarterais point, tu
n'étoufferais point la terrible pensée qui me fait gémir. Tu vas mourir.
DESDÉMONA.--Dieu du ciel, ayez pitié de moi!
OTHELLO.--Je dis amen.
DESDÉMONA.--Et vous aussi, ayez pitié de moi!--Je ne vous ai jamais
offensé de ma vie: jamais je n'aimai Cassio que de cette bienveillance
générale dont le ciel me permettait de l'aimer. Je ne lui donnai jamais
aucun gage.
OTHELLO.--Par le ciel, j'ai vu mon mouchoir dans ses mains: ô femme
parjure! tu changes mon coeur en pierre, et tu m'obligeras à appeler
ce que je vais faire un meurtre, quand je croyais n'accomplir qu'un
sacrifice. J'ai vu le mouchoir.
DESDÉMONA.--Il l'a donc trouvé; je ne le lui ai jamais donné: faites-le
venir ici, qu'il déclare la vérité.
OTHELLO.--Il l'a déclarée.
DESDÉMONA.--Quoi, mon seigneur?
OTHELLO.--Qu'il t'avait... possédée.
DESDÉMONA.--Quoi! illégitimement?
OTHELLO.--Oui.
DESDÉMONA.--Il ne le dira pas.
OTHELLO.--Non, sa bouche est fermée; l'honnête Jago y a mis ordre.
DESDÉMONA.--Ma crainte m'explique tout.--Quoi! il est mort?
OTHELLO.--Quand tous les cheveux de sa tête auraient été autant de vies,
ma terrible vengeance avait de quoi les détruire toutes.
DESDÉMONA.--Hélas! il est trahi, et moi perdue!
OTHELLO.--Quoi! prostituée, tu le pleures sous mes yeux!
DESDÉMONA.--Oh! bannissez-moi, seigneur; mais ne me tuez pas.
OTHELLO.--A bas, infâme!
DESDÉMONA.--Tuez-moi demain, laissez-moi vivre cette nuit.
OTHELLO.--Ah! si vous résistez...
DESDÉMONA.--Seulement une demi-heure.
OTHELLO.--Le parti pris, point de délai.
DESDÉMONA.--Mais seulement pendant que je dis une prière!
OTHELLO.--Il est trop tard.
(Il l'étouffe.)
ÉMILIA, -du dehors-.--Mon seigneur, mon seigneur! de grâce, mon
seigneur, mon seigneur!
OTHELLO.--Quel est ce bruit?... Elle n'est pas morte, pas encore tout à
fait morte... Moi qui suis cruel, je suis cependant miséricordieux... Je
ne veux pas te laisser languir dans ta souffrance... Non, non.
ÉMILIA, -en dehors-.--Mon seigneur, mon seigneur!
OTHELLO.--Qui est là?
ÉMILIA.--Oh! mon bon seigneur! je voudrais vous dire un seul mot.
OTHELLO.--Oui, c'est Émilia... Tout à l'heure... Elle est morte... Elle
vient sans doute me parler de la mort de Cassio; le bruit a été grand...
Ah! elle ne remue plus. Immobile comme la tombe... Entrera-t-elle?
Ferai-je bien?... Je crois qu'elle remue encore... Non... Qui est-ce
qui vaut le mieux?... Si elle entre, elle voudra sûrement parler à ma
femme... ma femme! ma femme! Quelle femme?... Je n'ai plus de femme!...
O pensée insupportable! O heure accablante!... Il me semble qu'il
devrait y avoir à présent une éclipse totale de lune et de soleil, et
que le globe épouvanté devrait s'entr'ouvrir dans un tel bouleversement.
ÉMILIA, -toujours en dehors.---Je vous conjure, que je puisse vous
parler, mon bon seigneur.
OTHELLO.--Je t'avais oubliée; ah! entre, Émilia... Doucement... Tout à
l'heure... Tirons ces rideaux. Où es-tu? (-Il ouvre la porte.-) Que me
veux-tu maintenant?
(Entre Émilia.)
ÉMILIA.--Oh! mon digne seigneur! un meurtre affreux vient d'être commis
là-bas.
OTHELLO.--Quoi! tout à l'heure?
ÉMILIA.--A l'heure même, mon seigneur.
OTHELLO.--C'est l'influence de la lune elle-même; elle s'approche de la
terre plus que de coutume et rend les hommes fous.
ÉMILIA.--Cassio, mon seigneur, a tué un jeune Vénitien nommé Roderigo.
OTHELLO.--Roderigo tué!--Et Cassio tué?
