de ses yeux vu,--des caractères thibétains, distinctement
formés par les traits de leurs nervures.
--Un arbre qui produit des feuilles imprimées! m'écriai-je.
--Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale,
répondit l'ingénieur.
--Cela vaut la peine d'être vérifié, dis-je en riant.
--Vérifiez-le donc, mes amis, répondit Banks. S'il existe de ces
arbres dans la partie méridionale du Thibet, il doit s'en trouver
aussi dans la zone supérieure, sur le versant sud de l'Himalaya.
Donc, pendant vos excursions, cherchez ce... comment dirai-je?...
ce «sentencier»...
--Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Je suis ici pour
chasser, et je n'ai rien à gagner au métier d'ascensionniste!
--Bon, ami Hod! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous
fera bien quelque ascension dans la chaîne?
--Jamais! s'écria le capitaine.
--Pourquoi donc?
--J'ai renoncé aux ascensions!
--Et depuis quand?...
--Depuis le jour où, après y avoir vingt fois risqué ma vie,
répondit le capitaine Hod, je suis parvenu à atteindre le sommet
du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais
être humain n'avait foulé du pied la cime de ce pic! J'y mettais
donc quelque amour-propre! Enfin, après mille dangers, j'arrive au
faîte, et que vois-je? ces mots gravés sur une roche: «Durand,
dentiste, 14, rue Caumartin, Paris!» Depuis lors, je ne grimpe
plus!»...
Brave capitaine! Il faut pourtant avouer qu'en nous racontant
cette déconvenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu'il
était impossible de ne pas rire de bon coeur!
J'ai parlé plusieurs fois des «sanitariums» de la péninsule. Ces
stations, situées dans la montagne, sont très fréquentées, pendant
l'été, par les rentiers, les fonctionnaires, les négociants de
l'Inde, que dévore l'ardente canicule de la plaine.
Au premier rang, il faut nommer Simla, située sur le trente et
unième parallèle et à l'ouest du soixante-quinzième méridien.
C'est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses
ruisseaux, ses chalets agréablement disposés sous l'ombrage des
cèdres et des pins, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la
mer.
Après Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que
domine le Kinchinjinga, à cinq cents kilomètres au nord de
Calcutta, et à deux mille trois cent mètres d'altitude, près du
quatre-vingt-sixième degré de longitude et du vingt-septième degré
de latitude,--une situation ravissante dans le plus beau pays du
monde.
D'autres sanitariums se sont aussi fondés en divers points de la
chaîne himalayenne.
Et maintenant, à ces stations fraîches et saines, que rend
indispensables ce brûlant climat de l'Inde, il convient d'ajouter
notre Steam-House. Mais celle-là nous appartient. Elle offre tout
le confort des plus luxueuses habitations de la péninsule. Nous y
trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie
moderne, un calme que l'on chercherait vainement à Simla ou à
Dorjiling, où les Anglo-Indiens abondent.
L'emplacement a été judicieusement choisi. La route, qui dessert
la portion inférieure de la montagne, se bifurque à cette hauteur
pour relier quelques bourgades éparses dans l'est et dans l'ouest.
Le plus rapproché de ces villages est à cinq milles de Steam-House.
Il est occupé par une race hospitalière de montagnards,
éleveurs de chèvres et de moutons, cultivateurs de riches champs
de blé et d'orge.
Grâce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks,
il n'a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans
lequel nous devons séjourner pendant six ou sept semaines.
Un des contreforts, détaché de ces capricieux chaînons qui
contreboutent l'énorme charpente de l'Himalaya, nous a offert un
plateau doucement ondulé, long d'un mille environ sur un demi-mille
de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une
épaisse moquette d'une herbe courte, serrée, plucheuse, pourrait-on
dire, et pointillée d'un semis de violettes. Des touffes de
rhododendrons arborescents, grands comme de petits chênes, des
corbeilles naturelles de camélias, y forment une centaine de
houppes d'un effet charmant. La nature n'a pas eu besoin des
ouvriers d'Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute
laine végétale. Quelques milliers de graines, apportées par le
vent du midi sur ce terrain fécond, un peu d'eau, un peu de
soleil, ont suffi à faire ce tissu moelleux et inusable.
Une douzaine de groupes d'arbres magnifiques se développent sur ce
plateau. On dirait qu'ils se sont détachés, comme des irréguliers,
de l'immense forêt qui hérisse les flancs du contrefort, en
remontant sur les chaînons voisins, à une hauteur de six cents
mètres. Cèdres, chênes, pendanus à longues feuilles, hêtres,
érables, se mêlent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux
caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces géants
étendent leurs dernières branches à plus de cent pieds au-dessus
du sol. Ils semblent avoir été disposés en cet endroit pour
ombrager quelque habitation forestière. Steam-House, venue à
point, a complété le paysage. Les toits arrondis de ses deux
pagodes se marient heureusement à toute cette ramure variée,
branches raides ou flexibles, feuilles petites et frêles comme des
ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies
polynésiennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de
verdure et de fleurs. Rien ne décèle la maison mobile, et il n'y a
plus là qu'une habitation sédentaire, fixée au sol, faite pour
n'en plus bouger.
En arrière, un torrent, dont on peut suivre le lacet argenté
jusqu'à plusieurs mille pieds de hauteur, coule à droite du
tableau sur le flanc du contrefort, et se précipite dans un bassin
naturel qu'ombrage un bouquet de beaux arbres.
De ce bassin, le trop-plein s'échappe en ruisseau, court à travers
la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un
gouffre dont la profondeur échappe au regard.
Voici comment Steam-House a été disposée pour la plus grande
commodité de la vie commune et le plus parfait agrément des yeux.
Si l'on se porte à la crête antérieure du plateau, on le voit
dominer d'autres croupes moins importantes du soubassement de
l'Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu'à la
plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de
l'embrasser dans tout son ensemble.
À droite, la première maison de Steam-House est placée
obliquement, de telle sorte que la vue de l'horizon du sud est
ménagée aussi bien au balcon de la vérandah qu'aux fenêtres
latérales du salon, de la salle à manger et des cabines de gauche.
De grands cèdres planent au-dessus et se découpent vigoureusement
en noir sur le fond éloigné de la grande chaîne, que tapisse une
neige éternelle.
À gauche, la seconde maison est adossée au flanc d'un énorme
rocher de granit, doré par le soleil. Ce rocher, autant par sa
forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques
«plum-puddings» de pierre, dont parle M. Russell-Killough dans le
récit de son voyage à travers l'Inde méridionale. De cette
habitation, réservée au sergent Mac Neil et à ses compagnons du
personnel, on ne voit que le flanc. Elle est placée à vingt pas de
l'habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus
importante. À l'extrémité de l'un des toits qui la couronnent, un
petit filet de fumée bleuâtre s'échappe du laboratoire culinaire
de monsieur Parazard. Plus à gauche, un groupe d'arbres, à peine
détachés de la forêt, remonte sur l'épaulement de l'ouest, et
forme le plan latéral de ce paysage.
Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque
mastodonte. C'est notre Géant d'Acier. Il a été remisé sous un
berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relevée, on dirait
qu'il en «broute» les branches supérieures. Mais il est
stationnaire. Il se repose, bien qu'il n'ait nul besoin de repos.
Maintenant, inébranlable gardien de Steam-House, comme un énorme
animai antédiluvien, il en défend l'entrée, à l'amorce de cette
route par laquelle il a remorqué tout ce hameau mobile.
Par exemple, si colossal que soit notre éléphant.--à moins de le
détacher par la pensée de la chaîne qui se dresse à six mille
mètres au-dessus du plateau,--il ne paraît plus rien avoir de ce
géant artificiel dont la main de Banks a doté la faune indoue.
«Une mouche sur la façade d'une cathédrale!» dit le capitaine Hod,
non sans un certain dépit.
Et rien n'est plus vrai. Il y a, en arrière, un bloc de granit,
dans lequel on taillerait aisément mille éléphants de la grandeur
du nôtre, et ce bloc n'est qu'un simple gradin, une des cent
marches de cet escalier qui monte jusqu'à la crête de la chaîne et
que le Dwalaghiri domine de son pic aigu.
Parfois, le ciel de ce tableau s'abaisse à l'oeil de
l'observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la crête
moyenne de la chaîne, disparaissent un instant. Ce sont d'épaisses
vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l'Himalaya et embrument
toute sa partie supérieure. Le paysage se rapetisse, et, alors,
par un effet d'optique, on dirait que les habitations, les arbres,
les croupes voisines, et le Géant d'Acier lui-même, reprennent
leur grandeur réelle.
Il arrive aussi que, poussés par certains vents humides, les
nuages, moins élevés encore, se déroulent au-dessous du plateau.
L'oeil ne voit plus alors qu'une mer moutonnante de nuées, et le
soleil provoque à leur surface d'étonnants jeux de lumière. En
haut, comme en bas, l'horizon a disparu, et il semble que nous
soyons transportés dans quelque région aérienne, en dehors des
limites de la terre.
Mais le vent change, une brise du nord, se précipitant par les
brèches de la chaîne, vient balayer tout ce brouillard, la mer de
vapeurs se condense presque instantanément, la plaine remonte à
l'horizon du sud, les sublimes projections de l'Himalaya se
profilent à nouveau sur le fond nettoyé du ciel, le cadre du
tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne
limite plus la portée, saisit tous les détails d'une vue
panoramique sur un horizon de soixante milles.
CHAPITRE II
Mathias Van Guitt.
Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me réveilla
dès l'aube. Je me levai aussitôt. Le capitaine Hod et son brosseur
Fox étaient en grande conversation dans la salle à manger de
Steam-House. Je vins aussitôt les rejoindre.
Au même instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine
l'interpellait de sa voix sonore:
«Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voilà enfin arrivés à bon
port! Cette fois, c'est définitif. Il ne s'agit plus d'une halte
de quelques heures, mais d'un séjour de quelques mois.
--Oui, mon cher Hod, répondit l'ingénieur, et vous pouvez
organiser vos chasses tout à votre aise. Le coup de sifflet de
Géant d'Acier ne vous rappellera plus au campement.
--Tu entends, Fox?
--Oui, mon capitaine, répondit le brosseur.
--Le ciel me vienne en aide! s'écria Hod, mais je ne quitterai
pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquantième ne soit
tombé sous mes coups! Le cinquantième, Fox! J'ai comme une idée
que celui-là sera particulièrement difficile à décrocher!
--On le décrochera pourtant, répondit Fox.
--D'où vous vient cette idée, capitaine Hod? demandai-je.
--Oh! Maucler, c'est un pressentiment... un pressentiment de
chasseur, rien de plus!
--Ainsi donc, dit Banks, dès aujourd'hui, vous allez quitter le
campement et vous mettre en campagne?
--Dès aujourd'hui, répondit le capitaine Hod. Nous commencerons
d'abord par reconnaître le terrain, de manière à explorer la zone
inférieure, en descendant jusqu'aux forêts du Tarryani. Pourvu que
les tigres n'aient pas abandonné cette résidence!
--Pouvez-vous croire?...
--Eh! ma mauvaise chance!
--Mauvaise chance!... dans l'Himalaya!... répondit l'ingénieur.
Est-ce que cela est possible!
--Enfin, nous verrons!--Vous nous accompagnerez, Maucler?
demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi.
--Oui, certainement.
--Et vous, Banks?
--Moi aussi, répondit l'ingénieur, et je pense que Munro se
joindra à vous comme je vais le faire... en amateur!
--Oh! répondit le capitaine Hod, en amateurs, soit! mais en
amateurs bien armés! Il ne s'agit pas d'aller se promener la canne
à la main! Voilà qui humilierait les fauves du Tarryani!