ÉMILIA.--Non, Cassio n'est pas tué.
OTHELLO.--Cassio n'est pas tué? Le meurtre n'est plus d'accord, et la
douce vengeance devient dure.
DESDÉMONA.--Oh! injustement, injustement massacrée!
ÉMILIA.--Hélas! quel est ce cri?
OTHELLO.--Quoi! quel cri?
ÉMILIA.--Hélas! bon Dieu! c'était la voix de ma maîtresse. Du secours!
du secours! oh! parlez-moi, madame, douce Desdémona! O ma chère
maîtresse, parlez.
DESDÉMONA.--Je meurs innocente.
ÉMILIA.--Oh! qui a fait cela?
DESDÉMONA.--Personne, moi-même.--Adieu. Recommande-moi à mon cher
seigneur. Oh! adieu!
(Elle expire.)
OTHELLO.--Quoi! comment a-t-elle pu être assassinée?
ÉMILIA.--Hélas! qui le sait?
OTHELLO.--Vous l'avez entendue le dire elle-même; ce n'est pas moi.
ÉMILIA.--Elle l'a dit; je ne puis rapporter que la vérité.
OTHELLO.--Eh bien! elle est partie, comme une menteuse, pour les flammes
de l'enfer. C'est moi qui l'ai tuée.
ÉMILIA.--Oh! elle n'en est que plus un ange et vous un plus noir démon.
OTHELLO.--Elle tournait au vice; c'était une prostituée.
ÉMILIA.--Tu la calomnies; tu es un démon.
OTHELLO.--Elle était perfide, comme l'onde.
ÉMILIA.--Tu es effréné comme le feu d'oser dire qu'elle était perfide!
Oh! elle était d'une candeur céleste.
OTHELLO.--Cassio l'avait déshonorée: demande à ton mari. Oh! je serais
damné dans le gouffre le plus profond de l'enfer, si je m'étais porté,
sans de justes motifs, à cette dernière extrémité. Ton mari savait tout.
ÉMILIA.--Mon mari?
OTHELLO.--Ton mari.
ÉMILIA.--Qu'elle était infidèle au mariage?
OTHELLO.--Oui, avec Cassio. Ah! si elle avait été fidèle, le ciel eût-il
créé pour moi un autre univers d'une seule et parfaite chrysolithe, je
ne l'aurais pas changée pour cet univers.
ÉMILIA.--Mon mari?
OTHELLO.--Oui, c'est lui qui me l'a dit le premier. C'est un homme
d'honneur; il abhorre l'opprobre qui s'attache aux actions infâmes.
ÉMILIA.--Mon mari!
OTHELLO.--A quoi bon ces répétitions, femme? Ton mari, te dis-je.
ÉMILIA.--O ma maîtresse! la scélératesse s'est cruellement moquée de
l'amour. Mon mari dire qu'elle était infidèle!
OTHELLO.--Lui, femme; je dis ton mari, comprends-tu ce mot? Mon ami, ton
mari, l'honnête, l'honnête Jago.
ÉMILIA.--S'il dit cela, puisse son coeur pervers pourrir d'un demi-grain
par jour! Il ment à sa conscience. Elle était trop éprise de son indigne
choix.
OTHELLO.--Ah!
ÉMILIA.--Faites du pis que vous pourrez. Cette action que vous avez
faite n'est pas plus digne du ciel que vous n'étiez digne d'elle.
OTHELLO.--Tais-toi, tu feras bien.
ÉMILIA.--Va, tu n'as pas pour me faire du mal la moitié de la force que
j'ai pour l'endurer. O dupe! ô insensé! stupide comme la fange! Tu as
commis là une action!...--Je ne m'inquiète pas de ton épée. Je te ferai
connaître, dussé-je perdre vingt vies!... Du secours! du secours! holà!
du secours!... Le More a tué ma maîtresse! Au meurtre! au meurtre!
(Entrent Montano, Gratiano et Jago.)
MONTANO.--Quoi donc? que s'est-il passé, général?
ÉMILIA.--Oh! vous voilà donc, Jago! Il faut que votre conduite ait été
belle, pour que les meurtriers vous chargent de leurs assassinats.
GRATIANO.--De quoi s'agit-il?
ÉMILIA, -à Jago-.--Démens ce misérable, si tu es un homme. Il dit que tu
as dit que sa femme était infidèle: je sais que tu ne l'as pas dit, car
tu n'es pas assez scélérat. Parle, car mon coeur est plein.
JAGO.--Je lui ai dit ce que je pensais, et ne lui ai rien dit qu'il
n'ait lui-même trouvé juste et vrai.