--Convenu! répondit l'ingénieur.
--Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s'adressant à son brosseur,
pas d'erreur, cette fois! Nous sommes dans le pays des tigres!
Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi,
deux fusils à balle explosive pour toi et pour Goûmi.
--Soyez tranquille, mon capitaine, répondit Fox. Le gibier n'aura
pas à se plaindre!»
Cette journée devait donc être consacrée à la reconnaissance de
cette forêt du Tarryani qui hérisse la partie inférieure de
l'Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze
heures, après le déjeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox,
Goûmi et moi, tous bien armés, nous descendions la route qui
oblique vers la plaine, après avoir eu soin de laisser au
campement les deux chiens, dont nous n'avions que faire dans cette
expédition.
Le sergent Mac Neil était resté à Steam-House, avec Storr, Kâlouth
et le cuisinier, afin d'achever les travaux d'installation. Après
un voyage de deux mois, le Géant d'Acier avait besoin d'être,
intérieurement et extérieurement, visité, nettoyé, mis en état.
Cela constituait une besogne longue, minutieuse, délicate, qui ne
laisserait pas chômer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le
mécanicien.
À onze heures, nous avions quitté le sanitarium, et, quelques
minutes après, au premier tournant de la route, Steam-House
disparaissait derrière son épais rideau d'arbres.
Il ne pleuvait plus. Sous la poussée d'un vent frais du nord-est,
les nuages, plus «débraillés», courant dans les hautes zones de
l'atmosphère, chassaient avec vitesse. Le ciel était gris,--
température convenable pour des piétons; mais, aussi, absence de
ces jeux de lumière et d'ombre qui sont le charme des grands bois.
Deux mille mètres à descendre sur un chemin direct, c'eût été
l'affaire de vingt-cinq à trente minutes, si la route ne se fût
allongée de toutes les sinuosités par lesquelles elle rachetait la
raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d'une heure et
demie pour atteindre la limite supérieure des forêts du Tarryani,
à cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin
s'était fait en belle humeur.
«Attention! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des
tigres, des lions, des panthères, des guépards et autres animaux
bienfaisants de la région himalayenne! C'est bien de détruire les
fauves, mais c'est mieux de ne pas être détruit par eux! Donc, ne
nous éloignons pas les uns des autres, et soyons prudents!»
Une telle recommandation dans la bouche du déterminé chasseur
avait une valeur considérable. Aussi, chacun de nous en tint-il
compte. Les carabines et les fusils furent chargés, les batteries
visitées, les chiens mis au cran de sûreté. Nous étions prêts à
tout événement.
J'ajouterai qu'il y avait à se défier non seulement des
carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se
rencontrent dans les forêts de l'Inde. Les «belongas», les
serpents verts, les serpents-fouets, et bien d'autres, sont
extrêmement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent
annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois
plus considérable que celui des animaux domestiques ou des hommes
qui périssent sous la dent des fauves.
Donc, dans cette région du Tarryani, avoir l'oeil à tout, regarder
où l'on pose le pied, où l'on appuie la main, prêter l'oreille aux
moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent à
travers les buissons, ce n'est que stricte prudence.
À midi et demi, nous étions entrés sous le couvert des grands
arbres groupés à la lisière de la forêt. Leur haute ramure se
développait au-dessus de quelques larges allées, par lesquelles le
Géant d'Acier, suivi du train qu'il traînait d'ordinaire, eût
passé facilement. En effet, cette partie de la forêt était depuis
longtemps aménagée pour les charrois des bois exploités par les
montagnards. Cela se voyait à de certaines ornières fraîchement
creusées dans la glaise molle. Ces allées principales couraient
dans le sens de la chaîne, et, suivant la plus grande longueur du
Tarryani, reliaient entre elles les clairières ménagées ça et là
par la hache du bûcheron; mais, de chaque côté, elles ne donnaient
accès qu'à d'étroites sentes, qui se perdaient sous des futaies
impénétrables.
Nous suivions donc ces avenues, plutôt en géomètres qu'en
chasseurs, de manière à reconnaître leur direction générale. Aucun
hurlement ne troublait le silence dans la profondeur du bois. De
larges empreintes, cependant, récemment laissées sur le sol,
prouvaient que les carnassiers n'avaient point abandonné le
Tarryani.
Soudain, au moment où nous tournions un des coudes de l'allée,
rejetée sur la droite par le pied d'un contrefort, une exclamation
du capitaine Hod, qui marchait en avant, nous fit arrêter.
À vingt pas, à l'angle d'une clairière, bordée de grands pendanus,
s'élevait une construction, au moins singulière par sa forme. Ce
n'était pas une maison: elle n'avait ni cheminée ni fenêtres. Ce
n'était pas une hutte de chasseurs: elle n'avait ni meurtrières ni
embrasures. On eût plutôt dit une tombe indoue, perdue au plus
profond de cette forêt.
En effet, qu'on imagine une sorte de long cube, formé de troncs,
juxtaposés verticalement, solidement fichés dans le sol, reliés à
leur partie supérieure par un épais cordon de branchages. Pour
toit, d'autres troncs transversaux, fortement emmortaisés dans le
bâti supérieur. Très évidemment, le constructeur de ce réduit
avait voulu lui donner une solidité à toute épreuve sur ses cinq
côtés. Il mesurait environ six pieds de haut, sur douze de long et
cinq de large. D'ouverture, nulle apparence, à moins qu'elle ne
fût cachée, sur sa face antérieure, par un épais madrier, dont la
tête arrondie dépassait quelque peu l'ensemble de la construction.
Au-dessus du toit se dressaient de longues perches flexibles,
singulièrement disposées et reliées entre elles. À l'extrémité
d'un levier horizontal, qui supportait cette armature, pendait un
noeud coulant, ou plutôt une boucle, formée par une grosse tresse
de lianes.
«Eh! qu'est cela? m'écriai-je.
--Cela, répondit Banks, après avoir bien regardé, c'est tout
simplement une souricière, mais je vous laisse à penser, mes amis,
quelles souris elle est destinée à prendre!
--Un piège à tigres? s'écria le capitaine Hod.
--Oui, répondit Banks, un piège à tigres, dont la porte, fermée
par le madrier que retenait cette boucle de lianes, est retombée,
parce que la bascule intérieure a été touchée par quelque animal.
--C'est la première fois, répondit Hod, que je vois dans une
forêt de l'Inde un piège de ce genre. Une souricière, en effet!
Voilà qui n'est pas digne d'un chasseur!
--Ni d'un tigre, ajouta Fox.
--Sans doute, répondit Banks, mais s'il s'agit de détruire ces
féroces animaux, et non de les chasser par plaisir, le meilleur
piège est celui qui en attrape le plus. Or, celui-ci me paraît
ingénieusement disposé pour attirer et retenir des fauves, si
méfiants et si vigoureux qu'ils soient!
--J'ajoute, dit alors le colonel Munro, que, puisque l'équilibre
de la bascule qui retenait la porte du piège a été rompu, c'est
que probablement quelque animal s'y est fait prendre.
--Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, et si la souris
n'est pas morte!...» Le capitaine, joignant le geste aux paroles,
fit sonner la batterie de sa carabine. Tous l'imitèrent et se
tinrent prêts à faire feu. Évidemment, nous ne pouvions mettre en
doute que cette construction ne fût un piège, du genre de ceux qui
se rencontrent fréquemment dans les forêts de la Malaisie. Mais,
s'il n'était pas l'oeuvre d'un Indou, il présentait toutes les
conditions qui rendent très pratiques ces engins de destruction:
sensibilité excessive, solidité à toute épreuve. Nos dispositions
prises, le capitaine Hod, Fox et Goûmi s'approchèrent du piège
dont ils voulaient d'abord faire le tour. Nul interstice entre les
troncs verticaux ne leur permit de regarder à l'intérieur. Ils
écoutèrent avec attention. Aucun bruit ne décelait la présence
d'un être vivant dans ce cube de bois, aussi muet qu'une tombe. Le
capitaine Hod et ses compagnons revinrent à la face antérieure.
Ils s'assurèrent que le madrier mobile avait glissé dans deux
larges rainures verticalement disposées. Il suffisait donc de le
relever pour pénétrer à l'intérieur du piège.
«Pas le moindre bruit! dit le capitaine Hod, qui avait collé son
oreille contre la porteras le moindre souffle! La souricière est
vide!
--N'importe, soyez prudents!» répondit le colonel Munro. Et il
alla s'asseoir sur un tronc d'arbre, à gauche de la clairière. Je
me plaçai près de lui.
«Allons, Goûmi!» dit le capitaine Hod.
Goûmi, leste, bien découplé dans sa petite taille, agile comme un
singe, souple comme un léopard, un véritable clown indou, comprit
ce que voulait le capitaine. Son adresse le désignait tout
naturellement pour le service qu'on attendait de lui. Il sauta
d'un bond sur le toit du piège, et, en un instant, il eut atteint,
à la force du poignet, une des perches qui formaient l'armature
supérieure. Puis, il se glissa le long du levier jusqu'à l'anneau
de lianes, et, par son poids, il le courba jusqu'à la tête du
madrier qui fermait l'ouverture.
Cet anneau fut alors passé dans un épaulement ménagé à la tête du
madrier. Il n'y avait plus qu'à produire un mouvement de bascule,
en pesant sur l'autre extrémité du levier.
Mais alors, il fallut faire appel aux forces réunies de notre
petite troupe. Le colonel Munro, Banks, Fox et moi nous allâmes
donc à l'arrière du piège, afin de produire ce mouvement.
Goûmi était resté dans l'armature, pour dégager le levier, au cas
où quelque obstacle l'eût empêché de fonctionner librement.
«Mes amis, nous cria le capitaine Hod, s'il est nécessaire que je
me joigne à vous, j'irai, mais, si vous pouvez vous passer de moi,
je préfère rester par le travers du piège. Au moins, s'il en sort
un tigre, il sera salué d'une balle à son passage!
--Et celui-là comptera-t-il pour le quarante-deuxième? demandai-je
au capitaine.
--Pourquoi pas? répondit Hod. S'il tombe sous mon coup de fusil,
il sera du moins tombé en toute liberté!
--Ne vendons pas la peau de l'ours... répliqua l'ingénieur, avant
qu'il ne soit par terre!
--Surtout quand cet ours pourrait bien être un tigre!... ajouta
le colonel Munro.
--Ensemble, mes amis, cria Banks, ensemble!» Le madrier était
pesant. Il glissait mal dans ses rainures. Cependant, nous
parvînmes à l'ébranler. Il oscilla un instant et demeura suspendu
à un pied au-dessus du sol. Le capitaine Hod, à demi courbé, sa
carabine en joue, cherchait à voir si quelque énorme patte ou
quelque gueule haletante ne se montrait pas à l'orifice du piège.
Rien n'apparaissait encore.
«Encore un effort, mes amis!» cria Banks.
Et grâce à Goûmi, qui vint donner quelques secousses à l'arrière
du levier, le madrier commença à remonter peu à peu. Bientôt
l'ouverture fut suffisante pour livrer passage, même à un animal
de grande taille.
Pas d'animal, quel qu'il fût.
Mais il était possible, après tout, qu'au bruit qui se faisait
autour du piège, le prisonnier se fût réfugié à la partie la plus
reculée de sa prison. Peut-être même n'attendait-il que le moment
favorable pour s'élancer d'un bond, renverser quiconque
s'opposerait à sa fuite, et disparaître dans les profondeurs de la
forêt.
C'était assez palpitant.