ÉMILIA.--Mais lui avez-vous jamais dit qu'elle était infidèle?
JAGO.--Je l'ai dit.
ÉMILIA.--Vous avez dit un mensonge, un odieux, un infernal mensonge,
sur mon âme, un mensonge, un mensonge atroce. Elle infidèle avec Cassio!
Avez-vous dit avec Cassio?
JAGO.--Avec Cassio, femme;--allez, réprimez votre langue.
ÉMILIA.--Je ne veux pas réprimer ma langue! Je suis tenue de parler; ma
maîtresse est là assassinée dans son lit.
TOUS.--Oh! le ciel nous en préserve!
ÉMILIA.--Et ce sont vos rapports qui ont amené le meurtre.
OTHELLO.--Allons, n'ayez pas l'air égaré, messieurs; c'est la vérité.
GRATIANO.--C'est une étrange vérité!
MONTANO.--O action monstrueuse!
ÉMILIA.--Scélératesse! scélératesse! scélératesse!--J'y songe, j'y
songe.--Je démêle tout.--O scélératesse! J'en ai eu la pensée alors...
Je me tuerai de douleur.--O scélératesse! scélératesse!
JAGO.--Quoi! êtes-vous folle? Je vous ordonne de vous rendre au logis.
ÉMILIA.--Dignes seigneurs, que j'aie la liberté de parler. Il convient
que je lui obéisse, mais non pas en ce moment.--Peut-être, Jago, ne
rentrerai-je jamais au logis.
OTHELLO, -se précipitant sur le lit-.--Oh! oh! oh!
ÉMILIA.--Oui, couche-toi et rugis; car tu as tué la plus douce, la plus
innocente femme qui jamais ait levé les yeux vers le ciel.
OTHELLO.--Oh! elle était coupable. -(A Gratiano-.) Je vous reconnaissais
à peine, mon oncle.--Voilà votre nièce; elle est morte: oui, ces mains
viennent en effet d'arrêter le souffle de sa vie. Je sais que cette
action paraît horrible et hideuse.
GRATIANO.--Pauvre Desdémona! je suis bien aise que ton père soit mort.
Ton mariage lui a été mortel et le chagrin seul a tranché le fil usé de
ses jours. S'il vivait encore, cette vue le plongerait dans l'égarement
du désespoir: oui, il maudirait son ange tutélaire, et tomberait dans la
réprobation du ciel.
OTHELLO.--Cela est lamentable; mais Jago sait qu'elle s'est abandonnée
mille fois à Cassio; Cassio l'a avoué et elle a récompensé ses
transports d'amour avec le premier signe, le premier gage d'amour que
je lui eusse donné; je l'ai vu dans les mains de Cassio; c'était un
mouchoir, un ancien présent que ma mère avait reçu de mon père.
ÉMILIA.--O ciel! O puissances célestes!
JAGO.--Allons, taisez-vous.
ÉMILIA.--La vérité veut sortir, elle veut sortir.--Que je me taise!
monsieur, non, non, je parlerai, libre comme l'air. Quand le ciel, les
hommes, les démons, quand tous devraient crier ensemble honte sur moi,
je parlerai.
JAGO.--Prenez garde... Allez-vous-en chez vous.
ÉMILIA.--Je ne veux pas.
(Jago essaye de frapper sa femme de son épée.)
GRATIANO.--Fi! tirer votre épée contre une femme!
ÉMILIA.--O toi, More stupide! ce mouchoir dont tu parles, je le trouvai
par hasard et le donnai à mon mari; car souvent, par des instances
plus sérieuses que ne méritait en effet cette bagatelle, il m'avait
sollicitée de m'en emparer.
JAGO.--Infâme coquine!
ÉMILIA.--Elle l'a donné à Cassio! non, hélas! c'est moi qui l'ai trouvé,
et je l'ai donné à mon mari.
JAGO.--Malheureuse, tu mens.
ÉMILIA.--Par le ciel! je ne mens point, je ne mens point, seigneurs.--O
meurtrier imbécile! qu'avait à faire un pareil fou d'une si bonne femme?
(Jago blesse Émilia et s'enfuit.)
OTHELLO.--N'y a-t-il de foudres dans le ciel que celles qui servent au
tonnerre? (-Il tombe à la renverse.-) O scélérat inouï!
GRATIANO.--Sa femme tombe; sûrement il a tué sa femme.
ÉMILIA.--Oui, oui, oh! couchez-moi à côté de ma maîtresse.
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