Je vis alors le capitaine Hod faire quelques pas en avant, le
doigt sur la gâchette de sa carabine, et manoeuvrer de manière à
plonger son regard jusqu'au fond du piège.
Le madrier, était entièrement relevé alors, et la lumière entrait
largement par l'orifice.
En ce moment, un léger bruit de se produire à travers les parois,
puis un ronflement sourd, ou plutôt un formidable bâillement que
je trouvai très suspect.
Évidemment, un animal était là, qui dormait, et nous venions de le
réveiller brusquement.
Le capitaine Hod s'approcha encore et braqua sa carabine sur une
masse qu'il vit remuer dans la pénombre.
Soudain, un mouvement se fit à l'intérieur. Un cri de terreur
retentit, qui fut aussitôt suivi de ces mots, prononcés en bon
anglais:
«Ne tirez pas, pour Dieu! Ne tirez pas!»
Un homme s'élança hors du piège.
Notre étonnement fut tel, que, nos mains lâchant l'armature, le
madrier retomba lourdement avec un bruit sourd devant l'orifice,
qu'il boucha de nouveau.
Cependant, le personnage si inattendu qui venait d'apparaître,
revenait sur le capitaine Hod, dont la carabine le visait en
pleine poitrine, et d'un ton assez prétentieux, accompagné d'un
geste emphatique:
«Veuillez relever votre arme, monsieur, lui dit-il. Ce n'est point
à un tigre du Tarryani que vous avez affaire!»
Le capitaine Hod, après quelque hésitation, remit sa carabine dans
une position moins menaçante.
«À qui avons-nous l'honneur de parler? demanda Banks, en
s'avançant vers ce personnage.
--Au naturaliste Mathias Van Guitt, fournisseur ordinaire de
pachydermes, tardigrades, plantigrades, proboscidiens, carnassiers
et autres mammifères pour la maison Charles Rice de Londres et la
maison Hagenbeck de Hambourg!»
Puis, nous désignant d'un geste circulaire: «Messieurs?...
--Le colonel Munro et ses compagnons de voyage, répondit Banks,
qui nous montra de la main.
--En promenade dans les forêts de l'Himalaya! reprit le
fournisseur. Charmante excursion, en vérité! À vous rendre mes
devoirs, messieurs, à vous les rendre!»
Quel était cet original à qui nous avions affaire? Ne pouvait-on
penser que sa cervelle s'était détraquée pendant cet
emprisonnement dans le piège à tigres? Était-il fou ou avait-il
son bon sens? Enfin, à quelle catégorie de bimanes appartenait cet
individu?
Nous allions le savoir, et, dans la suite, nous devions mieux
apprendre à connaître ce personnage singulier, qui se qualifiait
de naturaliste et l'avait été en effet.
Le sieur Mathias Van Guitt, fournisseur de ménageries, était un
homme à lunettes, âgé de cinquante ans. Sa face glabre, ses yeux
clignotants, son nez à l'évent, le remuement perpétuel de toute sa
personne, ses gestes ultra-expressifs, appropriés à chacune des
phrases qui tombaient de sa large bouche, tout cela en faisait le
type très connu du vieux comédien de province. Qui n'a pas
rencontré de par le monde un de ces anciens acteurs, dont toute
l'existence, limitée à l'horizon d'une rampe et d'un rideau de
fond, s'est écoulée entre le «côté cour» et le «côté jardin» d'un
théâtre de mélodrame? Parleurs infatigables, gesticulateurs
gênants, poseurs infatués d'eux-mêmes, ils portent haut, en la
rejetant en arrière, leur tête, trop vide dans la vieillesse pour
avoir jamais été bien remplie dans l'âge mûr. Il y avait
certainement du vieil acteur dans ce Mathias Van Guitt.
J'ai entendu quelquefois raconter cette plaisante anecdote, au
sujet d'un pauvre diable de chanteur, qui croyait devoir souligner
par un geste spécial tous les mots de son rôle.
Ainsi, dans l'opéra de -Masaniello-, lorsqu'il entonnait à pleine
voix:
-Si d'un pêcheur Napolitain...-
son bras droit, tendu vers la salle, remuait fébrilement comme
s'il eût tenu au bout de sa ligne le brochet que venait de ferrer
son hameçon. Puis, continuant:
-Le Ciel voulait faire un monarque,-
tandis que l'une de ses mains se dressait droit vers le zénith
pour indiquer le ciel, l'autre, traçant un cercle autour de sa
tête fièrement relevée, figurait une couronne royale.
-Rebelle aux arrêts du destin,-
Tout son corps résistait violemment à une poussée qui tendait à le
rejeter en arrière,
-Il dirait en guidant sa barque...-
Et alors ses deux bras, vivement ramenés de gauche à droite et de
droite à gauche, comme s'il eût manoeuvré la godille, témoignaient
de son adresse à diriger une embarcation.
Eh bien, ces procédés, familiers au chanteur en question,
c'étaient, à peu près, ceux du fournisseur Mathias Van Guitt. Il
n'employait dans son langage que des termes choisis, et devait
être très gênant pour l'interlocuteur, qui ne pouvait se mettre
hors du rayon de ses gestes.
Ainsi que nous l'apprîmes plus tard et de sa bouche même, Mathias
Van Guitt était un ancien professeur d'histoire naturelle au
Muséum de Rotterdam, auquel le professorat n'avait pas réussi. Il
est certain que ce digne homme devait prêter à rire, et que si les
élèves venaient en foule à sa chaire, c'était pour s'amuser, non
pour apprendre. En fin de compte, les circonstances avaient fait
que, las de professer sans succès la zoologie théorique, il était
venu faire aux Indes de la zoologie pratique. Ce genre de commerce
lui réussit mieux, et il devint le fournisseur attitré des
importantes maisons de Hambourg et de Londres, auxquelles
s'approvisionnent généralement les ménageries publiques et privées
des deux mondes.
Et si Mathias Van Guitt se trouvait actuellement dans le Tarryani,
c'est qu'une importante commande de fauves pour l'Europe l'y avait
amené. En effet, son campement n'était pas à plus de deux milles
de ce piège, dont nous venions de l'extraire.
Mais pourquoi le fournisseur était-il dans ce piège? C'est ce que
Banks lui demanda tout d'abord, et voici ce qu'il répondit dans un
langage soutenu par une grande variété de gestes.
«C'était hier. Le soleil avait déjà accompli le demi-cercle de sa
rotation, diurne. La pensée me vint alors d'aller visiter l'un des
pièges à tigres dressés par mes mains. Je quittai donc mon kraal,
que vous voudrez bien honorer de votre visite, messieurs, et
j'arrivai à cette clairière. J'étais seul, mon personnel vaquait à
des travaux urgents, et je n'avais pas voulu l'en distraire.
C'était une imprudence. Lorsque je fus devant ce piège, je
constatai tout d'abord que la trappe, formée par le madrier
mobile, était relevée. D'où je conclus, non sans quelque logique,
qu'aucun fauve ne s'y était laissé prendre. Cependant, je voulus
vérifier si l'appât était toujours en place, et si le bon
fonctionnement de la bascule était assuré. C'est pourquoi, d'un
adroit mouvement de reptation, je me glissai par l'étroite
ouverture.»
La main de Mathias Van Guitt indiquait par une ondulation élégante
le mouvement d'un serpent qui se faufile à travers les grandes
herbes.
«Quand je fus arrivé au fond du piège, reprit le fournisseur,
j'examinai le quartier de chèvre, dont les émanations devaient
attirer les hôtes de cette partie de la forêt. L'appât était
intact. J'allais me retirer, lorsqu'un choc involontaire de mon
bras fit jouer la bascule; l'armature se détendit, la trappe
retomba, et je me trouvai pris à mon propre piège, sans aucun
moyen d'en pouvoir sortir.»
Ici, Mathias Van Guitt s'arrêta un instant pour mieux faire
comprendre toute la gravité de sa situation.
«Cependant, messieurs, reprit-il, je ne vous cacherai pas que
j'envisageai tout d'abord la chose par son côté comique. J'étais
emprisonné, soit! Pas de geôlier pour m'ouvrir la porte de ma
prison, d'accord! Mais je pensai bien que mes gens, ne me voyant
pas reparaître au kraal, s'inquiéteraient de mon absence prolongée
et se livreraient à des recherches qui tôt ou tard aboutiraient.
Ce n'était qu'une affaire de temps.
-Car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe,-
a dit un fabuliste français. Je songeai donc, et des heures
s'écoulèrent sans que rien vînt modifier ma situation. Le soir
venu, la faim se fit sentir. J'imaginai que ce que j'avais de
mieux à faire, c'était de la tromper par le sommeil. Je pris donc
mon parti en philosophe, et je m'endormis profondément. La nuit
fut calme au milieu des grands silences de la forêt. Rien ne
troubla mon sommeil, et peut-être dormirais-je encore, si je
n'eusse été réveillé par un bruit insolite. La trappe du piège se
relevait, le jour entrait à flots dans mon réduit obscur, je
n'avais plus qu'à m'élancer au dehors!... Quel fut mon trouble,
quand je vis l'instrument de mort dirigé vers ma poitrine! Encore
un instant, j'allais être frappé! L'heure de ma délivrance aurait
été la dernière de ma vie!... Mais monsieur le capitaine voulut
bien reconnaître en moi une créature de son espèce... et il ne me
reste qu'à vous remercier, messieurs, de m'avoir rendu à la
liberté.»
Tel fut le récit du fournisseur. Il faut bien avouer que ce ne fut
pas sans peine que nous parvînmes à maîtriser le sourire que
provoquaient son ton et ses gestes.
«Ainsi, monsieur, lui demanda Banks, votre campement est établi
dans cette portion du Tarryani?
--Oui, monsieur, répondit Mathias Van Guitt. Comme j'ai eu le
plaisir de vous l'apprendre, mon kraal n'est pas à plus de deux
milles d'ici, et si vous voulez l'honorer de votre présence, je
serai heureux de vous y recevoir.
--Certainement, monsieur Van Guitt, répondit le colonel Munro,
nous irons vous rendre visite!
--Nous sommes chasseurs, ajouta le capitaine Hod, et
l'installation d'un kraal nous intéressera.
--Chasseurs! s'écria Mathias Van Guitt, chasseurs!» Et il ne put
empêcher sa physionomie d'exprimer qu'il n'avait pour les fils de
Nemrod qu'une estime fort modérée.
«Vous chassez les fauves... pour les tuer, sans doute? reprit-il
en s'adressant au capitaine.
--Uniquement pour les tuer, répondit Hod.
--Et moi, uniquement pour les prendre! répliqua le fournisseur,
qui eut là un beau mouvement de fierté.
--Eh bien, monsieur Van Guitt, nous ne nous ferons pas
concurrence!» riposta le capitaine Hod. Le fournisseur hocha la
tête. Toutefois, notre qualité de chasseur n'était pas pour le
faire revenir sur son invitation. «Quand vous voudrez me suivre,
messieurs!» dit-il en s'inclinant avec grâce.
Mais, en ce moment, plusieurs voix se firent entendre sous bois,
et une demi-douzaine d'Indous apparurent au tournant de la grande
allée, qui se développait au delà de la clairière.
«Ah! voilà mes gens,» dit Mathias Van Guitt.
Puis, s'approchant de nous et mettant un doigt sur sa bouche, en
avançant quelque peu les lèvres:
«Pas un mot de mon aventure! ajouta-t-il. Il ne faut pas que le
personnel du kraal sache que je me suis laissé prendre à mon piège
comme un vulgaire animal! Cela pourrait affaiblir le degré de
correction que je dois toujours conserver à ses yeux!»
Un signe d'acquiescement de notre part rassura le fournisseur.
«Maître, dit alors un des Indous, dont l'impassible et
intelligente figure attira mon attention, maître, nous vous
cherchons depuis plus d'une heure sans avoir...
--J'étais avec ces messieurs qui veulent bien m'accompagner
jusqu'au kraal, répondit Van Guitt. Mais, avant de quitter la
clairière, il convient de remettre ce piège en état.»
Sur l'ordre du fournisseur, les Indous procédèrent donc à la
réinstallation de la trappe. Pendant ce temps, Mathias Van Guitt
nous invita à visiter l'intérieur du piège. Le capitaine Hod s'y
glissa à sa suite, et je le suivis. La place était un peu étroite
pour le développement des gestes de notre hôte, qui opérait là
comme s'il eût été dans un salon. «Mes compliments, dit le
capitaine Hod, après avoir examiné l'appareil. C'est fort bien
imaginé!
--N'en doutez pas, monsieur le capitaine, répondit Mathias Van
Guitt. Ce genre de piège est infiniment préférable aux anciennes
fosses garnies de pieux en bois durci, et aux arbres flexibles
recourbés en arcs que maintient un noeud coulant. Dans le premier
cas, l'animal s'éventre; dans le second, il se strangule. Cela
importe peu, évidemment, lorsqu'il ne s'agit que de détruire les
fauves! Mais, à moi qui vous parle, il les faut vivants, intacts,
sans aucune détérioration!
--Évidemment, répondit le capitaine Hod, nous ne procédons pas de
la même manière.
--La mienne est peut-être la bonne! répliqua le fournisseur. Si
l'on consultait les fauves...
--Je ne les consulte pas!» répondit le capitaine. Décidément, le
capitaine Hod et Mathias Van Guitt auraient quelque peine à
s'entendre.
«Mais, demandai-je au fournisseur, lorsque ces animaux sont pris
au piège, comment faites-vous pour les en retirer?
--Une cage roulante est amenée près de la trappe, répondit
Mathias Van Guitt, les prisonniers s'y jettent d'eux-mêmes, et je
n'ai plus qu'à les ramener au kraal, au pas tranquille et lent de
mes buffles domestiques.»
Cette phrase était à peine achevée, que des cris se faisaient
entendre au dehors. Notre premier mouvement, au capitaine Hod et à
moi, fut de nous précipiter hors du piège. Que s'était-il donc
passé?
Un serpent-fouet, de la plus maligne espèce, venait d'être coupé
en deux par la baguette qu'un Indou tenait à la main, et cela, au
moment même où le venimeux reptile s'élançait sur le colonel.
Cet Indou était celui que j'avais déjà remarqué. Son intervention
rapide avait certainement sauvé sir Edward Munro d'une mort
immédiate, comme il nous fut donné de le voir.
En effet, les cris que nous avions entendus étaient poussés par un
des serviteurs du kraal, qui se tordait sur le sol dans les
dernières contorsions de l'agonie.
Par une déplorable fatalité, la tête du serpent, coupée net, avait
sauté sur sa poitrine, ses crochets s'y étaient fixés, et le
malheureux, pénétré par le subtile poison, expirait en moins d'une
minute, sans qu'il eût été possible de lui porter secours.
Tout d'abord atterrés par cet affreux spectacle, nous nous étions
ensuite précipités vers le colonel Munro.
«Tu n'as pas été touché? demanda Banks, qui lui saisit
précipitamment la main.
--Non, Banks, rassure-toi.» répondit sir Edward Munro. Puis, se
relevant et allant vers l'Indou, auquel il devait la vie: «Merci,
ami,» lui dit-il. L'Indou, d'un geste, fit comprendre qu'aucun
remerciement ne lui était dû pour cela. «Quel est ton nom? lui
demanda le colonel Munro.
--Kâlagani,» répondit l'Indou.
CHAPITRE III
Le kraal.
La mort de ce malheureux nous avait vivement impressionnés,
surtout dans les conditions où elle venait de se produire. Mais la
morsure du serpent-fouet, l'un des plus venimeux de la péninsule,
ne pardonne pas. C'était une victime de plus à ajouter aux
milliers que font annuellement dans l'Inde ces redoutables
reptiles.[7]
On a dit,--plaisamment, je suppose,--qu'il n'y avait pas de
serpents, autrefois, à la Martinique, et que ce sont les Anglais
qui les y ont importés, lorsqu'ils ont dû rendre l'île à la
France. Les Français n'ont pas eu à user de ce genre de
représailles, quand ils ont abandonné leurs conquêtes de l'Inde.
C'était inutile, et il faut convenir que la nature s'est montrée
prodigue à cet égard.
Le corps de l'Indou, sous l'influence du venin, se décomposait
rapidement. On dut procéder à son inhumation immédiate. Ses
compagnons s'y employèrent, et il fut déposé dans une fosse assez
profonde pour que les carnassiers ne pussent le déterrer.
Dès que cette triste cérémonie eut été achevée, Mathias Van Guitt
nous invita à l'accompagner au kraal,--invitation qui fut
acceptée avec empressement.
Une demi-heure nous suffit pour atteindre l'établissement du
fournisseur. Cet établissement justifiait bien ce nom de «kraal»,
qui est plus spécialement employé par les colons du sud de
l'Afrique.
C'était un grand enclos oblong, disposé au plus profond de la
forêt, au milieu d'une vaste clairière. Mathias Van Guitt l'avait
aménagé avec une parfaite entente des besoins du métier. Un rang
de hautes palissades, percé d'une porte assez large pour livrer
passage aux chariots, l'entourait sur ses quatre côtés. Au fond,
au milieu, une longue case, faite de troncs d'arbres et de
planches, servait d'unique habitation à tous les habitants du
kraal. Six cages, divisées en plusieurs compartiments, montées sur
quatre roues chacune, étaient rangées en équerre à l'extrémité
gauche de l'enceinte. Aux rugissements qui s'en échappaient alors,
on pouvait juger que les hôtes ne leur manquaient pas. À droite,
une douzaine de buffles, que nourrissaient les gras pâturages de
la montagne, étaient parqués en plein air. C'était l'attelage
ordinaire de la ménagerie roulante. Six charretiers, préposés à la
conduite des chariots, dix Indous, spécialement exercés à la
chasse des fauves, complétaient le personnel de l'établissement.
Les charretiers étaient loués seulement pour la durée de la
campagne. Leur service consistait à conduire les chariots sur les
lieux de chasse, puis à les ramener à la plus prochaine station du
railway. Là, ces chariots prenaient place sur des truks et
pouvaient gagner rapidement, par Allahabad, soit Bombay, soit
Calcutta.
Les chasseurs, Indous de race, appartenaient à cette catégorie de
gens du métier qu'on appelle «chikaris». Ils ont pour emploi de
rechercher les traces des animaux féroces, de les débusquer et
d'en opérer la capture.
Tel était le personnel du kraal. Mathias Van Guitt et ses gens y
vivaient ainsi depuis quelques mois. Ils s'y trouvaient exposés,
non seulement aux attaques des animaux féroces, mais aussi aux
fièvres dont le Tarryani est particulièrement infesté. L'humidité
des nuits, l'évaporation des ferments pernicieux du sol, la
chaleur aqueuse développée sous le couvert des arbres que les
vapeurs solaires ne pénètrent qu'imparfaitement, font de la zone
inférieure de l'Himalaya une contrée malsaine.
Et cependant, le fournisseur et ses Indous étaient si bien
acclimatés à cette région, que la «malaria» ne les atteignait pas
plus que les tigres ou autres habitués du Tarryani. Mais il ne
nous eût pas été permis, à nous, de séjourner impunément dans le
kraal. Cela n'entrait pas, d'ailleurs, dans le plan du capitaine
Hod. À part quelques nuits passées à l'affût, nous devions vivre à
Steam-House, dans cette zone supérieure, que les buées de la
plaine ne peuvent atteindre.
Nous étions donc arrivés au campement de Mathias Van Guitt. La
porte s'ouvrit pour nous y donner accès.
Mathias Van Guitt paraissait être très particulièrement flatté de
notre visite.
«Maintenant, messieurs, nous dit-il, permettez-moi de vous faire
les honneurs du kraal. Cet établissement répond à toutes les
exigences de mon art. En réalité, ce n'est qu'une hutte en grand,
ce que, dans la péninsule, les chasseurs appellent un «houddi».
Tout en parlant, le fournisseur nous avait ouvert les portes de la
case, que ses gens et lui occupaient en commun. Rien de moins
luxueux. Une première chambre pour le maître, une seconde pour les
chikaris, une troisième pour les charretiers; dans chacune de ces
chambres, et pour tout mobilier, un lit de camp; une quatrième
salle, plus grande, servant à la fois de cuisine et de salle à
manger. La demeure de Mathias Van Guitt, on le voit, n'était qu'à
l'état rudimentaire et méritait justement la qualification de
houddi. Un huttier dans sa hutte, rien de plus.
Après avoir visité l'habitation de «ces bimanes appartenant au
premier groupe des mammifères,» nous fûmes conviés à voir de plus
près la demeure des quadrupèdes.
C'était la partie intéressante de l'aménagement du kraal. Elle
rappelait plutôt la disposition d'une ménagerie foraine que les
installations confortables d'un jardin zoologique. Il n'y
manquait, en effet, que ces toiles peintes à la détrempe,
suspendues au-dessus des tréteaux, et représentant avec des
couleurs violentes un dompteur en maillot rose et en frac de
velours, au milieu d'une horde bondissante de ces fauves, qui, la
gueule sanglante, les griffes ouvertes, se courbent sous le fouet
d'un Bidel ou d'un Pezon héroïque! Il est vrai, le public n'était
pas là pour envahir la loge.
À quelques pas étaient groupés les buffles domestiques. Ils
occupaient, à droite, une portion latérale du kraal, dans laquelle
on leur apportait quotidiennement leur ration d'herbe fraîche. Il
eût été impossible de laisser ces animaux errer dans les pâturages
voisins. Ainsi que le dit élégamment Mathias Van Guitt, «cette
liberté de pacage, permise dans les contrées du Royaume-Uni, est
incompatible avec les dangers que présentent les forêts
himalayennes.»
La ménagerie proprement dite comprenait six cages, montées sur
quatre roues. Chaque cage, grillagée à sa face antérieure, était
divisée en trois compartiments. Des portes, ou plutôt des
cloisons, mobiles de bas en haut, permettaient de repousser les
animaux d'un compartiment dans l'autre pour les besoins du
service. Ces cages contenaient alors sept tigres, deux lions,
trois panthères et deux léopards.
Mathias Van Guitt nous apprit que son stock ne serait complété que
lorsqu'il aurait encore capturé deux léopards, trois tigres et un
lion. Alors, il quitterait le campement, gagnerait la station du
railway la plus rapprochée, et prendrait la direction de Bombay.
Les fauves, que l'on pouvait facilement observer dans leurs cages,
étaient magnifiques, mais particulièrement féroces. Ils avaient
été trop récemment pris pour être déjà faits à cet état de
séquestration. Cela se reconnaissait à leurs rugissements
effroyables, à leurs brusques allées et venues d'une cloison à
l'autre, aux violents coups de patte qu'ils allongeaient à travers
les barreaux, faussés en maint endroit.
À notre arrivée devant les cages, ces violences redoublèrent
encore, sans que Mathias Van Guitt parût s'en émouvoir.
«Pauvres bêtes! dit le capitaine Hod.
--Pauvres bêtes! répéta Fox.
--Croyez-vous donc qu'elles soient plus à plaindre que celles que
vous tuez? demanda le fournisseur d'un ton assez sec.
--Moins à plaindre qu'à blâmer... de s'être laissé prendre!»
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